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RO.ME

tudes françaises se révoltent à lidéedune telle dépendance. Il faut pourtant tenir compte de la condition de ce petit État, si facile à soulever, toujours à la merci d'un coup de main, sans cesse menacé par les ennemis du dehors, et qui se protège comme il peut. Et combien de fois, dans ces dernières années, une petite émeute à Rome n'aurait-elle pas fait les affaires de la diplomatie? De là cette vi«iilance inquiète, minutieuse, tracassière, qui blesse les âmes nobles et exaspère les caractères francs. A part ces cas réservés de la sûreté politique, la vie est aussi libre à Rome qu'on peut le désirer. La force publique y est invisible et nagit point par intimidation comme dans les possessions autrichiennes. Un étranger peut circuler partout dans la ville et dans la campagne sans passe-port et sans permis de séjour. Un marchand français, établi depuis cinquante ans au Corso, et dont la boutique est le rendez-vous des voyageurs de toutes nations, médisait quil n'avait jamais été inquiété par la police que sous la république. On retrouve dans les établissements publics la même liberté de parole et de sentiment, dont s'étonnait l'aventurier Casanova au milieu du siècle dernier. 11 n'est pas rare d'entendre dans les cafés censurer les actes du gouvernement et attaquer les mœurs de tel ou tel grand personnage. J'ai vu des Anglais frappés de la galanterie des ballets du théâtre Argentina et de la gaieté de certaines estampes étalées chez les marchands.

En somme, le gouvernement romain dit aux sujets du Saint-Père : « Faites et dites ce que vous voudrez : allez et venez: exercez telle industrie qu'il vous plaira;

amusez-vous. Je vous protégerai dans votre liberté, dans votre industrie dans vos plaisirs, à condition que vous resterez des individus occupés de leurs propres affaires, et que vous ne vous mêlerez pas de la chose publique, qui est mon affaire, à moi. »

On sait que Pie IX a dit un jour que la liberté des cultes n'était nulle part plus complète que dans ses États. Les Juifs ont une synagogue à Rome ; les protestants ont un temple à la porte du Peuple. Il n'y a d'exclusion que pour le culte grec schismatique , exclusion que le pape maintient en représailles des persécutions que les catholiques romains subissent dans l'empire russe.

J'ai vu chez les libraires des livres de polémique trèsavancés. Les ouvrages de Stendhal, dont fauteur conseillait d'arracher le titre avant de passer la frontière, se vendent ostensiblement. Les seuls livres véritablement proscrits à Rome sont les traités d'économie politique, et j'avoue qu'en cela jadmirela sagesse du gouvernement, cette prétendue science de tarifs et de recettes m'ayant toujours paru être le plus ennuyeux des charlatanismes et la plus audacieuse des mystifications. Vous pouvez publier tout ce que vous voudrez sur rhistoire, les beaux-arts, les sciences, la théologie même ; mais si vous vous avisez de faire imprimer la moindre brochure ayant pour titre : De la production et de la consommation, ou quoi que ce soit dapprochant, vous êtes arrêté et mis en prison sans jugement. Il semble que le gouvernement romain dise aux écrivains nationaux et étrangers : « Amusez et instruisez ce peuple, parlez-lui du passé ou du présent, expliquez-

lui la grandeur et la beauté de tout ce qui l'entoure, divertissez-le en prose ou en vers ; mais, quant à en faire un peuple avare et songe-creux, je vous le défends. »

D'ailleurs, la plaisante idée dans cette ville remplie de chefs-d'œuvre et de souvenirs, parmi les tombeaux des empereurs, les fresques de Raphaël et de Michel- Ange, parmi les ruines d'un monde entier, de venir parler de l'échelle mobile et de l'échange des produits ! L'heureuse imagination de prétendre enseigner l'épargne et la division du travail à des gens qui ne rêvent qu'à travailler le moins possible et qui n'ont pas augmenté leurs besoins depuis mille ans! L'économie politique, ils l'inventent tous les jours, en vivant de peu et en se passant du reste. Et puis l'économie politique à Rome !-n'est-ce pas comme si l'on mettait l'esthétique à Genève, la philosophie à Naples et la poésie à New- York?

M..., le hbraire de la place Colonne, me racontait l'entrée des troupes françaises à Rome en- 1849. — « Les Romains, me dit-il, ont été bien heureux d'avoir affaire à des Français, et non à des Espagnols ou à des Allemands. Nos soldats, entrés par la porte du Peuple, longèrent le Corso entre deux rangs d'une multitude armée et menaçante. On les insultait, on leur lançait des projectiles par les fenêtres. Quelques-uns de ces

furieux leur portaient le poing à un pouce du visage. La consigne était de tout supporter et de ne rien répondre ; et ces braves gens restèrent l'arme au bras et muets. Devant le Café Neuf, rendez-vous habituel des révolutionnaires les plus ardents, les vociférations redoublèrent. Un officier monta : — « Youlez-vous que je laisse entrer ici vingt hommes sans ordres? » — Des Espagnols, des Autrichiens auraient tout exterminé. »

Ce que ces pauvres enfants des campagnes romaines ont souffert dans les premiers temps est inconcevable: malédictions, menaces, injures, coups de couteau. On tuait toutes les nuits des factionnaires au Cotisée. A la fin leur douceur, leur cordialité, ont vaincu. Ils étaient généreux, de bonne humeur, serviables, tiraient de l'eau pour les femmes, et jouaient avec les enfants. Je ne sais s'ils ont aujourd'hui complètement gagné leur cause auprès de la population romaine. Ils sont du moins supportés comme des voisins commodes, et se mêlent au peuple les jours de fête. J'en ai vu un rue Saint -Jean de Latran dévider sur ses bras un écheveau que peletonnait une vieille femme.

Dans les galeries ils font l'admiration des Anglais, qui les voient avec stupeur examiner les tableaux et lire couramment les catalogues. Quelques-uns reviendront archéologues. J'ai suivi un soir avec intérêt, à la porte d'un café rempli de soldats, une dissertation sur le monte Testaccio, qui dénotait des connaissances trèsavancées.

Pauvres diables ! quelle empreinte peuvent laisser sur leurs cervelles ces beautés et ces grandeurs que

nous admirons? Peut-être sera-t-il curieux un jour de recueillir les impressions d'un soldat français de la garnison de Rome 1

Ceux qui prétendent que les Italiens sont un peuple fini, se trompent peut-être. Ils bni raison s'ils veulent dire par là qu'on n'en fera jamais des Français. Les Vénitiens aimeront toujours avant toute chose la mer et la comédie. Les Napolitains seront toujours goulus et bouffons, comme leur Pulcinel. Le Romain sombre et lier ne connaît d'autre droit que son fusil, et quand il le tient entre ses genoux, se soucie d'une constitution comme dune olive de l'an passé. Tous d'ailleurs aiment les révolutions comme ils aiment le spectacle et les fêtes, pour le plaisir de se démener dans les rues et de faire feu de lem's chères armes. Vive le roi ! vive la ligue ! Vive la République et vive le Saint-Père ! C'est dune part affaire de mousqueterie ; de l'autre, affaire de bénédictions et de feux d'artince ; dans les deux cas. de la poudre et du bruit. On a vu en 1850 les gens de Rome se mettre à plat ventre pour baiser la mule du pape qu'ils avaient chassé un an auparavant. Celui qui ce jc.ur-là eût tardé à s'agenouiller eût été massacré tout comme, en 1819, quiconque eût crié : Viva il Papa-Re! ^ouv le peuple de Rome chaque révolution nouvelle est cumme un retour des saturnales, une trêve du diable pendant laquelle tout est permis. Dans ces jours-là le Romain redevient vraiment lenfant de la Louve, tue. saccage, pille, met tout à feu et à sang. Cette canaille féroce qui en 1793 et ! 795 a commis les atrocités que Ton connaît est d'ailleurs pleine d'enfantillage. Chaque dimanche dans

laprès-midi les descendants des meurtriers de Basseville et du général Dupliot vont s'étendre à la fde sur de longues voitures de maraîchers qui les mènent à la campagne. En attendant le départ, qui tarde quelquefois une heure ou deux, ils s'envoient d'une voiture à l'autre des quolibets qui les font rire de toutes leurs dents. Gaîté de béte fauve, où peut-être il ne ferait pas bon mettre le doigt ! C'est une chose singulière et terrible à voir que ces jets d hilarité partant de ces visages bruns à rudes barbes noires, entre le bord rabattu dun chapeau tragique et le collet d'un manteau roulé.

La bourgeoisie a aussi sa voiture du dimanche, c'est un omnibus qui fait incessamment le trajet de la place de Venise, près du Forum, à Ponte MoUe. — Ponte Molle est le Piomainville et le Saint-Ouen de la petite bourgeoisie romaine. — Cet omnibus immense, à deux étages, est attelé de quatre chevaux et conduit par un élégant postillon en veste verte, en culotte de peau blanche, chaussé de cuir verni et portant sur un brassard les armes pontificales. Je nai pu savoir la raison de ce luxe.

J'ai quitté Rome brusquement. Le crochet que j'avais fait en route avait sensiblement écourté le temps qui me restait à passer en Italie. Je voulais cependant donner au moins un regard à Florence et aux autres

villes remarquables qui se trouvaient sur mon itiné-

raire. Un vieux voyageur avec lequel je m'étais lié sur la fm de mon séjour avait réglé mes étapes et m'avait surtout recommandé de ne pas manquer Sienne, ce dont je lui serai éternellement reconnaissant.

Je remarque, en fermant ce courrier de Rome, que je n'ai parlé ni de Saint-Pierre, ni du Vatican, ni des galeries particulières. Ce n'est pas faute de les avoir vus : mais à quoi bon donner mon opinion sur des monuments connus comme des tragédies classiques? Autant refaire les feuilletons de l'abbé Geoffroi ! Quiconque a parcouru de l'œil les catalogues résumés donnés par les Guides comprendra que le courage m'ait manqué. Passager rapide, ce que j'ai voulu fixer dans ces pages, c'est moins la peinture des choses que l'effet qu'elles ont produit sur moi ; c'est la teinte donnée à mes pensées par la couleur du ciel et le reflet des objets environnants; — une date, et rien de plus. A quoi bon, pendant ce trop court séjour, énerver sa mémoire par des études hâtives, et oublier de vivre entre les quatre murs d'un cabinet, l'œil sur une loupe ou le nez dans un livre ? J'en ai plus appris sur Rome, assis dans quelque coin de la ville, à regarder passer les allants et venants, m'imprégna nt de T aspect des rues et des bords du Tibre, que dans les édifices et dans les musées. « Et puis, disait Beyle, je voyage, non pour faire connaître l'Italie aux autres, mais pour m'amuser moi-même. •>•>

Novembre s'écoulait, nous rapprochant de cette mélancolique saison des pluies redoutée des voyageurs atrabilaires. Plus d'une fois déjà des ondées nous avaient surpris dans nos promenades, et tantôt con-

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damnés à lemprisonnement cellulaire sous un porche d'église, tantôt régalés d'un bain ambulant. Au moment où nous pensions sérieusement au départ, un nuage de huit jours creva sur la ville, éteignant l'éclat des monuments et des peintures, et mettant la campagne en deuil. Le Tibre, gros et mugissant, menaçait de nous donner la répétition d'une de ces inondations désastreuses dont les Romains conservent le souvenir avec terreur. On nous avait montré sur la route de Ponte Molle sous le vestibule d'une maison, à la hauteur de près de deux mètres, la marque sinistre d'une des dernières invasions du fleuve. Les eaux pénètrent par des infiltrations dans tous les quartiers bas de la ville, et montent quelquefois jusqu'au premier étage des maisons. Déjà les rues voisines de la Ripetta étaient envahies, et le Panthéon se mirait chaque soir dans un lac éclairé par une bordure de lampions. Rome change alors complètement de physionomie et presque de nature. La ville pittoresque et monumentale n'existe plus ; il ne reste que la ville savante et studieuse. C'est le moment de visiter les bibliothèques et les musées d'archéologie. La bibliothèque Casatense, place de la Minerve, administrée par les Dominicains, est très-fréquentée, et une des mieux tenues qui existent. Silence, ordre parfait, complaisance à toute épreuve. Il serait aisé, pourvu que l'on fût dun caractère simple et malléable, de se conformer à cette métamorphose, et de vivre très-heureux parmi les livres et les papiers.

Je ne voulus cependant pas quitter Rome sur ce souvenir décoloré et quelque peu diminutif. J'attendis

pour partir que je pusse la revoir, ne fût-ce qu'un jour, dans toutes ses pompes et dans toute sa splendeur. Au bout d'une semaine les beaux jours revinrent. Je pus aller faire mes visites d'adieu à la villa Madame, à Saint-Clément, et, au delà de I*onte Molle, à la vigne des bons Pères Polonais, dont une heureuse rencontre sur le bateau de Constantinople m'avait fait l'ami. C'est dans ces derniers beaux jours de l'automne que Rome est souverainement séduisante. Le soleil a encore de la force dans l'après-midi , et, tandis que les lettres de France ne parlent que de rhumes et du coin du feu, on se promène le manteau sur le bras et en veste dans la campagne inondée d'une lumière d'or. L'herbe verdoie sous les pas des troupeaux nom • breux ; les tables des osterie sont dressées devant la porte, et les mouches bourdonnent allègrement autour des fiasques à moitié vidées. Au delà des sinuosités du Teverone, l'œil aperçoit dans l'air transparent, soit les ondulations du mont Sacré, soit les montagnes bleues de la Sabine. Est-ce le printemps, est-ce l'automne? Dans tous les cas, c'est une idylle. 0 Sicules, votre pays n'est pas loin de nous !

En ville, tout est gai et brillant. On flâne sur les places sans chercher l'ombre. Les étrangers se montrent avec regret au-dessus de leurs tètes le ciel pur et bleu. Il serait si doux de passer ici l'hiver dans un de ces tranquilles logements de la rue des Quatre-Fontaines, et de travailler paisiblement en voyant un chefd'œuvre par jour! Malheureusement, heureusement si l'on veut, on ne sort pas de Rome aussi facilement qu'on y entre. La poste, cette vieille machine des an-

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ciens jours, est despotique comme une malade. Elle a ses jours et ses heures qu'il faut accepter bon gré, mal gré. Ce n'est rien que de perdre ses arrhes; mais on me représenta qu'en coquetant avec la vieille monopoleuse je pourrais n'être plus maître de choisir le moment de mon départ. L'amour de l'indépendance fit ce que la raison n'avait pu faire. Je fis en soupirant porter mon bagage au palais Madame ; et, à trois heures et demie de l'après-midi, par un temps superbe, je me laissai mettre en voiture par de bons amis que je m'étais faits à Rome et que j'espère bien y revoir.

Je pourrais presque dire que Rome me reconduisit, la poste passant pour aller prendre la route de Toscane à la porte du Peuple, par les endroits où j'avais le plus fréquenté, et où je laissais le plus de souvenirs. Je revis donc une dernière fois au soleil couchant le Tibre, la Ripetta, le Pincio, Ponte Molle, la villa Madame et Aqua-Traversa, séjour de mes amis les Polonais. Après quoi, l'œil de l'univers s'étant fermé, la lune reprit sa faction et nous éclaira vaillamment jusqu'à Yiterbe.

La beauté splendide de cette nuit pouvait nous consoler de cet aff'ront, sensible à des gens nés sous le régime de la vapeur, de rouler ballottés dans une caisse étroite, les coudes au corps et les jambes sciées à trois traits par les jupons de nos voisines.

Nous traversâmes ainsi, moitié veillant, moitié dormant, et roulant les uns sur les autres, un pays superbe pour aller prendre le matin, à Ficulli, le chemin de fer de Florence. Nous pensâmes par compensation que ce serait peut-être un jour une distinction que d'avoir passé une nuit et fait un repas en voiture de poste.

Le village de Ficulli était inconnu sur les cartes avant l'invasion du chemin de fer. Nous descendîmes harassés, affaniés. poudreux, échauffés dans nos habits de la veille, au miheu d'un paysage désert , devant une longue baraque servant à la fois de gare, de bureaux d" administration et de restaurant pour les voyageurs. Fort heureusement pour moi, le chef du restaurant était un hôte plein d'humanité qui voulut bien me confier la clef de sa chambre. Grâce à lui, je pus faire un changement d'habits et une toilette dont j'avais le plus grand besoin. Après un repas médiocre, nous nous établîmes dans un compartiment garni de sièges de canne, qui nous sembla le paradis en comparaison du sabot où nous avions passé la nuit. Quatre heures de chemin de fer sont un divertissement pour des gens qui viennent de faire vingt heures de diligence.

La fatigue, le besoin de sommeil, m'auraient facilement induit à poursuivre ma route jusqu'à Florence,

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OÙ j'étais sûr de trouver un bon hôtel et un bon lit. Mais la recommandation du voyageur expérimenté que j'avais rencontré à Rome était encore présente à ma mémoire et je m'arrêtai à Sienne, dont bien me prit.

En mettant pied à terre, je me trouvai nez à nez avec un joyeux garçon, bas de cinq pieds, à mine ouverte et engageante, qui me demanda de la façon la plus cordiale où je voulais descendre. J'avais lu dans le Guide que l'hôtel le plus rapproché de la station était l'hôtel des Armes cV Angleterre ; et cette considération puissante pour un homme éreinté avait fixé mon choix, indépendamment du penchant très-raisonné qui me décide ordinairement en faveur des hôtels patronnés par le pays du confort.

Le petit homme se frotta allègrement les mains :

— Arme d'Inghilterra ? répéta-t-il : très-bien. C'est précisément l'hôtel auquel j'appartiens.

— Il est inutile alors de vous demander si on y est bien servi.

— Si on y est bien ? Oh î monsieur ! Des lits excellents, des chambres superbes, et une belle voiture à la disposition de monsieur! C'est ici, à deux pas, en cinq minutes...

— C'est bien, allons.

— Monsieur connaît déjà la vill^ de Sienne?

— C'est la première fois que j'y viens.

— Eh bien, monsieur a de la chance de s'être adressé à moi. Je suis Siennois, né à Sienne. J'y habite : je suis marié, père de famille. Je puis montrer Sienne à monsieur en deux jours mieux que d'autres en une semaine.

— J'ai l'habitude d'aller seul.

— Comme monsieur voudra. Pourtant il est des choses... Ah! j'ai servi ici bien des Français! car monsieur est Français? (Mon baragouin italien m'avait trahi.) J'ai servi pendant huit jours M. Serres, qui est, à ce qu'il paraît, un grand savant de Paris. — Monsieur le connait-il ?

Nous étions arrivés. On m'installe dans une chambre grande comme une halle, meublée de deux lits jumeaux sans rideaux , d'un canapé poussif et d'une toilette boiteuse.

— Monsieur est-il bien ? me demande audacieusement l'ancien cicérone de M. Serres.

— Parfaitement.

Pendant que je débouclais mes malles, le petit homme reparaît.

— Monsieur veut-il dîner ?

— Oh ! plus tard. J'ai déjeuné assez solidement à Ficulli vers midi, et il n'est encore que cinq heures.

— Eh bien, si j'osais donner un conseil à monsieur, nous avons encore deux heures de jour, je fais atteler la voiture de l'hôtel, — une belle voiture, monsieur ! avec de bons chevaux. Le cocher est mon ami, — et en deux heures je montre Sienne à monsieur, de façon qu'il s'y reconnaîtra demain comme s'il y avait passé sa vie !

— En es-tu sûr au moins?

— Oh ! monsieur ! si j'en suis sûr? mais songez donc que..., etc.

Au fait , quel meilleur emploi à faire de ce reste de journée que de courir la ville? Et puis cet avantage d'une

bonne voiture bien suspendue me séduisit. Au bout dune demi-heure on vint m'avertir que j'étais obéi, et je trouvai au bas de l'escalier une assez belle calèche, ma foi ! attelée de deux grands chevaux gris, de cette même race que j'avais tant admirée à Salerne et à Rome. Ces vaillantes bêtes galopent sur le granit et escaladent, sans souffler, des pentes presque perpendiculaires; car Sienne est une vraie ville de chèvres , et dont les rues ressemblent à des châteaux de cartes.

La première rue que nous suivons, sombre et terrible, est bordée de palais noircis par sept siècles et qui ont des mines de forteresses. A travers l'ombre qui déjà envahit cette rue, sinueuse selon l'usage des anciennes villes de défenses, je vois mon guide, sur le siège à côté de son ami, se démener comme un télégraphe en me désignant les principaux monuments devant lesquels nous passons.

Voyez , monsieur : voici l'église San-Martino; ceci, c'est la poste. Voyez-vous sur ce pilier, là, au coin de cette rue? c'est la Louve. La Louve, monsieur, c'est la bête desSiennois. Voici le palais Tolomeï : connaissezvous l'histoire de la fameuse Pia di Tolomeï ? Tolomeï, qui était vieux, avait épousé une jeune femme ; il en était jaloux...

— C'est bon, c'est bon; je sais cela.

— Tout à l'heure nous verrons le palais du gouverneur, qui est aujourd'hui la Police.

En ce moment une éclaircie de lumière se fît devant nous. Nous entrions sur la piazza del Campo, la place principale et le noyau delà ville de Sienne. Cette place est demi-circulaire et creusée en forme de coquille. La

corde de l'arc est formée par le palais de la Seigneurie, bel édifice du xiii^ siècle , dominé par une tour élevée et svelte, qui à cette heure où les détails disparaissent, semblait, à côté du palais, l'index levé d'une main fermée. Je ne crois pas avoir jamais rien vu de si original et de si imprévu. Voici donc quelque chose de neuf, me disais-je ; du neuf après Saint -Marc de Venise, après le dôme de Milan î Mais mon cicérone n'était pas ami de la contemplation silencieuse.

— Voyez, monsieur, me criait-il : c'est ici la place del Campo. C'est la grande place de Sienne, monsieur, notre grande place. Ce monument que vous regardez, c'est l'ancien palais délia Signoria, aujourd'hui le Palazzo publico, c'est-à-dire la préfecture ; ce grand clocher s'appelle la tour del Mangia. Derrière vous est le Casino des nobles ; — vous ne pouvez pas le voir. — Là-bas est la Loggia où l'on dit la messe. Voyez-vous cette rangée de bornes qui entourent le haut de la place ? c'est là qu'on fait en été des courses de chevaux; c'est cela qu'il faut voir ! Les chevaux siennois, monsieur, sont de bons chevaux et qui courent bien. On étend des matelas tout le long de la course pour les cavaliers qui tombent : il y a de quoi rire. C'est dommage qu'il soit un peu tard : vous ne pouvez apercevoir la fontaine qui est là, au milieu; on l'appelle la fontaine gaie, ga.ja, parce qu'elle fait plaisir à voir. — Vous voyez que l'on va facilement de l'hôtel à la place ; c'est tout droit. Vous irez tout seul demain matin. — Avanti ! — Nous allons à présent voir le Dôme ou la cathédrale....

— Voici le Dôme, monsieur ! vis à-vis est l'hôpital délia Scala. Veuillez, monsieur, s'il vous plaît, prendre

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garde. Remarquez que toute l'église est bâtie de pierres noires et de pierres blanches, l'une sur l'autre : c'est la même chose au dedans. C'est qu'il y avait dans ce temps-là, à Sienne, deux partis politiques, les blancs et les noirs, — aujourd'hui c'est autre chose ; — alors le gouvernement voulut qu'il y eût à l'église un nombre égal de pierres blanches et noires... pour ne fâcher personne. Entrons, s'il vous plaît. — Monsieur, le pavé de cette église est très-curieux : il est fait d'une certaine manière que nous appelons graffito ; et qu'il ne faut pas confondre avec le sgrafiito, qui est tout autre chose. On le couvre en bois pour le ménager. Mais demain le sacristain, — qui est mon ami, — vous en fera voir un morceau. Aujourd'hui nous n'avons presque plus de jour. C'est la sacristie qui est belle ! il y a des peintures de Raphaël et des livres de prières faits à la main, qui sont très-anciens. Il y a aussi un groupe de marbre qui représente les trois Grâces. Oui, monsieur nos prêtres s'habillent et se déshabillent devant les Grâces ! c'est drôle ? Vous pouvez à présent aller seul de la place au Dôme. — Avanti î — Maintenant, monsieur nous allons à la promenade de la ville, la Lizza : une très-belle promenade plantée d'arbres et qui touche aux fortifications. Dans le jour on a une très-belle vue sur la campagne, qui est très-fertile. Ah ! monsieur, c'est que les Siennois ne sont pas des fainéants comme les Romains et les Napolitains. Ils ensemencent la terre, ils la labourent ; aussi font-ils de très-belles récoltes et sont des hommes très-économes et très-moraux.... Voici la Lizza : voulez-vous descendre? — Diable! on n'y voit presque plus; c'est égal. — H y a sur cette

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place des arbres, des statues et de beaux bancs en pierres. Là-bas, c'est la campagne à perte de vae. On fait ici de la musique le dimanche, et justement c'est demain dimanche : monsieur pourra s'amuser , sil le veut. — Monsieur veut-il voir encore quelque autre chose? — Mais il fait tout à fait nuit.

— Je ne vous cacherai pas, dis-je, un peu étourdi de ce babil que j'admirais d'ailleurs sincèrement , que ce que je désirerais le plus voir à cette heui'e, c'est une bonne table bien servie. J'ai fait maigre chère hier. Ainsi je vous préviens que je veux faire un bon dîner ; mais, vous m'entendez ? un boii dîner. Menez-moi donc au meilleur restaurant de la ville.

— Oui, monsieur, et tout de suite. Justement je connais une maison où monsieur dînera admirablement : de la viande 1 du vin ! des pâtes I du beurre î . .

— C'est bon, dépêchons-nous. Je meurs de faim et nai point envie de dîner en eliigie.

Nous passons devant plusieurs façades éclatantes de lumières, qui annoncent ou des restaurants, ou des cafés de premier ordre. Mon guide fait arrêter devant une maison de piètre extérieur, où nous entrons par une allée étroite et sombre.

— Ne vous étonnez pas. monsieur, me dit le rusé Siennois, si je vous fais entrer par cette allée. La maison n'a pas grande apparence: mais c'est ici, jevous en réponds, la meilleure cuisine de la ville.

L'allée aboutit à une salle nue et mal éclairée, entourée d'une table en bois blanc, recouverte d'une nappe malpropre. La plus grande partie de cette table est oc-

cupée par une vingtaine de bas officiers piémontais qui fument en prenant le café.

— Te moques-tu de moi? dis-je au guide. Je te demande le premier restaurant de Sienne, et tu me mènes à la pension des officiers !

Le jeune homme agitait ses mains étendues, comme pour rabattre mon éloquence :

— Soyez tranquille , monsieur, soyez tranquifie ; je vous réponds de tout. Je sais bien que ce n'est pas ici très... élégant, j'en ai prévenu monsieur. Mais la cuisine est bonne ici, très-bonne ; la meilleure cuisine du pays. Et ne vaut-il pas mieux manger de bonnes choses dans une maison... modeste, que payer très-cher des glorieux qui vous donnent de la drogue pour le prix de leurs glaces et de leurs fauteuils de velours ? Je vais dire un mot au cuisinier, qui est mon ami, et monsieur verra s'il est bien servi.

Que répondre à un enthousiaste qui raisonne? Le dîner fut à la vérité passable ; et les Piémontais eurent uiie tenue parfaite.

— Maintenant, dis-je en me levant de table, menezmoi dans un café. Mais pour le coup, je veux un vrai café, brillant et bien éclairé, et où il y ait beaucoup de journaux.

— Tout de suite, monsieur, tout de suite ! — Voyez comme la carte est modérée et comme les prix sont raisonnables. Ah ! c'est ici une maison de confiance ; et je savais bien ce que je faisais en y conduisant monsieur. J'espère que monsieur n'a pas trop mal dîné.

— Passablement, mon ami.

— Ah ! tant mieux ! Que monsieur me fait de plaisir

en nie disant cela ! C'est que, voyez-vous, monsieur, le maître de ce restaurant est mon frère; — et je ne souffrirais pas qu'une personne amenée par moi y fut mal traitée.

— Ah ! c'est votre frère qui. . . ?

— Oui, monsieur. Mon frère est le premier cuisinier de la ville. Ah ! s'il m'avait cru ! il serait riche à présent. — Je conduis monsieur au café , au premier café de la ville : un café aussi beau que ceux de Xaples et de Mi lan. Ah î monsieur va voir quel café.

— Prenons daborddes cigares.

— J'en ai sur moi, monsieur : j'en ai toujours quand je conduis des étrangers. Parce que, en prenant au hasard, on peut être trompé; tandis que moi, qui suis de la ville, je connais les bons endroits. Ceux-ci viennent de la bonne boutique ; monsieur peut les fumer de confiance.

— Est-ce aussi votre frère qui les vend ?

— Non pas, monsieur. C'est ma cousine. Ah î c'est une femme !...

— Le café, voisin du Casino de nobili, est grandiose, mais sombre et désert. C'est peut-être le café des Noirs. A cent pas, de l'autre côté de la rue, le café des Blancs chante et bruit. Je trouve sur les tables divers journaux italiens et français dont je m'étais déshabitué à Rome, Vltalia, le Risorgimento. VOpinione, la Patrie, et enfin... le Siècle ! Je me rappelle, en les parcourant, que la nuit précédente a été laborieuse, et j'invite le guide à me ramener à l'hôtel. En sortant du café, nous passons de l'obscurité aux ténèbres. La nuit était sans lune et sans étoiles. Il faisait noir comme dans un four.

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J'entends mon facétieux guide éclater de rire en se frottant vigoureusement les mains, ce qui était son geste habituel lorsqu'il était saisi d'une idée ingénieuse.

— Eh bien, monsieur, allons, voyons si vous avez été bon observateur pendant notre promenade. Comment vous y prendriez-vous pour retrouver d'ici le chemin de la maison ?

— Etes-vous fou . répondis-je en colère. Et comment retrouverais-je mon chemin dans une ville que je n'ai vue qu'en passant, et par une nuit si noire ?

— Basta ! Il faut bien que monsieur apprenne à se conduire lui-même. Monsieur ne m'aura pas toujours. Voyons : voici le Casin' de nobili. Tantôt monsieur l'avait derrière lui. Par conséquent, quelle est actuellement sa situation par rapport au palais publico ?

— Au diable! m'écriai-je. Est-ce le moment de résoudre des problèmes , quand je tombe de sommeil? Allons à l'hôtel, et vite, et tôt, et par le plus court.

— Je le veux bien, monsieur, je le veux bien. Pourtant je croyais avoir bien fait remarquer à monsieur que le Casin' de' nobili tourne le dos au palais... la Prefettoure; et que quand on a devant soi la Prefettoure.. — Tenez, nous y voici : eh bien, pour aller à la maison, faut-il tourner à gauche ou à droite?

— S...! tournez comme vous voudrez !

— C'est fait. Mais si demain monsieur est embarrassé...

— Demain, demain, c'est mon affaire. Pour le moment je ne demande qu'une chose, c'est mon lit.

— Vous y allez, monsieur, vous y allez. Rappelez-

fois plus forte. Puis, le patriotisme contenu entre les murs d'une cité centuplait de violence en raison de sa concentration. On s'agitait dans sa ville et pour sa ville. Les inimitiés de peuple à peuple étaient des haines de voisinage. C'était la passion en permanence, irritée par la fréquence des rencontres et des rapports. Les nations se combattent aujourd'hui sans haine : qui donc connaît son ennemi ? Elles se combattent d'ailleurs dans des plaines vagues que le défenseur, non plus que l'agresseur, n'a jamais foulées. La victoire ou la défaite n'a d'effet qu'à la Bourse, et n'est connue des deux peuples que par le télégraphe et le journal. En ce temps-là tout Florentin était pour un Siennois un ennemi personnel, l'homme qui voulait lui prendre son bien et brûler sa maison, mettre sa ville à sac, violer sa femme, et qui tuerait son fils à la première occasion. De là ces haines vivaces, acharnées, héréditaires ; car tout le monde avait quelque chose à reprendre à l'ennemi du pays. Chacun, en ce tempslà, était soldat et aguerri. Il faut lire dans ces admirables Commentaires de Montluc, que Henri lY appelait « le Bréviaire du soldat, » quel témoignage ce vieil homme de guerre rend de la bravoure des gens de Sienne. Montluc était commandant de Sienne pour Henri H lorsqu'il fut obligé de rendre la ville assiégée par les troupes de Charles-Quint. La résistance des Siennois, leur patience et leur désintéressement pendant ce long siège, leur désespoir au moment de se rendre, sont peints dans les Commentaires avec cette éloquence gasconne vive et palpitante qui nous fait sympathiser avec les malheurs passés connue s'ils

étaient d'hier ; et Ion sent que le vieux capitaine a vraiment, comme il le dit, la larme à l'œil en écrivant ces souvenirs. Vers la fin du siège, il fallut démolir tout un quartier de la ville pour fortifier une porte attaquée par l'ennemi. Montluc craignait l'opposition des habitants à cette mesure, sachant que « le pauvre citadin qui voit enlever sa maison perd patience. « Mais « ô le bel exemple que voicy et digne d'être cou- » ché par escript, afin de senir de miroir à ceux qui » voudront conserver leur liberté ! Tous ces pauvres » habitants, sans monstrer nul déplaisir ny regret de )) la ruyne de leurs maisons, mirent les premiers la » main à l'œuvre; chacun accourt à la besogne. Il ne » fut jamais qu'il n'y eust plus de quatre mil âmes au )) travail ; et me fut montré par des gentilshommes » siénois un grand nombre de gentils-femmes portant » des paniers sur leurs testes pleins de terre, w Cet héroïsme des dames de Sienne est ce qui exalte le plus l'àme du vieux guerrier français. 11 le célèbre dans des périodes où l'enthousiasme s'élève jusqu'au lyrisme : « 11 ne sera jamais, dames siénoises, » que je n'immortalize vostre nom tant que le livre de » Montluc vivra : car à la vérité vous êtes dignes d'im- » mortelle louange si jamais femmes le furent ! Au « commencement de la belle résolution que ce peuple )) fist de deff'endre sa liberté, toutes les dames de la » ville de Siène se despartirent en trois bandes : la » première estoit conduite par la signora Fortiguerra, )) qui étoit vestuë de violet, et toutes celles qui la sui- » voient aussy. ayant son accoustrement en façon )) d'une nymphe, court et monstrant le brodequin ; la

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» seconde estoit la signora Piccoihuomini, vestuë de » satin incarnadin, et sa troupe de mesme livrée ; la » troisième estoit la signora Livia Fausta, vestué toute » de blanc, comme aussy estoit sa suite avec son en- V seigne blanche. Dans leurs enseignes elles avoient de » belles devizes : je voudrois avpir donné beaucoup et )) m'en ressouvenir. Ces trois escadrons étoient com- » posez de trois mil dames, gentils-femmes ou bour- » geoises : leurs armes estoient des pics, des pelles, » des hottes et des facines ; et en cest équipage firent » leur monstre et allèrent commencer les fortifica- » tions... Elles avoient fait un chant à Thonneur de la » France lorsqu'elles alloient à leur fortification : je » voudrois avoir donné le meilleur cheval que j'aye, et » l'avoir pour le mettre icy. » Montluc raconte ce fait d'une jeune fille, qui, son frère étant malade ou absent, s'en vint monter la garde à sa place, morion en tète et la hallebarde au cou, et fit vaillamment sentinelle pendant la nuit jusqu'au petit jour, sans esîre eogneue. « Elle fut ramenée chez elle avec honneur, ditil ; et, encore qu'elle fût fille de pauvre lieu, mérite estre mise au rang plus honorable. » Près de six cents familles nobles et plébéiennes sortirent de la ville avec l'armée ; et les vainqueurs en entrant n'y trouvèrent pas plus de six mille habitants. Les réfugiés s'établirent à Montealcino, où ils créèrent une petite république qui se soutint pendant quatre ans et fut ensuite soumise au duc de Florence.

En parcourant les rues de Sienne, il n'est besoin que d'une médiocre imaginative pour ressusciter ces hommes actifs et vaillants du temps passé : on les voit

circuler dans les rues et rôder sur les places, toujours demi-armés, l'œil soupçonneux, flairant lennemi du dedans comme Tennemi du dehors, et toujours prêts à quitter la maison et la boutique pour aller retremper leur patriotisme à la flamme du conciliabule.

Point de commerce dans cette ville, perchée comme un nid d'aigle : on n'y pratiquait que les petits métiers, et la campagne nourrissait tout le monde. Aujourd'hui encore les ouvrages spéciaux n'attribuent aucune industrie à Sienne : rien que les métiers usuels dans la cité, et l'agriculture alentour. Et c'est sans doute cette habitude d'une vie indépendante, individuelle, qui conserve un air de noblesse à la ville et à ses habitants.

La ville de Sienne a sur le plan la forme la plus régulièrement fantastique. On peut se la figurer par une étoile à trois pointes, dont le cœur est formé par la grande place, le Campo. Mais le dessin de ces trois pointes est tellement bizarre, tellement flamboyant, tellement festonné d'échancrures, d'exfoliations, de dentelles, qu'il s'éloigne autant que possible de la roideur géométrique. La nature monticuleuse du, sol ménage à chaque pas des surprises dhorizons perdus, d'échappées sur la plaine, de panoramas inattendus. La plupart des églises, et notamment le Dôme, ont leur chevet suspendu sur des précipices. La place, dont j'ai déjà indiqué la forme, est si peu semblable à aucune autre, si absolument singulière, d"une originalité si tranchée, qu on ne l'oublie plus ; ni l'aire à la pente creusée comme une coquille, ni la rue circulaire qui la borde, ni les façades uniformes des palais qui l'entourent, ni Thôtel de ville avec son donjon crénelé

et son beffroi haut et mince qui s'élance de terre comme une fusée. Ce beffroi, dont la hauteur est prodigieuse, est terminé par un clocheton à double galerie crénelée appuyé sur un encorbellement à ogives. A sa base et au niveau des maisons qu'il domine, est un cadran entouré de génies ailés, au-dessous duquel se lit ce distique :

C^CA LICET TACITO VOLVUNTUR TEMPORA CURSU AURIBUS HIC HORAS NOSSE OCULISQUE DATUR.

Certes, après avoir visité Psestum, Pompéi et Rome, on est suffisamment réconcilié avec l'antiquité : pourtant, je le déclare, aucun temple, aucune ruine ne m'a causé un tel effet de saisissement et d'extase que ce jet de pierre si audacieusement lancé vers le ciel. Les anciens avaient en architecture un amour du fini, du complet , de la perfection invariable qui agace les nerfs à la longue. Une fois qu'ils avaient posé la traverse sur les montants, la frise sur ses colonnes, la besogne était terminée] ils étaient contents. Le moyen âge seul a eu de ces élans révoltés vers l'infini , a connu ce besoin de monter plus haut, toujours plus haut, image de l'ambition et de l'inquiétude humaines. Les temples de Pa^stum sont charmants : ils sourient dans la solitude. La grâce de leurs proportions exquises vous pénètre et vous enchante. Ils n'ont point le langage hautain des flèches de cathédrales et des campaniles. Le beffroi de Sienne, la Torre del Mangia, est le plus gigantesque point d'exclamation qui ait été écrit en pierre. Jamais la proportion n'a été plus audacieu-

sèment ni plus heureusement violée. Elle est si élevée que l'on ne comprend pas qu'elle puisse se maintenir en équilibre et résister aux assauts des vents. Il y a cinq cent quarante ans qu'elle est debout.

La jolie fontaine percée au milieu de la place est un bassin à trois pans de marbre blanc décoré de charmantes sculptures qui sont, hélas! en grand train de se dégrader. Les anciennes républiques d'Italie ne sont plus assez riches aujourd'hui pour entretenir ce qu'elles construisaient autrefois. La fontaine date du xiv^ siècle ; le sculpteur est Jacopo délia Quercia. Le nom de Fonte Gaja donné à cet élégant petit monument lui vient, non pas de ce qu'il fait plaisir à voir, comTiie Taifirmait étourdiment mon guide, trop prompt à accueillir ses conjectures comme des étymologies, miais de ;la joie qu'eurent, en 1343, les habitants de Sienne à voir jaillir sur leur cône l'eau, ce sang des villes, qui ne leur était parvenue jusqu'alors que par des aqueducs souterrains.

La mesquinerie des mœurs modernes attriste ces belles places italiennes construites pour les cérémonies et les galas d'un âge magnifique. J'ai eu sous les yeux une gravure ancienne représentant un carrousel donné sur le Campo de Sienne, le 20 octobre 1652, en l'honneur de l'illustrissime seigneur Emilio Piccolomini. La gravure est de Bernardino Capitelli. Des cavaliers courent la barrière devant le palais où sont placés les juges du camp. D'autres cavaliers somptueusement vêtus sont rangés par iiles rayonnant du centre de l'hémicycle. Dans la rue circulaire qui borde la place défile une procession de chars allégoriques où sont

groupées des divinités, un navire à la poupe chimérique monté sur roues et traîné par des chevaux, une troupe d'Égyptiens menant un bœuf, des bandes de jeunes tilles en costume de nymphes dansant et jouant du tambourin. Les mille fenêtres des façades environnantes, obombrées par des tendini de couleurs vives, sont converties en loges de théâtre, où siègent des femmes parées plus nombreuses qu'à la Scala.

Cest pour de telles fêtes que les architectes inventifs de ces temps héroïques de lart se prodiguaient en innovations et rivalisaient, d'une ville à l'autre, d'audace et de génie pour varier la forme, l'aspect et les ornements de ces places somptueuses, théâtre et décor permanent des réjouissances populaires. Hélas ! lors de mon passage à Sienne, et le dimanche même, je ne vis sur le Campo que de pauvres boutiquiers prenant le soleil devant leurs portes, et devant le palais une douzaine de soldats piémontais montant la garde, vêtus de capotes grises comme nos vétérans de l'ancien régime.

Les salles du Palais public sont un véritable musée national. On y voit la Heur de l'école siennoise; c'est-àdire, en suivant l'ordre chronologique, Simone Memmi, Pietro Lorenzotti. Taddeo Bertoli, Beccafumi et Sodoma, ce peintre sarcastique qui. par un retour singulier, a gardé dans l'histoire le sobriquet qu'un jour il avait jeté par insulte aux Florentins. Dans la grande salle du conseil, Simone Memmi a peint son chef-d'œuvre, la Vierge assise sous un baldaquin et entourée d'un groupe de saints, parmi lesquels saint Jérôme et saint Grégoire, pape. Cette donnée, tant de fois répétée par

les peintres du moyen âge et de la renaissance, avait l'avantage de permettre à l'artiste, ou du moins au donateur, de manifester sa dévotion particulière en plaçant autour de la mère de Dieu les saints de son affection, ses patrons, ceux de sa ville ou de sa corporation. Le baldaquin est un souvenir des fêtes champêtres, et peut-être de la procession des Rogations. Dans un pays de soleil chaud et brillant, le baldaquin était l'accessoire obligé de toute cérémonie en plein air et aussi une marque de dignité et de pouvoir, comme le parasol chez les Orientaux. Avant l'invention des carrosses, l'archevêque, l'évêque ne pouvait cheminer sans cet abri. Aussi le peintre, représentant la Vierge dans un paysage, croyait faire acte de piété et de vénération en déployant au-dessus de sa tête divine le baldaquin de velours à crépines d'or. Les souvenirs de la vie champêtre abondent dans les œuvres des artistes siennois. La gracieuse campagne toscane les inspire, et apparaît dans leurs compositions naïves comme le rappel constant, invincible d'une image préférée. Les fleurs, les épis, la vigne, forment la parure de leurs saints et de leurs madones. Le gazon, les arbustes, un ciel riant, sont leurs pavillons, leurs colonnettes et leurs mosaïques. Les sculpteurs du Dôme ont consacré ce culte des grâces naturelles en faisant serpenter autour des piliers de la nef des fleurs, des fruits et du feuillage ; ils ont voulu pour voûte un ciel constellé d'or. Sur la façade de l'église, parmi les anges et les prophètes sculptés par Jacopo délia Quercia, la république siennoise et ses alliées sont représentées par des animaux symboliques : Sienne

a la louve; Pise, le lièvre; Volterra, le vautour; Lucques, le lynx ; Orvieto, l'oie ; Rome , l'éléphant ; Pistoja, le dragon ; Arrezzo, le cheval ; Viterbe, le rhinocéros; Pérouse, la cigogne; Grasseto, le bouc. Les pilastres, au-dessous de la coupole du Dôme, sont ornés des trophées de la victoire de Monte-Aperto, le Rocroi, le Fontenoy, le Wagram des armes siennoises. Et ainsi, dans cette église métropolitaine, sont glorifiés les deux amours de ce peuple agreste et belliqueux, la nature et la guerre. Les fenêtres du Palais public, du ajté du midi, donnent vue sur le foro Boario (marché aux bestiaux) et sur la campagne au delà. C'est une des mille surprises ménagées par l'inégalité du terrain. Dans la salle du grand conseil, je suis resté une demi-heure à contempler cette belle campagne égayée par le soleil, et verte à la fin de novembre comme la campagne de France en juillet.

Le Dôme est une autre merveille. On se demande, en le voyant, quelles gens élaient donc ces hommes du xiiie siècle, quelle ville c'était que Sienne en ce temps-là, et de quelles ressources elle disposait pour élever sur son étroit territoire un édifice aussi grandiose, aussi vaste, et dès l'entrée chargé de sculptures et d'ornements de toutes sortes. Et cependant nous n'aurions là qu'un diminutif de l'édifice original. Les archéologues ont reconnu sur le fianc nord de la cathédrale les amorces d'une large net perpendiculaire, qu'on suppose avoir été la nef principale. L'église actuelle, raisonnablement grande pourtant, puisqu'elle est haute et large comme Saiiit-Eustache de Paris, ne serait donc que le transept de* l'église primitive. Les

3>2 LITALIE ET CONSTANTINOPLE

assises, alternées de blanc et de noir, ajoutent à la beauté de l'architecture un aird'étrangeté qui rafraîchit l'œil et régénère l'admiration. C'est assurément là, et sous tous k^s rapports, une des plus remarquables églises de l'Italie. Lorsque j'entrai, la nef était remplie par le chant du chœur, un chant clair, fleuri, chantant, où se retrouve Tallégresse proverbiale du caractère siennois. Le pavage vanté par le guide est en effet trèssingulier : le graffito est une gravure en creux dans le marbre ou dans la pierre, dont on remplit les sillons avec un mastic noir. Un peintre peut ainsi esquisser à grands traits de plume toute la décoration inférieure d'un édifice, en rattachant par des rosaces et des ornements cursifs les sujets principaux. On a perfectionné ce genre de décoration par l'emploi de marbres de diverses nuances, au moyen desquels on a pu observer certaines dégradations de tons et de lumière et donner à toute la composition une apparence de coloris. Ce dernier procédé est analogue à celui de la mosaïque, mais d'un travail plus large et qui ne produit pas le miroitement insupportable du verre. C'est au peintre Beccafumi que revient l'honneur des derniers perfectionnements donnés à cet art national à Sienne. C'est lui-même, en grande partie, qui a exécuté le pavage du Dôme, où il a représenté les scènes de l'Ancien Testament. Les Siennois, jaloux de la beauté de ce travail unique en Italie, l'ont recouvert d'un plancher mobile dont on relève un pan pour satisfaire la curiosité des voyageurs. On ne le découvre entièrement qu'aux jours de grande fête, le 15 août pour la fête de la Yierge, patronne de l'église, et le 29 avril pour la

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fête de sainte Catherine, patronne de la ville. La libreria, appelée improprement sacristie par mon guide, mérite son nom pour la belle collection de manuscrits à miniatures qu'on y montre rangés en bon ordre sur des pupitres. La plupart de ces miniatures ont été - peintes par des artistes siennois. Les fresques qui décorent la salle ne sont pas de Raphaël, suivant les affirmations toujours légères de l'autorité déjà citée, mais du Pinturricchio, que le cardinal François Piccolomini fit venir exprès de Rome pour peindre sur ces murs les principaux événements de la vie de son oncle, le pape Pie II (^neas Sylvius Piccolomini). Ce qui a donné lieu à l'équivoque qui dure encore, comme on le voit, dans l'esprit populaire, c'est que certains dessins de Raphaël, encore existants aujourd'hui aux Offices de Florence et dans des galeries particulières, reproduisent exactement l'ensemble et les détails de deux des sujets traités par Pinturricchio. On en a déduit que Pinturricchio avait travaillé sur les dessins de Raphaël, ou au moins qu'il n'avait fait qu'achever un travail abandonné par lui. La critique moderne, en tenant compte de l'âge des deux artistes, dont lun, Pinturricchio, avait quarante-neuf ans, et l'autre vingt seulement quand les peintures furent exécutées, a conclu que c'était au contraire Raphaël qui avait travaillé pour Pinturricchio, lequel, d'ailleurs, n'est pas médiocrement honoré par cette contestation. Ces fresques curieuses, indépendamment de leur mérite, pour l'histoire des mœurs et du costume, sont une décoration très-sortable à une bibliothèque. Le charmant groupe antique des trois Grâces, malheureusement

3Bi L'ITALIE ET CONSTANTIN'OPLE

mutilé, a été trouvé dans les fondations de l'église au xiii^ siècle. Il figure parmi les antiphonaires comme un souvenir du génie éclectique de la renaissance.

Cette gentille ville de Sienne, ce riant pays, ce peuple brave et gai, ami des fleurs, au parler gazouillant, méritaient d'être patronnés par une femme. Catarina diBenencasa était une patronne selon le caractère national, douce et vaillante, et qui sanctifia par ses œuvres la vertu de ces héroïques dames siennoises dont le vieux Montluc parle avec attendrissement. Sa vie est un partage d'extase et d'activité. Au réveil de ces ravissements mystiques qui la transportaient sur le giron de la mère de Dieu, où son corps délicat recevait les stigmates de la passion^ où l'époux céleste passait à son doigt l'anneau nuptial, elle se mêlait à l'émeute et s'exposait en souriant aux armes des combattants en fureur. Elle fut médiatrice à Florence, ambassadrice à Avignon, et décida par sa parole le retour du Pape à Rome. Mais la partie tendre de sa légende esta Sienne, où elle vécut en servante de Dieu et des pauvres, soignant les malades, vêtissant les indigents, réconciliant les ennemis, et apaisant par ses prières et par sa ferme douceur la violence des factions. Aussi le peuple de Sienne, dont est sortie l'humble fille du teinturier de la rue de t'Oca, a-t-il conservé dans sa dévotion pour ia ainte un amour patriotique et fraternel pour la jeune fille qui fut, tant qu'elle vécut, l'ange et la mère de la cité. La maison de son père est un sanctuaire où les premiers peintres de l'école, Pacchiarotto, Sodoma, Salimbeni, ont peint les miracles de sa vie. Rien,

assure-t-on, n'a été changé dans la disposition de cette maison. On voitencore au rez-de-chaussée la boutique, Tatelieret l'arrière-boutique du teinturier. Au premier étage, à côté d'une chambre convertie en chapelle, on montre le cabinet dont Catherine avait fait sa cellule. Une partie du sol de cette pièce, plus basse que le plancher actuel, a été recouverte d'un vitrage. C'est, dit-on, l'endroit où elle s'étendait ; et l'on voit encore sous le verre le pavé qui lui servait d'oreiller. Dans la chambre précédente, on conserve dans des reliquaires quelques objets ayant appartenu à la sainte, un voile, une lanterne, et le bâton dont elle appuyait son corps usé et presque subtilisé par les macérations. Jamais, en effet, créature humaine ne dépouilla plus complètement l'humanité que Catherine de Sienne. Ses historiens affirment qu'elle était parvenue à se passer absolument de sommeil et d'aliments, n'ayant d'autre repos que l'extase, d'autre nourriture que la communion. Son portrait peint, à ce que Ton croit, de son vivant, par André Yanni, son disciple, et que l'on voit à l'église Saint-Dominique, dans la chapelle qui lui est consacrée, est un vrai portrait d'extatique. L'ovale un peu étroit du visage, les traits minces, les paupières longues sont bien dans le caractère du type siennois ; mais la pâleur mate du teint, la maigreur des joues et du menton, la contraction des lèvres annoncent la consomption intérieure. On devine que, si ces paupières se relevaient, la flamme du regard illuminerait cette figure monotone et maladive. Il ne paraît pas, du reste, que Catherine de Sienne ait été belle. Les témoins de sa vie ne parlent nulle part de sa beauté. On sait seulement

que sa mère pleura le sacrifice de sa chevelure, trèsabondante selon le naturel des femmes siennoises. Le charme était dans le regard et dans le sourire, ce sourire qui faisait tomber les armes des mains des furieux.

Dans le portrait peint par André Yanni, la sainte est représentée debout, tenant dune main un lis, et de Vautre touchant les lèvres d'une jeune fille agenouillée devant elle. Le lis, symbole de la pureté virginale, est peut-être aussi, dans cette peinture, une allusion au goût national pour les fleurs, dont Ihéroïne siennoise fut éprise jusqu'à la passion. Elle aimait, disent les écrivains contemporains, à en parer sa chambre et à en former des bouquets et des croix quelle distribuait à ses amis, à ses sœurs, à ses disciples, comme une aumône céleste et comme des motifs d'édification. Pour elle, épouse mystique du Christ, la nature en floraison était un immense bouquet de noces; les parfums, les couleurs variées, étaient l'image sensible des voluptés inefl'ables qui délectaient son âme pendant l'extase. La tradition de ce goût si féminin, si virginal, et en même temps si siennois, s'est conservée parmi ses dévots. C'est avec des fleurs qu'on l'honore ; c'est de fleurs que l'on pare ses chapelles. Sa fête patronale est une autre pàque-fleurie qui change en bosquets les églises et les rues. Enfin, pour couronner cette vie miraculeuse, Catherine de Sienne mourut jeune, et cette mort précoce est une contradiction de plus donnée par elle à la nature.

J'aime la vie des saints, et surtout des saints mystiques. Je suis trop mauvais théologien pour rendre raison de cette préférence : je sais seulement que ces

êtres extraordinaires me semblent d'autant plus grands qu'ils s'éloignent davantage de l'humanité. Les saints humains, civilisateurs, bienfaisants, saint Charles Borromée, le grand réformateur, saint Vincent de Paul, le patron des enfants abandonnés, sont des grands hommes : une vierge noyée dans la prière et dans l'extase, renonçant à Tamour, détestant la vie, et ne tenant à ce monde et à ses habitants que par la pitié ; un solitaire, un mendiant chantant la gloire céleste dans la misère et dans l'opprobre, sont des prodiges. Us sont les fruits d'une autre terre, les oiseaux d'un autre ciel, et en songeant à eux, mon esprit se perd dans cette rêverie sans limites qui est la plus vive volupté de la pensée. Sainte Catherine a eu d'autres portraitistes qu'André Yanni. Le dominicain AngeHco de Fiésole, dans ses tableaux consacrés à la gloire de la Vierge, a toujours mêlé la patronne de Sienne à la foule de saints personnages qu'il donne pour cortège à la mère dé Dieu. Angelico, presque contemporain de Catherine, eut pour compagnons dans son couvent des Pères qui l'avaient connue, qui avaient été ses confesseurs ou ses disciples. Il a pu s'aider de leurs souvenirs. Il est sans doute encore venu plus d'une fois de Fiésole à Sienne et a pu considérer la même tête de la sainte, dont la vue n'est permise qu'aux religieux. Aussi la figure qu'il en a donnée dans ses peintures est-elle acceptée à Sienne et dans le couvent de l'ordre de Saint-Dominique auquel Catherine appartenait, sinon comme une ressemblance exacte, au moins comme une représentation conforme et traditionnelle, plus expressive et plus vivante que le portrait un peu roide d'André Vanni.

On peut donc s'en rapporter au tableau du Couronnement de la Vierge, que possède le musée du Louvre. Catherine est placée dans le groupe de droite, à côté et un peu au-dessus de sainte Catherine martyre, sa patronne, reconnaissable à la roue et à la palme. Elle est drapée d'un manteau vert clair et a la tête couverte d'une coiffe bleue étoilée d'or. Ses mains ouvertes sont étendues et aspirent pour ainsi dire vers le Sauveur. La tète versée sur l'épaule droite, le regard jaillissant, les lèvres entr'ouvertes, expriment F accablement, le vertige de la nature vaincue par la passion. L'âme va s'échapper de ce corps débile : on devine que la gorge suffoque et que les genoux fléchissent, le nez est fort et busqué ; les pommettes sont saillantes. Le teint est blond et légèrement coloré par l'émotion.

Essayer de donner l'iconographie de sainte Catherine à Sienne, serait entreprendre l'histoire de l'école siennoise. Il n'est pas un peintre de cette école fameuse qui n'ait voulu faire son offrande patriotique à 1' a illustre citoyenne, » comme on l'appelle chaque année dans le discours prononcé le jour de sa fête, à l'académie de Tolomeï. Outre les fresques de la maison de la rue de rOca; outre les peintures murales delà chapelle de Saint-Dominique, chefs-d'œuvre du Sodoma, on voit à l'Institut des Beaux-Arts une quantité d'extases, d'évanouissements, de scènes miraculeuses, œuvres deBeccafumi, de Segni, de Sodoma, de Fra Bartolomeo. Le Sodoma (Bazzi) est à Sienne à peu près ce qu'est le Corrége à Parme, et Carrache à Bologne, ce qu'était Lebrun à la cour de Versailles, le dominateur, l'astre éclatant et absorbant. On a vu, par les citations précé-

dentés, qu il n'est pas d'édifice public, civil ou religieux , qu'il n'ait pris pour arène et où il ne combatte vigoureusement. Son rôle dans l'école siennoise est le ménie que celui du Tintoret dans l'école vénitienne, le rôle de la fécondité et du courage. Mais sa verve turbulente est peu goûtée des partisans de l'art ascétique, qui en toute rencontre l'écrasent sous la gloire immaculée de l'Ange de Fiésole. Le musée de Sienne est rangé selon l'ordre chronologique, très-avantageux pourlétude et les recherches, mais qui a comme effet l'inconvénient des classifications et des dictionnaires, la monotonie.

Au musée je retombais sous l'empire de mon guide, qui, dans un établissement public, se crut apparemment autorisé à ressaisir ses droits. Après deux ou trois indications ridicules, je l'invitai à se tenir tranquille et à m'aller attendre près du gardien dont je m'étais débarrassé dès l'abord ; à la troisième sommation il se rendit, se tut et s'éloigna. Mais, au bout de quelque temps, je le vis se rapprocher et tourner autour de moi d'un air inquiet. Mon crayon et mon carnet lui imposaient visiblement :

— Monsieur, dit-il enfin en ôtant sa casquette, certainement je ne voudrais pas désobliger monsieur; monsieur paraît aimer les beaux-arts, et probablement il s'en occupe, puisqu'il prend des notes. Naturellement, puisque je suis Siennois, je connais ce musée par cœur ; mais tous les étrangers n'ont pas le même goût. Et comme je conduis ici souvent des Anglais, et des Français aussi, si monsieur voulait m'indiquer les tableaux qui lui plaisent le mieux, je pourrais une autre fois les montrer à ses compatriotes.

0 subtilité siennoise I quel biais plus ingénieux pour obtenir un renseignement sans humilier son amourpropre?

Cette heureuse journée s'acheva sur les remparts à la Lizza, où j'eus le plaisir de voir les Siennois, armés de parapluies malgré l'insolente pureté du ciel, prêter une attention médiocre au bacchanal cuivreux de la garnison piémontaise. Appuyé au parapet du rempart, je jouissais de ce temps splendide et de cette clémente température que j'allais échanger en quelques jours contre les pluies et le froid parisien. Mes yeux plongeaient sans fatigue dans cet air léger et transparent, et planaient sur ce riant pays ; je demande grâce pour cette épithète démodée, mais nulle autre ub rendrait mieux l'aspect de cette campagne fertile qui me reposait parlejoh, par la gaité de la verdure et du feuillage, de la grandeur sévère des champs romains. Il y a certainement une volupté dans l'ascension : mais il y a aussi un plaisir intime, et même une sorte d'orgueil à se sentir protégé par un mur fortifié. C'est le bien-être du chez soi redoublé par la conscience de la sécurité. Je crois que la fierté des Siennois leur vient principalement de ce qu'ils ont conservé leurs remparts et leurs bastions; et je comprends très-bien que, juchés sur leur plateau et rassurés sur la défense par une ceinture de créneaux, ils n'aient jamais songé à descendre dans la plaine que pour combattre et pour s'approvisionner. Encore avaient-ils à leur disposition, dans ce dernier cas, le procédé des indolentes ménagères vénitiennes qui tendent du cinquième étage au marchand qui passe un panier au bout d'une corde.

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On m'a cité une preuve singulière de ce goût sédentaire des Siennois. Un jeune homme d'une famille noble et depuis longtemps ruinée s'enrichit fortuitement par un mariage il y a quelques années. Sa première pensée fut de restaurer le palais de ses pères, resté debout par la vertu solide des anciennes constructions, mais néanmoins fort délabré. Il eut la bonne et patriotique inspiration d'y employer des ouvriers de la ville, qui, n'étant jamais sortis de chez eux, avaient conservé pure de père en fils la routine des arts loyaux du temps passé, sans le moindre alliage des procédés économiques et expéditifs de l'industrie moderne. Tous, maçons, serruriers, charpentiers, travaillaient encore en 1860 à la façon du moyen âge, et restaurèrent cet édifice de 1300 comme s'ils l'avaient bâti. J'ai visité ce palais, il s'est ouvert devant moi à la voix toute-puissante du petit guide, et je n'y ai trouvé qu'une chose de mauvais goût, le mobilier, qu'on avait fait venir de Lyon.

Sienne, vue par un beau temps égayant ses vieilles façades et éclairant ses environs, laisse un souvenir ineffaçable. C'est une de ces villes dont on s'éloigne à regret, avec hésitation, avec un doute. — Peut-être serais-je heureux ici? — Dieu sait si Rome, si A^enise, vous retiennent et vous enchantent ! mais ici Rome et Venise me paraissent trop grandes, et je me demande si le bonheur n'est pas en raison directe de la concen- 'tration. Comme ces hommes du temps passé s'entendaient à parer leur nid et à ôter tout prétexte à la fantaisie voyageuse, en charmant l'œil, et en donnant ample satisfaction à toutes les ambitions de la vie ! Ces petits peuples, sujets d'un duc ou d'un podestat, étaient

traités comme des sujets impériaux. Quelles belles églises pour prier! quelles belles places pour s'assembler aux jours de fête ! quelles belles promenades sur les remparts ! que de belles peintures dans les monuments publics ! quels beaux manuscrits dans les bibliothèques ! Tout cela pour une ville moins grande quun arrondissement de Paris. Nous autres modernes, nous ruinons notre énergie individuelle en la dissolvant dans rinfmi du nombre et de l'espace. A force de nous étendre, nous nous subtilisons ; et la sublimité du sentiment national ne vaut pas l'antique vertu du citoyen. Les anciens faisaient du mot contentus, contenu, l'expression du bonheur parfait. Contentus, content : joie et force ! Certes, j'irais volontiers vivre à Rome ou à Venise; mais je voudrais être né à Sienne, pour n'avoir jamais eu l'idée d'en sortir.

Le lendemain de cet heureux jour, je me donnai le plaisir de visiter seul et sans babil à mon oreille tout ce qu'on m'avait montré. Je revis la cathédrale, le musée, la place, la Lizza, les rues ; et pendant quelques heures je vécus de la vie si chère aux hommes qui ont le malheur de n'avoir pas un esprit d'application, la vie de l'évocation et du rêve. Au café del Greco, où j'entrai pour me reposer en attendant l'heure du départ, j'eus pour voisin un vieillard dont le profil anguleux offrait le plus pur spécimen du type toscan : front haut et renversé, longs traits, nez tombant, lèvres minces. A la façon courtoise dont il allongea le bras, en rendant les épaules, pour me passer un journal, je reconnus un gentilhomme. Nous causâmes.

Ce qu'il me dit, je ne le répéterai pas ici, quoiqu'il y

eût eu certes un grand intérêt, pour le lecteur, à entendre ce vieux débris de la noblesse siennoise mesurer les questions qui s'agitent aujourd'hui à l'aune de ses préjugés nationaux et citadins. Mais il me faut doubler, sans y toucher, cette pointe pleine d'écueils, et réserver pour moi seul l'opinion du faubourg Saint- Germain de Sienne. C'était une seconde évocation qui suivait la première, et qui la valait bien.

Pendant cette conversation, je me sentis tout à coup enserré dans les lacs d'un cercle magique, comme si le barbet fallacieux de Faust eût été à mes trousses. En tournant les yeux vers la porte, j'aperçus le petit guide toujours souriant, toujours éveillé, et frottant plus fort que jamais l'une contre l'autre les paumes de ses mains. Se voyant reconnu, il s'approcha vivement, sa casquette sous le bras, et tout d'abord s'informa de ma santé. Il m'avait, disait-il, cherché toute la matinée, craignant que je ne me perdisse et que je ne manquasse l'heure du train. A son approche, le vieux gentihomme se replongea dans les journaux.

— Monsieur part toujours ce soir pour Pise ? me dit le guide.

— Oui.

— C'est domnlage ; j'avais encore tant de choses à faire voir à Monsieur. Deux jours pour voir Sienne, è poco !

— Je vous ai dit que j'étais pressé. Je veux voir encore, ou du moins regarder Pise, Florence, Bologne, et, s'il est possible, passer le mont Cenis avant les neiges.

— 11 est agréable de voyager, dit le vieux Siennois, qui , par politesse, ne voulait pas m'abandonner.

— Oh ! répondit le cicérone avec empressement, pour

394 L'ITALIE ET CONSTANTIXOPLE

rompre la glace, Monsieur a vu bien d" autres pays. Monsieur voyage depuis un an (il mentait). Monsieur a déjà vu Rome-, Naples, Venise, Constantinople. Il est seulement fâcheux, ajouta-t-il d'un ton insinuant, que Monsieur ne puisse voir Parme ni Modène.

— Sans doute; mais il faut rentrer. Et puis, on se lasse de tout, même du beau. A la longue cette vie de voyage fatigue. On finit par s'ennuyer de déboucler et de reboucler sa malle, et de déplier son passe-port.

— Les voyages, dit le gentilhomme, sont agréables, mais fatigants.

— Les Anglais, repris-je, qui sont nos maîtres en tout ce qui tient aux commodités de la vie, ont une institution admirable, celle des courriers. D y a à Londres un club des Courriers, qui est comme une académie de voyageurs. En quelque partie du monde que vous alliez, le club vous procure un guide dont il répond, connaissant parfaitement le pays et la langue. On remet à cet homme son passe-port, ses clefs et son argent, et l'on n'a à s'occuper de rien que de son plaisir. Ces courriers, qui sont connus sur toutes les routes, sont les bienvenus dans tous les hôtels, où l'on recherche leur clientèle ; et le voyageur en profite.

— Mais, Monsieur, dit le petit guide, dont les yeux s'étaient ouverts démesurément pendant cette période; mais. Monsieur, c'est cela : carrière, courrier ; moi, je suis courrier! c'est mon état. Je conduis dans toute l'Italie des Anglais, des Français, des voyageurs de toutes les nations. Tous les hôteliers me connaissent, et traitent les voyageurs que j'amène comme des rois ! On me remet tout, l'argent, le passe-port, les malles, et je

réponds de tout. Je fais charger les bagages, j'arrête les places ; avec moi les étrangers n'ont à se mêler de rien. — Ah! si Monsieur voulait me prendre avec lui seulement jusqu'à Florence ! En huit jours, je lui ferais voir Pise, Lucques, Parme, Modène, tout le pays! L'argent que Monsieur me donnerait, il le regagnerait deux fois par les économies que je lui ferais faire sur toutes les dépenses ; car je connais le prix de tout, le tarif des voitures, des loges de spectacle ; je compte dans les cafés et dans les restaurants ; je marchande dans les boutiques. C'est plus de vingt francs par jour que je ferais gagner à Monsieur !

Le vieux Siennois s'amusait de la verve de son jeune compatriote : Quesii Sanesi, disait-il entre ses dents, sono diavoli.

J'avoue qu'au fond sa proposition me séduisait. J'avais dit vrai : je commençais à me lasser de cette vie dlîôtel et de chemin de fer, et des mille petits ennuis qu'elle comporte. Ma malle m'était devenue odieuse ; mon sac de nuit me pesait aux mains; la figure des hôteliers et de leurs garçons me mettait de mauvaise humeur. Et puis j'étais au terme de mon voyage ; cette dépense d'un courrier , qui eût été déraisonnable au commencement, devenait une économie à un moment où le temps avait plus de prix que l'argent. Et puis d'ailleurs ce petit drôle m'amusait. A travers son babillage intarissable, il était serviable, empressé , discret. En un mot, c'était un bon diable. Dans les villes où j'allais passer, je n'aurais plus guère le loisir de faire des connaissances ; et, après tout, sa compagnie en valait bien une autre.

— Mais, dis-je au petit homme , m'as-tu bien entendu tout à Iheure ? Le club des Courriers répond de ses agents. Qui me répondra de toi?

— Qui vous répondra de moi, Monsieur? Mais tout le monde! Le patron des Armes d'Angleterre, tous les patrons de tous les hôtels de Sienne , tous les voyageurs que j'ai conduits et qui tous m'ont donné des certificats. — Voyez, me dit-il, en exhibant un carnet dont il se mit à tourner les feuillets avec frénésie : Lord N*** ; M. Serres, cet illustre savant français que vous connaissez] M. un tel, négociant; le comte ceci, le chevalier cela. Et d'ailleurs. Monsieur lui-même, depuis deux jours que je suis à votre service, n'a-t-il pas déjà pu m' apprécier ? Tout le monde me connaît ici : je ne suis pas de ces guides... Je suis honnête homme; je suis marié, père de deux enfants. Et ce seigneur peutêtre connaît mon nom.

Et comment t'appelles-tu?

— VirgUio, seigneur.

Ce nom me décida.

— Eh bien, Yirgilio! dis-je,

Tu duca e maestro !

Je saluai le vieux gentilhomme, qui me tendit délicatement le bout de ses doigts.

Quant au petit guide, il était déjà parti en se frottant les mains jusqu'au feu, pour faire son paquet, dit-il, et embrasser sa femme.

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