RUE DU PAON, 8, ÉCOLE DE MEDECINE
JC. .
DE TERRACINE A ROME
J’ai touchéle sol de l’ïtalie; me voici aux rives de ce Latium , qui n’est qu’un point sur la surface du globe , et qui occupe tant de place dans les pages de l’histoire ! Là , chaque \ ille est un grand tombeau ou dort un peuple homérique ; chaque site rappelle une bataille où se pesaient les destinées de la terre, un triomphe, une catastrophe, qui retentissaient jusqu’aux confins du monde.
Chaque ruine est un monumentdontle silence éloquent rappelle des gloires qui ne sont plus !
Terracine, la première ville des états romains, allait ouvrir pour moi cette galerie de souvenirs où l’ombre mystérieuse du passé, pour émouvoir le voyageur, semble sans cesse lutter de puissance avec toute la richesse d’une nature brillante. Cette ville, l’ancienne Anxur, offre encore l’aspect éclatant peint par Horace :
Impositum Saxis latè candentibus Anxnr.
Anxtir posée sur des rochers qui blanchissent au loin.
Martial qualifiait aussi de l’épithète de superbe ou sublime cette Anxur si vantée autrefois : superbus Anxur ! et R.
SLace confirmait ce titre dans le vers suivant :
Arcesque superbi Anxuris.
Les demeures de la superbe Anxur.
soit que ces poêles fissent allusion à sa posiLion élevée , ou bien aux glorieux souvenirs que cette ville rappelle.
Terracine , fut bâtie par les Ombriens, descendans des Peslaaes. Elle porta d’abord le nom d’Anxur, qu’elle doit, au rapport de l’auteur de la Thébuïde , à $ u.\nlev Anxuron . c’est-à-dire sans barbe, que l’on y honorait d’un culte particulier. Elle l’échangea ensuite contre celui de Trachina et Terrachina, dont on a fait Terracine. On sait les difficultés que les Romains éprouvèrent pour s’en rendre maîtres. Placée sur un rocher qui était les véritables Thermopyles du Sarnnium , elle arrêta la marche d’Annibal à son retour de Cannes ; mais les Romains, instruits parce triomphe remporté sur le plus grand capitaine de Carthage , de la force que ce rocher pouvait donnera cette ville, tant qu’il serait debout, le firent tomber en partie , de peur que les hahitans ne s’en
servissent un jour contre les dominateurs de l’Italie. C’est au sommet qu’était bâti le temple de Jupiter, qu’on supposait veiller sur les destinées de tous les peuples de la contrée voisine, comme l’atteste ce vers de Servi us :
Queis Jupiter Anxurus Arvis
Præsidet
Ces plaines que protège Jupiter,
Anxurus
Plus tard Théodoric , devenu maître de la plus noble partie du territoire romain, fit succéder au temple un palais dont les vestiges se distinguent encore. Cette demeure était digne d’un prince qui fut à la fois le devancier et le modèle de Charlemagne.
Les édifices modernes de Terracine, construits au pied d’une montagne qui s’abaisse vers la mer, sont d’un ensemble vraiment pittoresque. La ville contient cependant peu de monumens dignes d’attention : si ce n’est plusieurs belles colonnes cannelées de marbre blanc, qui proviennent d’un temple d’Apollon, et de quelques débris antiques. Les restes d’un ancien port, réparé par Antonin, sont aussi visibles : ils attestent que Terracine a été jadis le centre d’une navigation trèsactive. Lemôleme parut encore aujourd’hui d’une surprenante solidité. Un splendide palais, de vastes greniers et d’autres bâtimens construits par Pie VI, prouvent l’ancienne prospérité de Terracine. Tout devait contribuera la lui assurer : un climat tempéré, une mer tranquille , une nature riche et variée , et sa position au centre d’Italie; aussi, dans les temps anciens , ce lieu était-il lerendez-vous des voyageurs pendantles beaux jours de l’été. Souvent les poètes l’ont célébrée dans leurs vers :
O nemus, ô fontes , solidumque madentis arenæ Littus, et sequoreis splendidus Anxur aquis;
Et non unius spectator lectulus undæ Qui videt bine puppes 11 uiniiys , inde maris.
O fontaine 1 ô bois! rivage au sable humide! Anxur, ville éclatante à l’onde si limpide!
De son lit de repos , non loin du flot amer,
Le spectateur peut voir en un coup d’œil rapide, Là les bateaux du fleuve, ici la vaste mer.
C’est en ces termes que Martial fait allusion à la situation de Terracine, et à la pureté de ses eaux. Il dit encore, à l’occasion des retraites délicieuses creusées sur les bords de la mer :
Seu placet Æneia nutrix, seu filia solis,
Sive salutiferis candidus Anxur aquis.
Soit que vous préfériez la terre où repose la nourrice d’Énée, les rives habitées par Circé, fille du soleil, ou bien la blanche Anxur aux ondes salutaires.
Le roc pyramidal de Terracine, dont j’ai parlé {T oyez PI. iig), se nomme Pesculo ou Pesciomontano , il est isolé de trois côtés , et ne tient en quelque sorte à la montagne que par sa base. Il fut taillé à pic comme une muraille, sur une hauteur de plus de deux cents pieds. Yalerius Flaccus, censeur romain, conçut le projet hardi de couperle promontoire de Terracine sur toute sa hauteur, et jusqu’au niveau du rivage de la mer, pour ouvrir une issue à la route de Naples , qui auparavant faisait un grand détour. On exécuta cette gigantesque entreprise, en retranchant du rocher une portion suffisante pour le passage de deux chars ; cette route fait suite à la voie Appienne.
Sur la paroi du rocher où la coupe est faite, j’ai vu des inscriptions ou plutôt des cartels, qui , placés l’un sur l’autre et de dix pieds en dix pieds , portent des chiffres romains à partir du numéro X, et en descendant jusqu’au numéro CXX. Voici, dit- on, à quelle occasion ils furent gravés. Gomme on employait les deniers publics à la coupe du rocher de Terracine, et
DE TERRACIJNE A ROME.
mi il importait J'en prouver au peuple romain le bon emploi, on imagina Je sculpter Jes numéros qui rendaient témoignage Jes progrès successifs de l ouvrage. Par une ingénieuse disposition, la grandeur de ces chiffres était ménagée contrairement aux effets delà perspective,demanièreà ce quebœilpùt les saisir comme s’ils eussent tous été au même niveau et de la même dimension. Ces cartels pourraient fournir les movens d'apprécier exactement les mesures antiques, puisque, d après leur distance , on parviendrait à déduire la longueur exacte du pied romaim, qui a été le sujet d'un si grand nombre de conjectures.
Du haut de Terracine, je découvris une foule de villes , de monumens et de ruines ; à droite s’élève le mont Circello (PI. i iq) habité, suivant le divin auteur de 1 Odyssée, par une enchanteresse fameuse , par Circé , fille magique du soleil. Plus loin est Anxium, aujourd’hui Porto d’Anzo, patrie de Néron.
Circé et Néron! quels noms funestement célèbres ! quels souvenirs ne réveillent-ils pas, ces deux colosses de la fable et de l’histoire, consacrés, l’un par l’esprit créateur du poëte, l’autre par l’accent vengeur de la vérité ? Tous les deux , inspirés par le génie du mal , n’apparurent ici-bas que pour la ruine des hommes ! Quand la magicienne voulut perdre les infortunés compagnons d Ulysse, elle s’entoura de tous les prestiges de son art , et c est au milieu de toutes les splendeurs de la civilisation romaine, c'est couché parmi des fleurs et des parfums, que l’empereur signait l’édit de mort des premiers chrétiens.
Les yeux fixés sur le séjour fabuleux d’Ulysse, de Médée, de Jason et des Argonautes , sur le mont Circello, dont les lignes onduleuses se profilaient sur
un ciel pur, j’évoquai dans ma pensée tous les souvenirs. qui se rattachaient à un pareil spectacle.
Situé à douze milles de Terracine , à l’extrémité occidentale des maraisPontins, éloigné de Rome de soixante-seize milles ; le mont Circello est borné , à l'ouest, par la plage romaine et les lacs de Fogliano , de Caprolace et de Paolo ; au nord , par de larges bruyères , des monticules Je sable rouge, et par des eaux du fleuve Sisto ; à l’est, parle golfe de Terracine; et au sud, par la mer. Son territoire est défendu par six tours, distantes l’une de l’autre d’environ dix milles. La tour de Clevola, où le canal delle Volte vient aboutir à la mer, est la première que l’on rencontre en suivant le littoral depuis le rocher imposant d’Anxur. Du côté delà sixième tour, appelée Paola, le mont Circello présente un amphithéâtre de neuf collines, dont les deux sommets les plus hauts ont quinze cents pieds d’élévation. Sur l’une d’elles, et vers le sud, on a hâti le petit hourg de San-Felice , qui est le seul point habité de la montagne , et , sans aucun doute , le plus agréable. On voit , au-dessus de San- Felice, les restes de l’ancienne Circéi , ils rappellent les constructions, par assises régulières , des premiers peuples de 1 Italie. Les portions de rochers dont ces murs sont formés, ont été assemblés sur ces hauteurs comme par magie, sans ciment ni lien, mais de manière que tous les angles correspondent tellement entre eux qu’on pourrait enlever plusieurs de ces énormes quartiers sans faire péricliter le plan de mur d’où on les détacherait.
Cette construction paraît appartenir aux Pélasges, à ce peuple guerrier trop long-temps méconnu , qui , après avoir porté la civilisation dans toute la Grèce par ses colonies , vint aborder le sol de
l’antique Saturnie, à 1 embouchure du Pô, dans le lieu même où il bâtit les murs de la ville d’Espina , et de là s’établit entre l’Arno et le Liris. Ce sont les gigantesques constructions de cette âpre architecture que Yarron montrait à ses contemporains, comme les éternels monumens de ces vieux Grecs.
Ond’ usci de’ Romani ’l gentil seme.
D’où sortit des Romains la noble race.
Dante , Inferno, cant. XXVI.
Le mont Circé fut autrefois une île, c’est du moins ainsi qu’Homère en fait mention dans son Odyssée-, d’autres auteurs prétendent aussi que cette montagne célèbre était isolée avant que les terres rapportées des fleuves et les sables de la mer en eussent fait un promontoire. Son territoire formé en partie d’un rempart de sable disposé en demi-cercle; les nombreux lits de coquilles que l’on trouve au pied des hauteurs qui constituent ce promontoire au nord; la nature du tuf, dont les pores sont remplis de corps marins ; la langue de terre argileuse trèsétroite qui sépare les flots de la Méditerranée, des eaux tranquilles des lacs réunis de Fogliano, de Monaci , de Caprolace et de Paolo; les dunes fort élevées et couvertes de bruyères qui ferment la vallée à la fois fertile et pestilentielle, où le bufle sauvage se vautre dans les marais Pontins : tout, en un mot, indique la retraite de la mer; tout me confirme le fait avéré du temps d’Homère et attesté par Théophraste et Scymnus de Chio.
L’ancienne île de Circé paraît ellemême avoir concouru à sa réunion à la terre-ferme. Elle offrit un obstacle insurmontable à l'effort des courans et un appui aux matières qu’entraînent incessamment après elles les eaux qui roulent de l’Apennin.
Quelques faits historiques sont évoqués par la présence du mont Circello.
En 264 de Rome, la même année que Miltiade, dans les plaines de Marathon, vengeait la Grèce de l’audace des Perses, la ville de Circéi se soumit sans résistance au jeune Coriolan; mais, trois ans après, elle fut obligée par la force à se ranger de nouveau sous la loi romaine. Cependant elle suivit toujours par inclination le parti des Yolsques , de ces braves qui jouèrent un si beau rôle dans l’enfance robuste de l’immortelle république.
Aussi la vit-on, dans l’année 3yi de Rome, se réunir à ce peuple, aux Latins, aux Berniques, révoltés , et mériterlesurnom de rebelle. Lors delà seconde guerre punique, Circéi refusa de s’armer pour Rome contre Carthage.
Saccagée par Sylla pour avoir suivi le parti de Marius , elle reparut florissante quelques années après. Circéi servit de refuge au misérable Lépide, qui vint y terminer une vie trop longue , passée dans le crime et la plus effrénée débauche. Plus tard, le digne prédécesseur de Calligula , peu de tem ps avant sa mort, y donna des jeux Castrcnses , et dès lors elle a cessé de figurer dans les annales de l’hisloire.
Lépide se retire à Circéi, et Tibère à Caprée, tous deux fuyant les cités comme ces bêtes fauves' qui, gorgées de carnage, regagnent leurs antres déserts après avoir épouvanté le séjour des hommes.
Circéi éprouva nécessairement toutes les vicissitudes des autres villes de la célèbre péninsule, lors de l’invasion des peuplades du Nord, et pendant les nombreuses révolutions qui se sont succédé depuis cette époque jusqu’à nos jours.
La montagne sur laquelle elle est construite fait partie de la chaîne des
DE TE R RACINE A ROME
Apennins, appelés i monli Lepinl, qui descend du pays des Morses. Du côté qui regarde la mer elle est flanquée de rochers escarpés déchirés par de larges et profondes cavernes. La plus élevée de ces grottes est encore nommée , en souvenir de Circé, grotta délia Maga , grotte de la Magicienne.
Lorsque assis au sommet de ce promontoire célèbre j’ai parcouru du regard la contrée qu Homère a décrite , j ai revu réellement les enfers sur ces rochers de laves, sur ces vastes champs de soufre et de bitume, au fond de ces lacs dont les eaux noires ont remplacé les feux souterrains , dans ces cavernes d où sortent des vapeurs morbifères; j’ai retrouvé le pays des Lestrigons, les impétueux torrens du Phlégéton enflammé , la fosse des Spectres, et plus loin la verte et riante prairie où les sirènes captivaient les mortels pour livrer ensuite leurs cadavres à la voracité des feux.... Et mon œil épouvanté s’est arrêté sur ces masses terribles, vieux témoins de la création, pour y découvrir les traces des cataclysmes, qui vingt fois peutêtre changèrent la face du monde.
En redescendant des flancs de cette montagne, je trouvai différens espaces couverts de bosquets de myrtes; ils me rappelèrent que le premier myrte ( myrtus commuais ) fleurit en cet endroit, après avoir été importé de la Grèce : de là il se répandit dans toute l’Italie.
A peu de distance du mont Circello s’étend, le long des montagnes depuis Terracine jusqu à Velletri , une plaine de dix lieues de long sur quatre et demie de large qui forme les célèbres marais Pontins,dont le sein fangeux, aurapport de Mutianus, recelait vingt - trois bourgades. Cenomleur vient dePometia, cité des Yolsques, dont l’antiquité N.
sc perd dans l'obscurité des âges. C’est à Pometia que s’établirent les Lacédémoniens, qui dressèrent dans cette ville des autels à la déesse Féronie, emblème de la fécondité, si l’on en croit Yirgile. Une source d’eau vive, qui coulait dans un bois consacré à cette déesse, a été chantée par ce poëte et par Horace :
Viridi gaudens Feronia luco.
Virgile, En. vil
Féronie en ses vastes forêts Offre l’abri sacré de leurs riants ombrages.
Trad. de Deulle.
Ora manusque tuâ lavimus, Feronia, lymphâ.
Hor. , sat. v, l. i.
Nymphe, qui de tes eaux arroses cette plaine,
Je courus me laver à ta claire fontaine.
Trad. de Darü.
Telle était la fertilité du sol de cette plaine remplie de villes , de châteaux et de maisons de plaisance, que les Romains la considéraient comme le grenier de leur cité. Pomponius Atticus, Auguste, Mécène, y venaient oublier le fracas des grandeurs. Les collines étaient boisées, les vallées fécondes , et de toutes parts surgissaient l’abondance et la vie; mais bientôt la peste et les guerres civiles rendirent à ces marais toutes leurs qualités pernicieuses , et les changèrent en un vaste séjour de mort. Différentes sources deau infectes contribuèrent encore à empoisonner l’atmosphère.
Dans la partie supérieure des marais, ces sources étaient l’Astura , le Nympha, le Teppia et l’Aqua-Puzza ; dans la partie inférieure coulaient l’Amatenus et l’Ufeus. Yirgile s’exprime ainsi à propos de ce dernier :
Quà Saturæ jacet atra palus, gelidusque per imas Quærit iter valles, atque in mare conditur Ufeus.
V irgile , En. VII.
Ceux qui de Satura bordent les noirs marais Où des humbles vallons 1 Ufeus suit les détours, Et dans les vastes mers va terminer son cours.
Trad. de Uei.ille.
Celle source coule actuellement dans un canal où ses eaux se mêlent à celles de l’Amatenus. Le pont qui les traverse est'orné d’une inscription latine en style élégant qui rappelle leur fusion :
Quà leni resonans prius susurro Molli flumine sese agebat Ufeus Nunc rapax Amasenus it lubens : et Vias didicisse ait priores Ut Sexto gereret Pio jubenti Morem, neu sibi ut ante jure possit Viator male dicere aut colonus.
Dans ce litoù l’Ufeus au faible et doux murmure Promenait mollement son onde toujours pure , Le rapide Amazène enchaîné de nos jours Pioule, soumis aux vœux d’un pontife suprême, A ceux des habitans, du voyageur lui-même : Pour eux il semble avoir repris son ancien cours.
Déjà lorsqu’Appius Claudius entreprit de construire la célèbre voie qui porte son nom, et qui traverse les marais Pontins, il rétablit les digues et nettoya ce terrain envahi par les torrens débordés. Sous le consulat de Cornélius Céthégus, en bande Rome 553 , c’est-à-dire un siècle et demi après la construction de la voie Appienne , on travailla encore au dessèchement. Jules César s’en occupa également avec soin. Auguste, à son tour, mit tout en œuvre pour donner un cours aux eaux stagnantes. Cependant les marais Pontins conservèrent en grande partie leur insalubrité, comme l’indiquent ces plaintes d’Horace dans son voyage à Rrindes :
Aqua teterrima
Mali culices, ranæque palustres.
Liv. i, satire v.
Là, redoutant de l’eau les effets malfaisans.
Voilà les crapauds
Qui commencent leur chant fatal à mon repos.
Dard.
Ainsi que l’épithète appliquée nar Lucain à la voie Appienne :
Et quà Pomptinas via dividit uda paludes.