LA FRANCE ET L’ITALIE AU XVIII* SIÈCLE
tout à craindre de la maison de Bourbon maîtresse de la France, de l’Espagne, du royaume de Naples et de Sicile?... Si on établit un second infant en Italie, combien ses justes craintes ne doivent-elles pas être augmentées? Ainsi je tenais pour principe qu’on ne pouvait donner pour ainsi dire un à don Philippe qu’on ne donnât trois au roi de Sardaigne... » Ce fut là l’origine d’une négociation que le marquis d’Argenson ouvrait d’abord à Paris par l’intermédiaire de la princesse de Carignan et du comte de Mongardin. « Nous commencerons la symphonie, disait-il, et si le concert marche mal, nous jetterons la musique au feu, et on n’en parlera plus. » La symphonie n’alla pas tout à fait mal au premier instant, et la négociation fut transportée à Turin, où le résident de France à Genève, M. Champeaux, fut chargé d’aller la suivre sous le nom de l’abbé Rousset.
L'arrangement imaginé par M. d’Argenson consistait en plusieurs traités, dont le dernier mot était l’expulsion des Allemands de toute l’Italie. Par l’un de ces traités, la France devait prendre l’engagement d’assurer la conquête du Milanais au roi de Sardaigne, à la condition que celui- . ci aiderait à procurer à l’infant don Philippe un établissement princier composé de Parme, Plaisance et quelques autres territoires. Mantoue serait donnée aux Vénitiens; la Toscane resterait à la maison de Lorraine, mais sans pouvoir être rattachée à la couronne impériale. Un dernier projet de traité avait une bien autre importance et exprimait l’idée vraiment neuve du marquis d’Argenson. L’Italie, une fois affranchie de la domination impériale
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formerait une confédération. Il y aurait une armée fédérale de quatre-vingt mille hommes, divisée eu deux corps, dont l’un serait commandé par le roi de Sardaigne, l’autre par le roi de Naples. Des assemblées de ministres des divers États délibéreraient sur les intérêts communs. Les princes confédérés se garantiraient mutuellement leurs possessions. Enfin le saint-siège serait invité à -accéder à la confédération. Tel était le plan du marquis d’Argenson en 1745.
On a pensé généralement et on a dit que le roi Charles- Emmanuel s’était hâté de saisir cette idée, dont la réalisation n’avait trouvé d’obstacle que dans la violente opposition de la cour de Madrid, et la vérité est cependant que le projet du marquis d’Argenson, antipathique sans doute à la reine d’Espagne, à qui il enlevait l’espoir du Milanais, souriait aussi peu au Piémont, qui y voyait une combinaison désastreuse pour ses intérêts. Chasser les Allemands de l’Italie, c’était une idée qui pouvait répondre aux plus secrets désirs de la maison de Savoie, mais non pour les causes qu’on imaginerait aujourd’hui, et dans tous les cas c’était à la condition que la puissance impériale ne serait point remplacée indirectement par une • autre prépondérance.
. Les raisons de toutes les répugnances delà cour de Turin contre le projet du ministre français ont dormi longtemps dans les archives. M. Carutti les révèle aujourd’hui et les résume avec clarté dans son Histoire de Charles- Emmanuel III . « La fédération italienne imaginée par Louis XV et par le marquis d’Argenson, dit-il, — à quoi
LA FRANCE ET L’ITALIE AU XVIII" SIl'CLE. 265 se réduisait-elle en substance? Elle faisait disparaître de Pllalie la bannière germanique, elle mettait fin aux dépendances plus ou moins nominales qui unissaient quelques États à l’empire, et elle substituait l’autorité et la prédominance de la maison de Bourbon. Le seul pays qui eût une vie propre, le Piémont, était annulé par cette puissance, qui lui fermait toute communication avec les grands États de l’Europe. Qui pouvait s’opposer à Louis XV et à Philippe V, régnant à Naples et à Parme comme à Versailles et à Madrid ? Était-ce le faible pontife, ou le Toscan amolli, ou Gènes, espagnole depuis deux cents ans, ou Venise, enfermée dans scs lagunes, ou les petits duchés de Mocfène et de Guastalla ? Et dans l’assemblée fédérale, qui dominerait par le nombre des suffrages, par les clientèles ou les influences sur les petits princes? Le roi de Sardaigne, placé entre la France et l’Autriche, tenait la balance des affaires d’Italie selon qu’il se jetait d’un côté ou de l’autre ; il était recherché de tous les côtés, au premier éclat de toutes les guerres ; l’Angleterre lui donnait des subsides, le défendait, l’agrandissait par des raisons d’équilibre européen. Mais, les Bourbons étant à la fois sur les Alpes et sur le Pô, vers qui le roi de Sardaigne pourrait-il se tourner? D'où attendrait-il des secours et le salut?... # Toutes les communications de la cour de Turin s’inspiraient de ces idées. Ce n’est pas sans doute par un sentiment chevaleresque de fidélité à ses alliés que Charles-Emmanuel 111 refusa de signer une paix séparée avec la France, c’est parce qu’il ne voyait pas son intérêt dans les projets qu’on lui offrait. Et voilà comment la
guerre, uu moment suspendue par ces négociations secrètes, recommença de nouveau.
Ce que la France poursuivait d’ailleurs dans cette guerre, considérée au point de vue des intérêts de sa propre politique, on ne saurait le dire. Elle n’avait aucun motif sérieux de s’obstiner dans une lutte inutilement sanglante qui, même en étant heureuse, ne pouvait rien donner au pays. Le stimulant des conquêtes lui manquait entièrement, car elle savait que tout ce qu’elle prendrait dans les Pays-Bas, elle le rendrait à la paix. Elle n’avait plus à soutenir ce fantôme d’empereur qu’elle avait un moment opposé à Marie-Thérèse : cet empereur était mort. Était-ce pour assurer l’établissement du second f?ls d’Élisabeth Farnèse, de don Philippe, à Parme et à Plaisance, qu’elle continuait à combattre? Le motif eût été trop léger. La France, à vrai dire, subissait toutes les conséquences
de la situation fausse qu’elle s’était faite en entrant dans
cette guerre par un futile et imprévoyant caprice dont le roi de Prusse avait seul profité habilement, et par le fait, après plus de six ans de combats, la guerre finissait de lassitude, d’épuisement et sans résultat, par ce traité d’Aix-la-Chapelle qu’on peut appeler un traité utile, mais peu brillant, et qui n’excita nullement l'enthousiasmé de la nation.
La cour pallia le résultat en vantant la modération du monarque qui rendait la paix au monde. On faisait, disait-on, la paix « en roi, point en marchand. » Les poètes chantèrent la renaissance de l’âge d’or, les disciples de Quesnay prophétisèrent l’élévation du produit net , et de ses belles mains qui chiffonnaient la politique de la
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France, madame de Pompadour gravait sur Ponyx l’image de Louis XV répudiant du haut d’un char de triomphe les attributs de Mars pour saisir ceux de Thémis. Ainsi marchaient les choses. Dans la guerre de la succession d’Autriche, on s’alliait avec Frédéric II de Prusse contre Marie-Thérèse; quelques années plus tard, on s’alliâ t avec l’Autriche pour combattre le roi de Prusse, et la guerre Finissait d’une façon bien plus désastreuse encore.
Je m’arrête. C’est là le xvm° siècle dont M. de Carné et M. Carutti ravivent le souvenir, l’un en montrant ce que fut la France, l’autre en montrant ce que furent le Piémont et l’Italie dans ces mêlées européennes. Et, au bout de tout cela, qu’arrivait-il? On avait rêvé toute sorte de projets pour neutraliser la prépondérance de l’Autriche en Italie, et cette prépondérance s’établissait plus que jamais. On avait voulu ruiner le roi de Prusse et la Prusse grandissait sous la main vigoureuse de son roi. Charles- Emmanuel III lui-même donnait au Piémont quelquesunes de ses plus belles provinces. Quant à la France, sauf i’annexion de la Lorraine, fruit de la guerre de 1733, elle laissait démembrer la Pologne ; elle perdait ses possessions de l’Inde, et elle suivait au hasard une politique incohérente qui ne conduisait à aucun but, — cette politique que M. de Carné résume avec justesse quand il dit que « pour un État il y a un malheur plus grand que de persévérer dans un mauvais système, c’est de n’enavoiraucun. »
Un siècle et un amas de révolutions nous séparent de cette époque évanouie. Aujourd’hui, comme autrefois l’Italie a sa place dans les querelles du monde; mais les
temps sont changés. On ne fait plus évidemment la guerre ou la paix par fantaisie; on ne dispose plus des peuples et des couronnes dans des négociations secrètes qui échappent au contrôle de l’opinion; on ne met plus l’Europe en feu pour établir des princes : les peuples ont leur tour et veulent être entendus. On a dit bien souvent à l’Italie de vivre par elle-même, de ne pas toujours tout attendre de l’étranger, et cette Italie qu’on disait morte s’est mise à marcher; elle s’organise avec ordre et dit ce qu’elle veut.
Chose étrange! il y a un siècle, on l’a vu, le dernier des Médicis, Jean Gaston, protestait avant de mourir contre le verdict des puissances qui « violaient le droit des gens en disposant du peuple toscan sans l’avoir consulté. » 11 disait « qu’il serait absurde, d’après les règles communes de la justice, que, pour le bien de l’Europe, la Toscane dût endurer des dommages en échange desquels l’Europe ne lui donnerait ni compensation ni indemnité. » Ces paroles se perdirent dans l’air, et au milieu de toutes les révolutions de l’histoire, qui se reproduit souvent elle-même en se rectifiant, on a vu aujourd’hui, par une lointaine et singulière réparation, cette protestation du dernier des Médicis contre l’avénemcnt de la maison de Lorraine à Florence retrouver sa valeur et arriver à son échéance. Car enfin ces Italiens sont de grands révolutionnaires : ils veulent être indépendants, et ils n’ont qu’à ouvrir leurs archives pour qu’il s’en échappe aussitôt une protestation séculaire et traditionnelle de nationalité !