LA FRANCE ET L’ITALIE AU XVIII» SIÈCLE
survient pour conjurer encore un conflit, et ce traité, luimême n’est qu’un palliatif.
Un fait est à remarquer, c’est la place qu’occupe toujours l’Italie dans ces débats confus do la politique Euro-
péenne. L’empereur songe à s’étendre jusqu’en Sicile, et l’Espagne songe à reconquérir les positions qu’elle a perdues dans la Péninsule, tandis que le Piémont ne cesse de tourner ses regards vers Milan. Que pensait de tout cela un homme qui était certes un témoin fort intéressé, qui devait être un allié utile dans toutes les guerres et dont tous les cabinets de l’Europe avaient cherché à pressentir les dispositions, — je veux parler de Victor-Amédée II de Savoie? Dans tous ces troubles de la diplomatie européenne, Victor-Amédée voyait moins une pensée politique qu’un grand désordre qui ne devait conduire à rien et voilà pourquoi il se tenait dans la réserve. Peu avant son abdication, vers 1730, il disait au jeune chargé d’affaires de France, au comte de Blondel : « Vous vous trompez en croyant qu’il y aura guerre en Italie ; soyez certain que tout cela finira en paroles. Depuis cinq ans, c’est le système
de la France et de l’Angleterre. On m’a tâté, et j’ai répondu qu’en temps utile je ne laisserais pas fuir l’occasion, mais (jue je savais distinguer l’ombre du corps. Toutes ces conventions ne sont que des moyens termes, des cataplasmes qui ne guérissent pas le mai. Voulez-vous en savoir plus? En France, on vit d'expédients et au jour le jour; en Angleterre on en fait autant... En France, mon cher, on attend quelque chose de plus sérieux, par exemple la mort de l’empereur. Votre cardinal de Fleury cherche à*
XX i ,
gagner du temps et à éviter la guerre : œuvre de bon chré-
tien et selon son état! Mais vive Dieu ! si j’étais à Versail-
les, au risque de passer pour fou, je dirais au roi mon
neveu que ces maximes ne sont pas d’un royaume comme
le sien, et que tout cela n’est que faiblesse, qu’il doit se
faire respecter en Europe, se montrer ferme et résolu.
C’est ainsi qu’on inspire de la crainte à ses ennemis, de la confiance à ses alliés... » Victor- Amédée se trompait en
un point : avant la guerre de la succession d’Au triché, il ne voyait pas la guerre de la succession de Pologne, qui était tout près de sortir de cette confusion de l’Europe, et où il allait laisser à son fils Charles-Emmanuel III le soin de représenter les traditions de sa race.
La politique n’est point une abstraction, et jamais vrai-
ment elle ne le fut moins qu’au xvm° siècle. Ce sont les passions, les humeurs, les caprices qui régnent alors et qui donnent à la politique l’aspect d’un véritable imbroglio. Dans ces premières périodes du xvm e siècle dont je parle, tout se résume, à vrai dire, en quelques personnages qui occupent le devant de la scène, que M. de Carné et M. Carutti montrent à l’œuvre en découvrant tous leurs mobiles, en ravivant les traits de cés figures un peu effacées derrière les catastrophes de la fin du siècle. En Espagne, c’est Élisabeth Farnèse, la nouvelle reine, cette seconde femme que la princesse des Ursins avait donnée à Philippe V dans l’espoir de la dominer, et qui avait commencé son règne en bannissant celle qui l’appelait au trône. Élisabeth était le vrai roi d’Espagne à côté de Philippe V, ce pauvre prince morose, affolé par une mélancolie noire, et dont la voix
LA FRANCE ET L'ITALIE Al! XVIU« SIÈCLE. 245
de Farinelli parvenait seule à dissiper par instants les sombres humeurs. La c^ronne d’Espagne avait un héritier, le fils de la première femme de Philippe V, de cette princesse de Savoie qui n’avait fait que passer sur le trône. Mère à son tour, Élisabeth Farnèse n’avait qu’une pensée, celle de travailler à la fortune de ses propres enfants en conquérant.. des trônes pour eux, et elle poursuivait son but avec la passion intense et ardente d’une femme, d’une Italienne doublée d’une Espagnole. Le champ de bataille de cette ambition était naturellement l’Italie, où la nouvelle reine d’Espagne avait comme héritière de la maison de Parme et des Médicis des droits qui . allaient s’éteindre. Pour arriver à ses fins, Élisabeth Farnèse eût mis le
feu au monde : elle briguait toutes les alliances, favorisait le prétendant anglais, attisait les velléités guerrières du roi de Prusse, et allait jusqu’au nord faire appel à l’intervention de Pierre le Grand et de Charles XII de Suède :
tout cela pour frayer à ses enfants don Carlos et don Phi
lippe le chemin vers un trône. Élisabeth Farnèse est assu* rément une des figures curieuses de ce temps. L’empereur Charles VI nourrissait, lui aussi, sa pensée et son ambition. Ce n’était pas un prince d’un ordre supérieur; mais il était singulièrement opiniâtre, et il avait sa grande et unique
préoccupation qui était d’assurer par une sorte de concert
diplomatique l’hérédité de la couronne à celle qui devait être Marie-Thérèse. Il eût fait la guerre à tout le monde
pour imposer la reconnaissance de la pragmatique sanc-
tion, et en poursuivant ce but à outrance, il n’oubliait pas d’étendre la domination impériale en Italie, où il rencou-
trait l’ambition agitatrice . d’Élisabeth Farnèse, et où il trouvait un autre adversaire à Ti^in. - v . *
* Là vivait un des personnages importants de l’époque. Ge n’était plus Victor-Amédée II, qui disparaissait bientôt de la scène par son abdication ; c’était son fils, Charles- Emmanuel III, le héros même de M. Carutti. Victor- Amédée se défiait beaucoup de ce fils, qui paraissait tout d’abord peu fait pour continuer la politique paternelle. Charles-Emmanuel était dans sa jeunesse faible de santé, lent d’intelligence, dépourvu de tout attrait extériehr, timide, sérieux; il ne parlait que par monosyllabes. C’était en tout l’opposé de son père. Cette nature finissait par se débrouiller cependant, et ce jeune homme, qui semblait devoir laisser dépérir entre ses mâins la fortune de là maison de Savoie, arrivait bientôt à être un des princes les plus remarquables de cette vigoureuse race de soldats et de diplomates. Autant que tous les princes de sa famille, if avait l’instinct militaire, et il n’avait pas moins qu’eux cé grand art politique qui consiste à saisir les occasions; Qùant à la souplesse d’évolution dans les alliances, il
l’àVait en quelque sorte dans le sang, non sans conserver
toutefois une secrète prédilection pour la France.
• Dès son avènement, Charles-Emmanuel III trouvait
d’ailleurs dans son conseil un de ces serviteurs comme la
maison de Savoie en eut quelquefois, un de ces hommes qui, par leurs facultés, semblent faits pour une scène plus vaste *. c’était le marquis d’Ormea, un des politiques
lè& plus éminents du Piémont. Le marquis d’Ormea, qui dé son nom de famille s’appelait VîncenzO Ferreft),' hVàit
LA FRANCE ET L’ITALIE. AU XVIII» SIÈCLE. Ml
occupé dans 9a jeunesse une place obscure de juge à Car* magnola. Un jour,* pendant la guerre de la succession d’Espagne, à l’époque du siège de Turin, Yictor-Àmédée, passant par Carmagnola, avait remarqué ce jeune homme, dont la fortune fut faite dès ce moment. Le marquis d'Ormèa avait été chargé des plus grandes affaires, des plus délicates négociations avec Rome, puis il avait été appelé au ministère. C’était un homme de formes séduisantes, d’un extérieur plein de grâce, d’un esprit aussi prompt que fertile en* expédients, menant avec aisance les plus
laborieuses affaires, et résolu dans l’action. Il connaissait
merveilleusement la situation de l’Europe et du Piémont en particulier. Rien ne le prouvait mieux que les instructions qu’il donnait au comte Maffei, ambassadeur du roi
à Vienne, et où il dépeignait cette situation avec une sa-
gacité surprenante, mettant à nu ce qu’il y avait d’innefficace et d’éphémère dans tous les traités qui s’étaient succédé depuis la paix d’Utrecht. Dans ces instructions, que M. Carutti divulgue pour la première fois, le marquis
d’Ûrmea montre l’empereur poursuivant sans se lasser le triomphe de la pragmatique sanction, la reine d’Espagne ne songeant qu’à établir ses enfants en Italie, la France à peine contenue par une politique pacifique dont la durée ne tient qu’au crédit du cardinal de Fleury, d’un vieillard qui peut disparaître d’un instant à l’autre.
' J Ge que disait le ministre piémôntâis de la Frànce û'était
poiQt sans exactitude. Le cardinal de Fleury était en effet le grand défenseur de la paix, autant peut-être par tem-
pérament et par inclination de vieillard que par sagesse politique ; lui-môme, cependant, il commençait à se sentir débordé, ayant contre lui les vieux demeurants des guerres de Louis XIV, tels que Berwick et Villars, et les jeunes courtisans de Versailles, qui n’aspiraient qu’à la guerre. C’est entre ces quelques personnages qui se nouait le drame européen; c’est dans ces conditions qu’allait éclater
la guerre de 1733, causée en apparence par la succession de Pologne, née en réalité de cette confusion où se trouvait
l’Europe, au milieu de ces ambitions irritées et impatientes
que décrivait le marquis d’Ormea. Cette guerre de 1733 n’était après tout que le premier acte de ce drame fantasque qui devaitse continuer, après de courtes trêves, par la guerre de la succession d’Autriche , puis par la guerre de Sept ans.
Je n’ai point le dessein de suivre pas à pas la politique tout entière du xvni e siècle. Un côté de ces événements
touche essentiellement à l’Italie. Dès que la succession de Pologne s’ouvre et que la guerre devient inévitable par l’antagonisme déclaré des politiques entre la France et l’Autriche, quelle est la première pensée du cardinal de Fleury entraîné malgré lui à prendre les armes? Cette
pensée est pour la Péninsule. On ne parlait point alors de l’indépendance de l’Italie, on parlait de l’équilibre italien, d’une plus équitable répartition de forces et des influences au delà des Alpes. Pour me servir d’un terme de guerre, Y objectif de la politique française n’était point difficile à définir : ç’était la diminution, si ce n’est la
LA FRANCE ET I/ITÀLIE AU XVIII* SIÈCLE. 249 destruction, de la puissance impériale, qui, depuis la paix d’Utrecht, était à Milan, à Naples, et avait môme envahi la Sicile, enlevée en 1718 à la maison de Savoie par un de ces traités qui ne laissent aux faibles que le droit de se taire et d’attendre une revanche de la fortune. La vraie difficulté était de mener au combat, contre l’ennemi commun, des ambitions contradictoires comme celles du Piémont et de la reine d’Espagne. Le cardinal de Fleury fit des prodiges de diplomatie, multipliant les promesses sans ménager les réticences, excitant le Piémont sans décourager la souveraine espagnole dans ses ambitions. De là le traité de Turin, placé sous les auspices de cette déclaration qui aurait pu aussi bien servir de prologue aux combinaisons d’où est sortie la dernière guerre : « L’univers entier sait comment la maison d’Autriche abuse depuis longtemps de l’excessive puissance à laquelle elle est parvenue et comment elle cherche sans cesse à s’agrandir aux dépens d’autrui. Non contente d’agir secrètement, elle ne connaît plus de mesure, allant jusqu’à vouloir disposer, selon son bon plaisir, d’États sur lesquels elles n’a pas le moindre droit... » Ainsi parlaient la France et le Piémont en 1733.
Cela dit, l’exclusion de la maison d’Autriche de toute l’Italie devenait l’objet secret et définitif de l’alliance. Le Milanais tout entier reviendrait au roi de Sardaigne ; Naples et la Sicile appartiendraient à l’infant don Carlos fils d’Elisabeth Farnèse, de cette reine, à l’infatigable ambition, qui déjà songeait à un autre établissement pour le second de ses fils, l’infant don Philippe. C’était une distribution complète de tous les Etats italiens, sauf le
m L’ITALIE ET LES ITALIENS,
duché de Mantoue, dont on ne parlait pas, et qui restait disponible. En entrant dans cette alliance, conclue le 26 septembre 1733, Charles-Emmanuel 111 cédait sans doute à la tentation héréditaire du Milanais; il voyait qu'il avait tout à gagner à se lier avec là France en ce moment, mais en outre il était entraîné par cet instinct d’un prince jeune, né d'une race toute militaire et agité du désir de se populariser à son tour, il voulait s'essayer à son métier de roi et de soldat, et puis peut-être au fond séntait-il Jo besoin inavoué de chasser par la guerre un souvenir importun qui lui revenait comme un remords, le Souvenir de ce duel intime et sombre qu’il avait eu à soutenir contre son père Victor-Amédée II, au moment où celui-ci avait voulu rétracter son abdication. Le marquis d’Ormea lui-même, le premier ministre de Charles- Emmanuel III, avec son habileté hardie, voulait illustrer son passage au pouvoir par quelque grande entreprise.
; Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que cette négociation se suivait en quelque sorte sous les yeux de l’Autriche, représentée à Turin par le comte Filippi, homme honnête, au dire du Vénitien Foscarini, mais d’une médiocre portée d’esprit, et plus accoutumé à vivre dans les armées qu’au milieu des affaires d’État. Le comte Filippi avait parfois des craintes, et il courait aussitôt vers le marquis d’Ormea, qui dissipait tous ses doutes et lui rendait la tranquillité. Un jour le représentant impérial alla droit au ministre piémontais, et, sans plus de diplomatie, il lui demanda ce qu’il y avait de fondé dans le bruit d’une alliance contre l’Autriche. Le marquis d’Ormea le pria négligein-
LA FRANCE ET L’ITALIE AU XVllII* SIÈCLE. 231 ment de mettra par écrit sa question, et le comte Filippi écrivit en effet ces mots : « Est-il vrai que le roi de Sardaigne ait contracté une alliance ayec la France et l’Espagne? » Le ministre piémontais répondit également par écrit et d’une main ferme : « Celle alliance n’existe pas. » Et le marquis d’Ormea disait vrai dans une certaine mesure diplomatique. Le traité avec l’Espagne n’existait pas; le cardinal de Fleury n’avait pu que promettre l’accession de la cour de Madrid, mais le traité avec la Fraucc existait déjà. L’Autriche avait été si habilement endormie que le gouverneur du Milanais, le comte Daun, voyant les mouvements de l’armée piémontaise et les supposant dirigés contre la France, fournissait au roi Charles-Emmanuel des vivres pour ses troupes et lui offrait dix mille soldats. Un mois n’était point écoulé que les armées alliées de la France et du Piémont prenaient position à Vercelli, à Mortara et à Vigevano, et la campagne s’ouvrait contre l’Àutrichè. On était aux derniers jours d’octobre 1733.
Le vieux maréchal de Villars, avant de quitter Versailles pour aller prendre le commandement de l’armée française d’Italie, sous les ordres supérieur* de Charles-Emmanuel III, avait dit qu’il voulait donner l'opéra à Milan avant le carnaval. S’il ne donna pas l’opéra à Milan, il aurait pu le donner. La conquête de la Lombardie fut accomplie eu 1733 presque aussi rapidement qu’elle l’a été sous nos yeux en 1859, avec une différence toutefois : c’est qu’en 1733, l’Autriche se trouvait surprise et peu préparée à se défendre, tandis qu’aujourd’hui elle était formidablement armée pour la lutte, — • ce qui tendrait
2>2 L 11 A Ht) ET LES ITALIENS.
d’ailleurs à rendre l'expérience plus complète, et a du conduire PAutriehe ù reconnaître que, surprise ou préparée,
faible ou puissamment armée, elle ne peut sauver la Loin-
hardie toutes les fois qu’el le ne parvient pas à faire disparaître la question de sa prépondérance en Italie dans une plus vaste conflagration européenne. En deux mois, le Milanais tout entier restait aux mains des alliés: les places fortes tombaient Tune après l’autre. Le jouroù le roi de Sardaigne passait le Tessia, des députés de Milan, accompagnés de l’arclievêque et du clergé, arrivaient au camp piémontais pour présenter à Charles-Emmanuel III les clefs de la ville, abandonnée par les Autrichiens, en le suppliant d’épargner au pays les rigueurs delà conquête, de maintenir les lois et les institutions de l’État. Charles- Emmanuel les reçut gracieusement, en roi qui veut se faire aimer, non en vainqueur qui dispose d’une province conquise, et le 10 décembre il entrait à Milan à la tète de ses gardes, au milieu d’une foule immense accourue pour voir sou nouveau maître.
Lorsque Victor-Emmanuel II, il y a si peu de temps encore, faisait son entrée solennelle dans la capitale lombarde, il semblait renouer ces, traditions et suivre, ceut vingt-cinq ans après, le chemin tracé par Charles-
Emmanuel III, — et chose plus curieuse encore, la France
semblait tenir les promesses de 1733. Quelques mois plus tard, la conquête du royaume de Naples s’accomplissait avec une égale rapidité; l’armée espagnole chassait les impériaux du midi de l’Italie, et l’infant don Carlos, celui qui allait être Charles III, gagnait ce royaume, qui depuis ce moment est resté à la maison de Bourbou d’Es-
LA FRANCE ET L’ITALIE AU X V 1 1 1 « SIÈCLE. 253 pagne. Ainsi, en deux campagnes l’Autriche avait perdu toutes ses belles possessions d’Italie ; les impériaux n’avaient éprouvé que des désastres. Charles de Bourbon régnait à Naples et Charles-Emmanuel de Savoie était à Milan. L’empereur ne possédait plus que Mantoue, dernier asile de sa puissance.
Charles-Emmanuel III était à Milan, ai-je dit; il y régna deux ans. A ne juger qu’à travers le mirage des choses contemporaines, il semblerait que les Lombards dussent être heureux de se trouver tout à coup délivrés de la domination allemande et placés sous le sceptre d’un roi italien. Ce ne fut point absolument ainsi. A cette époque le sentiment d’indépendance, l’instinct de nationalité, n’agitaient point les âmes. Pour les Milanais, appartenir au Piémont après avoir été à l’Autriche, ce n’était pas redevenir Italiens, c’était changer de maître, et même il y avait une sorte d’humiliation à dépendre d’un petit prince de Savoie au lieu de relever de la couronne impériale. La cour de Vienne était loin et laissait une grande liberté aux seigneurs lombards, qui restaient tout-puissants dans leurs terres; lacour de Turin était rapprochée, au contraire, et elle était renommée pour son administration sévère et économe. « La noblesse milanaise avait une grande aversion pour la maison de Savoie , sous laquelle elle n'aurait voulu vivre à aucun prix, » dit le Vénitien Foscarini dans son Histoire secrète, et c’est là justement la différence entre les événements de 1733 et l’époque actuelle, où la noblesse milanaise s’est jetée presque tout entière dans le mouvement national, où on
a vu les Arconati, les Borroraeo, les Gasati, les Arese, faire du Piémont leur patrie d’adoption avant que la guerre ne fil de Turin et de Milan les deux capitales sœurs d’un même royaume. Ce n’est pas là cependant ce qui fit de cette royauté de Lombardie une royauté si éphémère pour Charles-Emmanuel 111, en 1733.
La vérité est que cette conquête de la Lombardie était un fait consenti provisoirement par la France, mais qui n’était point reconnu par l’Europe et qui restait dès lors entièrement livré aux chances d’une guerre d’une issue toujours incertaine. Or, à mesure que les événements se déroulaient et se compliquaient, le cardinal de Fleury se lassait de la guerre. Le ministre de Louis XV avait plusieurs motifs pour désirer la paix : d’abord il était vieux, il était étranger aux choses militaires, et il voyait dans la guerre, surtout dans une guerre prolongée, une sorte de contradiction de son système politique. Il y avait d’autres raisons moins personnelles. Les puissances neutres, l’Angleterre et la Hollande, avaient laissé voir déjà des velléités de médiation ; elles proposaient un plan de pacification qui eût consisté à laisser Naples et la Sicile à Pinfant don Carlos, à donner Novare, Tortone et Vigevano au roi Charles-Emmanuel, et à rendre à l’empereur tous ses autres États italiens, — la France et la Sardaigne reconnaissant définitivement la pragmatique sanction qui réglait la succession d’Autriche. « Toute la France est généralement si outrée du plan de pacification, écrivait le chargé d’affaires piémontais à Paris, qu’il n’y a point de femme qui ne dise qu’on aurait fait la guerre pour
LA FRANCE ET L’ITALIE AL' XVII I* SIÈCLE, â.%3 avoir l’iionneur de garantir la succession de l’empereur. » Sans décliner absolument cette médiation , le cardinal de Fleury ne pouvait l’accepter, mais il y vit surtout un trait de lumière, la menace d’une intervention prochaine de l’Europe.
D’un autre côté, si l’on voulait pousser la guerre plus loin, il fallait en venir enfin à faire le siège de Mantoue, dernier asile de la puissance impériale au delà des Alpes, — et tenter d’enlever Mantoue, c’était peut-être exaspérer l’empereur, le réduire à une lutte désespérée qui agrandissait la guerre au lieu de la terminer. Enfin il restait toujours un embarras pour le cardinal de Fleury, c’était de concilier les prétention? contraires de ses alliés, de l’Espagne et du Piémont. La reine Élisabeth voulait tout : elle voulait Mantoue, et même elle ambitionnait secrètement le Milanais tout entier. Sentiment de vieillard amoureux du repos, répugnance secrète contre les velléités de médiation de l’Europe, crainte de pousser l’Autriche au désespoir par une victoire plus complète, difficulté de satisfaire à la fois l’Espagne et le Piémont, ce fut la multiple origine d’une négociation directe à laquelle l’empereur consentit d’autant mieux qu’il était lui-méme singulièrement irrité contre les puissances neutres, dont l’alliance lui avait manqué, et les préliminaires de Vienne furent signés en 1735.
Que devenait l’objet primitif de la guerre, de l’alliance de la France et du Piémont? 11 disparaissait un peu à vrai dire dans les préliminaires de Vienne. Charles-Emmanuel 111 n’ayait plus le Milanais tout entier, il avait
i>?>6 L’ITALIE ET LES ITALIENS.
seulement Novare et Tortone. L’empereur se désistait, il est vrai, de ses prétentions sur Naples et la Sicile, qui restaient à l’infant don Carlos ; mais il retrouvait la Lombardie, et le duc de Lorraine, qui allait être l’époux de Marie-Thérèse, devait avoir le grand duché de Toscane à la mort du dernier des Médicis. La France enfin gagnait la Lorraine, momentanément laissée au roi Stanislas de Pologne, et arrivait à garantir la fameuse pragmatique sanction de l’empereur Charles VL Le cardinal de Fleury ne laissa point d’éprouver quelque embarras pour communiquer ces arrangements au roi de Sardaigne : il lui découvrit peu à peu son secret, lui renouvelant l’assurance de ses bons offices pour améliorer les conditions de la paix, exprimant la plus vive douleur de ce qui arrivait, et en rejetant la faute sur l’Europe, sur l’Espagne, sur tout le monde. Charles-Emmanuel III ne fut point trompé par ces protestations, et il ne laissa pas ignorer au vieux cardinal qu’il savait ce que valaient ses promesses.
Le marquis d’Ormea avait eu connaissance, par quelque moyen secret, d’une lettre par laquelle le cardinal pressait son agent à Vienne de signer au plus vite les préliminaires, afin de soustraire la négociation à l’autorité d’un congrès, et il montra cette lettre. Ainsi piqué au vif, Fleury jeta le masque et somma le Piémont de se prononcer, le menaçant de rappeler l’armée française d’Italie et de laisser le roi de Sardaigne régler seul ses affaires avec l’empereur. La meilleure raison, c’est que la France désirant en finir, le Piémont ne pouvait seul continuer une lutte impossible et devait dès lors se résigner. Le car-
LA FRANCE ET L’ITALIE AU X.VIII« SIÈCLE. 257 dinal de Fleury triomphait et avait la paix ; mais le roi de Sardaigne se retirait de la lutte avec une blessure profonde. La reine d’Espagne elle-même, malgré les magnifiques avantages qu’elle recueillait pour un de ses fils, était froissée dans ses ambitions. Le dernier des Médicis, Jean-Gaston, avait protesté d’avance contre ces combinaisons de la diplomatie, qui disposaient arbitrairement de la Toscane.
Tels étaient les auspices sous lesquels apparaissaient les préliminaires de Vienne, qui ne devenaient un traité définitif que trois an3 plus tard, en 1738, et ce traité n’est point sans importance pour l’Italie, puisque c’est là le principe de l’avénement de la maison de Bourbon à Naples et de l’établissement de la maison de Lorraine à Florence. Quant à Charles-Emmanuel III, sa royauté à Milan n’avait été qu’un beau rêve : elle finissait avec la lutte pour revivre prés d’un siècle et demi plus tard dans sa maison; mais ces événements avaient été pour lui une école singulièrement féconde. Il s’était formé à l’art de gouverner, de manier les hommes et de faire la guerre, se montrant souvent intrépide soldat et répondant au vieux Yillars, qui voulait l’éloigner du feu, que ses pareils ne fuyaient pas devant le péril. Le duc de Noailles dit de lui dans ses mémoires que « dans ses premières conférences avec le. roi il fut étonné du jugement, de la pénétration et du sang-froid de ce prince, admirant qu’une seule année d’expérience l’eût déjà rendu si habile en science militaire. » Victor-Amédée n’avait pas seulement un successeur, il avait un continuateur.
Il y eut dans le cours du xvnr siècle une autre crise qui suivit de près la paix de 1738, et où les destinées de Tltalie étaient également en jeu : c’est la crise de la succession d’Autriche. Les mêmes personnages reparaissaient encore, le cardinal de Fleury, Elisabeth Farnèse, Charles- Emmanuel de Savoie; ils étaient tous là, sauf l’empereur Charles VI qui était remplacé sur la scène par cette jeune femme héroïque, Marie-Thérèse. Charles VI mourut le 20 octobre 1740; tout le monde avait reconnu la pragmatique sanction, et tout le monde aussitôt aspira à recueillir un lambeau de ce vaste héritage, ceux-ci en Allemagne, ceux-là en Italie. Frédéric II de Prusse voulait la Silésie ; la reine d’Espagne sentait renaître toutes ses convoitises; Chartes-Emmanuel III faisait revivre au sujet du Milanais de vieux droits qu’il tenait de son aïeule, l’infante Catherine, fille de Philippe II. La France hésitait avant d’oublier la garantie dont elle avait couvert la pragmatique sanction, et de prendre parti contre Marie-Thérèse : situation singulière, brusquée tout à coup par Frédéric II, qui avait le plus à gagner dans cette guerre ! Quant à Charles-Emmanuel III, il se trouvait une fois encore placé entre toutes les alliances qui venaient le tenter. La France et l’Espagne lui offraient de nouveau le Milanais, tandis que le second fils de la reine Élisabeth Farnèse, l’infant don Philippe, aurait Parme et Plaisance. Marie-Thèrèse,
LA FRANCE ET L’ITALIE AU XVIII» SIÈCLE. 259 de son côté, consentait à lui céder des provinces nouvelles de la Lombardie.
Cette fois ce ne fut pas vers la France (pie Charles-Emmanuel se tourna ; après avoir flotté quelque temps et masqué ses desseins sous le voile de multiples négociations, il inclina définitivement vers l’Autriche; et ici on dira peut-être ce qui a été dit bien souvent, que ces princes de Savoie sont mobiles dans leurs alliances, qu’ils surprennent toujours par la brusquerie de leurs volte-faces, qu’on les voit passer alternativement dans tous les camps et prêts à entrer dans toutes les négociations. C’est là un des traits de la politique piémontaise, qui a été souvent changeante et s’est rarement attardée dans la fidélité; mais n’est-ce point vraiment une nécessité traditionnelle de situation?
Le Piémont est peut-être dans l’histoire l’image la plus curieuse d’un petit peuple faible de ressources, mais vigoureux de caractère, et placé entre des voisins puissants qui se servent de lui en l’abandonnant quelquefois. La ruse est l’arme des faibles qui veulent se faire compter : ils suppléent à la force par la dextérité et la hardiesse des évolutions; ils se tournent vers qui les menace le moins et peut leur offrir le plus d'avantages. C’est ainsi qu’en 1742 Charles-Emmanuel de Savoie se tournait vers Marie- Thérèse ; il avait moins à craindre pour le moment d’une souveraine attaquée de toutes parts et réduite à chercher des alliés que de la maison de Bourbon, déjà en possession de Naples et poursuivant encore de nouveaux établissements à Parme, à Plaisance et jusqu’en Lombardie ;
mais il se lia tout d’abord avec Marie-Thérèse d’une étrange façon, par ce traité qui a reçu le nom de convention provisoire et qui est resté sans doute le plus bizarre modèle d’engagement diplomatique. Le roi de Sardaigne consentait à oublier momentanément ses prétentions sur le Milanais, sauf à les faire revivre quand il le jugerait à propos ; il contractait une alliance militaire avec la reine de Hongrie pour la défense commune contre l’Espagne, et en même temps il se réservait la pleine liberté de passer dans un autre camp et de choisir d’autres alliés, en prévenant seulement le général autrichien. Ce fut le chef-d’œuvre de la politique piémontaise et du marquis d’Ormea, et M. Carutti a bien quelque raison de considérer la convention du 1 er février 1742 comme un traité unique en sou genre, si ce n’est comme un monument de dextérité et de sagacité diplomatiques.
Ce n’était point une alliance définitive; elle laissait la place, au contraire, à toutes les négociations que Charles- Emmanuel suivait plus activement que jamais et simultanément avec l’Autriche en môme temps qu’avec la France et avec l’Espagne. Ce ne fut qu’après une année de fluctuations et d’incessants échanges de propositions que le roi de Sardaigne se décida définitivement pour la cause de Marie-Thérèse, et que la convention provisoire devint le traité de Worms, qui .réunissait dans une même alliance l’Angleterre, l’Autriche et le Piémont. La France, il est vrai, à la veille de ce traité, offrait de nouveau le Milanais à Charles-Emmanuel III; mais celui-ci se souvenait .trop de la guerre de 1733 : il préféra des cessions plus
LA FRANCE ET L’ITALIE AU XV1I1* SIÈCLE. 261 modestes, plus sûres, et qui avaient à ses yeux le mérite de ne point démembrer tellement la puissance impériale qu’elle ne pût balancer encore la prépondérance menaçante de la maison de Bourbon en Italie. Le roi de Sardaigne se contenta donc d’obtenir cette fois de Marie- Thérèse Yigevano, le haut Novarais, une partie du pays de Pavie et du pays de Plaisance. Au traité de Worms, la France et l’Espagne répondirent par le traité de Fontainebleau, qui promettait à l’infant don Philippe le Milanais avec Parme et Plaisance. Dès lors les camps étaient nettement tranchés.
Cette guerre de la succession d’Autriche fut, on le sait, une guerre longue et acharnée qui embrassait à la fois l’Allemagne et l’Italie; elle dura près de huit années. Charles-Emmanuel III, quant à lui, eut à subir de redoutables crises, attaqué de tous côtés, par l’armée espagnole en Italie, par l’infant don Philippe et par l’armée française sur les Alpes. Ses forteresses finissaient par lui échapper l’une après l’autre. Il ne cessait pourtant de combattre vaillamment. Le soir de la bataille delaMadonnadell’ OImo, qu’il venait de perdre, le roi soutint le dernier la retraite au milieu de la pluie et du feu ; il passa la nuit dans une grange, se reposant à peine sur un peu de paille, et répétant toujours : « Mes pauvres soldats! mes pauvres soldats! » 11 n’était nullement abattu du reste, et par sa fierté il ranimait son armée. L’évéque de Fossano, tout consterné, vint lui porter ses doléances, et il lui répondit : « Nous pouvons être vaincus, — avilis jamais! » Vers cette époque, Charles-Emmanuel III perdait aussi l’homme
qui avait le plus énergiquement secondé sa politique, le marquis d’Ormea, subitement frappé d’apoplexie le 24 mai 1742. Le marquis d'Ormea avait été le serviteur de deux règnes : il avait trop retenu de son premier maître Victor-Amédée le goût des expédients et des duplicités-, il était de plus vain et altier, dit M. Carutti, mais c’était un esprit fécond et hardi, qui avait donné une vigoureuse impulsion à son pays, et qui, dans cette guerre même, avait été le principal promoteur des combinaisons qui devaient assurer au Piémont cinq de ses plus belles provinces.
La difficulté était de sortir de cette guerre indéfiniment prolongée à travers des alternatives dont on finissait par ne plus prévoir l’issue. C’est alors que surgissait un projet auquel les événements contemporains ont donné une sorte d’intérêt actuel, et que M. Carutti éclaire de nouvelles lumières. Le cardinal de Fleury n’était plus de ce monde. Les affaires étrangères venaient de passer aux mains d’un homme qui alliait une imagination quelquefois chimérique à un certain sens vigoureux et à une singulière pénétration d’esprit : c’était le marquis d’Àrgenson, qui se mit dans la tête de pacifier l’Europe et de régler les affaires d’Italie en renouant avec le Piémont. M. d’Argenson partait de cette idée que la grande erreur de la France avait été de se brouiller avec le roi de Sardaigne, qui était le plus utile allié au delà des Alpes, et qu’on ne s’ôtait aliéné qu’en cédant à l’insatiable ambition de la reine d’Espagne. « Plaçons-nous au conseil de Turin, disait-il ; le Piémont u’a-t-il pas