M. DCCC. LXIX
ET
Les Mille et une XuUs font mention dun marchand de Bagdad à qui pendant plusieurs nuits un vieillard apparut, lui reprochant avec sévérité de n'avoir pas encore accompli le pèlerinage de la Mecque.
Le marchand, bon musulman , *mais peu avancé <3ncore dans ses affaires, hésitait et ajournait Tentreprise au moment oîi sa fortune serait faite. En attendant, il s'appliquait à suppléer par des aumônes et d'autres bonnes œuvres ce voyage d'obligation selon sa foi.
Pourtant, les apparitions se répétant et les sommations devenant plus impérieuses, il céda, vendit sa
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maison et ses meubles, se défit de ses marchandises, et partit.
L'histoire de ce marchand n'est-elle point la nôtre ? N'avons-nous pas tous un pèlerinage à faire aux pays consacrés? De même que le marchand arabe, on diffère, on ajourne. On voudrait mettre au courant sa besogne quotidienne, régler le passé, assurer l'avenir ; la raison nous dit que le temps est cher, le devoir multiple, et que se retrancher une année à l'âge de la force et du travail, c'est sacrifier le bonheur à une fantaisie.
Cependant la vision brillante des pays rêvés persiste et vous obsède à chaque fois plus suggestive et plus pressante. Une lecture, un récit, la vue d'un beau ciel, le moindre événement y ramène. On considère que la vie est courte et la mort bien traîtresse.
« Assurément, me disais-je, il est très-honteux de n'avoir pas vu l'Italie. — Que penserait-on d'un homme qui, s'étant trouvé à Londres, naurait visité ni Saint- Paul, ni Westminster, ni le British Muséum, ni la National Gallery? Eh bien, il me semble que le même ridicule attend dans l'autre monde tout habitant de notre planète convaincu de n'être jamais sorti de sa ville et de son pays, non plus que l'autre de son hôtel garni. — Quoi ! vous avez vécu sur ce bloc terraqué et dans ce coin d'Europe , sans avoir jamais eu la curiosité de voir les merveilles que vous aviez sous la main, ni Venise, ni Rome , ni la baie de Naples , ni la Corne d'or? N'est-ce pas assez de honte de n'avoir vu ni la Chine, ni llnde, ni la Perse? Partons donc, tandis qu'il en est temps encore ; avant que l'âge ne nous ait
roidi les jambes , affaibli les yeux; avant que les années n'aient fait dépendre nos impressions dune bonne digestion ou d'un lit bien fait. »
Si bien qu'un jour jai fait comme le marchand du conte; je me suis décidé. Je n'avais ni maison, ni fonds à vendre, ni affaires à liquider: je fis mon paquet et je partis.
Une fois en route, les chemins de fer ont cela de bon qu'ils rendent le repentir impossible en vous mettant dès la première station à une distance considérable du point de départ. Le train de Lyon, qui m'avait emporté de Paris à huit heures du soir, me déposa le lendemain dès le matin à Aix-les-Bains, où je m'arrêtai. Je devais un coq à Esculape. 11 y a trois ans déjà, j'étais arrivé à Aix, toussant, sifflant, amaigri, fiévreux ; et le fils d'Apollon, considérablement rajeuni dans la personne de l'aimable et savant docteur Dardel, avait calmé ma toux, coupé ma fièvre et rendu l'élasticité à mes bronches. Lors de ce premier séjour, Aix m'était apparue autrement animée et autrement pittoresque. On était alors dans toute la ferveur de Tannexion récente, et les prudents Savoyards (j'écris Savoyards et non Savoisiens par respect pour la correction et pour l'étymologie) , étourdis comme au lendemain d'une noce, examinaient avec défiance ces étrangers d'hier, leurs compatriotes d'aujourd'hui. Je dis avec défiance, et le mot n'est pas trop fort. La défiance est en effet le fond du caractère savoyard. Est-ce la pauvreté originelle qui a rendu ce peuple fiirouche et soupçonneux ? Sont-ce les fréquents changements de domination qu'il a subis qui lui ont donné
4 L'ITALIE LT CO^STA^TIi^'OPLE
l'habitude de la dissimulation? Dissimulation honnête, d'ailleurs, et purement défensive, uniquement née du besoin de déconcerter l'œil du maître et de se dérober au vainqueur.
Toujours est-il que la Savoie est le pays du monde où l'on a le plus de chance en faisant cette question si simple : comment vous portez-vous ? — de s'entendre répondre : c'est selon ou comment V entendez-vous ?
— Écoutez, monsieur, me disait le plus communicatif de ces concentrés, un petit marchand de la place Centrale chez lequel j'avais fait quelques emplettes ; écoutez, monsieur; la Savoie est un beau pays. Nous avons des cultures superbes, des bois et des mines; des gisements de fer excellent, qui ne casse pas comme votre fer de France. Je déplante et replante tous les jours des clous qui ont servi à mon père et qui serviront encore à mes enfants. Seulement, voyez-vous, monsieur, il faut de l'argent pour exploiter tout cela !
— De sorte qu'il ne vous manque que de l'argent pour être riches? Eh bien! vous le deviendrez avec les capitaux français.
— Oh ! monsieur, nous ne demandons pas mieux. On dit qu'il y a en France tant d'argent qui ne fait rien ! Songez donc que l'an dernier encore nous ne pouvions pas faire entrer un grain de blé en France, nous qui en regorgeons, sans payer les droits.
Tout cela était dit d'un ton pleurard, geignant et dolent, la tête basse et l'œil au ciel. Il semblait que ce pauvre petit mercaïou n'eût jamais vu d'argent qu'en rêve ! Eh bien ! je l'appris quelques jours après, c'était un richard qui me parlait ainsi. C'était un richard
aussi que ce petit vieillard à loeil terne, au visage famélique, qui m'offrait chaque matin sa voiture délabrée avec supplication, comme s'il eût attendu le prix de sa course pour avoir de quoi se mettre un morceau de pain sous la dent. Et quelles lamentations, quelle éloquence de noyé, quels regards de Laocoon, quels soupirs à fendre Tàme, le jour où, oublieux de ses propositions qui lui donnaient la priorité, j'acceptai les offres d'un de ses confrères, non moins hâve, non moins humble que lui ! Jf lui ôtais le pain de la bouche, je l'immolais ; j'aurais à répondre un jour du désespoir où le rejetaient ma coupable préférence et mon injuste oubli.
Le souvenir de ses imprécations et de sa mimique navrante me gâta le plaisir de la promenade jusqu'au moment où son camarade, devenu allègre sur son siège, me cria à travers une fanfare de coups de fouet : « Bast ! il a fait son temps, le vieux chat ! Que monsieur ne le plaigne pas : son affaire est bonne. Il a six chevaux dans ses écuries et quatre voitures toutes neuves qu'il loue bien cher aux étrangers des grands hôtels. » La carrosselle délabrée et le cheval étique qu'il m'offrait étaient un masque de pauvreté jeté sur son opulence, un piège tendu à la charité des baigneurs de fortune médiocre. — C'était un richard encore que ce grand gaillard courbé comme un solliciteur et déguenillé qui me poursuivait quotidiennement de mon hôtel au Casino en me vantant, sur le ton des Litanies, les plaisirs de la promenade du lac et les mérites de son bateau : « Eh ! monsieur . faites-moi gagner quelque chose ; ne faites-vous rien pour
le pauvre monde ! il faut pourtant que chacun vive, » etc., etc.
Le jour où, par charité plutôt que par envie, j'accédai à ses propositions, il me livra fièrement à deux ou trois mercenaires à ses gages et s'en alla recommencer sur un autre point de la place sa comédie d'indigence. Richard encore, le garçon qui vous sert à table, qui l)rosse vos vêtements et fait votre lit ! Richard , Ihomme qui porte votre malle; celui qui vous porte au bain, celui qui vous douche, celui qui vous sèche ! Tous ces gaillards-là ont des terres, des fermes, des bois qu'ils exploitent pendant l'hiver, et s'habillent de beau drap d'Elbeuf qu'ils quittent à l'ouverture de la saison des eaux pour endosser la livrée de misère et de servitude. Car c'est là le trait de génie ! Cette même indécision, ce vague impénétrable que la nature, moditiée sans doute par l'action lente, séculaire d'un esprit ombrageux, est parvenue à imprimer aux traits du visage et aux habitudes du corps, vague du regard, monotonie de la parole , immobilité du masque, lenteur de la démarche et du mouvement, le caractère national l'a introduit aussi dans le vêtement ! Pour le fermier et son tâcheron, pour le ramoneur, le cocher, le propriétaire et l'homme de peine, c'est la même souquenille d'un ton négatif qui défierait la science d'un restaurateur expert de tableaux, taillée sur le même pat^'on, ni neuve ni vieille, ni grise ni jaune : c'est le même chapeau flasque, amorphe, grillé par le soleil et lavé par la pluie. Allez donc, sous cet uniforme d'humilité, discret comme la robe du moine, discerner le pauvre du riche et le maître d'avec l'ouvrier ou le serviteur !
Cette livrée lamentable fut un instant égayée, au moment de l'annexion, par le caprice d'un négociant facétieux qui inonda subitement la place de cravates de la nuance dite solferino. Fidèles à leur système d'uniformité , tous les Aixois arborèrent aussitôt la nuance patriotique ; et rien n'était plus singulier que l'effet de cette flamme rose et tendre s'allumant sur des tas de cendres. Dans les premiers temps, la défiance de nos nouveaux compatriotes s'accrut jusqu'à la susceptibilité la plus vive. 11 était impossible de donner à un habitant d'Aix partant pour Chambéry ou pour Genève la moindre commission, sans qu'il se cabrât en rougissant de colère, comme à une allusion aux fonctions modestes que remplissent bon nombre de ses concitoyens à Paris. C'était bien pis. si l'on attaquait chez ces Français de fraîche date la fibre française, et même littéraire et poétique . J'eus le malheur, dînant un jour dans une famille aixoise, de faire un compliment équivoque qm m'attira la plus verte mercuriale que j'aie reçue de ma vie. Un membre de cette famille , fonctionnaire ou magistrat même, avait cru devoir manifester son zèle pour l'annexion par une ode enthousiaste. Plusieurs exemplaires de cette œuvre pindarique émaillaient la table du salon. J'en pris un : et le maître de la maison, peut-être par prudence ou par charité, m'avertit que l'auteur était présent, et voulut bien me présenter à lui. J'achevai gravement la lecture commencée, et reposant le papier sur la table : a Voilà, dis-je par manière d'éloge, Ips sentiments d'un bon Français. — Bon français ! lx)n français ! s'écria le Pindare savoisien qui n'avait
entendu que les deux derniers mots de la phrase; voilà bien les Parisiens ! Il leur semble qu'il n'y ait qu'à Paris que l'on parle et que l'on écrive en bon français, et parce que Ion a fait ses études à Chambéry... » etc., etc.
J'eus beau invoquer le témoignage de mes plus proches voisins qui m'avaient entendu, protester que je connaissais l'existence de Y Académie florimontane, que javais lu saint François de Sales, Yaugelas et les deux de Maistre, je ne pus désarmer le courroux du vates ir- 7' itab il is, ni lui persuader que j'étais, si Parisien qu'il me crût, incapable de payer par de mauvais compliments une hospitalité gracieuse. Et je crains bien que la Malédiction du Chanteur ne pèse encore sur moi.
Le plan de la ville d'Aix peut s'esquisser en peu de mots : c'est une assiette, ou mieux une galette coupée à angles droits par deux rues principales ; l'une transversale, qui relie la route de Genève à la route de Chambéry ; l'autre verticale, qui va du bâtiment des Bains au Casino. Au point de rencontre de ces deux voies s'ouvre une place bordée de maisons qu'on appelle la place Centrale, et qui est aussi bien la circonférence que le centre, car toute la ville y tient ; du moins la ville des étrangers et des baigneurs, la ville commerçante, logeuse et divertissante. Tout le reste n'est que ruelles et passages, et pour ainsi dire couloirs de service.
Dans les premiers temps du séjour, le voyageur naïf, moi, si vous voulez, ne peut s'habituer à cette idéed'une ville circonscrite dans une place : il rôde, il cherche.
A1X-LES-B\LNS — Lii iiuUKGET 9
il mrète ; il va de rue en ruelle et de passage en pas- Sit^e, cherchant sa ville, la lanterne de la curiosité à la main. Il sort par la droite, et au bout de cinq minutes se trouve sur la route de Chambéry ; par la gauche, et il enfile la route de Genève. Il tourne autour du Casino, et se répand dans les bois de Tresserve et dans les prés duCornin. Il grimpe derrière l'établissement thermal, et le voilà dans les vignes du Mouxy. C'est de ce côté-là même que l'attend la déception la plus forte : au pied de la montagne à laquelle est adossé le bâtiment des bains se présente une rue sinueuse et étroite, bordée de maisons régulières et numérotées ; mais là, plus de pensions ni d'hôtels, de vraies maisons de paysans, avec escalier extérieur, lavoir et fournil; au rezde-chaussée, rien que des boutiques de boulangers et d'épiciers; de temps en temps, de petits cafés sombres, au fond desquels boivent par trois ou quatre des gaillards qui n'ont évidemment pas pris une seule douche de toute leur vie. — Pour le coup, se dit le candide étranger, voilà la ville! Et il s'enfonce dans son illusion jusqu'à ce qu'un nouveau détour lui découvre tout à coup la campagne verdoyant et resplendissant au soleil entre les deux dernières maisons de la rue.
Je m'entêtai ainsi pendant près d'une semaine à la recherche d'une ville mystérieuse et fugitive. M'informer auprès des habitants n'était-ce pas perdre tout le plaisir et tout l'honneur de la découverte ? D'ailleurs j'ai pour habitude en voyage de ne jamais m'en rapporter qu'à moi, ce qui est le seul moyen d'éviter les quolibets et les mystifications. Je ne me décidai à m'ouvrir à mon médecin que quand ma curiosité eut
12 L'ITALIE ET CONSTANTLXOPLE
ce temps-là à M. de Cavour pour réclamer l'exécution de la loi récente qui proscrivait les jeux de hasard dans les États du roi Victor-Emmanuel. Le ministre, homme d'esprit, fit longtemps la sourde oreille. Il sentait parfaitement qu'appliquer la loi, c'était du même coup ruiner l'espoir légitime du spéculateur et compromettre la prospérité naissante de la colonie. Cependant, saisi par une protestation du corps médical qui déclarait que les bourrasques du jeu contrariaient les effets de la médication thermale, il dut se résoudre à un sacrifice. . L'ordonnance de 1856 brisa dans les mains de M. B. . . le râteau d'ivoire qui avait été pour lui la baguette de l'enchanteur...
Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente.
L'annexion à la France consacra dune manière irrévocable la prohibition de 1856. La ville d'Aix y perdra-t-elle ? C'est ce que les économistes nous révéleront, quand l'avenir le leur aura appris. En attendant, la colonie d'Aix revenue à des mœurs plus sages, à des allures plus paisibles, expérimente sans diversion la vertu curative de la source ou des sources. Car il en est jusqu'à trois : celle d"Aix, proprement dite, qui se débite de quatre façons, en boisson, en douche, en bain, en vapeur : on la respire, on la boit, on s'y baigne. La salle d'inhalation est peut-être, comme mise en scène, ce qu'il y a de plus curieux à voir. Liiaginez dans une salle voûtée et nue comme un cachot de rinquisition une douzaine de personnes des deux sexes, immobiles et silencieuses, aspirant selon
leurs forces la vapeur qui s'exhale par un orifice percé dans le sol et découpé en rosace, selon le procédé du voleur artiste du Chariot d'enfant de Soudraka. La température moyenne de la salle étant de trente degrés, une grande tolérance règne à l'endroit du costume. Les dames en robe de chambre et en bonnet du matin . tricotent ou brodent sans sourciller à côté de messieurs en manches de chemises ou en gilets de 11anelle. Quelques-uns lisent, et ceux-là, je vous jure, ne sont pas des l)ibliophiles, car un livre lu en pareil lieu ne peut manquer d'être réduit en bouillie avant la fm de la troisième séance. L'observation du silence, qui vous étonne peut-être, est commandée par l'extrême sonorité de la salle qui rend toute conversation impossible.
Les douches s'administrent de trois heures du matin jusqu'à neuf heures, en telle quantité, quau beau moment de la saison les baigneurs sont obligés de faire queue souvent pendant plusieurs heures. Pour remédier à cet inconvénient, l'administration n'a rien trouvé de mieux que de faire tirer chaque soir au sort par les sécheurs des numéros d'ordre portant indication de l'heure et du cabinet. Heureux les bien partagés qui peuvent achever paisiblement la nuit dans leur lit ! Mais combien d'autres sont tirés en sursaut de leur sommeil matinal par ce cri qui est la Marseillaise du baigneur : A la douche ! Une fois entré, à bonne ou mauvaise heure, dans le cabinet de douches, vous voilà livré pour vingt minutes à un massage effréné et sans trêve; à des colonnes d'eau brûlante, à des irrigations qui cinglent comme des verges. A
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ce temps-là à M. de Cavour pour réclamer l'exécution de la loi récente qui proscrivait les jeux de hasard dans les États du roi Victor-Emmanuel. Le ministre, homme d'esprit, fit longtemps la sourde oreille. Il sentait parfaitement qu'appliquer la loi, c'était du même coup ruiner l'espoir légitime du spéculateur et compromettre la prospérité naissante de la colonie. Cependant, saisi par une protestation du corps médical qui déclarait que les bourrasques du jeu contrariaient les effets de la médication thermale, il dut se résoudre à un sacrifice. . L'ordonnance de 1 856 brisa dans les mains de M. B. . . le râteau d'ivoire qui avait été pour lui la baguette de l'enchanteur...
Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente.
L'annexion à la France consacra d'une manière irrévocable la prohibition de l8o6. La ville d'Aix y perdra-t-elle ? C'est ce que les économistes nous révéleront, quand l'avenir le leur aura appris. En attendant, la colonie d'Aix revenue à des mœurs plus sages, à des allures plus paisibles, expérimente sans diversion la vertu curative de la source ou des sources. Car il en est jusqu'à trois : celle d'Aix, proprement dite, qui se débite de quatre façons, en boisson, en douche, en bain, en vapeur : on la respire, on la boit, on s'y baigne. La salle d'inhalation est peut-être, connue mise en scène, ce qu'il y a de plus curieux à voir. Imaginez dans une salle voûtée et nue comme un cachot de l'inquisition une douzaine de personnes des deux sexes, immobiles et silencieuses, aspirant selon
leurs forces la vapeur qui s'exhale par un oritice percé dans le sol et découpé en rosace, selon le procédé du voleur artiste du Chariot d'enfant de Soudraka. La température moyenne de la salle étant de trente degrés, une grande tolérance règne à l'endroit du costume. Les dames en robe de chambre et en bonnet du matin, tricotent ou brodent sans sourciller à côté de messieurs en manches de chemises ou en gilets de ilanelle. Quelques-uns lisent, et ceux-là, je vous jure, ne sont pas des bibliophiles, car un livre lu en pareil lieu né peut manquer détre réduit en bouillie avant la fm de la troisième séance. L'observation du silence, qui vous étonne peut-être, est commandée par l'extrême sonorité de la salle qui rend toute conversation impossible.
Les douches s'administrent de trois heures du matin jusqu'à neuf heures, en telle quantité, qu'au beau moment de la saison les baigneurs sont oblic:és de faire queue souvent pendant plusieurs heures. Pour remédier à cet inconvénient, l'administration n'a rien trouvé de mieux que de faire tirer chaque soir au sort par les sècheurs des numéros d'ordre portant indication de l'heure et du cabinet. Heureux les bien partagés qui peuvent achever paisiblement la nuit dans leur lit î Mais combien d'autres sont tirés en sursaut de leur sommeil matinal parce cri qui est la Marseillaise du baigneur : A la douche ! Une fois entré, à bonne ou mauvaise heure, dans le cabinet de douches, vous voilà livré pour vingt minutes à un massage effréné et sans trêve; à des colonnes d'eau brûlante, à des irrigations qui cinglent comme des verges. A
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la lin, cestuant, exanimé, vous tombez sur une couverture dans laquelle on vous roule et que l'on assujettit sur vous au moyen de draps et de serviettes ; puis, emmaillotté comme un enfant en nourrice, vous vous sentez prendre sous les bras et sous les reins et installer tant bien que mal sur une chaise à porteurs fermée de rideaux, que deux vigoureux montagnards emportent au pas de course jusqu'à votre hôtel et même jusque dans votre alcôve, fussiez-vous logé au cinquième étage.
Ce trajet, à la première fois, ne se fait pas sans étonnement et même sans inquiétude. En me sentant ainsi serré et garrotté comme une momie, incapable d'aucun mouvement des bras ni des jambes, je me laissai prendre tout à coup au vague effroi qui nous saisit parfois à la sortie du spectacle, alors que la foule se rue vers les portes en encombrant les corridors : — si le feu prenait? — Le danger d'incendie ici n'est pas sérieux ; mais songez aux conséquences d'un faux pas ou d'une chute qui exposerait une momie déroulée aux regards de la multitude ! Car ici point de classes, point de privilèges; les âges, les sexes sont égaux devant la chaise à porteurs. Heureusement de tels accidents sont jusqu'ici sans précédent à Aix. Les porteurs savoyards ont le pied sûr, aussi sûr que leur conscience est incorruptible. Toutes les guinées de T Angleterre, tous les roubles de la Russie n'auraient point- raison de leur fidélité. La petite voiture elle-même, à cause de son aspect bizarre et bouffon, mérite d'être comptée parmi les curiosités du pays. Avec ses rideaux soigneusement tirés, sa petite coupole dessinée par un bouil-
Ion d'étoffe, une imagination quelque peu orientale la pourrait comparer aux palanquins dans lesquels les sultanes voyagent à dos de chameaux. Mais à l'esprit dun Parisien, cette machine aux rideaux bariolés, branlant au pas des porteurs, ne rappellera jamais rien plus parfaitement que la baraque d'un montreur de marionnettes. A la voir apparaître et disparaître chaque matin à tous les coins de la place, on pourrait se croire chez un peuple idolâtre de Polichinelle. Hélas ! il n "y a de comique que la baraque ; à moins qu'il n'y ait dassez mauvais cœurs pour trouver quelque chose de comique à l'infirmité.
La source de Marlioz, à vingt-cinq minutes de distance de la ville d'Aix, est située au penchant dun coteau bocager que l'industrie du propriétaire a converti en un délicieux jardin anglais. Là, plus de bains ni de douches : l'eau, qui est fraîche et même froide, se boit à la tasse et se respire, non plus en vapeur, mais en pluie. Cette circonstance permet plus de décence dans le costume, et même une certaine recherche. Aussi le traitement de Marlioz, qui commence à une heure après midi, est-il le moment des passes d'élégance et des carrousels de galanterie. Le fringant omnibus qui fait de quart d'heure en quart d'heure le trajet d'Aix à Marlioz dépose sur la pelouse les toilettes les plus merveilleuses, et où la bonne volonté brave r extravagance. J'ai vu des dames sexagénaires arborer le petit chapeau de velours à plume droite et retrousser leurs jupes sur des jupons de nuances les moins maternelles. Les heures de Marlioz sont aussi celles des conversations , des confidences , des échancjes de
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nouvelles, des lectures de correspondances ; c'est à Marlioz aussi que se font les cancans, que les partis s étudient et que les nouveaux venus sont contrôlés. En un mot, les langues s'y dédommagent du silence observé le matin dans les cabinets et à la salle de vapeur.
Marlioz et l'Établissement, pour me servir du mot consacré pour désigner le bâtiment des Bains, sont donc les deux divisions principales de la journée du baigneur ; je dirais presque qu'ils l'occupent tout entière. Quand un malade a pris le matin sa douche ou son bain, qu'il a eu son action et sa réaction, ce qui le conduit jusqu'à l'heure du déjeuner : quand après ce repas, ordinairement assez long en raison du nombre des convives d'une table d'hôte et de la lenteur du service savoyard, il a pris le repos commandé pour la digestion, parcouru sa correspondance et ses journaux, fait le bout de toilette exigé pour l'après-midi, Marlioz le prend ; et c'est à peine si au retour, avant l'heure du dîner, il lui reste le temps de répondre aux lettres qu'il a reçues le matin, ou de lire un article de Revue au Casino.
La journée du moins a été remplie tant bien que mal. Mais, ô mélancolique oisiveté des soirées ! Que fera dans ces salons déserts où un orchestre, atteint au cœur par l'indifférence, joue désespérément des airs de danse devant un public réfractaire ; où les conversations ne s'établissent que par couples ou par quadrilles; où les tables de ^vhist restent vacantes faute d'un quatrième; que fera le baigneur solitaire qui n'a ni femme, ni hlle, qui hait les cartes et qui
aime la musique ? Ira-l-il ruminer les journaux déjà digérés dans la matinée? Il peut, il est vrai, sauf la permission du médecin , aller fumer un cigare et prendre le frais sur la galerie. Mais alors gare le serein et la toux ! Et puis encore sur cette galerie mille fois parcourue ne se retrouve-t-il pas sous Fintluence combinée des deux vampires, des deux puissants agents de mélancolie de la vallée d'Aix, une montagne oppressive et une eau trompeuse, la Dent du Tcha et le Bourget ?
Certes je ne voudrais parler qu'avec respect dun lac aussi considérable, littérairement parlant, que le lac du Bourget. N'eussiez-vous lu ni Raphaël, ni l'édition commentée des Méditations, le voisinage du Bois Lamartine vous avertirait que vous êtes dans des lieux consacrés par le génie et par la gloire. Jeune et bien portant , j'aurais fait des lieues à pied pour venir tremper mon front et mes lèvres dans les flots harmonieux qui ont eu l'honneur de bercer Elvire et pour faire répéter son nom aux échos qui l'ont appris^ de la bouche de son chantre immortel. Mais, pour Dieu ! ce lac cher et sacré, Mecque des amoureux élégiaques et des amants éperdus de l'azur, éloignez-en les faibles et les malades ! Conduisez-les au bord des fleuves rapides et sonores: promenez-les sur le galet roulant, aux clameurs furieuses de l'Océan ; mais redoutez pour eux l'influence énervante de cette eau traîtresse, de ce miroir magique qui aspire les yeux qui le contemplent, comme on dit que le fond attire le nageur sans vigueur et l'embarcation mal montée. Comme j'ai compris, en le regardant, que le Romantisme français né entre
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deux lacs, à Coppet, ait été à son origine une littérature de mort et de désespoir ! Des montagnes peuplées de vertiges, des eaux somnolentes, n'est-ce pas de quoi vous ôter tout sentiment des réalités de la vie et vous donner comme un appétit nerveux et haletant, un amour monstrueux de l'immobilité et du néant ? Après trente ans de Romantisme actif et violent, j'ai besoin, pour pouvoir contempler sans danger cette cime alliciante et ce miroir perfide, j'ai besoin de me rappeler qu'on pêche dans le Bourget de petits poissons excellents pour la friture, et qu'au pied du mont du Tcha se trouvent des cabarets et des guinguettes où l'on boit gaiement le lait des chèvres et le vin du pays.
0 lacs! rochers muets, grottes, forêt obscure, Vous que le temps épargne et qu'il peut rajeunir !
soyez des fêtes pour la jeunesse invaincue et téméraire, qui se rit de la mort et de la souffrance comme d'ennemis fabuleux. Il est beau de se pencher sur les précipices quand on a le pied sur ; il est doux de s'endormir au bord des lacs quand la poitrine est hbre et franche de toute prescription médicale. Mais pour les misérables que la toux mine et que l'oppression fléchit, pour ceux-là point de lacs, point d'eaux dormantes, ni de crêtes mélancoliques : — le flot, la mer, le mouvement, la vie !
Et cependant, ô Aix ! ville de Campanus, dont l'arc triomphal se voit encore, intact ou peu s'en faut, entre les bains de Diane convertis en presbytère et les ther-
AIX-LES-BAINS — LE BOURGET i9
mes de Néron, non, je ne serai point ingrat envers toi î En témoignage de la santé que tu m'as rendue, je suspends au départ, en manière (ïex voto. cette peinture héroï-comique. Et les forces que tu mas données, je les emploierai à lutter contre les brouillards du lac de Genève.