Place du Panthéon
la conscience d'être quelque chose comme l'aristocratie spirituelle de l'humanité.
La petite bourgeoisie romaine est elle-même intéressante. Il n'y a pas aux environs de Rome ou dans les faubourgs de marchand ou de métayer qui n'ait lu Tite-Live et qui ne sache sur quelle voie et sur quel ager sa maison ou son champ est situé. Ceux qui ont de l'argent font des fouilles et prennent plaisir à se composer un petit musée d'antiquités qu'ils montrent à l'étranger. Il ^ a quelques années un petit bourgeois du petit pays de Prima Porta, sur la voie Flaminienne, trouva dans son jardin la belle statue d'Auguste, aujourd'hui placée au Vatican. Cette statue, la plus magnifique figure d'empereur que l'on connaisse, et dune admirable conservation, valait 300,000 francs. Elle pouvait en valoir 400 ou 500 à Saint-Pétersbourg. Le Pape fit venir l'inventeur et lui dit : — « Je ne puis pas te payer ta trouvaille ce qu'elle vaut. Je ne t'en puis donner que 35,000 francs pris sur ma hste civile. Si tu la vends à l'étranger, malgré la loi qui défend d'exporter les antiquités trouvées à Rome, tu seras considéré comme exilé et tu ne pourras plus rentrer chez toi. Si, au contraire, tu acceptes ma proposition, pour t'indemniser du mauvais marché que je t'impose, je te ferai marquis, toi et tes descendants. » — Le Romain accepta ; et je crains bien que cette décision ne le fasse mépriser par les utilitaires et les hommes pratiques. Quant à moi, je ne puis m'empêcher d'avoir de la sympathie et même de l'admiration pour un homme qui aime encore l'honneur et préfère la noblesse à l'argent.
r.OME 311
Ce qui fait du Corso une rue incomparable, c'est que, partant de la porte du Peuple, il aboutit au Forum 1. Il relie ainsi la campagne aux ruines les plus précieuses de la ville antique. Il n'est pas de philosophie qui résiste à la curiosité de monuments si vénérables et si fameux. Aussi la première visite est-elle toujours pour le Forum et le Colisée. Il faut seulement user de la précaution conseillée par Stendhal, et prendre un cabriolet pour éviter la tentation de s'arrêter à chaque pas et de tout voir en détail.
On ne peut imaginer les enfantillages dont un étranger est capable dans l'enivrement des premiers Jours. Un Anglais, très-grave d'ailleurs et très-sensé, dans la compagnie duquel je vivais à l'hôtel Minerve, alla un jour, à l'aube, se placer sur les rostres avec son Shakspeare à la main, pour réciter le monologue d'Antoine. Une telle fantaisie paraîtrait ridicule à Paris. Elle est parfaitement comprise et justifiée à Rome dans la première ferveur de l'arrivée, tant est excitante lidée de se sentir dans la patrie-mère, dans la patrie des patries.
Car c'est bien là le sentiment vrai et profond : quoi qu'on puisse dire ailleurs des Grecs et de leur préten-
1. Non pas directement, il est vrai, mais si près que ce n'est pas ia peine d'entrer en explication.
312 L'ITALIE ET CONSTANTLNOPLE
due paternité, à Rome on se sent Romain. Ils sont nos pères, ceux dont les ossements sont mêlés à la poussière du Forum et aux débris des monuments. Certes Juvénal, Lucain, Ovide, Salluste et Tite-Live ont plus d'affinité avec nous qu'Aristophane, Eschyle, Hérodote et Xénophon. Et de même un Français sera toujours moins dépaysé devant une colonne ou un arc de triomphe que devant un temple grec. Partout ailleurs, à Venise, à Milan, à Florence, on admire : à Rome on est heureux. La folie de l'admiration se tempère par une sensation de Men-être et de sécurité qui est comme l'atmosphère de la maison maternelle.
Soyons joyeux, nous sommes chez nous. L'histoire de ces murs est la nôtre ; nous l'avons épelée à lécole. Les noms de ces vieux rois, de ces républicains, de ces empereurs, sont les premiers que nous ayons prononcés et écrits. Ces rues, ces places, nous sont familières : nous nous y promenons ; nous y ramassons des souvenirs. Demandez-le à ceux qui, comme M. Ampère, se sont amusés à suivre le chemin d'Horace ! Demandez-le à l'Anglais sexagénaire , qui allait réveiller sur les rostres lécho des paroles d'Antoine.
La littérature latine a un caractère d'intimité, d'humanité qui manque à la littérature grecque, toujours planant dans le ciel des dieux et des héros. Les Grecs avaient eu l'amour absolu de la beauté ; les Romains purent être nouveaux après eux en aimant l'homme. C'est pourquoi il est facile de se retrouver dans leurs œuvres et dans leurs écrits. Les Embarras de Rome ont pu sans grands changements devenir les Embarras de Paris. Et quel écolier n'a pas copié pour sa première
maîtresse lesépîtres amoureuses d'Ovide ? C'est aussi cet amour de Ihomme, la sollicitude pour sa grandenr et son bien-être, qui a donné un caractère propre à Tart chez les Romains. Ils n'ont pu inventer après les Grecs le temple ou la basilique, mais ils ont créé l'architecture civile, c'est-à-dire l'art humain. Us ont inventé la voûte, principe de tous les monuments d'usage public, de l'aqueduc, du pont, des thermes, etc. Ils sont les inventeurs delà colonneetde l'arc de triomphe; et par là ils ont institué le culte des grands hommes, non plus par l'apothéose et par l'allégorie, en les transfigurant, mais sur la terre, dans la cité. Ils ont voulu vivre au milieu de leurs bienfaiteurs et de leurs héros, de tous ceux qui avaient exalté la gloire du nom romain et accru la patrie. Ne croyons pas, nous modernes, avoir les premiers appelé Rome la ville des souvenirs : elle l'était déjà sous Auguste, du temps de Scipion et du temps des Gracques. La religion de la patrie y a fondé le respect des ruines et consacré la mémoire des anciens, de ceux qui furent grands et grandissent encore en s'éloignant, memoria majoriim.
Comment ne pas redevenir enfant ici ? Tous nos piieiilia nous y reviennent, le catéchisme avec le de Viris. Sur cette place du Forum voici, à deux pas des Rostres, la prison de saint Pierre ; une chapelle de moines franciscains domine la roche Tarpéienne ; le temple de Romulus et Rémus sert de vestibule aux saints Cosme et Damien ; et sainte Françoise Romaine foule les ruines de la maison de Vénus. Partout dans Rome cette antithèse ou plutôt cette fusion se multiplie; églises enclavées dans des temples, portiques et gale-
31 i L'ITALIE ET CONSTANTLXOPLE
ries antiques enchâssés dans des palais modernes. Il est des sots qui font semblant. d'être indignés de cet amalgame, comme s'il n'était pas l'œuvre des siècles, l'œuvre de la pensée et de la passion humaines. Le Forum tel qu'il est, le Forum boueux et herbeux, et en pâture aux vaches, avec ses tronçons de colonnes, ses ruines disséminées et pendantes et ses excroissances de christianisme sur des édifices païens, n'est plus le Forum de Rome, il est 1" image de Rome même et le miroir des âges. Laissons dire les enthousiastes à froid et les architectes d'académie qui se lamentent à chaque pierre qui tombe et voudraient, par le seul effort de leur génie, refaire l'œuvre du temps et recomposer ce qu'il a transformé. La restauration du Forum, même sur le papier, me donne le vertige : c'est l'histoire abolie et ensevelie sous une reconstruction insensée. N'est-ce pas assez de l'entreprise barbare de l'architecte A'aladier sur l'arc de Titus ?
Restaurer le Forum ! le Forum restauré par des académiciens ! Le moindre ouvrier romain a plus de bon sens, un sentiment plus juste de la vraie grandeur que cas gens- là. Il ne demande rien, ne veut rien que vivre. Vivre , durer, c'est en effet tout ce que l'on peut souhaiter à Rome. Ce serait l'avilir que d'en faire un musée de curiosités. D'ailleurs, Pompéi et Herculanum suffisent pour exercer le génie de nos architectes restaurateurs. Mais autant vaudrait discuter la délicatesse des ladies qui s'affectent de l'odeur des rues et se scandalisent de voir sécher les lessives aux fenêtres du théâtre de Marcelljs.
Après quelques jours de famiharité avec ces ruines
vénérables on pénètre l'éloquence de ces contrastes qui servent déchelle à la grandeur de Rome, comme ces personnages que les dessinateurs placent au pied des monuments pour en mesurer la hauteur. On entre dans la Rome d'Hubert Robert. L'esprit trouve un sens à ces loques étendues sous des portiques, à cette pauvreté étalée à côté des bronzes et des marbres. On aime le bac misérable amarré aux degrés de la ripetta, et le four de boulanger installé entre les colonnes du temple de Pallas au Forum de Nerva ; et l'on comprend en Un le dédain de ce peuple, blasé par une gloire séculaire, sur les merveilles de la voirie et de la police.
Ce n'est qu'après plusieurs jours d'errements, de déconvenues, de courses au hasard, que Ion commence à mettre un peu d'ordre dans ses démarches. Les journées alors se découpent en promenades que l'expérience allonge et raccourcit, selon qu'elles passent par plus ou moins de points intéressants. L'une des premières que l'on apprend et qui, d'ailleurs, est facilement indiquée par le plan, est d'aller du Forum au Cotisée, du Cotisée à Saint-Jean de Latran, en s'arrétant aux fouilles de Saint-Clément, et da Saint-Jean de Latran à Sainte-Marie Majeure, d'où, si l'on a été bon ménager de son temps, on arrivera, vers cinq heures du soir, au monte Pincio à l'heure du beau monde et de la musique.
Le Pincio est le Longchamps, le bois de Boulogne de Rome. C'est comme le grand canal de Venise, les Caséines de Florence et le Bosphore de Constantinople , une promenade unique en son genre. Sa singularité consiste dans son élévation et dans sa situation extrême qui lui donnent une vue étendue sur la ville et la campagne. On y parvient , selon qu'on est en voiture ou à pied, par de longues rampes tournantes ou par des escaliers à révolutions nombreuses circulant au milieu de jardins en terrasse. Les vieux voyageurs conseillent d" aller s'asseoir au Pincio à la lin du jour pour contempler le soleil couchant à travers la lanterne de Saint- Pierre. J'avoue que ce spectacle m'a médiocrement touché. C'est assez au reste pour la gloire des Caséines de Rome du splendide panorama que lui font dun côté les flèches et les coupoles des monuments, de l'autre les jardins Farnèse et les paysages des bords du Tibre.
La noblesse romaine, fort magnifique, comme l'on sait, se rend au Pincio dans d'élégants équipages attelés de beaux chevaux anglais et français. — Pourquoi faire affront à cette belle race de chevaux romains, si pompeux dans les cérémonies et semblables par la taille et l'allure à ces fiers calabrais dont le modèle se retrouve au musée de Naples ?
Depuis l'occupation française la musique de nos régiments a obtenu l'honneur d'alterner aux après-midi du Pincio avec celle des régiments pontificaux. Je dois convenir qu'après avoir entendu à Venise et à Padoue les excellentes bandes autrichiennes, mon patriotisme a été médiocrement flatté de cette exécution inégale et tapageuse dirigée g^-mnastiquement par un chef suant
d'ahan sous le harnais, comme un piqueur excitant une meute. Les bons jours sont ceux où Ion entend la musique delà gendarmerie pontificale, pour l'entretien de laquelle le gouvernement fait, dit-on, de grands irais, et dont l'ensemble est excellent.
Les connaisseurs assis sur le passage des voitures nomment aux étrangers les personnages importants et les beautés célèbres. Le roi et la reine de Naples, très-populaires à Rome et dont les portraits se voient dans toutes les boutiques du Corso et de la place d'Espagne sous les costumes les plus divers, se font remarquer par lélégance de leur train.
Une autre promenade favorite, s'il est permis d'emprunter ce terme au vocabulaire des musiciens, commence à Saint-Pierre-in-Montorio , d'oii les amateurs de la perspective indéfinie trouveront à se régaler. On a à sa gauche le charmant petit temple circulaire de Bramante, enclavé dans un couvent de franciscains ; derrière soi, la fontaine Pauline, et à un mille au delà les jardins de la villa Doria-Pamtili. En sortant par la porte Saint-Pancrace, on longe la ligne fortifiée jusqu'à la place Saint-Pierre, que l'on traverse pour ressortir par la porte Angelica sur la campagne. Là, en tirant à gauche, on arrive au monte Mario et à la villa Mellini dont les pins s'aperçoivent du Janicule ; en prenant à droite on peut aller visiter l'adorable villa Madame, et, si l'on se sent plus en goût de paysage que d'architecture, suivre la rive du Tibre jusqu'au Ponte Molle, pour rentrer en ville par la porte du Peuple.
Rien ne rend un monument ou un lieu intéressant comme une anecdote. En approchant de Ponte Molle,
je me rappelais ce que j'avais entendu raconter des épreuves que les artistes allemands, qui vivent à Rome en confrérie, comme les Français, faisaient subir aux nouveaux venus à l'entrée de ce pont. Je ne sais si l'usage existe encore : il avait du moins été modifié et raccordé au ton intime et clément des mœurs modernes.
Primitivement, une députation de la confrérie se portait à la rencontre des nouveaux par Ponte Molle sur la route de Toscane, et là, dès l'abord, leur posait diverses questions auxquelles ils devaient répondre à contre-sens, comme des ignorants ou des aveugles. A l'entrée du pont on leur bandait les yeux, on exécutait autour d'eux des passes et des signes mystérieux réglés par un cérémonial officiel; puis, le bandeau enlevé, on leur répétait les mêmes questions auxquelles ils répondaient cette fois congrûment et en hommes intelligents et éclairés. C'était une façon d'apprendre à ces barbares venus du Septentrion que pour des artistes la vérité est à Rome et non ailleurs.
Avec le temps, ainsi que je lai dit, cette cérémonie perdit son caractère agreste. Les réceptions se firent dans un cabaret, transformé en brasserie par la colonie germaine.
Un de mes amis a autrefois assisté à l'une de ces réceptions intimes, présidée par M. Pierre Cornélius. Le récipiendaire se présenta accosté de deux parrains devant le tribunal où siégeait le président revêtu d'insignes bizarres et coiffé d'une toque figurant une canette renversée. Après certaines formules accomplies avec
-ce qii^ ' jeune I C'est un œrlx'.tn.
L un > Je liti cérémonie en>-
" ' ' ;c la mviiiCiic ei ql' I ejtiaiiiaiage du ' ' e
T- ,...:. y... Ï..J ...f préféré qu'oïl invrji>ai it^^s
! Madame comme in qu'ell'
les Françu nouveaux venus à l'entrée de o« pont. Je ne sais si l'usage existe ei lavait 'Hrié et raccorde au ton in tu dernes.
Primitivement, une dépii portail ' '"S nou
sur ' '•, et là, d
>n (\ns aveiiîrlcs. A
Avec? le temps, ainsi que je Vv perdit son caractère as^restc. ].i
^e fireri'
A parrains dcrevétu d*msi
int unecanett-
une gravité rigide, le président tendit au néophyte un verre plein de bière en lui demandant :
— Qu'est-ce que ceci ?
Le jeune homme stylé par ses acolytes, répondit :
— C'est un corbeau.
Le président regarda l'assistance en haussant les épaules, comme pour lui dire : Quoi d'étonnant ? le malheureux ne sait ce qu'il dit, ni ce qu'il voit ! Làdessus le bandeau fut appliqué et les passes commencèrent. Le récipiendaire fut baptisé avec de la bière ; après quoi on lui présenta le même objet en renouvelant la question. Et cette fois le néophyte, désormais initié, répondit clairement :
— C'est un verre plein de bière.
Je ne trouve rien de ridicule à cette cérémonie empreinte de la mysticité et de l'enfantillage du caractère allemand. J'aurais pourtant préféré qu'on inversât les réponses, et que ce fût après avoir été éclairé par l'initiation que le récipiendaire affirmât que le verre était un corbeau. C'eût été montrer la supériorité de la foi sur le bon sens ; et d'ailleurs il n'y a pas de meilleur lien entre les hommes que la croyance commune à une absurdité.
J'ai déjà signalé la villa Madame comme une des merveilles de Rome. Je suis étonné qu'elle ne soit pas plus célèbre et qu'il n'en soit pas fait plus ample men-
tion dans les récits des voyageurs. Comme il n'est pas douteux, à voir l'état de ruine et d'abandon où elle est présentement, qu'elle ne doive disparaître dans un temps prochain, j'essaierai, non pas de la décrire, ce que la profusion des détails rend impossible, mais d'exprimer le genre de plaisir qu" elle nVa donné.
J'avoue qu'avant mon arrivée à Rome j'ignorais absolument Texistence de la villa Madame. Je n'en connaissais ni plan ni estampe, ni description. J'ajoute que les dix lignes que lui consacrent les Guides français et italiens ne suffiraient pas à faire soupçonner la beauté surprenante , unique de ce bijou d'architecture et de décoration.
C'est donc au hasard d'une promenade que je dois le bonheur de l'avoir connue.
Un brave cocher de la place Minerve, dont j'étais le client, et qu'à cause de la dignité de ses façons et de la majesté consulaire de son profil, j'avais surnommé Cornélio Rufo, me la signala un matin en descendant de la villa MeUini. Au tiers de la route environ qui conduit à Ponte-Molle, il m'indiqua un chemin serpentant au flanc de la montagne, et me dit : Montez, l'on vous ouvrira.
En quelques minutes d'ascension j'atteignis un rondpoint formé par une galerie demi-circulaire percée au milieu d'une porte assez basse, plutôt semblable à une porte de ferme qu'à celle dun palais. Cette porte me fut ouverte par une jeune campagnarde qui sans m'interroger me montra derrière elle un corridor au bout duquel je me trouvai dans un salon trilobé dont les voûtes et les murs étaient recouverts d'une décoration
la plus riche, la plus délicate et la plus spirituelle que j'eusse jamais vue. C'était à la fois la profusion arabe et la pureté de dessin et de goût des meilleurs jours de la Renaissance, un éblouissement, une merveille, je l'ai déjà dit ; et c'est le vrai mot pour caractériser le pre-* mier moment de surprise et d'admiration.
Cette villa sans pareille est la fantaisie d'un patricien ami des arts, réalisée par un artiste de génie.
Sous le pontificat de Léon X, le cardinal de Médicis, seigneur magnifique et grand chasseur, voulut avoir hors de la ville un pied-à-terre, un vide-bouteille pour se reposer et manger un morceau les jours où il irait chasser dans la forêt d'Arsia. Il chargea Rafaël den tracer le plan et d'en dessiner la décoration.
Le Monte Mario fut choisi comme étant à moitié chemin, et aussi sans doute pour la beauté de la vue que les grands seigneurs romains prisent tout autant que les moines.
Le plateau pratiqué dans la montagne n'a guère plus de largeur qu'une route ordinaire. Sur cet emplacement il s'agissait de construire un palais et des communs suffisants pour loger tout un train de chasse, et un train princier. La petite place ronde où se trouve l'entrée est à peine assez grande pour y faire tourner une voiture attelée de deux chevaux. L'architecte se tira de la difficulté en faisant pratiquer sur la pente deux étages de terrasse ; de telle sorte que les équipages, après avoir déposé les maîtres devant rentrée principale, filaient sur le côté par une pente douce à l'étage inférieur où se trouvaient les abreuvoirs et sans
doute aussi les écuries, et allaient au moment du dé-
part se placer devant la porte postérieure, à l'extrémité du jardin. De cette façon, on n'avait pour sortir qu'à traverser le jardin, sans être obligé de revenir sur ses pas.
• Sur le plan la villa Madame donne un carré long, terminé du côté extérieur à la montagne par un pavillon en carré parfait, qui contenait sans doute les petits appartements, et où l'on n'entre plus aujourd'hui. La partie encore accessible, comprise entre le portique circulaire ^et le jardin, est divisée dans sa longueur. Dans la première division se trouve le corridor ou vestibule dont j'ai parlé, flanqué de deux pièces d'égale grandeur, obstruées comme le pavillon et qui ont dû servir de cuisines, d'oflices, etc. Une reste donc réellement de visible et d'intéressant comme conservation que le salon aux trois coupoles ; il est vrai que ce que l'on y trouve peut suffire à consoler de ce qu'on ne voit plus. Ce qui fait ici le charme de la décoration, c'est qu'elle est purement et essentiellement décorative. Ce n"est plus, comme à la Farnésine même, la donnée classique de tableaux plafonnant et suspendus à la frise, dont il faut chercher le point en se tordant le cou. C'est un système d'arabesques peintes et moulées partant de la plinthe, séparant et entourant des cartouches stucqués sur fond vert ou bleu, et allant encadrer à la voûte des médaillons peints représentant des sujets mythologiques. 11 en reste le souvenir d'une gerbe de fusées pétillant dans les cartouches et éclatant dans les médaillons ; la similitude est d'autant plus exacte que la courbe des coupoles rappelle la parabole des pièces d'artifice. Au tiers de la
hauteur des murs est une série de niches cintrées et peintes qui contenaient des statuettes de marbre. De qui étaient-elles? Je n'ai pu le savoir ; et elles ne sont plus là pour dénoncer leur auteur. Les arabesques sont d'une variété infinie. Jamais épithète n'a été plus motivée, car on n'en tinirait pas à compter les objets de toute nature, fleurs, fruits, oiseaux, rosaces, masques, animaux, attributs de chasse, marmousets, mascarons; chimères, palmes, corbillons, etc., etc., qui s'enroulent ou se déroulent dans ces guirlandes. Les médaillons des coupoles, dont la peinture sest heureusement conservée et qu'on pourrait facilement restaurer, pourvu qu'on fût M. Ingres fortement mélangé de Delacroix, sont d'une grâce vraiment enchanteresse. La lorgnette m'a fait voir Adonis, Actéon, l'éducation de Bacchus, les jeux de l'enfance, les heures du jour, les Saisons. Les cartouches inférieurs représentent non plus des compositions, mais des objets, oiseaux, fleurs, etc. Toutes ces peintures ont été exécutées sur les dessins de Rafaël par ses deux élèves, les ligures par Jules Romain, les entrelacements par Jean d'Udine, le Raftiël de l'arabesque, que son maître s'était déjà associé pour la décoration de laFarnésine. Malgré la division des coupoles, il est probable d'après l'unité de la décoration, que les trois pièces n'en faisaient qu'une. On pouvait ainsi, aux jours de gala, dresser une longue table en fer à cheval dont les extrémités plongeaient dans les enfoncements des deux rotondes latérales. Imaginons dans cette salle splendide cette table somptueuse entourée de jeunes seigneurs magnifiquement vêtus, comme on le voit dans les pein-
ture du xv^ siècle, festoyant sous ce firmament de chefs-d'œuvre, protégés dans leurs plaisirs par la solitude et par la hauteur du coteau, ayant vue d'un côté sur la campagne romaine jusqu'aux montagnes de Tivoli, de l'autre, sur Ponte-Molle, la voie Flaminienne et le monte Pincio, et n'est-ce pas une vision du paradis des artistes et des poètes, l'idéal de la Renaissance réalisé?
Les hautes fenêtres de la salle, actuellement condamnées par des planches, donnaient sur un jardin orné dune fontaine sculptée et d'un large bassin carré dont les eaux se déversaient dans l'abreuvoir de la terrasse inférieure Aux deux côtés de la porte de sortie on voit encore deux géants de pierre en ruine, qui doivent avoir été placés là, ainsi que la fontaine actuelle, par un des derniers propriétaires. La façade de la maison, du côté du jardin, est d'une simplicité charmante : rien que des pilastres, mais si bien placés, d'une si bonne proportion, à une si heureuse distance les uns des autres ! Au-dessus de la corniche de petites fenêtres carrées et comme perdues dans la frise éclairaient un étage que je n'ai pu voir. Le toit est plat.
Dans le plan de ce petit édifice, comme dans sa décoration intérieure, Rafaël a donné le dernier mot du joli et de la grâce ; mais de la grâce exprimée par une main forte et depuis longtemps rompue aux grandes besognes. Le charme qu'on y trouve est le même que dans les œuvres légères des grands symphonistes habitués à manier les masses orchestrales, d'un Haydn, d'un Reethoven ou d'un Mozart. Il faut au reste que cette grâce soit bien puissante et ce « joli »
bien robuste pour triompher de la ruine et de lignominie imposée à l'œuvre de Rafaël par le roi de Naples, son possesseur actuel. Ce palais, dun goût divin, est présentement une vacherie. Les vaches y font leur fumier et la volaille y picore. Tandis que je me disloquais les vertèbres à contempler les délicieux tympans de la voûte, j'ai été troublé par l'arrivée dun àne qui est entré au petit trot et comme chez lui. La vachère qui me suivait partout, comme si elle eût craint que je ne misse les quatre murs dans ma poche, s'est avisée en ce moment dune épigramme excessivement spirituelle, si elle eût été volontaire : eccà, m'a-t-elle dit en riant, il padrone délia casai
A part les médaillons des voûtes qui ont été protégés par leur élévation, la décoration est dans un état de dégradation pitoyable. Dans la partie adossée à la montagne des canaux rompus ont presque tout détruit. Et où sont les statues de marbre des dieux de 1" Olympe qui garnissaient les niches?
Néanmoins, suivant l'estimation d'un architecte, on se tirerait encore de la restauration avec deux cent mille francs.
Cornélius Rufus, mon cocher, m'a appris en chemin qu'un prince Gahtzin avait offert il y a quelques années deux cent mille écus romains de la villa Madame (un million de francs). J'ai peine à comprendre comment la maison de Naples a pu refuser cette somme. Dans tous les cas on aurait aujourd'hui meilleure chance, même avec une somme moindre*.
1. Le roi de Naples a vendu dans ces dernières années la Farne'sineà un banquier espagnol, ijui fait de grands frais pour la restaurer.
J'ai passé toute une semaine à courir les boutiques, cherchant des gravures, des photographies, des renseignements quelconques, capables d'aider ma mémoire. Je n'ai rien trouvé. Nos jeunes architectes de la villa Medici n'ont pas même essayé un croquis. Ils disent pour s'excuser qu'il leur est défendu de copier autre chose que de l'antique. Il ne me semble pourtant pas qu'une maison bâtie par Rafaël puisse être un si pernicieux modèle. Ce n'est qu'à mon retour à Paris que j'ai pu trouver quelques détails dans l'ouvrage de Percier et Fontaine, Palais et Villas de Rome moderne, et une restauration très-complète dans l'album in-folio publié à Dresde par Grûner : Architectural décorations of Roma in XV^ and XVI^ centuries.
On voit, au palais Corsini un paysage de Poussin représentant le Monte Mario, où se trouve la villa Madame. Je doute qu'il ait été gravé. Corot a fait à Rome, en 1823, un dessin delà façade et du jardin modifié par un mur longitudinal qui n'existe plus actuellement et qui masquait la fontaine. Et enfin, pour conclure comme j'aurais dû commencer, je dirai que le nom populaire de l'ancien casin de Jules de Médicis lui vient de madame Marguerite d'Autriche, fille de Charles-Quint, princesse Farnèse, qui eut le bon goût de l'aimer et de l'habiter, — et quelle récompense que de lui avoir donné son nom !
En 1731, la villa Madame passa, avec l'héritage des princes Farnèse, à la famille royale de Naples. J'ai dit ce qu'elle était devenue sous ces nouveaux propriétaires.
La découverte de la chapelle souterraine de la basilique de Saint-Clément, à Rome, est un des événements archéologiques les plus importants de ces dernières années: et sans doute cet événement aurait fait plus de bruit par le monde, si nous n'étions blasés sur l'intérêt des exhumations par les conquêtes de Pompéi et dHerculanum,
L'église sous laquelle ces fouilles sont pratiquées est elle-même un édifice des plus curieux, et serait la plus ancienne basilique de Rome, si elle n'avait dû être reconstruite après avoir été ruinée par les Normands à la fin du onzième siècle. Toutefois, comme dans cette reconstruction on s'est conformé au plan du premier édifice, l'église actuelle, quoique souvent restaurée, est encore un des exemplaires les plus complets des monuments prmiitifs du culte chrétien. On y trouve le vestibule, l'atrium et le porche où se tenaient les catéchumènes pendant la seconde partie de la messe; dans la nef, les trois ambones. pupitres de pierre destinés à la lecture de 1" évangile, de lépître et des prophéties ; et enfin, derrière l'autel, le 'presbyterium avec la chaire épiscopale, la cathedra, élevée de trois degrés au-dessus du banc hémicirculaire des prêtres, tel que je lavais déjà vu dans la basilique byzantine de Torcello. Le pavage en opus alexandrinum, le chœur circulaire à ba-
lustrade de marbre, les mosaïques de Tabside, les fresques de Masaccio, malheureusement restaurées, dans une des chapelles latérales signalaient l'église de Saint- Clément aux étrangers avant même qu'on eût tenté le déblayement de la partie souterraine.
La basiUque primitive avait-elle deux étages, ou bien réglise actuelle a-t-elle été bâtie sur les ruines comblées de la première ? c'est ce que les archéologues n'ont point encore éclairci pour nous. On savait seulement que, sous l'édifice huit fois séculaire que nous voyons aujourd'hui, devaient se trouver les restes et les décombres de l'église ancienne autrefois mentionnée par saint Jérôme et par saint Grégoire le Grand. On vécut pendant huit cents ans sur ce soupçon. La curiosité des archéologues était concentrée sur les fouilles du forum romain et du forum de Trajan. Ce n'est qu'en 1857 que le R. P. MuUooly, prieur des dominicains irlandais, dont le couvent attient à Saint-Clément, se dévoua courageusement à dégager l'inconnue. L'entreprise était téméraire ; car il ne pouvait compter pour la bien conduire que sur les dons des visiteurs et sur l'intérêt des sociétés savantes. Les premiers résultats furent éblouissants : la pioche mit à découvert de belles colonnes, dont une de vert antique et que l'on croit la seule de ce genre en Italie, et un commencement de fresques. Les fouilles, poussées d'abord dans les nefs latérales, pénétrèrent bientôt dans la nef du milieu, et, en 1863, malgré l'encombrement causé par les échafaudages et par les remblais encore existants,, on avait déjà assez d'espace et de reculée pour examiner à la lueur des cires les fresques déjà découvertes.
Ces fresques ont une véritable importance, et comme art et comme intérêt historique. Quelquesunes sont d'un excellent dessin. A cause de cette perfection même, les artistes qui les ont vues les prétendent beaucoup moins anciennes que ne l'affirment les révérends pères. Ceux-ci leur opposent les dates exprimées par les légendes et par les noms des personnages représentés. Comme il eût été impossible de manœuvrer un objectif dans ces caves encombrées et obscures, le P. Mullooly a fait copier au lavis les sujets principaux et en a fait tirer des épreuves par la photographie.
Une notice très-détaillée sur la conduite des travaux et sur les résultats obtenus a été donnée dans le bulletin mensuel pubHé par rOrdre, VAn7iée dominicaine (septembre 1863).
Les plus grandes fresques sont horizontalement divisées en trois compartiments. Dans le compartiment supérieur sont des images de saints, papes, évêques, martyrs, quelquefois la figure divine, groupés hiérarchiquement, comme on le voit dans les tableaux des peintres primitifs. Dans celui du milieu est représenté un épisode de la vie du saint auquel la page entière est consacrée; le bas est rempli, soit par une frise ornementée, soit par un sujet accessoire au premier. La peinture du milieu est donc le morceau capital et comme la moelle de la composition : c'est un tableau d'histoire où le saint est représenté vivant et agissant ; la gloire l'attend dans la zone supérieure.
La première de ces fresques est consacrée à saint Clément. Dans le premier compartiment, celui d'en
haut, le saint, debout sur les marches du trône pontifical, est entouré de saint Pierre, des saints Linus et Cletus. Saint Pierre est pieds nus et tient la crosse ; son pied gauche pose sur la marche du trône. On a supposé, d'après ce geste aussi bien que d'après l'attitude des autres personnages, que la scène représentait l'intronisation de saint Clément, auquel le prince des apôtres transmit de son vivant le pallium, signe de la puissance pontificale. Ce qui réduit cette interprétation à l'état de conjecture, c'est que la partie supérieure de la composition, jusqu'à mi-corps des personnages, a été, comme au reste dans toutes les fresques de la basilique souterraine, détruite et comme mangée par les substructions de l'église actuelle. Les noms inscrits aux pieds des figures ont sauvé l'intention du peintre. Le tableau du milieu montre saint Clément célébrant la messe dans une chapelle orné de pilastres et éclairée par sept lampes pendant par des chaînettes au plafond. Les théologiens donnent un sens mystique à ce nombre de sept, qui symbolise les sept dons du Saint-Esprit. Le saint est représenté de face et les mains étendues, dans l'attitude de l'officiant, lorsqu'il prononce la formule du rituel : Dominus vobiscum. Ces paroles sont d'ailleurs inscrites sur le missel ouvert sur l'autel. A la droite du pontife est un groupe composé de deux évêques portant la crosse et du sous-diacre, précédés d'un homme et d'une femme que le peintre a notablement rapetisses pour laisser apercevoir les tètes et le costume de ceux qui les suivent. Ces deux personnages, qui occupent un rôle important dans la composition, sont vêtus noblement et
tiennent à la main des cierges contournés comme des cors d'harmonie, et allumés. Le nom de l'homme, Beno, écrit à ses pieds, est répété dans la légende qui le signale ou comme un bienfaiteur de l'église, ou comme le dédicateur de la chapelle : Ego Beno de Rapiza cum Maria uxor mea p. amore Dei et beati Clementis. Le coté opposé du tableau est occupé par un autre groupe plus nombreux et où le peintre a prétendu simuler une foule par une accumulation de courbes au-dessus des tètes du premier rang. La figure principale est une femnae que la beauté des traits, la grâce de l'attitude, la pureté du dessin, rendraient digne d'une fresque de Masaccio. La tête, légèrement inclinée et coiffée de bandeaux de cheveux noirs maintenus par une bandelette, est d'une finesse idéale. Le visage, d'un ovale parfait, est comme envahi par deux yeux noirs longs et largement fendus, enchâssés dans une orbite profonde et un peu haute, telle que Raphaël les dessine dans les tètes de ses madones. Les épaules un peu resserrées, le corps élancé et fluet sans maigreur, sont drapés dans un manteau à longues manches, ouvert sur le corsage. La main gauche se replie chastement sur la gorge. Le manteau, retenu par la main droite au-dessous de la ceinture, forme un large pli qui fuit vers le pied gauche, en découvrant le bas de la robe. La dignité du maintien, la noblesse du costume indiquent évidemment une femme de haute condition, une grande dame; de même que le regard élancé vers la voûte annonce une âme attirée tout entière, gagnée à l'amour du ciel et consumée par lardeur de la foi. On n'imaginerait pas autrement la mère
332 L'ITALIE ET CONSTANTLNOPLE
de Constantin contemplant la croix. A gauche de cette figure, d'une, grâce céleste, on aperçoit entre les épaules des assistants un autre visage de femme, également belle, mais plus mondainement parée. Elle est, comme la première, coiffée du bandeau ; mais le chignon très -épais est mêlé de torsades de perles et le col est entouré d'un ornement qui peut être soit un collier de pierres plates, soit une collerette brodée. La même différence qu'on remarque dans les ajustements se retrouve dans les visages. Celui-ci, plus mignon et plus rond que l'autre, les traits moins allongés, les yeux et la bouche prêts au rire, dénote une âme charmante peut-être, mais plus modeste dans ses élans, plus terrestre et moins haut placée dans l'échelle spirituelle. Si cette figure n'est pas, comme la première, un portrait, peut-être le peintre a-t-il voulu, par le luxe de toilette et par les charmes brillants de la suivante, relever la noble et chaste simplicité de la maîtresse. A l'extrémité du tableau, deux jeunes gens, des catéchumènes peut-être, et dont l'un pose une main sur son cœur en levant les yeux au ciel, paraissent retenir un homme vêtu du manteau et de la tunique mihtaire qui se dispose à sortir de la chapelle. On lit sous les pieds de cet homme le nom de Sisinius et celui de Théodora aux pieds de la dame noble dont j'ai décrit la personne. Il parait, d'après les Actes des saints, que Sisinius et Théodora, sa femme, patriciens romains, furent convertis au christianisme par saint Clément, et subirent le martyre sous le règne de l'empereur IServa. L'attitude donnée aux deux personnages dans ce tableau semble indiquer que Théodora se con-
vertit la première, et que son époux résista à suivre son exemple et à ouvrir les yeux à la lumière du christianisme. C'est peut-être pour cela que le peintre l'a représenté les yeux fermés. Le sujet qui termine cette fresque ne semble pas peint de la même main qui a exécuté la scène que je viens de décrire, et qui est assurément une main d'artiste. Ce troisième tableau est un barbouillage presque burlesque, où sont représentés trois ouvriers occupés à traîner une colonne, sous le commandement d'un homme drapé du pallium, qui est encore Sisinius. Parmi plusieurs inscriptions plus ou moins déchiffrables et mêlées de latin et de patois, qui courent entre les personnages, on lit distinctement ces mots : Duritiam cordis vestri — Saxa trahere meruisti. L'auteur de l'article de V Année dominicaine YRi[)i)orie cette scène à Texil de saint Clément dans la Chersonèse Taurique, où il fut condamné à travailler aux carrières.
La seconde fresque est consacrée à saint Alexis. On sait que ce saint, iils d'un sénateur, quitta, quoique marié, sa famille et sa maison pour entreprendre un pèlerinage. A son retour, il alta se présenter au palais de son père, qui sans le reconnaître, lui donna l'hospitalité. Il y vécut par mortification sous l'habit et dans la condition d'un mendiant recueilli par charité; et, malgré les lamentations de ses parents et de sa femme qui ne cessaient de pleurer sa mort, il eut le courage de persévérer dans son mensonge d'humilité. Ce n'est qu'à ses derniers moments qu'il se fit reconnaître par un écrit de sa main qui contenait le récit de ses aventures. Les trois derniers épisodes de la vie du
334 L'ITALIE ET CONSTANTLNOPLE
saint, son retour, son séjour dans le palais de son père et sa révélation, sont représentés dans un même tableau, sans autres divisions que les lignes d'architecture du palais qui forme le fond de la composition . On voit, à gauche, le père du saint, à cheval avec le pallium et la cuirasse, et suivi de deux officiers dont l'un porte son épée. Son fils s'élance au-devant de lui, la main étendue, dans l'attitude du suppliant ; il est revêtu de la robe des pèlerins, chaussé de sandales, et porte le bourdon et la besace. A une fenêtre du palais apparaît la femme de saint Alexis, que le peintre a fait assister à la scène pour marquer que le saint fut à son retour méconnu de tous les siens. On voit à la suite le pape Boniface I^^" recevant des mains d'Alexis le papier qui contient le récit de sa vie; et enfin, à droite, le saint alité et mourant, embrassé par sa femme échevelée, et son père et sa mère s'arrachant les cheveux de douleur d'avoir méconnu ce fils tant regretté. Le lit somptueux sur lequel Alexis est couché indique seul que le lieu de la scène est changé et que ce dernier épisode se passe dans l'intérieur du palais. La partie supérieure de. la fresque, largement et richement peinte, représente le Sauveur assis sur son trône, et tenant un livre ouvert sur lequel on lit Cor foriis vincula morûs. A ses côtés sont les archanges Michel et Gabriel, et aux extrémités les papes saint Clément et saint Nicolas 1er. l^ compartiment inférieur est rempli par une décoration quadrillée, composée de fleurs, de fruits et d'oiseaux, qui a la fraîcheur d'une peinture récente.
Le sujet principal de la troisième grande fresque est
ROME 3i5
l'aventure miraculeuse du prophète Daniel. Deux lions fascinés lèchent les pieds du voyant qui, les mains jointes et l'œil au ciel, ne sent pas leurs terribles caresses. Au-dessous, une troupe de lions furieux, gueule béante, bondissent vers l'étage supérieur. Ils n'ont encore senti que la chair humaine ; tout à Iheure, l'attitude et le regard de l'extatique les auront rendus aussi doux, aussi soumis que ceux qui rampent à ses pieds. Le couronnement de la fresque est consacré à saint Antoine, martyr, que l'on voit en habits sacerdotaux.
Ces fresques, à part les dommages causés par les travaux de la construction de l'église supérieure, sont, en général, bien conservées. La terre et les débris foulés par les fondations nouvelles les ont préservées de toute altération, et ont fait le même office que la cendre et la lave dans les villes englouties. On y retrouve ce rouge intense et ce jaune foncé qui dominent toujours dans les fonds des peintures pompéiennes. Je n'ai pas besoin de dire que là s'arrête la ressemblance et que par la verticalité des lignes, par la forme allongée des ligures qui rappelle les canons de l'école byzantine, par l'élévation du regard, expression d'un sentiment nouveau, les fresques de Saint- Clément ditièrent absolument des peintures païennes. Mais, si c'est un autre art, c'est encore de lart ; ou plutôt c'est le même art avec des inspirations différentes. Il est impossible dans de certaines parties de nléconnaître la main d'un artiste, et d'un artiste expérimenté. La disposition des groupes, l'intelligence de la composition l'attestent, autant que l'habileté du dessin. Les figures de Théodora et delà
jeune femme qui l'accompage ne s'oublient pas et sont des chefs-d'œuvre de simplicité et de grâce. Certaines têtes, celles du prophète Daniel, du père de saint Alexis et de son officier sont de vraies têtes d'étude. Et d'ailleurs la composition des encadrements, qui se rapprochent, connue exécution et comme goût, des frises pompéiennes, suffirait à démontrer l'existence d'une école et l'influence d'un enseignement. On a découvert sur deux piliers de la nef une série de fresques de petite dimension, la plupart endommagées par la pioche. Toutes se rapportent à l'histoire de Jésus, et il est probable, d'après ce qui reste, qu'il y avait un ordre de composition allant de bas en haut.
Depuis mon départ de Rome, les fouilles ont été poussées en avant du porche, sous l'atrium, où l'on a fait des découvertes importantes. On peut donc espérer de voir, avant peu d'années, la vieille basilique entièrement déblayée. A la fin de 1863, les sommes dépensées pour les fouilles s'élevaient à huit mille écus romains (43,000 francs). On en demandait le double pour achever l'entreprise. Comme les Pères n'ont d'autres ressources que la générosité du public, je serais bien aise que ce peu de publicité donnée à leurs travaux par un admirateur sincère leur amenât quelques souscriptions nouvelles. Je suis d'ailleurs, en toutes choses, grand partisan de l'initiative individuelle ; et ces braves religieux entreprenant, sans autres fonds que leur courage et leur confiance, le sauvetage d'un monument, s'élançant sans un sou dans un voyage de découvertes, me paraissent plus intéressants que tous les fondateurs d'académies et tous les promoteurs de congrès.
Quand lantique basilique de Saint-Cléinent aura été complètement exhumée et restaurée autant que possible, on aura une sorte de Pompéi chrétienne, plus curieuse et plus instructive à étudier dans son ensemble que toute la galerie archéologique du musée de Latran.
C'est une grande douceur en voyage, après les premières explorations, de rencontrer le coin, l'endroit où l'on reviendra souvent, et qui correspond à nos curiosités et à nos enthousiasmes. A Rome, les amoureux du panorama trouvent leur compte à Saint-Pierre in Montorio, à Monte-Cavallo et à Saint-Onuphre. Pour moi, à qui l'intini donne le vertige et pour qui les grands aspects sont muets sil ne s'y mêle un peu dhumanité et d'intérêt historique, j'allais m'extasier à la porte San Giovanni.
Ce n*est pas seulement un des plus beaux endroits de Rome; c'est un de ceux où la pensée est le plus vivement saisie par les fortes émanations qui sourdent du pavé de la ville, de ses ruines et de ses édifices : souvenir, grandeur, silence, Rome antique, Rome chrétienne, Rome vivante, tout est là, réuni dans un moindre espace qu'au Forum et dans une solitude plus suggestive.
En s'asseyant à l'intérieur de cette porte, on a à sa gauche la basilique de Saint-Jean de Latran ; en face de soi la chapelle de la Scala Santa et le Triclinium de
Léon III ; à gauche la belle avenue qui mène à Sainte- Croix de Jérusalem, et que domine Faqueduc de Claude.
La place San Giovanni, moins fréquentée que la place du Peuple, est à peu près déserte d'étrangers. A peine voit-on de temps en temps un troupeau de voyageurs conduits par un guide, traverser en se hâtant du péristyle de Saint-Jean de Latran à la Scala Santa. Rome seule y passe et y stationne, tantôt sous la forme d'un paysan conduisant une charrette chargée de denrées, tantôt sous la robe d'un chanoine se rendant au chapitre, tantôt encore dans le char-à-bancs d'un contadin de Frascati. A de certaines heures, des bandes de séminaristes descendent de la basilique de Sainte- Croix et foulent le gazon de l'allée en causant avec leurs professeurs. On surprend là le peuple romain dans ses allures habituelles. Il pose librement dans son attitude familière, hors du regard du forestière. J'ai vu un jour un tailleur courant chez la pratique, son paquet sous le bras, s'arrêter à la Scala Santa, et monter dévotement à genoux les vingt-huit marches de l'escalier dePilate. Cette dévotion est très-populaire à Rome, et s'accomplit principalement pour obtenir la guérison des malades. Il faut avouer que Dieu doit bien quelque grâce à ceux qui s'y soumettent, car cette ascension de vingthuit marches sur les genoux est un exercice fort pénible. Pour encourager ceux qui l'entreprennent et leur communiquer un peu de cette exaltation que le tambour donne aux soldats, les moines ont étabU dans la chapelle une orgue à manivelle que l'on tourne à chaque ascension. Les dimanches et les jours de fête
réchelleest souvent couverte, et les dévots attendent leur tour. 11 y a moins de presse dans la semaine On sait que cet escalier, transporté de Jérusalem à Rome, est. suivant la tradition, celui que Jésus monta pour aller au prétoire. Comme la dévotion des iidèles menaçait de l'user, Sixte-Quint le fit revêtir d'une enveloppe de bois, qu'il est inutile de cirer tant il est incessamment frotté par la panne des jupes et des pantalons. On redescend par des escaliers latéraux, car la piété des Romains se scandaliserait de voir poser le pied sur ces sacrés degrés.
En remontant derrière Saint-Croix de Jérusalem on peut rejoindre Sainte-Marie-Majeure par des rues désertes entre des jardins silencieux dont la verdure enveloppe la base des aqueducs. Cette façon de cheminer tout en ruminant ses impressions et ses projets est un des grands plaisirs de la vie à Rome. J'ai mémoire dun dimanche passé dans la campagne, derrière le château Saint-Ange, qui me laissera plus de souvenirs que bien des excursions faites le guide à la main. Le climat de Rome en octobre est si doux, l'air si onctueux, que c'est déjà une volupté d'y vivre. Il faisait ce jourlà un temps alterné de soleil et dombre ; les cloches des trois cents églises sonnaient à pleine volée, et, couché dans r herbe, je savourais ce bonheur de me savoir à Rome, sur de revoir le lendemain ce que j'avais admiré la veille. Je m'en allai par des chemins bordés de rosiers rafraîchis par la pluie du matin, prendre le bac de la Ripetta. A trois cents pas du Tibre environ, on rencontre un cabaret reconnaissable à un jeu de boules, où Ton boit le meilleur vin du pays.
3i0 L'ITALIE ET CONSTANTINOPLE
Je dirai ici. de peur de l'oublier, que le vin des petites osterie de Rome est incomparablement supérieur à celui que l'on sert aux tables d'hôte de Naples. 11 a la même couleur jaune orangé, mais n'a pas ce fade goût de mélasse et cette odeur de colophane qui donnent la nostalgie des vins de France, et changent la bière en ambroisie. La culture de la vigne était autrefois en honneur autour de Rome, à ce point que les maisons d'été des nobles s'appelaient des vignes. Aujourd'hui encore, malgré la dévastation de la campagne, œuvre du brigandage et des armées qui s'y sont combattues pendant tant de siècles, le pape a encore ses vignes. La plupart des couvents, qui en beaucoup d'endroits ont hérité des seigneuries, ont aussi les leurs. L'n petit bourgeois dit : « Je vais à ma vigne, » comme on dit ailleurs : ( Je vais à ma maison de campagne. » La nature du pays, bossue de coteaux et de collines où la grappe cuisait au soleil, était une richesse pour les vignerons. Cette culture est depuis longtemps abandonnée comme les autres, et la campagne romaine ne nourrit plus que les troupeaux. Les couvents ne cultivent que pour leur besoin, et les petits propriétaires consomment leur récolte. Les vins que l'on vend à Rome viennent de zones plus éloignées, et généralement des contrées plantureuses qui entourent le lac de Rolsène, Montefiascone, Orvieto, Monte-Pulciano. Le plus recherché de ces vins nationaux est un certain vin de Montefiascone, qu'une anecdote antique a fait baptiser vin cV Est-Est. Un grand personnage, qui voyageait aux environs de Rome, s'était fait précéder par son intendant en lui donnant l'ordre de marquer les
auberges où il trouverait le vin bon du mot : Est (il y en a ici). Dans une certaine auberge, le vin parut si bon à rintendant qu'il écrivit d'enthousiasme : Esl\ Est ! On en fait encore aujourd'hui le conte aux étrangers. Le vin d'Est-Est authentique se trouve à la trattoria del Falcone, près du Panthéon.
Puisque j'en suis à l'article gastronomie, je tiens à rendre justice à la cuisine romaine, qui vaut mieux que sa réputation. Jai déjà dit que les Romains sont les premiers frituriers du monde, comme les Napolitains en sont les premiers cuisiniers. En se conformant aux ressources du pays, on peut faire dans les traiter ie populaires de très-bons repas, en tous cas très-préférables aux contrefaçons de cuisine française et anglaise que l'on sert dans les restaurants nouveaux. Si la viande de bœuf y est rare, comme partout où les bœufs sont employés comme bétes de trait ; si le mouton sent le bouc, la chair d'agneau qui est très-délicate fait un excellent rôti. J'ai fait dans le Borgo-Nuovo, en allant à Saint-Pierre, un très-agréable déjeuner d'agneau et de friture, arrosé de montefiascone et complété de fromage et de raisin. Le repas eut été satisfaisant de tous points, s'il n'eût fallu le disputer aux mouches et remplacer sa serviette par son mouchoir. Le mauvais service et la malpropreté sont le côté faible des trattorie romaines. C'est là ce qui les a fait abandonner, même les plus en faveur, telles que le Lepreetle Falcone, pour des établissements à l'instar de Paris et de Londres, où l'on expie, par des beefsteaks détestables et par des côtelettes infectes, les délicatesses du service confortable.
En sortant de Sainte-Marie-Majeure, on a devant soi la belle rue des Quatre-Fontaines, et tout ce beau quartier neuf, plein de maisons à louer, qui donnent des démangeaisons à la bourse des étrangers. C'est dans la rue des Quatre-Fontaines que je vis passer le Pape pour la première fois. Cornelio Rufo, mon cocher, une providence! m'avait averti le matin que le Saint-Père irait dans l'après-midi bénir un pont jeté par la compagnie du chemin de fer sur le Tibre, au delà de la porte Saint-Paul. Pour ne rien perdre de la cérémonie, nous allâmes nous placer sur le passage de Sa Sainteté. Un piquet de gardes nobles à cheval vint en piaffant se placer à l'angle de la rue, sur la petite place formée par les quatre fontaines ; et bientôt la voiture papale passa rapidement, aspergeant de bénédictions la foule agenouillée sur les deux côtés de la rue.
Sortis par la porte Saint-Paul, nous rejoignîmes à travers champs le lieu de la cérémonie. La consigne interdisant lentrée du pont avant l'arrivée du train, nous restâmes sur la rive gauche du fleuve en contrebas de la voie ferrée, au milieu d'une foule assez compacte de paysans et de citadins. Quoiqu'on fut à la fin d'octobre, la chaleur était extrême : les ombrelles étaient ouvertes, les éventails jouaient, et nos chapeaux de paille nous protégeaient très-insuftisamment. Nous regardions avec envie les invités sur la rive opposée où l'on avait dressé quelques tentes. Le temps était d'ailleurs superbe. Le Tibre jaune et limoneux brillait comme un miroir de cuivre. La double ligne des rives se développait au loin dans l'air transparent, piquée par les flèches des églises éloignées. Le petit
steamer du pape, entièrement peint de blanc et pavoisé de toutes ses flammes, manœuvrait en aval du pont, faisant reluire au soleil deux petits canons-joujoux, qui éternuèrent pendant la bénédiction. Le train s'annonça par les fanfares de la musique des grenadiers qui faisaient partie de l'escorte. Je reconnus le wagon pontifical, construit à Paris, et que tout le monde a pu voir au palais des Champs-Elysées. Ce wagon est tout un appartement : antichambre, salon, chambre à coucher, oratoire, salle du conseil. On y monte par un escalier à rampes de fer forgé , aboutissant à une galerie où l'on peut voyager en plein air. Le salon est éclairé par une large fenêtre, rappelant autant que possible le balcon de Saint-Pierre et oîi le pape s'avance pour bénir les populations rangées sur son passage. Après la bénédiction du pont, le pape alla prendre place sous un- pavillon, et les dames furent admises au baise-main. Cette cérémonie dura plus d'une heure.
La photographie est maintenant de toutes les fêtes : au moment du départ, un monsieur, mis comme un notaire, s'approcha du Saint -Père et lui adressa, avec le plus pur accent romain, un fort beau discours dont le sens était qu'une si auguste cérémonie méritait d'être conservée dans le souvenir des hommes, et que, en conséquence, Sa Sainteté était suppliée de s'aller placer à une distance marquée de l'objectif. Le Saint- Père, avec une docilité admirable, alla se placer à l'endroit désigné, entouré de ses camériers et de ses officiers qui, avec les notabilités présentes, les ingénieurs du chemin de fer et les gendarmes, formaient
un groupe officiel assez satisfaisant. Lopérafion achevée, l'opérateur mit le genou en terre et demanda la benedizione ; car il est impossible à un pape d'accorder quoi que ce soit sans quon lui demande par surcroît de lever les deux doigts.
Jadmirai. dans cette occasion, avec quelle aisance un Romain sait tomber à genoux. L'habitude de se faire bénir leur donne, pour cette attitude, une grâce et une promptitude dont j'avais déjà été frappé le matin, dans la rue des Quatre-Fontaines. Le photographe, tombant sur son genou, la tète droite et les bras un peu en arrière, avait vraiment l'air de François I^r se faisant ordonner chevalier par Bavard. Il faut que ce soit affaire d'éducation et qu'il existe dans les écoles romaines des courï de génuflexion, comme ailleurs des cours de danse et d'escrime.
Après avoir repassé le pont, le Saint-Père attendit encore quelque temps le complet appareillage du train. II resta environ trois quarts d'heure debout au grand soleil, protégé seulement par un parasol de soie rouge qu'un cameriere portait derrière lui. Il était vêtu d'une robe blanche, coiffé d'un chapeau rouge et chaussé de pantoufles* de même couleur qu'il tendait à tout venant. Beaucoup de personnes, tant laïques qu'ecclésiastiques, s'approchèrent et lui parlèrent pendant cette dernière station. Il n'était gardé que par le commandant de sa garde noble. Le pape en tout temps paraît assez abordable, et Sa Sainteté s'accommode assez de la familiarité. L'expression de son visage est débonnaire. La plénitude du masque, la rondeur des traits, le ventre proéminent, lui donnent une apparence et
une tournure un peu bourgeoises. Comme il demeura ce jour-là près de trois heures sur ses jambes, en plein soleil, je suis devenu sceptique à Tendroit des journaux qui le prétendent valétudinaire, gangreneux et moribond. Il me parut au contraire vaillant- et gai. Ses façons sont populaires. Je Tai vu causer assez longtemps le rire aux lèvres, avec un gamin qui lui était venu présenter une pétition et à qui il donna sa pantoufle à baiser (la main est pour les personnes qualifiées). C. Rufo, qui représentait pour moi le chœur du théâtre antique, me dit que le Saint-Père était personnellement très-aimé à Rome, mais que son entourage y était détesté. Comme souverain, le pape n'a du reste que peu de chose à faire pour être adoré de son peuple : l'essentiel est de le bénir souvent et de flatter son goût pour la gloire en achetant de temps en temps des objets d'art, ou en faisant exécuter de grands travaux. Aussi les papes ont-ils soîn de constater, de notifler autant que possible leurs dons et leurs entreprises. Il n'y a pas une statue au Vatican ou au musée de Latran, pas un bas-relief, pas un buste qui n'atteste en termes pompeux la munificence du souverain qui l'y a déposé ; pas un édifice dans Rome ou hors de Rome, pas un monument restauré, pas une route, qui n'ait son inscription commémorative. C'est cette nécessité de satisfaire de temps en temps forgueil national qui a induit Pie IX à acheter la statue d'Auguste de Porta Prima et plus récemment d'Hercule barbu. Tous ceux qui le connaissent d'ailleurs, clercs et laïques, s'accordent à dire qu'il n'entend rien aux arts ni à l'archéologie.
Les cris de viva il Papa-Re avaient été rares pendant la cérémonie du pont. En général Tenthousiasme est en proportion de la foule. Je l'ai vu porté au comble le 4 novembre, fête de Saint-Charles, jour où le pape va chaque année entendre la grand'messe à San Carlo, sur le Corso. Saint Charles, mon patron, est aussi celui du sacré collège, partage dont je suis fier. Pie IX arriva en grand équipage entre deux haies de soldats formées, l'une par la troupe française, l'autre par la garde pontificale. Je vis enfin ce jour-là le père des fidèles porté sur la Gestaloria, et éventé par les fameuses plumes de paon. Les cardinaux et les sénateurs étaient arrivés un à un dans de somptueux carrosses à la mode du temps de Louis XIV, traînés par ces beaux chevaux noirs qui sont superbes dans les cérémonies. Les livrées des laquais étaient les mêmes que l'on voit dans les tableaux de Van der Meulen. C'est dans ces jours de gala que l'on comprend vraiment que Rome a en toutes choses l'amour et l'instinct du grand. Combien ces vastes caisses à larges sièges lambrequinés qui remplissent une chaussée sont plus majestueuses que les calèches et les terre-à-terre qui se massent aux grands jours dans les cours des palais et des hôtels parisiens ! Les derniers grands seigneurs sont à Rome, et les derniers laquais aussi. Il est vrai que les uns ne vont pas sans les autres.
Le pape fut salué à son arrivée et à son départ par des acclamations tonnantes. C'est en effet dans les classes extrêmes, parmi le peuple et la noblesse, que le Souverain Pontife a des partisans : ici par amour de l'autorité et des privilèges, là par amour de l'apparat
et des bénédictions ; et ce sont ces deux classes qui dominent dans les fêtes publiques. La classe moyenne, amie des institutions, de l'égalité et de la légalité, est plus réfléchie et plus gourmée. A Rome, comme à Naples et ailleurs encore, l'opposition est au milieu. C'est dans cette région, active et ambitieuse, du commerce, des affaires, des arts et des études que se trouve, avec le savoir et l'intelligence, lesprit de contrôle et de censure. Là on voit clair et on veut voir clair. Il s'y trouve bien aussi quelques rancunes. Quelques-uns de ces bourgeois patriotes, artisans, négociants, savants, artistes, jurisconsultes, ont rempli en 1848, pendant le court interrègne républicain, des fonctions municipales. Ils ont voulu faire le bien : ils l'ont fait ; ils voudraient le faire encore et s'irritent de limpuissance où on les tient. Ils s'indignent surtout d'être rendus suspects pour leur dévouement à la chose publique. On comprend qu'initié à de certaines confidences je ne saurais citer aucun nom, ni faire allusion, soit aux personnes, soit aux événements. Je suppose un artisan ou un savant, honnête homme et bon citoyen, ayant la passion du bien public. Les fonctions, les conseils même lui sont interdits. Mais du moins dans l'art qu'il exerce et dont il a à cœur les progrès et la prospérité, il voudrait tenter quelque chose, élever le niveau des études, perfectionner, répandre, enseigner. La salle est prête ; les cours vont ouvrir : la police intervient et met un clou sur la porte. — « Que voulez-vous? dit-elle à ce bon citoyen, à cet artiste habile. Votre parent ou votre ami a été, sous le . régime qui nous a renversés, maire, adjoint, conseil-
1er municipal, juge de paix, officier de la garde nationale, etc. Il est impossible que vous ne partagiez pas jusqu'à un certain point ses idées, ses regrets. Vous êtes innocent, nous le savons ; du moins on n'a rien trouvé à Incriminer dans votre conduite. Mais entin peut-être une si dangereuse amitié vous entraîne-t-elle secrètement dans des espérances coupables. Eh bien, l'enseignement que vous voulez établir rassemblera chez vous une vingtaine d'auditeurs, d'élèves, dont vous deviendrez le bienfaiteur. Jadmets que vous n'en fassiez pas des conspirateurs ; que vous ayez la prudence de ne pas les entretenir de vos illusions et de vos espérances ; les ignoreront-ils ? Votre auditoire se renouvellera. Voilà donc dans quelques années deux à trois cents individus, peut-être davantage, attachés à vous par le hen delà reconnaissance, imbus de votre esprit, gagnés à votre influence et capables à un moment donné d'agir avec vous. »
Le même homme est ordinairement placé sous la surveillance de la police. Beaucoup d'honnêtes gens à Rome, qui sont dans ce cas, renoncent à la promenade et au spectacle, et se privent du plaisir d'aller sur le soir avec leurs amis dans un café, pour n'avoir pas l'ennui et le dégoût de se sentir talonner et coudoyer par un mouchard. Je connais des bourgeois, ayant droit de bourgeoisie, astreints par une position semblable à ne point sortir de la ville sans un permis, et qui préfèrent ne jamais voir la campagne ; d'autres qui se lèvent et se couchent avec le jour, parce qu'ils savent qu'ils ne pourraient sortir de chez eux le soir sans être suivis. Assurément tout cela est fort dur, et nos habi-