Livre
Et l’endroit où la route humide Partage les marais Pontins.
Les guerres civiles qui éclatèrent sous Galba, Othon, Aitellius et Vespasien détournèrent l’attention de ces princes des travaux entrepris jusqu’alors pour purger la totalité de ce pays des eaux stagnantes. Tbéodoric , cet illustre conquérant qui vengea l’Italie des attentats des Goths, figure également sur la liste des souverains bienfaisans qui s’occupèrent avec zèle de l’assainissement des marais Pontins. Ce fut d’ailleurs un simple particulier, nommé Cecilius Decius , qui eut l’idée de renouveler, sous le règne de ce prince, les travaux de dessèchement. Toutefois, Decius obtint du sénat romain la concession des terrains qu’il parviendrait à soustraire aux eaux.
Une inscription conservée à Terracine prouve que cette entreprise hardie fut couronnée de succès.
Après Tbéodoric, les débordemens, les ravages de la guerre, l’ignorance et l’incurie détruisirent bientôt l’heureux résultat des travaux constans et audacieux des temps passés. Les papes Boniface VIII , Martin V, Léon X et Sixte-Quint firent en vain de longs efforts pour rendre à ces marais leur précédente fertilité; Pie A I fut plus heureux. En 1777 il fit creuser, par dix mille ouvriers, un canal de quatre lieues d’étendue pour contenir les eaux h Ce que n’ont pufaire ni les empereurs de Rome et d’Orient, ni les essais successifs de dix papes ses prédécesseurs , Pie VI parvint à l’accomplir en grande partie. Il fut aussi le premier qui songea à faire renaître de ses ruines et du sein des eaux la célèbre voie qui a immortalisé le nom d’Appius-Claudius.
1 J’ai recueilli sur ses bords les notes que je soumets à mes lecteurs.
DE TER RACINE A ROME
Lorsqu'on vit reparaître cette antique route, les habitans des environs accoururent ;à l’envi pour être les pre miers à fouler un sol qui avait été caché pendant un si grand nombre de siècles. On admira ces énormes quartiers de travertin qui composaient les épaulemens ouïes parapets delà chaussée, la mettaient à l’abri des inondations, et servaient de pavés. On retrouva de beaux ponts construits de distance en distance au-dessus des sources jaillissantes dont nous avons déjà parlé. Tl fallait que la construction de la voie Appienne eût été faite avec un soin bien digne du grand peuple , pour que , malgré toutes les causes de destruction qui se réunissaient contre elle, il en existât encore des fragmens si considérables. Elles doivent leur conservation à la manière ingénieuse dont les pierres ont été disposées dans le sol ; on les a enfouies dans leur longueur. Aussi les ravages du temps ont-ils eu moins de prise sur ces masses que si elles avaient été appliquées à terre dans leur largeur. En examinant cette route et les travaux immenses dont elle a dû être l’objet ^ il me semblaitvoirles légions romaines à l’époque d Appius, couvrir encore la plaine que je parcourais, et s'ouvrir à travers les marais une route immortelle comme eux. Un fragment de la voie Appienne, qui passe au pied du tombeau dit des Horaces , donnera aux 1 ecteurs un e j us te idée des voies Romaines (PI. 12 1).
Torre Tre-Ponti marque, du côté de Rome, la limite des travaux exécutés par Trajan pour le dessèchement des marais Pontins. Non loin se trouvait le forum d’ Appius , construit en même temps que la voie Appienne, et habité, du temps d Horace, par des bateliers qui naviguaient sur le canal qui traversait la plaine.
Inde forum Appî,
Differtum nautis cauponibus atque malignis, etc.
Dans ce bourg d'Appius peuplé de mariniers , J’arrivai doucement après deux jours entiers.
Dard, l. 1 , sat. v.
Je m’arrêtai aux Trois - Tavernes [très -Tabernœ), ancienne station des voyageurs sur cette route. Une double célébrité a consacré cet endroit:
l’une se rattache à un joveux souvenir, l'autre à une pensée pieuse et solennelle. Horace y descendit, lorsqu’animé d’une poétique ardeur il se rendait par ce chemin à Brindes , sans trop se bâter d’accélérer un voyage qui, depuis Rome jusqu’ici, ne demandait qu’un jour de marche pour des gens plus empressés que lui.
Saint Paul , ce sublime apôtre du Christ, se reposa également aux Trois- Tavernes lorsqu’il se dirigeait vers Rome pour changer la foi , les mœurs et les destinées de cette ville éternelle et du monde.
A quelques milles de là je traversai Cisterna. Pendant que l’on changeait nos chevaux, six ou huit fainéans à la mine hâve et rébarbative, entourèrent ma voiture : leur allure ne me disait rien de bon, je crus reconnaître dans leurs regards l’expression de la rage enchaînée par la force; car, aujourd’hui, grâce aux carabinieri , plus de brigands , ou du moins plus de brigandages. Je quittai cependant le plus tôt que je pus mes gaillards aux longs manteaux bruns, qui semblaient me considérer comme une proie qui leur échappait.
De cet endroit à Velletri , ancienne ville des Volsques, la route est courte et facile. Velletri fut jadis peuplé par une colonie romaine ; dans des temps moins reculés elle devint le berceau de la famille d’Octave ; Auguste y naquit.
Dès l’an 260 de Rome elle se montra
si impatiente du joug de la métropole, que tous ses liabitans furent transportés dans Rome , et, sous le nom de gens Transtiberina, allèrent peupler le quartier situéau delà du Tibre. Cesont les Transtcverins d’aujourd’hui dont les querelles sanglantes épouvantent souvent leurs concitoyens. Tarquin habita Velletri , et même ce fut lui qui , au rapport de Silius Italicus, engagea la famille d’Octave à s’établir dans Rome. Deux palais, celui de Lancelloti dont le magnifique escalier de marbre excita toute mon admiration, et le palais de Borgia sont les principaux monumens de cette ville. La beauté extraordinaire des femmes de Velletri ne peut se passer sous silence.
En continuant ma route vers Rome je vis bientôt le mont Albano 1 se dessiner à l’horizon. Séjour de la nation qui fut si long-temps la rivale de Rome, la petite ville, bâtie au sommet, domine une campagne fertile qui est le séjour d’été ( villeggiatura ) le plus recherché des environs de Rome ; ses pieds plongent dans un lac enchanteur qui porte le même nom (PI. 121 ).
Atquc lacus, qui post , Albæ de nomine dicti
Albanus
Virgile , liv. ix.
D’Albe ce lac a pris le nom.
L’émissaire ou décharge de ce lac est célèbre dans l’antiquité. Tite-Live, Valère Maxime ainsi que Plutarque racontent que l’an de Rome 35^, lors de la guerre contre les Véïens, les eaux du lac Albano s’accrurent extraordinairement pendant l’été sans cause apparente. Un vieil aruspice étrusque
1 Cette montagne doit peut-être son nom à sa position à lorient de Rome, car il est évident que c’est derrière les hauteurs d’Alhe que 1 aube (alba) apparaît d’abord.
proclama alors dans Rome (probablement d’après les ordres secrets du sénat) , que la ville de Véïes ne tomberait au pouvoir des Romains que lorsque les eaux surabondantes du lac auraient trouvé une issue, sans toutefois se jeter dans la mer. Cicéron (livre i , de Divinat. ) nous donne l’explication de cette prophétie. On l’avait imaginée, dit-il, afin d’engager les habitons à cultiver le sol albain , au moyen des irrigations qui proviendraient des eaux du lac. Ce travail avait encore un but d’utilité militaire puisqu’il forma les soldats à l’art des mines, ainsi qu’on le vit par celles qu’ils poussèrent jusqu à la citadelle de Véïes, et qui décidèrent du sort de cette place.
Non loin des bords du lac Albano s’élevait Lanuvium ou Lavinie, patrie d’Antonin le Pieux. Junon y était adorée pour le soin tutélaire qu’on lui attribuait de procurer aux malheureux, à l’aide du sommeil, l’oubli de leurs douleurs.
Lanuvium a été chanté par Horace dans les vers suivons :
Ab agro
Raya decurrens lupa Lanuvino.
Liv. ni , sat. 2.
Des champs Lanuviens La louve aux poils fauves,
S'élance à pas précipités.
Le lac de Nemi , à peu de distance de là, était sous la protection de Diane. Rien de plus pittoresque que ce délicieux bassin. Les habitons l’appelaient Spéculum Dianœ , miroir de Di ane, à cause de la pureté de ses ondes. Ces deux mots rendent bien et beaucoup mieux qu’une longue description ne pourrait le faire, le genre de beauté de ce délicieux bassin , régulièrement circulaire comme les miroirs des anciens. Toujours Iran-
DE TERRACINE A ROME
quille, abrité par de délicieuses collines , rarement le zéphyr trouble la surface cristalline de ses ondes limpides. Spéculum Dianœ : c’est à Diane , c'est elle qui protège ces bosquets ombreux, couronne verdoyante du lac azuré, c’est là que la déesse préside aux chastes concerts ou poursuit dans les forêts le faon moins prompt et moins timide que la vierge qui suit ses pas. Vous qui aimez les bois, un ciel toujours serein, les vers et le repos, venez sous ces heureux ombrages, et, plus sage que moi , ne les quittez jamais ( PI . 121 bis) \
Reprenant ma route, je vis à gauche, sur les côtés de la voie Appienne, des restes de la villa de Pompée. Ils ont la forme d une pyramide assez élevée, et d un style majestueux. On leur donne vulgairement le nom de torre di Santo-Rocco, à cause du voisinage d’une église consacrée à ce saint. La construction indique que jadis ce monument tout entier avait été revêtu, mais j’iguore si c’est de marbre ou de pépérin. Une petite cellule est ménagée au centre de cette construction.
Au reste , nulle inscription , nulle épitaphe qui puisse éclairer les recherches de l’antiquaire. Plusieurs archéologues ont cru reconnaître dans ces ruines le monument sépulcral de Julie , première femme de Pompée ; on oppose à cette opinion le récit de Plutarque au sujet des funérailles de la fille de César.
« Pompée, dit l’historien grec, voulait faire ensevelir sa femme dans son palais d’Albano ; mais le peuple romain , jaloux de posséder les restes de la fille du grand César, les conduisit en triomphe au Champ-de-Mars , où ils furent inhumés. »
Une autre construction^ située à droite de la voie Appienne, sur les
confins du Predium Pompeianum et dont les vestiges sont confondus avec le palais de Pompée, a long -temps exercé les recherches des érudits. Mais leurs travaux n’ont eu d’autre résultat que d’entourer de plus d’obscurité et de doutes les conjectures admises jusqu’alors. Cet édifice , appelé la torre délia Stella, la tour de l’Etoile, parce qu’il est voisin de l’église dédiée à la madone délia Stella , se compose d’une base en pierres quadrangulaires , de vingt palmes de côté , surmontée de cinq pyramides rondes , quatre sont placées à chacun des angles ; la cinquième un peu plus élevée et plus grosse, quelques autres occupent le centre. Elle contient une petite chambre ou plutôt un petit réduit actuellement en ruine. On a cru long-temps que ce monument était le tombeau des Horace et des Curiace. Cette erreur a été consacrée par une inscription sculptée sur marbre , et qui heureusement a été détruite il y a quelque temps.
Les esprits éclairés repoussent la possibilité d’une pareille destination.
Pourquoi les Romains auraient -ils mêlé les cendres de guerriers ennemis ? Pourquoi surtout auraient-ils placé , loin des regards des citoyens, les restes de trois de leurs plus vaillans guerriers? Il paraît bien plus raisonnable d’admettre la version de Tite-Live, qui rapporte qu’après le meurtre du grand Pompée en Egypte, ses ossemens furent portés à Rome et déposés par les soins de Cornélie, sa seconde femme, dans sa villa d’Albano , où elle fit construire un monument funèbre en l’honneur du héros qui n’était plus. Malgré ce tardif hommage , une portion seule des restes de Pompée reçut la sépulture, ce qui justifie ainsi le mot de l’auteur grec (Dion ) :
« Celui qui, pendant sa vie, fut
adoré dans mille temples trouve à peine un tombeau après sa mort. »
Il ne faut pas être étonné qu’aucune inscription n’ait consacré les soins de Cornélie. A l’époque où elle honorait ainsi la mémoire de son époux, Octave vivait encore , et la crainte , inspirée par cet ennemi cruel , motiva sans doute le silence de la tombe de Pompée. L’opinion des archéologues qui pensent que ce monument est destiné à conserver le souvenir de ce grand général n’est donc pas dénuée de fondement; ils prétendent que les cinq pyramides élevées sur la base font allusion aux cinq victoires remportées par le célèbre capitaine avant son consulat. Mais ils le considèrent , comme un cénotaphe , c’est-à-dire comme un sépulcre vide et purement honoraire.
J’avouerai néanmoins que je n’y ai pas reconnu le style de l’architecture de cette époque (PI. 12 1).
Je donnai un dernier regard à cette construction en ruines, qui me importait au temps de la décadence de la république romaine. Une belle avenue de chênes verts me conduisit ensuite à Castel Gandolfo. C’est le palais ou plutôt la maison de campagne du pape : hors de Rome il n’en possède pas d’autres.
La cathédrale est de Bernin. Je remarquai au maître - autel un tableau de Pierre de Cortone, et une assomption de Carie Maratte , peintre de l’époque de la corruption du g°ût;
J’étais trop près du joli village de la Riccia pour passer sans le visiter; je reconnus dans le costume et les traits de ses habitans les beautés si spirituellement rendues par M. Horace Yernet. La vue de ce charmant pays est trop pittoresque pour que nous en privions nos lecteurs. La planche 120
rend avec fidélité cette situation délicieuse.