AU XVIII* SIÈCLE
L’histoire est une de ces œuvres qui recommencent en quelque sorte avec chaque siècle, avec chaque génération. On ne se lasse pas de contempler le passé pour lui-mêine pour les enseignements dont il est l’inépuisable source, pour toutes les lumières dont il éclaire la suite des choses, et dans cette étude incessante de tout ce qui n’est plus il y a toujours de la nouveauté. Les. faits n’ont pas changé de nature, les hommes sont restés les mêmes; les catastrophes les plus mémorables aussi bien que les événements les plus futiles n’ont pas cessé d’être ce qu’ils étaient, mais les lumières se multiplient, les divulgations se succèdent, les points de vue se moditient quelquefois,
et il s’opère graduellement un travail qui remet tout sous un jour nouveau, qui ravive l’intérêt de ce spectacle de la vie des peuples par l’attrait des découvertes, par la révélation d’un plan inaperçu se déroulaut à travers les siècles. N’eût-on rien à découvrir, on interroge une fois de plus les faits, on s’efforce d’en ressaisir l’esprit, l’invincible logique, et chaque génération humaine, poussée par l’irrésistible penchant de tout rapporter à elle-même, a sa manière de concevoir, de juger et de reproduire le passé. Nous venons à peine de dépasser la moitié du siècle, et on pourrait déjà compter deux ou trois manières d’envisager l’histoire, deux ou trois systèmes correspondant aux principales tendances ou aux principales évolutions morales et politiques de l’époque. La philosophie des choses évanouies est devenue une science, en même temps que l’érudition s’étendait, fouillant et embrassant les siècles avec plus de certitude, et cependant le dernier mot de l’histoire n’est point dit assurément, et bien longtemps encore on philosophera sur le passé ou on racontera avant que les éléments d’investigation ne s’épuisent. De la le prix exceptionnel de toutes les savantes recherches poursuivies sans interruption dans tous les pays et dans des œuvres où l’attrait littéraire s’allie à un intérêt historique doublé par le spectacle de quelques-uns des événements contemporains.
Dans cette œuvre de révision du passé, qui semble, à vrai dire, être la plus haute vocation intellectuelle de notre temps, une des époques les plus fécondes en lumières et en rapprochements est le xvm* siècle qui apparaît toujours
LA FRANCE ET L'ITALIE AU XVIII« SIÈCLE 239 à notre horizon, d’où est sorti toute la société moderne avec ses grandeurs et ses faiblesses, qui va de Louis XIV expirant à l’infortuné Louis XVI et à M. Necker, et que deux historiens de France et d’Italie M. de Carné et M. Carutti étudient au même instant dans l’ensemble de la politique et dans quelques-uns de ses épisodes. Ce que M de Carné avait commencé déjà dans d’autres études, il le continue dans un essai sur la Monarchie Française au dix-huitième siècle. Ce que M. Carutti, lui aussi, avait commencé dans une histoire de Victor-Amédée II, il le continue dans un livre où il fait revivre Charles-Emmanuel III, le premier successeur du premier roi de Sardaigne, un de ces princes de Savoie qui ont le privilège héréditaire de se mêler à tout, d’étredes premiers dans toutes les mêlées (I).
Les deux écrivains d’ailleurs ont peu de traits communs, si l’on veut. L’auteur de la Monarchie Française au dixhuitième siècle n’est point peut-être un historien propre ment dit, si l’on n’applique ce nom qu’à celui qui raconte ou qui peint, qui reproduit les côtés dramatiques et le mouvement spécial [d’une époque. C'est avant tout un observateur des courants généraux de l’histoire, un publiciste pénétrant qui, à travers le mouvement des faits, s’efforce de découvrir la marche des idées, et qui étudie la France dans sa formation, dans son développement politique et morai dans ses tendances essentielles et organiques.
(1 1 Storia del regno di Carlo-Emmanuelle HI «la Dotnenico Carutii; 2 vol, Turin. 1860. — Voir au sujet du prédécesseur de Ebarles-Ewioanuel III l’étude sur le premier roi de Sardaigne dans mon précédent volume l’Italie moderne.
M. Carulli est l’habile historien dos destinées et des traditions politiques de sa patrie, le Piémont. C’est un esprit net et instruit, qui raconte et expose les événements encore plus qu’il ne songe à dégager la philosophie des choses. Par sa position au centre des affaires d’État, — il a été employé au ministère des relations extérieures à Turin, avant de représenter son pays au dehors, — - il a plus d’un secret du passé. Il connaît les mobiles des hommes, les ressorts inaperçus des combinaisons politiques, la marche mystérieuse de ces négociations, dont les contemporains ne savent le plus souvent que ce qu’on veut leur dire et ne voient que les résultats. De là l’intérêt des histoires qu’il a successivement consacrées à l’époque ou vécut Vietor-Amédée II et au règne de Charles-Emmanuel III. M. Carutti reste avant tout Italien ou Piémontais dans ses jugements et dans ses récits, tandis que M. de Carné est Français et juge avec un esprit tout français. Seulement les deux historiens se rencontrent ici sur le môme terrain et se trouvent en face des mêmes personnages, le cardinal de Fleury, Elisabeth Farnèse, Charles- Emmanuel III, l’empereur Charles VI; ils se rejoignent en quelque sorte dans l’étude de ces mêlées diplomatiques ou guerrières du xvm e siècle, où les destinées de l’Italie s’agitent déjà comme aujourd’hui. C’est ainsi que l’auteur de la Monarchie Française au dix-huitième siècle et l’auteur de P Histoire du Bègne de Charles-Emmanuel 111 , sans suivre le même chemin, éclairent de lumières diverses une même époque, objet d’apologie3 passionnées ou de haines vengeresses, et qui a eu