‹ L'Italie (volume 2)Chapitre 11 sur 15 · ROM · texte numérisé non relu

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romains ^plusde 16,000,000 de francs).

C est ici que l'Arioste composa son Orlando furioso. « Il vous sera sans doute fort indifférent , écrit M. de Châteaubriant à M. Fontanes, de savoir que la maison de Catulle est placée à Tivoli au-dessus de la maison d'Horace, et quelle sert maintenant de demeure à quelques religieux chrétiens, mais vous trouverez peut-être assez remarquable que l'Arioste soit venu composer ses «fables comiques, «suivant lexpression de Boileau , au même lieu où Horace s’est joué de toutes les choses de la vie. On se demande , avec surprise , comment il se fait que le chantre de Roland, retiré chez le cardinal d’Est, à Tivoli, ait consacré ses divines folies à la France, et à la France demibarbare , tandis qu’il avait sous les yeux les sévères monumens et les souvenirs les plus graves du peuple le plus sérieux et le plus civilisé de la terre! Au reste , la villa d’Ëst, poursuit Châteaubriant , est la seule villa moderne qui m’ait intéressé au milieu de débris des villas de tant d’empereurs et de consulaires. Cette maison de Ferrare a eu le bonheur d’être chantée par les deux plus grands poètes de son temps , et les deux plus beaux génies de l’Italie moderne :

Piaceiavi, generose Ercolea proie,

Ornamento, e splendor del secol nostro ,

Ippolito

Oh ! Hippolyte , noble race d’Hercule, ornement et'splendenr de notre siècle, puisse ce travail mériter vos suffrages!

«C’est ici le cri d’un homme heureux qui rend grâce à la maison puissante dont il recueille les faveurs , et dont il fait lui-même les délices. Le Tasse, plus touchant, fait entendre, dans son invocation , les accens de la reconnaissance d’un grand homme infortuné.

C’est un noble usage du pouvoir que de s’en servir pour protéger les talens exilés et recueillir le mérite fugitif.

Arioste et Hippolyte d’Est ont laissé dans les vallons de Tivoli un souvenir qui ne le cède pas en charme à celui d’Horace et de Mécène. Mais que sont devenus les protecteurs et les protégés? Au moment même où j’écris , la maison d’Est vient de s’éteindre : la villa

du cardinal d’Est tombe en ruines , comme celle du ministre d’Auguste :

c’est l’histoire de toutes les çhoses et de tous les hommes.

Je passai presque tout un jour à cette superbe villa ; je ne pouvais me lasser d’admirer la perspective dont on jouit du haut de ses terrasses ; au-dessous de vous s’étendent les jardins avec leurs platanes et leurs cyprès ; après les jardins , viennent les restes de la maison de Mécène, placée au bord de l’Anio; de l’autre côté de la rivière , sur la colline en face , règne un bois de vieux oliviers; un peu plus loin, à gauche dans la plaine , s’élèvent trois jolies collines , et entre leurs sommets apparaît la cime lointaine et azurée de l’antique Soracte ; à l’horizon et à l’extrémité des campagnes romaines , en décrivant un cercle par le couchant et le midi, on découvre les hauteurs de Montefiascone , Rome , Civita-V ecchia, Ostia, la mer, Frascati surmonté des pins de Tusculum; enfin, revenant chercher Tivoli vers le levant , la circonférence entière de cette immense perspective se termine au mont Ripoli, autrefois occupé par les maisons de Brutus et d’Atticus , et au pied duquel se trouve la villa Adriana avec toutes ses ruines. »

A Tivoli, l’air du matin a toujours ce piquant qui, même dans le mois d’aoùt , oblige à des précautions contre le rhume : mais descendez dans la plaine

vous trouverez tout le charme des beaux climats sous un amphithéâtre de treilles arrangées en berceaux continus : là mûrit, presque à l’ombre , l’excellent pergolèse : des murs bornent les propriétés, et forment autant de galeries sous ces voûtes vivantes, où de jolis ruisseaux , sortis du torrent , serpentent pour répandre une délicieuse fraîcheur.

Ces eaux limpides courent dans des canaux naturels qu’on ouvre et ferme à volonté, ce qui leur donne cette mobilité dont parle Horace : mobilibus rivis.

C’est à l’entrée de ces vergers qu’on trouve la petite rotonde qui passe pour le temple de la Toux. On ne pouvait le placer plus favorablement pour rendre les miracles faciles à la déesse. La vapeur qui s’élève du fond d’un ravin profond forme autour de la ville un brouillard éternel , atmosphère des catarrhes. Malgré cela, le temple de la Tosse est situé dans un asile charmant: les lierres et les plantes grimpantes qui s’entrelacent et le recouvrent de leur feuillage , dissimulent les formes de sa construction, et lui donnent l’aspect d’un berceau de verdure. Ce temple est rond , et assez bien conservé ; mais quoique la constante tradition populaire veuille qu’il soit consacré à la déesse préservatrice des rhumes, on lui a quelquefois contesté ce glorieux apanage.

En continuant ma route, je marchais alternativement à travers des bois touffus et sur de frais gazons, où je traversais à gué de petits ruisseaux et gravissais des monticules tapissés de myrtes, de sauge et de romarin. Le soleil, qui darde ses rayons sur ces parties de terrains découverteset incultes, les échauffe, rend plus vives les odeurs des plantes , et pompe avec la rosée leurs émanations balsamiques. Bientôt j’entrevois la villa Adriana. L’Anio, que les Ro-

mains honoraient du nom de fleuve, et dont les modernes ne font qu’un torrent , rencontrait cette campagne là même où ses eaux commencent à prendre un cours plus paisible. Des bords du fleuve , le terrain s’élève insensiblement pour former un amphithéâtre.

C’est en ce lieu que se trouvent les ruines de la Villa Adriana.

Cette retraite, si fastueuse autrefois, située à une lieue de Tibur, vers le sud-ouest, occupait, sur 3ooo pas de longueur , une chaîne de coteaux entourés d’une vallée tortueuse , et de rochers qui en formaient la limite naturelle. Ce site était dominé vers le levant par de hautes montagnes couvertes alors d’épaisses forêts, et du côté opposé , l’on découvrait les nombreux monumens parsemés dans la plaine de Rome ; enfin les sept collines de la ville éternelle, couronnées d’obélisques et de temples, se découpaient sur l’horizon doré par les derniers feux du soleil.

Un coup d’œil plus rapproché faisait apercevoir des édifices bâtis au sommet des collines , sur leurs pentes ou dans les fonds , tantôt à fleur de terre , ou bien soutenus par des terrasses, et quelquefois souterrains ; des places entourées de portiques , de gymnases , de théâtres, de cirques, de stades, de temples; des hâtimens entremêlés de jardins, de bocages et.de pièces d’eau.

Ce vaste terrain contenait une telle quantité de monumens, qu’en dépit des outrages du temps et des hommes , on en comptait encore, il y a. un siècle, une centaine, tous variés d’exposition, de nom, de forme et d’usage, chacun ayant son entrée particulière et des chemins qui communiquaient de l'un à l’autre.

Salluste, Horace et Sénèque se plaignent avec raison de ce luxe ruineux des villas de leur temps. Adrien dé-

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passa toutes les bornes , et mit à contribution le monde entier pour embellir sa villa Elienne ou Tiburtine. On ne peut révoquer en doute le récit des historiens lorsqu on voit les ruines de tous ces monumens. Quoique cent fois remuées et ne présentant plus guère d intérêt que pour les architectes et les peintres , néanmoins l'espace immense qu elles recouvrent , l'épaisseur, la solidité des murs, les objets précieux dont on foule à chaque pas les détrimens ; le nombre considérable de statues , de bas-reliefs , d'inscriptions et de marbres trouvés en ces lieux, et qu’on sait avoir été transportés à Rome , ou dispersés dans les musées , tout entretient et augmente l idée qu’on se forme de la puissante magnificence du peuple - Roi.

Néanmoins, l’étonnement que fait naître d abord cet amas de merveilles cesse lorsqu'on réfléchit que les empereurs pouvaient disposer d’une population innombrable , esclaves de leurs volontés et de leurs caprices. Cent mille hommes à la fois pouvaient être emplovés à ériger, dans l’espace de quelques années, ces monumens colossaux dont notre imagination est effrayée , et dont les trésors réunis des souverains de 1 Europe ne payeraient qu’une faible portion. Aussi n’est-ce pas sans regret que nous voyons disparaître journellement les derniers chefs-d’œuvre de l’art antique prêt à s’éteindre. Les objets précieux sont enlevés; les édifices croulent, et leurs débris sont dispersés sous le soc de la charrue ou sous la pioche du vigneron. Dans l’impossibilité d’arracher d antiques fondations , on les a recouvertes de terre , et maintenant une végétation peu active , mais utile , rend les fouilles presque impraticables.

Comment retracer les impressions diverses que j’ai éprouvées en parcourant

ces ruines antiques? Elles m’ont accablé de leur immensité, de leur nombre et de leurs souvenirs. Que Châteaubriant soit encore mon interprète et mon guide dans cette intéressante description. «La grande entrée de la villa Adriana, ditil , était à 1 hippodrome , sur 1 ancienne voie Tiburtine, à très-peu de distance du tombeau de Plautius. Il ne reste aucun vestige d’antiquités dans l’hippodrome, converti en un champ de vignes.

En sortant d'un chemin de traverse fort étroit , une allée de cyprès , coupée par la cime, m’a conduit à une méchante ferme, dont l’escalier croulant était rempli de morceaux de porphyre de vert antique , de granit , de rosaces de marbre blanc, et de divers ornemens d’architecture. Derrière cette ferme se trouve le théâtre romain , assez bien conservé : c’est un demi-cercle composé de trois rangs de sièges. Ce demi-cercle est fermé par un mur en ligne droite qui lui sert comme de diamètre: l’orchestre et le théâtre faisaient face à la loge de l’empereur.

» Le fils de la fermière, petit garçon presque tout nu , âgé d’environ douze ans, m a montré la loge et les chambres des acteurs. Sous les gradins destinés aux spectateurs, dans un endroit où l’on dépose les instrumens de labourage , j’ai vu le torse d’un Hercule colossal parmi des socs , des herses et des râteaux : les empires naissent de la charrue et disparaissent sous la charrue.

L’intérieur du théâtre sert de basse-cour et de jardin à la ferme : il est planté de pruniers et de poiriers. Le puits que 1 on a creusé au milieu est accompagné de deux piliers qui portent les seaux : un de ces piliers est composé de boue séchée et de pierres entassées au hasard; l’autre est fait d’un beau tronçon de colonne cannelée ; mais pour dérober la magnificence de ce second pilier, et le

rapprocher de la rusticité du premier, la nature a jeté dessus un manteau de lierre. Un troupeau de porcs noirs fouillait et bouleversait le gazon qui recouvre les gradins du théâtre : pour ébranler les sièges des maîtres de la terre, la Providence n’a eu besoin que <le faire croître quelques racines de fenouil entre les jointures de ces sièges , et de livrer l’ancienne enceinte de l’élégance romaine aux immondes animaux du fidèle Eumée.

» Du théâtre , en montant par l’escalier de la ferme , je suis arrivé à la Palestre , semée de plusieurs débris. La voûte d’une salle conserve des ornemens d’un dessin exquis. Là commence le vallon appelé par Adrien, la vallée de Tempé.

» J’ai vu à Stow, en Angleterre, la répétition de cette fantaisie impériale.

Mais Adrien avait taillé son jardin anglais en homme qui possédait le monde.

Au bout d’un petit bois d ormes et de chênes verts , on aperçoit des ruines qui se prolongent le long de la vallée de Tempé; doubles et triples portiques qui servaient à soutenir les terrasses des fabriques d’Adrien. Lavallée continue à s’étendre à perte de vue vers le midi ; le fond en est planté de roseaux, d’oliviers et de cyprès. La colline occidentale du vallon , figurant la chaîne de l’Olympe, est décorée par la masse du palais, de la bibliothèque, des hospices , des temples d’Hercule et de Jupiter, et par les longues arcades festonnées de lierre qui portaient ces édifices. Une colline parallèle , mais moins haute, borde la vallée à l’orient; derrière cette colline s’élèvent , en amphithéâtre, les montagnes deTivoli, qui devaient représenter l’Ossa. Dans un champ d’oliviers, un coin de mur de la villa de Brutus fait le pendant des débris de la villa de César. La liberté

dort en paix avec le despotisme ; le poignard de l’un et la hache de l’autre ne sont plus que des fers rouillés , ensevelis sous les mêmes décombres.

» De F immense bâtiment, qui, selon la tradition , était consacré à recevoir les étrangers, on revient, en traversant des salles ouvertes de toutes parts , à l’emplacement de la bibliothèque. Là commence un dédale de ruines entremêlées de jeunes taillis, de bouquets de pins , de champs d’oliviers , de plantations diverses qui charment les yeux et attristent le cœur. Un fragment détaché tout à coup de la voûte de la bibliothéquearouléàmes pieds, comme je passais ; un peu de poussière s’est élevé ; quelques plantes ont été déchirées et entraînées dans sa chute. Les plantes renaîtront demain : le bruit et la poussière se sont dissipés à l’instant : voilà ce nouveau débris couché , pour des siècles , auprès de ceux qui paraissaient l’attendre. Les empires se plongent de la sorte dans l’éternité où ils gisent silencieux. Les hommes ne ressemblent pas mal aussi à ces ruines qui viennent tour à tour joncher la terre : la seule différence qu’il y ait entre eux comme entre ces ruines, c’est que les uns se précipitent devant quelques spectateurs , et que les autres tombent sans témoins.

» J’ai passé de la bibliothèque au cirque du Lycée : on venait d’y couper des broussailles pour faire du feu. Ce cirque est appuyé contre le temple des Stoïciens. Dans le passage qui mène à ce temple, en jetant les yeux derrière moi , j’ai aperçu les hauts murs lézardés de la bibliothèque, lesquels dominaient les murs , moins élevés , du cirque. Les premiers , à demi cachés dans des cimes d’oliviers sauvages , étaient eux - mêmes dominés d’un énorme pin à parasol , et au-dessus

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de ce pin s élevait le dernier pic du mont Calva, coiffé d'un nuage. Jamais le ciel et la terre, les ouvrages de la nature et des hommes, ne se sont mieux mariés dans un tableau.

» Le temple des Stoïciens est peu éloigné de la place d’armes. Par l’ouverture d'un portique , on découvre, comme dans un optique, au bout d’une avenue d'oliviers et de cyprès , la montagne de Palemba , couronnée du premier village de la Sabine. A gauche du Pœcile , et sous le Pœcile même , on descend dans les centum cellœ des gardes prétoriennes : ce sont des loges voûtées , de huit pieds à peu près en carré , à deux , trois et quatre étages , n ayant aucune communication entre elles, et recevant le jour parla porte. Un fossé règne le long de ces cellules militaires , où il est probable qu’on entrait au moyen d’un pont mobile. Lorsque les cent ponts étaient abaissés, que les prétoriens passaient et repassaient sur ces ponts cela devait offrir un spectacle singulier, au milieu des jardins de l’empereur philosophe , qui mit un dieu de plus dans l’Olympe. Le laboureur du patrimoine de Saint-Pierre fait aujourd’hui sécher sa moisson dans la caserne des légionnaires romains .Quand le peuple-roi et ses maîtres élevaient tant de monumens fastueux , ils ne se doutaient guère qu’ils bâtissaient les caves et les greniers d’un chevrier de la Sabine , ou d’un fermier d’Albano.»

Gbâteaubriant , avec ce style pittoresque , coloré et expressif, dont nous venons dans cette dernière citation de donner un si frappant exemple , raconte, dans une autre partie de son voyage en Italie, qu’il fut surpris de la pluie , au milieu de ses courses , à la villa Adriana. Il se réfugia dans les thermes voisins du Pœcile , sous un figuier, qui, en croissant, avait ren-

versé le pan d’un mur. « Dans un salon octogone , ajoute-t-il , une vigne vierge perçait la voûte de l’édifice , et son gros cep, lisse, rouge et tortueux , montait le long du mur comme un serpent. Tout autour de moi, à travers les arcades des ruines , s’ouvraient des points de vue sur la campagne romaine.

Des buissons de sureau remplissaient les salles désertes où venaient se réfugier quelques mules. Les fragmens de maçonnerie étaient tapissés de feuilles de scolopendre, dont la verdure satinée se dessinait comme un travail en mosaïque sur la blancheur des marbres. Cà et là , de hauts cyprès remplaçaient les colonnes tombées dans ces palais de la mort; l’acanthe sauvage rampait à leurs pieds sur des débris, comme si la nature s’était plu à reproduire sur les chefsd’œuvre mutilés de l’architecture l’ornement de leur beauté passée. Les salles diverses , et les sommités des ruines, ressemblaient à des corbeilles et à des bouquets de verdure : le vent agitait les guirlandes humides , et toutes les plantes s’inclinaient sous les eaux du ciel.

» La pluie passée, j’ai visité ce stade, j’ai pris connaissance du temple de Diane , en face duquel s’élevait celui de Y énus , et j’ai pénétré dans les décombres du palais de l’empereur : ce qu’il y a de mieux conservé dans cette destruction informe , est une espèce de souterrain ou de citerne , formant un carré sous la cour même du palais. Les murs de ce souterrain étaient doubles ; chacun des deux murs a deux pieds et demi d’épaisseur, et l’intervalle qui les sépare est de deux pouces.

» Sorti du palais , je l’ai laissé sur la gauche , derrière moi , en m’avançant à droite vers la campagne romaine. A travers un champ de blé , semé sur des caveaux, j’ai abordé les thermes , cou-

nus encore sous le nom de chambres des philosophes ou des salles prétoriennes : c’est une des ruines les plus imposantes de toute la villa. La beauté, la hauteur, la hardiesse et la légèreté des voûtes , les divers enlacemens des portiques qui se croisent, se coupent ou se suivent parallèlement, le paysage qui joue derrière ce grand morceau d’architecture , produisent un efïet surprenant. La villa Adriana a fourni quelques restes précieux de peinture : le peu d’arabesques que j’y ai vus est d’une grande sagesse de composition, et d’un dessin aussi délicat que pur.

» La naumachie , qui se trouve derrière les thermes, est un bassin creusé de main d’homme, où d’énormes tuyaux qu’on voit encore amenaient des fleuves. Ce bassin , maintenant à sec, était rempli d’eau , et l’on y figurait des batailles navales : on sait que dans ces fêtes un ou deux milliers d hommes s’égorgeaient quelquefois pour divertir la populace romaine. Un temple, imité de celui de Sérapis, en Egypte, ornait cette scène : la moitié du grand dôme de ce temple est tombée. Un vieux sanctuaire olfre sur ses murs verdâtres et humides quelques traces du pinceau.

Je ne sais quelle plainte errait dans l’édifice abandonné. J’ai gagné de là le temple de Pluton et de Proserpine , vulgairement appelé l’entrée de l’enfer.

Ce temple est maintenant la demeure d’un vigneron.

» Revenu sur mes pas , j’ai voulu voir l’académie formée d’un jardin , d’un temple d’Apollon , et de divers bâtimens destinés aux philosophes. Un .paysan m’a ouvert une porte pour passer dans le champ d’un autre propriétaire , et je me suis trouvé à l’Odéon et au théâtre grec. Plus loin, j’ai trouvé le grand portique dont il reste peu de chose ; plus loin encore, les débris de

quelques bâtimens inconnus ; enfin les colle di s an Stefano . »

Après avoir visité la villa Adriana , je rentrai à Tivoli pour la dernière fois. Le lendemain , en effet, je lui fis mes adieux. Je pris congé de ses roches escarpées , couronnées de palais et de temples , de ses cascades frémissantes , et de ses bosquets embaumés. Toutefois, ce n’est pas à Tivoli moderne que s’adressèrent ainsi mes regrets et mes hommages , mais bien à ce qui reste de l’antique Tihur. Le Tivoli actuel est une ville d’environ cinq mille âmes, bien située , sale et mai percée ( Y oyez une rue de Tivoli, PI. i63). Elle a son évêque , sa locanda , de nombreuses usines , des tanneries, des forges , des papeteries, des moulins à huile et une poudrière. Son aspect est peu poétique : mais malgré cet air industriel, entièrement à l’ordre du jour, il est difficile de n’être point frappé de la beauté forte et noble, des airs de tête et de la tournure pleine d’élégance des filles du peuple.

Rien de plus agréable ici qu’un tintement de cloches, si incommode en d’autres climats : ce bruit ressemble à une sorte de musique aérienne, tant les habitans , dont le goût est si délicat en fait d’arts , ont su mélanger adroitement les sons , en les soumettant aux lois de l’harmonie , de manière à offrir toujours les intervalles de la quinte, de la tierce ou de l’octave , et à produire ainsi des intonations aussi justes que celles que la nature leur inspire dans leur chant habituel.

Qu’il nous soit permis , avant de quitter Tihur , de relater un fait , postérieur, il est vrai , à notre séjour dans cette ville , mais trop intéressant pour que nous le passions sous silence. On lit, dans leDiario diRoma , du 6 octobre 1 835 : Le pontife s’est rendu au-

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jourdhui à Tivoli pour assister à la déviation de l'Anio. Soixante jeunes gens de la ville, vêtus de blanc, avaient demandé et obtenu la faveur de traîner la voiture du saint père. Arrivé sous l are de triomphe qu’on lui avait élevé , il y a reçu les clefs de la ville , puis il a été examiner les travaux exécutés par ses ordres.

» Le pont grégorien , construit sur l’écluse de l'Anio , a fixé surtout son attention. Il a admiré la hardiesse de lare, aussi solide qu'élégant, quoiqu’il ait quatre-vingt-dix palmes d’ouverture. Puis le saint père a visité, sur la rive gauche de l’Anio , du côté de la ville , les travaux faits pour forcer le fleuve à entrer dans les conduits souterrains : il a examiné les digues qu on a pratiquées à leur embouchure , afin de les contenir. . . Le soir il y eut un magnifique feu d artifice, dans le genre des girandoles du château Saint- Ange. En face des conduits souterrains, sur une hauteur , on avait élevé un amphithéâtre , au milieu duquel était placé , sur des gradins , le trône de sa sainteté.

Tout le chemin, depuis le palais Santa- Croce jusqu’à l’amphithéâtre , était illuminé , orné de colonnades et de guirlandes de myrte. Au signal donné par le saint père , on a mis le feu aux pièces d’artifice qui ont illuminé de leur éclat tout le bas du mont Catillo , et jusqu’aux profondeurs des grandes excavations. On a remarqué surtout le simulacre , en gerbes de feu , de la chute de l’Anio, telle qu’elle devait être le lendemain. Ces gerhes ont débouché des conduits souterrains , et ont parcouru le lit destiné aux eaux du fleuve.

» Dans la matinée du j our suivant , sa sainteté s’est rendue à l’amphithéâtre , pour assister à la déviation de l’Anio.

A peine le signal fut-il donné , que les portes qui contenaient le fleuve, à l’en- R.

trée des conduits souterrains, s’ouvrirent, et alors l’Anio, se détournant de son ancien lit, et déployant majestueusement ses ondes , se précipita dans le goufïre incommensurable ouvert au-dessous de sa nouvelle chute.

» Ce fut un spectacle sublime, que la parole ne peut rendre. Les spectateurs s’extasiaient sur cet admirable triomphe de l’art (i). »

En sortant de Tivoli , Vico Yaro (PL 168 ) m’offrit bientôt ses églises et ses murailles de pierre blanche. C’est l’antique Varies qu’Horace signale comme le lieu où se réunissaient , pour délibérer, les représentans de tous les villages circonvoisins.

Je me rendis ensuite àFrascati, dont la situation est des plus riantes que l’on puisse imaginer (PI. 170). La salubrité de l’air , et l’abondance des eaux , le pittoresque de son site, la magnificence de ses villa , les parcs délicieux ouverts en tout temps aux promeneurs , ces avantages réunis font de Frascati le Versailles de l'Italie. Cette ville s’est élevée près des ruines et au-dessous de b antique Tusculum , détruit de fond en comble à la fin du douzième siècle, par ces Romains du. moyen-âge , non moins impitoyables que les citoyens de l’ancienne Rome. Alors les infortunés habitans de Tusculum furent réduits à se loser sous des huttes de branches (frasche), d’où lui vint , à cette époque, son barbare nom latin de Frascatum , aujourd’hui Frascati. Quant aux ruines

' La déviation de l'Anio avait pour objet de garantir la ville des inondations qui lui avaient été plusieurs fois funestes. Lors démon séjour à Tivoli , les travaux étaient déjà fort avancés, et l’on se proposait , tout en faisant profiter la nouvelle cascade des ressources de l'art, de laisser encore des effets pittoresques à celles qui ornent les grottes de Neptune et des Sirènes. Le nouveau spectacle produit par la ebute de l'Anio est grandiose par sa position dans un riche paysage.

( Note de l'Editeur.)

de Tusculum , on les trouve près de la Rufinella. A cette hauteur , la ville était à peu près inaccessible. Le bourg moderne est bâti plus bas, sur la croupe de la même montagne.

Parmi les villa de Frascati, nous devons citer celle qui appartenait à la famille Aldobrandini. Elle a mérité son autre nom de Belvédère par son double horizon de mer et de montagnes. Gréée par le cardinal Aldobrandini , neveu de Clément VIII, elle fut commencée par Jacques délia Porta, qu’une mort presque subite empêcha d’achever son ouvrage. On sait que cet artiste, revenant de Frascati avec le cardinal, éprouva une violente colique, qu’il n’osa point déclarer ; tombé évanoui, il fut laissé à la porte Saint-Jean, et mourut peu d’instans après.

La superbe villa des Aldobrandini est malheureusement abandonnée et trop négligée. Ses jardins en amphithéâtre, ses vases, ses statues, ses colonnes, ses fontaines, ses cascades roulant sur le marbre, le murmure, le concert de ses eaux, imitation de ces orgues d’eau qui produisaient chez les anciens des sons si ravissans , devaient en faire jadis le plus délicieux séjour. Dans les jardins, on voyait le dieu Pan jouer sur son chalumeau, et un autre demi-dieu l’accompagnait de la trompette, tout cela par Faction de l’eau.

Dans une grotte voisine, la lyre d’Apollon retentissait sur un mont Parnasse haut de dix pieds, tandis que des muses de plomb dansaient avec un Pégase du même métal.

Les villa Tavernia, Mondragone, Falconieri,Bracciano, ne seront citées que pour mémoire , tant nous avons hâte d’arriver à la plus importante de toutes, à la Rufmella (PL 170), villa délicieuse, située au milieu des bois, et qui olFre une admirable vue de Rome

et de la mer. Elle fut bâtie par les jésuites au sommet de la montagne, auprès des ruines, ou sur les ruines mêmes de Tusculum; ce qui lui a sans doute mérité le nom de villa Tusculana, qu’on lui donne également. Ce site a quelque chose d’aérien et d’enchanteur. Lucien Bonaparte a rendu cette campagne la retraite de tous les plaisirs simples qui peuvent faire oublier dans une aisance voluptueuse les plaisirs tumultueux de la grandeur et le faste des cours. Il affectionnait particulièrement une rotonde couverte de chaume, d’où l’œil étonné mesure la vaste étendue de ce que l’horizon de Rome offre de plus riche en perspectives pittoresques ou sauvages. Rome même, bien qu’elle se trouve distante de quatre lieues , paraît êtreàvos pieds, ainsi que l’antique Gabies, qui n’est plus qu’un marais.

Lucienprétendit unmomentau trône d’Espagne. Mais son ambassade avait laissé tant de fâcheux souvenirs dans ce pays ; une galanterie dévoilée y avait blessé tant d’amours propres , que Napoléon n’osa lui présenter, dit-on , que celle de Portugal. Lucien refusa l’offre du grand donneur de couronnes, comme Alexandre avait refusé la moitié de l’Asie. Ce fut alors que, se fâchant tout de bon contre une puissance qu’il nommait injuste, l’illustre exilé compta ses millions , et vint se consoler à la Rufinella , en se faisant peindre sous les traits de Dioclétien, assis dans ses jardins de Salone , et renvoyant les ambassadeurs qui le priaient de reprendre les rênes de l’état.

Puisque nous avons cité un nom bien connu dans notre histoire moderne, achevons de placer ici un dernier fait qui peut se grouper autour de lui. En 1827, Lucien Bonaparte faillit être enlevé par des voleurs. Cette audacieuse entreprise a été diversement rapportée.

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En voici les détails , recueillis à la Rulinella même; ils aideront à former une idée de l’état du pays. Ycrs la fin d’octobre , peu de temps avant le retour de Lucien à la ville, un de ses hôtes, monsignor Cunio, ayant été se promener dès le matin du côté des ruines de Tuseulum, tomba entre les mains de six brigands en embuscade, auxquels il eut la présence d’esprit de se donner pour un pauvre prêtre qui était venu à la Rufinella dire la messe , et se promenait en attendant que la famille fût disposée à entendre l’office divin.

Après l avoir retenu captif pendant quelques heures , les brigands promirent de le relâcher à condition qu’il les conduirait vers une certaine porte et la leur ferait ouvrir. Aussitôt que l’on entendit la voix de monsignor, dont l’absence avait été remarquée , un domestique courut lui ouvrir : il fut saisi et monsignor s’échappa. Les brigands, entrant précipitamment, poussent les domestiques dans un coin de la salle , et demandent le prince ; mais celui-ci , averti à temps , s’échappe seul par un escalier dérobé, et court se cacher derrière un mur d’appui du jardin. Sur ces entrefaites, un peintre français, nommé Charton , qui se trouvait aussi chez Lucien, arrive , ignorant ce qui se passait, et réprimandant les intrus d’un ton d’autorité , est pris pour le prince , et arrêté. Mais, dans la lutte qui s’engage , l’artiste reçoit un coup de crosse au front, qui l’étend sans connaissance sur le carreau, et on l’emporte dans cet état. De sa cachette , Lucien put le voir distinctement, car les voleurs passèrent à côté de lui.

Le malheureux peintre resta trois jours prisonnier entre leurs mains , avant de pouvoir les convaincre qu’il n’était point celui qu’ils cherchaient, et il n’y réussit à la fin qu’en faisant

leur portrait. La somme de 5oo piastres fut fixée pour sa rançon et payée par Lucien , mais si le prince avait été pris lui-même, la somme demandée pour le libérer eût été bien autrement forte. Les habitans de Frascati eurent une telle peur, que , pendant plusieurs jours , ils tinrent leurs portes fermées ; mais personne ne songea à poursuivre les malfaiteurs , quoiqu’ils fussent connus , et le gouvernement lui-même ne prit, à ce qu’il semble , aucune mesure qui ait été suivie d’un résultat.

A côté du nom de Lucien Bonaparte plaçons celui de Cicéron , qui habita long-temps avant lui Tuseulum, où se trouvait sa villa. Les épais et doux ombrages de cette charmante maison de plaisance, primitivement habitée par Sylla, ont inspiré à l’orateur romain ses meilleurs traités , tels que les Tusculanes,son De Divinatione,e te. Aussi quelle affection ne portait-il pas à ce philosophique asile ! Avec quel bonheur il s’écriait en le revoyant:

Rura nemijsque sacrum , dilectaque jugera musis. Campagnes , bois sacrés, terre chérie des muses.

De superbes ruines passent pour avoir appartenu à l’Académie de Cicéron. Le théâtre, merveilleusement conservé, a encore ses piédestaux et ses gradins de pierre de Tuseulum.

Un autre théâtre en miniature s’élevait à côté comme un rejeton du grand, et, en dépit de toute symétrie, lui présentait un de ses angles.

Les sièges ou gradins , larges de douze pouces et hauts de dix , semblent avoir été faits pour des enfans ou pour des nains, car les genoux auraient touché le menton de spectateurs ordinaires , qui d’ailleurs auraient étéobligés de s’asseoir surlespiedslesuns des autres. Prèsdeces théâtres est une immense salle que l’on

suppose avoir été destinée à des bains : le plafond était soutenu par plusieurs rangs de colonnes égyptiennes de forme conique. On a trouvé ici neuf statues de marbre, et plusieurs inscriptions , ainsi qu’un Apollon en bronze. Les murs de Tusculum, bâtis d’énormes pierres de taille, avec une magnificence et une solidité plus que romaines , seraient bien plus .anciens que ceux de Rome, s’ils étaient les premiers qui défendirent la ville ; mais comme elle fut prise et reprise plusieurs fois par son ambitieuse rivale, ces murailles peuvent nôtre que modernes comparativement. La citadelle de Tusculum (qui, par sa forte situation , n’avait besoin que de peu de monde pour être gardée) résista à Annibal. Occupée dans le moyen-âge par les comtes de Tusculum, elle était un de leurs formidables moyens d’oppression.

Outre les villa dont on vient de parler, les environs de Frascati possèdent encore plusieurs monumens remarquables. Nous comprendrons dans ce nombre Grotta Fer rata, abbaye de religieux grecs de l’ordre de saint Basile. Les moines y célèbrent toujours l’office suivant leur liturgie ; la consulte française de Rome les fit maintenir à cause de leur chant transmis par la tradition. Bessarion avait été supérieur du monastère de Grotta Ferrata; souvent il y réunit quelques-uns de ses doctes et infortunés compagnons. Un bois charmant, une belle avenue d’ormeaux et de platanes, avec une jolie fontaine, rendent cette solitude agréable. Les ruines antiques, que les religieux ont prétendu long-temps être celles de la villa de Cicéron , paraissent aujourd’hui appartenir à la villa de Lucullus , ce favori de la fortune, dont le nom est devenu synonyme de somptuosité. ( Voyez

Fête à Grotta Ferrata , PI. xyo bis.)

Un dernier souvenir historique, qui me fut transmis au moment où je m’éloignais de Frascati, contribua puissamment à nourrir mes réflexions pendant le voyage. On me rappela que Métastase était né dans les lieux que je quittais.

Le souvenir de Métastase me suivit jusqu’au village de Palestrine. Je ne sortis de la rêverie où je me trouvais plongé que pour examiner cette ville qui s’offrait à mes regards. Son origine, antérieure de plusieurs siècles à celle de Rome, est assez incertaine. Ses murs cyclopéens, de roche calcaire, soutenus sans ciment , la rendaient redoutable jusque dans le quatorzième siècle, époque à laquelle elle devint citadelle des Colonnes, et fut détruite par les lieutenans des papes Boniface vm et Eugène iv. Les liabitans finirent par y retourner, du sein des campagnes voisines où ils s’étaient réfugiés , et ils s’établirent sur l’emplacement du célèbre temple de la Fortune. Cet édifice , la plus intéressante des ruines de Palestrine , qui faisait dire à l’incrédule philosophe athénien Carnéade , qu’il n’avait jamais vu de fortune plus fortunée que celle-là ; cet édifice , dont l’oracle ( sortes Prœnestrinœ ) fut le dernier à se taire, a fourni la fameuse mosaïque qui , malgré la multiplicité des avis , représente probablement une fête égyptienne du temps des derniers Ptolémées , pour l’inondation du Nil. On en voit à Rome une trèsbelle copie chez le banquier Torlonia.

Les divers animaux qui y sont figurés portent leurs noms tracés en caractères grecs très -distincts. On y reconnaît lhippopotame , si mal décrit par les auteurs latins, l’ibis des Egyptiens, sur lequel les naturalistes s’étaient trompés , et la girafe désignée sous le nom de

ROME

^ubis. Cette mosaïque, qui formait le pavé du premier palier du temple, changé depuis en cave, fut adroitement transportée, en 1640, par le cardinal François Barberini, dans une des salles de son château, bâti lui -même au-dessus du temple.

Sur la route de Palestrine à Subiaco, je remarquai le tombeau élevé par Constantin à sa mère sainte Hélène , dont le corps fut ensuite transporté à Constantinople. Ce mausolée a fourni le beau sarcophage de porphyre du musée Pio-Clementino. Une rustique chapelle a remplacé la superbe basilique consacrée, par le premier empereur chrétien, à saint Marcellin et à saint Pierre exorciste , dont on me fit voir la sépulture dans les catacombes.

Au-delà de Palestrine, Subiaco, ainsi appelée de son lac ( Sublaqueum ) avait une splendide villa de INéron. Ainsi la solitaire et pieuse retraite , qui fut plus tard illustrée par saint Benoît, avait vu les orgies du tyran de Rome.

Subiaco est aujourdhui principalement visitée par les paysagistes , tant sa charmante situation, ses bois, son lac , ses rochers , ses grottes , ses cascades, son vieux château ruiné, la rendent pittoresque. Toutefois ces lieux que la nature semble avoir destinés à servir d’asile aux amans de la solitude , de la poésie et de la paix, ont été souvent ensanglantés par la main de l’homme.

C’est ici le lieu de parler des bandits ou fuorusciti , dont nous n’avons, pour ainsi dire , pas encore entretenu le lecteur. Ces brigands n’appartiennent pas à la classe la plus pauvre et la plus abjecte ; ils possèdent généralement un petit champ et une maison, où ils seretirent dans certaines saisons de l’année, et ils ne se mettent en campagne que lorsqu’ils y sont exalté

tés par l’espoir du pillage , ou lorsqu’ils sont forcés, par un puissant ennemi, de chercher un asile dans les bois et dans les rochers. Ils obéissent à des chefs qui jouissent d’une autorité absolue pendant le temps de leur commandement; mais comme ils sont librement élus , ils sont aussi déposés librement , et quelquefois mis à mort, s’ils offensent leurs sujets. Il faut avoir subi un noviciat sévère , et pouvoir supporter les travaux les plus pénibles pour etre admis dans les rangs des bandits. L adresse et l’énergie dont ces hommes font preuve pourraient être dirigées vers de meilleurs résultats. Dans tous les cas, un jugement public des crimes, la rigide exécution des lois, de bonnes routes , des mesures sévères et prudentes , préviendraient sans peine leurs désastreuses tentatives.

Mais, en Italie, la procédure est secrète, le jugement incertain, et les routes sont généralement dans un état de décadence tel , que les coupables peuvent défier presque toute poursuite de la justice , qui , d .ailleurs , se soucie peu d’en entreprendre.

A 1 appui de toutes ces assertions , nous pourrions citer une multitude d’exemples puisés dans les chroniques populaires de 1 Italie , et surtout dans celles des habitans qui vivent dans les campagnes voisines de Rome ; mais , pour éviter l’emphase et l’exagération dont la crédulité enrichit toujours les récits de ce genre , j’aime mieux emprunter au chirurgien Eustachio Cherubini le récit dune aventure qu’il écrivait à un de ses amis au mois daoût 1819, et dont le pays que nous parcourons en ce moment avait précisément été le théâtre.

De Castel -M.idama

«Je vous envoie, suivant votre de-

mande, le récit détaillé du malheur qui m’est arrivé le 1 y du courant. Dans la matinée de ce jour, on me lit appeler à Tivoli pour visiter un malade. En conséquence, je partis accompagné d’un homme armé d’un fusil. Je traversai sans accident toute la paroisse de San- Gregorio et une partie de celle de Tivoli , jusqu’à la seconde arcade des antiques aquéducs qui traversent la route à deux milles de cette ville, dans un lieu nommé les défdés de Tivoli. Il faut observer qu’il est impossible de trouver une route qui , par sa disposition, soit plus favorable aux bandits et plus dangereuse pour les voyageurs.

Immédiatement après le pont Degli Archi, la route est bordée , à gauche , par une colline escarpée couverte d’épaisses broussailles ; l’autre côté est un précipice continuel d’une grande profondeur , presque perpendiculaire , et qui descend jusqu’à la plaine que traverse l’Anio ; la largeur de ce chemin suffit à peine au passage d’une voiture. Il est donc impossible d’apercevoir le danger que les bois dérobent à la vue , et que l’on ne peut plus éviter s’il est imminent. Vous concevez combien il était facile que je devinsse la victime des brigands.

J’avais à peine dépassé la seconde arcade, que tout à coup deux hommes s’élancent hors des broussailles , barrent le chemin , couchent en joue mon conducteur , qui me précédait de quelques pas , et lui ordonnent de mettre pied à terre. Au même instant, deux autres paraissent derrière moi , et nous nous trouvons pris entre deux feux. Ils m’ordonnèrent de rétrograder sur-lechamp , et de marcher devant eux, non dans la direction de Castel-Madama , mais dans celle de San-Gregorio. Ils me demandèrent d’aborcl si je n’étais pas le gouverneur de la première de ces

deux petites villes. Je leur répondis que j’étais tout simplement un pauvre chirurgien, et, pour les convaincre, je leur montrai mon étui de lancettes et mon sac d’instrumens. Cette preuve fut inutile. L’un d’eux crut devoir s’emparer des divers objets que j’avais montrés , et nous continuâmes à marcher. Bientôt nous rencontrâmes quatre jeunes gens de San-Gregorio et un vieillard , qui furent tous obligés de partager notre captivité.

Nous atteignîmes, au bout de quelque temps, le haut d'une colline, et il nous fut permis de nous asseoir sur le gazon. J’étais fortement inquiet du sort qui m’était réservé , lorsque j’aperçus mon guide causer familièrement avec les brigands. La situation d’esprit dans laquelle je me trouvais ne me permit pas de prêter une grande attention à ses discours ; mais en le voyant, en apparence si intime avec les voleurs , je commençai à le soupçonner de m’avoir trahi.

Le chef des brigands se tourna alors vers moi ; « Médecin , dit-il , voilà tes lancettes , ne pleure pas et n’aie pas l’air si piteux; car, en vérité, j’ai de bonnes intentions pour toi, et nous pourrons traiter de ta rançon. » Ces mots me rendirent quelque courage; toutefois, la rançon m’inquiétait encore; car je présumais que si je parvenais à me tirer d’entre les grilles de ces diables , ce ne serait pas à bon marché. Je résolus de chercher à l’attendrir, et de l’air le plus suppliant, les yeux humides de larmes , je lui parlai de ma pauvreté , de mes ressources bornées , et lui appris que je me rendais en ce moment à Tivoli pour soigner un étranger. « C’est bien , reprit-il , sans avoir égard à mes pleurs, écris à ton étranger qu’il t’envoie immédiatement deux mille écus d’or, sans cela tu mour-

ROME

ras. Recommande -lui surtout de ne pas prévenir les sbires de la ville ; tu n en mourrais pas moins. » J exécutai ses ordres avec toute la véhémence qu inspirent la crainte de la mort et la présence de treize assassins ; puis on dépêcha un messager pour attendre le résultat de ma demande.

Après son départ , je vis mon guide se promener sans crainte au milieu des brigands, regarder leurs armes et faire des gestes menaçans , mais sans parler : peu après il vint s asseoir près de moi; alors le chef s’approcha, et, sans prononcer une parole , il le frappa sur le cou , près de la tete , avec un gros bâton ; ce malheureux se leva aussitôt en criant : « J’ai une femme et des enfans, épargnez ma vie — au nom de Dieu !» Et en jetant ces cris, prononcés avec un accent déchirant , il se défendait autant que possible. D autres brigands l'entourèrent ; il s’ensuivit une lutte dans laquelle ils roulèrent tous ensemble au bas d’un précipice. Alors je fermai les yeux et laissai retomber ma tète. J’entendis quelques cris ; mais il me sembla que j’avais perdu tout sentiment. Bientôt les brigands revinrent ; deux d entre eux s’étaient tués dans la chute. Je vis le chef remettre son poignard tout sanglant dans le fourreau. Il se tourna vers moi en disant : « Ne crains rien ; nous avons tué ton conducteur, parce qu’il était un sbire : des gens tels que toi ne font pas ce métier. »

Après ce meurtre , qui fait horreur , les brigands continuèrent à traîner de rocher en rocher le pauvre chirurgien , qui était plus mort que vif. Il raconte ensuite comment ses compagnons d’infortune furent congédiés , et comment, pour disposer favorablement le chef, il lui fit cadeau de trente paoli (16 fr.).

Bientôt le messager , envoyé pour

chercher la rançon , revint avec 600 écus. Mais les brigands ne secrurentpas suffisamment payés avec cette somme, et ils poursuivirent leur marche en menaçant à chaque instant leur infortuné prisonnier de lui ôter la vie. On le contraignit à écrire à Castel-Madama, afin d’obtenir une seconde rançon pour ajouter à la première. Il fallut bien se résoudre à cette nouvelle violence ; mais les angoisses du captif étaient loin d’être terminées, ainsi qu’on va le voir. Nous reprenons le récit au moment de l’envoi du second messager.

Le chef joignait à sa demande d’argent celle de quelques chemises. Un des brigands proposa , je ne sais dans quel but, de me couper une oreille et de l’envoyer avec la lettre. Grâce au chef, cette aimable et ingénieuse proposition n’eut pas de suite.

Les voleurs voulaient que le paysan partît sur-le-champ ; mais celui-ci répondit qu’il ne pouvait descendre la montagne pendant l’obscurité. Il lui fut donc permis de passer la nuit au châlet qui leur servait de refuge , sous condition qu’il partirait au point du jour. « Rappelle-toi , ajouta le chef, que si tu n’es pas de retour à la vingtième heure , tu pourras faire ce que tu voudras , car nous jetterons ce chirurgien dans quelque trou. » L’avis n’était pas de nature à me rassurer.

Le lendemain nous nous mîmes de nouveau en marche. Au lieu des broussailles que nous avions eu tant de peine à traverser la veille, nous trouvâmes un beau bois d’arbres élevés , et dans lequel la route était facile, excepté lorsque des arbres , coupés récemment, venaient à l’encombrer. Lorsque nous eûmes atteint de nouveau les broussailles et fait choix d’une place conve-> nable, nous nous disposâmes à dormir.

Pour moi , je m’étendis par terre et me tournai de manière à ne pas voir les bandits. Je parvins à m’assoupir un peu jusqu’au moment où je fus réveillé par le cri d’un oiseau sauvage. Je ne suis pas naturellement superstitieux; mais la singularité des événemens qui se succédaient devant moi depuis deux jours , la présence de la mort , car il était impossible que le messager pût jamais réunir, à Castel-Madama , assez d’argent pour ma rançon , me firent considérer le cri que j’avais entendu comme un avertissement sinistre. Je fis mes prières et tâchais de me rendormir, en m’affermissant contre l’horreur du trépas. Cependant la consolation du sommeil me fut même refusée par les piqûres et le bourdonnement des cousins qui s’attachaient à mon visage et à mon cou. Mais , depuis la mort de mon guide , je n’osais pas même lever la main pour chasser ces insectes , de peur qu’on ne prît ce mouvement pour un signe d’impatience.

Après nous être levés , nous marchâmes pendant environ une heure , puis, ayant atteint une place ouverte, au milieu des broussailles , les brigands se mirent à manger de la viande froide , en m’invitant à me joindre à eux. Mais je ne me sentais point le courage de manger. Après qu’ils eurent déjeuné , ils se couchèrent pour dormir.

Pendant ce temps , l’un d entr’eux lut tout haut, à ceux qui restaient éveillés, un petit livre qui contenait l’histoire du cavalier Meschino , célèbre aventurier. Au bout d’une heure , ils se levèrent tous et partirent, l’un après l’autre, pour aller prendre une station plus élevée , ne laissant autour de moi qu’une sentinelle. Une heure après, le plus jeune d’entr’eux vint relever cette faction. Enfin, quand je les vis tenir un

conseil de guerre , je ne doutai pas qu’ils n’eussent pris quelque résolution contre moi , et que la nouvelle sentinelle ne vînt mettre à exécution leur cruel dessein. Oh ! pour le coup , je me crus perdu ; mais, rassemblant tout mon courage , je projetai de défendre chèrement ma vie contre tous ces assassins. Ma physionomie dut exprimer les divers sentimens de crainte et de colère qui l’animaient tour à tour, car mon gardien , me regardant avec une curiosité fort tranquille , se mit tout à coup à rire, en me disant :

« Quelle idée saugrenue le diable agitet-il dans ta tête, médecin? Ton visage est plus blême que celui des statues de saint Corne et Damien, et ton air plus soucieux que celui d’un musicien à jeun ! » Cette sortie me rassura , et j’attendis le retour du messager.

Pendant les divers momens de repos qu’on voulait bien m’accorder, les brigands s’entretenaient de politique. Le chef en second, qui me parut un homme assez capable, disait que le gouvernement ne réussirait jamais à les détruire par la force. « Nous ne sommes pas, ajoutait -il, une forteresse que l’on puisse abattre avec du canon , mais des oiseaux qui volent autour du sommet des rocs élevés , sans avoir de demeure fixe. Si, par malheur, cinq d’entre nous périssent , nous sommes sûrs d’en trouver dix autres pour les remplacer , car il y a toujours des criminels disposés à chercher un refuge parmi nous.

N otre nombre total monte à cent trente : avec ce chiffre on pourrait entreprendre quelqu’exploit éclatant... Menacer Rome elle-même ;... qui sait?...

Dans tous les cas, le seul moyen de nous ramener aux lois serait de nous accorder un pardon général , illimité et sans réserve. Encore faudrait-il qu’il fût prononcé par le pape lui-même, car

ROME

nous ne sommes disposés à ajouter foi qu à lui seul. »

Enfin le messager revint apportant deux rouleaux d argent cachetés, qui contenaient , disait-il , six cents écus , ainsi que des chemises que le chef avait demandées , et quelques alimens pour moi. Les brigands ne comptèrent pas même l’argent , et indemnisèrent les messagers de leur peine. Malgré l arrivée inespérée de cet argent , je n'osais me flatter que la liberté me serait rendue. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu’on m’annonça que j’étais libre, et que je pouvais partir. Je me hâtai de profiter de cette permission, après avoir remercié les brigands de leur politesse et de la bonté qu’ils avaient eue de m’épargner. »

La planche 1 47 donne la figure d’un de ces bandits , qui s’est amendé et dépose ses armes aux pieds d’une image de la Vierge. On sait avec quelle étonnante facilité ils allient les idées de fanatisme à leur goût pour le brigandage.

Les paysans ou contadini , que je rencontrais sur la route de Rome vers laquelle je bâtais mon retour , étaient vêtus de peaux de mouton , avec des trous pour les bras et pour la tête : en été , ils tournent la laine en dehors , et en dedans quand il fait froid. Au lieu

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de bas et de souliers , ils s’enveloppent les jambes de guenilles , attachées avec des cordes , et les pieds d’un morceau de peau , en forme de chausson. La tête entière paraît ensevelie sous un énorme feutre brun, de forme conique.

Les femmes portent ici sur la poitrine, comme à Bologne , des corps de baleine , très-raides , de dimensions exorbitantes , et formant en bas une pointe très-saillante. Le jupon court, et souvent déchiré , laisse voir des jambes nues, couleur de tuile, et des pieds enveloppés d’une sorte de chausson de peau , comme les hommes. Une grande broche d’argent retient les tresses de la chevelure , et la tête est couverte du morceau de toile , plié en carré , que nous avons déjà décrit. La planche 1 /f 8 retrace fidèlement cet ornement. Dans les numéros 147 à i52, nous avons rangé les costumes les plus pittoresques des environs de Rome.

Telle est la pauvreté de ces gens de la campagne , que j’en ai vu ramasser dans les rues de Rome des trognons de choux , les peler avec leur couteau , en couper des tranches , et les manger crues. Un certain fluide aériforme de saleté les environne, et forme une atmosphère malsaine , qui devient sensible à leur approche.

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Une fois parvenu dans l’intérieur de Rome , je recommençai le cours de mes visites aux monumens que je n’avais pas encore examinés. Que le lecteur me suive d abord , s’il y consent , à la villa Ludovisi. C’est par elle , en effet , que je débutai à mon retour de Tivoli. Le cardinal Louis Ludovisi , neveu du

pape Grégoire îv , construisit cette charmante maison de compagne, qui appartient aujourd’hui au prince de Piombino.

Nous trouvons clans la villa Ludovisi les restes présumés de la demeure de Salluste , cet illustre roué , que ses débauches avaient fait chasser du sénat ,

et que César, peu scrupuleux , et d’ailleurs reconnaissant des services rendus à sa cause par une plume éloquente, fit proconsul d’Afrique , avec ordre d’en ruiner les peuples pour les mieux contenir. Il s’en acquitta, dit-on, à la satisfaction du tyran ; mais Rome lui pardonna sa coupable fortune, en faveur de l’usage qu’il en savait faire. Il embellit ce quartier d’un marché vaste et commode, dont le temps n'a conservé que le souvenir, et d’un cirque dont on voit les ruines dans un verger. Son habitation avait d’ailleurs tant d’agrémens, que plusieurs Césars en firent leurs délices. Nerva , je crois , y mourut.

Alaric y mit le feu.

Le champ scélérat , tombeau Avivant des vestales coupables , n’était pas loin de la demeure de l’historien latin.

Nous avons déjà parlé de cette terre de deuil.

J’allai un jour dans l’église des Capucins pour y voir un tableau du Guide, représentant saint Michel, tenant avec toute la grâce possible le diable enchaîné. Le plaisir que j’avais à contempler les traits admirables du pinceau de ce grand peintre , fut bientôt troublé par les chants funèbres des révérends pères. Il était mort un frère J a ï , et suivant l’usage , les capucins l’avaient revêtu de l’habit de l’ordre , puis exposé sur une bière dans le milieu de l’église, et faisaient autour de lui toutes les cérémonies usitées en pareil cas. Ces cérémonies sont fort curieuses. Ce qui ne l’est pas moins, c’est l’endroit où l’on enterre ces moines. On s’attend sans doute à des cimetières , à des cavernes, à des caveaux souterrains ? Il n’y a rien de tout cela. « Devant moi ( nous citons Kotzebue) je vis s’étendre une longue enfilade de chambres voûtées, dont toutes les fenêtres étaient ouvertes et donnaient sur la cour. L’air

qu’on y respire est pur, et d’autant plus nécessaire, que ce spectacle est réellement de nature à oppresser la poitrine. On a disposé pour les vivans une estrade, séparée par une balustrade de la demeure silencieuse des morts. De là on voit dans chaque chambre , comme une grotte, formée avec des ossemens, dont la distribution surpasse de beaucoup celle de nos catacombes.

« Les intervalles entre ces grottes sont remplies par des niches où l’on voit un capucin mort, tantôt couché, tantôt dans l’attitude de l’homme viwant. Chacun de ces cada\rres est encore revêtu des insignes de son ordre , et on leur voit à presque tous une longue barbe :

à chacun d’eux est attaché un écriteau qui apprend le nom du capucin et l’époque de sa mort. Toutes ces guérites , dans lesquelles ils ont l’air d’être en sentinelle en attendant le grand jour du jugement dernier, sont petites, quoique cependant composées des ossemens de quelques centaines de frères. L’espace étroit qui se trouve aux pieds de ces sortes de momies est occupé , dans chaque chambre, par sept fosses qui forment comme des plates-bandes de jardin. C’est dans ces fosses dont la terre, comme celle du Campo-Santode-Pise, a la propriété de dessécher les corps que l’on dépose, jusqu’à ce que , pour faire place à d’autres , on les retire et on les rende à la lumière. Le plafond est décoré d’arabesques et d’autres ornemens faits a\rec des os, qui pour cela doivent être petits. OnAroit aussi une grande croix également formée avec des ossemens , ainsi qu’un lustre à plusieurs branches, suspendu à la Aroùte : des bras de la même matière, attachés au mur et garnis de cierges, ornent la galerie dans toute sa longueur. Chacune de ces grottes a son architecture particulière ; l’une est

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construite avec des os de crânes ; une autre avec des os de jambes, de bras, etc . Nous soulevâmes le froc de l’un des moines , et nous vîmes une peau toutà-fait pareille à du parchemin d’un jaune foncé ; chacune de ces statues singulières portait une lumière à la main. Les lustres, les bras et jusqu’aux petites croix étaient garnis de cierges. Qu on se représente l’effet que devait produire cette bizarre illumination au milieu de la nuit. L’empereur Joseph a parcouru ces lieux ; chaque prince qui visite Rome en fait autant. Pour se distraire en sortant de ce jardin des morts , on peut parcourir l’église , et l’on y verra quelques beaux tableaux de Pierre de Cortone , Dominiquin , Lairfranc et autres. »

Au sortir de l’église des Capucins , dont le chœur a été illustré par le célèbre tableau de M. Granet, allons visiter l’admirable fontaine de Trévi (PI. 171 ).

Ce n’est point une source abondante, c’est une rivière qui sort d’un goufïre entre des rochers , d’où les flots s’échappent avec bruit sous la forme variée de fontaines , de ruisseaux et de cascades : c’est l’aspect d’un fragment de montagne écroulée , et le fracas d’un torrent qui se précipite à travers ces débris. Le gouffre est dominé par un Neptune colossal, debout sur une conque que traînent deux chevaux marins guidés par des tritons. « Croira-t-on que cette magnifique fontaine n’a pas de place devant elle : combien pourtant l’ombre de quelques arbres ajouterait au charme de ces belles eaux ! Ce quartier est sale et sans air. Une place bien entendue servirait de dégagement au palais du Quirinal : elle rappellerait quelque chose de l’ancien portique de Neptune. Il n’y a pas, dans toute la ville, une plantation publique

qui offre aux vieillards une ombre hospitalière , un lieu de plaisirs et de jeux pour les enfans. On a dépense beaucoup au mont Pincius pour faire une promenade où l’on va peu , et tout le monde eût fréquenté les allées de Trévi. Voilà les hommes! il leur faut des monumens fastueux : on dédaigne ce qui n’est qu’utile. » ( Lcioureins .)

L ’aqua vermine , la meilleure eau de Rome, qu’une jeune fille découvrit aux soldats d’Agrippa , coule encore par torrens de la fontaine de Trévi , et a conservé son doux nom. L’eau vient de huit milles, sur la route de Tivoli. Le grand Léon-Baptiste Albert, dont la science des eaux était un des nombreux talens , avait travaillé à la réparation de l’ancien aquéduc sous Nicolas v.

La Douane de Rome , par un de ces hasards qui n’appartiennent qu’à l’Italie, est un ancien temple , sans doute celui que le sénat et le peuple décernèrent à Antonin le Pieux (PL 171 ).

Le dépôt des marchandises de la ville éternelle a pour façade onze majestueuses colonnes cannelées de marbre ; c’est une des plus belles ruines antiques.

L’aspect de ce monument et la vue de sa destination actuelle, dirigea le cours de mes idées vers le commerce de Rome. Je vais indiquer rapidement au lecteur le résultat de mes recherches sur ce sujet important. Le commerce d’échange de cette cité s’exerce^ soit avec les autres provinces pontificales , et ses produits ne sont pas constatés, soit avec les pays étrangers , et les registres des douanes peuvent en donner quelques indications. Cependant, si ce dernier commerce a lieu par la voie de terre, il échappe le plus souvent aux investigations , à cause des facilités que cette frontière offre à la contrebande. Au reste, le commerce illégal

ou interlope , avec la Toscane et le royaume de Naples , est peu considérable.

Le seul commerce appréciable est celui qui a lieu par la voie de mer, dont l’importance pourrait être très-grande pour une province coupée par un fleuve navigable jusqu’à quarante lieues audessus de son embouchure , et baignée par la mer sur une longueur de plus de cinquante lieues. Ses ports ou embarcadères sont d’abord deux petits havres , près de Montalto et de Ceneto ; ensuite Civita-Vecchia, Palo , Santa- Severa , Fiumicino, Porto-d’Anzo et Terracina. Les navires de igo tonneaux entrent à Fiumicino , et peuvent remonter le Tibre jusqu’à Rome; le port de Civita-Vecchia reçoit ceux de 4oo tonneaux , et son double goulet permet leur entrée , quel que soit le vent régnant.

Malgré ces avantages , et l’abondance des moyens de construction , la marine romaine se réduit à quelques petits navires et à des barques de pêche : ce sont les Livournais , les Génois, les Nisards , les Provençaux, les Catalans, les Napolitains, les Anglais , les Américains , qui ont tous les profits de la navigation.

Il résulte, des renseignemens pris auprès des agens des douanes , qu’avant la guerre maritime , la province de Rome exportait pour une valeur d’environ cinq millions de francs. Rome et ses environs fournissent peu à la consommation intérieure. Des buffles, des peaux , des chèvres , des fromages , du vin assez agréable , du blé, de la soude en abondance ; voilà ce qui constitue les productions naturelles du pays et les bases de l’industrie des habitans.

Les importations étrangères sont donc nécessaires à Rome; mais elles devinrent plus difficiles par l’effet de

la guerre maritime , et les exportations s’accrurent beaucoup : ainsi , en 1810 et en 1811 , grâce à la demande des soudes et des blés , l’exportation dépassa huit millions de francs, et les années suivantes , quoique la soude n’entrât plus pour une part importante dans les envois à l’étranger, la province romaine , grâce au libre commerce, et malgré les gênes que la guerre apportait à la navigation , a pu disposer d’une somme très-considérable de produits superflus, tandis quelle ne tirait qu’une quantité moindre de produits étrangers. Aussi, à cette époque, une rapide circulation de numéraire répandit l’aisance parmi les producteurs.

L’administration française établit des tribunaux et des chambres de commerce à Rome et à Civita-Vecchia.

Parlons maintenant de l’industrie particulière à Rome. Beaucoup d’étrangers s’imaginent que la fabrication des chapelets et des slgnus Dei est la seule que les Romains possèdent. Cependant toute la partie occidentale de leur territoire contient un grand nombre de fabriques et de manufactures des produits du règne végétal , minéral ou animal. Parmi les premiers, il faut comprendre les chanvres qu’on tisse principalement à Viterbe , à Magliano , à Palestrina et à Marino ; les papiers fabriqués à Rome, Ronciglione, Viterbe, Grotta-Ferrata , Bracciano , Tivoli et Subiaco ; enfin , les cartes à jouer, dont Rome possède plusieurs fabriques.

Au règne animal , nous rapporterons la fabrication des laines, la plus importante des opérations de l’industrie romaine. Le tissage s’opère à Rome dans sept établissemens principaux. Sous le x'ègne de Pie vi, on a compté jusqu’à 4oo métiers dans cette seule ville. Un

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produit animal qui , dans les autres pays, est sans valeur, devient ici la base d’une importante fabrication. Les intestins des ^0,000 agneaux qui , au printemps , nourrissent les Romains , sont soigneusement recueillis, et, après de nombreuses et délicates opérations , ils sont transformés en cordes d’instrumens , recherchées par les musiciens de toute l’Europe , sous le nom de cordes de Naples. Cette fabrication a été en quelque sorte inféodée par les papes à quelques familles seules , auxquelles les bouchers peuvent vendre les intestins , et les règlemens prescrivent et maintiennent rigoureusement tous les procédés de fabrication.

La consommation considérable de cire qui se fait dans les églises , a multiplié infiniment les fabriques de cierges et de bougies. Enfin , les perles , qui ont pour base la colle de poisson , occupent à Rome un grand nombre d’ouvriers.

Quant au règne minéral, on sait que les métaux précieux sont depuis longtemps travaillés à Rome avec une grande supériorité, et maintenant encore l’orfèvrerie est une des industries les plus remarquables de cette ville. L’extraction du soufre forme également une branche importante de son commerce.

Le gouvernement s’est réservé le monopole de la fabrication du salpêtre et de la poudre. La mine située près de la Tolfa a alimenté l’Europe d’une espèce d’alun , appelé alun de Rome , et réputé le plus pur. Cette exploitation a produit jusqu’à 000,000 fr. par an.

Le srouvernement français encouragea activement ces diverses manufactures.

Des jeunes gens de familles d’artisans romains furent même admis dans l’école des arts et métiers de Châlons-sur- Marne ; et les plus habiles ouvriers re- R.

curent des récompenses et des distinctions.

Ces détails justifieront la ville éternelle du reproche d’être en arrière du mouvement manufacturier des autres cités de l’Europe. D’autres genres d’industrie lui sont propres : ce sont ceux qui ont pour base la pratique des arts du dessin . On a vu , par ce qui précède , qu’ils sont loin de composer exclusivement tout le commerce de Rome. En premier ordre se présente l’art de restaurer les statues antiques , que les fouilles mettent sans cesse en circulation ; puis viennent les imitations de monumens d’architecture dans de petites proportions , ou les ouvrages clés scarpellini , la peinture des appartenons au moyen de poncis et de calques ; la scagliola, ou peinture sur stucs; la gravure sur cuivre, sur pierres dures, sur coquilles, celle en creux et en relief; enfin une industrie toute romaine, ou l’art de la mosaïque. On peut juger de l’importance de cette fabrication , en songeant que la grande mosaïque , pratiquée dans un seul établissement public , employait en 1 8 1 3 dix artistes , coûtant annuellement à l’état plus de 100,000 francs.

Ces faits suffiront pour montrer la place que Rome et la province qui l’entoure tiennent ou peuvent tenir, sous les rapports commerciaux , parmi les états qui entourent la Méditerranée.

L’église de Saint- Ignace , que je visitai en sortant de la douane , est une des plus magnifiques de Rome , et fut bâtie aux frais du cardinal Louis Ludovisi , neveu de Grégoire xv. Le célèbre Don^niquin fit pour cette église deux plansMiff’érens. Le P. G rassi , jésuite, prit une partie de chacun de ces deux dessins , et forma celui qui a été suivi. Il est assez curieux de voir un ministre de l’Evangile, homme assez

obscur , contrôler ainsi l’œuvre d’un des plus grands artistes du temps !

A quelque distance se trouve le monte Gitorio , autrefois théâtre de Statilius.

Le magnifique palais de Venise, de l’architecture de Julien da Majano , fut jadis habité , pendant l’été, par plusieurs papes, par le fastueux duc de Ferrare, Borso-dEste, suivi de plus de cinq cents genlilhommes vêtus de brocard d’or et d’argent , de soie et de velours, et, pendant un mois , par le roi de France Charles vm , qui, en courant à la conquête de Naples, semblait en quelque sorte gouverner Borne.

Ce palais , sorte de forteresse crénelée , ornée d’une belle église , et formée de pierres et de débris du Colysée , est d’un effet majestueux lorsque la lune l’éclaire. Il fut donné par le pape Pie iv à la république de Venise, parce que, la première , elle avait admis le concile de Trente.

Auguste , pendant son sixième consulat, fit ériger, au nord du Champde-Mars , le superbe mausolée qui porte le nom de cet empereur , et vers lequel nous dirigeons maintenant nos pas. Le vainqueur d’Actium destinait à sa famille et à lui-même ce monument funèbre, dont les restes informes ne peuvent être le sujet d’aucune description. Bornons-nous à indiquer au lecteur que le Bustum , lieu consacré où l’on brûlait les corps des membres de la famille impériale , se trouvait sur l’emplacement qu’occupe aujourd’hui l’église de la M adonna del Popolo , fréquentée , comme son nom l’atteste , par les citoyens les plus humbles de Rome. Etrange vicissitude des choses et des hommes d’ici-bas ! s’écrie philosophiquement madame Starke (auteur d’un excellent guide anglais

en Italie ) ; singulière fatalité qui a converti un tel endroit en une arène pour les plaisirs de la populace et pour les combats de taureaux !

Sur une petite éminence appelée aujourd’hui Macel de ’ Coroi , et dans la direction du Corso au Capitole , on trouve les ruines d’un monument très-ancien qui , originairement , n’était pas renfermé dans l’enceinte de la ville. Il paraît , en effet , que C. Publicius-Bibulus , auquel cette tombe était consacrée, vivait au temps de la seconde guerre punique , et ce ne fut qu’après sa mort que la partie du Champ-de-Mars , où son corps est enseveli , fut enclavée dans les limites de Rome. Les particularités de la vie de Bibulus sont inconnues ; on croit cependant, d’après l’inscription trouvée sur le monument qu’il lui fut élevé par le sénat et le peuple pour éterniser la mémoire de sa valeur.

Après avoir visitéle mausolée de Bibulus , je suivis les bords du Tibre , réfléchissant à ces grandes leçons de vertu et de courage dont l’antiquité nous offre tant d’exemples, et que mes souvenirs classiques me rappelaient en foule sur ce territoire romain qui possède une éloquence particulière. Bientôt le petit port pittoresque de Ripetta s’offrit à ma vue. Il reçoit les barques chargées de vin , d’huile , de blé , de bois et de charbon , venant de la Sabine et de l’Ombrie. Le travertin d’une arcade du Colysée , tombée lors du tremblement de terre en 1708, fait partie de sa construction.

Il est temps d’aller payer notre tribut d’admiration au Panthéon , à cet édifice, l’un des plus élégans de Rome , le mieux conservé des monumens antiques , et encore aujourd’hui le plus beau de la ville moderne (PI. 172)- La place qui le précède est un marché ,

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orné d'une fontaine abondante , surmontée d'un petit obélisque de granit égyptien , couvert d hiéroglyphes. Au reste, je dois avouer que toute mon attention fut captivée par le monument principal, et que je n’en accordai d’ahord que fort peu à la place.

Le Panthéon est un vaste dôme plus grand même que celui de Saint-Pierre, mais qui repose sur la terre , au lieu dêtreplacédanslesairs,oùnous sommes accoutumés à voir ce genre de construction. Il a cent trente-deux pieds de diamètre, et autant de hauteur, et son magnifique portique est composé de seize énormes colonnes de marbre d’une seule pièce. La couverture de ce noble édifice fut autrefois toute de bronze ; mais des empereurs et des papes l’en dépouillèrent, et la vieille charpente , jetée d'une colonne à l’autre, ne soutient plus que des tuiles. Le dixseptième siècle a encore vu les restes de l’antique bronze du Panthéon servir à faire des canons pour armer le château Saint-Ange , et des colonnes pour le baldaquin de Saint-Pierre. Douze siècles auparavant , la plus grande partie de ce métal avait été envoyée à Syracuse par Constance n , et de là transportée à Alexandrie , en Egypte , par les Sarrasins. On lit , dans Nibby, que les clous de cuivre pesaient 9 ,3^4 livres, etlesplaquesdebronze4o,ooo,ooo de livres !

Le temps semble avoir respecté le Panthéon, pour le livrer à l’admiration de tous les siècles. Après la bataille d’Actium, Agrippa, gendre d’Auguste, avait consacré ce temple à JupiterVengeur. Il fut ouvert depuis à tous les dieux de l’empire, et chaque année, un sacrifice solennel, commun à ces dieux, y réunissait les Romains. « La raison, ajoute Laoureins, y réunira peut-être aussi quelques jours nos sectes réconci-

liées. Ce miracle ferait une autre fois du Panthéon le temple de la tolérance universelle. »

Les connaisseurs admirent le bel entablement de marbre blanc , et la frise de porphyre , qui décorent l’intérieur du Panthéon , ainsi que plusieurs rangs de caissons , aujourd’hui sans ornemens , mais qui brillaient jadis de pierres précieuses et de bronzes dorés (PI. 1 78 ).

Jupiter Vengeur paraît avoir occupé la grande niche , en face de la porte principale. Six autres niches, également pratiquées dans l’épaisseur du mur , sont encore ornées de colonnes cannelées, de jaune antique, de plus de trente pieds de haut, et dont les chapiteaux passent pour les plus parfaits qui nous restent de l’antiquité. Les statues des divinités païennes ont été remplacées par des images de Saints. Dans sa nudité même , ce temple est toujours un modèle d’élégance et de grâce ; tous les marbres antiques , dont il est orné , sont des plus rares et des plus précieux; le portique répond à ce noble et gracieux intérieur . Le fût des colonnes de ce portique a trente-huit pieds et demi de haut , et quatre pieds et demi de diamètre : elles ont quarante-cinq pieds et demi, y compris les bases et les chapiteaux , et cinquante-six avec l’entablement. Nous n’aurions point rappelé au lecteur ces détails d'architecture , si on n’avait voulu les imiter au portique de la chambre des députés , à Paris.

Sur le fronton on lit encore le nom d Agrippa. Ce fronton était surmonté de statues et d’un quadrige de bronze, qui n’existent plus.

La grande porte du temple se trouve entre deux niches, où l’on admirait les statues d’Auguste et. d’ Agrippa. Le tombeau de l’illustre fondateur était à l’entrée du temple. Clément xii repose aujourd’hui dans cette superbe urne

de porphyre que nous avons vue à Saint-Jean-de-Lalran. Le vengeur de Carthage , Genseric, enleva la porte de bronze comme trophée ou comme butin. D’ailleurs, ce que les Barbares avaient respecté, Urbain vm le fit emporter pour les décorations de Saint- Pierre.

Pline raconte, liv. ix, ch. 35, que l’on voyait suspendue à la statue de Y énus , clans ce temple , une perle sciée en deux, qui était le pendant de celle que Cléopâtre présenta liquéfiée , dans une coupe , à Marc-Antoine , lors du fameux festin qu’elle donna au général romain.

Parlons maintenant de l’état actuel de l’édifice. Malgré les nombreuses causes de dégradation qui se sont unies contre lui , il n’en est pas moins encore remarquable par sa beauté et par sa majesté. Je regrette seulement qu’il ne se montre pas dans un isolement qui permette de le considérer sous toutes ses faces. On trouve une enceinte d’édifices qui s’y appuient comme pour le cacher. Il est d’ailleurs dominé de partout, tandis qu’une place étroite et boueuse en déshonore l’entrée. Au pied des colonnes est la bouche infecte d’un large égout : peu s’en faut que les bases de ces superbes colonnes ne servent d’étaux aux bouchers forains : c’est enfin un des plus sales quartiers de Rome , un lieu où la place la plus ignoble forme l’avenue d’un des plus beaux monumens qu’on puisse voir. La halle au blé de Paris, qui offre plusieurs rapports d’architecture analogues au Panthéon de Rome, est aussi mal environnée ; mais du moins notre édifice est un marché, et celui de Rome est, et a toujours été un temple.

La beauté de l’intérieur du Panthéon dépend en grande partie de la manière

dont le jour y était ménagé : excepté la lumière qui venait de l’ouverture de la porte , il n’y en avait aucune autre que celle de l’œil de bœuf, au tournant de la voûte supérieure, qui , non-seulement éclairait le temple, mais encore par le moyen des fenêtres qui sont sur ces colonnes , tombait diversement sur les statues des six chapelles placées dans l’épaisseur du mur, derrière les colonnes mêmes. On ne jouit plus de cet effet sublime, à cause des planchers construits au-dessus des chapelles.

On sera fort surpris sans doute d’apprendre que l’eau du Tibre, dans les grandes inondations, atteint quelquefois le pavé du Panthéon , et comme le milieu se trouve un peu plus élevé que la circonférence , des légions de grillons ^ de perce-oreilles , de cloportes, de rats et de souris, fuyant le déluge qui les gagne sous terre, y accourent, s’y entassent les uns sur les autres, jusqu’à ce qu’enfin tous périssent à la fois. On croirait que le lit du Tibre, rempli de débris , s’est élevé de manière à reverser ses eaux sur la ville plus fréquemment qu’autrefois ; mais c’est tout le contraire. Le sol de la ville s’est élevé partout , et dans quelques endroits de vingt -cinq à trente pieds , tandis que le niveau du Tibre est toujours resté à peu près le même.

11 est intéressant de monter à l’ouverture extérieure de la coupole du Panthéon pour juger de son aspect.

On lit , dans une relation manuscrite du sac de Rome, conservée à la bibliothèque Yaticane , que Charles - Quint, étant venu dans cette ville en 1 536, voulut se faire conduire à l’ouverture de cette coupole. Un jeune gentilhomme romain , Crescenzi , chargé de l’accompagner, avoua depuis à son père qu’il avait eu alors la pensée de le pousser dans l’intérieur, afin de ven-

ROME

ger sa patrie du sac de iâ>j : Mon dis, dit le vieil Italien, ce sont de ces choses qu'on fait et qu’on ne dit point. « Son’ cose ehe si fanno e non si dicono. »

Le Panthéon fut changé en église par Boniface iv, en 607. La dédicace fut même , si nous en croyons Eustace , lorieine de l'institution de la fête de tous les saints. Au moyen de cette pieuse modification, Boniface a sans doute conservé le Panthéon ; mais ses successeurs en ont fait, suivant l’expression de Laoureins , un saint charnier. Le seul grand autel couvre , diton , des centaines de charretées d’ossemens humains : c’est tout un cimetière de martvrs , un inépuisable fonds de reliques. Cependant une foule d’hommes vraiment illustres reposent là, sous des marbres d honneur. Ce sont les Carraches , les Mengs, les Winckelmann , les Corelli, les Saccbini , les Métastase et les Raphaël. Nous éprouvons un vif désir de rendre hommage à leurs cendres, en leur consacrant quelques lignes dans ce recueil, où tous les erands hommes de l’Italie, toutes les grandes choses , doivent trouver place comme tous les grands monumens ; mais l'espace nous presse , et nous devons faire un choix des noms les plus saillans.

Au premier rang se place naturellement Sanzio Raphaël. Il est impossible , en voyant les chefs-d’œuvre laissés par des artistes tels que celui que je viens rte nommer , de ne pas considérer l’Italie comme la terre nourricière des arts. Toutefois, que la France ne soit point jalouse de cette ancienne supériorité de sa voisine. La bonne peinture , il est vrai , n’a commencé en France que sous Louis xm, avec le Poussin ; mais , depuis lors , nous avons toujours eu de grands peintres. En Italie, au contraire, iis sont II,

devenus de plus en plus rares, et aujourdhui à peine deux ou trois noms sont dignes d’être ajoutés à la liste si nombreuse des véritables artistes que cette terre a produits autrefois.

Au moment d’entreprendre une notice biographique sur le plus grand d’entre tous ces maîtres de l’art , je ne puis m empêcher de songer à son crâne prétendu qu’on montrait encore, il y a quelques années , à l’académie de Saint-Luc. On lisait, à côté du petit coffre qui contenait cette fausse relique , le distique célèbre et recherché de Bembo :

Ille hic est Raphaël, tiirmit, quo sospite , vinci Rerum magna parens , et moriente mori.

Voilà Raphaël! tant qu’il vécut , la nature appréhenda d’étre vaincue; lui mort, elle craignit aussi de mourir.

Un distique italien a fort bien rendu ces deux vers :

Questi è quel Raphaël , cui vivo , vinta

Esser lemeanatura, è morto , estinta.

Chaque année, le jour delà fête de saint Luc, lorsque les salles de l’académie étaient publiques, cette tête devenait l’objet d’une sorte de pèlerinage, de superstition enthousiaste ; les jeunes artistes s’empressaient , à cette époque, de faire toucher leur crayon à la tête du grand peintre. Combien ils ont été désappointés en apprenant dernièrement que leurs respects et leurs hommages s’adressaient, non pas au crâne de Raphaël, mais à un crâne vulgaire, totalement dépourvu, sans aucun doute, des qualités qui distinguèrent le grand artiste! Et les cranioscopes qui ont analysé si minutieusement les contours de cette relique osseuse , pour en faire ressortir l’admirable conformation appliquée aux arts, ne seront-ils pas tentés de se mordre les doigts , pour une méprise que chacun, d’ailleurs, par-

tageait à cette époque ? Le véritable Raphaël gisait obscurément sous un des piliers du Panthéon ; une inscription , tracée au bas du mur , marquait le lieu de sa sépulture. Ce n’est qu’en i832 qu’on s’est avisé de faire 1 exhumation du corps , auquel on a trouvé une tête qui est bien certainement la véritable , et qui confond d’imposture celle de l’académie de St. -Luc.

Cette exhumation a été entourée d’une authenticité et d’un apparat qui ne sauraient laisser aucun doute aux plus incrédules.

Raphaël , cet homme étonnant , semble avoir été créé par la nature dans l’un de ces mornens favorables où ellemême était inspirée par le génie de la perfection ; car souvent elle paraît se fatiguer et céder à de nombreux caprices , qui la font se jouer de la pauvre espèce humaine , et se divertir à donner l’existence à des êtres qui en sont le rebut. En créant Raphaël, elle voulut certainement en faire le type de toutes les perfections. Elle forma son corps de la matière la plus pure , la plus noble, la plus attrayante. Son âme , empruntée aux divines intelligences , fut un mélange d’élévation et de modestie , d’énergie et de sensibilité. Aussi Vasari , en rendant hommage à tant de qualités réunies , a-t-il dit , « que ceux qui , comme Raphaël, sont doués de perfections si rares , ne sont pas de simples hommes, mais, pour ainsi dire , des dieux mortels. Dei mort ali. »

Supérieur aux autres hommes par son esprit et son génie, Raphaël obtint grâce pour cette supériorité , parce qu’il se montra constamment affable et généreux. Il semble que la nature l’ait initié à tous ses secrets , et quelle lui ait confié la noble mission de répandre la lumière, de créer comme elle.

Mais on a observé que souvent les artistes pleins de puissance disparaissent tels que des météores , après avoir un instant embelli les cieux. Raphaël, moissonné à la fleur de son âge , plongea dans le deuil l’école romaine , qui se flattait déjà, avec raison, d’être la reine de la peinture.

M. Quatremèrede Quincy, dans son excellent travail sur Raphaël , offre une multitude de particularités curieuses que nous lui emprunterons, renvoyant le lecteur aux sources elles-mêmes pour tout ce qui concerne la vie du célèbre artiste , considérée sous le rapport de l’art.

Sanzio Raphaël naquit en i483, à Urbin, dans l’état ecclésiastique. Son nom patronimique fut originairement de’ Sancti ou Santi ; mais l'usage l’avait italianisé; la famille des Sanzio était ancienne à Urbin. Comptant une succession recommandable de citoyens dans plus d’une profession, elle avait produit plusieurs peintres. Raphaël fut le cinquième qui se livra à l’art de la peinture. Jean Sanzio , son père , était à la vérité un peintre médiocre , mais un homme d’un fort bon esprit, et qui eut surtout celui de ne pas se croire plus de talent qu’il n’en avait. Ce mérite en vaut bien un autre ; c’est peutêtre à lui qu’on a dù Raphaël. Les premiers goûts de l’enfance de celui qui devait un jour occuper tant de place dans l'histoire des arts en Italie, furent les instrumens de l’art de peindre. Le père se plaisait à seconder dans son fils des inclinations qui semblaient présager une vocation extraordinaire. Avide des sensations que lui faisait éprouver le spectacle de la nature , le jeune homme étudiait sans fatigue; et, par une sorte d’instinct qui lui faisait apercevoir toute l’étendue de l’art, et les moyens de le pousser à la perfection

ROME

Ce n'est point le mannequin qui lui apprit à disposer ses draperies ; 1 étude seule du modèle ne lui aurait pas fait donner la rie à ses figures , s’il n avait saisi de la pensée ces gestes , ces mouvemens, aussi rapides, aussi fugitifs qu elle-même.

Vovait-il un individu dans une action spontanée; elle se traçait dans sa mémoire, et il la transportait ensuite sur la toile , sans avoir besoin de consulter autrement le modèle. Aussi Jean Sanzio ne tarda-t-il pas à s’apercevoir que son fils était déjà trop habile pour rester son écolier. Il entreprit donc le vovage de Perouse , gagna 1 amitié du célèbre Pérusin, et crut en obtenir une très-grande faveur en recevant de lui la promesse qu’il mettrait Raphaël au nombre de ses écoliers. Si , en voyant Raphaël, le Pérugin, étonné de la précocité de ses dispositions, pronostiqua qu'il devait bientôt devenir son maître , le jeune Raphaël imitait le Pérugin comme s’il n’avait jamais dû cesser d être son élève. Les copies de l’un ne se distinguaient pas des originaux de l’autre. Lorsque le disciple travaillait en société aux ouvrages du maître , ceux-ci ne semblaient pas moins être d une seule main.

Plusieurs années s’étaient passées dans cette sorte d’apprentissage , lorsque le hasard vint émanciper Raphaël, en le faisant sortir de l’école de Pérugin. Certaines affaires ayant appelé le maître à Florence, l’élève en profita pour faire quelques excursions dans les environs de Pérouse. R.aphaël s’essaya dès lors à voler de ses propres ailes. Il paraît , nonobstant l’ordre des notices de "Vasari, sur les premiers ouvrages de Raphaël , que ce fut d’abord à Città di Castello qu’il produisit un certain nombre de tableaux , dont on ne saurait hésiter à le reconnaître seul

et unique auteur. Lanzi rapporte, comme une tradition constante, et qu’il a recueillie dans cette ville, que Raphaël , à l’âge de dix-sept ans , fit le tableau de San Nicola da Tolentmo agli Eremitani, dont Vasari dit : « Que si on n’y lisait le nom de l’auteur, on le prendrait pour l’œuvre de Pérugin. » De la même époque est le tableau du Christ en croix , qu’il composa pour l’église de Saint-Dominique , et dont les figures pourraient être attribuées au Pérugin, excepté la Vierge, dont Raphaël n’a surpassé la beauté que dans ses derniers momens. Il avait écrit son nom , et son âge de dix-sept ans, dans le tableau d’une sainte famille, que Morelli décrit pour l’avoir vu à Fermo, chez un seigneur de cette ville.

Laissant de côté beaucoup d’autres compositions de cette première époque du talent de Raphaël , nous nous contenterons de rappeler au lecteur le tableau du Sposalizio, ou du mariage de la Vierge, que la gravure de Longhi a tiré dernièrement de l’obscurité. Cet ouvrage, qui marque un des pas de Raphaël dans la peinture , est de i5o4- Vers cette époque, un autre élève du Pérugin, Pinturiccliio, avaitété chargé, par le neveu du pape Pie ii , le cardinal Piccolomini , de peindre dans la bibliothèque , devenue aujourd’hui la sacristie de la cathédrale de Sienne (PI. 22), les actions mémorables du pontificat de son oncle. Pinturicchio avait pu connaître et apprécier les talens naissans de Raphaël ; il s’empressa de se l’associer pour une entreprise qui demandait autant de fécondité dans l’invention que de facilité dans l’exécution. On sait que son jeune collaborateur finit par y avoir le principal rôle. Raphaël s’y reconnaît déjà, et à l’abondance des compositions , et au travail de la fres-

que , et à une richesse de style précédemment inconnue , et , plus encore , à des portraits parmi lesquels on croit distinguer le sien.

Après ce travail , Raphaël se rendit à Florence, puis à Urbin , toujours guidé par ce génie de la peinture qui a présidé à toute son existence: nous ne suivrons pas l’artiste dans ces diverses excursions, qui, d’ailleurs, n’ont pas été perdues pour l’art. La date de i 5o5 , où il quitta Urbin pour la dernière fois , détermine dans sa vie un espace de trois années qui précédèrent son départ pour Rome. Cette période de temps , occupée par des travaux qui donnèrent naissance à sa seconde manière , fut partagée entre les études de Pérouse, où il se rendit deux fois , et ses études à Florence. Il se lia d’ amitié avec les plus habiles maîtres de cette ville ; mais celui de ses contemporains, auquel il fut principalement redevable à Florence du changement qui , pour la couleur et le pinceau, caractérise sa seconde manière , fut Fra Bartolomeo di San-Marco. A vrai dire, ils firent ensemble un échange de talens. Raphaël apprit de Bartolomeo à donner plus de vigueur à ses teintes , plus de largeur à sa manière. L’artiste florentin dut , aux leçons de Raphaël, la pratique de la perspective.

Ce fut aussi pendant son séjour à Florence que Raphaël put voir les fameux cartons de Michel-Ange ; mais quelque profit qu’il ait tiré du grand style des dessins de ce maître , notre artiste ne cessa point de suivre la ligne que son propre génie lui avait tracée.

Cependant on doit avouer qu’il y a dans la figure d’un Isaïe, placé par Raphaël à l’église Saint-Augustin à Rome, quelque chose qui rappelle les Prophètes de Michel-Ange, il serait permis de croire que cette imitation tiendrait

un peu de ce que les artistes appellent pasticcio , sorte de jeu par lequel on se permet de contrefaire la manière d'un autre. R.aphaël a-t-il eu l’intention de montrer que , s’il l’avait voulu , il aurait pu faire du Michel-Ange? Si quelque chose pouvait rendre cette supposition vraisemblable, c’est l’ouvrage bien autrement important des Sibylles et des Prophètes, qu’il exécuta après dans l'église de Sainte-Marie-de-la- Paix. Là, on croirait qu’il a véritablement accepté le défi de Michel-Ange, en se mesurant avec ce redoutable adversaire sur le même terrain , mais beaucoup moins pour être son imitateur que pour établir de la façon la plus indirecte ce en quoi son talent différait de celui de son rival. En effet , on dirait qu’il a pris à tâche de montrer précisément , dans les mêmes sujets , ce qui manque à Michel-Ange , c’est-à-dire la noblesse des formes , la dignité du caractère , la beauté des physionomies, la propriété du sujet. Dans le fait, les génies de ces deux grands hommes n’eurent rien de commun : leurs germes furent divers , et ne pouvaient pas produire les mêmes fruits.

Michel -Ange concentra toutes ses études dans celle du dessin , dont l’anatomie lui donna les leçons. Raphaël forma son talent de beaucoup plus d’é— lémens ; et le goût de l’antique fut en définitive celui qui les épura et les ordonna. Michel-Ange est le plus grand des dessinateurs , Raphaël est le premier des peintres. Cependant, de ces deux maîtres du plus éloquent des arts , lequel exercera le plus d'empire sur l’âme ? tous les deux sont des êtres surnaturels. Michel - Ange excite l é-

tonnement , l’admiration; c’est pour lui que le mot grandiose a été créé.

Raphaël même en s’éloignant, par la hauteur de son génie , du monde qui

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le contemple , s’offre a lui sous un aspect plus doux , plus aimable. Je ne déciderai point entre eux ; car si l’un est 1 Homère de la peinture , l'autre en est le Virgile.

Raphaël n est pas moins remarquable par l’exécution de ses ouvrages que par la facilité avec laquelle il sut , dans ses nombreuses inventions , passer d’un ordre de sujets à un autre. Dans le même temps où il compose ses Prophètes et ses Sibylles pour la chapelle d Augustin Cliigi, à 1 église de Sainte- Marie-de-la-Paix , il trace dans le palais de ce célèbre amateur la composition de la Galatée; composition pleine de charme, et qu’on croirait un reflet de la peinture antique. On ne saurait mieux s’en convaincre qu’en lisant la lettre qu'il écrivait, sur cette peinture, à Baltbazar Castiglione , et dont je ne citerai que les dernières phrases. Après lavoir remercié des éloges qu’il en avait obtenus : « Pour peindre une belle , continue-t-il , il me faudrait en voir plusieurs , et sous la condition que vous seriez avec moi pour m’aider à faire choix de ce qu’il y a de meilleur ; mais y ayant si peu de bons juges et de bons modèles , j’opère d’après une certaine idée qui se présente à mon esprit. Si cette idée a quelque perfection , je 1 ignore : c’est à quoi, cependant, je m’efforce d atteindre. » On voit par ce peu de mots que Raphaël se donnait réellement pour but la recherche de ce beau que la nature présente à l’art, mais que 1 imagination seule de l artiste peut distinguer des imperfections matérielles qui l entourent , et que le génie seul parvient à réaliser.

C est aussi à cette époque , qu’il faut rapporter l’exécution de l’admirable tableau de la Vierge , dite de Foligno , où se trouvent réunis , avec

la diversité du style d imitation naturelle , tous les genres de perfection ; mais je m'aperçois que je suis entraîné à énumérer toutes les productions de 1 immortel artiste. Arrêtons-nous donc à temps ; car chacune de ces compositions, d’ailleurs si bien connues, serait la matière d’un long article. J’aurais cependant beaucoup de peine à ne pas parler du tableau appelé dello Spasimo di Sicilio , ouvrage qu’on doit considérer comme appartenant au plus haut de gré du talent de Raphaël , et qui , par la force de l’expression , surpasse tous ses autres ouvrages. Ce chef-d’ceuvre. de la peinture a subi les plus extraordinaires vicissitudes. Le vaisseau qui devait le conduire à Palerme fut battu , sur les côtes d’Italie , d’une violente tempête ,y échoua , et s’ouvrit en donnant contre un écueil : tout périt , hommes et marchandises. Une sorte de miracle sauva le tableau. La caisse qui le renfermait, portée par les flots sur la côte de Gênes, y fut repêchée; heureusement l’eau de la mer n’y avait pas pénétré; on l’ouvrit , et l’on trouva la peinture intacte. Le bruit de cet événement étant arrivé a Palerme, on s’empressa de réclamer le tableau naufragé. Il paraît que la réclamation souffrit de grandes difficultés, car il fallut toute la protection de Léon x pour le faire rendre au couvent de Palerme , qui en paya largement la restitution. Ce tableau passa depuis en Espagne, d’où la guerre le fit transporter en France en 1810, avec plusieurs autres ; la même cause l’a fait depuis retourner en Espagne De ce nombre estla belle Sainte Famille, qu’on appelle la Perle. Philippe iv, roi d’Espagne, l’acheta de la veuve de Charles Ier, roi d’Angleterre, pour la somme de trois mille livres sterlings. On raconte, qu’à la première vue de cet ouvrage de Raphaël, Philippe s’écria . «Ce-

lui-ci est ma perle ! » De là l’espèce de surnom qui a continué de le désigner.

Le tableau de la Transfiguration, près duquel nous nous arrêterons un moment avant de terminer, porta au comble la gloire de Raphaël. Nonseulement ce travail est le dernier fruit de son génie, la plus grande de ses compositions peintes à l’huile, mais encore de tous ses ouvrages c’est celui où l’on s’est toujours plu à reconnaître l’accord du plus grand nombre des mérites de la peinture , tels que l’excellence du pinceau , la force de la couleur , la magie du clair-obscur , et d’autres qualités dont le discours ne saurait donner l’idée. Ce chef-d’œuvre fut, selon Vasari, entièrement terminé par Raphaël, quoiqu’une opinion, assez répandue chez les artistes, ait établi que quelques parties durent recevoir de Jules Romain le dernier fini.

Il paraît toujours que l’exécution de ce grand ouvrage occupa ses derniers momens, concurremment avec les projets de la salle de Constantin , sur lesquels Raphaël fondait de hautes espérances.

A tant et de si grands travaux il avait le tort d’allier, avec beaucoup trop peu de modération, les plaisirs de l’amour.

Ayant un jour excessivement abusé de ses forces , il fut , en rentrant chez lui , saisi d’une fièvre violente , dont il cacha la cause. Ses médecins l’attribuèrent à un grand échauffement, et ordonnèrent la saignée. Le mal venait d’épuisement, et l’on pense que l’émission du sang acheva de lui enlever ce qui lui restai t de forces. Voilà ce qu’on raconte des causes de sa mort. Averti de sa fin prochaine , Raphaël fit un testament , dont la première disposition fut, après le renvoi de sa maîtresse, de lui laisser de quoi vivre honorablement ; et la dernière, après avoir partagé sa fortune entre J ules Romain , son col-

laborateur constant, François Penni , et son oncle , fut de charger son exécuteur testamentaire de prendre sur ses biens de quoi restaurer et fonder, dans l’église de Sainte-Marie-dela-Rotonde ( le Panthéon ), une chapelle à la Sainte-Vierge. C’est là qu’il fut enterré en i5ao.

La place Navone ( PI. 17 \ ) , le plus vaste marché de Rome, donne assez l’iclée , comme tous les marchés des grandes villes, de l’administration et de la police du pays. Ce marché a un obélisque de granit , des statues colossales, quatre fontaines, et point d’abri, point de hangars, pour défendre les paysans du soleil ou de la pluie. « Avec le goût de la magnificence, dit Valéry, tout respire ici l'indifférence de l’utile. »

Pendant le mois d’août, tous les samedis, les dimanches, et les fêtes, dans l’après-midi, on ferme les tuyaux qui reçoivent le trop plein des fontaines de la place Navone , et , en peu de temps , l’eau se répand dans la place qui forme alors un grand bassin , dont le milieu a trois pieds de profondeur, et dans lequel vont se promener les chevaux , les équipages et les voitures de toutes sortes.

Le coup d’œil que présentent les fenêtres garnies de monde, et les nombreux spectateurs qui environnent cette étrange naumachie, est, àla fois, agréable et bizarre. L’ancienne coutume d’inonder la place Navone offre encore aux Romains modernes un grand divertissement.

La place Navone occupe l’emplacement de l’ancien cirque Agonale, fait ou restauré par Alexandre Sévère, et elle en a conservé la forme. La scène de l’inauguration de la grande fontaine, une des plus heureuses compositions du Bernin, celte scène, tout italienne, montre quelle était l’adresse de l’artisle,

ROME

véritablement né pour vivre avec les princes, connue le disait Innocent x. Ce pape malgré ses préventions, ayant été obligé de lui confier les travaux , après la vue, par surprise, du plan, vint les visiter, lorsqu'ils furent terminés, et passa deux heures sous les tentes aies examiner. Les eaux cependant n’avaient pas encore joué, quoique tout fùtpréparé pour les recevoir. Au moment de se retirer , Innocent demanda au Bernin quand il comptait les faire arriver : « Cela ne peut être tout de suite, répondit l’artiste : il faut du temps pour préparer la route ( strada ), mais je mettrai tout mon zèle à servir votre sainteté. » Le pape, après lui avoir donné sa bénédiction , partit; mais il n était pas à la porte de la première palissade, que le fracas des eaux jaillissantes l’avertit de se retourner. Transporté de joie à cette vue. « Bernin, lui dit-il, vous êtes toujours le même ; le plaisir de la surprise que vous m’avez causée prolongera ma vie de dix ans. » Aussitôt il envoya chercher cent pistoles, afin de les distribuer aux ouvriers.

On peut juger, par ce trait , du prix que les Romains attachent à la présence d eaux abondantes dans le sein de leur ville. Rome antique trouvait dans ses esclaves des bras qu’on peut dire éternels, pour la construction et l’entretien de ses aqueducs , dont le moindre titre, à notre admiration, est de traverser des contrées entières. Mais que Rome moderne se soit, permis ce luxe, elle dont 1 agriculture , l’industrie et le commerce sont si pauvres, il faut l’en féliciter en s’étonnant. Ces fontaines se trouvent au sommetdes collines comme an fond des vallées , dans les carrefours comme sur les plus belles places : il n’y a pas de palais, pas de monastère, pas d habitation bourgeoise de quelque valeur qui n ait plusieurs filets d’eau pour

son usage particulier. Leurs villa les comptent par douzaines ; et quel charme ces eaux ne répandent-elles pas dans des jardins plantés de grenadiers , de jasmins , de myrtes et d’orangers ! Le gouvernement para'ît ne rien ménager pour conserver aux Romains une jouissance d’autant plus précieuse , que les sales eaux du Tibre font un besoin de ces délicieuses fontaines : leur entretien est donc le devoir de l’administration , qui paraît en connaître toute l’étendue.

Un des principaux édifices de la place Navone est la magnifique église de Sainte-Agnès ; la façade , les deux clochers , la coupole de cet édifice, sont les moins bizarres ouvrages du Borromini , quoique les clochers paraissent trop hauts , lorsque Lon compare leur élévation à la largeur du frontispice.

Tous les bas-reliefs de l’église sont du plus mauvais goût , y compris même celui du souterrain d Algardi : ouvrage qu’on a trop vanté. Ce souterrain était, clit-on , le lieu de débauche dans lequel la sainte fut exposée, et où la crue subite de ses cheveux sauva sa pudeur des tentatives des habitués.

Le lecteur entre maintenant dans la rue de Coronari , immortalisée par une petite maison autrefois occupée par Raphaël, et que nous avons représentée PL iy5. Cette maison a été restaurée en 1 705. Charles Maratteapeintle portrait de l’artiste ; mais hélas ! cet hommage n’a point excité de généreuse émulation dans le cœur des Romains pour leur illustre compatriote. Tout annonce au dehors l’indilférence pour sa demeure.

A propos de la maison de Raphaël à Rome, nous citerons le casin que cet immortel artiste possédait jadis hors la porte du peuple (PL 1 y4) '■ quelques fresques d’un goût exquis, quoique fort

altérées par le temps, la décorent. Les noces d’Alexandre et de Roxane , la mieux conservée, fut exécutée par 1 ancien maître de la maison, d’après la description de la peinture de 1 artiste grec Actéon, donnée par Lucien , dont le texte peut servir d’explication à la charmante fresque de Raphaël.

Quel est le voyageur qui n’a pas parlé du célèbre torse mutilé, dit de Pasquino; un des ouvrages grecs les plus énergiques et les plus achevés, qui paraît être un Ménélas défendant le corps de Patrocle , et qui doit son nom au tailleur facétieux, près de la porte duquel il fut trouvé ? Le génie satirique est particulier au peuple romain ; aussi consacrerons-nous à Pasquino quelques lignes. La réputation de cette statue ne permet pas de la confondre avec les marbres ordinaires : pour êtremutilée, elle n’enaque plus de mouvement. D’ailleurs , le travail n’est pas sans mérite aux yeux des connaisseurs, qui font , de ce marbre fameux , tout au moins un soldat macédonien dans l’acte de secourir Alexandre blessé.

Ce Pasquino si maltraité , est juché, non sans quelque grâce , sur un piédestal qui s’appuie au palais BraschifPl. 182). Lorsque les Romains se permettaient une épigramme conLrele pouvoir et ses abus, un mot piquant sur une femme dont on savai t quelqu’aventure , une satire sur le riche insolent ou le parvenu qui joueleprince; c’était toujoursde Pasquin quele public chroniqueur recevait les premières confidences. D’ordinaire il écrivait en vers ; quelquefois ses diatribes étaient de plusieurs pages, elles n’en valaient pas mieux; le plus souvent aussi le railleur ne faisait que jouer sur les mots, ce n’était jamais sans être piquant. Ce genre de satire me rappelle celui qui est en usage dans quelques provinces de notre France, et

notamment à Strasbourg , où l’on figure sur une lanterne le portrait des personnages auxquels s’attache quelque scandale ou quelque ridicule. On dit des victimes , qu’elles sont pendues à la lanterne.

Laoureins raconte ainsi les prouesses de Pasquin pendant le séjour qu il fit à Rome. INous pourrions aussi énumérer quelques satires qui datent de l’époque plus récente de notre voyage ; mais nous craindrions de réveiller des susceptibilités trop contemporaines , et nous aimons mieux citer un auteur un peu plus ancien que nous, avec lequel, d ailleurs , nos réflexions rivaliseraient difficilement de grâce et d’esprit. « Canova , dans son tombeau d’Alfieri , représente l’Italie drapée à l’antique.

Pasquin lui dit :

Questa volta , Canova l’ai sbagliata.

L’ai fatta vestita , ed è spogliata. — Pour le coup , Canova , tu t’es trompé : tu la pares d’un vêtement , et cependant elle est dépouillée .

« Un autre jour il annonçait la mise en vente des palais et des villa des Borglièse , dont on sait que Paul v fit l’immense fortune. Pasquin terminait sa kyrielle de sottises par ces mots : Paulus fecit, Paulin a defecit. — Paul le fit, et Pauline le défit. ( Pauline est le nom de la princesse Borghèse.)

Les saillies de Pasquin étaient presque toujours originales et d’un tour ingénieux ; ce n était aussi qu’à cette condition qu’il pouvait se flatter de plaire. Naturellement spirituels, les Romains sont portés à la raillerie, qui naît d’une heureuse disposition à se divertir sans cesser d’être poli. Pasquin sait que le rire du mépris est toujours grossier, il l’évite; le sourire de la malice a quelque chose de moins désobligeant, il le préfère.

Si d’ailleurs il avait quelque raison

ROME

pour se méfier de la police , il n affichait pas; il écrivait parla poste à ses fidèles preneurs , afin d éviter le sort de ce barbier d Athènes, qui fut si rudement fouetté comme alarmiste, parce qu’il avait eu la démangeaison de parler le premier de la défaite de Nicias en Sicile.

C est ainsi que Pasquin et son confrère Marforio sout l’opposition du pavs ; opposition dont tout le monde se mêle , qui n affiche plus rien, comme jadis, au pied deleurs statues, mais qui s’exerce toujours aussi violemment sur les personnes, et n’a que trop conservé le caractère de plaisanteries du célèbre tailleur et de ses garçons, ses premiers moteurs.

Du génie satirique des Romains , dont Pasquin est l’emblème , à leur talent extraordinaire d improvisation , la transition est toute naturelle. Des Italiens de tous rangs et des deux sexes, amateurs ou autres, possèdent la faculté de parler en vers pendant des heures entières , sur quelque sujet que ce soit. Leur débit est modulé, chanté, si l’on veut; ce qui facilite singulièrement la tâche. On assure même que les bouts rimés , quand on leur en donne, loin d’ajouter à la difficulté, la diminuent. Les allégories perpétuelles dont ils font usage sont toujours mythologiques.

Le peuple n’est pas moins avide que les classes élevées de ce genre de représentation, dont la mémoire et l’imagination d’un seul font tous les frais.

Les Italiens des classes inférieures ont dans les osterie ou auberges leurs improvisateurs spéciaux. Sous des branchages artistement arrangés s’est établi le maître de l’hôtellerie mobile.

Despavsans oucontadini , des habitans de la ville et des étrangers même se pressent autour d’un poëte ambulant, R.

qui commence avec une verve et une abondance dignes d’un meilleur sort, des récits souvent interrompus par les cris d'admiration de l’auditoire , ou par l’expression bruyante des divers sentimens opposés que font naître tour à tour les différentes phases de la narration. Les exploits de quelques guerriers populaires en Italie, les hauts faits des brigands en renom , de vieilles traditions racontées et recueillies avec un plaisir toujours nouveau ; telles sont les sources intarissables auxquelles puisent les improvisateurs publics, et qui trouvent de vives sympathies dans les âmes impressibles des habitans de la belle Ausonie (PL 147).

Le palais Massimi, dont les connaisseurs admirent le plan et l’exécution , montre son discobole, copié du célèbre bronze de Miron.

Le forum de Pompée était près de son théâtre; il lui coûtait sans doute une bonne partie des richesses qu’il avait rapportées de son expédition d’Asie. Ce forum tenait au théâtre, et nous savons que ces deux monumens étaient dignes l’un de l’autre. C’est aujourd’hui le triste marché aux mulets.

Le hasard a mieux servi la colonne Antonine , qui se trouve encore au milieu d’un grand carré de belles habitations (PL 176). La place répond au monument ; mais ce n’est là , je m’imagine , qu’une partie du forum Antonin. Il est vraisemblable que le théâtre de Statilius, aujourd’hui monte Citorio, et la basilique de l’empereur, dont on a fait la douane, ainsi que nous l’avons dit , et qu’on voit à quelques toises de la place moderne, appartenaient au forum, et n’en étaient pas les moindres ornemens.

La colonne Antonine retrace sur ses bas-reliefs, imités de ceux de la colonne Trajane , la victoire remportée en 1 74 1

2 iO

sur les Sarmates , les Quades et les Marcomans , et à laquelle la légion fulminante, composée en partie de chrétiens , avait principalement contribué. Cette colonne, dont la base actuelle est de Fontana , fut plusieurs fois frappée de la foudre , attirée , diton , par la pointe de l’épée du saint Paul qui la surmonte.

Il n’est pas rare de voir, pendant les belles soirées, des Romains monter au sommet de la colonne Trajane, et remplir la galerie pour... Je m’arrête, et je laisse au lecteur à deviner le motif qui amène en ce lieu les illustres clescendans des Brutus et des Lépides. Est-ce pour admirer la ville éternelle du haut de ce monument imposant? Est-ce pour y recueillir de beaux souvenirs d’histoire, de grands exemples et de nobles encouragemens ? Non ; c’est pour prendre des hirondelles au lacet!...

On trouve sur la place Colonne ( qu’un prince romain eut un jour la folle prodigalité de métamorphoser en palais pour recevoir Joseph n), des fontaines, des églises , des corpsde- garde, des marchandes démodés et des cafés. Disons en passant quelques mots de ce genre d’établissemens publics. Les cafés de Rome, dans ce pays absolu , sont à peu près comme les soupiraux, les soupapes de l’opinion , ce que sont nos journaux et notre opposition : ce qui s’imprime à Paris se dit là; l’énergie, Fàpreté du sarcasme des habitués , leur censure violente de la cour romaine , des actes du gouvernement , et cela même de la part de ses agens, font assez juger de ce que serait chez un tel peuple la liberté illimitée de la presse. « Je me rappelle, dit M. de Valéry, qu’un de ces habitués prétendait plaisamment que la pauvre Italie était comme cou-

pée en tartine, dont la plus sèche était les états du pape. »

Chaque café a son caractère, et comme l’on dit d’un journal, sa couleur. Le café Greco ou de la Barcaccia est le rendezvous des artistes français, italiens etallemands ; on y fume , on y parle haut et franchement des nouveaux ouvrages et des diverses réputations. Le café du Monte Citorio , dit de’ Babbieni , est celui des professeurs et des savans. Le café de la Fontaine de Trevi réunit les antiquaires , et les paysans même y apportent les médailles ou les morceaux de brique qu’ils ont découverts au milieu des champs. Dans ces diverses réunions , on s’occupe très-vivement de la chronique du jour , caries Romains actuels ne sont ni moins curieux, ni moins nouvellistes que ceux du temps d’Horace et de Juvénal.

Quant au palais Chigi qui , l’on s’en souvient , se trouve également au Corso, il renferme beaucoup de sculptures d’un assez bon elïet. Dans les appartemens est la fameuse statue de Vénus , copiée de celle de Ménophonte.

La bibliothèque du palais est fort riche en manuscrits et en belles éditions.

Le portique d’Octavie , qui s’olfre maintenant à notre vue , et qui était l'un des plus beaux édifices de la magnificence d’Auguste, n’est plus aujourd’hui qu’un réduit infect, une ruine de superbes marbres formant rentrée d’une puante poissonnerie (PI . 1 76). Nous ne saurions prodiguer trop d’admiration et d éloges à ce monument admirable. La gravure 177 donne une idée de son antique splendeur. La belle création que ce portique , composé d’un nombre infini de hautes et nombreuses colonnes, renfermant dans leur enceinte deux temples magnifiques !

L’un était consacré à Jupiter, l’autre à J unon. En vérité, l’architectureRomaine

ROME

honorait convenablement les dieux. En avant de chaque temple se trouvaient des grouppes de statues équestres que Metellus avait rapportées de Macédoine.

Le portique servait comme d’avenue au théâtre de Marcellus. Ce dernier monument , qui devait éterniser lamémoire d'un jeune prince de si rare espérance, est l’œuvre de l’inconsolable Auguste.

Le théâtre de Marcellus réunissait dans ses quatre étages les quatre ordres d'architecture, et la perfection du travail égalait la beauté du plan. Les deux premiers étages de la moitié de l’édifice existent encore. La famille des Ursins en a fait son palais , et de pauvres vanniers habitent sous la voûte des arcs les moins ruinés.

Mais puisque nous venons de citer le théâtre de Marcellus , que ce nom soit une occasion de donner un aperçu des théâtres modernes de la belle cité au milieu de laquelle nous allons recueillant des notes et des souvenirs historiques.

Les théâtres romains, n’existant que par une tolérance conditionnelle , sont, en conséquence , obscurs, mal tenus, et misérables dans leurs décorations ; mais ce qui est pis encore, c’est qu’ils sont tellement révoltans par la malpropreté , les détails de leur arrangement sont si dégoutans , qu’il serait impossible d’en citer les particularités. Il suffit de dire que les corridors de YArgentina sont des exemples de la saleté des habitudes du sud de 1 Italie, trop marqués pour qu’ils puissent être décrits ici. « L’état vraiment révoltant où se trouve ce théâtre , dit lady Morgan , quoique supporté fort patiemment par les princes et par le peuple, a inspiré de la honte et du dégoût aux citadini , qui ont adressé des pétitions

au gouvernement pour obtenir la permission de réparer et nettoyer ce malheureux édifice , et d’élever un portique devant son entrée. La réponse qu’ils ont reçue était laconique ; on leur a signifié que Rome était pour les églises et non pour les théâtres , et que le pape ne reconnaissait point ces sortes d’établissemens. »

Le théâtre Yalle est un édifice petit, bas et malpropre; il est cependant trèssuivi , à cause de ses excellens opéras comiques , et de ses comédies qui sont bouffes , et jouées par des acteurs dont le comique , un peu plus fort que la mode ne l’admettrait sur la scène de Paris ou de Londres, n’est pas dépourvu de naturel , de touches qui , quoique grossières, peignent les passions avec beaucoup de vérité. Mais écoutons encore lady Morgan raconter une représentation , dont elle fut témoin, au théâtre de la Paix. Son style vif et figuré , qui excelle surtout dans les descriptions , vaudra mieux pour le lecteur que de froides énumérations ou des réflexions philosophiques. « Une affiche pompeuse nous engagea à visiter le teatro délia Face , fréquenté exclusivement par le peuple, et dans la salle enfumée duquel nous sommes peut-être les seuls Anglais qui aient pénétré. L’affiche promettait pour ce soirlà Moïse, qu’on assurait être « Cosa sacra e stupenda, » chose sacrée et merveilleuse ; et une farce : « Da morir da ridere. » Je crois que notre loge nous coûta deux paoli (i fr. io centimes), et avec quelques baïocchi (sous) nous fîmes placer notre domestique dans le parterre. Pour ce prix modique nous vîmes les juifs , nourris par la manne , dans le désert, un intermède fort bien joué, et une farce qui remplissait parfaitement la promesse de l’annonce ; car polichinelle était le héros très-comique

de la pièce, et dans quelques-unes des scènes il tournait en ridicule les académies. La gravité parfaite avec laquelle polichinelle prenait place au milieu du cercle poétique; son habit extravagant , sa vivacité à saisir chaque moment de silence avec un aclesso tocca a me (c’est mon tour à présent), pour lire une canzone , dont la longueur était une contre-partie du dialogue de Leporello ; tout cela était d’une bouffonnerie vraiment irrésistible ; mais ceux qui en avaient vu l’original, qui avaient été témoins de la gravité emphatique avec laquelle les lecteurs de sonnets académiques débitent leurs suites de platitudes, pouvaient seuls en concevoir l’extrême plaisanterie.

» La partie la plus curieuse du spectacle était l'assemblée , composée de ce qui serait appelé par les journaux du gouvernement anglais , des misérables, le rebut , l’écume de la société , le peuple. Toutes les loges étaient pleines , et chaque groupe était un tableau digne de Wouvermans oudeTeniers. Les trasteverini étaient nombreux, et aussi remarquables par leurs habits que par leurs visages bruns et hardis, et leurs beaux traits. Parmi les femmes, on distinguait les différens costumes des divers quartiers de Rome , et leurs figures mobiles exprimant la joie , et leurs vives et bruyantes démonstrations d’approbation et de plaisir étaient encore plus remarquables. Elles applaudissaient et criaient leurs bravo et bravissimo mêlés de gran bella cosa !

cosa superba ! cosa stupenda !

» Cependant on voyait régner la plus aimable familiarité entre les acteurs et les spectateurs qui se trouvaient le plus près du théâtre. Le souffleur, avançant la tête sur les rampes , causait avec les jeunes filles du parterre : le violoncelle coquetait dans les loges

avec une belle trasteverina , et une dame placée dans une loge sur le théâtre soufflait la bougie de l’allumeur aussi souvent qu’il essayait de l’allumer , au grandamusement de l’auditoire, qui applaudissait avec transport à sa dextérité. Par une économie très-généralement adoptée à Rome dans toutes les classes , les musiciens , après avoir fini de jouer dans les entractes , éteignaient leurs bougies, les mettaient dans leurspoches, et se joignaient aux auditeurs. Mais, pour l’honneur du théâtre de la Paix , il est bon d’avouer que cet usage économique est admis dans plusieurs théâtres du second ordre en Italie.

» A la fin du spectacle , l’acteur favori vint annoncer une représentation à son bénéfice , et jamais Cicéron ou Démosthène n’ont mis dans leurs harangues plus d’adresse pour ménager les préjugés de leur auditoire; il chercha d'abord à exciter la sensibilité des assistans , et il s’étendit assez longuement sur leurs dispositions à la charité fondées sur la religion ; de là il passa , par une transition de maître, à sa réputation comme acteur, et il termina sa péripétie par une analyse de la pièce qu’il avait choisie pour sa représentation. Les détails qu’il en donna étaient d’une exactitude qui aurait fait honneur aux plus célèbres critiques périodiques, s’ils avaient été dirigés vers le blâme , au lieu de tendre à la louange. Dans tout son discours, très-étudié, il faisait de fréquentes allusions à la dignité et à l’importance de questa città antiquisima , capo del mondo. Cette cité trèsantique, reine du monde, et aux vertus héroïques des anciens Romains , dont il parlait avec une telle onction , que nous restâmes presque convaincus que i nobili Romani était le seul peuple existant maintenant qui eût un pays

ROME

à vanter et du patriotisme pour l'aimer et le défendre. »

Les théâtres de marionnettes à Rome sont excellens et constamment suivis.

Celui de la Palicorda était particulièrement en vogue à cause de l’esprit satirique d’un caractère qu’on appelle Cassandrino , qui, dans le personnage d’un digne gejitilhomme , lance des sarcasmes contre le gouvernement que lui seul peut se risquer à proférer.

Le théâtre, appelé Aile dame , construit par le comte Alibert, gentilhomme français au service de la reine Christine, est spacieux, élégant et commode, quoiqu’il soit comme les autres bâti en bois. Mais, par des raisons qui ne sont pas connues , on ne se sert de cette salle que pour les bals masqués en carnaval.

La comédie bourgeoise, quoiqu’assez en honneur , se cache à Capranica.

L Opéra est assez bien entretenu; cependant , Lady Morgan assure que , pendant tout son séjour à Rome, la seule pièce qu’on joua à ce théâtre , fut YOtello de Rossini, opéra tellement goûté, qu’on n’avait pas besoin de penser à en monter un autre. Mais quand les passifs Romains eussent été disposés à demander un changement ou à murmurer quelques mots de désapprobation, ces marques d’indépendance, même en fait de critique musicale, auraient été récompenséesparle Cavalletto , dont la discipline est mise en usage quand un des spectateurs s’avise de siffler en contravention à l’ordre exprès de ne donner au spectacle aucun signe d improbation. Au premier murmure , le délinquant est saisi parla police ou par les gardes , dont la salle est remplie, et on le conduit sur la place JNûvone, où il est placé sur une espèce d’échafaud, et fouetté : on le ramène nsuite à sa place , dans la salle , pour R.

jouir du reste de l’opéra , s’il est encore disposé à prendre ce plaisir. Le i3 janvier 1820, le rétablissement de cette eine dans toute sa vigueur, a été rôné dans les notizie del Giorno. On dit que dans les théâtres de Copenhague , on accorde dix minutes au public pour exprimer son mécontentement à la première représentation d’une piece : ce temps écoulé , le tambour bat trois fois, et quiconque ose siffler après cela , est puni comme perturbateur du repos de l’assemblée.

Si nous ajoutons à cette énumération rapide le théâtre appartenant au riche banquier Torlonia , et construit depuis peu, on aura une idée assez exacte du caractère que présentent ces sortes d’édifices à Rome. En général, ils obtiennent assez de succès, principalement lorsqu’ils s’entourent du prestige de la musique.

Le goût des Romains pour cet art tient de l’enthousiasme. Lorsqu’une pièce a réussi, que le succès n’en est plus douteux , elle occupe la scène quatre ou cinq mois sans interruption.

Il semble qu’on veuille la savoir par cœur. C’est une suite d’exercices pour les acteurs et pour l’orchestre, une source de jouissance pour les dilettanti, qui sont ravis d’entendre une exécution chaque jour plus parfaite. Voilà comme les morceaux sublimes ou spirituels, gracieux ou touchans des Pergolèse , des Jomelli , des Piccini , des Cimarosa et des Rossini sont toujours présens à cette foule d’amateurs passionnés. Au sortir du spectacle, à deux heures du matin, lorsqu’à Paris le parterre se retirerait fatigué en bâillant, le parterre de Rome se groupe dans les rues pour répéter les morceaux de la pièce qui l’ont frappé , pour essayer les passages difficiles qu’on voudrait rendre mieux encore que l’acteur applaudi.

Cette émulation est le feu sacré de l’art , à la conservation duquel veillent les maîtres de chapelle que les églises entretiennent à grands frais. Ces hommes sont reçus dans toutes les maisons, e| partout ils travaillent à former le goût. Leurs leçons réunissent toujours l’exemple aux préceptes. S’ils découvrent une belle voix , elle devient aussitôt l’objet de tous leurs soins. Ils vont jusqu’à composer pour elle des morceaux de situation propres à développer tous ses charmes. Et ces complaisances, ce n’est point l’argent qui les paye : on ne cherche que les plaisirs de l’amourpropre, la gloire de la musique. Comment, avec cet enthousiasme, le Romain ne se passionnerait-il pas pour cet art enchanteur ? Aussi présente-t-il souvent de ces fous qui divertissent sous le nom de mélomane. Ils sont sortis dès le matin pour visiter un ami ; rien de plus ordinaire que de les y trouver encore le soir, si la pensée est venue d’arranger une partie de musique. Les femmes, les enfans, les affaires, tout est oubliédevant un pupitre. Si par hasard, en marchant dans la rue, ils rencontrent quelqu’un qui fredonne bien , ils sont gens àl’accoster pour chanter ensemble.

Nous devrions terminer par quelques détails sur le caractère de la musique italienne , sur les libretti , sur le genre des acteurs , enfin , sur tous les sujets que comporte la vaste et importante matière dans laquelle nous nous sommes engagés. Mais ces questions ont été plusieurs fois traitées avec succès, surtout depuis que la musique italienne est devenue fort à la mode parmi nous.

Que le lecteur, s’il tient à de plus amples développemens , consulte l’ouvrage de de Brosses, sur l’Italie. Il trouvera sur la musique de ce pays un beau travail que je regrette de ne pouvoir rapporter ici.

Je me demande si l’on doit placer les palais de Rome moderne à côté des beaux ouvrages de Rome ancienne. Je m’imagine que ces palais de nos jours ressemblent aux demeures des maîtres du monde , comme les princes romains ressemblent aux Scipion, aux Pompée, aux Germanicus. Dans ce pays, on est convenu d’honorer du nom de palais l’habitation des familles illustres. Cependant , tous ne méritent pas d être distingués comme édifices. Ils offrent à la vue d’imposantes masses , et de ces façades gigantesques auxquelles la distribution intérieure est trop souvent sacrifiée ; je ne sais d’ailleurs s’il en est un seul qui présente cette exacte symétrie des parties par laquelle on approche de la perfection. Outre qu’ils manquent presque tous d’unité de plan, parce qu’ils ont été bâtis à diverses reprises et à de grands intervalles , le bon goût est loin d’avoir toujours présidé dans la décoration au choix des ornemens. Le luxe de ces palais, les façades sont le plus souvent gâtées par la forme colossale des croisées , par une surcharge des moulures qui semblent avoir trop de saillie. Michel-Ange a laissé des modèles dans les croisées de la chancellerie et du palais Farnèse ; cette élégante simplicité n’a pas trouvé d’imitateurs. On a voulu du gigantesque. Il y anéanmoins dansl’ensemble de ces constructions un air de grandeur qu’accompagne une solidité réelle.

Mais entrez dans ces palais , vous êtes sur de trouver tout ce que les arts réunis peuvent offrir de plus rare à l’admiration. Les patriciens de l’ancienne Rome avaient le privilège de placer dans leurs vestibules les images de leurs ancêtres. « Les seigneurs de Rome moderne ont aussi des vestibules, s’écrie méchamment Laoureins ; mais , faute d’ancêtres dignes des honneurs du

ROME

marbre, ils ont orné ees vestibules de vases, de statues et de bustes antiques.»

Le palais Farnèse (PL 178), avec sa belle place ornée de deux abondantes fontaines, dont les cuvettes de granit sont les plus larges que l'on connaisse , avec ses rues latérales et régulières, est le plus beau palais de Rome , et le véritable type de l'architecture romaine, différente par son goût fier et pur de la rudesse florentine et de l’architecture d’apparat des palais de Naples et de Gênes. Trois architectes de premier ordre travaillèrent à ce chef-d’œuvre.

Antoine de San-Gallo en fit le plan , et éleva les façades extérieures ; le premier étage de la cour est de Vignole, Michel-Ange vint couronner l’édifice d’un majestueux entablement. Le travertin de la cour provient des ruines du Colvsée. Depuis les ouvrages des Romains, il n’a rien été construit de plus parfait que cette cour, et elle peut même rivaliser avec les premiers monumens du peuple-roi. Sous le portique est le grand sarcophage de marbre de Cecilia Metella. Un vaste escalier conduit à la galerie peinte par Annibal Carrache , aidé d’Augustin son frère , et de plusieurs de ses élèves. C’est le modèle de toutes les galeries exécutées dans le même genre. Les ornemens , un peu lourds peut-être, mais cependant exécutés dans le goût du siècle, coûtèrent à l’artiste huit années de travail, et ne lui furent payés que cinq cents écus d’or, c’est-à-dire environ 3,ioo francs.

La magnificence de cette superbe habitation est surtout dans les nombreuses et rares peintures qui l’ornent , et qui , presque toutes, sont des chefs-d’œuvre.

La plupart ornent les voûtes et les plafonds.

Le palais Spada fut restauré par le Borrommi , qui a construit dans un

petit jardin une colonnade formant une perspective imitée par le Bernin , dans l’escalier du Vatican, genre d’illusicn qui semble tout-à-fait un contre-sens au milieu des brillantes réalités d’un tel pays. La galerie, sans être du premier ordre , a cependant quelques tableaux remarquables dont nous ne ferons pas l’énumération , parce qu’elle serait sans intérêt. Les salles basses affluent de célèbres sculptures antiques, et parmi elles on voit une statue dans l’attitude de la méditation. O11 la croit un Aristide. « C’est plutôt un Aristote, dit spirituellement M. Valéry:

la vertu a-t-elle besoin de tant songer ? »

On me fit voir aussi au palais Spada la statue colossale de Pompée , au pied de laquelle on suppose que César serait venu tomber après sa mort tragique. En 1798 , les Français transportèrent cette statue dans le Colysée, lorsqu’ils jouèrent la fameuse pièce de Voltaire. Au reste, cette prétendue statue de Pompée, est tout simplement celle d’un empereur , sur laquelle on a collé la tête de Pompée.

La célèbre Farnesina, qui est plutôt un casino qu’une villa , appartient à la famille Farnèse , dont nous venons de visiter, il n’y a qu’un instant, la magnifique résidence. La Farnesine est située dans les murs de Rome; elle a été bâtie par Agostino Chigi , un simple citoyen, un marchand du temps de Léon x, auquel Chigi ofi’rit un superbe banquet quand sa maison fut achevée.

L’une des’ pièces de la Farnesine est entièrement peinte par Raphaël et ses principaux élèves. Le sujet de cette précieuse fresque est l’histoire de Galatée ; mais le principal personnage du tableau est une nymphe emportée par un triton. On est enlevé à l’admiration de cet ouvrage si achevé , par une tête sim-

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plement esquissée, une tête colossale.

« Quoiqu’elle ait été tout bonnement tracée avec un charbon ( dit lady Morgan , dont nous rapporterons les paroles , bien que nous ayons déjà dit quelques mots de ce tour de force du dessin), toute la beauté des Néréides de Raphaël , toute la grâce de la Diane de Volterra, ne peuvent détourner l’attention qu’elle commande. Daniel de Volterra , élève favori de Michel-Ange, avait été employé avec les disciples de Raphaël à peindre cette pièce, et il avait prié son maître immortel de venir voir son ouvrage et de lui donner ses avis. Michel-Ange arriva à la Farnesina avant son éleve, et, tourmenté par cette sorte d’ennui impatient qui est la maladie des hommes de génie , il saisit un charbon et traça cette tête puissante, qui porte, ainsi que sa terrible main ( mano terribile , dit Vasari ), la marque du génie créateur de Moïse.»

Au milieu des bas-reliefs et des corniches répandus de toutes parts , cette tête charbonnée apparaît sur un espace qu’on a laissé vide par respect pour l’empreinte qu’il porte. Tout commence à se faner autour d’elle, même les teintes de Raphaël ; mais e//e,e lie semble indélébile. Cette salle a été le théâtre d’une des aventures racontées par Cellini, de son entrevue avec madonna Chigi, qu’il décrit comme une créature gracieuse, riante et « gentile al possibile » . La Galatée de Raphaël et la tête de Buonarotti étaient sans doute également oubliées, quand elle prononça en souriant son « Addio Benvenuto » qui resta dans sa mémoire avec le « piacevolissimo riso » qui l’accompagnait , et qu’il rapporte après quarante ans , avec une tendresse si remarquable. Voici cette petite scène extraite de la vie du fameux sculpteur italien.

« L’épouse de messire Gismondo m’ayant souvent vu chez elle ( cette dame était des plus gracieuses et d’une beauté rare, ainsi qu’il m’en souvient trop bien) , s’approcha un jour de moi, et me demanda avec un doux regard si j’étais sculpteur ou peintre. En même temps elle examinait mes dessins. Je lui répondis que j’étais orfèvre. Elle me dit que je dessinais trop bien pour un orfèvre; et, s’étant fait apporter par une femme-de-chambre un fort beau lis en diamant monté en or, elle me le montra, et voulut que je le lui estimasse. Je l’évaluai huit cents écus. Elle me dit que je l’avais fort hien estimé, et me demanda ensuite si je me sentais capable de le lui bien monter.

Il me suffisait de la regarder pour me sentir capable d’entreprendre les œuvres les plus difficiles. Je répondis que oui , et je fis un dessin en sa présence. J’y mis d autant plus de soin, que je prenais un bien vif plaisir à m’entretenir avec cette dame, si belle et si admirable.

» Lorsque j "eus fini , une autre dame romaine, fort belle aussi, entra. Elle était descendue de l’étage supérieur où elle demeurait. Sa présence me contraria cruellement. Pourtant je n’en fis rien voir. Elle demanda à donna Porzia ce qu’elle faisait la; celle-ci lui répondit en souriant : « Je m’amuse à regarder dessiner ce jeune homme , qui est très-bien, et semble fort habile. » Je m’étais un peu enhardi ; cependant une honnête timidité me fit rougir, et je balbutiai ce compliment : « Tel que je suis, madame, je suis toujours prêt à vous servir. » L’aimable dame rougit aussi un peu et me dit :

« Vous savez bien que je veux que vous me serviez. » Elle me présenta le lis, m’ordonna de l’emporter, me donna vingt écus d’or quelle avait, et elle

ajouta ces mots: « Montrez-moi,je vous prie, ce joyau ainsi que vous venez de me le dessiner. » C était, je crois, quelque sujet d’amour que j’avais choisi. L'autre Romaine dit alors : « Si j étais ce jeune homme, je m’enfuirais volontiers. » Donna Porzia se sentit fort indignée pour elle et pour moi , et répondit que rarement les talens se trouvaient mêlés avec les vices, et que je ne pouvais faire mentir mon visage par une vilaine action; puis elle prit sa compagne par la main, et, se tournant vers moi avec un sourire qui me réjouit jusqu’au fond du cœur, elle me dit : « Adieu, Benvenuto! »

Aux images de Raphaël , de Michel- Ange, succèdent les souvenirs des fiers et puissans ducs Farnèse, et des fêtes royales qu’ils ont données quand ils furent appelés au trône de INaples.

Maintenant il ne reste pas une trace de leur existence; la désolation triomphe dans ce lieu; les salles sont nues; le temps et l'humidité allèrent tous les jours les teintes vivaces de la Psyché et de la Galatée. Les délicieux jardins dont jouissait l’honnête Chigi, négligés et couverts de mauvaises herbes ,

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dominent les rivages ruinés du Tibre déchu, et la campagne de Rome ellemême n offre pas un aspect plus mélancolique que le pavillon, autrefois si brillant , de la Farnesine.

Le couvent et l’église de Saint - Onuphre , non loin de là, sont immortalisés par la mort et le tombeau du Tasse. Un autre voyageur a déjà, dans le cours de cet ouvrage, parlé de ce poëte à Sorento. Contentons-nous donede déplorer ici, avec quelle lenteur un monument s’élève au chantre de la Jérusalem. Les rois et les empereurs y ont souscrit; mais je doute que ce pompeux et froid mausolée produise l’impression de la petite pierre de mar-

bre mise provisoirement par les moines , et dont la courte inscription commençait par ces mots imposans :

Tqrquati Tâssï

OsSA HIC JACENT.

L’on montre dans le jardin l’arbre du Tasse, ainsi nommé, parce que, dit-on , le poëte se reposait sous son ombre.

J’aime à croire à l’illustration de ce vieux chêne , il est dans une vue magnifique , près d’une jolie fontaine , et semble mériter l’honneur d’avoir offert au Tasse l’hospitalité de ses rameaux.

(On voit dans la gravure, PL 178, la fenêtre de la chambre habitée par le poëte, c’est la plus grande des trois.)

La fontaine Paolina ( PL 179), supérieurement située , est la plus abondante de Rome. De loin elle paraît un arc de triomphe. Sous un attique élégant s’ouvrent cinq arches d’où se précipitent autant de torrens. Un vaste bassin de marbre reçoit ces eaux écumantes pour les partager à un grand nombre d’usines. C’est à peu près là tout l’usage de cette eau tartreuse , amenée par un aqueduc que Trajan avait construit, et qui fut restauré par le pape Paul v. La fontaine Paolina fut construite avec les marbres provenant du temple de Pallas , élevé par Nerva , et démoli par Paul v, nouveau et déplorable exemple de la destruction des monumens antiques à une éjioque de civilisation.

Eloignons-nous maintenant un peu de la ville éternelle, pour continuer nos excursions au travers de ces villa romantiques qui appartiennent spécialement au sol italien, et que nos imaginations occidentales cherchent vainement à se représenter. La villa Pamfdi-Doria ou de Belrespiro ( un de ces surnoms poétiques de l’Italie), est la plus délicieuse des villa romaines ( PL 1 79). Il est impossible

de se figurer Je cliarme que lui prêtent ses bois de pins en parasol, arbres si bien en harmonie avec le ciel du pays, puisqu’ils donnent de l’ombre et laissent la lumière. Il y a là aussi un lac charmant, une vue qui s’étend jusqu’à la mer, de frais gazons émaillés d’anémones, des grottes, des bassins, des cascades, et des fragmens antiques.

En traversant la place Saint-Pierre, on voit derrière la colonnade la porte Angélique, d'où l’on sort pour gravir le monte Mario. On jouit en ce lieu de la vue délicieuse de Rome et de sa campagne. Le mont s’appelait anciennement Clivus Cinna : il prit ensuite le nom de Marius Millini , noble Romain qui fit construire une jolie maison de plaisance, appartenant à la famille Falconieri.

Je trouvai encore sur le penchant du monte Mario la villa Madama , ainsi appelée parce qu’elle appartenait autrefois à Marguerite d’Autriche, fille de Charles v : aujourd’hui elle est devenue propriété de la cour de Naples. Le beau casin fut commencé sur les dessins du peintre d’Urbin, et achevé après sa mort par Jules Romain et Jean cl’Udine , tous les deux élèves de l’immortel Raphaël : malheureusement, ces ouvrages ont beaucoup souffert et dépérissent de jour en jour faute de soins ( PL 180 ).

Le vaste palais du même nom que la villa dont il vient d’être question, fut élevé dans Rome, d’après les dessins de Maruchelli,surfemplacementdesThermes de N éron , par Catherine de Médicis, à laquelle ildoit sonnom : ilrappelle ainsi , à quinze siècles de distance , un double souvenir de crime et de sang.

Aujourd’hui il sert de résidence au gouverneur de Rome. Le prélat, qui est revêtu de ce titre , exerce une autorité étendue et très redoutée du

peuple. Non -seulement il est investi du pouvoir administratif le plus illimité, lorsqu’il préside une congrégation qui peut prononcer jusqu’à la peine de mort ; mais , assisté seulement de deux ou trois magistrats subalternes , il a droit de juger sans être astreint à observer des formes solennelles , et peut condamner même aux travaux forcés les prévenus de crimes ou de délits. Enfin , il est autorisé à prendre discrétionnairement les mesures de police qu’il croit nécessaires , tant dans la ville que dans son district. En quittant cet important emploi il a droit d’être élevé au cardinalat , sa charge étant une de celles qu’on appelle cardmalizie.

Mais puisque nous parlons du gouverneur de Rome , ajoutons à ces considérations quelques lignes sur l’administration de la capitale du monde chrétien. Après le chef spirituel et temporel de l’église romaine, deux ministres se partagent l’administration des deux branches dans lesquelles se divisent les affaires de l’état. L’un de ces ministres est le cardinal secrétaire d’état, représentant du souverain, et son organe légal , tant auprès des cours étrangères qu’auprès de ses sujets.

En général , ce secrétaire d’état est l’ami , le conseiller intime du pape , et il change avec chaque pontificat.

L’autre ministre est le cardinal cameiiingo délia santa chiesa , nommé à vie, et que cette inamovibilité, ainsi que de grands privilèges placent au premier rang, quoique le pouvoir réel réside plus particulièrement dans les mains du secrétaire d’état. La position du camerlingue s’agrandit au moment cl une vacance , car il devient le chef du gouvernement pendant l’espace de temps qui s’écoule entre la mort du pape et la réunion des cardinaux : en

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conséquence, il prend immédiatement possession du palais pontifical au nom de la chambre apostolique, et il fait frapper la monnaie à son nom et à ses armes. Pendant le reste de la vacance, l état est administré tour à tour par les cardinaux , sous le titre de capi d’ordine, ou chefs d’ordre, c’est-à-dire par trois cardinaux évêques , prêtres ou diacres, qui changent chaque jour.

Ces deux ministres travaillent directement avec le pape : pour l’exécution de ses ordres, ils sont assistés par des prélats, dont quelques-uns, comme je le dirai plus bas , ont aussi le droit de travailler directement avec le pontife, et par de nombreuses congrégations ou collèges.

A côté des ministres s’élève le trésorier général, prélat de premier ordre, que le cardinalat récompense toujours de ses services , et à qui le soin direct des finances de l’état est confié ; ce ministre du second rang a dans ses attributions, sous la direction plus fictive que réelle du cardinal camerlingue , l’assiette et la levée des impôts , l’administration des domaines publics, et celle de tous les établissemens àlacharge de l’état. Le trésorier, quoiqu'au second rang dans la hiérarchie, partage de fait avec le secrétaire d’état la haute influence sur les affaires.

Les trois ministres dont je viens de parler sont les véritables chefs du Gouvernement et les seuls personnages revêtus individuellement d’un pouvoir applicable à 1 administration générale.

Par le motu proprio du 6 judlet 1816, l’état pontifical a été divisé en dix-sept délégations, subdivisées en gouvernemens de districts, dont les chefs sont pris, soit dans la prélature, soit pour les moindres places , parmi les gens de loi. Ces gouverneurs unissent au pouvoir administratif et de police l'au-

torité judiciaire en première instance, au civil et au criminel , et ils ont la force publique sous leurs ordres immédiats. Les communes sonf administrées d’une manière très-diverse. A R.ome,où le nom imposant du sénat s’est conservé, un homme seul , souvent un seigneur étranger , représente ce grand corps sous le titre de sénateur de Rome : mais son pouvoir n’est plus qu’une ombre.

Mais abandonnons ces digressions pour venir au palais Borghèse , qui nous présente ses immenses façades, et sa forme imitant celle d’un clavecin, ce qui lui a fait donner le nom de Cembalo di Borghèse , « clavecin de Borghèse » .

Ce monument est l’ouvrage de Paul v.

La grande cour de l’édifice , ses beaux portiques soutenus par des colonnes de granit, sont les principaux traits de son architecture. 11 couvre un espace immense. Le rez-de-chaussée comprend onze belles salles , toutes consacrées à la galerie , et contenant des ouvrages des grands maîtres de tous les pays. On dit que soixante de ces tableaux sont de la plus grande valeur ; et plusieurs des portraits de Raphaël, Titien et Jules Romain, ont un intérêt historique, outre celui qu’ils inspirent comme productions exquises des artistes les plus célèbres.

La bibliothèque du palais Borghèse n’avait pas été ouverte depuis bien des années à l’époque de la révolution.

Quelque temps après ce grand événement, quand le jeune prince eut épousé une des sœurs de Bonaparte , on proposa un jour à la princesse douairière, comme une sorte de partie folle , pour passer le temps après dîner, d’aller visiter cette bibliothèque. Quand on eut enfin trouvé les clefs, la société se dirigea vers ce lieu avec des flambeaux :

mais, en ouvrant la porte, la première chambre parut touL en feu : ce singu-

lier spectacle provenait des toiles d’araignées qui s’étaient enflammées au moment où les lumières avaient été approchées , et l’incendie si rapidement allumé s’éteignit avec une égale rapidité.

La villa Borghèse (PI. 1 8 1 )7 près des murs de la ville, occupe presque le double dupalaisdu mêmenom, qu’elle avoisine. Elle a été autrefois la plus célèbre des villa romaines. i< La villa Borghèse, dit Montfaucon, est ce qui mérite le mieux d’être vu à Rome. » C’est de cette villa que furent tirées les statues que le prince Borghèse vendit à Napoléon pour des biens nationaux du Piémont , qui appartenaient alors à la France. Leur absence est cependant à peine aperçue au milieu de l’abondance d’objets rares et précieux qu’elle renferme. Elle a été bâtie par le Cardinal Scipion Borghèse, neveu de Paul v, et les jardins et le lac occupent une circonférence de près de 3 milles. L’intérieur est rempli de sculptures antiques et modernes, de tableaux et de mosaïques, et les jardins sont couverts de casins, de temples, decitadelles et debas-reliefs. Voici la description que M. Simond en fait: « Les plantations, qui couvrent environ six cents arpens de terrain, sont d’une assez belle venue : on y voit principalement le chêne vert, le pin de Rome , à tête en parasol , dont la teinte obscure est , au printemps , relevée de toulïes du vert le plus tendre: cet arbre, en lui-même très-pittoresque, le devient encore davantage par ses dimensions (Voyez PL 1 67 , les jardins de la villa d’Este). Ce qui est très-grand, comme ce qui est très-petit, fait sur l’imagination une impression indépendante de la forme. L’on trouve dans le jardin Borghèse des arbres taillés aux ciseaux, des allées tirées au cordeau, et un temple dédié au dieu de la Santé, au milieu d’eaux corrompues amenées à

grands frais, il y a cent ans, et traînant avec elles des fièvres tous les étés. Cependant il y a assez d’objets naturels et de bon goût pour faire oublier les autres, et atout prendre, c’est un fort beau jardin. »

Les marbres de Paros de la villa, ses bosquets cbarmans, silencieux, et habités seulement par le vieux concierge, contrastent d’une manière frappante avec les lourdes murailles ruinées qui se voient près de là , murailles que l’empereur Aurélien fît élever pour former les nouvelles limites de Rome, et que Bélisaire trouva déjà tombant de vétusté ! Cette vénérable ruine est nommée le Muro tono , à cause de son inclinaison, dont Procope fait mention.

Il n’y a pas une seule des magnifiques demeures de Rome, à présent abandonnées, qui ne soit digne de loger le souverain le plus fastueux; et en parcourant les palais Borghèse, Corsini , Doria Pamfili, Farnese, Barberini et Colonna , on est convaincu que, malgré la suite nombreuse des princes et des cardinaux romains, ils n’ont jamais pu occuper leurs palais entiers. Un palais romain du premier ordre est un édifice vaste et massif, plus imposant par la grandeur de ses dimensions que par la beauté de son architecture ; car la plupart ont été bâtis vers la fin du seizième siècle, quand les arts commençaient à décliner. La façade larcre et

élevée, qui donne sur la rue, est construite en pierres de taille, et le pesant portail ouvre sur la cour, autour de laquelle s’élèvent les bâtimens (comme au palais Borghèse) ; le reste de la cour est bordé aux deux tiers par des portiques ouverts. Ce cortile est fréquemment un réceptacle d’immondices , et les escaliers de marbre, spacieux , ouverts, et souvent très-beaux, olfensent presque toujours l’odorat et la vue; tout

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est immondezzaio , et depuis l'antichambre jusqu’aux appartenons les plus .soignés, ce terme est également applicable. Quand le visiteur monte ces escaliers d'un pas ralenti par la fatigue, aucun son , aucune figure humaine ne s’offre pour lui indiquer son chemin ; et le maître, les étrangers, ne sont reçus ni par un portier grondeur, ni même par un chien aboyant : tout est silencieux comme la tombe, ou comme 1 habitation d'un sybarite endormi. On est obligé de monter et de descendre plus d une fois ces superbes escaliers revêtus de marbre et de saletés, et Ion désespère de trouver la corde malpropre qui répond à la sonnette de 1 antichambre Quand elle est enfin trouvée, et qu’on a sonné , un de ces visages recbignés, qu’on a coutume d’apercevoir derrière les voitures des cardinaux et des princes , paraît sur le palier du dernier éta^e , et appelle le cicerone du palais pour conduire iforestieri. L’antiçhambre s’ouvre, et l'on voit quelque vieil intendant ( capo di famiglia ) , qui a survécu à trois générations de ses maîtres , et porte encore les restes de la livrée que lui a donnée le premier. Les murs noircis de cette antichambre sont partiellement couverts des plus grands et des plus mauvais tableaux de la collection, et de lambeaux de tapisseries fanées. Le plancher noirci ressemble à celui d'un estaminet de campagne. Le plafond et les boiseries sont enfumés et salis comme ceux d’un corps de -garde ; un banc de bois formant un coff re , où l’on dé-

couvre, en cherchant bien, le noble blason de la famille, que le temps et la saleté ont terni ; une table de- planches et une couple de vieilles chaises de cuir complètent l’ameublement de ce vestibule des appartemens les plus somptueux. On est étonné de voir au milieu R.

de ce désordre et de cette bassesse un trône s’élever; chaque prince romain étant souverain dans ses domaines, a non-seulement son trône, mais trèssouvent il en a encore un autre dans la pièce d'honneur. Le dais de velours cramoisi, bordé d’or et couvert d’écussons, qui s’étend sur ce siège d’état, ombrage en même temps le sale palefrenier qui nettoie les bottes du prince ou les souliers du cardinal. Là sont aussi rangés les chandeliers de cuivre, avec les restes des chandelles qu’on a usées le soir précédent ; des habits à brosser, des potages qui refroidissent, et des perruques qui doivent être accommodées; car cette pièce est l’atelier de tous les ouvrages du logis , et le trône sert maintenant à tous les usages, hors à celui pour lequel il a été fait.

Depuis la révolution , les princes romains ont perdu leurs privilèges féodaux; etquoique souverains de nom, ils n’ont point recouvré cette plénitude de pouvoir qui sera peut-être rétablie en leur faveur avec d’autres anciens abus.

On peut voir là quelques malheureux valets raccommodant un habit, ounettoyant une lampe, le jocrisse ou le sganarelle de la maison ; tandis que le vieux gardien est tranquillement assis dans un coin , et réchauffe ses doigts engourdis sur un petit vaisseau de cuivre qui contient quelques charbons à demi éteints . le seul feu visible dans tout le palais, même pendant les jours humides d’un hiver romain.

Je vais conduire maintenant le lecteur sur le monte Pincio , colline aussi célèbre par ses jardins antiques , que par sa promenade moderne.

Le mont Pincio faisait partie du Quirinal. C’est là qu’étaient les fameux jardins de Lucuilus, où ce vainqueur du Caucase, se plongeant dans les plni-

sirs delà table , oublia jusqu’à sa gloire pour se faire le patron des gourmands de qualité , pour s’étourdir peut-être aussi sur les malheurs de Rome; Valérius , qui fut assez riche pour succéder à Lucullus dans la possession de ce lieu de délices, n’avait pu voir sa femme débauchée par Caïus , sans désirer de s’en venger. Messaline , qui voulait les jardins du malheureux Gaulois, le fit accuser de complicité dans la conspiration de Chéréa. L’infâme y fut à son tour mise à mort, comme en expiation du meurtre qui lui avait acquis ces funestes jardins.

Un Médicis a bâti sur cette colline une des plus belles habitations de Rome. C’est aujourd’hui le palais de l’Académie de France; il mérite d’être le temple des arts.

Que ces terrasses devaient avoir de charme, lorsque le Champ-de-Mars leur offrait le grand spectacle de ses exercices! Je me représente cette vaste plaine bornée d’un côté par le Tibre, et de l’autre par des temples, des théâtres et des portiques. J’y vois le peuple des oisifs circulant sous ces péristyles , et plus loin les tribus avançant à flots pressés et se rendant aux comices pour y donner leurs suffrages. A côté de cette foule qu’occupent encore les intérêts de la patrie , je me figure des groupes de jeunes gens efféminés, portant avec eux le dégoût et l’ennui , qui errent plutôt qu’ils ne se promènent , attendant l’heure du spectacle.

Mais si je remonte aux temps où les Paul Emile et les Sylla , les Marcellus et les Lépides , Grassus, Pompée et César venaient là pour se délasser dans le sein des exercices militaires ; le Cliampde-Mars n’est plus une simple place d’armes, mais une vaste école de marches, de combats, de sièges , où les hommes disputent le prix de la force et de l’agilité.

Sont-ils à cheval ; c’est pour apprendre à conduire ce noble compagnon de leurs fatigues , à combattre sans perdre les rangs , à fondre sur les ennemis avec impétuosité, à les charger avec fureur, et à les poursuivre avec ordre. A côté de cette cavalerie qui franchit les fossés et fait voler la poussière par la rapidité de ses mouvemens , une armée de fantassins marchant à pas précipités , lance , sans s’arrêter , la pierre ou le javelot , manie les armes desdeux mains, apprend à se servir du bouclier pour soutenir les chocs avec vigueur. Plus loin elle construit des retranchemens pour les attaquer ensuite ou pour les défendre.

D’un côté c’est un essaim de jeunes gens qui se préparent aux combats par le pugilat, la lutte et la course. Avec quelle application ils s’exercent à porter des coups avec succès , à les éviter avec adresse ! Couverts de sueur et de poussière , qu’on les voie ensuite passer de ces exercices fatigans au Tibre, pour s’y laver en nageant , on conçoit que ces jeunes gens auront la vigueur des vieux soldats, et qu’une fois aux armées ils y seront, comme leurs aînés, l’effroi des Teutons, des Gaulois

et des Numides Mais j’oublie que

Rome n’a plus ni Champ-de-Mars ni soldats. Je me croyais chez Lucullus, et je suis au milieu de la promenade publique du monte Pincio. Un mot sur cette promenade.

Rome moderne éprouvait un besoin qu’il importait de satisfaire ; elle n’avait dans ses murs aucune promenade publique , et on souhaitait depuis longtemps un lieu dont les ombrages fussent plus à portée du public que les berceaux.de laurier de la villa Borghèse, ou les voûtes de pins de la villa Pamphili, toutes deux hors de Rome. L’administration française , pour remplir ce vœu, choisit le montePincio, ou Collis

ROME

Hoilidorum , sur lequel Néron eut sa sépulture, Donatien ses jardins, et qui servit d'assiette au camp de Bélisaire. Ses points de vue sur Rome, sur la vallée du Tibre, et les montagnes de la Sabine, du Latium et de l Etrurie, rendaient ce choix très-convenable. Un vaste hémicycle fut tracé pour agrandir la place du Peuple , et de 1 extrémité de ses courbes partirent deux rampes qui, en se repliant plusieurs fois sur ellesmêmes , joignirent par une voie facile aux voitures la place du Peuple à la promenade , qui de la villa Médicis conduit à la Trinita-dë -Monti ; d’autres rampes conduisirent sur le sommet du plateau qui fut aplani et planté. Ce travail , quoique très-avancé, n’était pas terminé au commencement de 1 8 i 4 ; mais la partie la plus importante , la construction des murs de rampe et de soutènement, était achevée.

Le départ des Français nuisit beaucoup à l'activité de ces travaux, qui furent exécutés exclusivement par la population romaine. Une somme considérable, employée à ces ouvrages , fut fournie , deux tiers par le trésor et la liste civile, et un tiers par la ville de Rome. C’est au moyen de cette dépense que s’établit une rapide circulation qui contre-balança les causes nombreuses d’appauvrissement et de souffrance ; c’est grâce à elle que le goût du travail se répandit parmi des hommes dontlajeunesse s’était écoulée dans la misère et dans l’insouciance de l’avenir. Dans les premiers temps, les bras manquaient aux travaux , regardés comme trop pénibles ; plus tard, les travaux ne suffisaient plus à ceux qui sollicitaient un emploi analogue à leurs forces, tant l’ exemple avait agi, tant l’éducation industrielle du peuple avait été prompte. C’est ainsi que l’on vit des fainéans énervés par une vie

passée sous le porche d’une église , transformés en ouvriers intellffiens et

laborieux ; résultat , de tous ceux qu’obtint l’administration française , le plus conforme à ses vœux.

Pendant que ,1e précieux ouvrage de M. de Tournon à la main , je parcouraisle Pincius, les mots de rixe, au sujet d’une femme et de coup de stylet donné par un assassin , vinrent frapper mon oreille; le meurtrier s’était, clit-on, retiré dans un sanctuaire. Ces sanctuaires ne sont pas seulement des églises ou des couvens , ou les hôtels des ministres étrangers , mais la rue ou les rues qui se trouvent en vue de ces hôtels, ainsi que toute chapelle attachée à la légation. Un jour que je témoignais ma surprise à un Romain de ces meurtres commis en plein jour , dans l’endroit le plus fréquenté de Rome , sans que l’assassin fût saisi à l’instant, il me répondit sans s’émouvoir qu’il ne s’é-.

tait point trouvé là de sbirri. — Eh ! repris-je vivement, en est-il besoin dans un cas semblable? — Voudriez-vous, dit-il, qu’un honnête homme s’abaissât à remplir les fonctions d’officier de police ? — • Tel est ici le sentiment universel , toujours en faveur du criminel contre l’équité et contre l’exécution des lois en général. Il semble aux Romains que les lois et la justice sont des moyens d’oppression entre les mains des riches et des puissans contre les pauvres et les faibles, et que leur exécution ne peut être confiée qu’aux plus vils des hommes , auxquels il serait infâme de prêter main-forte. Parmi le peuple, la plus cruelle injure est d’être appelé fils de sbire.

Dans le siècle dernier , on comptait cinq ou six meurtres par semaine ; une fois il y en eut quatorze dans un seul jour de grande fête. Ces meurtres, qui pour la plupart avaient lieu entre gens

du peuple , étaient la suite de rixes accidentelles au cabaret; car, malgré leur réputation de sobriété, les Italiens de bas élage s’enivrent très-volontiers. Parmi eux , le premier meurtre établissait la réputation d’un jeune homme , comme le premier duel parmi les gens comme il faut ; et leurs idées découragé, de liberté même, semblaient consister dans le libre exercice du stylet. L’exclamation populaire de povero cristiano ne s’adresse pas à l’homme étendu par terre et nageant dans son sang, mais à celui cjui l’a mis en cet état. Il n’y a point de règles, point de lois du combat établies entre eux à l’égard de ces rencontres ; l’on frappe comme l’on peut. Les Italiens sont à cet égard bien dilï'érens des Norvégiens, qui , dans leurs combats au stylet , convenaient au moins d’avance de la profondeur des blessures qu’ils se feraient, et, tenant l’arme meurtrière à la longueur convenue, ne s’oubliaient jamais jusqu’au point de l’enfoncer plus avant. Qui donc est le plus excusable? sera-ce l’homme du Nord, calculant froidement sa vengeance? n’est-ce pas plutôt le Romain emporté par la fougue de l’âge, aveuglé par l’ivresse ou par toute autre passion ?

Lorsqueles Français étaient en possession de Rome , on en vit jusqu’à cent vingt disparaître en un jour; et c’est ce (jui fit prendre aux conquérans des mesures de police si sévères que, pendant les dix-huit mois de la république, qui commença en février 1798, il n'y eut pas un seul meurtre. Maintenant la police n’informe que des meurtres commis sur des gens comme il faut, ou de ceux commis sur les grands chemins. A tout événement, il n’y a que les sbirri qui veulent mettre la main sur un meurtrier. S’il est condamné à mort, ce qui est rare,

chacun, le jour de l’exécution, s’informe avec inquiétude si le povero cristiano s’est conlessé, et s'il a reçu l’absolution ; on voit des gens s’aborder dans la rue pour en savoir des nouvelles.

Ainsi l administration française , par ses moyens répressifs , avait amélioré, sous le rapport de la sûreté publique , la situation du pays qui lui était confié. Nous ne saurions trop insister sur ces améliorations diverses dues à l’influence de notre nation , pour répondre aux inculpations nombreuses dont elle a été faussement l’objet. Toutefois, une cause plus puissante que l’activité de nos moyens de répression a surtout contribué à réduire le chiffre des crimes ; c’est la promptitude et l’inévitabilité de la justice. Dès que cette pensée si salutaire , que le châtiment suivrait nécessairement le crime, se fut introduite dans l’esprit du peuple , on vit s’opérer un changement prodigieux ; souvent cette pensée , se présentantcomme un éclair àun homme prêt à frapper, retenait son bras, et on l’en tendait murmurer en menaçant :

« O ! se non fosse la seduta ! » Ah !

si je ne craignais le tribunal !

Cette opinion avait été successivement répandue par le spectacle des débats judiciaires dont le peuple était témoin, et auxquels il prenait le plus vif intérêt , en applaudissant à la latitude entière dont jouissait la défense.

Mais c’était surtout lorsque les accusés appartenaient à des familles placées dans les rangs élevés que le peuple témoignait plus de respect à des juges impartiaux. D’une autre part, les efforts de l’administration pour réveiller dans les cœurs l horreur du crime , secondés par le clergé, lesliabitans notablesetpar tous les hommes influens, ne demeurèrent pas infructueux. Les paysans , préservés des effets de la vengeance,

ROME

commencèrent à comprendre qu il était de leur intérêt d'aider à la poursuite des malfaiteurs, et ils concoururent à plusieurs arrestations. Enfin on vit, dans l'été de 1 8 1 3 , tous les liabitans accourir , au son du tocsin , au secours du sous-préfet de Frosinone, tombé au pouvoir des brigands , et les forcer à le relàcber parla crainte qu’inspira leur approche.

On puise une autre preuve de l’amélioration desmœurs dans ce qui se passait à Rome pendant le carnaval, époque de gaîté si folle et de licence si bruyante , mais en même temps occasion de rixes violentes telles que le gouvernementponlifical se croyait dans la nécessité de contenir le peuple par un grand développement de forces , et même par le spectacle de l’appareil des supplices.

Dès 1810, les plaisirs du carnaval furent autorisés par l’administration française, et quoique le gibet et l’estrapade eussent disparu , jamais il n’y eut de désordre pendant cette période tumultueuse.

Les fifits ont donc montré que, par 1 amélioration de la législation crimi-

minelle, et surtout par la rectification des idées populaires sur le meurtre et le brigandage, les Romains peuvent être relevés à un degré très-supérieur dans 1 échelle de la moralité ; enfin , on peut rendre le peuple de Rome et de ses environs aussi moral , aussi humain, aussi doux crue celui de laToscane, par exemple. Rien en effet dans son caractère ne repousse cette espérance : loin de là , car il est plein d intelligence , et il a de sa dignité un sentiment très-vif. Facile à la colère , vindicatif à l'excès quand on l’offense, il est doux, bienveillant dans les relations ordinaires de la vie, et sa reconnaissance pour ceux qui lui té- R.

moignent de l’affection est démonstrative et sincère à la fois.

Ce qui fait le charme de Rome, c’est un mélange fortuit des images les plus gracieuses et les plus diverses. Ici c’est une porte ouverte d’une maison sans apparence , qui laisse apercevoir au fond de la cour une petite fontaine surmontée de quelques fragmens antiques de sculpture , ombragés par un berceau de jasmin; là, ce sont les restes d’un aqueduc qui servent de cadre à la plus riche perspective : ailleurs , une cabane de terre , habitée par un ermite, est adossée à un antique palais de marbre dont il n’existe plus qu’un pan de mur tout crevassé , et dont le sommet inégal est bordé de giroflées et de pariétaires. Partout la nouvelle ville s’élève ou s’appuie sur les raines de l’antique séjour des Césars , et les marbres magnifiques qui revêtent les monumens modernes ne sont encore que des emprunts faits à la ville d’Auguste et d’Adrien. ( Voy . PI. 182, quelques exemples d’architecture particulière.)

Cette association si poétique de débris anciens et de constructions nouvelles rend le séjour de Rome extrêmement attrayant pour un artiste, et le lui fait regretter toute sa vie, s’il ne la lui consacre pas tout entière.

Les arts demandent , pour être cultivés avec succès, moins d’encouragement que de liberté. 11 ne faut pas contrarier les artistes dans leur marche , leurs caprices ou leurs habitudes.

A cet égard , il n’est pas de pays où ils soient plus indépendans que dans celui-ci. Ils peuvent aller, venir, s’arrêter, pénétrer partout pour y mesurer, y dessiner les monumens ; s’établir au milieu des rues , des places , dans les palais , et jusque dans les églises, sans craindre la curieuse importunité du peuple, qui. à Paris, les suivrait,

L1TALIE.

les entourerait, et les forcerait enfin de fuir au milieu des huées. On voit ici debout , sur une échelle , un architecte qui mesure les différentes parties d’un monument, et ce spectacle n’attire pas les regards d’une foule stupide; on passe sans faire attention au peintre, fùt-il monté sur un arbre , au milieu du Forum , ou même sur la corniche d’un autel où l’on diraitla messe. Heureuse insouciance, fruit de l’habitude, qui fait considérer les artistes comme des êtres privilégiés dont on n’a rien à craindre , dont on ne se méfie point, et qu’on traite comme d’anciennes connaissances , et souvent comme des amis.

Telles étaient les pensées qui m’occupaient tandis que, toujours sur le Pincio , je me rendais à la villa Médicis , pour y retrouver des souvenirs vivans de ma patrie. Cette belle villa (PI. 181), élevée vers 1 55o, par le cardinal Jean Ricci de Montepulciano , sur le dessin d’Annibal Lippi , à l’exception de l’ élégante façade intérieure attribuée sans preuves à Michel-Ange, est devenue l'académie de France, institution fondée par Louis xiv et que tout le monde connaît.

Puisque nous venons de citer la villa Médicis et l’école de peinture, jetons un coup d’œil rapide sur les autres académies qui se trouvent à Rome.

Nous avons déjà signalé le goût des Romains pour ces réunions artistiques et littéraires. Des empereurs ont brigué l’honneur d’y être admis, et lady Morgan, en parlant des sociétés arcadiques de la ville éternelle, rappelle avec raison que l’empereur d’Autriche souriait complaisamment sous la couronne de laurier à lui décernée par ses collègues de l’académie des Arcades , à Rome.

La demeure de ces académiciens

n’avait, dans le principe, rien de bien poétique, si nous nous en rapportons au récit de lady Morgan. « Un escalier sale et étroit, gardé par les soldats du pape , conduisait au sanhédrin des Muses, petite chambre déjà remplie à étouffer quand nous arrivâmes. Les murs sont couverts de séries de portraits des membres les plus distingués de la société, mâles et femelles : on y voit des Saphos en perruques poudrées, des Corylas en corsets busqués, des bardes armés de pied en cape , et des faiseurs de sonnets en robes de cardinaux.»

11 y a plusieurs autres académies à Rome, et l’église, qui a donné naissance à ces sociétés, continue à les sanctionner. Celle qui porte le nom des Tiberini est une émanation de l’Arcadie, dévouée aux mêmes travaux innocens.

L’académie ecclésiastique est instituée pour défendre l’église et l’état des attaques de la philosophie moderne et des nouvelles institutions de la révolution. Là, les disputans avancent tous les argumens qu’il leur plaît d’avancer, et de longues dissertations sont lues pour prouver ce qu’il n’est permis à personne de nier.

Dans l’académie legale , de jeunes étudians en droit ont la permission d’exalter le code Justinien, et de dénigrer celui de Napoléon ; et dans celle des Bonpiani, la plus grande latitude est donnée pour prouver que le Gladiateur mourant est un roi de Perse; ou pour établir un point sur lequel Fia mini en Yacca et le père Montfaucon ne sont pas d’accord , à l’égard de l’idole que l’un et l’autre ont laissée incertaine, et qui pouvait être dédiée, soit au diable, soit au dieu des Sabins.

Les académies de Saint -Luc, des Lynx, et d’archéologie ou antiquités

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générales , sont d’une classe plus respectable. La première est l’académie de peinture; la seconde est pour les sciences physiques , et c'est une des plus anciennes de l'Europe. Elle doit sa fondation à Frédéric Cesi, duc d’Acqua-Sparta. La troisième a été dissoute, puis rétablie par les Français. A la restauration du pape, cette académie a été une seconde fois détruite, et si elle a été réinstituée et maintenue, on le doit aux soins et à la libéralité de Canova, quia non-seulement obtenu de sa sainteté la permission de rouvrir l'académie, mais assigné une partie du revenu de son marquisat d’ischia pour le soutien de cette institution.

En sortant de la villa Médicis, je montai sur le Pincius par le noble escalier de la Trinité du Mont (PI. i83). Cet escalier fut élevé dans le siècle dernier, au moyen d un legs d Etienne Gueffier, secrétaire de l’ambassade française à Rome. L'obélisque provenant du cirque des jardins de Salluste montre la magnificence de Pie vi, qui le retira de la place de Saint-Jean-de-Latran , où.

il gisait à terre, pour l’élever dans cette belle position. L’église fondée par Charles vin, à la prière de saint François de Paule , fut consacrée par Sixte- Quint, et ornée de peintures exécutées aux frais du cardinal de Lorraine.

Abandonnée en i 798, elle doit sa restauration à la munificence de Louis xvm et aux talens de Mazois.

Au reste , nous retrouvons à chaque pas, dans ce quartier de Rome, la main des Français. Si nous suivons le chemin qui mène de la Trinité du Mont à la porte et à la place du Peuple, nous pourrons observer les embellissemens récens dus à l’administration française. Les rampes qui conduisent du Pincius à la porte del Popolo , et qui font même partie de la place de ce

nom, l’ornent de ce côté d’une décoration théâtrale et grandiose. Nous ne dirons rien de plus sur les travaux des Français en cet endroit ; nous les avons signalés ailleurs.

A la porte du Peuple , nous retrouvons encore notre immortel Michel- Ange. En effet , cette place fut rebâtie en 1 56 1 , par Vignole, sur les dessins de Michel-Ange Buonarotti. Alexandre vu fit urner la façade intérieure d’après les dessins du Bernin. Ce dernier embellissement eut lieu à l’occasion de l’arrivée à Rome de la reine Christine de Suède.

La place du Peuple (PL i84), qui fait suite à la porte du même nom, est digne de servir d’avenue à l’ancienne métropole du monde. Deux immenses hémicycles , ornés de fontaines et de statues , bornés par quatre bâtimens uniformes et par deux églises magnifiques, servent de ceinture à cette belle place. Au centre s’élève un obélisque sur un piédestal porté par un soubassement orné de plusieurs gradins et de quatre lions aux angles. 11 est bon de rappeler que les obélisques ont été érigés par les rois d’Egypte , avant la conquête de ce pays par Cambyse.

L’exemple des Égyptiens a été suivi par les Ptolémées et par les Romains, de sorte que ces monumens peuvent être attribués à ces trois époques différentes. L’obélisque de la place du Peuple est rapporté à la première, ou à celle des Pharaons.

Entre les deux églises que j’ai citées s’ouvrent trois grandes rues bordées de beaux édifices. Le lecteur connaît déjà celle du milieu, le Corso.

Au milieu de ces graves descriptions des monumens de Rome , dirai-je au lecteur ma manière de vivre, mes distractions, mes plaisirs ? Je parcourais sans me lasser, je m’égarais avec

sécurité dans les quartiers les plus peuplés ou les moins fréquenté de cette ville immense; je n’avais point d’heure fixe pour mes repas ; je m’arrêtais à la première boutique ; j’achetais une pagnotta, quelques fruits ou quelqu’appétissant salante , et j’allais m’établir dans le jardin de la villa la plus voisine ; j’j faisais mon frugal déjeuner à l’ombre d’une charmille de laurier, ou dans la niche d’une fontaine qui me Servait de table , de siège et d’abri. Étais-je surpris par l’arrivée de la jardinière , qui . son vase de terre en équilibre sur la tête, venait pour puiser de l’eau, elle me saluait d’un sourire ; j’offrais quelques fruits à son enfant : reconnaissante, elle me versait à boire , répondait à mes questions avec bienveillance , et m’indiquait, par le seul instinct du beau dont les Italiens sont tous plus ou moins pénétrés, un joli point de vue ou quelque fragment antique.

Souvent aussi je trouvais mes méditations interrompues par l’arrivée bruyante de quelques étrangers et de leurs ciceroni. Si le peuple des badauds est aussi nombreux à Rome que les vrais antiquaires y sont rares, la classe des voyageurs à prétention offre aussi beaucoup de gobe - mouches entre un petit nombre de vrais sa vans. Mais tous montrent plus ou moins d’enthousiasme, et donnent lieu souvent à des scènes fort divertissantes. On les voit dès le matin se répandre dans les déserts du Forum, du Golysée et des Thermes. Les uns dissertent, les autres rêvent : le plus grand nombre baye aux corneilles , ou va baguenaudant d’un groupe à l’autre : ceux-ci s’enfoncent dans un souterrain et n’en sortent que couverts de poussière et de boue ; ceux-là sont occupés d’une inscription qu’ils lavent et relavent. 11

y en a qui mesurent des arcs et des colonnes , qui se fatiguent à chercher des proportions maintes fois établies, à dessiner des ruines dont ils pourraient, pour quelques baïocchi , prendre un calque à la boutique du premier marchand. A la foule de ces enthousiastes dont les mouvemens disposent à rire, ne manquent jamais de se mêler quelques originaux, dont la manie est d’affecter la gravité des savans. Ils ont l’air méditatif Vous les coudoyez, à peine ils s’en aperçoivent. Une pierre curieuse est sortie des dernières excavations : on l’aura déjà vue dix fois ; le doute les y ramène encore. Ils en détachent quelques morceaux comme à la dérobée. Aussi le marteau des amateurs est-il souvent le plus dangereux ennemi des moulures.

« J’ai vu ces personnages au temple de la Paix, dit Laoureins ; ils comptent les niches qui restent pour deviner le nombre de celles qui n’existent plus. Ils trouvent les corniches à peine ébauchées , par conséquent indignes d’accompagner cet ouvrage grec que Vespasien aimait tant, la célèbre statue de Vénus., dont il avait fait la patrone du temple. Ils mesurent ce temple en long et en large , afin de prouver qu’il n’y eut jamais assez de place pour y cacher, comme on le prétend , tout ce que Rome avait de plus précieux » .

Le peuple des ciceroni vient après.

Ce sont , le plus souvent , d’anciens serviteurs de prélats ou d’hôtels garnis, qui se souviennent de ce qu’ils ont entendu dire des antiquités de Rome, et en ont appris l’histoire par cœur, pour la débiter dans l’occasion. Le vulgaire de ces guides s’attache surtout à cette classe d’étrangers qui, ne faisant que passer, sont par-là même fort peu difficiles. Un compère les leur livre,

ROME

sous la condition convenue d une part dans les profits. Le plus plaisant de la chose, c’est que ces savans postiches appliquent des passages de Martial, d Horace et de Pline, dont ils n’ont pourtant jamais étudié la langue. Les citations sont casées dans leur mémoire de manière à compromettre rarement l’ignorance du citateur ; c’est un véritable rôle qu ils ont appris, avec lequel ils se sont ensuite familiarisés pas l’usage. Cependant il n’est pas impossible de les trouver quelquefois en défaut , surtout si, dans les questions, on dérange l ordre machinal des visites. Le cicerone est homme alors à faire couler le Tibre sur le Palatin , et promener le Colysée dans le Champ-de-Mars. Ces quiproquo ne laissent pas que d’être fort plaisans; et soit bonne humeur, soit plutôt jalousie de métier, les antiquaires ne manquent jamais d’en amuser les voyageurs.

Plus d un historien des moeurs de Tltalie a signalé avant nous cette lutte établie entre les antiquaires et les ciceroni. Ordinairement ces derniers ont le dessous, il faut en convenir. Aussi se montrent-ils d’une extrême réserve pour les savans en titre.

Revenons à Rome elle-même , considérée dans ses monumens, car cette ligne est pour nous un point de ralliement dans nos réflexions et dans nos digressions. Et d’abord disons quelques mots de l’architecture privée de Rome moderne. La ville d’aujourd’hui est très-évidemment distincte des anciennes ruines et des palais des princes et des pontifes. « Tout-à-fait éloignée des vestigesde l’antiquité, Rome, dit un auteur contemporain, dépare la splendeur des édifices des derniers siècles. » Lalande a remarqué que la grande et glorieuse Rome ressemble, au premier coup d ceil , à une ville de province

française. Ce n’est point la cité des Césars resplendissante de majesté, telle qu elle était au siècle de César et d’Auguste.

Au moyen-âge, Rome, si souvent désolée par ces nobles factieux et par le peuple turbulent de ces temps agités, s’élevait au milieu des nobles monumens des anciens, dont il existait alors des fragmens imposans ; car les Barberini et les Farnèse n’avaient pas encore dépouillé les temples de leurs colonnes et les amphithéâtres de leurs marbres.

A la fin du seizièmesiècle, la masse des ruelles irrégulières qui constituaient la cité disparut , et une nouvelle ville fut bâtie à la bâte par l’actif et impétueux Sixte-Quint, qui mêla les habitations mal construites du peuple avec les palais gigantesques des princes. Le cardinal Bentivoglio , en retournant à Rome après une courte absence sous le pontificat de ce même Sixte-Quint , ne reconnaissait plus la ville.

Les maisons à la moderne envahissent aujourd’hui une bonne partie de Rome.

La haute et large façade d’un hôtel italien rappelle de loin en loin qu’on est en Italie; mais souvent les murs nouvellement blanchis , les portes et les volets des fenêtres peints en vert brillant , quelques tentatives de soins et de propreté annoncent l’intention de se rapprocher du goût anglais.

La via del Babbuino , la place d’Espagne, dont nous allons parler à l’instant , et une ou deux rues voisines , sont littéralement des colonies anglaises. Le bruit, le mouvement et la vie que leurs habitans étrangers leur prêtent , sont presque inconnus dans toutes les autres parties de cette ville de la mort. Rome offre bien des motifs de tentation aux grands et à ceux qui délient facilement les cordons de leur bourse et c’est une vérité reconnue,

surtout en visitant les ateliers des sculpteurs et des peintres , même par ceux qui ne sont pas de grands personnages, et dont la bourse ne s’ouvre pas si aisément. Cette ville est en efî'et actuellement le grand atelier des arts, et c’est sous ce rapport qu’il est délicieux de la considérer. Le congrès de talens

qui s’y rassemble de tous les pays de 1’ univers , vaut bien tous les autres congrès.

La place d’Espagne (PI. 1 83), avec ses nombreux hôtels, propres et neufs, paraîtrait une véritable place de ville de province , sans la grande et noble construction de l’escalier de la Trinité du Mont. C’est à la place d’Espagne que se logent tous les étrangers de distinction qui passent à Rome. M'«e de Staël avait spirituellement surnommé cette admirable ville le salon de l’Europe; et si ses mon umens rappel lent tous les temps, les étrangers que l’on y rencontre rappellent tous les pays du monde. La simple contemplation de Rome, et un séjour prolongé dans cette cité , peuvent tenir lieu de longues études et de

beaucoup de voyages. On doit ajouter que les étrangers viennent pour voir, connaître ou se reposer , et qu’ils sont pris dans leur bon moment. Aussi Rome , avec ses ruines , ses souvenirs et les personnages importans qu’elle reçoit, est le lieu de la terre où l’on s’étonne le moins : il serait inutile et maladroit de chercher là à pro luire de reflet , et bien des gens d’esprit, non prévenus, en ont été pour leurs frais de dissertations , de pensées et de bons mots.

Kotzebue fait un vilain tableau de la place d’Espagne. A l’époque où il visita Rome , ce lieu était en effet le réceptacle impur des plus viles professions; mais aujourd’hui les mœurs sont bien changées, et on aurait une notion

très fausse de la place d’Espagne si l’on s’en rapportait à la relation de l’écrivain allemand.

Voici le palais Barbevini , en trèsgrande partie de l’architecture du Bernin (PI. 1 83). Mais avant de le parcourir, examinons la place qui le précède.

Cette place occupe le site du cirque de Flore , déesse fameuse par l’abomination de ses fêtes , célébrées la nuit aux flambeaux; le rigide Caton, afin de ne pas interrompre les plaisirs publics , crut devoir se retirer de ces jeux que l’on n’osait, par respect pour sa vertu , commencer devant lui ; et les mauvais sujets de Rome durent trouver sa tolérance fort extraordinaire. La fontaine du Tri Ion , une des meilleures de ce genre, est une composition poétique et habile du Bernin , qui ne pouvait disposer que d’un très petit filet d’eau.

Le palais Barberini est vaste et d’un aspect imposant. C’est un des plus riches de Rome, en antiquités précieuses.

Les dieux Egyptiens en basalte, la Vénus avec la pomme, lErato, l’Agrippine en marbre grec et le Sévère en bronze , sont des statues d’un grand prix. Les bustes de Commode, de Mari us et de Sylla, les sculptures des sarcophages , qui représentent les funérailles de Méléagre , l’enlèvement de Proserpine , l’Apollon et les Muses , le Bacchus, les Génies et les Satyres, sont des morceaux admirés des connaisseurs. Mais le Lion est plus célèbre encore. Le Faune dormant , si vanté par tous les anciens voyageurs, est passé à Munich.

Parmi les ouvrages modernes, nous pourrions citer quelques belles peintures du Titien, du Tintoret et du Caravage , si ces nomenclatures d’art n’étaient pas en général fatigantes pour le lecteur. Nous ne passerons cependant pas sous silence la pathétique

ROME

tète de la Cenci. Cet ouvrage, de la première jeunesse du Guide, a été fait de mémoire , après avoir vu monter l'héroïne à l'échafaud , lorsqu'elle dit au bourreau, qui lui liait les mains, ees paroles si fortes, si romaines : Viens lier mon corps pour le supplice, et délier mon âme pour 1 immortalité.

La bibliothèque Barberini possède environ 5o,ooo volumes , et de précieux manuscrits.

En sortant du palais Barberini , je comparais, par la pensée, nos plafonds bas et nus de Paris , aux admirables voûtes des palais romains. Chez nous orî trouve rarement ces cieux d azur et d’or, où le génie a pris plaisir à dessiner Vénus et les Grâces, les Amours, les Héros et les Dieux. Au lieu de nos ornemens mesquins, on voit là des fresques charmantes, presque toujours bien composées , et sous des couleurs aussi diverses que vives, et bien assorties. Le plus souvent ces fresques sont l’oùvnme des meilleurs maîtres.

Il nous reste à visiter le château Saint-Ancre, Saint-Pierre et le Vatican : ce sera terminer l’exploration de Rome par trois de ses plus ictéressans édifices. Là se trouvent réunis en effet tous les matériaux qui composent l’histoire de la ville éternelle. Le Vatican est l’emblème de la suprématie spirituelle. Saint-Pierre représente dignement les pompes et les magnificences du culte catholique dont Rome est la patrie. Enfin le château Saint-Ange, converti maintenant en une prison d’état, évoque bien les souvenirs de ce pouvoir temporel , si extraordinaire , si absolu , alors qu’un Boniface excommuniait Henri iv , empereur d’Allemagne, et déliait ses sujets du serment de fidélité.

Le pont OElien , devenu pont Saint- Ange , à l’exception des para-

pets et de quelques légères réparations , est antique. La décoration des dix figures colossales d’anges tenant

les instrumens de la passion , fut exécutée par le Bernin et par ses élèves.

Il est difficile d’imaginer rien de plus ridicule que l’effet du vent dans les vêtemens des anges, ainsi que la conformation des ailes de ceux-ci.

Le château, auquel aboutit ce pont (PI. iq3 ), était autrefois le mausolée d’Adrien. Ce monument fut bâti lorsque cet empereur abandonna le tombeau qu’Auguste avait aussi élevé pour lui-même et pour ses successeurs. Il y a quelque chose de noble dans cetLe émulation des maîtres du monde à s’occuper autant de la mort; de pareils tombeaux n’ont pas moins immortalisé la mémoire des deux empereurs que leurs palais. Le mausolée d’Adrien a éprouvé depuis un triste sort. 11 a été converti, comme nous l’avons dit, en un bagne et en une prison. Malgré l’autorité de Procope, et l’opinion commune , l’armée grec-romaine de Bélisaire n’a peut-être pas jeté à la tête des Goths les belles statues antiques qui ornaient le mausolée , et le Faune Barberini, trouvé dans les fossés, y sera probablement tombé par quelque révolution ou accident. Il ne devait guère rester de statues au môle d’Adrien lorsque Bélisaire s’empara de Rome: depuis soixante ans elle était au pouvoir des barbares, et plus de deux siècles auparavant , Constantin avait employé les colonnes du mausolée à l’érection de Saint-Paul ; on peut croire qu’il aura dû alors enlever également les statues placées au-dessus île ces colonnes. Chose singulière! les fortifications du château Saint-Ange furent commencées par Boniface ix , avec l’argent qu’il reçut des Romains pour revenir à Rome célébrer le jubilé. Ce peu-

pie , toujours passionné pour les cérémonies, sacrifiait à sa folie les derniers restes de sa liberté.

Cette sorte de tour, large et basse, a soixante pieds de circonférence et cent pieds d élévation ; elle est bâtie en pierres de taille de grandes dimensions , et environnée d’un fossé profond. On la nomme le château Saint- Ange. Ce monument rappelle la tentative malheureuse du prince Charles, duc de Bourbon. S’étant rangé du parti de l’empereur, il se déclara le lieutenant général de ses armées d’Italie. Revêtu de ce titre il attaqua inutilement les villes de Plaisance et de Florence, liguées contre l’empereur, et dévouées au pape Clément vu. Le connétable , poussant son dessein plus outre, pour me servir d’une expression du temps, assiégea le pape dans le château Saint-Ange, « et, allant inconsidérément à l’assaut , il fut frappé d’une mousqueterie dont il passa brusquement de vie à trépas. »

Il faut lire dans les historiens de l’époque le récit de ce siège fameux, qui délivra le pape d’un ennemi redoutable et la France d’un sujet rebelle. Guichardin raconte sommairement, en ces termes, la prise et le sac de la ville de Rome par le connétable de Bourbon. « Le 5 de mai (i52y), le prince se logea auprès de Rome , et, avec une insolence militaire, il envoya un trompette demande** passage au pape par la cité , pour aller avec l’armée dans le royaume de Naples. Et, la matinée suivante, ayant délibéré de mourir ou de vaincre, parce qu’il n’avait guère d’autre espérance que celle-là en ses affaires, et s’estant avancé du fauxbourg, il commença à y donner un furieux assaut , et s’advança devant chacune compagnie par un dernier désespoir , non-seulement pour ce que, s’il ne demeurait victorieux , il ne lui restait

plus aucun refuge , mais aussi pour ce qu il lui semblait que les lanskenets allaient froidement à l’assaut, fut frappé d’une arquebusade , duquel coup il tomba mort en terre : et néanmoins sa mort ne refroidit , ains alluma l’ardeur des soldats , lesquels combattans avec une très-grande vigueur par l’espace de deux heures , entrèrent finalement dans le fauxbourg , à quoi leur ayda bien , non-seulement la faiblesse des remparts , qui était grande, mais aussi la mauvaise résistance que firent ceux de dedans.

» Chacun se mit en fuitte : plusieurs coururent à la foule vers le chasteaU, en sorte que les fauxbourgs, entièrement abandonnés , demeurèrent en proye aux victorieux : et le pape, quiattendaitau palais du Vatican quel serait le succès , entendant que les ennemis étaient dedans , s’en fut incontinent avec plusieurs cardinaux dans le château, et consultèrent s’ils devaient arrêter là ou se retirer en lieu seûr.

»... Le soir à vingt-trois heures . les ennemis entrèrent dans la ville de Rome , où , comme il se fait en cas si espouvantable , tout estait en fuitte et confusion. Entrez qu’ils furent dedans , chacun commença à courir à la foule au pillage , sans avoir aucun égard au nom des amis , à l’autorité et dignité des prélats, mais aussi aux temples, aux monastères et choses sacrées.

Tellementqu’il serait impossible, nonseulement de raconter , mais presque d’imaginer les calamités d’icelle cité, destinée par l’ordonnance du ciel à une merveilleuse grandeur , mais aussi à plusieurs infortunes, parce qu’il y avait 980 ans quelle avait été saccagée par les Goths.

» Il mourut, tant à l’assaut qu’à la lutte, environ 4i000 hommes. O ciel !

le grand meschief et douloureux que

ROME

ce fut ce jour-là ! On entendait les désespoirs des pillés, les cris et liurlemens bien plus hauts encore des misérables femmes, et des religieuses que les soldats menaient par troupes pour saouler leur luxure... »

Arrêtons ici le tableau de maître Guicbardin. Nous laisserons deviner au lecteur toutes les autres infamies que se permit cette soldatesque effrénée au milieu de Rome conquise.

In Ions: corridor couvert, dont la grosse maçonnerie est d'un assez bel effet à travers les colonnes de la place Saint-Pierre, communique du Vatican au château, afin que celui-ci , en cas d émeute ou de révolte , puisse servir d asile aux maîtres de Rome. Suivons cette dir ction par la pensée, ou bien parcourons la rue qui mène à l’hôpital Saint-Louis , fondé par Innocent ni.

Traversons ensuite une place ornée d’une fontaine et du palais Giraldo, près la place Saint-Jacques, Scossa cavalli , où I on voit aussi un palais devenu célèbre par la mort de Raphaël, et nous arriverons enfin en présence de la place et de la basilique de Saint- Pierre (PI. 1 85) . Quel immense ovale présente cette place s’élevant en amphithéâtre! Quel magnifique efi’et produit cet obélisque égyptien, qui élance vers les cieux son aiguille de cent vingtquatre pieds de hauteur (i) ! — Comme

(l) Sixte-Quint a fait transporter et eriger cet obélisque en i586, par un des mécanismes des plus ingénieux. Le silence n’est pas la règle que les ouvriers observent le plusstrictement dans ces sortes de travaux. Et cependant les conversations , le bruit, le tumulte sont presque toujours des motifs de retard et d insuccès dans les ouvrages importans. Sixte- Quint ordonna un silence absolu à tous les ouvriers, et cela sous peine de mort L ordre était sévère, barbare peut-être , mais nécessaire. Grâces à cette mesure, l’ouvrage marchait à pas de géans. Tout à coup les cordes qui servaient à élever 1 obélisque grincent et se dessèchent. Ce signal menaçant ne fut compris que d'un seul ouvrier. Voyant l'immi-

ces deux fontaines sont belles ! Quelle agitation dans cette eau qui descend du mont Janicule , et qui vient ici jaillir par cent passages ! (PI. 186.) Admirez ce portique circulaire formant deux ailes composées , soutenues par deux cent quatre-vingt-quatre colonnes d’ordre dorique, et soixante-quatre pilastres , et dont la plus large des galeries , celle du milieu, laisse passer de front deux voitures à la fois ! Surtout qui pourrait bien décrire ce temple immense, qui , comme une montagne, élève dans les airs son dôme majestueux, et remplit tout le fond de cet imposant ensemble ?

«Je ne sais , dit M. Delécluze (i),

nence du danger, il s’écrie aussi-tôt, au péril de sa vie, acqua aile corde , « mouillez les cordes. » Le malheureux!.... On le mit en prison pour y attendre la mort. Averti par ses cris, 1 architecte s’était hâté de faire mouiller les cordages, et l’obélisque élevait orgueilleusement sa cime dans les airs. Par les soins de l’architecte, louvrier fut mis en liberté, et, sans doute, récompensé.

(i) La description analytique du Vatican que I on va lire est tirée en grande partie d’un ouvrage sur l'Italie, composé dans le pays en iSt’l et îSat}, par M. E. J. Delécluze. Un extrait de ce travail a été publié pendant ces mêmes années , dans le Journal des Débats , et nous savons que fauteur se propose de faire imprimer le tout ensemble à la première occasion opportune.

Autant que nous avons pu en juger, l’objet de ce livre est de démontrer par les faits, que la barbarie complète n’a jamais existé en Italie; que la tradition des sciences et des arts du paganisme n’y a jamais été abandonnée tout-à-fait ; et qu’en ce pays, aux époques du moyen-âge, et surtout de la renaissance, la science, la philosophie et les arts, malgré 1 influence du catholicisme, ont été fondées et rétablis de nonveau sur les bases qu’avait laissées l’antiquité.

Les progrès de la philosophie, des arts et des moeurs dans l'Italie moderne sont l’objet des études de l'auteur, qui , après avoir fait connaître la Toscane par ses monumens et ses usages pendant le douzième, le treizième et le quatorzième siècle, rend tout-â fait sensible, par ses investigations sur la ville de Rome, l'analogie et la connexité qui se trouvent entre ce qui a été fait chez les anciens et chez les Italiens modernes.

L’histoire du Vatican, placée à la fin de l'ouvrage

s’il y a un autre monument dans le monde qui, ainsi que la basilique de Saint-Pierre de Rome , donne à ceux qui le voient des impressions si différentes, et fasse prononcer des jugemens aussi contraires. La vérité est que l’imagination des voyageurs est trop prévenue par les gravures et les descriptions que l’on a faites de cet édifice, pour que les yeux, quand ils en saisissent l’ensemble et en observent les détails, transmettent des sensations vierges, et laissent à notre jugement l’entier exercice de sa liberté. Il y a toujours, dans ce que chacun dit à chaque visite à Saint-Pierre, des différences et même des contradictions.

L’expérience m’a démontré que ce monument est d’une dimension trèsgrande ; que l’intérêt qu’il fait naître, ainsi que les détails dont il se compose, sont trop compliqués pour qu’on en puisse sentir le mérite sans un examen long et fréquemment renouvelé, sans l’usa <?e de la réflexion.

» L’église de Saint-Pierre, ainsi que le Vatican, car cet assemblage d’édifices ne fait qu’un tout, est un point central où toutes les erreurs, où toutes les connaissances que l’on a reçues du monde païen , ainsi que celles développées depuis la renaissance des lumières, sont venu aboutir. Ce grand œuvre est la collection des témoignages que chaque siècle, chaque pape,

est en quelque sorte l’extrait du grand travail de M. Deléeluze, sur l llalic moderne. Il ne s'y trouve pas une phrase qui ne soit l’écho de tout ce qui a été dit successivement dam le livre; et de même que le Vatican est à Rome le résultat total des efforts réunis des papes et de tous les artistes modernes de l’Italie , ainsi le chapitre qui porte ce titre dans l'ouvrage de M. Deléeluze en est le résumé. Nous devons à sa bienveillance la permission de puiser dans les articles déjà publiés, et nous pouvons dire que ce grand ouvrage est un des plus importons qui aient été faits sur la philosophie des arts. ( Note de l’ Kditeur. )

chaque grand génie a pu donner de l’esprit qui l’animait, de la puissance qu’il a eue, du talent dont il fut doué. Le projet du pape Nicolas v (i45o), fondateur de la basilique telle quelle existe aujourd’hui , est la seule idée qui , pendant les trois siècles et demi employés à la perfection de l’ouvrage, n’ait point éprouvé de variation. Ce pontife voulut ériger un temple qui, par son étendue et sa splendeur, pût égaler celui de Salomon. Tous les papes ses successeurs, ainsi que les artistes qu’ils ont successivement employés, ne se sont jamais écartés de ce but. Mais d’après les progrès, les vicissitudes et la décadence même des arts qui ont eu lieu dans l’espace de temps compris entre i45o et 1790, époque où Pie vi érigea la sacristie, il est facile de concevoir que les détails de tout l’édifice doivent se sentir de la diflérence des goûts qui ont régné , puisque le plan général lui-même a été modifié tant de fois.

» Juger la basilique de Saint-Pierre purement comme objet d’art , serait donc aussi impertinent qu’injuste; ce serait commettre la même erreur que si, dans la succession des lois dont la suite forme à la longue la constitution d’un peuple, l’on exigeait la rectitude et la symétrie que l’on peut donner à une ordonnance de police faite en deux heures de temps. La basilique de Saint- Pierre et tout le Vatican sont bien plus l’œuvre du temps et des événemens que des hommes ; et à chaque pas que I on fait dans cette église, on a lieu de reconnaître combien la volonté de ces derniers est faible, quand, forcée de tendre vers un but déterminé, elle ne peut se faire jour qu’à travers les opinions qui gouvernent chaque siècle, et le conflit des intérêts particuliers des hommes. »

ROME

Qu'il nous soit permis de retracer l'histoire de la construction de Saint- Pierre ; qu’on nous laisse rappeler les noms des papes et des architectes qui ont contribué à son achèvement, et l’on verra combien la volonté humaine a encore été vacillante dans l’exécution dun ouvrage qui prouve cependant, plus que tout autre , ce qu’on peut attendre d’elle.

En 3o6 , Constantin le Grand avait fait bâtir une basilique en l’honneur de Saint-Pierre et des autres martyrs mis à mort par les ordres de Néron, sur remplacement du cirque et des jardins construits par cet empereur.

C est sur ce lieu même, l’ancien champ Vatican, que cette basilique primitive a été renouvelée , agrandie au point où elle était encore en i45o. Alors elle avait la forme de toutes les grandes basiliques à cinq nefs , dont les ruines de Saint-Paul, hors les murs, peuvent donner une idée. En i4ào, Nicolas v se servit des architectes Bernard Rosselini et Léon-Baptiste Albert, pour commencer la grande entreprise qu’il méditait, d’élever un temple qui égalât celui de Salomon. Cependant, tout en apportant ces innovations, le pontife et l’un de ses successeurs, Paul n (i467), exigèrent, lorsqu il fut question de commencer la basilique de 'ISaint-Pierre qui existe aujourd’hui, de conserver le pavé de l’ancienne. En effet, on le voit encore aujourd’hui lorsqu’on descend dans ce que l’on nomme le souterrain ou les grottes de Saint-Pierre. Là sont renfermées des sculptures des premiers temps du christianisme , où quelquefois les dogmes et les personnages saints sont présentés sous des formes léguées par les arts du paganisme : là, parmi des tombeaux qui décoraient l’ancienne basilique, on trouye des monumens , * des reliques ,

des sièges et des ustensiles qui viennent du temps des premiers apôtres.

C’est sur cette base antique et sacrée, mais séparée par 12 pieds d’intervalle du pavé de la nouvelle église , que s’élève Saint-Pierre de Rome, dont le plan général , la coupole , la disposition intérieure et les ornemens ont été successivement adoptés , modifiés et abâtardis , d’après les modèles de l’antiquité, par ceux que fournit la Toscane, et enfin d’après le style de ceux qu’engendra la décadence du goût [Voyez PI. 187).

» Il a fallu que j’aie vu long-temps Saint-Pierre de Rome avant de pouvoir me persuader que c’était une église. Ainsi que tous les étrangers qui arrivent dans ce lieu, j’ai ressenti, en y entrant la première fois, un bouleversement dans les idées, quelque chose de tumultueux dans ce que j’éprouvais , qui , en dernière analyse , m’a causé plus d’inquiétude que de plaisir.

Au premier aspect, l’œil et l’esprit sont comme déchirés par le double effort d’attention que commandent , d’une part, 1 immensité du vide où l’on se trouve , et de l’autre , la grandeur et l’éclat des détails qui vous environnent. Je ne savais pas alors que l’idée première du pape Nicolas v avait été, en commençant cet édifice, de faire une chose qui excitât surtout l’étonnement; mais aujourd’hui même encore, après six mois de séjour à Rome , je sens qu’on a ponctuellement exécuté les intentions de ce pontife. L’église de Saint-Pierre de Rome étonne longtemps avant de faire plaisir, et dans ce plaisir même , quand il est venu , il entre toujours tant soit peu de terreur, et beaucoup de réflexion. Allez trente fois de suite à Sainte-Marie-Majeure, et vous éprouverez à la dernière visite ce que vous avez ressenti dès la pre-

mière. Seulement les émotions seront plus douces et plus profondes; j’en comparerais volontiers la durée croissante au plaisir toujours nouveau que font certaines statues antiques , telles que les Niobés, la Leucothoé , et les marbres d’Athènes ; car on ne se lasse jamais du simple et du beau.

» Aussi, je le répète, n’ai -je pas tardé à m’apercevoir que , pour goûter Saint-Pierre , il fallait l’étudier ; en effet, la vue de l’ensemble de ce monument est loin de donner de l’unité aux impressions qu’elle fait naître. Au contraire, tout ce que l’on y sent, ainsi que tout ce que l’on y voit , est complexe. Plusieurs chapelles latérales sont si grandes et décorées avec tant de luxe , qu’on les regarde plus attentivement que le maître-autel, et toutes pourraient passer pour de très-vastes et riches églises. Le portique par lequel on est entré n’est pas du même style que l’architecture des trois nefs, et l’intérieur de la coupole en diffère encore davantage. La variété des marbres de couleur dont toute l’église est revêtue , ces immenses voûtes sculptées et dorées , ces énormes figures en plein relief, couchées sur les archivoltes de la grande nef; ces bénitiers gigantesques qui sont à l’entrée, ce baldaquin en bronze , de forme si bizarre , cette statue de saint Pierre dont chacun va baiser le pouce (PI. 190), ce nombre infini de tombeaux de papes , de souverains , de personnages célèbres , et enfin ce groupe des quatre docteurs de l’église, portant la chaire de saint Pierre, monument si fastueux et si peu digne de l’Italie ; tout cet assemblage d’objets beaux, bizarres ou mauvais , jette d’abord l’esprit dans une confusion d’idées qui l’accable.

» Cependant, dans ce désordre apparent , il règne un ordre ; mais il faut

le chercher, et ce n’est qu’avec de l’étude et de la réflexion qu’on peut y parvenir. Remontons donc à l’époque oû Jules 11 adopta les dessins du Bramante, et fit commencer les piliers qui devaient supporter la coupole de Saint- Pierre (1 5o3). Ce fut à ce moment où la tradition des formes matérielles des anciennes basiliques fut entièrement rejetée. Jules 11 et son architecte, après avoir fait beaucoup d’efforts, et dépensé assez d’argent , moururent sans avoir eu la satisfaction de voir la gronde coupole qui devait surpasser celle de la cathédrale de Florence. Léon x-, successeur de Jules n, poursuivit ce grand projet avec ardeur. Il choisit pour architectes Julien de San Gallo, frère Joconde , et le grand Raphaël d’Urbin, occupé alors à faire les peintures du Vatican. Les soins de ces trois artistes réunis se bornèrent jusqu’à leur mort (vers 1620) à donner plus de force aux piliers qui devaient supporter l’immense coupole. Jusqu’alors on avait eu l'intention de donner à cette église la forme d’une croix latine. Raphaël et les deux autres architectes étant morts, le pape Léon x fit venir Balthazar Peruzzi de Sienne. Celui-ci, à qui l’on confia l’état de pénurie où étaient les finances du saint siège, changea le plan de Saint-Pierre, et d’une croix latine, la réduisit en croix grecque, pour épargner les dépenses.

A la mort de Léon , le pape Paul m, étant monté sur le trône pontifical , prit pour architecte Antoine San-Gallo, qui revint au plan primitif, et remit Saint-Pierre en croix latine. Bien que tous ces grands changemens ne se fissent que sur le papier, cependant on ne peut s’empêcher d’observer comme l’ensemble de ce vaste édifice s est agrandi et enflé presque au hasard.

La vérité est que les papes, ainsi que

ROME

les architectes, n etaient réellement occupés que de l’idée d’élever une grande coupole, et de faire oublier celles du Panthéon et de Santa-Maria-del-Fiore.

Enfin San-Gallo étant mort, Paul ni eut 1 idée de confier lexécution de cet édifice au grand Michel-Ange Buonarotti , qui fit long-temps difficulté de se charger de cette commission.

Lorsqu’il s y fut décidé, il rejeta les plans et le modèle de son prédécesseur, en composa lui-même de nouveaux , et rétablit l’église en croix grecque. Son intention était de placer en avant de Saint-Pierre une façade du genre de celle du Panthéon. Seulement, cette partie de l’édifice devait, ainsi que la coupole , être d’une dimension bien plus grande que celle du temple antique , car l’idée primitive de Nicolas v n’a pas cessé de se reproduire dans l’esprit de tous les papes et des architectes qui ont concouru à l érection de cet édifice » .

Il y aurait de quoi composer un volume, si j’entrais dans le détail des immenses travaux que cette église a coûtés à Michel-Ange; si je rappelais les chagrins et les tracasseries qu’il a éprouvés à ce sujet. Il suffira de dire que le grand artiste qui doit être regardé comme le coryphée de l’école de la renaissance, puisqu’il en avait les défauts et les qualités poussés à l’extrême, non-seulement donna les dessins de la coupole, mais inventa et fit exécuter sur un petit modèle , tous les échafaudages et toutes les voûtes sans lesquels on n’aurait jamais pu la construire. Ce fut lui qui fit agrandir la tribune où est la chaire de Saint- Pierre , ainsi que les deux branches de la croisée transversale de l’église. Toute cette partie du monument , qui fut continuée sur les dessins de Buonarotti , porte un caractère de grandeur R

dans son ensemble, et offre une disposition savante dans le détail des rapports entre eux , qui décèlent le génie d’un grand artiste. Aussi l’impression que fait naître cette portion de l’édifice est- elle d’une tout autre nature que celle produite par les trois nefs, la façade et le grand portique circulaire. Le style de Michel -Ange est comme celui du Dante ; il ne ressemble à celui de personne.

Vers l’année i536, où Buonarotli se livrait k ces grands travaux d’architecture , le même Paul ni , qui l’avait choisi pour être l’architecte en chef de Saint-Pierre, exigea de lui qu’il peignît à fresque l’une des faces de la chapelle Sixtine. Michel-Ange, âgé de soixante- deux ans, entreprit son fameux Jugement dernier, et l’acheva en huit années , pendant lesquelles il ne cessa pas de surveiller les travaux de la nouvelle église.

Michel-Ange mourut , comme l’on sait, en i5 64. La grande coupole était commencée. On continua de travailler pendant tout le pontificat de Pie v ( 1 566- 1 072), sous la condition expresse imposée aux architectes que l’on suivrait scrupuleusement les dessins de Michel -Ange. Enfin, Jacques de la Porta fut l’artiste qui acheva l’exécution de ce dôme immense, sous le pontificat de Sixte-Quint (1 587).

De ce moment , l’influence du génie de Michel-Ange ne se fit plus sentir sur les constructions de Saint-Pierre.

On n’eut pas plus d’égards pour les projets de ce grand homme que pour les recommandations faites par Pie v.

Vers 1608, Paul v fit achever la nef, le grand portique et la façade de l’église par Charles Maderne. Mais celte partie de l’édifice jure avec le reste. Maderne était un homme tout-à-fait soumis au goût de son époque. 11 con-

fondait le gros avec ce qui est vraiment grand. Il ignorait complètement l’art de proportionner les détails avec l’ensemble, et pour tout dire , en un mot, il avait plutôt le talent d’un décorateur qui cl'ierclie à surprendre, que celui d’un artiste qui veut se rendre maître de l’œil et de lame du spectateur.

« Le Bramante et Michel-Ange, les deux hommes qui ont vraiment conçu ce qu’il y a de grand et de beau dans l’église Saint-Pierre, avaient développé leur génie en étudiant l’antiquité et les arts de la Toscane. Michel-Ange surtout a constamment manifesté , pour les ouvrages des anciens et les poésies du Dante, une admiration dont l’influence est sensible sur toutes ses productions. Étrange et profond dans ce qu’il invente, comme fauteur de la Divine comédie, il est habile , amoureux de la nature et de l’art , comme les anciens , quand il exécute. En voyant successivement les tombeaux des Médicis à Florence, le Moïse du tombeau de Jules n, la Voûte et le Jugement dernier dans la chapelle Sixline , et la partie de Saint -Pierre de Rome qui a été exécutée sur ses dessins, on peut souvent blâmer son goût ; les artistes feront bien peut-être de ne pas le prendre exclusivement pour modèle, mais à cela près on ne saurait avoir trop de respect et d’admiration pour ce prodigieux génie.

«Cependant, Maderne n’était pas de cette opinion , à ce qu’il paraît; car aussitôt que Paul v l’eut chargé d’achever l’église de Saint-Pierre, il commença par refaire ,1e plan de tout ce qui n’était pas exécuté, remetlant les nefs en croix latine au lieu de la croix grecque, et substituant au péristyle majestueux imité de la rotonde par Michel- Ange, le plus vilain portail qu’on ait

jamais inventé. Il y a précisément entre l’architecture du statuaire florentin et celle de Maderne, la même différence qui sépare les écrits du Dante du Pastor fldo de Guarini. Les lettres en Italie étaient alors en pleine décadence, la peinture avait pris un biais fâcheux sous les Carraches ; il n’était pas étonnant que l’architecte Maderne élevât tranquillement son effroyable portail de Saint-Pierre de Rome.

« Si par hasard ces lignes tombent sous les yeux de quelque architecte, je veux prendre mes précautions , et motiver cette sévère critique. Sans parler des ornemens d’architectureet de sculpture qui ont été placés dans les trois nefs et sous le grand portique , ornemens qui sont tous d’une dimension fatigante pour l’œil par leur grandeur, je ferai observer le défaut capital du travail de Maderne. Il y règne une monotonie insupportable dans le rapport de toutes les parties entre elles. Ainsi les piliers d’où partent les archivoltes de la grande nef offrent cinq divisions perpendiculaires, dont deux sont formées par clés pilastres , et les trois autres par le pilier même. Ces cinq divisions paraissent égales à i’œil ; car il y a si peu de différence entre le diamètre des pilastres et celui de l’espace qui les sépare , qu’à moins d’employer la toise, la vue n’en juge pasbien. Ce défaut se retrouve encore sous une forme nouvelle dans son portail. Il y a une telle uniformité dans les divisions verticales et horizontales des fenêtres , des bandeaux et des corniches ; et toutes les parties avancées, y compris le portique et le fronton, ont une si mince saillie , que la lumière et l’ombre ne caractérisent jamais les formes de ce portail , auquel l’obscuri té des fenêtres, sur cette grande superficie blanche, donne habituellement l’aspect d’un échiquier.

ROME

» Lorsqu on voit Saint - Pierre de Rome, il faut Lien prendre son parti sur tout ce qui a été fait depuis 1608. Ce goût fin et délicat qui avait guidé les travaux du seizième siècle était perdu.

Il avait été remplacé par un certain amour pour le faste et le gigantesque , qui, ainsi que je l’ai déjà fait observer, tient plus de la magie du décorateur que des combinaisons discrètes de l artiste. On alla plus loin encore , car on devint barbare. En i633, le pape Urbain vm ne se fit aucun scrupule d’arracher tous les ornemens de bronze qui garnissaient la voûte et le portique du Panthéon, pour en faire faire ce fameux baldaquin à colonnes torses , dont le mérite particulier est d’avoir quatrevingt-çix pieds de haut. Ce fut le chevalier Bernin qui fit les dessins de ce beau chef-d’œuvre, ainsi que de la balustrade en cuivre qui entoure ce qu’on appelle la confession , où sont déposés les restes du prince des apôtres ( PL 186).

» L’église étant terminée, on décora l’intérieur avec des statues de ce même Bernin et de ses imitateurs. Il n’était plus question alors des anciens , ni du Dante, ni de Michel-Ange. Cependant la grande idée du quinzième siècle , exprimée par Nicolas v, inspira toujours les artistes jusqu’à la fin des travaux qui devaient compléter l’édifice de Saint-Pierre. Maderne lui-même , comme poussé par cette vieille tradition , mit, malgré lui, de la grandeur dans ce qu’il composa. Mais il semble que les mots du pape Nicolas v aient retenti plus fortement encore dans l’âme du chevalier Bernin. Cet homme de génie était sculpteur et architecte : il fut le Michel-Ange de la décadence, et 1 immense portique circulaire qu’il a élevé en avant de l’église, pour y faire pénétrer par une place imposante et

majestueuse , est certainement une des productions les plus magiques de l’architecture moderne. Les détails qui, dans tout monument, décèlent le mérite réel de l’artiste, sont, je l’avoue, assez faibles dans ce péristyle ; mais l’ordonnance générale en est si belle, et le chevalier Bernin a si heureusement sauvé la laideur de la façade faite par Maderne, qu’on doit lui pardonner ses défauts. Depuis l’érection de ce péristyle circulaire (1669), l’œil de celui qui voit Saint-Pierre pour la première fois n’est frappé que de deux grandes choses : la place Saint-Pierre, bâtie par le chevalier Bernin , et la coupole élevée d’après les dessins de Michel-Ange; ce sont, en effet, les deux grands traits qui caractérisent ce vaste monument. »

AP rès cette histoire abrégée de la construction de Saint-Pierre de Rome, on comprendra sans doute aisément quels sont les élémens divers dont cet édifice se compose. « Maintenant que le lecteur est dans le secret , supposons qu’on transporte tout à coup un de nos compatriotes , homme d’esprit d’ailleurs , mais fort peu versé dans l’étude du moyen-âge, n’ayant jamais entendu parler du Dante et de l’école de Florence , et qui n’a d’autre idée des monumens de Rome que par les vues cl’optique dont on l’a récréé dans sa jeunesse; supposez, dis-je, qu’on transporte ce Parisien curieux à l’entrée delà place Saint-Pierre. A peine aperçoit-il la coupole , tant l’édifice occupe de terrain. Il est frappé du luxe gigantesque de l’architecture de Bernin : les deux fontaines jaillissantes et la grande aiguille égyptienne qui sont au centre du portique circulaire, captivent exclusivement son attention. Il est heureux; il voit une belle chose que son esprit et son œil saisissent facilement. Cependant il avance; la façade de Maderne le

préoccupe sans lui plaire , et il passe sous le péristyle, dont les dimensions colossales lui causent une légère impression de terreur ; mais il est impatient d’entrer dans cette église qui, lui a-t-on répété tant de fois, estimmense. L’imagination pleine encore du grand portique circulaire à ciel ouvert, il entre, et, après cinq minutes d’examen et de recueillement, il se dit en lui-même: je croyais que c’était plus grand ! L’effet ordinaire du désappointement est de refroidir : aussi notre curieux jette-t-il les yeux à droite et à gauche, et malgré lui son regard se fixe sur l’un des bénitiers soutenus par des statues de cinq pieds de proportion, qui représentent des enfans âgés de douze mois.

Notre voyageur devient sérieux pendant qu’on lui fait parcourir la moitié de la nef, et ce n’est que lorsqu’il est placé entre les grandes chapelles latérales , devant le baldaquin (1), et presque sous la coupole, que le sentiment du beau et du grand lui dilate les poumons et le remet à son aise. Il sourit, il hasarde quelques mots ; mais bientôt le vide que circonscrit cette immense coupole,, l’éclat des marbres , des mosaïques et des voûtes toutes resplendissantes d’or, le silence et une certaine couleur que l’air prend des reflets pourprés que les marbres lancent de tous côtés, donnent à ses sens et à son esprit une agitation

(i)Le lecteur peut se faire une idée de la grandeur de Saint-Pierre, autant qu’il est possible de la lui donner , dans une gravure de petite diraention.en regardant, au fond de l’Église, (Pl. 186 et 187) le célèbre baldaquin , placé sous le dôme. Dans la gravure , il paraît à peine s’élever au-dessus du sol, et cependant il a quatre-vingt -six pieds d’élévation, qui répond à la hauteur du fronton de la colonnade du Louvre à Paris.

Les réparations intérieures de l’église se font au moyen d’échafauds volans; quand ils sont adaptés à la corniche, et qu’on les regarde d’en bas , ils paraissent des toiles d’araignées.

(.Noft de l’Éditeur.)

tout intérieure qui le fait retomber dans l’immobilité et le silence. Alors il veut sortir. Avant d’atteindre la porte son attention est encore réveillée par les gros enfans portant le bénitier, et ce n’est pas sans une secrète joie qu’il cesse de voir cet objet pour retrouver l’azur du ciel et parcourir encore ce portique circulaire dont la vue lui rend tout son bien-être et toute sa gaieté».

Voilà le récit exact des sensations qu’éprouvent ceux qui visitent pour la première fois Saint-Pierre de Rome.

Mais avant de quitter la place de Saint-Pierre, arrêtons-nous unmoment sur les scènes des fonzioni ou cérémonies religieuses les plus fastueuses du culte catholique, et nous nous rendrons ensuite au Vatican.

Si Rome est la plus riche de toutes les villes en antiquités profanes, ellepeut se vanter aussi de réunir plus que toute autre dans son culte l’éclat et la pompe les plus imposans. On ne peut rien imaginer de plus solennel que les grandes fêtes dans îa ville éternelle. «Voyez, dit un voyageurmoderne, cettedoubleligne de lévitesqui brillent sous des ornemens resplendissans d’or ; des forêts de cierges autour d’autels superbement parés , et les plus riches tapis déployés devant ces autels. Quelle mélodie dans les chants qui vont frapper ces voûtes belles de stuc et de peintures, soutenues par des arcs majestueux ou des colonnes élégantes , ornées de tentures de prix ! Et ce spectacle, déjà ravissant, devient tout religieux, lorsqu’une légère vapeur d’encens. remplissant le temple d’une odeur sainte , semble envelopper cet appareil de fête comme pour servir de voile aux mystères sacrés. Mais qu’en un jour solennel la religion appelle un moment cette pompe au dehors; quelle se répande en processions nombreuses; le cortège

ROME

se grossit de corps auxiliaires de lai jues , qui par zèle endossent 1 habit des lévites; deux files d'encensoirs , entremêlées d’enfans , sèment des fleurs ; des lésions de confrères sous le sac delapénitence, etla torche àlamain, marchent sous vingt bannières dillérentes ; les rues sont tapissées de tout ce queleluxe des riches etlavanité des pauvres peuvent réunir de draperies éclatantes, et cette marche imposante est accompagnée d unconcertdesplus belles voix et des meilleurs instrumens de Rome Faites-vous, si vous le pou-

vez, l'idée de ce spectacle religieux ! » C’est seulement au milieu de ces fê-' tes qu’on peut sentir tout le pouvoir de la musique. L’àme, malgré soi fixée, attentive, se trouve insensiblement pénétrée, exaltée, transportée. Ces chœurs qui se répondent , cette magie d’.accords parfaits , combien un maître habile y sait rendre plus tendres ou plus fiers les accens d’un poëte inspiré! Combien aussi la majesté du lieu n’ajoute-t-elle pas au merveilleux effet de ces chants sublimes ! Lorsque ces sons divins ont enchanté trois mille amateurs dans une chapelle sonore, ils s’échappent sous des voûtes élevées , où, sans se confondre , ils vont se perdre au loin , en échos qui charment encore la foule. Ces concerts durent près de quatre heures, dans la semaine sainte, à Saint-Pierre. Ils ne sont interrompus que parles chants plaintifs du prophète qui ne touchent personne. C’est le moment où des flots de peuple, auxquels se mêle tout ce que la ville a d’amateurs etd’élégans, se répandent dans la basilique, convertie un moment en foyer d’opéra. Jérémie a-t-il pleuré? Pergolèse ou Giomelli rappellent une autre fois à leurs éloquens ou tendres accords la foule avide qui revient et se fixe pour les entendre encore.

Le jour de la Fête-Dieu est, sans contredit, le plus magnifique de tous ceux que célèbre la liturgie romaine.

L’armée entière du pape marche en grande tenue au bruit du canon et de quatre cents cloches; les trente chapi très de Rome sont réunis : un nombre infini de moines sous une multitude de costumes divers , une légion d’employés du gouvernement , en manteau court et la torche à la main , des frères pénitens dans des sacs de toutes couleurs , les quatre cents musiciens des principales églises, et enfin le collège des cardinaux , entourés du nombreux corps des prélats qui suivent les princes et les grands de Rome ; toute celte multitude forme la procession la plus majestueuse qu’on puisse imaginer.

Laoureins porte à quatorze mille cinq cents personnes les membres qui la composent.

Au milieu de cette majesté, qu’on se représente le saint-père sous un vaste dais de soie et d’or, et revêtu de la pourpre impériale. Du haut de cette litière somptueuse, superbe souvenir de celle des Césars, le pape s’avance lentement, porté sur les épaules de quatorze vigoureux valets. On compare souvent cette marche sacrée aux triomphes des anciens, à ces fêtes où la maîtresse des nations célébrait ses dieux, ses héros, les grandes époques de son histoire, et dans lesquelles aussi le peuple -roi promenait avec orgueil les dépouilles des peuples vaincus (i).

(i) M. Horace Vernet a représenté , dans un tableau digne de sa haute réputation, le pape porté dans son fauteuil de cérémonie. Ce sujet, que nous avons fait graver, Pl. j8y , ne doit pas être confondu avec le portement du saint père , lors de la procession du Corpus Domini à la Fête-Dieu. Dans cette dernière cérémonie , le pape , porté pareillement , est bien effectivement assis , mais au moyen des dra-

Pendant ces processions , les jolies femmes garnissent les balcons et les estrades ; elles s’y montrent dans toutes les recherches de la parure. « Que le ciel leur pardonne, s’écrie avec un emportement comique l’auteur que nous avons déjà cité, car elles sont à cette cérémonie pour damner beaucoup plus de gens que n’en sauvera jamais la présence de sa sainteté». Un peuple de curieux remplit aussi les rues et les temples. L’armée des mendians occupe les parvis et assiège de tous côtés les nombreux assistons. C’est là qu’il faut venir voir ces bandes déguenillées , secouant ce que la misère a déplus triste en haillons. Les estropiés, pour produire plus d’effet, ont, dès la veille, envenimé leurs plaies. On ne sait cl’où peut sortir celte nuée de femmes clemi-nues , au cou desquelles se groupent des centaines d’enfans couverts de teigne et de lèpre. On dirait que dix hôpitaux d incurables se sont vidés dans les avenues pour venir affliger les regards de l’homme sensible.

Assurément , tout cela ( à part les mendians ) est magnifique , et Rome seule peut offrir de semblables spectacles. La musique est ravissante : les réunions sont imposantes par la présence de tout ce que la ville a de plus distingué, sans compter des princes, des ambassadeurs et des dignitaires de chaque cour étrangère. Néanmoins il manque à ces solennités précisément ce qu’on aime à y rencontrer, c’est-àdire silence , recueillement et dévotion -, et j comme nous l’avons dit , ce sont plutôt des fêtes que des cérémonies. Ici l’on voit une réunion de curieux qui rient et causent : on se promène, on se salue. Il n’y a peut-

peries qui l’enlourent il paraît à genoux, pose dont il ne pourrait supporter la fatigue aussi longtemps. (Note de l’ Editeur.)

être pas vingt bonnes âmes que la pensée du ciel occupe sérieusement. Les Anglais surtout ne vont à ces fêtes que pour critiquer. Or, comme la foule est considérable , que l’ordre s’observe mal , on se presse , on pousse les gardes qui s’irritent, et repoussent à leur tour avec rudesse.

Quoi qu’il en soit, les fonzioni sont si belles à Rome, que les protestans en sont frappés. Lady Morgan convient elle-même que ce n’est pas sans regret que l’église d’Angleterre a quitté les cérémonies de l’église romaine.

Noël est une des fêtes les plus imposantes, et c’est dans l’église de l’Ara- Cœli qu’on la célèbre avec le plus d’éclat. A l’époque de cette solennité, les joueurs de cornemuses « les piferari »

arrivent en foule du royaume de Naples, et interrompent à Rome, comme à Naples, le sommeil des étrangers. La veille de ce grand jour les rues offrent un coup d’œil riant et agréable. Comme il est d’usage que 1 Italien le plus pauvre mange un coq-d’inde pendant ces fêtes solennelles , on en voit des milliers tout plumés, exposés dans les rues, et qui tiennent presque tous un citron dans le bec. La viande de bœuf ou de veau est couverte de feuilles d’or et d’argent , et ornée de rubans. Des saucisses par centaines sont suspendues les unes près des autres , en forme de guirlandes , entre lesquelles la ricotta , placée dans des cornets de papier blanc , produit un contraste bizarre. Des citrons piqués sur la pointe cfune pomme de pin sont dressés en pyramides. A la place des pins qui décorent les marchés dans le Nord , on voit à Rome des lauriers, aux branches desquels on attache des citrons et des oranges.

Pendant la nuit de Noël on entend dans les rues un bruit étourdissant.

ROME

Les paysans des environs se rassemblent dès le soir dans l’église de Sainte-Marie-Majeure, dont les belles colonnes blanches sont recouvertes par des tapisseries en damas rouge.

Des milliers de cierges éclairent ce magnifique édifice ; mais comme ces pavsans viennent quelquefois de trèsloin , et que la grand messe ne commence qu'à minuit , l’ennui gagne ces pauvres diables, ils tombent de fatigue et de sommeil , se renversent les uns les autres, se couchent sur les tombeaux et entre les colonnes ; ce qui , au milieu d’une illumination brillante , produit des groupes et des tableaux extrêmement pittoresques : aussi voit-on plusieurs artistes qui ne manquent jamais de passer dansl’intérieur de Sainte- Marie-Majeure cette nuit consacrée par eux à une observation d'un genre toutà-fait nouveau.

Dès que la cloche se fait entendre , les pavsans se réveillent en sursaut pour adorer le Dieu qui vient de naître. — • Figurez-vous un joli théâtre de petit opéra, que le zèle et le goût ont également pris soin d’arranger pour une fête champêtre, et vousaurez une idée du presepio di natale « établede Noël » . On voit en perspective des vallons, des bois, des prés , des troupeaux et des bergers qui font de doux concerts sur leurs musettes: vous les entendez. Dans le lointain sont des rochers, des ruines , un hameau près d’une de ces tours orgueilleuses qui semblent ne s’élever si haut que pour insulter aux chaumières.

Il y a dans ces ruines , dans la teinte sombre des forêts , dans cette verdure fraîche, un contraste de couleur de l’effet le plus gracieux. Ces collines et leurs habitations sont tout bonnement de carton. Mais, du moins , les arbres sont réels: c’est bien de la mousse qui couvre les rochers : les prairies aussi

sont de vrais gazons. Les distances existent. Le paysage a plusieurs toises de surface que l’art sait agrandir encore par la ressource d’échappées de vue bien ménagées. Les nuages sont d’une transparence et d’une variété de formes qui fait illusion.

A l’entrée de ces vallons postiches se passe le mystère de la Nativité. Vous voyez la crèche , l’enfant Jésus , la Vierge, saint Joseph, l’âne et le bœuf. Le nouveau- né est emmaillotté dans un drap d’or; sa mère est debout, superbement vêtue. Un ange conduit les trois rois qui font leur ollrande. Le père éternel assiste aussi à ce spectacle, dans tout l’éclat de sa gloire. Des prêtres placés à la balustrade reçoivent les aumônes que presque tous les fidèles s’empressent de leur remettre. Je ne puis m’empêcher de rapporter ici une anecdote assez piquante, relative à Laoureins. « Je voyais , dit-il en décrivant les fêtes de Noël, je voyais une vieille femme , sous la livrée de l’indigence, déposer aussi son offrande.

C’était sans doute un sacrifice qu’elle faisait à la coutume aussi bien qu’à la piété. Je fus tenté de la retenir et de l’empêcher de déposer une contribution dont elle paraissait avoir besoin plus que personne ; mais j’aurais mal fait : il est si doux de donner ! Je fus attendre cette vieille femme à la porte du temple : il me semblait quelle devait demander l’aumône : je ne me trompai point : je lui laissai une pièce d’argent d’une valeur bien supérieure à celle de son offrande... » Ce trait est joli ; mais , en conscience, l’action de Laoureins, toute philosophique, toute chrétienne qu’elle soit , ne vaut pas celle de la vieille femme.

Nous venons d’assister à la naissance du Christ. Venez au Capitole , nous

allons le retrouver encore enfant, il est vrai , mais faisant des miracles à la place qu’occupait Jupiter Capitolin.

— Quelle magie le temps sait attacher aux objets les plus simples ! Avec quel charme l’imagination se perd dans ces brillans souvenirs de grandeur et de gloire ! Ce champ du Vatican d’où partaient les triomphateurs ; ce char superbe que précédaient de riches dépouilles ; ces fleurs semées sur les pas des vainqueurs ; ce peuple innombrable, ivre d’une joie barbare, et ne cessant d’insulter aux captifs ; ce temple de Jupiter, où les triomphateurs ne montaient qu’à genoux ; cette couronne d’or qu’ils offraient aux dieux ; ces vingt mille tables où s’asseyaient pour faire un repas de fête ce peuple et ces soldats : oui , je vois tout cela ; je sens aussi qu’avec ces illustres oppresseurs j’aurais été Romain à leur manière. — A la place de ces divinités qui commandaient le meurtre et la vengeance pour favoriser les projets de princes ambitieux, est venu se poser un enfant « il bambino » le fils d’une humble femme, et d’un charpentier laborieusement occupé à faire vivre sa pauvre famille !

\ Il bambino est une poupée au maillot, dont la réputation de vertu médicale est si grande, que chaque malade, d’un certain rang , veut invoquer l’enfant divin. Aussitôt que le prieur de l’Ara -Cœli a donné la permission de le voir, on dresse un autel devant le lit des soulfrans , et c’est là qu’on place le dieu enfant. Quelquefois même le malade obtient , par faveur spéciale , la permission de le tenir toute la nuit dans ses bras. Après cela, on meurt Ou l’on guérit en trois jours. Si le bambino vient à changer de couleur , c’est un signe infaillible de guérison. Telle est la pieuse erreur que l’habileté des assistans fait toujours contribuer au ré-

tablissement du malade. On sait en eflet combien est puissante la réaction du moral sur le physique. Que ne peuton opérer en agissant fortement sur l’imagination !

Si nous demandions maintenant à l’un de nos lecteurs quelle idée il se fait, d’après mon récit, des églises de Rome , nous croyons que sa réponse serait une reproduction très-fidèle de la vérité. Certes nous avons dù insister sur ce point important. L’église, c’est Rome , c’est en quelque sorte lltalie tout entière. Les confréries religieuses absorbent toute la population. Rome seule compte plus de soixante de ces sociétés. Les plus fameuses sont celles du Panthéon, toutes composées d’artistes. Les Sacconi viennent après. On leur donne ce nom à cause d’un sac de grosse toile écrue dont ils sont affublés : ils vont nu-pieds. Les Antoniens ont eu jusqu’à dix mille confrères vivans, des princes pour prieurs ou chefs , et de nombreuses filiations en Europe.

On pense bien que toutes ces associations, qui relèvent directement def église, sont jalouses de remplir les devoirs quelle impose à ses disciples.

Les frères sont en effet partie intégrante de toutes les cérémonies religieuses. Partout on les voit dans les temples, agenouillés devant les autels ou dans les confessionnaux. C’est à ces derniers surtout qu’ils ont recours le plus fréquemment. Là , ils viennent presque tous les jours réclamer l’absolution de leurs fautes. Sont-ils pardonnés , ils se retirent satisfaits et tout prêts à en commettre de nouvelles.

Telle est la foi qu’ils ont en ce sacrement qu’il fiait taire jusqu’au remords dans l’âme de ceux qui ont commis des crimes. Après s’en être confessés, ils se croient innocens ou à peu près, et c’est ce qui explique l’air de triomphe

que beaucoup de coupables condamnés au supplice conservent jusqu’au dernier instant. Ils se croient purifiés de toutes souillures parce qu’ils se sont confessés, et ils entrevoient les portes du paradis ouvertes pour les recevoir , sans songer que le repentir est la première condition nécessaire pour donner à la confession toute son efficacité.

Dans l'intérieur des églises on lit les inscriptions suivantes , placées sur les confessionnaux : Pro gallicâ linguâ : — •

O tJ

Pro bispanâ — : Pro anglicà • — : Pro italicâ — ■. Ces inscriptions servent de guide aux fidèles étrangers. Il est d’usage , en entrant dans ces cellules, d’y demeurer même après que la confession est finie, jusqu’à ce qu’on soit averti par un léger coup de baguette de se retirer. Voici comment Simond, témoin oculaire , rapporte ce fait :

« Vous avions remarqué, en entrant , une femme à genoux devant un de ces confessionnaux , et une lieure après elle j était encore, lorsqu’une baguette blanche, sortant du sombre guichet , toucha la pécheresse, qui, se levantaussitôt, ajusta son grand voile et disparut, soulagée d’un pesant fardeau , et à même de recommencer. »

On le sait, rien n’est plus vanté que les cérémonies de la semaine sainte à Rome.

Vous croirions frustrer le lecteur d’un plaisir qui lui est du, si nous omettions de lui décrire des fêtes qui ont toujours attiré beaucoup de curieux à Rome, et prodigieusement augmenté la puissance et les richesses de l’église, par les pèlerins de tous rangs qu’elles amenaient dans la ville éternelle.

Rome, pendant le carême , est littéralement une ville morte, et il est impossible devoir un contraste plus frappant que Rome le vendredi , et Rome le samedi qui précèdent le dimanche des Rameaux. Vaples et Florence cè- R.

dent leurs résidences d’hiver pour ces réjouissances sacrées. Ceux qui ont émigré les derniers jours du carnaval reviennent avec les premiers jours de la semaine sainte. Le roulement des chaises de poste, le claquement des fouets des courriers, la lecture des passeports, les hôtels comblés d’étrangers, donnent un nouvel aspect à des rues , peu d’instans avant solitaires et silencieuses.

C’est qu’aussi le moment important arrive. Les dames prennent le solennel vêtement noir; mais elles négligent trop souvent le voile d’ordonnance. On sait qu’une ordonnance défend à toute femme de paraître sans voile devant le pape. Les dames anglaises oublient toujours ce devoir, et les Clerici sont très -affairés à leur attacher avec des épingles des mouchoirs de poche qui cachent leurs visages, et à les conduire ainsi à leurs places dans la chapelle du Quirinal , comme si elles allaient jouer à colin-maillard.

Il serait trop long de décrire jour par jour les cérémonies qui remplissent la semaine sainte à Rome. Que les lecteurs curieux de ces détails aient recours à l’excellent ouvrage de l’ahbé Canccllieri, auteur d’une petite brochure sur les cérémonies de la semaine sainte dans la chapelle pontificale. Ils verront comment les cardinaux prêtent obéissance au pape le dimanche des Rameaux , avec quelle pompe les rameaux sont bénis par le pape et par le clergé dans toute sa magnificence. Le

O tJ

mardi saint n’offre rien de bien remarquable , mais à partir du mercredi il est certaines cérémonies, trop connues et trop dignes de letre , pour que nous les passions sous silence.

Malgré les sommes immenses que Saint-Pierre a coûté, peu de cérémo-

nies de l’église ont lieu dans sa vaste enceinte, les plus imposantes sont accomplies dans les chapelles Sixtine et Pauline. Le premier de ces deux édifices, quoique d’une belle et spacieuse architecture, est toujours trop petit pour le nombre des spectateurs qui s’y rendent en foule le mercredi afin d’entendre chanter le Miserere . C’est à l’office appelé Ténèbres qu’on entonnecette admirable composition d’Alegri, à deux chœurs et à quatre voix. Lorsqu’on entend celte délicieuse musique , on ne se croit plus sur la terre , mais transporté dans la région des anges , et entendre une musique céleste. Quelle mélodie ! quelle harmonie parfaite ! Qu’elle est vraiment sacrée cette musique émouvante, à laquelle on ne peut refuser des larmes !

Dans certaines parties, les sons adoucis et couverts comme ceux de la sourdine de l’orgue arrivent à l’oreille et s’évanouissent comme les soupirs des vents sur la harpe éolienne. A mesure que la musique devient plus triste et plus solennelle, les lumières disparaissent l’une après l’autre , et au moment où les derniers sons du Miserere expirent dans la chapelle , la lueur du dernier cierge vacille et s’éteint. Qu’on juge de l’elfet que peut produire sur des imaginations vives et poétiques la combinaison de toutes ces circonstances avec le mystère redoutable qu’elles rappellent !

Le jeudi saint, toute la population de Rome se porte en processions infinies du côté du Vatican. On se presse vers le portail de la chapelle Sixtine , qui ressemble, avec sa double garde, à une entrée d’un passage militaire, aussi difficile à défendre qu’à attaquer. Une scène de confusion impossible à décrire accompagne cet empressement général. Les suisses de sa sainteté balaient tout devant eux pour faire place à la céré-

monie. Chacun veut voir le pape laver les pieds aux treize pèlerins dans la salle Clémentine. Que ne donnerait-on pas pour être témoin de cette cérémonie, dans laquelle le chef de la chrétienté donne la marque la plus touchante de la charité et de l’humanité chrétienne. Sa sainteté est escortée de deux prélats munis chacun d’un bassin. Dans l’un, il y a treize essuie-mains. Dans l’autre, treize bouquets de fleurs qu’on distribue aux treize apôtres après la cérémonie. En même temps le trésorier leur fait présent d’une médaille en or et d’une en argent.

Le vendredi saint , le tumulte est moins grand. Au Vatican, un dîner somptueux est donné au conclave et au corps diplomatique. Puis le sublime Miserere vient rappeler les prélats au souvenir du néant. Quand les derniers versets se perdent dans les airs , chacun se dirige vers Saint-Pierre. La brillante illumination des colonnades , des portiques , des escaliers , les gardes, la foule de jolies femmes et d’hommes élégans, donnent à ces avenues un air tout-à-fait splendide.

La croix illuminée et l’adoration du pape et des cardinaux sont les motifs d’attraction de cette soirée. Les cent lampes d’un airain éclatant qui brûlent jour et nuit autour du tombeau de Saint-Pierre sont éteintes ce jour-là.

Une croix de flamme, dite croix lumineuse, suspendue de la coupole devant le baldaquin du grand autel, n’éclairant que l’espace au-dessus duquel elle est placée , et laisse tout le reste dans la majesté des ténèbres , interrompues en quelques endroits par une lampe étincelante. Tel est l’efl’et des clairs obscurs , et le contraste magique des lumières et des ombres, que les jeunes peintres ne sont pas les derniers à visiter la croix de Saint-Pierre.

Le samedi qui n offre aucune cérémonie imposante se passe dans le silence et dans la tristesse. C’est une image de la descente de Jésus aux enfers. Mais le soir qui précède Pâques annonce, par diverses marques de joie, le jour de triomphe qui doit le suivre, et la fin de la longue pénitence qu’il termine. Les boutiques de Rome sont éclairées avec profusion, et présentent, employés h des symboles de piété, tous les comestibles de consistance plastique ou de forme malléable. Ainsi j’ai vu des madones curieusement moulées en beurre, des enfans Jésus en lard , et un saint Paul entouré d’une gloire de saucisses.

Le jour de Pâques l’office est célébré dans Saint-Pierre, et c’est alors que l’église montre toute sa splendeur, et déploie sa magnificence dans un site digne d’elle. Des tentes et des draperies fantastiques s’élèvent au-dessus des murs de marbre : la façade de l’église est envahie par les cardinaux , du milieu desquels , comme une déité à peine visible , réduite à un point , par l’extrême élévation, apparaît le pontife.

Il bénit Rome et l’univers, tandis que les fidèles se prosternent contre la terre, les cardinaux lancent des indulgences , les tambours battent , le canon gronde avec majesté, et la cérémonie finit avec le jour par le feu d’artifice de Saint- Pierre et l’illumination du Vatican.

En parcourant les rues de la ville, on trouve à chaque coin des images de la Vierge. Les plus belles églises sont sous l’invocation de cette reine du ciel, et comme, dans Rome, le culte de la Vierge va jusqu’à l’idolâtrie, son image est dans les appartemens du prince

VIE. a/fo

comme dans l’humble demeure de l’artisan. Des milliers de lampes brûlent nuit et jour en son honneur. Les enfans la révèrent dès le berceau ; la vieille lui offre sa chandelle pour gagnera la loterie : les jeunes filles, pressées de se marier, lintéressentà leur passion : 1 ivrogne même ne jure que par la madonna.

Tous les vœux, tous les hommages sont pour elle.

Toujours nous avons trouvé un grand charme dans le culte de la Vierge. La madonna ne représente-t-elle pas la perfection de la femme ? Elle est toute bonté, toute beauté, toute vertu. Quoi de plus doux que d’adresser sa prière à celle qui est si modeste et si indulgente, et qui, bien plus , est revêtue du caractère touchant et sacré de mère ' Que les poètes et les orateurs s’attachent dans leurs éloquentes images à peindre la Vierge invoquée par de puissans guerriers : qu’ils opposent la férocité des adorateurs à la douceur angélique de la Vierge adorée : que dans leurs tableaux vigoureusement colorés ils représentent une mer orageuse, des bâtimens battus par les flots entr’ouverts pour les engloutir, en un mot, toutes les horreurs d une mort imminente : puis des marins couverts d’écume, abattus par la fatigue, mutilés par les eaux , et s’agenouillant pour invoquer la Vierge ,... laVierge, c’est-à-dire une faible femme, dont la faiblesse matérielle contraste si puissamment avec la rage des élémens déchaînés , et dont la force est pourtant si grande , lorsqu’assise sur des nuées d’or, entourée de chérubins aux ailes diaprées d’azur, sa prière monte comme un doux parfum vers le Tout-Puissant... Pour nous, historiens sévères, auxquels ces poétiques images sont interdites , contentons-nous d’avouer hautement combien le pieux

symbole de la madonna est digne de vénération et d’amour.

Un spectacle , que l’étranger le plus froid et le plus insensible n’a pu voir sans émotion, est certainement celui des funérailles. C’est l’usage , à Rome , de porter les morts à leur dernière demeure sur une litière , et le visage découvert : la cérémonie a lieu le soir, aux flambeaux, et des pénitens , affublés d’un sac percé de trous pour les yeux, le corps ceint d’un cordon, un livre et un cierge à la main, suivent le convoi en chantant (PI. 1 9 1 ). La vue de ces fantômes est imposante, et l’on ne saurait se défendre d’une profonde émotion lorsque, rangés autour du mort qui repose à leurs pieds sur le pavé de l’église, leurs chants invoquent encore pour lui la miséricorde divine, lorsque, pour la dernière fois, ils éclairent son visage, lorsqu’après s’être agenouillés autour de lui , en prières , ils éteignent leurs flambeaux, et le livrent à la nuit, à la solitude, au silence, au temps qui n’aura plus de fin. Le drame est, en vérité, très-fort de situation, et il ne saurait être mal joué par Facteur principal. Quant aux autres , ils n ont besoin que de leur sac, de leur livre, de leur flambeau, qui brille un moment et s’éteint bientôt. L’imagination du spectateur fait le reste.

Mais revenons à Saint-Pierre d’où ces digressions nous ont éloignés. L’intérieur est plutôt riche, orné, magnifique, que d’un goù t pur : le mauvais, l’exagéré qui y abondent ne laissent pas dans son ensemble de contribuer à l’effet et d’avoir une sorte de grandiose. On doit surtout éternellement regretter , pour l’élégance et la majesté de l’édifice, que la croix grecque de Michel-Ange n’ait point été préférée à l’allongement de la croix latine adoptée par Charles Maderne.

Saint-Pierre off re d’ailleurs mille contrastes piquans : de pauvres paysans , chargés de leur bagage, se prosternent sur ce pavé de marbre, et devant ces.

autels brillant d’or et de pierreries ; ils ont, en entrant, baisé la porte sainte que des Anglais et d’autres voyageurs profanes et peu discrets couvrent de leurs noms : des gensdupeuple causent de leurs affaires devant un confessional avec leur confesseur , et cette conférence préliminaire est suivie du sacrement qui amène les fidèles. Un pénitencier , armé d’une longue baguette, frappe légèrement sur la tête des fidèles qui s’agenouillent devant lui. Cette espèce de pénitence publique relève des péchés véniels. Les pénitenciers des diverses langues viennent recevoir à leur tribunal les aveux difî’érens , mais, au fond, toujours les mêmes , de notre fragilité et de notre misère : des confréries rangées avec ordre , ou des religieux font leurs stations aux divers autels, tandis qu’au loin retentissent les chants graves des prêtres célébrant l’office dans la chapelle du chœur, le bruit de l’orgue et la lente harmonie des cloches de Saint-Pierre. Quelquefois la basilique est un vaste et silencieux désert : les purs rayons du soleil couchant éclairent et pénètrent de leurs feux dorés le fond diaphane du temple , et viennent frapper quefque brillante mosaïque, copie impérissable d’un chef-d’œuvre de la peinture ; tandis que quelque artiste, ou quelque sage détrompé des choses de la vie, se livre dans un coin écarté à de profondes rêveries, ou qu’un pauvre homme dort plus profondément encore, étendu sur un banc.

Nous aurions fort à faire si nous voulions citer au lecteur toutes les merveilles de sculpture et de peinture que Saint-Pierre contient. D’ailleurs,

ROME

cette nomenclature serait fastidieuse au lecteur. Bornons-nous à nommer limmortelle coupole de Micliel-Ange, le mausolée de Paul ni, la chaire de Saint-Pierre, le tombeau d'Urbain vm, ceux de Jacques 11 , roi d Angleterre , et de Catherine de Suède , le célèbre bas-relief d'Attila, la chapelle Clémentine, et enfin le monument Rezzonico, qui mit le comble à la réputation de Canova.

D après les registres de la chancellerie relevés par Fontana, les dépenses de la basilique de Saint-Pierre s’élevaient, au commencement du dernier siècle, à 46,800,498 écus d’argent, (environ deux cent vingt millions de la monnaie actuelle), dont un dixième au moins avait été employé sous la direction du Bernin : la chaire seule avait coûté plus de 107,000 écus. Mais c’est à tort qu’on est convenu de regarder la vente des indulgences , entraînée par ces dépenses , comme la cause de la réforme. Luther aurait bien su trouver un autre prétexte sans celui-là : c’est ainsi que la contribution levée pour la guerre contre les Turcs excita peu après les mêmes résistances.

Il faut monter à la coupole pour juger véritablement delétendue deSaint- Pierre, et admirer complètement Michel-Ange. Il avait cinquante-sept ans lorsqu’il posa la calotte de cette coupole. Pour y parvenir , il faut entreprendre une sorte de voyage. Une population d’ouvriers toujours occupés des réparations, habite le sommet du temple, qui semble une place publique en l’air. Un escalier conduit sur l’entablement intérieur , près de la magnifique promesse faite au premier apôtre, et inscrite en caractères de six pieds : Tu es P et ru s , et super liane petram œdijicabo ecclesiam meam. De la fameuse boule de bronze , placée au R.

sommet du temple, et qui peut contenir jusqu’à seize personnes assises, on jouit du plus magnifique aspect de la ville et de la campagne de Rome.

Le Vatican représente la nouvelle et religieuse grandeur de Rome actuelle , comme le Capitole représentait la grandeur belliqueuse et triomphante de l’ancienne Rome. Mais ce palais, jadis fameux par ses onze mille salles ; cette cour pontificale, long -temps si fastueuse, respirent maintenant la simplicité et la modestie , et la dépense actuelle du pape, ditM. Valéry, ne dépasse guère le traitement du président de notre chambre des députés.

Le Vatican ne tonne plus : il n’est de nos jours que le plus vaste des musées, et un monument curieux des talens

de Bramante, de Raphaël, de San-Gallo, de Pirro Ligorio, de Fontana, de Charles Maderne et du Bernin.

C’est avec plaisir qu’en présence d’un sujet aussi beau et aussi vaste que le Vatican, nous recueillerions tous nos souvenirs pour tracer au lecteur, dans un cadre resserré , mais énergique , l’histoire politique et religieuse des souverains qui habitèrent ces lieux ; leur influence sur leur siècle et sur la civilisation ; histoire curieuse, s’il en fut jamais, et qui offre de riches moissons au philosophe et au romancier, ou bien, dans un essor moins ambitieux, nous aimerions encore à décrire cette admirable chapelle Sixtine, où Michel-Ange s’est immortalisé par son Jugement dernier. Mais si nous ne pouvons traiter un si beau sujet avec tous les développemens qu’il réclamerait , au moins

tâcherons -nous de donner au lecteur des aperçus principaux qui pourront lui tenir lieu de plus amples détails.

Le Vatican est le palais des papes C’est là que se trouve le siège de cette puissance qui a fait trembler sur leurs

trônes tous les souverains de l’Europe.

L’étendue de ce palais est immense.

Cependant nous ne prendrons pas la peine de compter les treize mille chambres qu’il renferme, suivant le calcul de quelques voyageurs doués dune patience que nous admirons sans 1 imiter. Nous ne chercherons pas non plus si le chiffre des vingt-deux mille fenêtres du Vatican est exact. Nous commencerons immédiatement notre visite par la bibliothèque, qui possède, diton, cent cinquante mille volumes , et qui a été successivement enrichie par tous les représentans de saint Pierre , depuis le pape saint Iiilaire. Au reste, teiestîe mystère de ses armoires, qu on ne se douterait guère des richesses littéraires qu’elle contient, et que levoyageur qui l’a traversée n’est véritablement frappé que des peintures, des vases étrusques et de Sèvres, de la belle colonne d’albâtre oriental, des statues du sophiste Aristide et de l’évêque Hippoîyte, dont le siège offre, sculpté, le célèbre calendrier pascal. Sur une table de marbre ,- dans la salle des lecteurs , presque toujours déserte , est le décret de Sixte -Quint, qui excommunie tout homme, même le bibliothécaire ou les employés , qui ferait sortir un seul volume de la bibliothèque sans la permission autographe du pape.

Parmi les manuscrits ou les copies dignes d’intérêt, je citerai leTérence, du huitième siècle, les Rime de Pétrarque, la Bivina Commedia du Dante, la magnifique Bible latine des ducs d’Urbin, le rouleau mutilé, de trente-deux pieds de haut , qui représente une partie de l’histoire de Josué , le bréviaire de Mathias Gorvin, des lettres d’amour d’Henri viii à Anne Boleyn , enlevées à la F rance où elles étaient plus naturellement placées qu’au Vatican , une ébauche des trois

premiers chants manuscrits de la Jérusalem, faits par le Tasse à dix-neuf ans, enfin un grand nombre d’ouvragesgrecs et latins de la plus grande valeur.

Le musée fut commencé, il y a cinquante ans , dans une cour et un jardin. Ce musée est le plus beau, le plus riche, le plus admirable des musées. On ignore ce qu’on doit le plus admirer, soit du zèle des derniers pontifes, soit de la singulière fécondité d’une terre qui , en si peu de temps , a produit tant de chefs - d’œuvre.

L’abbé Barthélemy avait calculé que , malgré les ravages des siècles et les mutilations des barbares , le nombre des statues exhumées jusqu’à nos jours du sol de Rome dépassait soixante-dix mille. Quel ne devait pas être l’éclat de la ville éternelle, quand elle était peuplée par cette multitude de figures intactes, placées dans les somptueux édifices élevés de toutes parts !

Que le lecteur n’attende pas de moi la description de tous les chefs-d’œuvre du musée du Vatican. Je noterai seulement les plus saillans. Au musée Pio-Glementino, est le sublime torse d’Apollonius. Michel -Ange disait qu’il était l’élève de ce torse dont , aveugle et vieux, il palpait encore avec ardeur les contours. Je ne puis manquer de nommer le Laocoon , création magnifique des Rhodiens Agisandre, P0I3dore et Athénodore. On ne sait ce qu’i doit le plus exciter l’attention dans cet immortel ouvrage, ou de la force, ou de l’expression, ou de la douleur. Tous ces sentîmens triomphent à la fois.

Félix de Frédis, qui trouva le Laocoon dans sa vigne, sous Jules n , mérite les actions de grâces de tous les artistes.

L’Apollon fut découvert près d’Ostie, dans les bains de Néron, et Mme de Staël s’étonne ingénieusement qu’en regar-

ROME

liant cette noble figure, il n’ait pas senti quelques mouvemens généreux.

Passons rapidement dans la salle des animaux , dans la galerie des statues , celle des bustes et celle des candélabres, pour arriver à la galerie du Vatican, qui n'a pas cinquante tableaux, et que trois ou quatre de ces peintures rendent la première galerie du monde. La Transfiguration , que je citerai seule entre tous, ce chef-d'œuvre de la peinture, loué, admiré, célébré depuis trois siècles, fut pavé à Raphaël un peu plus de mille écus de la monnaie actuelle , il était destiné à IVarbonne, petite ville de France, dont le cardinal Jules de Médicis se trouvait alors évêque.

A tant de trésors précieux que possède le Vatican , il faut ajouter l’atelier de mosaïque, auquel Saint-Pierre doit tous ses tableaux, les loges de Raphaël, exécutées sinon par lui , du moins par le cortège de peintres qui l’accompagnaient toujours au Vatican ; l’appartement Borgia, qui doit son nom à l’infâme Alexandre vi , et qui possède la fameuse mosaïque , connue sous le nom de noce Aldobrandine ; les chambres de Raphaël , triomphe de la peinture , où l’on voit la célèbre fresque de l incendie du Borgo -Vecchio à Rome, et l’elfet extraordinaire des trois lumières différentes du tableau de la prison de Saint-Pierre; enfin la chapelle Sixtine ( PI. 1 88 ), ornée , enrichie , immortalisée par cette fresque sublime du Jugement dernier , dont Raphaël lui-même s’étonnait.

Les jardins du Vatican , commencés par Nicolas v, furent agrandis et embellis , sous Jules ix , par le Bramante. Leur principal ornement est la villa Pia ( PL 192 ), commencée par le pape Paul iv, et terminée par son successeur Pie iv , d’après les dessins du célèbre Pirro Ligorio , architecte napolitain.

L habitation est un modèle de bon goût et d’élégance ; elle a été bâtie à l’imitation des maisons antiques dont Pirro Ligorio avait fait une étude particulière. Cet habile artiste, qui joignait aux talens d’un architecte les connaissances d’un savant antiquaire, a su rassembler dans un très-petit espace tout ce qui pouvait concourir à faire un séjour délicieux. Au milieu de bosquets de verdure, et au centre d’un amphithéâtre orné de fleurs , il construisit une loge ouverte, qu’il décora de peintures et de fleurs agréables, il l’éleva sur un soubassement baigné par les eaux d’un bassin entouré de marbres, de fontaines jaillissantes , de statues et de vases.

Deux escaliers, qui conduisent à des palliers abrités par de petits murs ornés de niches et de bancs en marbre , offrent un premier repos à l’ombre des arbres qui les entourent. Deux portiques donnent entrée à une cour pavée en compartimens de mosaïque, et dans laquelle on respire la fraîcheur d’une fontaine dont les eaux jaillissent de nouveau d’un vase en marbre précieux.

Au fond de la cour, un vestibule ouvert est soutenu par de belles colonnes , et décoré de stucs et de bas-reliefs d’une composition admirable. Les appartemens du premier étage sont enrichis de peintures magnifiques.

Enfin, du sommet d’une petite loge qui s’élève au-dessus des bâtimens, on découvre les jardins du Vatican, les plaines que le Tibre parcourt, et les plus beaux édifices de Rome. Cette charmante habitation est entourée d’un fossé qui la garantit de l’humidité de la montagne sur laquelle elle est bâtie. Il serait trop long de faire l’énumération des artistes qui ont concouru à l’embellissement de la villa Pia. N’oublions pas cependant le nom de Marc- Antonio Amulio, Vénitien d’origine,

décoré de la pourpre romaine, en 1 56 1 , par le pape Pie iv, lorsque les travaux de la maison de plaisance de ce souverain pontife furent entièrement terminés.

Tel est leVatican, dont le nom évoque tant de souvenirs en tous genres.

Nous ne pouvons mieux finir cette

description qu’en rapportant le mot de lady Morgan : « La demeure du successeur de saint Pierre couvre plus d’espace qu’il n’en aurait fallu pour bâtir une capitale. Le Vatican , y compris Saint-Pierre, occupe un espace égal à celui sur lequel T urin est bâti !... »

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