‹ L'Italie (volume 2)Chapitre 12 sur 15 · VOY1SE DE B.OME A FEËËAEE · texte numérisé non relu

VOY1SE DE B.OME A FEËËAEE

Je ne dirai rien de mon départ de Borne : quelle attention pouvais - je donner aux objets qui m’environnaien t, tandis que toutes mes pensées étaient encore pour la ville éternelle ! Mon âme était surchargée de sentimens ; mes yeux se trouvaient comme éblouis et fatigués de la multitude des monumens, des objets de curiosité , des chefsd’œuvre d’arts en tous genres qui avaient été offerts à mon avide admiration.

J’ai déjà ‘décrit la campagne romaine qui se prolonge jusqu’à Nepi.

On sait , par conséquent , que ces landes immenses , dès l’extrémité de leur frontière , déploient une stérilité , une désolation complètes , qui s’étendent jusqu’à l’horizon le plus reculé. Plus on approche de Nepi, plus on voit augmenter cette horreur du désert ; les arbres et les buissons s’amaigrissent et finissent par disparaître entièrement.

Bientôt on aperçoit Nepi , élevée suides hauteurs qui dominent une vaste solitude. Je m’y arrêtai un instant pour visiter le château auquel se rattachent quelques souvenirs d’antiquité ( Voy.

PI. iq4 )• En voyant combien la ville était misérable , je ne pus m’empêcher de penser au récit de lady Morgan qui, passant par cet endroit, et rejetant le mauvais pain qu’on lui avait apporté , reçut cette réponse : & Que vou-

iez-vous , on ne peut offrir ici que les productions d’un désert. » Quand la saison du mauvais air arrive , tous ceux qui peuvent sortir de leurs maisons abandonnent ce triste asile aux vieillards et aux infirmes qui restent là pour mourir ou survivre encore quelque temps aux victimes que le fléau vient réclamer annuellement.

De Nepi à Civita Castellana , rien ne trouble le silence de la solitude. On n’aperçoit pas une cabane , pas un symptôme d’existence humaine ; car personne n’habite où personne ne peut vivre. Cependant ces campagnes, qui doivent être le tombeau de ceux qui osent y demeurer, paraissent pleines de charmes. Ce qui est fatal à l homme donne de la vigueur à la végétation.

La surface onduleuse de cette région , autrefois volcanique , était couverte de buissons, venus spontanément, de masses des plus riches arbustes qui étalaient en vain leurs trésors; le genêt toujours fleuri , le genevrier et le prunier sauvage formaient des haies , en entrelaçant leurs branches défeuillées ; au - dessus de ce gracieux tableau on voyait se perdre dans l’horizon des bois de chênes et de lièges , plantés et cultivés par la seule main de la nature.

Nous n’aurions point fait mention

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de Civifa Caslellaua , si , dans une plaine qui l’avoisine près de Borghetto, Macdonald, avec moins de huit mille Français, n'avait battu, le 4 décembre 1 798, quarante mille Napolitains, qui ne purent l'empêcher dépasser le Tibre,, dont les flots n’avaient point vu , depuis les Romains , des guerriers aussi héroïques.

De 3 ami , forte position , pourvue dune citadelle ancienne et fort petite, la route, jusqu à Terni, devient de plus en plus gracieuse ; elle traverse une campagne plantée d’oliviers , et d’où l'œil peut apercevoir en même temps les vertes plaines de l’Ombrie , et les sommets boisés de l’Apennin.

De blanches maisons , jetées çà et là sur ce fond coloré d’un vert foncé, ressortent avec un éclat vraiment pittoresque.

Terni , où nous parvînmes en peu de temps, est une ville charmante, qui a vainement prétendu à 1 honneur d’avoir vu naître Tacite. Qu’elle se console pourtant de cette gloire contestée , car la nature lui a accordé des richesses naturelles bien faites pour la dédommager des illustrations intellectuelles qui peuvent lui manquer. Cette ville est en effet célèbre par sa cascade , une des merveilles de l ltalie, dont lord Byron n’a pas hésité à dire qu elle valait toutes les cascades et tous les torrens de la Suisse mis ensemble. Le nom delle Marmore , que la cascade a reçu , provient des incrustations que les eaux laissent sur les divers objets qu’elles touchent, et qui ressemblent à du marbre. Les stalactites et les stalagmites ont encore une certaine célé-

brité par les formes bizarres d’arbres , de colonnes , de grappes de raisin , quelles représentent. Cette admirable cataracte (PI. iq5), formée par la chute du Yelino dans la Néra , ne roule point ,

ne s’élance point avec impétuosité à travers des rocs escarpés et stériles ; elle tombe dans une riante vallée plantée d’orangers ; elle répand au loin sa rosée incessante sur des fleurs et sur le gazon , et elle est tout-à-fait en harmonie avec le ciel , le soleil et l’horizon italiens. Malgré l’usage, elle doit être observée d’en bas.

Lady Morgan , dont nous aimons à rapporter les récits , conçus dans un style et un esprit entièrement français , raconte avec un amer regret comment elle fut empêchée de visiter la sublime cascade de Terni. « Les mules et la voiture que nous avions retenues pour nous y rendre étaient employées par des voyageurs qui nous avaient dépassés à Spoletto. Nous ordonnâmes donc de préparer les mules qui nous avaient été amenées , aussitôt quelles seraient reposées ; mais cet ordre excita un sourire général sur le visage des assistans. Notre conducteur nous suivit dans notre chambre , et nous di t que les mules qui conduisaient les étrangers à la cascade appartenaient au gouvernement , et que si quelqu’un tentait d’en faire monter d’autres, il serait logé pour quelques mois à la Rocca. Comme il nous eût été fort incommode d’attendre un jour de plus, nous fûmes obligés d’abandonner notre projet , non sans maudire de bon cœur une de ces petites exigences du pouvoir qui pèsent sur les jouissances les plus innocentes. »

En sortant de Terni, nous aperçûmes dans les faubourgs les pollajuoli ( marchands de volailles ), conduisant à Rome leurs mules et leurs chevaux chargés de paniers pleins de marchandises vivantes. Les paysannes , coiffées de leur bizarre cujfa ( sorte de voile de toile brodée, qui s’avance audessus des yeux, et est soutenu par

une baleine), avec leurs corsets écarlates et leurs jupes de couleurs tranchantes, animaient toute la scène, et donnaient à cette partie de Terni une gaîté qui se Louve rarement dans une ville des états romains.

En traversant les sinuosités boisées du Sornmo , montagne dont le nom vient, dit-on, d’un temple consacré à Jupiter Summus , je trouvai les arbres encore riches en feuillage, malgré la saison déjà avancée. Les sapins et les genévriers se mêlaient aux ormes et aux chênes , et la terre était couverte des plantes et des fleurs d’automne , connues dans les climats les plus septentrionaux. La scène , quoique solilitaire et agreste, n’était point sauvage ; des petits bois d’arbres verts me conduisirent vers Spoletto , que j’atteignis , non sans avoir maintes fois tourné les yeux vers le Monte-Lupo , qui mérite d’être visité pour sa vue, sa tour du monastère de Saint-Julien , construction du Xe siècle, et ses ermitages, dont le plus considérable, celui de la Madonna delle Grazie , renferme une très-jolie église.

La citadelle de Spoletto , sur la hauteur , offre quelques restes de murs cyclopéens.La porte dite d’Annibal, ouvrage romain , du temps de Théodoric , atteste la résistance de la ville antique au capitaine carthaginois , et sa fidélité aux Romains. Elle montre aussi quelle devait être alors la forte existence des villes municipales d Italie, pour avoir pu arrêter et braver un tel vainqueur.

La cathédrale (PL 196), monument intéressant des premiers temps de la renaissance de l’art, présente un élégant portique dans le goût du Bramante; elle est ornée de grandes et belles fresques de Philippe Lippi l’ancien. On y voit le tombeau de cet artiste aventureux, auquel M. Valéry a consacré quelques

lignes dans son excellent livre sur 11talie. Fugitif du cloître, esclave en Barbarie, mort à Spoletto sa patrie, en 1469, c’est-à-dire à l’âge de plus de soixante ans, Philippe Lippi parcourut dans cette période de temps toutes les phases d’adversité et de bonheur qui peuvent composer la trame de l’existence humaine la plus variée. Il avait enlevé une jeune fille dont il eut un fils, célèbre aussi dans la peinture ; et ce rapt fut la cause de sa mort, car les parens de la jeune fille empoisonnèrent le ravisseur. Laurent de Médicis, passant par Spoletto, pria les magistrats de lui laisser transporter à Florence les cendres de Lippi, qu’il voulait placer à Sainte-Marie-Nouvelle ; mais les habitons, ne se souvenant plus que du talent de leur concitoyen et oubliant son inconduite, refusèrent cette faveur au protecteur des arts, qui se borna à faire élever à Lippi un tombeau magnifique , récompense fréquemment accordée à celte époque aux talens véritables ; l’épitaphe est de Poli tien.

Les habitans de Spoletto, cités par un écrivain italien actuel , M. Rosini, pour leur esprit fin et rusé, portèrent le fanatisme politique au dernier degré de férocité dans les guerres civiles des Guelfes et des Gibelins. Je trouve dans une de leurs chroniques ce trait épouvantable, qui pourrait fournir un pathétique tableau à nos peintres et à nos poètes. Comme les Gibelins incendiaient toutes les maisons de leurs adversaires, une femme mariée à un Guelfe, voyant son frère, Gibelin, faire mettre le feu à sa maison, monta sur le haut de la tour avec ses deux enfans, et demanda grâce pour eux et pour ellemême. Le Gibelin impitoyable lui cria de laisser tomber dans les flammes ces rejetons guelfes, et qu’à ce prix elle aurait la vie sauve ; mais l’amour ma-

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lernel fut plus fort que l'amour de la vie ; elle refusa le sacrifice horrible qu'on lui demandait. Le frère mit le feu à la tcur , et contempla de sang-froid le supplice de sa sœur et de ses neveux.

Entre Spoletto et Foligno sur les bords de la rivière , je vis un temple antique que lespa}Tsans appellent Tempio di Clitunno. Il est maintenant employé « ad uso dei cristiani,» à l’usage des chrétiens. Tous les voyageurs anciens et modernes en font mention; mais la meilleure description de son état actuel se trouve dans les notes historiques de Childe Harold. Malgré la richesse du sol, la mendicité se présente là dans ses formes les plus dégradantes. Lady Morgan assure que lorsque sa voiture parut en cet endroit, les femmes et les enfans se jetèrent contre terre et la baisèrent; puis, se relevant, ils se mirent à courir le long du chemin dans une attitude frénétique, en criant : « Qualche eosapergli mortivostri! carità! carità !» Donnez quelque chose pour les morts que vous avez a pleurer! la charité ! la charité ! Je ne connais rien de plus touchant que cet appel du pauvre à la générosité du riche voyageur. Gli moiti vostri est un mot du plus haut pathétique. Aureste, comme ilestrare queleschoses d’ici-basn ollrent pas constamment deux faces, 1 une sérieuse ou triste, l’autre gaie ou souffrante, la fin de la petite aventure de lady Morgan ne répond pas à son commencement. Etourdie des cris de ces malheureux, et touchée de leur misère, l’illustre touriste fit arrêter sa voiture, et ordonna au domestique qui était sur le siège de donner quelques pièces de monnaie. Celui-ci tira une pièce d’argent , demanda à une misérable vieille femme qui était à genoux si elle avait de quoi la changer. Elle répondit froidement : si, signore ; prit une bourse et

donna de la monnaie. Pendant qu’il comptait des pièces de cuivre à une petite fille, il demanda négligemment à la jeune mendiante combien lui avait coûté le collier de corail qu’il voyait à son cou. Elle répondit assez indifféremment : dix écus. Le domestique de lady Morgan, regardant alors sa maîtresse d’un air significatif, lui rappela ce proverbe anglais, qui recevait en ce moment une application fort judicieuse et surtoutfortopportune : «Pity togive ere charity began. » La pitié donne avant que la charité ne commence.

Dans la délicieuse vallée de la Spoletana, abondante en pâturages et baignée par le Clitumnus ( nom si mélodieux aux oreilles classiques), repose l’antique ville de Foligno , qui paraît plus vieille qu’ancienne, et qui offrait, il y a peu d’années encore, tous les traits génériques d’une cité provinciale des états romains. Mais hélas ! au moment de parler de cette ville, je ne sais quelle émotion m’attriste et m’arrête. Foligno, habitée par douze mille âmes ; cette cité, riche, industrieuse, bien bâtie , où venaient aboutir les routes de Rome, de la Toscane, des Marches, dont le commerce était si animé, est aujourd’hui en ruine par l’aff reux tremblement de terre du mois de janvier i832. Alors la malheureuse Italie fut à la fois livrée aux orages du ciel et de la politique. Le couvent des religieuses, qui ont possédé si long-temps la vierge de Raphaël , dite de Foligno , a croulé tout entier. On a représenté (PL 1 97) l’église de ce couvent, nommée église de San-Francesco, parce qu elle était consacrée à ce saint, dont on voyait le portrait dans le fameux tableau de Raphaël. Le clocher de l’église des Camaldules, rasé de fond en comble, après avoir chancelé sur lui-même , tomba sur le toit de l’église, qu’il perça, écrasa

l’autel, et fit rouler du saint-ciboire les hosties consacrées. Je crains bien que ce terrible événement n’ait causé à la ville un dommage quelle ne pourra jamais réparer.

Avant de quitter Foligno , nous rappellerons encore l’église cathédrale, qui contenait une belle statue en argent de saint Félix, ancien évêque de cette ville. ( V oj . PI. 197, l’église San- Feliciano. )

A une lieue de Foligno on me fit voir la petite ville de Spello que le même tremblement de terre a fort maltraitée également.. Spello est remplie d'antiquités, parmi lesquelles on remarque au nord les restes grandioses d’une porte romaine, dite porte de Vénus. On a prétendu y découvrir, en 1723, le tombeau de Properce, sous une maison encore appelée la maison du Poète , et cpii a donné ce nom à la rue servant de promenade. A côté d’une porte antique du mur longeant la route de Rome, est un gros bloc de pierre , sur lequel on a gravé un singulier distique , qui rappelle effrontément la gloire fabuleuse et les exploits de Roland. Les traditions populaires et l’imagination italienne font véritablement de ce paladin l’Hercule du moyen-âge ; elles ont multiplié ses traces, ses souvenirs, ses travaux assez analogues à ceux du héros antique, et l’Arioste ne fut que le brillant interprète de ces diverses Iradilions chantées et répétées depuis plus de six siècles.

Spello doit aujourd’hui sa réputation, surtout à l excellent collège réformé et presque fondé par M. le professeur Rossi , un des établissemens de l’Italie les mieux entendus, sous le rapport de Renseignement, des principes moraux, des soins matériels et des exercices gymnastiques.

L’église de Sainte-Marie-des-Anges , ce majestueux édifice bâti par Galeas

Alessi et Jules Danti , sur les dessins de Vignoles a été très-endommagé par le dernier tremblement de terre. Le toit s’est ouvert et refermé, la coupole et la tour se sont heurtées dans leur chute, et huit colonnes ont été brisées. Au milieu de l’église était une petite maison devenue chapelle ; murs grossiers , dans lesquels saint François avait donné sa règle , et résolut de pratiquer à la lettre la pauvreté évangélique.

Avant l’événement qui a si fort endommagé l’éiilise et le couvent de Notre-Dame-des-Anges, lady Morgan avait visilé ces édifices sous la conduite d’un frère lai. C’était un jeune garçon, brusque et rougeaud, dont la bouche grimaçait jusqu’aux oreilles, et qui paraissait bien plus fait pour la charrue que pour le cloître. Comme il soulevait un rideau mystérieux qui cachait un tableau représentant l’ Annonciation, il observa que les figures étaient toutes peintes d’après nature et faisaient portraits : Quoi ! dit la noble dame, quoi! et l’ange aussi ? Tutti, tutti, répondit-il avec emphase; e molto somiglianti sono. Tous, tous, et ils sont très-ressemblans. En montrant à l’illustre voyageuse la cellule et le jardin de saint François (un petit terrain tristement enfermé dans de hautes murailles entre l’église et le couvent), le cicérone fit remarquer des rosiers fleuris, et dit à l’illustre voyageur que c’était la couche d’épines sur laquelle le saint se roulait jusqu’à ce que son corps ne fût qu’une plaie, afin de plaire à Dieu, ou, comme disait le frère, à messire Dieu. 11 paraît cependant, ajoute lady Morgan, que cela ne plaisait pas à Dieu, puisque le lit d’épines que le saint avait teint de son sang pendant la nuit , se trouva le matin changé en un lit de roses aussi fraîches, aussi merveilles qu’on en ait jamais préparé pour l’A-

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mour. Le moine ne put affirmer que saint François eût joui de ce luxe voluptueux ; mais il assura que les roses étaient toujours restées fleuries depuis. Pour prouver la réalité de ce miracle , j’objectai , dit-elle, que saint François vivait dans le douzième siècle, et que ces arbustes étaient des rosiers du Bengale ; mais il haussa les épaules en disant : Questo è ilmiracolo.

«Voilà le miracle.»

Le Dante , exact comme Homère dans ses descriptions , a peint pittoresquement la situation & Assise, en vue de laquelle nous nous trouvons maintenant :

Fertile Costa, d’alto monte pende ,

Un coteau fertile pend d'un mont élevé.

Cette ville, triste, déserte, monastique, toute remplie de saint François, surmontée d’une haute citadelle, abandonnée et environnée de murs et de tours à créneaux , fut la patrie de Properce.

Sur la place ( PI. 198 ), l’ancien temple de Minerve , dont l’époque est incertaine , et qui paraîtrait même avoir été consacré plus tard à Auguste, est devenu l’église de Sainte- Marie-de-la-Minerve ou des Filippini.

Cet édifice offre un superbe portique de colonnes cannelées , sous lequel ont été réunis divers fragmens antiques qui forment un petit, mais intéressant musée. Des aquéducs , des tombeaux, un théâtre devenu depuis une écurie , un superbe mur , fondation de l’église Saint-Paul, sont d’autres débris qui attestent l’importance de l’ancienne Assise.

Je passai rapidement devant le monastère et l’église de Sainte-Claire, qui possèdent le corps de l’illustre et première abbesse desCiairesses.Quantà la petite église , la Chiesa nuova , je ne R.

pus m’empêcher de lui faire visite , car elle occupe l’emplacement de la maison où naquit saint François. On y montre la prison où le saint fut renfermé et lié une fois par son père , riche marchand, très-choqué de la sainte dissipation de ses aumônes. Le jeune François fut délivré par les tendres soins de sa mère.

Le couvent d’Âssise semble de loin une sorte de forteresse ( PL 199). L’église inférieure de cette immense construction est sombre, austère, et respire la pénitence et la tristesse. Au-dessus d’un tombeau que l’on croit celui de Nicolas Specehi, d’Assise, premier médecin du pape Nicolas v, est un superbe vase de porphyre , présent , de la reine de Chypre, liécube de Lusignan.

Cette reine est bien inconnue , malgré la beauté de son double nom, qui rappelle les expéditions les plus héroïques des premiers peuples anciens et modernes, le siège de Troie et les croisades. Le vaste mausolée d Hercule de Lusignan est du Florentin Fuccio :

les deux anges qui soulèvent la draperie du lit sont gracieux. Hécube, assise, a une jambe en l’air, passée sur le genou de l’autre , posture fort singulière pour une femme, pour une reine, enfin pour une statue d’église , et dont le lion rugissant, placé au-dessus du lit, paraît horriblement choqué.

Les quatre poétiques compartimens de la voûte de la croisée représentent les vertus principales pratiquées par saint François , telles que la pauvreté , la chasteté, l’obéissance, ainsi que sa glorification. Ces fresques, les plus belles de Giotto montrent à quel point il avait surpassé son maître Cimabue dont nous verrons d’autres peintures remarauables à l’église supérieure. Le Dante fit sans doute allusion à ce triomphe de Giotto à Assise, dans les vers célèbres:

Credette Cimabuc nella pintura

Tener lo campo ; ed ora ha Giotto il grido,

Si che la faraa di colui s’ oscura.

Cimabue crut occuper le premier rang dans la peinture; maintenant Giotto a toute la renommée, si bien que la réputation de celui-là est obscurcie.

L’église supérieure, brillante, lumineuse, forme un habile contraste avec l’église inférieure. Les fresques de Cimabue, les meilleures de cetEnnius de la peinture, comme l’a surnommé Lanzi, sont étonnantes pour leur temps : celles de Giotto sont toujours admirables.

Le corps de saint François, retrouvé au mois de décembre 1 8 1 8, a été retiré de l’espèce de sancta sanctorum où il gisait enfoui. Le peuple croyait que saint François était caché dans un caveau de l’église , jusqu’alors inaccessible , qu’il y était toujours en prière ou en extase, et qu’il ne devait en sortir qu’à la fin du monde. Néanmoins, après cette fouille pieuse, qui parut à quelques gens du pays une sorte de profanation et de sacrilège, on mit le corps du saint dans un joli mausolée de stuc et de marbre, environné d’une grille légère , luxe moderne, qui choque sur un tel tombeau , regardé par Saccheti comme le premier du monde après le saint sépulcre.

Chanté si religieusement par le Dante et le Tasse, Saint François dont l’ordre fondé par lui à vingt -quatre ans subsiste encore depuis plus de dix siècles sans le secours de la force et des moyens matériels, fut un de ces hommes puissans , produits et appelés par l’esprit et les besoins de leur temps.

Aussi eut-il pour premiers disciples et pour compagnons des hommes distingués, des jeunes gens enthousiastes, des vierges belles et riches, des femmes du monde , et l’un des plus grands poëtes d’alors , le frère Placide, qui avait été couronné par l’empereur Frédéric n. Quant au peuple , il trouvait

dans une pareille institution une sorte d'affranchissement, de garantie, et il échappait, par son caractère de moine, à la condition de vilain. Il n’est point surprenant que les mœurs et la discipline d’une telle multitude se soient promptement altérées. Nous avons rappelé les accusations portées contre eux dès le temps même de saint Bonaventure, moins de cinquante ans après leur fondation. Le déchaînement des grands écrivains du seizième siècle contre les vices des Frati est universel. Machiavel, qui avait approuvé leur institution jusqu’à prétendre quelle avait raniméle christianisme éteint, etqu’elle s’opposait encore à ce qu’il ne pérît par les mauvais exemples des prélats et du clergé, peignait le frère Timothée dans son précieux ouvrage de la Mandragore. L’Arioste et Castiglione semblent injustes et exagérés , lorsqu’ils accusent les Frati de cruauté et des plus énormes crimes. Les faits démontrent que les moines , malgré leurs scandales, n’ont participé à aucune des grandes catastrophes ou persécutions , et à aucun des massacres historiques.

La satire la plus ingénieuse et la plus vraie de la Frateria se trouve peutêtre dans une lettre d’Annibal Caro à un de ses amis, Bernard Spina, seigneur assez libertin , qui avait la fantaisie de se faire frate. On peut regarder cette lettre comme un chef-d’œuvre de goût, de raison et d éloquence. En voici un passage que nous traduisons textuellement (Lettere dissuasorie ix). « Nepouvez-vous être solitaire sans être frère ? Mais quoi ? direz -vous , vous voulez donc que je sois un ermite? — Point. — < Je ne veux de ce titre ni du précédent ; mais je veux faire de vous un homme , et un homme de bien, un véritable ami de Dieu. Pour mériter ce nom inappréciable, retirez-vous dans quelqu’agréa-

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ble villa , avec vos livres , des passetemps honnêtes, des exercices salubres pour le corps, tels que la chasse, la pèche, l’agriculture. Vivez alors dans la paix , mais avec dignité ; dans la religion, mais sans hypocrisie. Eloignez de vous le vulgaire et la foule , mais non point les amis sincères. Rejetez le luxe et non les commodités ; abstenezvous de brigue et d’ambition honteuse, mais non point de celle qui consiste à faire de bonnes actions. Par ce moyen, je pense, votre cœur goûtera de douces consolations ; vous serez bon et saint, sans qu il soit , pour cela, besoin de la robe et du nom de frate! »

L’ermitage de Sainte -Marie -delle- Carceri , au milieu des bois et des rochers , était le lieu de retraite de saint François et de ses compagnons, qui venaient y méditer dans de rustiques cellules. L’église, dont l’origine est incertaine, et que l’on a été jusqu’à croire bâtie par saint François, offre sur le mur un de ces nombreux crucifix parlans du moyen-âge. La grotte ou le lit de saint François, l’oratoire où il avait presque perdu la vue par ses larmes , sont d’autres monumens des travaux et des saintes douleurs de sa pénitence. Al’oratoire, on aplacéle crucifix qu’il portait en voyage, et pendant ses entraînantes prédications. On raconte que le cardinal Peretti , neveu de Sixte-Quint, ayant obtenu ce crucifix, et l’avant fait placer sur un riche autel, la sainte image s’évada de nuit, et retourna au fond de sa grotte pieuse quelle n’a plus quittée.

Je continuai ma route à travers la belle vallée de Pérouse , dont la fertilité est vraiment extraordinaire. Je crois encore respirer la fraîcheur de la campagne dans cet instant où ma plume en retrace faiblement les traits. Le costume et le coloris des groupes épars

sur la route, la coiffure isiaque des femmes , le manteau pastoral des hommes , leurs cages de tourterelles, leurs paniers de fruits brillans s’offrent à ma mémoire comme les vives images que les marchés des peintres flamands laissent dans l’esprit. S’il a jamais existé une contrée créée par la nature pour donner à ceux qui l’habitent les plus douces jouissances qu’elle puisse accorder , cette contrée est l’Italie. C’est ainsi que s’exprime M. Valéry, le guide le plus judicieux et le plus sensible aux impressions du beau que puisse consulter un voyageur en Italie, et à qui je me plais ici à témoigner combien je lui suis particulièrement redevable.

Pérouse , sur une montagne , défendue par une citadelle, jadis habitée par des papes, est un endroit pittoresque , et dont l’aspect convient encore assez à l’ancienne réputation de férocité des habitans. Les fortifications qui entouraient la ville ont été détruites par Paul m, qui fit placer sur le lieu des ruines cette menaçante inscription :

Ad cœrcendam Peruginorum audaciarrii Paulus œdificcivit , « pour réprimer l’audace des Pérugins, etc. ». On sait, en effet, que les habitans de Pérouse, ayant fait la guerre au Saint- Siège en 1392 , furent subjugués ; mais en 1 4 1 6 , las de la domination du pape, ils reprirent les armes, et conduite par le fameux capitaine Forts- Braccio, ils marchèrent à Rome, et furent pendant quelque temps maîtres de cette ville. Pérouse fut reconquise par le pape en 1442.

La vue générale de cette ville ressemble à celle de toutes les cités italiennes trèâ -anciennes , depuis Florence jusqu’à Naples ; une ou deux places , un certain nombre de rues étroites , malpropres , obscures , de

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hauts palais démantelés , des églises innombrables ( Pérouse n’en compte pas moins de cent trois); des couvens tombant en ruines, ou nouvellement restaurés, avec une couche de blanc sur leurs vieilles murailles , et quelques jalousies neuves devant leurs petites fenêtres.

Avant la révolution de 1 78g, Pérouse contenait quarante-huit étabîissemens monastiques des deux sexes, et un nombre d’églises proportionné. Plusieurs des premiers ont été rétablis, et je n’ai visité, parmi les dernières, que celles qui m’avaient été désignées comme renfermant les principaux ouvrages du maître de Raphaël, et les premiers et admirables essais de son élève. Mais presque toutes les églises de la ville ont plus ou moins de tableaux du Pérugin et de son école ; car la pauvreté le rendait aussi laborieux que la nature l’avait fait ingénieux , et l’on conserve à Pérouse une note de lui , par laquelle il demande une légère avance aux moines de Saint-Augustin , dont le chœur et la sacristie sont ornés de ses ouvrages immortels. Il existait en outre, dans Pérouse , un petit édifice où il ne restait pas un pouce carré qui n’eût été couvert par le pinceau du Pérugin , et qui semblait avoir été légué par lui à sa patrie comme un monument de la perfection de son génie et de son dévouement patriotique ; on l’appelait la Loggia ou Collegio del Gambio. Mais ce précieux monument des arts et des usages du quinzième siècle a été privé de quelques morceaux précieux par le traité de Tolentino.

Je ne connais rien de plus touchant, dans les histoires iconographiques, que le récit de Nasari, racontant de quelle manière Raphaël se rendait avec son vieux père à Pérouse , pour aller se placer dans l’école de Piétro Vanucci

ouïe Pérugin. Le départ du bon vieillard avec ce jeune homme plein d’ardeur, dont le beau visage, brûlé du soleil, attire encore les regards au milieu des meilleurs portraits de la galerie Borghèse à Rome; les larmes versées par madonna Sanzio, qui aimait si tendrement ce digne fils , leur arrivée à Pérouse, et la présentation de Raphaël au maître qu’il devait bientôt surpasser ; tout rappelle la simplicité des mœurs de ce temps.

Des nombreuses cités qui se trouvent sous 1 influence spéciale des successeurs de saint Pierre, Pérouse, très-voisine de Rome , est celle qui a le plüs largement participé à leurs bienfaits et à leur intervention depuis la restauration de 1 8 1 4.

Les biens de l’église, à Pérouse, étant échus à l’état pendant la révolution, le pape , à son retour, n’osa point faire son profit de cette disposition révolutionnaire , et son désir de rendre à l’église ce qui lui appartenait, jusqu’à la dernière obole, n’a été retardé dans son exécution que par les remontrances de ses ministres , plus sages et moins consciencieux. Un événement vint cependant déjouer toute cette politique, et Pierre fut littéralement dépouillé pour couvrir Paul. Quand le pape Pie vu était simple bénédictin du petit couvent de la madonna del Noce, il était lié d’amitié avec un religieux du même ordre, remarquable par son zèle et sa piété ; la destinée des deux amis du cloître fut on ne peut pas plus différente. Chiaramonte fut appelé au trône qui , en représentant la majesté divine, s’élève au-dessus de toutes les puissances temporelles. Son ami , fra Périllo , resté fidèle à sa première vocation, se retira dans un ermitage, quand il fut obligé de quilter le monastère. Là , il vécut long-temps dans la retraite, et il

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ne la quitta que par une inspiration du ciel, qui lui commandait de prendre la croix et d'aller prêcher la restauration de 1 église jusque sous les dômes somptueux du Quirinal , où le pêcheur apostolique était réinstallé sur son trône.

Périllo obéit à l’appel, et, se présentant à son ancien ami dans son cabinet pontifical, il l’adjura, avec une voix prophétique et toute l’énergie d’un martyr , de relever l’église abattue , d’abandonner le tentateur qui , sous la forme d’un ministre d’état , fixait toute son attention sur les intérêts temporels. Le pape, ainsi travaillé par le zèle d’un ami et l’éloquence d’un missionnaire inspiré , remit à fra Périllo un bref, una facolta, qui lui donnait le pouvoir de commander la restitution à l’église de tous les biens dont on l’avait spoliée dans le patrimoine de saint Pierre, lui cédant librement Ja part qu’il avait eue dans les dépouilles , et le requérant de rassembler, sous la bannière consacrée de leur commune mère , tous ses fidèles adhérens, dispersés par les forces révolutionnaires. Périllo partit comme un autre Pierre l’ermite. Il prêchait , il menaçait , il sollicitait , il dénonçait ; il fit plus , il saisit des plantations d’oliviers , des vignes , des champs de blés, des bois de châtaigniers ; il ouvrit et remplit des couvens , et chassa des tenanciers laïques des monastères. Pérouse, ainsi que Spoleto , Foligno et les principales villes où sa mission s’étendait, reprirent leur caractère primitif d influence monacale. Les effets de son zèle furent cependant moins miraculeux qu’on ne s’y attendait ; car les paresseux et les vauriens, promptement touchés par cette grâce qui leur offrait une vie aisée et des propriétés , se hâtèrent de remplir les cloîtres , dans des vues qui tendaient plutôt au paradis R.

dans ce monde qu’au bonheur céleste dans l’autre.

Après avoir terminé le grand ouvrage que portait son diplôme , Périllo se présenta encore au Quirinal , appuyé sur ce bâton pastoral qui avait ramené au bercail un si nombreux troupeau. Mais il fut bien long- temps avant de pouvoir pénétrer plus avant; et celui qui avait ouvert les portes du ciel à tant de gens, ne pouvait triompher de la vigilance diplomatique qui lui fermait celle du palais de son maître. Cependant, des cardinaux , plus favorables aux desseins de Périllo qu’à ceux des ministres , lui procurèrent , dit-on , une seconde entrevue avec sa sainteté ; et le cardinal Braschi le conduisit jusqu’au cabinet pontifical, où il fut reçu avec ces consolantes paroles : « Tout ce que tu as fait est bien , bon et fidèle serviteur. » Récompensé seulement par le succès de sa mission , sincère dans son zèle erroné , et désintéressé, comme le sont toujours les hommes persuadés, Périllo quitta le splendide palais de Pie vu, pour retourner à son humble cellule, laissant les abbés et les prieurs qu’il avait enrichis et rétablis dans leurs pouvoirs, jouir de leurs privilèges et de leurs tranquilles loisirs monastiques. Il me gemble voir Fernand-Cor tez enrichissant son pays des résultats de ses admirables découvertes , ouvrant aux Portugais et à l’Espagne une source de trésors plus abondans mille fois que ceux de l’Indus et du Pactole, et allant, après de si glorieux services , mourir ignoré et pauvre dans un coin de sa patrie.

On voit dans la place Grimana une ancienne porte qu’on appelle l’Arc d’Auguste. Nous en avons donné un dessin (PI. 199), pour que le lecteur eût quelqu’idée des antiquités de Pérouse.

La descente de cette ville est si rude

et si perpendiculaire, que les craintes qu’elle fait éprouver aux voyageurs timides ne peuvent être dissipées que par la vue des paysages qui entourent la montagne de chaque côté de cette route tournoyante et périlleuse. Partout s’élèvent des clochers d’églises, des dômes de couvents au milieu de jardins magnifiques, de riches plantations d’oliviers, de vignes abondantes; car comme le dit le proverbe toscan :

Dove abilano i frati, è grassa la terra.

Les moines habitent où la terre est fertile.

En suivant la route qui mène à Cortone, on cotoie pendant assez longtemps le lac de Pérouse, ou plutôt l’ancien lac de Trasymène, dont le nom historique est un des plus beaux fleurons de la couronne militaire d’Annibal. En examinantles localités, on suit très-bien le récit que Polybe et Tite- Live font de celte bataille : « Comptée, dirent -ils fièrement, parmi le petit nombre des défaites du peuple romain » . On peut juger encore comment le consul Flaminius avait fait une étroite et mauvaise retraite le long du lac, et l’on s’attend presque à voir déboucher et s’élancer des montagnes la cavalerie numide pour s’opposer au passage. Le souvenir superstitieux de ce désastre produisit, pourrait-on dire en parodiant 1 historien latin, une des fréquentes déroutes des soldats du pape, battus au même endroit par Laurent de Médicis.

Cortone, une des plus anciennes cités de l’Italie, est admirablement située sur une haute monlaçne. Ses énormes murs cyclopéens sont composés de blocs carrés, unis, sans mortier, comme toutes les constructions de ce genre. L’enceinte de la ville actuelle est exactement la même que celle de la ville antique, et les portes modernes pa-

raissent à la même place que les anciennes.

Sainte-Marguerite et son monastère entouré de cyprès occupent le sommet de la montagne de Cortone. La vue est ravissante: sur la route on aperçoit quelques débris de thermes romains, donnés fréquemment comme un temple de Bacchus. L’église est l’ouvrage de Nicolas et de Jean dePise, dont les noms se lisent sur le clocher. Une vieille fresque pleine d’expression représente la tendre Marguerite, simple villageoise des environs de Cortone, reconnaissant sous un tas de pierres le cadavre de l’homme qu’elle aimait.

Le tombeau de cette sainte au doux souvenir, et dont la pénitence fut depuis si austère, date du treizième siècle. Une couronne d’or ornée de pierreries, et le devant d’argent du tombeau, furent donnés par Pierre de Cortone, lorsqu’il reçut de sa patrie des lettres de noblesse, et le dernier, dit-on, fut sculpté d’après ses dessins.

Dans une vallée, au midi, peu éloignée de la ville, est la belle église de Sainte-Marie delle Grazie , dite del Calcinajo , de la chaux , à cause d’une antique image peinte à l’angle du mur extérieur d’une tannerie, image vénérée, jadis témoin de divers miracles, et particulièrement de celui de ces bœufs qui , en labourant , s’agenouillaient chaque fois qu’ils passaient devant elle.

Tolentino est une assez jolie petite ville , sur la rivière de Chien to. L’église des Augustins est célèbre à cause du sépulcre de saint Nicolas, saint trèsfameux et crand faiseur de miracles.

Tolentino est maintenant remarquable, comme ayant été le théâtre d’un événement provoqué par un faiseur de miracles, non moins extraordinaires que ceux du saint. G’est là que fut

I)E ROME A FERRARE

signé le traité entre Pie vi et Bonaparte, par lequel sa sainteté cédait aux Français, non-seulement l’Apollon du Belvédère et d’autres images idolâtres des païens, mais encore les richesses de la châsse de Lorette, et la toilette de la A ierge, à laquelle tous les souverains de 1 Europe avaient contribué à diverses époques. Le traité de Tolentino a, depuis long-temps, pris sa place parmi les événemens les plus singuliers des temps les plus singuliers que l'histoire ait jamais eus à consigner.

Il faut gravir une colline escarpée pour arriver à Lorette , qui en occupe le sommet. Cette ville, la plus sainte et la plus pauvre de toutes les villes du monde chrétien, est presque entièrement composée de petites boutiques et d’édifices ecclésiastiques : les premières sont exclusivement consacrées à la vente de jouets religieux; chapelets, rosaires de toutes qualités, depuis les grains de bois ou de verre jusqu’aux rangs d’ambre ou d’autres matières précieuses ; crucifix d étain , de. cuivre et d’or , reliquaires et reliques de fleurs et de plumes ; des nez , des yeux, des bras votifs, enfin tous les objets matériels dont la possession rend le ciel favorable, et est offerte au dévot pèlerin et au voyageur curieux.

Les édifices de Lorette sont la Cbiesa délia Santa Casa, et les bâtimens adjacens, occupés par l’évêque, les chanoines, les prêtres , les moines, les pénitenciers et le gouverneur; tous ces bâtimens sont vastes et commodes ; leur ordre est dorique et corinthien, et ils ont été élevés d’après les dessins de Bramante et de Sansovino : la place qu ils décorent est ornée de plus par une belle fontaine.

L’église de Lorette, bâtiment vaste

et imposant , ressemble tellement à plusieurs autres églises déjà citées, par son architecture et ses ornemens, qu’on pourrait s’en épargner la description, même quand elle ne se trouverait pas dans tous les voyages anciens et modernes qui ont été écrits sur l’Italie : je dirai seulement que le trait distinctif de ce bâtiment est son caractère bizantin et son analogie avec les formes architecturales de Venise. La chaumière qu’on voit au-dessous du dôme somptueux de ce temple magnifique, est encore un trait qui lui est particulier, quoique le mauvais goût et la piété mal entendue l’aient privé d’une partie de sa simplicité originale. L’histoire de Yadorabile Albergo est inscrite sur les murs de l’église dans presque toutes les langues connues ; et une nouvelle édition en a été dernièrement publiée dans un petit volume qui se vend à Lorette même, pour prouver que cette maison est la même dans laquelle « la vierge Marie est née ; maison qui se trouvait dans une des rues de Nazareth où le Christ a demeuré, et qui, après une longue suite d’années, a été transportée par les anges à Lorette, pour devenir le plus bel ornement de l’Italie. »

La santissima casa di Nazaretta , placée au milieu de l’église, n’a pas plus de douze pieds de hauteur et vingtcinq environ de largeur. L’extérieur est incrusté de marbre travaillé en basreliefs , et orné de colonnes corinthiennes, et de statues de prophètes, et de sibylles, groupes des plus hétérogènes, et non moins mal assortis qu’une alliance entre les muses et les martyrs. Les portes sont en bronze, et des lampes d’argent brillent en dedans et en dehors de la Santa Casa. Dans le centre est îç maître-autel, tellement éclatant d’or

et de pierres précieuses , que , lorsque le prêtre officie , on croirait plutôt voir un grand-prêtre de Plutus qu’un ministre du dieu pauvre et modeste.

Derrière le grand autel est un espace qui parut à mes yeux éblouis, entièrement couvert d’or , si toutefois les lueurs brillantes des lampes ne m’ont pas trompé. Là , dans une niche où la Vierge elle-même l’a placée, on voit la miraculeuse statue. Il est évident que la sculpture n’avait pas fait de grands progrès à Nazareth dans le temps où cette figure , en bois de cèdre , a été taillée , quoiqu’on prétende que saint Luc en est l’auteur.

La couronne que portait anciennement la madonna était un présent de Louis xiii : c’était l’accomplissement d’un vœu fait à la Vierge , par ce prince pieux en cas qu’elle lui accordât un fils ; et Louis xiv a été ainsi acheté au ciel par son père , pour le prix de trois mille trois cents diamans , qui est le nombre de pierres contenues dans la couronne. Cependant la couronne et tous les joyaux qui n’avaient pas été préalablement enlevés ont disparu à l’époque du traité de Tolentino ; et les Français, ayant pris comme objet de curiosité la statue elle-même , ils la rendirent en 1801 , sur les instances du pape , qui la garda six mois , puis la renvoya à Lorette, où elle demeura dansle sanctuaire .

Au reste, nous avons recueilli sur cet enlèvement de la madonna de Lorette des détails tout-à-fait nouveaux, et que le lecteur lira sans doute avec plaisir. À propos de ses opérations contre le Piémont, voici l’instruction que Bonaparte, en 1796, avait reçu du directoire •. « Gênes ne doit pas être éloignée de Lorette de plus de quarantecinq lieues (observez qu’il y en a cent cinquante ) , ne pourrait-on pas enlever la Casa Santa et les trésors que la superti-

tion y entasse depuis quinze cents ans?

On les évalue à dix mil lions sterling. Dix mille hommes, secrètement envoyés, adroitement conduits, viendraient à bout de cette entreprise avec la plus grande' facilité. Il reste une difficulté; la route n’est pas directe , et il faut passer par l’Apennin. Cependant, avec de l’audace, non dans l’execution qui en exige peu ou point , mais dans le projet, vous lerez une opération financière la plus admirable , et qui ne fera tort qu’à quelques moines. Dix mille hommes suffisent pour cette entreprise ; leur marche inconnue assure le succès ; au besoin l’ai’mée les secondera. »

Le directoire, en écrivant cette lettre dictée par la cupidité , et qui contient autant d’absurdités que de phrases, n’avait pas songé combien il était inopportun de proposer à Bonaparte une expédition au cœur de l’Italie et le sacrifice du tiers de l’armée , quand il se trouvait en deçà des frontières du Piémont.

Dix mois après, le 10 février 1797 , lorsque la possession de la Péninsule fut assurée par la prisé de Mantoue , la Casa Santa se trouva au pouvoir des Français, et le général Victor occupa Lorette. Le Vatican avait prudemment fait enlever le trésor de cette église, enrichie depuis si long-temps par les libéralités du monde chrétien. Il avait cependant laissé la statue , la vierge des miracles, celle à qui appartenaient ces trésors et cette maison sainte.

Bonaparte trouva piquant d’envoyer au directoire la statue de bois, simple et inutile trophée dont son avidité fiscale dut être peu satisfaite.

En descendant la hauteur sur laquelle Lorette est située , pour aller à l’ancienne ville d’Ancône, les montagnes s’inclinent graduellement vers l’Adriatique, qu’on voit, du haut d’une

DE ROME A FERRARE

île ces collines, se déployer majestueusement. Des cotes sablonneuses et unies succèdent au site montagneux. Le voyageur qui désire voir Ancône, capitale de la Marca , doit retourner quelque peu sur ses pas; le môle et lare de triomphe de Trajan sont les objets qui méritent le plus d’être examinés (PI. 200); car cette ville, d’un aspect assez imposant , vue de loin , du côté de la mer ou du côté de la terre , est dans l'intérieur une des plus tristes et des plus pauvres de celles qui portent ce nom en Italie , même la grande rue ne peut admettre deux voitures.

La route d'Ancône à Sinigaglia longe la côte de l’Adriatique. D un côté la mer tranquille réfléchissait le bleu foncé du ciel ; de l’autre , des collines s’élevaient doucement, couvertes d’une verdure printannière. On voyait çà et là quelques bâtimens démantelés , habités par des pêcheurs qui tendaient leurs filets ou lançaient leurs barques ; mais la côte est en général dépeuplée et inculte jusqu’aux faubourgs de Sinigaglia.

Cette ville, de second ordre, a un air de gaîté et d’arrangement rares dans les grandes cités d’Italie ; elle est petite , mais florissante et agréable. Un commerce de blé , de chanvre et de soie soutient ses habitans ; mais sa principale source d’opulence est une foire où l’on vend toutes sortes de marchandises pour la consommation intérieure de cette partie de l’Italie , et qui attire des marchands de presque toutes les villes commerciales de l’Europe. Cette ville, comme celle d’Ancône, faisait partie du dernier royaume d’Italie, et les habitans se plaignent amèrement de la chute du commerce depuis la restauration.

La route continue le long de la mer; la campagne est quelquefois sauvage ,

mais généralement admirable par la beauté des rives qu’ombragent les riantes collines des Apennins. Fano , quoique partiellement ruinée et négligée , quand on la voit éclairée par un soleil brillant au bord des vagues bleues de sa rivière classique ( le Metauro , site de la défaite d’Annibal par les consuls Livius, Salviator et Claudius Néron) , avec ses fontaines dégradées, ses statues et son arc de triomphe brisés, réalise presque l’image d’une ancienne cité italienne, et dédommage le voyageur qui prend la peine de descendre de voiture pour visiter de près ses monumens et ses ruines. Fano a été autrefois célèbre par son superbe théâtre, estimé, pendant un temps, le plus beau de l’Italie.

A une poste de Fano, entre la mer et les riches coteaux qui bordent ses rives, s’élève Pesaro, une des plus anciennes villes de l’Urbinato. Dans l’an v de la république française, cette cité a été le quartier général de l’armée d’Italie, et la résidence de Bonaparte et de son état major. Pesaro a d’ailleurs contribué pour sa part à la somme des talens nationaux : elle a produit Rossini.

Au sortir de Pesaro , on commence à s’éloigner de la mer, et l’on suit une belle route garnie de mûriers blancs, jusqu’à ce que l’on atteigne jRùnini (PL 201). Cette ville, riche en souvenirs historiques et poétiques, depuis le Dante jusqu’à Pellico; ce siège de la domination féodale de ces fiers et braves condottieri, les Malatesti,...

porte toutes les marques de sa grande antiquité, et de son importance militaire sous les Romains et dans le moyenâge. Les deux routes consulaires , Emilienne et Flaminienne, se terminent à ses portes. L’arc de triomphe d’Auguste, qui orne la porte Romaine , et le

pont de marbre aclievë par Tibère, monumens d’un grand intérêt classique , sont entourés des preuves du pouvoir et de la richesse des chefs féodaux qui ont succédé en Italie aux dictateurs et aux empereurs.

Les Malatesti , seigneurs de Rimini , étaient des souverains actifs et rein uans. Quand ils n’étaient pas occupés au dehors à guerroyer et à spolier , ils bâtissaient et faisaient des améliorations au dedans ; et les nombreuses églises et fabriques en marbre d’Istrie, ruinées ou conservées , qui bordent les rues longues et étroites de Rimini, ont presque toutes été construites par eux. Le beau et ancien château de Rimini , à l’aspect romantique , meme en dépit de la caserne papale qu’on y a. établie, n’est point la demeure où la Francesca du Dante passa il tempo dei dolci sospiri. Ce n’est point le site de ce drame , peint avec un cbarme qui laisse bien loin en arrière les pages éloquentes de Goethe et de Rousseau , et toute leur magie sentimentale. La voluptueuse délicatesse avec laquelle le Dante a peint dans un court épisode les amours de Francesca da Rimini et de Paolo dei Malatesti, a été souvent imitée, mais jamais égalée, et encore moins surpassée.

A dix milles de la courtoise cité de Rimini , s’élève un rocher hardi , blanc et perpendiculaire. Il était anciennement désigné par le terme classique de mont Titan, nom commun à tous les lieux élevés, à cause de la guerre des Titans, qui trouvèrent une tour de Babel sur toutes les hauteurs d’où ils voulurent défier le pouvoir de Jupiter. Ce mont Titan est maintenant le site de la seule république existant encore en Italie, et dont nous parlerons bientôt.

La route de Rimini à Ravenne est une des plus belles qui se puissent voir. On passe successivement Bordonchio , la Torre di Bellaria, puis on traverse le Fiumosino et le Pisatello sur deux ponts qui ne sont pas loin du confluent ou de la réunion de ces rivières. Le Pisatello est celle qu’on croit être le Rubicon immortalisé par César. On se souvient de la belle pensée que le passage du Rubicon inspira à Lucain.

... Ut ventum est parvi Rubiconis ad undas ,

Ingens visa duci patriæ trepidantis imago.

Dès que l’on atteignit les rives du Rubicon , cette faible rivière , l'image gigantesque de la patrie en deuil, apparut au général.

César s’arrêta un moment près de ce paivus Rubicon: le traverser, c’était lever l’étendard de la guerre civile ; dans ce moment le sort de l’univers fut mis en balance avec l’ambition de César : celle-ci l’emporta ; César passa, dit Plutarque, semblable à un homme qui s’enveloppe la tête et les yeux pour ne pas voir l’abîme où il va se précipiter.

Après avoir passé Cervia, on cotoie un bois de pins, cl’un demi-mille de longueur, et l’on traverse le Savio sur un pont de bois. On trouve à Classe l’église des Camaldules, appelée Saint- Apollinaire de Classe di Fuora : elle fut rebâtie par l’empereur Justinien ; c’est le seul reste d’une ville qui était encore importante du temps de Charlemagne, mais qui n’est, pour ainsi dire aujourd’hui , qu’un faubourg de Ravenne. On y remarque les vestiges d’un ancien port que la mer a abandonné.

Ravenne est une ville ancienne et célèbre, qui contient quatorze mille âmes ; mais comme cette cité est fort grande, elle paraît déserte. C’est là que réside le cardinal légat de la Romagne,

DE ROME A EERRARE.

une des grandes provinces de l'état ecclésiastique. Strabon prétend que Ravenne fut fondée par des Thessaliens, qui envoyèrent, comme beaucoup d autres peuples de la Grèce , des colonies sur les côtes de l’Adriatique, ainsi que sur celles de la mer de Toscane. Les Sabins l’occupèrent ensuite , comme le dit Pline en parlant de la huitième région de l’Italie. Les Gaulois Boïens , qui s’étaient établis sur le Pô six cents ans avant Jésus-Christ , du côté de Parme et de Modène, pénétrèrent ensuite jusqu’à la mer et se rendirent maîtres de Ravenne; mais ils furent chassés quatre cents ans plus tard. Paul-Émile gagna sur eux une bataille où il y eut quatre mille Gaulois de tués. La république dut son salut à cette victoire , car ils marchaient droit à Rome, et ils avaient fait vœu de ne quitter leurs baudriers que lorsqu’ils seraient sur le Capitole.

Ravenne était à l’embouchure d’un vaste port, où l’empereur Auguste avait placé les flottes de la mer Adriatique. Tibère , Trajan , Théodoric , s’occupèrent à fortifier et à embellir Ravenne. Odoacre , roi des Hérules , sorti de la Hongrie , ayant conquis presque toute l'Italie l’an 496 5 fixa d’abord sa résidence à Ravenne ; mais il fut pris et tué par Théodoric , roi des Ostros-oths. Ce .prince, qui aimait et connaissait les arts , se plut à orner Ravenne. Il fit rebâtir, avec une magnificence royale, les aquéducs construits autrefois par Trajan, et le tombeau de Théodoric est encore un des ornemens de la ville que ses soins ont tellement embellie (PL 20 3).

Sous le règne de Witigès, Bélisaire, général des troupes de Justinien , fit le siège de Ravenne, et y entra en 53q sans commettre aucun désordre. Le gouverneur, nommé Longin , que Jus-

tin 11 envoya pour commander en Italie et succéder à Narsès en 568 , choisit Ravenne plutôt que Rome pour le siège de son gouvernement. Il la fit fortifier pour mieux s’opposer aux efforts des Lombards ; il prit le nom d’Exarque, et donna naissance à l’Exarchat de Ravenne, appelé aussi Décapole, qui comprenait dix autres cités des environs.

Cet Exarchat finit en 773, à l’arrivée de Charlemagne, qui donna cette ville au Saint-Siège : on prétend même que Luitprand, roi des Lombards, en 728, et Pépin, l’an 755, en avaient déjà fait la donation au pape.

Lorsque sous les successeurs de Charlemagne l’empire se subdivisa en une foule de républiques et de principautés particulières , Ravenne put jouir de sa liberté. Elle fut soumise ensuite aux Bolonais. Les Traversara, et ensuite les Polenta s’en rendirent maîtres. En i44°, les Vénitiens s’en emparèrent; mais la bataille d’Agnadel, que Louis xii gagna le i4 mai i5og, à sept lieues de Milan , procura au pape la restitution de Ravenne qui est demeurée au Saint- Siège.

Pour compléter par un touchant souvenir ces faits historiques sur Ravenne , ajoutons que le jour de Pâques, ii avril 1 5 1 2 , Gaston de Foix, duc deNemours, défit, dans les environs de cette ville, les troupes des Espagnols, des Vénitiens, des Anglais et des Suisses, à l’âge de vingt-trois ans, et mourut dans le combat. Bayard fut inconsolable de n’avoir pas vengé son ami sur lesEspagnols qu’il avait vus passer, sans savoir que Gaston venait de périr par leurs mains.

Ravenne, qui possédait autrefois le plus beau port de l’Adriatique , est actuellement à deux lieues et demie de la mer; mais on ne peut avoir aucun doute sur la position de l’ancienne

L1TALIE.

ville, que les monumens encore subsistans nous indiquent assez : on reconnaît la situation du phare destiné à éclairer la route des vaisseaux , et même de la belle porte de marbre ou porta aurea , qu’on dit avoir été bâtie par Tibère ou par Claude, mais qui a été détruite : on voit aussi les restes de l’ancien palais de Théodoric.

Ravenne possède une belle cathédrale et plusieurs églises ou couvens , parmi lesquels nous citerons Saint- Vital , occupé par des bénédictins (PL 202). Ce magnifique monument de l’architecture bysantine , dans toute sa pureté, a été construit par l’empereur Justinien , à l imitation de Sainte- Sophie, et a servi lui -même de modèle pour le dôme d’Aix-la-Chapelle , bâti par les ordres de Charlemagne.

Une belle mosaïque du chœur représente la cour de Justinien; c’est un des plus curieux morceaux de l’art.

«Telle est sa parfaite conservation, dit M. Valéry, que les figures , comme toutes celles de ce genre qui existent à Ravenne, sont véritablement vivantes : les traits de Théodora, de cette comédienne, passée d’un trône de théâtre sur le trône du monde, ont encore un certain air lascif qui rappelle ses longues prostitutions. » ,

Saint- Apolinaire est un imposant édifice, soutenu par vingt-quatre colonnes d’un seul morceau de marbre grec dont les veinures sont transversales, ce qui suppose au bloc d’où on les a tirées une grandeur démesurée.

Sainte-Marie de la Rotonde fut le Tombeau de Tliéodoric , le premier roi des Goths en Italie, conquérant, législateur, ami des sciences et des arts.

C’est lui qui fit construire ce monument, imitation des mausolées d’Adrien et d’Auguste, et dont la solidité

est remarquable. Son énorme coupole est d’une seule pierre de cent pieds de circonférence. (PI. 2o3).

Ravenne se glorifie aussi de posséder les cendres du Dante; de même que Rome prétend à l’honneur d’avoir celles du Tasse ; Arqua , celles de Pétrarque ; Ferrare , celles de l’Arioste ; Certaldo, celles de Bocace ; Venise, celles de l’Arétin. Le célèbre Dante Alighieri était né à Florence en 1265, il mourut, à Ravenne en 1821 . Son tombeau est situé dans une petite rue , tout près du cloître des franciscains. Le cardinal Gonzague, légat en 1784? l’a décoré d’un monument (PI. 2o3).

On peut dire que Ra renne est, après Rome, la ville d Italie la plus riche en marbres précieux^ en effet, elle éclipsa un jour la patrie des Césars et rivalisa même avec Constantinople.

En sortant de Ravenne j’aperçus les premiers arbres de la forêt qui avoisine la ville. Cette vue me rappela une histoire fort connue, dont Sixte-Quint fut le héros. Des brigands infestaient toute la contrée, et notamment la forêt de Ravenne. Il imagina un stratagème ingénieux, mais perfide, pour se défaire de ces hôtes incommodes. Il se déguisa en paysan , et poussa au travers de la forêt un âne chargé de comestibles qu’il avait l’air de conduire. C’eût été sans doute un curieux spectacle que de voir le successeur de saint Pierre , le chef de la chrétienté , le prince du royaume spirituel, dans un costume misérable, faire lui-même la guerre aux malfaiteurs de son royaume , comme un simple employé de la police. Les voleurs accoururent, s’emparèrent de l’âne et des provisions , et laissèrent le vieillard. Sixte- Quint se vit préférer un âne ! mais il s’en consola , car il avait triomphé de ses ennemis. Les comestibles étaient empoisonnés. Nous donnons cette anec-

DE ROME A FERRARE

dote comme nous l’avons reçue, sans juger sa véracité.

Pour nous rendre à Bologne , le but de notre vovage , nous sommes obligés de revenir un peu sur nos pas , vers Rimini , et là nous nous écarterons de notre route directe pour aller visiter la république de Saint-Marin . Le fondateur , le législateur de cet état fut un maçon, ermite, venu de la Dalmatie , et retiré sur le mont Titan, afin de se soustraire à la persécution de l’empereur Dioclétien. L’asile qu’il se creusa dans le rocher de Saint-Marin , selon la tradition , n'est , il faut l’avouer, qu’un escalier conduisant à d’anciennes catacombes. On montre encore aujourd’hui sa statue placée sur un autel. On commença la construction d’une église en

1827; mais ce temple, en pierre de taille, parut trop splendide et trop cher pour un si petit état : il n’était point terminé en i83o.

Depuis plusieurs siècles, la liberté de Saint-Marin a obtenu le titre précieux de liberté perpétuelle, qui semble devoir être justifié. Le voisinage des Malatesti , superbes seigneurs de Rimini , put être jadis menaçant pour elle : Albéroni , légat de Romagne , intrigua dans le siècle dernier pour la détruire; mais de nos jours elle a été généreusement défendue par un des meilleurs citoyens de cette république , Antoine Onofri , qui mérita de son vivant le surnom de père de la patrie , que j’ai vu inscrit sur son tombeau.

L’étendue de la république de Saint- Marin est de dix-sept milles carrés ; la population de quatre mille habitans , dont six cents pour la capitale ; les revenus de l’état s’élèvent à environ trente mille livres : l’armée est de quarante hommes. Trois forts composent toute sa défense. Dans le plus R.

élevé des trois , quatre petits canons fondus en 1824, selon l’inscription, et à peu près du calibre de la petite artillerie de nos grandes chaloupes, semblent en proportion de la grandeur de la république.

Un sénat, composé de soixante membres, et deux capitaines pour le pouvoir exécutif, gouvernent l’état de Saint- Marin.

Au reste, cette république, qui tient du prodige, n’a retiré que peu de fruits de sa liberté dans les temps modernes.

Les mendians abondent dans les rues ; la ville n’olïre ni académie ni imprimerie; quelques règlemens d’agriculture et un recueil de lois forment à peu près toute sa bibliothèque.

La vue de Saint-Marin est des plus étendues , des plus extraordinaires , et mériterait seule le voyage : d’un côté on découvre le golfe formé par l’Adriatique près de Rimini , les flots resplendissant et unis de cette mer, et parde là, quand le ciel est sans vapeur , les côtes escarpées de la Dalmatie ; du côté opposé, on plonge sur toute la chaîne de l’Apennin, dont les cimes variées, confuses, inégales, présentent d’autres espèces de flots, et comme un océan de montagnes. (PI 207).

Imola se trouvant sur les confins des légations de la Romagne et du Bolonais , je fus long-temps arrêté pour la révision de mes passe-ports, et ce délai me parut d’autant plus pénible que j’étais plus impatient de gagner Bologne, où j’arrivai enfin en traversant des campagnes si belles et si prospères, qu’elles préparaient parfaitement mon esprit au spectacle de cette cité vaste et populeuse.

Bologne, connue dans l’antiquité, d’abord sous le nom de Felsina, puis sous celui de Boïona, qu elle dut aux Boii qui s’en rendirent maîtres , est

située sur les bords du Reno, dans une délicieuse plaine, aux pieds des Apennins. Possédée par les Romains depuis l'an 653 , elle devint le théâtre des guerres civiles qui déchirèrent alors l’empire, et ne dut sa conservation qu a Auguste. Ce dernier la fît rebâtir presque entièrement après la bataille d’Actium. Depuis ce temps jusqu a nos jours, Bologne n’a cessé d’être une des cités les plus considérables de l’Italie. C’est aujourd’hui la seconde ville des états romains.

Favorisée par un climat tempéré et salubre , renfermant des édifices et des tableaux d’une grande célébrité , cette ville, opulente et commerciale, attire les voyageurs de toute l’Europe. Parmi les édifices, celui qui frappe d’abord l’étranger est la tour appelée torre degli Asmelli , bâtie au milieu de la ville, et visible à une immense distance. Ce monument a trois cents pieds d’élévation ; son inclinaison est de trois pieds et demi environ. Non loin de là s’élève la tour de Garisenda d’une élévation bien moins considérable , mais dont la déviation est si extraordinaire qu’on aperçoit à peine celle de la torre degli Asinelli (PI. 204 ). [L’opinion générale est que l’inclinaison de ces deux monumens provient de la nature du terrain, affaissé probablement par un tremblement de terre.

Cet événement a dû arriver avant que le Dante n’écrivît son immense trilogie , puisque nous voyons le poète , dans une de ses images les plus pittoresques , comparer Antée qui se baisse à la Garisenda.

Quai pare a riguardare la caritenda

Sitto ’l chinato quand un nuvol vada

Sovr’essasi, ch’ella in contrario penda

Tal parve Anteo.

La cathédrale, qui rappelle les plus

belles églises de Rome , renferme le dernier ouvrage de Louis Carrache, belle peinture à fresque, représentant l’Annonciation. L’église de Saint-Pierre , édifice d’une architëcture noble , contient également une fresque de ce grand peintre. Celle de San-Petronio, bâtie en 4^2 e t restaurée en 1890, mérite de fixer l’attention par sa haute antiquité. Charïes-Quint y fut sacré par Clément vu , et c’est dans cet édifice qu’on voit la fameuse méridienne de Cassini , dont le gnomon a quatrevingt-trois pieds de hauteur ; ouvrage considéré comme le plus parfait qui existe en ce genre.

Le palais , connu sous le nom de lo Studio , a été bâti sur les dessins de Vignola. C’est là qu’est la célèbre université , dont la fondation est attribuée, par les uns à Théodose 11 , et par d’autres, à la comtesse Mathilde, qui vivait à une époque bien postérieure. Cet établissement, autrefois si florissant, et où le droit romain fut professé avant toutes les autres universités d’Europe, est malheureusement déchu de sa grandeur primitive. On y cherche en vain les six mille étudians et les soixantedouze professeurs qu’elle renfermait dans son sein ; toutefois elle occupe encore un rang distingué par les corps enseignans ; la médecine surtout y est professée d’une manière brillante.

J’y voudrais voir l’image de Properzia di Remi, cette Sapho bolonaise , peintre , sculpteur , musicienne et graveur , qui mourut d’amour au moment même où le pape, sur le bruit de sa gloire , l’envoyait chercher et voulait l’emmener à Rome après avoir couronné Charles v. Un bas-relief, son chef-d’œuvre , représente la Chasteté de Joseph; on sent que l’artiste a voulu y peindre ses propres infortunes.

DE ROME A FERRA RE

L'antiquaire et l’artiste trouvent encore dans le palais degli Studii des objets dignes de leur admiration. Un Hercule en bronze d’un très-beau style, un cabinet d histoire naturelle , une grande collection d antiquités , une belle suite de préparations en cire destinées à exposer les principes de 1 obstétrique.

La sralerie de tableaux de l’ Academia delle Belle A ni ne renferme pas beaucoup d ouvrages ; mais le petit nombre qu on y trouve est extrêmement remarquable.

Les morceaux les plus précieux, à mon sens, ce sont les tableaux du Guide, particulièrement sa Madonna délia Pietà , où l'artiste a habilement introduit tous les saints patrons de Bologne; c’est un véritable chef-d’œuvre.

Il ne faut pas oublier toutefois la célèbre sainte Cécile de Raphaël, ainsi que le martyre de saint Agnès et la Madonne au Rosaire, de Dominiquin.

Dans une chapelle de l’église del Santissimo Salvatore , on voit le tombeau de Guerchin , enseveli avec son frère, qu’il avait tant aimé ; mais sans le cicérone on ne remarquerait pas la tombe trop modeste de ce grand artiste , car aucune inscription n indique sa sépulture. L’église Saint-Dominique est peutêtre la plus riche de tout Bologne , en monumens et en tableaux. Sur le tombeau du saint on remarque deux statues de Michel- Ange dans son meilleur style. Les has-reliefs sont de Nicolas de Pise, qui , le premier , s’élança dans la carrière dans laquelle il a été dépassé de si loin par le géant de Florence. C’est dans la chapelle du Rosaire que se trouve le tombeau du Guide et de sa chère Sirani. On s’arrête avec attendrissement devant ce dernier séjour du génie et de la beauté , et dans lequel cette femme

célèbre descendit si jeune et d’une manière si tragique.

Dans une des chapelles de l’église Sainte-Catherine , on m’a montré une cruche de marbre qui aurait servi aux noces de Cana, et que Ton doit à un général des Servîtes, envoyé près du soudan d’Egypte en 1359. Le palais du podestat fut jadis la prison du roi Enzius : beau , jeune, brave , poëte , aimé dans les fers par une tendre Bolonaise, qui, sous divers déguisemens , venait le visiter. Enzius , autre prince infortuné comme Gonradin , de l’héroïque et romanesque maison de Souahe, est encore populaire à Bologne. La grande salle est appelée sala d’Enzio ; sa destination a singulièrement varié : en i4io, le conclave s’y tint pour l’élection du pape Jean xii ; elle devint salle de spectacle dans le dernier siècle; elle était, en 1826 , un jeu de ballon, et lorsque je la parcourus en 1828, dit M. Valéry, qui nous a servi de guide pour visiter Bologne, elle servait d’atelier aux peintres de décorations de l’Opéra.

Bologne contient des palais d’une architecture noble et imposante ; mais les portiques à arcades qui régnent le long des rues , leur donnent un aspect sombre et triste. Ces portiques, assez communs en Italie, surtout dans cette partie, furent imaginés avant que l’on eût l’usage des carosses et ont bien perdu de leur utilité, ils ont néanmoins l’avantage de préserver des rayons solaires ( lrOJ. PI. 2o4~2o5).

Cette ville a, comme Venise, des maisons non moins illustres que ses palais, telles sont la casa Rossini et la casa. Martinetti. La maison deRossini vabien à Bologne , ville amie des arts et la plus musicale de l’Italie. Cette maison était remplie d’inscriptions et d’emblèmes exagérés en l’honneur de Rossini, in; traduits à son insu par l’architecte ,

et que l’artiste fit disparaître à son retour.

Rien ne saurait rendre l’efiet de l’église delaMadonna di San-Luca, située à une lieue de la ville, au sommet delà montagne de la Guardia. Qu’on se représente un portique de trois milles de longueur, éclairé par six cent quatrevingt-dix arcades, et s’élevant par cinqcent quatorze marches sur les flancs de la montagne pour conduire le pieux voyageur à l’abri du soleil ou de la pluie, depuis la sortie de la ville jusqu’au temple delà Madonne. Cette route singulière, dont l’un des côtés est formé par un long mur, et l’autre par les arcades, d’où l’œil peut apercevoir, comme par autant de vastes fenêtres , tout le paysage qui s’étend à perte de vue dans la vallée , a été construite, en moins d’un siècle, aux frais des Bolonais, soit avec le produit des aumônes, soit avec les offrandes des étrangers.

Chaque partie de l’édifice , chaque arcade séparée, a donc été une fondation spéciale, et comme chacun des donateurs avait le privilège de placer contre le mur, en face de l’arcade bâtie à ses frais , son nom enchâssé dans un petit médaillon, autant de fois qu’il avait fait élever d’arcades, il en résulte une véritable galerie historique , où la satisfaction de l’amour-propre et de la vanité a autant de part que la bienfaisance.

La structure du temple a quelque analogie avec celle de la Superga , près de Turin. C’est là que les âmes pieuses vontadorer la véritablemadonne, peinte sur bois par Saint-Luc. Du reste , la Vierge est la divinité par excellence en Italie. Mais, comme l’abus est toujours voisin de l’institution , on voit que cette prédilection dégénère quelquefois en profanation. On est trop souvent choqué de voir des chefs-d’œuvre défi-

gurés par des colifichets du goût le plus détestable. Ce sont des colliers de perles fines, de véritables couronnes, et même des boucles d’oreilles, que le zèle des dévots cloue ou accroche à ces tableaux, au risque d’endommager les peintures les plus précieuses. Ces ornemens d’ailleurs, malgré leur grande valeur , font l’effet d’oripeaux.

Le théâtre de Bologne est l’un des plus vastes de l’Italie, et les promenades, particulièrement celle dite de la Montagnola , sont agréables. Les portes de Ferrare et de Modène sont dignes d’attention, en ce qu’on trouve dans leurs environs les vestiges des bains de Marius et d’un temple d’Isis.

Mais un des lieux intéressans est sans contredit le cimetière fondé par Napoléon en 1801. Quoique ce monument ne remonte pas à plus de trentecinq ans , il a déjà l’aspect et le caractère d’un monument plus ancien, et il peut être regardé comme le vrai modèle d’un cimetière de grande ville. C’est une vaste enceinte à la quelle s’adossent de hautes arcades à jour, qui forment un péristyle sous lequel les mausolées sont rangés par ordre.

A côté du terrain destiné à l’inhumation des classes inférieures, on voit une longue suite de tombes parmi lesquelles se trouve celle de la famille Caprara.

Une enceinte est réservée aux protestans et aux juifs; les suicidés mêmes y trouvent un dernier asile.

Dans une belle cour d’attente, qui précède l’asile des morts, on a pratiqué des remises et des écuries pour les voitures et les chevaux des visiteurs, et pour ceux des cérémonies funèbres.

La tendance libérale des habitans de Bologne est, du reste, le résultat naturel de leurs fréquens rapportsavec les étrangers; on trouve encore dans leurs mœurs quelque chose de la vieille

DE ROME A FERRARE

devise, Libertas , que I on voit encore inscrite sur les monumens de la ville ; l’esprit mercantile qui les distingue, émousse d’ailleurs bien des préjugés.

En somme, la population de Bologne s’est toujours distinguée par son industrie, l'urbanité de ses manières, et par un enthousiasme ardent pour les beauxarts. Aussi depuis la renaissance at-elle produit des hommes illustres dans tous les genres. Elle est le berceau du Guide, du Dominiquin, de l’Albane, des trois Carracheet de Benoît xiv. Puisque nous avons cité les noms des chefs de l’école bolonaise , qu’il nous soit permis de retracer succinctement la vie de ceux à qui elle doit sa principale illustration.

Annibal Carrache , qui naquit à Bologne en t56o, Augustin, son frère , et Louis , son cousin , doivent être considérés comme les fondateurs de la célèbre école bolonaise. Augustin et Anni-

bal étaient fils d’un tailleur; tous deux, s élevant au-dessus de leur condition, dirigèrent leur talent naissant vers l’étude des beaux-arts. Mais Augustin s’appliqua davantage aux mathématiques, à la poésie et à la musique. Les deux frères étaient d’un tempérament bien différent ; la finesse et l’observation formaient les traits distinctifs et l’esprit d’Augustin , comme l’audace et l'impétuosité caractérisaient Annibal. Deux génies , de tendances si diverses , ne pouvaient sympathiser ensemble ; les deux frères furent ennemis.

C est alors que leur cousin Louis , plus âgé qu’eux , doué d’un esprit plus sage, appréciateur judicieux de leurs talens, chercha tous les moyens de les réunir , pour les faire profiter de ses conseils. Annibal ayant eu l’occasion de voyager en Lombardie et dans les états de Venise , enchanté des grâces suaves du Corrège et du brillant coloris des Véni- R.

tiens, parvint, sous l’influence de ces grands maîtres, à améliorer sa première manière. Enfin l’amour des arts triompha de la malheureuse antipathie qui séparait Augustin et Annibal, et l’école bolonaise prit naissance sous le titre primitif d’Académie des Carrache. Leurs talens rivalisèrent tant qu’ils vécurent, mais nous sommes de l’avis de Lanzi , qui accorde la préférence à Annibal, quoique Louis fut doué d’un esprit supérieur pour l’enseignement , et Augustin d’un génie plus élevé.

Appelé à Rome pour peindre ces étonnantes fresques du palais Farnèse , Annibal , plus que tout autre , releva son art à ce degré sublime, qu’il avait atteint sous le pontificat de Léon x , sans s’éloigner de la nature, ainsi que les élèves du chevalier d’Arpino, et sans la suivre servilement comme ceux du Caravage , extrêmes dans lesquels tombèrent trop fréquemment les artistes du dix-septième siècle. Le Dominiquin, le Guide , Lanfranc et l’Albane puisèrent à cette école les judicieux principes d’un art qui menaçait d’être envahi par l’ignorance et le goût dépravé ; tels sont les successeurs qu’Annibal laissa , lorsqu’en 1609 l’envie de Bélisaire Correnzio abrégea, parle poison, une vie qui promettait d’être si bien remplie:

il n’avait que quarante-trois ans.

Dominique Zampieri , dit le Dominiquin , fut certainement l’élève le plus complet de l’école deslCarrache et le plus grand peintre de son temps. S’il ne parvint pas au rang suprême de la peinture , il faut l’attribuer aux vices de l’époque; car les légers défauts que l’on observe dans sa manière, tel par exemple que l’abus de Svolazzi , et le gonflement des draperies étaient un des goûts dépravés qui commençait à infecter la peinture. Le Dominiquin enrichit Rome et Naples des plus belles

peintures à lu fresque ou à l’huile, ainsi qu’on peut l’observer à Santa-Andrea délia valle à Grotta Ferrata et à Saint- Janvier , ouvrages qui démontrent la facilité, la promptitude de son imagination, la correction et la richesse de son pinceau, et qui, dans l’opinion des plus sages appréciateurs des beaux-arts , le mettent à la tête de tous ses contemporains. 11 naquit à Bologne en i58i, et mourut à Naples en i6/fi , victime encore, comme son maître, de la jalousie des peintres de son pays, et terminant une existence dont les chagrins avaient rempli la plus grande partie.

Si les malheurs du Dominiquin font maudire la fortune qui se trouva sans cesse contraire à un si beau génie, d’un autre côté , en considérant les larges dons de cette capricieuse déesse gaspillés et rendus infructueux par la vie si désordonnée du Guide , nous sommes forcé , malgré nous , de convenir, avec Tacite, qu’il est plus facile de supporter les malheurs en conservant la pureté de l’âme que la prospérité qui ne fait que la corrompre, tandis que la mauvaise fortune accroît nos forces et nos facultés intellectuelles.

L’histoire des hommes offre d’infinis exemples qui prouvent cette vérité.

Nous y voyons souvent des génies que le malheur se plaît à tourmenter, constans à bien faire ; tandis que nombre d’autres, que la fortune traite en enfans gâtés, se laissent corrompre; Guido Béni est de ce nombre. Il naquit à Bologne en i5y5; son père lui donna les premiers principes de la musique , et nul, mieux que lui , ne pouvait guider les pas de son fils dans cet art; cependant le Guide quitta la science de 1 harmonie pour l’atelier de Fiammingo Dionisio Calvarte. Le Guide avait à peine vingt ans quand sa bonne for-

tune le fit admettre dans l’école des Carrache ; il mérita l’affection d’Annibal et de Louis , et fut bientôt leur disciple chéri. Lorsque le Guide travaillait sous la direction de Galvarte, il avait d’abord adopté la manière vigoureuse et parfois trop sombre duCa> ravage; mais l’autorité et les conseils d’Annibal Carrache le détournèrent bientôt de cette mauvaise voie ; c’est le premier bienfait dont il est redevable à ses nouveaux maîtres. Ayant donc quitté le style du Garavage, si peu convenable à son génie, il s’ouvrit une route tout-à-fait opposée. A la composition peu élevée des Caravagesques , il préféra une composition élégante, vraie et noble à la fois : au lieu du coloris dur et terrible de cette école , son pinceau retraça des teintes fines et délicates. Il fît succéder une large et harmonieuse lumière à des effets recherchés , mesquins et souvent heurtés, de telle sorte que, se trouvant à Rome où le Caravage tenait le sceptre de la peinture , sa manière douce et délicate parut à Giusepino, émule du Caravage, la critique la plus sensible et la plus efficace de la dureté de style de son antagoniste, et il commença à louer le Guide , peutêtre, il est vrai, plutôt par haine contre son émule que par amour du talent du jeune peintre. La réputation que cette lutte prociu’a au Guide excita bientôt, chez Paul v , le désir de voir les ouvrages du jeune artiste. Ce pontife, éclairé autant que magnifique, apprécia ses talens, et dès lors le peintre lui devint si cher, que, malgré sa haute dignité, malgré les affaires dont son pontificat a été si rempli , il allait fréquemment visiter le Guide , se complaisait à le voir travailler, et sa familiarité devint telle, qu'il le forçait à se couvrir en sa présence. L'affection du pontife, voilà le premier bienfait de la fortune ! Les

1)E HOME A FERRARE

faveurs des grands sont cependant mêlées de tant d’amertume, qu’il est rare qu elle ne produise pas, dans les esprits d'une nature élevée, des dégoûts qui en corrompent tout le charme. Plus le Guide acquérait 1 amitié de Pie v , plus l’animosité et la jalousie du trésorier du saint-père augmentait. Cet homme l’abreuvait de tant de contrariétés , et fut si constant dans son inimitié, que , ne pouvant plus supporter cette opposition incessante , le Guide , malgré le pontife et à son insu , partit de Rome et revint à Bologne.* Pendant cette courte adversité , il peignit ses deux plus fameux tableaux : l’Apothéose de saint Dominique et le Massacre des Innocens. Ici il nous vient à l’âme une triste réflexion , c’est que peut-être si la fortune adverse eût duré plus longtemps, le Guide aurait-il cherché à profiter de son art et laissé plus de titres de gloire.

Mais la fortune commença de nouveau à lui sourire. Le pape, ne pouvant souffrir la privation d’un artiste qui lui était si cher , employa tous les moyens pour le faire retourner à Rome.

On se souvient encore du triomphe du Guide à son retour dans la capitale du monde catholique, précédé du zéphyr trompeur de la faveur du pape.

Son entrée eut toute la pompe de celle d’un ambassadeur ; plusieurs cardinaux envoyèrent leurs voitures au devant de lui , jusqu’à Pontemollo, et la joie que manifesta Pie v en voyant son peintre, mit le comble à sa gloire.

Le pontife ne s’arrêta pas à ces témoignages d’afïection ; il voulut encore l’enrichir de présens. Toutes ces faveurs inaccoutumées furent la source de nouvelles intrigues. Le Guide résolut de fuir plutôt que de combattre, et quitta Rome une seconde fois. Riche de fortune et de renommée ,

il reçut dans toutes les villes dltalie l’accueil le plus extraordinaire : Bologne, Mantoue et Naples applaudirent tour à tour aux œuvres de son génie.

Mais, dans cette dernière ville , la jalousie de ses ennemis , plus puissante que la générosité de ses protecteurs , le força de retourner à Rome. Possesseur d’une immense fortune , doué d’un esprit distingué et d’une facilité merveilleuse, certes, le Guide aurait pu remplir les nombreuses commandes qu’il recevait de tout côté , et laisser de grands et importans travaux; mais malheureusement il s’adonna à la passion du jeu, qui détruisit chez lui tous les avantages que l’amitié des hommes de talent luiavaitprocurés, affaiblit toutes les qualités qu’il avait reçues du ciel, et absorba tous les biens dont la fortune l’avait si largement doué. Misérable, méprisé de tous , il finit , dans la paresse , une vie commencée dans le travail, la gloire et l’opulence. C’est au jeu qui le possédait entièrement, et devint sa principale occupation qu’il faut sans doute attribuer la faiblesse , la négligence et le défaut d’étude d’un grand nombre de ses ouvrages, entrepris malgré lui pour alimenter cette insatiable passion.

En 1 644, il mourut à l’âge de soixantesept ans, méprisé de ses connaissances, oublié de ce monde , qui , dans sa jeunesse, l’avait tant applaudi , et laissant à la postérité un triste exemple de la facilité du jeu à gâter tout esprit , à détruire tout talent. Dans la seconde manière du Guide, on peut remarquer toute l’excellence de son talent ; on y retrouve la richesse de la composition , la grâce et la noblesse de l’expression, un coloris brillant, délicat et harmonieux , une facilité et une grâce de touche surprenante ; qualités qui toutes contrastent tellement avec la négligence,

les fautes de dessin , les incorrections des extrémités, la mollesse du coloris, qui , presque toujours , se font remarquer dans les travaux de la dernière époque de sa vie, si bien qu’ils semblent sortir d’un autre pinceau.

Le chemin direct de Bologne à Ferrare est une grande et belle route faite par le dernier gouvernement , à côté de l’ancienne. Elle est bien entretenue , et passe à travers des plaines unies et peu pittoresques. A une petite distance de la poste de Malalbergo , la nécessité de passer le Reno sur radeau est le premier des nombreux désagrémens qu’on éprouve entre Ferrare et Venise, parce que le pays est tout-à-fait plat , et que les Alpes y versent une énorme quantité d’eaux qui se rendent par cette route dans la mer Adriatique.

Ferrare , la cité « ben aventurosa »

de la muse adulatrice de l’Arioste, étend sa vaste solitude au milieu de ces plaines insignifiantes , dont la nudité en fait un site bien approprié à cet ancien siège de domination féodale, et à ses fortifications encore formidables , qui sont maintenant dans les mains des troupes autrichiennes.

Le premier aspect de Ferrare, en approchant de la Piazza-Nuova , Place nouvelle , est extrêmement imposant :

ces rues longues et larges , silencieuses , solitaires , où l’herbe croît entre les pavés lui donnent l’air solennel d’une ville abandonnée ; et le gothique et superbe Castello de marbre des ducs de Ferrare, avec ses tours et ses donjons , situé au milieu de la place , dans le centre de la cité qu’il domine (PI. 206), convient &ien à l’ancienne capitale des princes d’Est.

Ce spacieux palais a été le théâtre de beaucoup de crimes et de beaucoup de fêtes. Il contenait les cachots où périssaient les disciples de Calvin ; et

la scène où l’on jouait les drames du Tasse, de l’Ariosteet du Guarini. C’est là que Lucrèce Borgia tenait ses académies savantes , et que la nouvelle convertie, Rénée de France, assemblait ses conciles disputeurs , en dépit de son époux orthodoxe. A chaque pas qtieje faisais dans ces corridors humides dont l’histoire résume toute celle de Ferrare, il me semblait voir flotter devant moi les images de l’Arioste, du Tasse, d’Eléonore et de Lucrèce , des Alphonse et des Hippolyte. Pouvais-je quitter Ferrare sans visiter l’habitation du chantre de Roland et de nos preux? Je saluai ces murs d’où son génie s’élevait aux plus hautes régions de l’imaginative et, tel que son hippocrifïe, parcourait tous les mondes. De l’humble et précieuse demeure de l’Arioste , mes pas se dirigent naturellement vers l’hôpital Saint-Anne et sa cellule consacrée. L’hôpital ^ quoique rebâti en partie , présente aujourd’hui à peu près le même aspect qu’il pouvait offrir quand le Tasse y fut renfermé en 1 ô^g. C’est un édifice vaste et sombre :

les salles principales, toujours dévouées aux infirmités morales et physiques, se déployèrent à mes yeux quand je passai devant elles dans un étroit corridor, pour arriver à la rampe qui mène à la petite cour à murailles hautes et noires, où se trouve la cellule dite du Tasse (PI. 207). Le guide ouvrit les doubles portes, autrefois puissantes, maintenant vermoulues et ruinées, et me montra un réduit humide , éclairé par une petite fenêtre grillée , long de neuf pas , large de cinq à six , et d’environ sept pieds de hauteur.

« C’est là, me dit -il, que le Tasse demeura pendant sept années... » Malgré l’autorité du conducteur , malgré celles , plus recommandables d’ailleurs, de lord Byron, de Casimir Delavigne

DE ROME A FERRARE

et de Lamartine , il est impossible de reconnaître la véritable prison du Tasse dans l'espèce de trou que l’on donne pour elle. Comment supposer un seul instant que ce poète ait pu rester autant d'années dans un pareil gîte , y revoir son poème et y composer ses divers dialogues philosophiques à la manière de Platon ! Pour moi , j’ai acquis la conviction que l’emprisonnement du Tasse à 1 hôpital Saint-Anne a bien plus de rapport avec ce que l’on a appelé une détention dans une maison de santé , qu’avec une mise au cachot.

Qu’on lise ses lettres inédites , publiées en 1829 , et l’on verra que, pendant son séjour en prison, il se plaint à un ami « de ne pas avoir de sucre pour une salade du lendemain soir , » il le prie de lui en acheter « de plus fin ! » Qu’on parcoure quelques autres lettres écrites à la même époque , et l’on verra l’attention coquette du Tasse à être bien vêtu dans son cachot. Il tient à avoir ses chemises nombreuses et en bon état ; il désire que son bonnet de jour soit de bonne qualité, il s’arrangerait volontier d’un velours de Modène ou de Reggio, quoique celui de Gênes ou de F errare soit meilleur ; enfin, il va même j usqu’à recommander que son bonnet de nuit soit « des plus jolis et des plus élégans. » Certes, il est difficile de concilier des soins aussi minutieux avec l’horreur du prétendu cachot habité par le Tasse , et dont M. Isabey a consacré le souvenir par son crayon.

Maintenant , lecteur , arrêtons-nous aux portes de Ferrare, et jetons les yeux en arrière , ainsi que le voyageur, qui déjà avancé dans sa course se retourne pour mesurer du regard la route qu'il vient de parcourir , et la comparer à celle qui lui reste à faire. Derrière nous , bien loin déjà , se trouvent R.

les sites variés et pittoresques , les plaines désertes et poudreuses du midi de

Devant nous apparaissent des champs bien cultivés qui rappellent l’industrie des contrées occidentales ; nous voyons encore quelques édifices anciens , mais perdus au milieu des constructions modernes , de beaux paysages , de riantes campagnes , mais auxquelles il manque la consécration d’un passé poétique. Là-bas , les grands noms , les souvenirs et les monumens d’autrefois ; ici , des édifices admirables également , mais moins vénérés , des noms et des souvenirs aussi glorieux peut-être , mais qui ont le malheur de ne dater que d’hier : là , toute la vieille civilisation italienne , familière , colorée, pompeuse, éloquente, les prêtres de Bellone et ceux du Christ , les légions romaines et les processions de moines, l’empire du monde et le royaume du ciel ; ici , la civilisation nouvelle , la civilisation imprimée à l’Italie du Nord par les dynasties de Souabe , de Bavière , d’Autriche et de France.

Tel est le spectacle sublime , telles sont les différences caractéristiques que la haute et basse Italie présentent à l’historien philosophe. Si l’Italie méridionale nous a offert les plus nobles pages de l’histoire , il reste à parcourir les provinces septentrionales, empreintes d’une couleur plus moderne, et dans lesquelles les voyageurs chargés de ce beau travail sauront apprécier l’état présent elles destinées futures de cette noble contrée.

Maintenant, lecteur, qui m’avez suivi jusqu’au terme de cette longue course, quittons-nous en bons compagnons de voyage et agréez ce compliment d’adieu qu’adressait il y a trois cents ans le sir de Villamont de Bretagne:

L’ITALIE. — DE ROME A FERRARE

« Benings lecteurs , recevez ce mien petit labeur, et vous suppléerez, s’il vous plaist, aux fautes qui s’y pourraient rencontrer, et le recevant de si bon cueur que je vous le présente , vous me

donnerez courage à l’avenir de n’être chiche de ce que j’aurois plus exquis rapporté du temps et de l’occasion , servant à la France suivant mon désir.

Adieu ! »

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