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Laurent ) ont formé deux branches distinctes de la maison de Médicis : celle de Cosme terminée aux deux papes Léon X et Clément VII, et celle de Laurent qui a fourni les ducs de Toscane. Le premier, qui prit le titre de grand-duc fut Cosme Ier., souvent confondu avec Cosme le père de la patrie.
L’église est simple , imposante et gothique; elle rappelle admirablement l’époque à laquelle on l’a élevée et son digne fondateur, dont le monument par Donatello est un modèle de grâce et de simplicité.
La sacristie, observe lady Morgan, a un autre caractère, et marque une autre période de la fortune de cette maison. Léon X en ordonna l’érection h Michel- Ange, et cet artiste la commença aux dépens de Clément VII.
Ces deux papes la destinaient à devenir un monument sépulcral pour leur famille. Les tombeaux de Julien et de Laurent sont une œuvre vigoureuse éclose sous le puissant ciseau de Michel-Ange. On admire sur le premier ses deux figures colossales représentant le jour et la nuit. Une vigueur hardie , rude , se déploie dans chaque membre, dans chaque muscle de la statue du jour. Celle de la nuit ressemble à la tristesse qui sommeille.
Le quatrain qui lui fut adressé , et celui par lequel répondit le statuairepoëte, se trouvent dans tous les livres sur l’Italie.
«La nuit que tu vois sommeiller clans cette délicieuse pose fut sculptée dans ce marbre par un ange, et bien que sommeillant elle a vie ; éveille-la si tu ne me crois pas, elle te parlera.»
Réponse : « Il m’est doux de dormir, et plus d etre marbre, tant que durent le deuil et la honte; ne point voir, ne point sentir, m'est unegrandefélicité;
ne m éveille donc point; de grâce, parle bas. »
Entre ces deux figures s'élève la statue de Julien.
Le monument de Laurentporte deux figures, emblèmes de l’aurore et du crépuscule, superbes aussi, et que domine celle dn prince. Cette dernière statue est si pleine de vie , que chaque visiteur est étonné, comme le futCharles-Quint, de ce qu elle ne se l'eve point pour parler.
La Vierge tenant son fils dans ses bras, vis-à-vis de l’autel , est encore une œuvre de ce prodigieux génie. Quel malheur que de tout cela les deux statues des princes soient les seules achevées! L autel et les candélabres ont aussi été travaillés par Michel- Anse.
La chapelle ducale de St. -Laurent marque une troisième époque de l’histoire des Médicis , et contraste complètement avec la rude simplicité de l’église fondée par Jean, et avec l’admirable sacristie commandée par Léon.
Le premier des grands-ducs de ce nom, le premier Médicis qui prit, et par le fait et par la forme , un pouvoir souverain sur son pays, Corne Ier. , résolut d’élever pourlui et ses descendans une sépulture qui surpassât en magnificence toutes celles connues jusqu’alors. Vasari fournit le dessin qui fut exécuté sous le règne de Ferdinand Ier.
L Italie n a rien de plus somptueux que cette chapelle , qui cependant est loin detre de bon goût. Elle est de forme octogone et d’un ordre composite. Des pilastres de jaspe s'élancent de leur base de marbre; leurs chapiteaux sont en bronze, et surmontés de corniches de beau granit d Elbe et de jaune antique. Les écussons des armoiries sont en pierres pré-
cieuses. Les tombeaux sont en granit égyptien, en jaspe vert de Corse et en jaspe varié de Sicile , et ils supportent les lourdes effigies d’une grandeur passée, dont les couronnes reposent sur de coussins ornés de rubis et de topazes, et sculptés dans la Calcédoine orientale. On voit des fragmens de porphyre et de granit étonnés de se trouver mêlés à la poussière azurée du lapis lazuli et aux parcelles brillantes de la nacre.
N’avez-vous pas cru lire la description d’un palais de fée ? Le grand-duc Ferdinand conçut un instant , dit-on , le projet d’y placer le saint-sépulcre, que l’émir Faccardin Ebneman , venu à Florence en 161 3, et qui se disait descendu de Godefroy de Bouillon , lui promettait d’enlever de Jérusalem.
Le tombeau de Dieu au milieu des tombeaux de sa famille, ce n’était pas précisément un mouvement d’humilité chrétienne.
Dix à douze années sont , à ce qu’on assure , encore nécessaires pour terminer cette chapelle. Les dépenses restant à faire sont évaluées à près de six millions.
Dans le cloître de l’église San-Lorenzo , élevé d’après le dessin de Brunellesco, on trouve la statue de l’historien Paul Jove, puis un escalier qui conduit àlabibliotbéqueLaurentienne, un de ces foyers illustres dans les annales des lettres, et qui passa longtemps pour le plus riche de l’Europe.
Nous ne saurions prendre, pour nous y introduire, un meilleur guide que M. Valéry.
L’édifice , commencé par Michel- Ange, a été terminé parVasari.
L’intérieur de la salle est d’une architecture régulière et sage. Les vitraux, coloriés et d’une extrême élégance, répandent un jour mystérieux
qui invite à l’étude. Suivant l’usage du temps, les manuscrits sont posés à plat sur des pupitres auxquels ils tiennent par une petite chaîne. Les bancs placés devant et entre les quatrevingt-huit pupitres pour les travailleurs, qui n’y sont pas trop à leur aise, rappellent des mœurs littéraires d’un autre âge. La Laurentienne, qui n’eut long- temps que des manuscrits, en compte environ 9,000. Le catalogue des manuscrits grecs, latins et italiens de Bandini, travail de quarante-quatre années, est un vrai chef- d’œuvre de méthode, d’exactitude et de critique. Il en est de même des catalogues des manuscrits orientaux et hébreux.
Le Virgile du quatrième ou cinquième siècle est le plus ancien manuscrit de Virgile. 11 n’y manquait que les premières pages ; elles ont été miraculeusement retrouvées à la bibliothèque du Vatican.
Les Pandectes , prises, dit -on, au siège d’Amalfi par les Pisans, en 1 1 35, sont les plus anciennes connues, et peuvent être regardées comme l’original de toutes nos Pandectes. Apportées à Florence en i4o6, elles furent placées au Palais-Vieux; elles n’étaient montrées du temps de la république qu’avec de grandes considérations, en allumant des cierges et en se mettant à genoux. Aujourd’hui un volume ouvert est exposé sous verre, l’autre est serré ; et la faveur d’en toucher les feuillets est accordée avec obligeance et discernement par messieurs les bibliothécaires.
Deux manuscrits de Tacite sont d’une date fort ancienne quoique contestée.
Une copie du Decameron, par un ami de Boccace, a acquis une valeur inappréciable depuis la perte de l’original.
Un Plutarque du neuvième ou dixième siècle est d’une conservation extraordinaire.
Un manuscrit de Longus est devenu célèbre par la tache d’encre de Paul-Louis Courrier, faite par étourderie, selon une déclaration de sa main jointe au manuscrit.
La copie des Lettres familières de Cicéron , de la main de Pétrarque, d’après l’ancien manuscrit qu’il avait le premier découvert dans la bibliothèque du chapitre de Vérone, ainsi que la copie des lettres à Atticus, prouvent le culte qu’il avait voué à l’orateur romain. Ces copies sont encore remarquables sous le rapport calligraphique et comme main-dœuvre. La reliure n’est que du temps de Côme. La vieille couverture en bois de ce volume, si souvent pris et repris par Pétrarque, l’avait, par des chutes fréquentes, tellement blessé à la jambe, qu’on faillit la lui couper : le métier d’érudit était alors rude et presque meurtrier.
C’est à la Laurentienne que fut découverte, à la fin du dernier siècle, la lettre superbe du Dante écrite en latin à un religieux de ses parens, par laquelle il refuse , après quinze années , d’acheter, en faisantamende honorable, son retour dans son ingrate patrie.
Cette lettre n’est point autographe, on ne connaît rien de l’écriture du Dante.
J’ai examiné le manuscrit des tragédies d’Alfieri. Peu d’auteurs ont autant travaillé leurs ouvrages.
Un des plus élégans et des plus authentiques portraits de Laure est celui d’un antique manuscrit du Canzonière qui, s’il n’a point été peint d’après l’original, a peut-être été fait d’après le portrait contemporain de Simon Memmi. Celui de Pétrarque, avec une couronne de laurier par des-
sus son capuchon, est beaucoup moins
gracieux.
Un doigt de Galilée est exposé dans un bocal au milieu de la salle. Ce doigt arec lequel il avait montré les satellites de Jupiter, cette vénérable relique de la science, fut dérobé du tombeaude son martyr à l’église Sainte- Croix par lautiquaire Gori.
Depuis le voyage de M. Valéry , une salle nouvelle a dû recevoir une précieuse collection des premières éditions des classiques grecs et latins formée par M. d’Elci de Sienne.
Nous allons dire un adieu aux églises de Florence par une course à celle de St. -Marc, de l’architecture de Jean de Bologne , et remarquable par quelques exeellens tableaux et statues.
C’est une épitaphe quelque peu fastueuse que celle qui orne le tombeau de Pic de la Mirandole. Il y est dit , dans un dystique latin : « Cy gît Pic de la Mirandole. Pour les détails, demandez depuisle Tage jusqu au Gange et peut-être aux Antipodes. »
Mais il faut reconnaître que ce jeune prince, mort à trente-deux ans, fut un véritable phénomène. Sa science prodigieuse avait approfondi toutes les croyances égyptiennes, hébraïques, cbaldéennes, grecques, latines, arabes , cabalistiques. On prétend qu’a dix-huit ans il savait vingt-deux langues. A vingt-quatre il soutenait des thèses de omni re scibili sur toute chose que l’on puisse savoir. A la tête de ces ouvrages se trouvent i,4oo concl usions générales sur lesquelles il était toujours prêt à disputer. Quelques élémens de géométrie et de sphère étaient dans cette étude immense, dans ce lourd fardeau don t cette vas te mémoire avait réussi à se charger, la seule chose qui eut de f utilité , tout le reste ne sert qu’à faire voir l’esprit du
temps. C’est le précis des ouvrages d’Albert, surnommé le Grand; c’est un fatras des questions ineptes de l’école ; c’est un mauvais mélange de la théorie scolastique et delà philosophie péripatéticienne. On y voit qu’un ange est infini secundum quid dans tous les sens; que les animaux et les plantes naissent d’une corruption animée par la vertu productive, etc.
Dans le couvent de ceLte église un dominicain vous racontera comment Jérome Savonarole, l’ancien prieur, ce sombre ennemi des Médicis, s’y enfermait toutes les fois que Laurent, dont la famille avait fondé cette retraite , y faisait une visite ou paraissait dans le jardin.
Une chapelle est construite dans l’enceinte même des petites chambres qui formaient autrefois ces cellules ; au dessus de la porte d’entrée on lit en latin : « Le vénérable père Jérôme Savonarole , homme apostolique, a habité ces cellules.
Il était né à Ferrare, d’une famille noble. Dans les troubles qui agitaient Florence il embrassa le parti qui était pour la France contre les Médicis. Il prédit que l’église serait renouvelée, et demandait un conseil pour cette réforme et pour la déposition du pape.
11 s’adressait à cet effet à l’empereur Maximilien et àFeruinand et Isabelle.
Excommunié par Alexandre VI, il continua ses prédications. Alors le pape et les Médicis se servirent contre lui des mêmes armes qu’il employait.
Un franciscain fut chargé de soulever un parti opposé dans la populace ; ce parti se porta à des actes violons, à une attaque du couvent de Savonarole ; les magistrats , favorables au parti Médicis, saisirent cette occasion de rétablir l’ordre, eL Savonarole fut arrêté. Il passa du chevalet de la tor-
rjS
ture au bûcher, justifiant ce mot que Machiavel avait dit à son sujet : « Les prophètes qui n’ont point d’armée finissent toujours mal, je lui conseille d’en avoir une. »
Voulez-vous quelques lignes du secrétaire florentin , qui me paraissent fort curieuses pour la morale de l’époque ?
« Si la fortune est tellement propice à un homme vertueux , qu’elle le prive de ses rivaux par une mort naturelle , il peut alors monter sans opposition au faîte de la gloire, puisqu’il peut faire éclater sans obstacle une vertu qui ne saurait plus offenser personne. Mais, quand il n’a pas ce bonheur, il faut qu i! cherche à se défaire de ses rivaux par tousdes moyens; et, avant de rien entreprendre, il doit n’en épargner aucun pour surmonter cette difficulté. Quiconque lira la Bible dans le sens propre, verra que Moïse fut contraint, pour affermir ses lois et ses institutions , de massacrer une foule d’individus qui, par envie seulement, s’opposaient à ses desseins. Le frère Jérôme Savonarole était convaincu de cette nécessité. Cependant il ne put parvenir à la surmonter, parce qu’il n’avait point l’autorité nécessaire , et qu’il ne fut point compris par ceux qui le suivaient et qui en auraient eu le pouvoir, »
Ne vous semble-t-il pas que ce passage, rapproché de la lettre que j’ai citée plus haut explique en entier Machiavel ? C’est un amant passionné de l’étude et de la vérité, sans nul besoin personnel, sans nulle cupidité. 11 veut le bien, la vertu , quels que soient, il est vrai , les moyens par lesquels on y peut arriver ; mais enfin c’est la vertu qu’il veut. 11 y a loin de là aux calomnies atroces qui l’ont poursuivi pendant sa vie et plus encore après sa mort.
Dans une de ses lettres, Machiavel donne des détails curieux sur les prédications de Savonarole.
« Il commença son discours par des prédictions effrayantes et des raisonnemens tout puissans sur quiconque ne les approfondit pas, avançant que ceux qui avaient embrassé son parti étaient les meilleurs citoyens, et qu’il n’avait pour adversaires que les plus vils scélérats — 11 fit des fidèles deux troupes, dont l’une, composée de ses partisans, combattait sous les ordres de Dieu, et l’autre, commandée par le diable, offrait la réunion de tous ses adversaires 11 dit que par les per-
sécutions les bons croissaient en esprit, parce que l’homme s’unit davantage à Dieu lorsque l’adversité l’environne, et qu’il puise de nouvelles forces en s’approchant davantage de son moteur; c’est ainsi que l’eau chaude, lorsqu’on la met près du feu, devient bouillante parce qu’elle se rapproche
de l’agent qui excite la chaleur
Se servant du passage de l’exode où Moïse tue un Egyptien ; l’Égyptien , dit -il, ce sont les méchans , et Moïse le prédicateur qui les tue. O Egyptien ! s’écria- 1- il , je veux te donner un coup de poignard. Et il commença alors à déchirer les livres et les prêtres, et à les traiter de manière que les chiens n’en voudraient pas manger. »
La pai’ole du réformateur avait tellement de puissance, et il avait un tel ascendant sur ses concitoyens, qu’il fit une année renoncer au carnaval.
( Concevez-vous des Italiens qui renoncent au carnaval ! ) A la suite de ses prédications sur le retour aux mœurs austères de la primitive église , c’était à qui de ses sectateurs s’empresserait délivrer aux flammes, sur la place du vieux palais , livres , ta-
bleaux , instrumens de musique, cartes et dés.
Un jeune homme du plus beau talent, Baccio , surnomm é délia Porta , parce quil avait son atelier près de l une des portes de la ville, à la suite d un de ces sermons , eut horreur des séductions de la peinture , et jeta dans un de ces bûchers ce que son atelier renfermait de tableaux voluptueux. Il prit dès lors l'habit de Saint-Dominique, et fut depuis connu dans les arts sous le nom de fra Bartoloméo , ou plus simplement le frate , le frère.
Michel-Ange lisait avec plaisir les ouvrages de Savonarole. Commines, juge si profond, et qui l'avait visité dans son couvent réformé de Saint-Marc , le réputé bon homme. Un poëte platonicien, Jérôme Benivieni , était son disciple ardent, aussi bien que Pic de la Mirandole, qui se proposait de parcourir le monde, seul, pieds nus et prêchant l'Evangile. Deux autres disciples, dont les noms ont péri, trouvèrent en leur sein assez de ferveur pour partager la torture et le bûcher de leur maître. Plus d'adresse et moins de fougue, et le mouvement était imprimé sérieusement à une révolution religieuse; la politique, et surtout 1 intérêt des Médicis, l’arrêta court. La foi ardente de Savonarole trouva un obstacle plus terrible dans l’indifférence en matière de religion de Ja part des hommes d état que dans le clergé puissant qui! attaquait, comme le prouve cette anecdote :
Il défiait un jour, en plein sénat, un moine qui lui était opposé, de passer avec lui par les flammes, pour éprouver par le jugement de Dieu de quel côté était la raison. L’un des sénateurs opina qu’il valait mieux faire cette épreuve dans un cuvier plein
deau, qu’elle serait moins périlleuse, et le miracle non moins éclatant en faveur de celui qui en sortirait sans etre mouillé. Cependant l’épreuve du feu faillit avoir lieu, entre un disciple de Savonarole et un cordelier qui s'engagea a prouver par cette épreuve que le prédicateur était un scélérat. Le peuple, avide d’un tel spectacle, en pressait l’exécution ; les magistrats furent contraints de s’y prêter. Les champions comparurent devant une foule innombrable ; mais quand ils virent tous deux de sang-froid le bûcher en flammes, ils tremblèrent l’un et l’autre, et leur peur commune leur suggéra une commune évasion. Le disciple ne voulut entrer dans le feu que l’hostie à la main, ce à quoi le chevalier déclara ne pouvoir jamais consentir, et l’affreuse comédie préparée en face de la Loggia , devant le Palais-Vieux, se termina aux approches de la nuit par une pluie violente qui éteignit le bûcher et dispersa l'assemblée.
Je me rappelle que le cœur tout ému de l’histoire tragique du réformateur, je sortais de Saint-Marc, quand, au détour de la place je me trouvai en face de plusieurs pénitens en robe noire, qui, le visage caché sous le capuchon, portaient un brancard sur lequel gisait un pauvre diable blessé.
Qu'est cela? demandai -je à un homme qui regardait du seuil de sa boutique. Des frères de la Miséricorde, répondit-il. Toutàl’heureasonné la cloche du Dôme et ils sont accourus. Il s’agissait de transporter à l’hôpital des maçons qui sont tombés avec un échafaud.
J’appris aussi que la confrérie de la Miséricorde fut fondée vers le milieu du XIIIe. siècle. Son institution , commune à toutesles villes de la Toscane, vint après les pestes qui ravagèrent Floren-
ce. Les membres qui la composent (et des personnes de la plus haute classe en font partie) se vouent, chacun son tour, au soulagement des blessés et au service des hôpitaux ; c’est une garde nationale de bienfaisance. La cloche du Dôme vient-elle à sonner, tout à coup vous voyez s’échapper discrètement du salon quelqu’un de ceux qui causaient avec vous. Au rappel de la charité, il a couru revêtir son uniforme religieux, qui dissimule l’inégalité des rangs, et auquel un chapelet est suspendu. Le point de réunion , le corps-de-garde , est la chapelle de la confrérie, située au centre de la ville, près de la place du Dôme.
Je me souvins alors que le catholicisme n avait pas toujours été détourné de son but par les mauvaises passions de l’humanité, et avait fait mieux que de dresser des bûchers ; que le moyenâge lui avait dû plus d’une institution admirable de dévouement et de charité, que la religion seule avait encore imaginées , et pour 1 observance desquelles elle seule jusqu’ici avait pu parler assez haut dans le cœur de l’homme.
J e suivis le brancard jusqu’à l’hôpi tal Sainte-Marie-Nouvelle , le plus ancien des grands hôpitaux de l’Italie et l'un des plus beaux de l’Europe. Il fut créé par Folco Portinari , généreux citoyen de Florence, et le père de cette Béatrice, que le Dante a chantée après l’avoir honorée d’un amour grave et pur comme celui que 1 on porte à la sagesse et à la vertu. Il est impossible de voir un établissement mieux tenu.
Il en est de même du petit hôpital du monastère de Saint-Jean-de-Dieu, auquel le philanthrope Howard a consacré un éloge. Il comprend l’ancien palais Vespucci, habitation de l’heu-
reux Florentin qui donna son nom au Nouveau-Monde. On lit en latin , sur la porte, une inscription dont le sens est : A Americo F espucci , patricien de Florence , qui par l Amérique découverte a illustré son nom et celui de la patrie et ajouté des contrées à la terre , dans ce palais Fespucci jadis habité par un si noble possesseur , les per es de Saint-Jean-de-Dieu reconnaissants , l’an 1719.
Sa gace et persévérant Christophe Colomb, cen’était pas assezde t’enlever la consolation de donner ton nom à une découverte qui fut pour toi la source de tant de maux; il fallait te voir contester jusqu’à l’honneur de l’avoir faite !
Laurent le Magnifique s’entendait à protéger les arts. Il avait rassemblé en assez grand nombre des statues, des bas-reliefs et des tableaux des meilleurs maîtres. Lorsque Pierre son fils fut chassé de sa patrie en i494 1 C°L lection fut vendue à l’enchère et dispersée. L’un des premiers soins de la famille, en revenant au pouvoir, fut de racheter tous ceux de ces objets que l’on put retrouver. Côme Ier., dans le but de réunir dans un même local les différentes branches de l’administration , avait fait construire le bâtiment actuel des Uffizii des Offices. Aujourd’hui les fonctionnaires sont relégués dans une partie du rezde-chaussée et du premier étage ; le deuxième est consacré à un musée, ou, comme dit l’itinéraire florentin, à un grand emporium ou grand marché des arts.
L’édifice forme trois côtés d’un parallélogramme, est d’ordre dorique, et bâti d’après les dessins de Yasari.
Ses arcades ou portici sont occupées par de petites marchandes , comme nos galeries du Palais-de- Justice ; maisles
objets exposés en vente sont plus élégans. On peut dire que les boutiques sont exclusivement remplies de marchandises françaises et anglaises.
La première suite de pièces du bâtiment renferme la trésorerie, les archives et la fameuse bibliothèque Magliabecchi , du nom de son fondateur, mais immensément enrichie depuis lui parles bibliothèques des couvens supprimés et par les précieux et rares manuscrits de la famille Strozzi. Là se voit le premier Homère que Florence, la première, eut la gloire d imprimer en i488. L exemplaire est sur beau vélin, offert et dédié à Pierre de Alédicis , orné des armes de sa famille, exécutées dans un superbe cadre et de riches miniatures. Vingt feuillets manquent et sont remplacés par des feuillets manuscrits imitant assez bien lancienne impression. Cette bibliothèque possède encore le premier livre imprimé à Venise en 1469- Ce sont les lettres familières de Cicéron.
On souhaiterait plus de magnificence dans l’entrée de l’escalier de la galerie, qu’il faut chercher de porte en porte sous les arcades; mais on doit songer que ce musée a toujours été propriété particulière des souverains, et que l’architecte n’a pas eu mission de s occuper de l’entrée du public. Quant aux grands ducs, ils entraient d’abord par la communication qui existe avec le vieux palais; et depuis qu’ils habitent le palais Pitti , de 1 autre côté de l’Arno, un corridor a été construit qui, longeant des habitations particulières et traversant l Arno sur le vieux pont, va correspondre à leur demeure.
Cependant l’escalier de marbre qui conduit à l’attique renfermant la galerie est beau.
« Le vestibule est comme partagé
en deux: on a placé dans ce que j appellerai l’entrée ( dit le Guide de Florence avec une coquetterie charmante), les bustes de tous les princes qui ont fondé ou enrichi la galerie : c’est un trait d’esprit et de justice à la fois; ils semblent réunis pour faire tous ensemble aux étrangers les honneurs de leurs palais et des restes de leur puissance. »
Après donc mon salut à ces honorables hôtes, et un autre salut, dans le second vestibule, à quelques empereurs romains, qui sont là en compagnie de très-beaux chiens-loup, d’un sanglier d’une vérité admirable , et d’un cheval superbe ( ce que le Guide de F! o rence trouve peut-être aussi un trait d’esprit et de justice delà part de AI. le directeur du musée), j’arrive dans la galerie.
Trois corridors: deux de 43o pieds , et celui qui les unit de 97 pieds de long forment le corps principal de ce temple des arts la largeur n’est que de 1 1 pieds et la hauteur de 20. Vous voyez d après ces proportions que le nom corridor , qui est le mot officiel, est bien justifié.
Les cabinets latéraux, pour les diverses écoles anciennes et modernes, sont des chapelles votives dédiées chacune à quelque déité particulière.
Les fenêtres sont d’un seul côté des corridors, et les plafonds sont richement peints. De chaque côté on voit des bustes, des statues , des sarcophages; au-dessus de ces antiques les tableaux des maîtres des écoles italienne et toscane sont distribués en séries chronologiques : on commence par les tableaux anciens. Ce sont pour ainsi dire les pièces justificatives de 1 histoire de la peinture de Vasari , et ccst pourquoi il avait supplié Corne Ier. de ne pas les disperser.
« Dans les corniches des trois corridors , d’un côté comme de l’autre , commençant à l’entrée delà galerie, on voit représentée (je copie mon Guide de Florence) une série de cinq cent trente- trois portraits, très -intéressante pour l’histoire, et fort curieuse à connaître. Cette série en question contient des souverains de plusieurs pays, des pontifes et cardinaux, des plus fameux capitaines et d’hommes illustres dans les sciences, les lettres et les beaux-arts. (Nombre de portraits ont du mérite par la manière dont ils sont peints, quoique la partie de la peinture ne soit pas ce qui rend importante cette nombreuse collection de portraits. »
Ce n’est pas moi qui infirmerai le jugement. Toutefois j’ai éprouvé un grand plaisir à voir à la fois rassemblés sous mon regard Saladin et Louis XIV, Catherine de Médicis et Roxeîane, qui n’a pas du tout un nez retroussé : demandez après cela de la vérité aux traditions populaires en fait d’histoire.
Je n’abuserai pas de vos momens en vous promenant de statue en statue , de tableau en tableau. Je ne vous demande que la permission de vous introduire dans la fameuse Tribune , le saint des saints de la galerie.
Venez y contempler la merveille de laquelle Thompson a dit : La statue mollement penchée qui charme l’univers .
A son sujet lady Morgan fait une réflexion très-piquante : il est difficile pour les petites femmes, dit-elle, de passer devant elle sans jeter un grain d’encens,, ou sans adresser une prière à cette déesse mignonne , que sa taille de quatre pieds onze pouces leur fait regarder comme une madonna del conforlo , une madone de reconfort.
11 appartient, ajoute-t-elle avec non moins d’esprit, à ce siècle d’anti-beauidéalisme de voir la Vénus tomber, comme l’assiette d’émeraude de Gênes, dans les mains impitoyables de la science; de voir juger si sévèrement cette belle tête qui en a tourné tant d’autres , et soutenir enfin que la déesse de l’amour, avec une tête semblable , ne pourrait être qu’une idiote (Gall et Spurzheim ont en effet proféré ce blasphème). Mais, Vénus après tout n’était pas destinée à jouer le rôle de hel esprit; et les disciples de la cranologie peuvent se consoler de la mauvaise conformation du front, en admirant ce pied au sujet duquel Denon, dont la foi n’a jamais chancelé, a dit que trouvé seul , il eût été a lui seul un monument.
Pauvre Vénus! avant le mépris des phrénologues, il t’avait fallu subir le scepticisme des artistes. Cochin et Lessing se sont déclarés tous deux contre l’anLiquité de la tête; le bras droit est donné à un sculpteur moderne, le gauche à un autre; on a déclaré que les pieds avaient subi plusieurs fractures. Cependant il est consolant d’apprendre que tout le reste est évidemment antique , à l’ exception de quelques petits morceaux dans le torse et ailleurs.
R, entrons vite dans le ton admiratif, et répétons avec Denon : «Descendue du ciel, l’air seul a pressé ses lluides contours : pour la première lois son pied vient de toucher la terre et de fléchir sous le poids du plus souple et du plus élastique de tous les corps. »
« La Vénus de Médicis, a dit Y abbé Winkelmann , ressemble à une rose » qui s’épanouit doucement au lever » du soleil. Elle semble quitter cet âge » qui est rude et âpre, comme les fruits
» avant leur maturité; c’est ce qu’in- » dique son sein qui a déjà plus d’é- » tendue et de plénitude que celui » d une jeune fille. » Monsieur Winkelmann, voilà qui est bien coquet même pour un abbé.
TVc gaze and turn away , and kn o\v not where ,
Dazzled and drunk with beautj.
On contemple, et l'on se retire étourdi, ébloui et enivré de beauté.
Et cependant je ne puis résister à l'envie de poser à côté de tout cet encens l’opinion de M. Simond, que je partage. Au sujet de la Vénus , je remarquerai seulement que depuis Praxitèle jusqu'à Canova, les artistes, par imitation de l’antique , se sont accordés à lui donner le sentiment de son sexe pour toute expression. Apollon est tout nu comme elle, mais il n'en sait rien ou il n’y pense pas. Elle est femme, soit; mais elle est déesse, c'est-à-dire un être idéal à qui l’on suppose d’autres sentimens que ceux d’une femme ordinaire. De deux choses 1 UDe , ou la déesse a le sentiment de nudité, ou bien elle ne l’a pas. Si sa modestie en souffre, qu’elle mette un jupon. 11 est absurde à elle de se promener ainsi nue sous les yeux de tout lOtympe, dans un état de souffrance qu’il lui serait si facile de s’épargner. Milton avait d’autres idées d’une immortelle.
• No veil
She needed , virtue proof, no thought infirrn
Altered lier cheek
Un voile ne lui était point nécessaire ; vertu inaltérable , aucune pensée faible ne faisait monter la rougeur sur ses joues. ( Paradis perdu. )
Dans l’attitude de la Vénus il n’y a que de la pudeur de théâtre; c’est ainsi que ce sentiment serait joué à l’Opéra. Canova, dans sa trop belle Vé-
nus du palais Pitti renchérit encore sur l’expression de l’antique ; aussi trouve-t-elle encore plus d’amateurs d’un certain genre.
A côté de cette œuvre admirable du statuaire Cléomène , fils d’Apollodore d’Athènes, ainsi qu’il est gravé dans la base (i), figurent quatre autres chefsd’œuvre antiques : le Petit Apollon peut être le plus parfait modèle de l’idéal gracieux ; on a dit à ce sujet que si les statues pouvaient se marier , la Fénus ne pourrait trouver un parti plus sortable que lui. Le Rotateur , statue d’homme accroupi aiguisant un couteau : nous en possédons une copie en bronze à la porte du palais des Tuileries (messieurs les antiquaires en ont fait d’abord l’esclave qui découvrit la conspiration des fils de Tarquin, ou celle de Catilina ; aujourd’hui ils en font le Scythe , qui , sur l’ordre d’Apollon, se prépare à écorcher Marsyas ) ; le groupe des Lutteurs , où, à côté de la vigueur et de l’expression , se trouve au plus haut point la science des détails anatomiques; le Faune , chefd’œuvre de vivacité et d’enjouement sauvage, dont la tête et les bras ont été restaurés par Michel-Ange.
En Tableaux, la Tribune possède six Raphaël. On s’est attaché à rapprocher ses trois manières , ce qui permet au
(I) Suivant plusieurs critiques, cette inscription n’est qu’une fraude, la partie du socle où elle se trouve étant visiblement une pièce rapportée. D’ailleurs les caractères qu’on a cherché à imiter du grec antique ne le sont pas assez exactement pour qu’on n’y reconnaisse pas des fautes. Ce doute sur le véritable nom de l’auteur laisse un champ libre aux conjectures. Les uns pensent que cette Vénus est celle de Phidias, que Pline admirait à Rome dans le portique d Octavie ; d’autres y reconnaissent la Vénus de Gnide , œuvre de Praxitèle et décrite par Lucien ; enfin , il en est qui prétendent qu elle nous offre la Vénus de Seopas, et que le dauphin et les petits amours caractérisent la manière de ce maître.
visiteur de comprendre en un instant tout le progrès que fît en si peu de temps l’immortel artiste. Regardez d’abord le portrait d’une dame florentine , Magdeleine Doni, demi-figure, assise, avec des bagues aux doigts et une croix attachée au cou avec un ruban. Deux Saintes Familles , peintes sur bois, vous rappelleront l’école du Pérugino et les élans du disciple déjà placé si fort au-dessus de son maître. Dans le saint Jean au désert , si inspiré, vous reconnaîtrez sa troisième manière. La Fornarine et le portrait de Jules II sont de son style le plus sublime.
Un tableau rond représentant une Sainte Famille est de Michel -Ange , et l’on sait de quelle rareté sont ses tableaux de chevalet; on y trouve le génie fier de son auteur, mais peu de grâce. On raconte, au sujet de cet ouvrage fait pour Agnolo Doni , gentilhomme florentin, que le tableau terminé, le peintre en demanda soixante-dix écus. L’acheteur se récria, sur quoi Michel -Ange en demanda cent quarante, que le pauvre Doni , tout honteux , s’empressa de payer dans la crainte de voir encore augmenter le prix.
Des deux Vénus du Titien, c’est à tort que l’une est regardée comme le portrait de sa femme. Algarotti prétend que l’autre est la rivale de la Vénus statue. On lit dans les mémoires de Byron : « J entendis un hardi Breton dire devant ce tableau, à la femme à laquelle il donnait le bras : Eli bien , voila qui est réellement très-beau , en vérité. Observation qui, comme celle de l’hôte dans Joseph Andrews sur la certitude de la mort, était prodigieusement juste. »
Viennent après un Charles -Quint après son abdication , de Vandyck , Hérodiade recevant la tête de saint
Jean , par Léonard de Vinci; quatre Corréges, un exquis Paul Véronèze, un des plus beaux André del Sarto , etc.
Il vous faudra avoir , comme moi , épuisé par de longues et fréquentes visites votre admiration , pour que votre œil distrait, en retombant sur le pavé de marbre de la tribune, s’aperçoive que, malgré son grand prix, il n’est pas d’un goût digne de la place qu’il occupe. J’en dirai autant des ornemens en nacre de perle dont on a revêtu le dôme; car j’ai oublié de vous dire que la Tribune est une salle de forme octogone et de vingt-et-un pieds de diamètre, qui s’élève en forme de coupole , et où la lumière est on ne peut mieux ménagée.
Avant d’entrer dans les autres cabinets particuliers, remarquons une réunion de bustes antiques d’empereurs romains et de leur famille, réunion la plus complète qui existe. Tous sont originaux , les artistes les étudient avec fruit ; ils y apprennent à juger les progrès, la décadence et les divers styles delà sculpture aux différentes époques de l’histoire romaine.
Au milieu des statues antiques on voit le Bacchus de Michel -Ange, et il ne dépare point cette collection. 11 fut jadis acheté comme tel par un connaisseur. L’artiste l’avait enterré par plaisanterie, et son triomphe le décela. Ce Bacchus est exalté et non pas enivré par le jus de la grappe, qu’il semble avoir pressée dans la coupe quil tient de sa main droite. Son front est couronné de lierre et de vigne; un malin petit satyre, caché sous la peau de chèvre qui sert de draperie au dieu, s’efforce de recueillir les gouttes qui s’échappent de sa main.
Les deux cabinets consacrés à l’école toscane sont très-riches. J’ai gardé le souvenir de la fameuse tête de
Méduse , de Léonard de Vinci. Le vieux messire Pierre , son père , raconte-t-on, honnête notaire de Florence qui, était très -fier du talent de son fils, le pria de peindre un bouclier pour un paysan qui demeurait près de sa campagne. Quand Léonard présenta cet ouvrage, le bon homme recula d’horreur. Ce bouclier était la tête de Méduse, de laquelle Galéas Sforze, duc de Milan, donna depuis trois cents ducats. Les reptiles dont cette belle tête est coiffée doivent leur effrayante vérité à l’étude approfondie que le jeune peintre avait faite sur des sujets vivans. Quand le bouclier fut achevé, on trouva son cabinet rempli des babitans les plus nuisibles des marais et des taillis. Je recommande aussi à votre curiosité un portrait de cette célèbre Bianca Capello, dont la vie fut un roman, et dont la mort fournirait une tragédie. M. Valéry remarque que ce portrait, haut en couleur, s’accorde assez avec les habitudes bachiques de cette dame remarquées par Montaigne.
L’école vénitienne ofïre plusieurs chefs-d’œuvre de ses premiers maîtres :
Giorgione, Véronèse, Titien, Caravage, Tintoret, etc., etc.
Les tableaux de l’école française sont des plus faibles de leurs auteurs. On y distingue un Poussin; et comme objets curieux, les portraits demadame de Sévigné, de J. -B. Rousseau, d’Alfieri et de la comtesse d’Albany.
L’école flamande offre beaucoup de noms célèbres, mais pas de nom capital. J’y ai rencontré avec plaisir le portrait du réformateur Zwingle et celui de Thomas Morus.
L’école hollandaise est fort riche.
Une collection singulièrement heureuse est celle des portraits de peintres célèbres de tous les pays , chaque portrait exécuté par l’original même.
Vous y remarquerez avec intérêt le portrait de Ganova ; ce grand statuaire peignait quelquefois pour son amusement : la date de cette œuvre est de 1792.
Voulez-vous (comme le fit Canova dans l’intérêt bien entendu de sa gloire ) retourner de la peinture à la sculpture, faites -vous conduire dans la salle de Niobé. Vous y verrez la scène tragique de la malheureuse famille qui expira sous la flèche de Diane, parce que Niobé avait eu i’orgueil de se comparer à la déesse. Homère donne douze enfans à Niobé. Le groupe conservé en présente quatorze, ce qui , joint à la mère et au pédagogue, forme un ensemble de seize statues.
Il faut remarquer que l’une d’elles, la seconde à gauche en entrant, est évidemment une Psyché, et qu’on a beaucoup de doutes sur une autre encore.
Toutes ne sont pas du même auteur ni d’un égal mérite, mais quelquesunes sont sublimes.
A Rome, où ces statues, au sortir de la fouille , vinrent orner la villa Médicis, elles étaient disposées sur les dilïérens plans d’un rocher factice, de manière à figurer la scène. Ici elles sont rangées méthodiquement autour d’une salle, ornée trop magnifiquement peut-être de stuc, de peintures et de dorures. En plaçant ces chefs-d’œuvre, on a plutôt songé à la place convenable aux études qu’aux effets pittoresques, et l’on a eu raison.
Quand vous aurez admiré dans le cabinet de l’hermaphrodite la délicieuse statue qui lui donne son nom , tournez votre regard sur ce buste colossal d’Alexandre, autre merveille de l’art antique. J’ai conçu sur-le-champ que le porteur d’une telle figure ait trouvé à se faire passer pour le fils d’un dieu.
Quittez le tyran sublime pour aller dans la salle des inscriptions saluer un mortel moins beau, mais qui châtiait les tyrans , Brutus. Cette tête à peine ébauchée et déjà pleine de vie , et d’un si grand caractère, a commencé à s’animer sous le ciseau de Michel-Ange.
Pourquoi ne l’a-t-il pas achevée? probablement par un de ses caprices accoutumés, quoique le dystique suivant qu’on lit au bas donne un autre motif :
D 'uni Bruti efflgiem sculptor de marmore ducit lu mentem sceleris venit et abstinuit.
L’artiste tirait du bloc l'effigie de Brutus , le forfait lui revint en pensée, il s'abstint.
A ce lieu commun un Anglais , et il était lord, Sandwich, a vigoureusement riposté :
Bmtum effecisset sculptor, sed mente recursat Tanta viri virtus ; sistit et abstinuit .
L’artiste allait achever Brutus; tout ce qu’avait été le héros lui revint en pensée , il s'arrê^ ta et s’abstint.
Au-dessus du Brutus se voit une tête de faune, dont l’histoire bien connue a été rajeunie d’une manière charmante par lady Morgan.
« Dans l’année 1490, de précieux antiques étaient rassemblés dans les cours et les jardins de la Casa Medici ; c’était une sorte d’atelier public où les artistes florentins avaient permission de venir étudier et travailler. Un jeune homme , il comptait seize ans , et avait contracté un engagement de trois ans , moyennant vingt-quatre florins, pour travailler dans la boutique du peintre Ghirlandaïo, vint comme les autres contempler ces prodiges de l’antiquité. Dès ce moment adieu la boutique et les florins du patron. Un des sculpteurs, frappé de l’assiduité de ce jeune homme qui paraissait intelligent, lui
fournit des matériaux pour s’essayer.
Il commença à copier la tête mutilée d’un faune, réparantce qui manquaitau modèle, et produisit un chef-d’œuvre.
Il était encore occupé à la terminer lorsqu’un promeneur s’arrêta à considérer le travail de l’artiste , et fut étonné de la perfection du premier, d’après la jeunesse du second. 11 s’empressa de deman ’er le jeune garçon à son père, et lui donna une place à sa table et un appartement dans sa maison. Le promeneur était Laurent le Magnifique , le jeune homme était Michel- Ange, et la tête du faune est un des trésors du musée de Florence. »
Ajoutez que la bouche du faune copié, quoique vieux , avait une mâchoire bien garnie ( le modèle était mutilé dans cette partie, et il avait fallu imaginer la bouche). Laurent fit en riant la remarque qu’aux vieillards il manque toujours quelque dent. La prodigieuse intelligence du jeune artiste eut bientôt fait son profit de ceLte critique; ce fut l’affaire de quelques coups de ciseau.
Le classement des inscriptions dans cette salle est ingénieux. La première classe est destinée aux dieux et à leurs ministres; la deuxième aux Césars; la troisième et la quatrième aux consuls et aux magistrats de Rome ; la cinquième aux spectacles; la sixième aux guerriers; la septième aux dénominations par lesquellesles anciens Romains désignaien t leurs morts ; la huitième aux mariages ; la neuvième aux affranchis; la dixième aux tombeaux des chrétiens ; la onzième aux épigraphes ou noms des trépassés; la douzième aux mélanges; après cette classe on voit deux classes d’inscriptions sans numéro : une grecque et l’autre latine de différens argumens.
Dans la salle des bronzes antiques et
dn moyen-âge, j'ai rencontré, comme je m’y attendais, fort bonne compagnie de dieux et de déesses; de quoi assortir plusieurs douzaines d Olympes au grand complet avec des mobiliers complets à l’antique. Cette collection passe pour la plus belle après celle de Naples.
Derrière le vitrage d’une armoire dort une aigle romaine, l’aigle qui servit de ralliement à la vingt-quatrième légi on.
Là se rencontre aussi un manuscrit en cire, presque eüacé, mentionnant la dépense journalière que Philippe le Bel , roi de France , fit dans un voyage exécuté dans son royaume en i3oi.
La même armoire r en ferai e plusieurs sceaux à cacheter avec les lettres en relief. 11 est extraordinaire qu’étant arrivé si près de la découverte de 1 imprimerie, on en soit resté là pendant tant de siècles (i).
Dans les dix gravures en argent, qu’on connaît sous le nom deNielli , et dont la meilleure , le couronnement de la y ierge , est l’ouvrage de 3 faso Fin iguerra , vous reconnaîtrez avec intérêt l’oriaine de la gravure en creux sur
métal , imaginée en izjha. Dans la salle des bronzes modernes on remarque surtout le Mercure si gracieux, si léger, de Jean de Bologne, et un buste de Crime Ier. , ouvrage de Celîini. On ne saurait rien voir de plus animé et d une exécution plus parfaite.
11 est naturel en pleine Étrurie de rencontrer le musée étrusque le plus complet de l’Europe. Néanmoins ce n est que vers le milieu du dernier siècle que l’on s’est occupé sérieusement de l’étude de ces monumens nationaux , et c est alors que des disputes
(i) On trouve peu de sceaux de ce genre dans les cabinets. M. Audot en possède un en bronze provenant de Pompéï.
très-vives, sur l’alphabet étrusque, ont agité les diverses académies italiennes et étrangères. Les systèmes n’ont pas manqué sur l’origine de ces ouvrages d’art. Partie de cette collection est placée dans une petite loge posée sur la fameuse loge que nous avons décrite sur la place du Grand-Duc.
Pour fournir de 1 occupation aux érudits , à qui le musée étrusque n’offrirait pas une pâture assez indéchiffrable, on y a accolé depuis 1826 une collection assez belle de monumens égyptiens. Elle a été recueillie par M. Nizzoli ^ chancelier autrichien à Alexandrie.
Les médailles, au nombre d’environ cjuinze mille, occupent un cabinet séparé; les antiquaires s’accordent pour vanter leur excellente classification.
La collection de camées, tant anciens que modernes, est la plus riche que I on connaisse , et s’élève à plus de quatre mille pièces.
« Le cabinet de pierres précieuses, vrai boudoir d’un Crésus ou d’une reine de Sceba , comme dit lady Morgan , est une chose unique dans son genre, et particulière au siècle, au pays, à la famille dont il renferme l’hisloire. Cette chambre, ou plutôt ce vaste écrin , est digne par sa beauté et sa magnificence des splendides dépôts qui y sont contenus. Quatre colonnes d’un pur albâtre oriental, et quatre du plus précieux vert antique, supportent le plafond resplendissant; six armoires d’un travail exquis renferment les brillans produits des mines de 1 Inde, sculptés dans toutes les formes possibles. Pour ces ouvrages , Celîini était forcé d’abandonner son Persée, Bandinello son Hercule, et Valerio Vicenzio dépensait des facultés qui auraient produit peut-être un Laocoon ou une Niobé.
» Ce cabinet est un monument d’une époque malheureuse de l’histoire des arts. Il marque cel instant où le goût public décline avec l’esprit public , où le caprice de seigneurs puissans, secondé par une richesse démesurée , donne au talent une direction fantasque, et l’éloignant de plus nobles desseins, substituela protection privée à l’encouragement national.
« Les six armoires sont ornées de huit colonnes d’agathe et de huit en cristal, dont les bases etles chapiteaux:sont parsemés de topazes et de turquoises. Elles contiennent des vases de rubis, des urnes fai tes d’une seule et parfaite chrysolithe , des coupes d’émeraude et des jattes d’onyx , des empereurs romains et des dames romaines , dont le front d’améthyste répand le véritable lumen purpureum de l’amour et de la beauté.
Maisdes objets les plus curieux sont saint Pierre et saint Paul en jaspe , un chevalier combattant couvert d’une cotte de maille en diamans, un chien de perles avec une queue d’or et des pâtes de rubis, le duc Côme II en or émaillé, priant devant un autel de pierres précieuses, et une châsse de cristal représentant la Passion. »
J’allais oublier de mentionner, dans une salle consacrée aux tableaux de maîtres italiens, d’admirables tables en pierres fines et gemmes de manufacture de Florence , qu’on appelle opéra di commesso , ouvrage en marqueterie.
Celle octogone , placée au milieu , a demandépendant vingt-cinq ans le travail de vingt-deux ouvriers. C’est le plus riche de tous les ouvrages de ce genre. Il y a des topazes, des onyx, des agathes , des lapislazuli, etc. On prétend qu’elle a coûté 4o,ooo sequins,plus de 4oo,ooo francs.
Roland de la Platière parle ainsi de cette industrie aujourd’hui tombée ,
mais qui était encore de mode lors de son voyage :
« Une industrie particulière à Florence est le travail et l’incrustation des pierres dures en fait de tables , tableaux , etc. Tout se polit à l’émeri et se scie avec la même matière à l’aide d’un archet très-délié. On emploie pour ces pièces de rapport ou de placage toutes sortes de pierres dures , de porphyres , de granit , beaucoup d’agathes très-variées; des marbres anciens et communs de toute espèce et de toute couleur, delà nacre et jusqu’à de l’ardoise, quand sa nuance convient. On exécute des ouvrages d’un long travail, d’une extrême patience et d’un grand prix ; avec tout cela c’est plutôt une affaire de manœuvre que d’artiste.
» Allons, m’écriai-je le jour où je dis mon dernier adieu aux UJJîzii, les Florentins ont raison d’être fiers de leur galerie ; elle est encore sans rivale dans l'univers. C’est un noble monument de leur ancienne suprématie intellectuelle sur toutes les nations de l’Europe. »
Je me rappelle aussi ce que Byron, qui n’était pas d’un naturel porté à l’éloge, en a dit dans ses mémoires :
« J’ai visité les deux galeries. La Vénus éveille plutôt l’admiration que l’amour ; mais il y a des sculptures et des peintures qui , pour la première fois, m’ont donné une idée de ce queles gens en tendent par leurs extases et leur jargon, et de ce que M. Braham appelle enthousiasm , enthousiasnie , sur ces deux arts les plus artificiels de tous. »
Plus heureux que Byron , il semble avoir connu plus habituellement l’enthousiasme , M. de Stendhal, et sa plume a su l’analyser d’une manière vraiment spirituelle, h « Absorbé dans la contemplation de la beauté sublime, je le voyais deprès, je le touchais pour ainsi dire. J’étais
arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux-arts etles sentimens passionnés. Ensortantj’avaisunbattement de cœur , ce qu on appelle des nerfs à Berlin; la vie était épuisée chez moi , je marchais avec la crainte de tomber.
» Le surlendemain, lesouvenirde ce que j'avais senti m’a donné une idée impertinente ; il vaut mieux pour le bonheur, me disais-je, avoir le cœur ainsi fait que le cordon bleu. »
Jeneferai àlagalerie qu’un reproche, et c’est celui que Byron a signalé dans cet autre passage de ses mémoires:
« Il y a là un trop grand nombre de visiteurs pour laisser la possibilité à aucun d’eux de sentir ce qu'ils voient. Comme nous étions entassésau nombre de trente ou quarante dans le cabinet des pierres précieuses et autres babioles au coin d’une des galeries, je dis à Rogers qu’autant vaudrait être au corpsde-£rarde, et le laissant faire des salutations à quelques-unes de ses connaissances, jem’esquivai. J’eus alorsquatre minutes de sensations à donner aux ouvrages qui m’entouraient. Je ne prétends nullement assimiler à cela ce qu’aurait pu être une visite d’observation faite en tête-à-tête avec Rogers, qui a un goût exquis et un sentiment profond des arts ( en vérité beaucoup plus des deux que je n’en possède, car du goût je n’en ai pas l’ombre ). Je ne parle que de la foule de coudo}rans admirateurs et de voyageurs bavards qui nous étouffaient. »
Honneur au palais Riccardi , qui fut d’abord la casa Medici , élevée par Cosme lancien,en i43o,et qui servit de refuse aux savans srecs chassés de Con-
L/ tJ
stantinople : il fut le berceau de la renaissance des lettres en Europe! Vendu en 1659 à la famille Riccardi, le gouvernement vient de le racheter en 1 8 1 4>
A défaut de savans grecs, onyaremisé les commis de l’administration du cadastre.
La bibliothèque qu’il renferme est devenue publique et contient plus de 3,ooo manuscrits. Le plus précieux est un manuscrit del ’ Histoire naturelle de Pline du IXe. ou tout au moins du Xe. siècle, et le plus ancien qui existe. Il n'a point été collationné, assure M. Valéry. On serait tenté de demander si les places de bibliothécaire sont des canonicats.
Qui n’a entendu parler de la célèbre académie de la Crusca, dont le peu révérentieux Desbrosses a dit :
« Il faut voir une espèce de ménage- » rie, c’est la salle de l’académie de la » Crusca,où.\e siège de toutes les chai- » ses sur lesquelles on se met est une » botte et le dos une pelle à four. Le di- » recteur est élevé sur un trône de meu- » blés; la table est un pétrissoir; les » garde-robes sont des sacs; on tire les » papiers d’une trémie ;celui quilitala » moitié du corps passée dans un blu- » teau, et cent autres folichonneries re- » lalivesaunomde la Crusca,qui signi- » fie son de farine-, carie but de l’insti- » lution est de bluter et ressasser la » langue italienne, pour en tirer ce qu’il » y a de plus fine lleur de langage , re- » jetant cequ’il y a demoins pur. Cette » allusion ne doit être imputée, ainsi » que les noms bizarres que se sont » donnés la plupart des académies d’I-
talie, qu’aumauvaisgoûtqui était en » vogue lorsqu’elles ont commencé.»
Ces meubles, qui ont en effet existé, ont péri pendant le sommeil auquel l’académie a été condamnée à certaines époques des temps révolutionnaires, et très-peu de personnes en ont gardé souvenir. L’académie tient aujourd hui ses séances au palais Riccardi, avec une gravité somnolente qui ferait envie à
la moins joviale des cinq classes de notre Institut.
L’académie delà Grusca a du moins sur notre académie des lettres un avantage , c’est d’avoir terminé son dictionnaire, que toutefois le célèbre Monti (avec un peu d’exagération , il est vrai,) qualifie de : vilissimo , schifosis&imo , barbarissimo aniasso di lingua , l’amas de mots le plus ignoble , le plus sale et le plus barbare. Pauvres académies !
leur destin en tout pays est d’être immolées aux quolibets : il faut bien que la canaille intellectuelle se venge de l’aristocratie des beaux esprits.
Voulez-vous voir un autre palais plus cher encore à ceux qui aiment des souvenirs de gloire? Faites -vous conduire dans la via Scala au palais Jiuccellai.
• Le nom de cette famille vient, diton, de la teinture appelée oricello , tournesol , introduite à Florence par Bernard Jiuccellai à son retour du Levant, d’où il rapporta d’immenses richesses. Quelques-uns prétendent qu’il apprit dans ces contrées le secret de cette teinture; d’autres soutiennent qu il fut le premier à découvrir dans le tournesol la propriété de changer son vert en violet au moyen de l’urine. Ce qu i! y a de certain , c’est que les Florentins ont été les^ premiers à en faire usage. Bernard possédait des jardins connus sous le nom A’orti oi'icellaii,et dont la beauté était célèbre dans toute l’Italie. Léon Albert! , le restaurateur de la bonne architecture en Europe, les embellit de bosquets plantés avec goût, et y ménagea des promenades couvertes d’ombrages épais , a la manière des Grecs.
C’est là que Bernard recueillit une foule de fragmens précieux de l'antiquité , et que , par un noble emploi de ses richesses, il aimait à recevoir la
foule des étrangers curieux de venir admirer sa demeure ; c’est là qu’il rétabîit 1 académie platonique à laquelle la mort de Laurent le Magnifique, son ami, avait porté un coup funeste, il mourut, mais ses fils conservèrent les mêmes goûts et se plurent à réunir sous les ombrages qu’il avait plantés, les sàvans, les artistes et les citoyens les plus éclairés. Machiavel, surtout, se lia d’amitié avec le jeune Côme Rucceîlai , qui était pour ainsi dire devenu son patron. Il est impossible de lire sans émotion l’éloge plein de sensibilité qu il a fait de ses vertus et de son caractère au commencement de son Art de la guerre. Ce jeune citoyen, que sa patrie devait trop tôt perdre, était resté infirme des suites d’une maladie d’enfance ; il ne pouvait marcher, et c’était dans une brouette ou dans une litière qu’il se faisait porter au milieu de ses magnifiques jardins, poury jouir de la fraîcheur et de l’entretien de ses amis.
On distinguait parmi eux Laurent Strozzi , Zanobio Buondelmonte , Baptiste délia P alla, Louis Alamanni .
Machiavel, plus âgé qu’eux, éclairé par une longue connaissance des hommes qu’avaient encore fortifiée ses profondes études, leur prodiguait dans des entretiens pleins d’intérêt etdegravité les trésors de son esprit.
Ce fut en sortant de ces jardins que deux jeunes patriotes laissèrent tomber une liste de conspirateurs contre les Médicis , étourderie qui les conduisit à l’échafaud, et Machiavel à la torture. Ce dernier était-il du complot?
c’est ce qu’on n’a jamais pu savoir :
aucun tourment ne put triompher de sa force de caractère, en lui arrachant un aveu ou une adhésion à l’acte d’accusation.
La dimension de ces jardins est, je
crois, encore la même que clans le principe , mais rien ne reste de leur ancienne disposition, excepté la grotte où les conspirateurs s'assemblèrent ; les fresques en sont très -peu effacées. Quant aux bosquets entremêlés d’inscriptions et de monumens du temps, ils sont remplacés aujourd’hui par des églises gothiques, des temples grecs, des aquéducs, des grottes de sibylles, toutes babioles en miniature , avec des taupinières pour montagnes et des rivières à robinet : le tout est terminé par un soleil couchant peint sur les murs. Les possesseurs actuels appellent celaun jardin anglais. Il estresté, comme on voit, quelques Welcbes en Italie.
Ce palais Ruccellai porte aujourd’hui le nom de palais Strozzi Ridolfi , une branche de cette fameuse famille des Strozzi, long-temps rivale de celle des Médicis. A cette époque, où les richesses et la haute considération dont jouissaient les Strozzi engagèrent le peuple à donner au plus illustre le titre de messire , ce citoyen répondit:
Mon nom est Philippo Strozzi ; je suis un marchand florentin et rien de plus ; celui qui nie donne un titre m insulte.
Un monument sublime est le testament du vieillard héroïque, dernier soutien de la liberté florentine, testament tracé dans sa prison , au moment de se frapper d’une épée qu’il y avait découverte.
« si Dieu , libérateur. — Pour échapper au pouvoir de mes cruels ennemis et a leur torture injuste et horrible qui réussirait peut-être à arracher de moi quelques paroles préjudiciables à mon honneur , à ma famille et à mes amis innoccns , moi , Philippje Strozzi, j ai résolu , de la façon qu il se pourra , quelque mal quil doive s’ensuivre , eu égard a mon âme , de terminer ma vie
de ma propre main. Je recommande mon âme à Dieu , à sa miséricorde infinie , le suppliant en toute humilité de ne pas lui refuser au moins , à défaut, d’autre bien , d’aller au lieu où est Caton cl U tique et les autres hommes vertueux qui ont fini cle même. »
Ame généreuse et trempée à l’antique, j’ignore quelle place te fut accordée là-haut, mais ici-bas, dans le cœur de tout homme de bien, ta mémoire est au niveau de celle du dernier des vieux Romains.
C est en 1 honneur delà victoire remportée en i537, à Montemurlo, sur ce Strozzi et les patriotes émigrés qui revenaient en armes, que Côme L'r. fit élever un monument sur la place de la Trinité, au lieu même où il avait reçu la nouvelle (pl. 16). Le pape Pie IV lui ht lout exprès l’envoi d’une magnifique colonne de granit oriental qu’il prit dans les ruines des thermes d’Antoine. Côme la fit surmonter de sa statue actuelle de porphyre , représentant la justice; le choix était heureux. La statue, une fois posée, paraissant trop grêle à l’œil , on a imaginé de l’affubler d’un ridicule manteau de métal.
Heureusement pour Florence elle a mieux que cette statue pour l’ornement de ses rues, ne fût-ce (sans rappeler les merveilles dont nous avons déjà parlé) que le superbe groupe à' Hercule tuant le centaure JY es s us , œuvre de Jean de Bologne , placé sur une fontaine qui lui sert de base à la descente du Port-Vieux, au milieu d’un étroit carrefour.
Secouons maintenant la poussière du moyen-âge et allons récréer vos yeux, que léclat du marbre et de la dorure a peut-être fatigués, parles rians aspects de la promenade des Cascine , laiteries qui appartiennent au grandduc.
Figurez-vous une île bordée d’un
côté par le Mugnone et de l'autre par l’Arno, dans lequel ce torrent se jette. L’ensemble a la forme d’un clavecin dont la petite extrémité est du côté de la ville. Lorsqu’on y arrive on trouve des allées divergentes qui dessinent le tour de Vile. Vers le milieu de ce vaste terrain, tout planté d’arbres fortbeaux, est une prairie au milieu de laquelle est parqué un troupeau de vaches. Sur le côté est le Palazzo tlelle Caserne , palais des laiteries, lieu destiné à recevoir le souverain, lorsqu’il veut se reposer et se rafraîchir. Au delà de la prairie est un bois percé d’allées en étoile, au milieuduquel sont des laiteries. Parfois la futaie devient plus rare et on trouve des prés délicieux. Cette promenade est ravissante. On conçoit que les Florentins en tirent vanité et en fassent aussi constamment usage.
Chaque soir, vers les six ou sept heures, les voitures se dirigent de ce côté, etle grand-duc ne manque guères d’y venir.
Le premier de nos poëtes lyriques présens et passés , M. de Lamartine, après avoir, pendant son séjour à l’ambassade de Florence , abandonné aux babioles diplomatiques des instansque la poésie a dû vivement regretter , ne manquait pas un seul jour de se rendre aux Cascine. Il choisissait le milieu de la journée , l’heure de la solitude. Sans êtrenullement connu de lui, quedefois j’ai pris plaisir à me trouver à sa rencontre ! Il était pour moi Pétrarque promenant ses rêveries amoureuses sous l’ombrage, et mon orgueil national était flatté ! cette fois le Pétrarque était Français.
Les Cascine ont cet avantage qu’on peut y trouver à volonté ce qu’une grande ville ollre de plus attrayant, ou la solitude et les plaisirs champêtres.
Après avoir circulé entre les voitures
qui stationnent devant le palais des Cascine, après avoir remarqué l’élégante parure des dames de Florence, on peut en philosophe se retirer à travers la prairie, parcourir les bois et rentrer dans la ville en suivant la route qui longe l’Arno. Ce fleuve est un peu sec dans la belle saison, cependant ses bords sont fort agréables. Les Cascine qui le bordent de l’autre côté sont fort gracieuses, etle couvent et l’église de San-Miniato qui les couronne sont un point de vue charmant , surtout à la chute du jour.
Le théâtre de la Pergola , ce qui veut dire de la T reille, du nom de la rue où il est situé, estle premier de Florence. 11 passerait pour prodigieux à Paris, il n’a rien d’extraordinaire pour le pays.
Il est administré par trente nobles qui ensont propriétaires , c’est-à-dire qui le soutiennent par une redevance trèsforte chaque saison. On les appelle les immobiles , et le théâtre a pour deviseun moulin à vent avec ces mots : Il est fixe, en son mouvement.
Le soir même de mon arrivée , du fond d’une loge ou petit salon où j’étais en visite selon l’usage , je découvris à travers les demi-ténèbres de la salle deux belles compatriotes que j’avais l’honneur de connaître. Franchissant escaliers et corridors , j’arrive à la porte de leur loge. Un grave abbé en sortait , donnant la main à une sorte d’Oriental aux moustaches attachées par un fil :
c’était l’abbé N qui , entre les deux
actes de l’opéra et pendant que le ballet s’accomplissait , venait de présenter madame Pizzaroni en costume d’Arsace aux aimables Françaises que je cherchais. Per Baccho ! m’écriai-je, cette fois il n’y a pas à s’y tromper ; je suis bien en Italie.
Il m’eût été aussi impossible de ne m’y’pas croire le jour où j’assistaiàune
FLORENCE. o3
course de chevaux libres, divertissement favori de toutes les villes italiennes. Le borgo di ogm Santi , le faubourg de tous les Saints, et 1 ePrato étaient couverts de monde entassé sur des balcons de bois. C’était vers les sept heures du soir en j uin, et la grande chaleur était tombée.
Un bruit sourd , qui s’éleva du fond de l’arène, annonça que les chevaux allaient, en remontant vers le point de départ, être exposés d abord à la curiosité des assistans. On fît en effet passer sous les yeux de la foule assemblée trois de ces animaux chargés de quelques ornemens de plumes, etnumérotés i , 2 et 3. Ils allaient à pas lents , à cause de l’empressement que l’on mettait à les voir et à les approcher; chacun voulant communiquera son voisin ses conjectures sur le vainqueur. A Londres ce moment donnerait lieu à 1 ouverture de bien des paris; l’Italien est moins cupide; dans ses jeux il songe au plaisir, non au lucre. Enfin les chevaux vont être lâchés. Près d’eux la voie est libre; mais à mesure qu’on en est plus loin , la foule des curieux se presse et forme un angle rentrant, dont le sommet est prêt à s’ouvrir pour laisser passer les coureurs. Derrière la foule se referme à l’instant; c’est un cercle flottant qui court aussi rapidement que les jouteurs. La course terminée, je fus curieux de voir quelle pompe attendait le vainqueur. Il marchait tenu par son maître, entouré d’artisans à figures noires , et précédé par une troupe d’enfans presque nus qui portaient un grand drapeau jaune.
Je sais combien il est difficile déjuger sainement des mœurs d’un peuple, et cependant je crois pouvoir me ranger en conscience de l’avis de M. Stendhal, qui a plus que moi vécu à Florence, et qui, sur les mœurs italiennes, a donné
en plusieurs endroits de ses ouvrages des observations si fines et si piquantes.
« En arrivant de Bologne, ce pays des passions , comment n’être pas frappé, dit-il en un endroit , de quelque chose d’étroit et de sec dans toutes ces têtes florentines?
» L’instinct musical me fit voir, dès lepremier jourde mon arrivée, quelque chose àinexaltable dans toutes ces figures ; etje ne fus nullement scandalisé le soir de leur manière sage et décente d’écouter le Barbier de Séville.
» Souvent assis au-dehors de la ville, j’ai remarqué de fort beaux yeux chez les femmes de la campagne ; mais il n’y a rien dans ces figures de la douce volupté ni de l’air susceptible depassion des femmes de la Lombardie. Ce que vous ne trouverez jamais en Toscane , c’est l’air exaltable , mais en revanche de l’esprit, de la fierté, de la raison et quelque chose de finementprovoquant.
» Le Flo?entin est le plus poli des hommes, le plus soigneux, le plus fidèle à ses petits calculs de convenance et d’économie. Dans larue il a l’air d’un commis à i,8oo francs d’appointement, qui , après avoir bien brossé son habit et ciré lui-même ses bottes , court à son bureau pour s’y trouver à l’heure pré* cise. Il n'a pas oublié son parapluie ; car le temps n’est pas sur, et rien ne gâte un chapeau comme une averse.
A fin que l’Italie offrît tous les contrastes, le ciel a voulu qu’elle eût un pays absolument sans passion, c’est Florence.»
Toutefois il s’empresse de rendre hommage aux agrémens, à l’esprit de conversation, au ton de politesse aisée, au bon goût qu’il a rencontrés dans les salons de la bonne compagnie.
Il va même plus loin, il consacre au peuple cet éloge qui, au peu que j’ai pu voir, m’a semblé vraiment mérité:
« Les paysans de la Toscane forment ,
je le crois sans peine, la population la plus singulière et la plus spirituelle de toute rilalie. Ce sont peut-être dans leur condition les gens les plus civilisés du monde.
» Si l’on veut consulter léchelle morale, on les trouvera fort au-dessus des bourgeois de quatre mille livres de rente, et à tête étroite, qui garnissent les salons des sous -préfectures de France. »
« Je fus ici frappé de trois choses, a dit Montaigne , lors de sa promenade en Toscane : i°. de voir tout le peuple occupé, même le dimanche, les uns à battre le blé ou à le ranger, les autres à coudre, à filer, etc. 20. de voir ces paysans un luth à la main , et de leur côté les bergères ayant l’Arioste dans la bouche , mais c’est ce qu’on voit dans toute l’Italie, 3°. de leur voir laisser le grain coupé dans les champs pendant dix et quinze jours au plus, sans crainte des voisins. »
- En six lignes quel éloge d’une nation !
j Si vous avez comme moi le malheur delre myope, vous remercierez Flo-
rence d’avoir fabriqué les première lunettes.
L’invention des lunettes , due à Armato degli Armati , devait naître dans cette ville , dit M. Valéry ( quoique d’autres l’attribuent à un Pisan) :1a vue basse des Florentins est depuis long- temps passée en proverbe. Un Siennois faisant observer à Laurent de Médicis , qui avait la vue basse, que l’air de Florence devait nuire aux yeux; et celui de Sienne au cerveau , répondit Laurent. Lors de l’élection de Léon X , dont les yeux étaient aussi très-mauvais, les mauvais plaisans de Home donnèrent l’anagramme suivant des lettres qui indiquent la date en chifi’re romain sur le fronton de Saint- Pierre. MCGGCXL Multi Cœci Cardinales Creaverunt Cæcum Decimum Leonem. Plusieurs aveugles cardinaux ont créé Léon aveugle dix. Ménage attribuait cette vue basse au climat trop vif, surtout pendant l’hiver; d’autres en voient la cause dans le reflet du soleil sur les larges dalles de pierre dont la ville est pavée.
FIESOLŒg ÏÛMÏIM, SIEME, AKE3S©,
1P]Ï !§> T © MIE f) ETC.
; Fiesolc fut le berceau de Florence, comme le rappelle le Dante dans le chant io'. de son Enfer (pl. 18), où il qualifie le peuple de Florence « peuple ingrat et méchant , qui , descendu jadis de Fiesole , tient encore de la montagne et du roc. » Aujourd’hui elle a encore d’intéressant ses ruines, ses souvenirs, sa vue et les sculptures de sa cathédrale , ouvrages de Mino , et placées au rang des chefs-d’œuvre de la renaissance.
Fiesole date de la plus haute antiquité, et était l’une des douze cités étrusques, célébrée par presque tous les anciens historiens , qui y placent le berceau de l’art de la divination, et la plus ancienne école des augures. Chaque année on envoyait de Rome dix jeunes gens pris dans les familles nobles, pour y être instruits dans la langue étrusque et y apprendre à lire dans l’avenir. Cet usage remontait au temps de Nurna , et dans les occasions les plus critiques c’étaient les augures de Fiesole que l’on consultait de préférence.
En lan 4°5, lorsque Radagaise, roi des Goths, se jeta sur 1 Italie avec une armée innombrable de barbares, Fiesole seule devint une barrière contre laquelle échouèrent leurs efforts.
Florence, dans le principe, estunedes colonies romaines fondées par les soldats qui avaient servi sous Sylla, sans doute pour surveiller la cité étrusque, se réunit aux Fiesolans sous les ordres de Slilicon, général de l’empereur Honorius, et défit Radagaise.
Plus tard elle fut moins heureuse; tombée au pouvoir des Goths , et reprise par les Romains, puis saccagée plusieurs fois dans les différentes autres invasions de barbares, elle ne dut pourtant sa ruine complète qu’à la jalousie de ses voisins les Florentins.
Ils voyaient en effet de mauvais œil les actions glorieuses des Fiesolans , et les hautes tours de cette ville leur portaient ombrage; ils ne rougirent pas, pour assouvir leur haine , de recourir à la trahison. Voici ce que raconte Valespini :
« Voyant donc que Fiesole était trop bien fortifiée par l’art et parla nature pour être aisément réduite, les Florentins conclurent une trêve avec les habitans, cessèrent de guerroyer, les accoutumant par-là à se tenir peu sur leurs gardes et à recevoir et à rendre des visi tes d’une ville à l’autre en toute confiance. Peu à peu ils profitèrent de la sécurité de leurs voisins pour mettre sur pied un grand nombre de troupes qui ne se réunissaient qu’en cachette ; et lorsque tous leurs préparatifs furent terminés, sous prétexte de venir assister à la fête de saint Romuald , ils entrèrent dès le matin, et par difiérens côtés, dans Fiesole, le 6 juin de l’an ioio (ou, selon d’autres historiens, en iia5). Quand ils se virent en force, et à un signal convenu qui devait être aperçu de loin, l’armée des Florentins, qui se tenait prête , escalada la montagne , s’empara des portes de la ville et se répandit dans toutes les rues, sans pourtant faire mal à ceux qui se soumettaient.
Les Fiesolans, surpris de toutes parts, jugeant que la résistance serait vaine, abandonnèrent leurs maisons, s’enfuirent dans les campagnes ou s’enfermèrent dans la citadelle : le reste se soumit aux vainqueurs, qui saccagèrent et démolirent les maisons et les monumens , sauf l’église épiscopale et la forteresse qui tenait encore.
» On laissa aux malheureux babitans la faculté de s’établir à Florence ou en tout autre lieu qu’il leur plairait de choisir pour retraite.
» Cependant la citadelle était trèsforte, et plusieurs nobles Fiesolans s’y étant enfermés avec les meilleures troupes, résistèrent (chose difficile à croire ) pendant cent quinze années à tous les efforts de leurs ennemis. »
Ces familles redoutables et respectées même après leur défaite, devinrent la souche de familles célèbres dans l’histoire florentine. Il suffit de nommer les Pazzi , les Strozzi, les Guadagni, pour concevoir une haute opinion du caractère des anciens Fiesolans.
Ce mauvais procédé, entre voisins, comme M. Simond qualifie cet acte, eut entre autres résultats celui de fournir aux Florentins des matériaux pour embellir leur ville. Ils en tirèrent des statues et des marbres travaillés pour orner leurs églises et leurs palais: Rome avait ainsi traité Corinthe et bien d’autres cités. Cependant partout où l’on fouille dans l’antique Fiesoîe , à travers les huit ou dix pieds de terre qui se sont accumulés on ne sait comment sur elle, on trouve encore des débris précieux. Il y a peu d’années encore on découvrit la base d’un vaste amphithéâtre, et depuis lors les restes d’un temple dont on a fait ensuite une église.
La vue de Fiesolc s’étend sur la plus
grande partie du célèbre val d’Arno. Il est tout gris d’oliviers, et les montagnes de l’autre côté de la vallée sont également grises, mais c’est de stérilité. Cependant, sans roches sourcilleuses, sans beaux-arts, sans eaux (car l’Arno de cette hauteur ne semble qu’un petit ruisseau', il est encore admirable, parce qu’il est vas te et vague, dit M. Simond, et surtout, ajouterai -je , parce qu’il repose sous le magnifique ciel vraiment d’azur de l’Italie.
Les Cicerone du lieu semblent îort au fait des ruses du clergé païen; ils montrent parmi les ruines d’un temple la cachette d’où le prêtre, qui faisait le dieu, avait coutume de rendre ses oracles , et le conduit par lequel passait sa voix. Tous ont des médailles et des pièces de monnaie antique à vendre, y
Redescendu dans la vallée, voulezvous vous former une idée du délicieux paysage des environs, lisez le passage suivant de Castellan: Parti de Ficsole, il s’est égaré en chassant au pied de l’Apennin ; il arrive dans un verger isolé où un paysan et sa jeune fillelui donnent des cerises et de la galette (collation qui à elle seule m’induirait , moi , à refaire le voyage).
Le paysan lui indique ainsi le chemin de Pratolino , où il l’engage à visiter les jardins du grand-duc. Vous supposerez que Castellan a ajouté quelque pompe au texte de son Cicerone , mais enfin le fond subsiste.
« Voyez -vous cette montagne ombragée de hauts châtaigniers, et au milieu de la verdure briller les vitraux de cette vieille villa? Dirigez-vous de ce côté; vous laisserez le bâtiment sur votre gauche ; un sentier est auprès.
Un ruisseau sourdit de dessous la pelouse : vous suivrez sa pente sinueuse, il vous servira de guide au travers de l’obscure feaillée ; arrivé dans la prai-
FIESOLE, VOLTERRA, SIENNE, etc.
rie , il ralentit son cours et se dirige vers Pralolino. Bon voyage, et Dieu vous carde. »
Les jardins de Pratolino ont eu une telle réputation en Italie, et l’homme qui les avait créés en 1 569 , Bernardo , surnommé Buontalenti , est si célèbre comme peintre, sculpteur, architecte, ingénieur et mathématicien , que le lecteur me saura gré de faire causer ici Castellan à ce sujet.
« Les premières années de Bernardo furent marquées par un événement malheureux qui devint néanmoins le principe de sa fortune, en le mettant à portée de développer son génie.
» Il était encore enfant lors de la fondation de 1 54y ; le quartier de Florence qu’il habitait fut détruit par les eaux, et la maison de son père devint le tombeau de sa famille. Le jeune Bernardo, préservé par une pièce de charpente, fut enseveli sous un monceau de débris, sans être accablé; et pour que rien ne manquât à cette faveur singulière de la Providence, les murailles, qui s’étaient entr’ouvertes , permirent à l’enfant de faire entendre ses plaintes au dehors et de recevoir les alimens qu’on s’empressait de lui jeter. Un serviteur deCômede Médicis, qui se trouvait au nombre des curieux attirés par cet événement extraordinaire , courut en faire part à son maître. Le prince donna des ordres pour qu’on retirât le petit malheureux du milieu des ruines , et qu’on en eût le plus grand soin. Il se chargea ensuite de l’éducation du jeune orphelin , qui bientôt montra de grandes dispositions , surtout pour le dessin , qu’il apprit à 1 école des Salviati , des Bronzino et des Yasari ; mais son goût le portant plus particulièrement vers l’architecture et la sculpture, il y fit de très-grands progrès sous Mich^-Ange.
» il n'avait que quinze ans lorsque le
grand-duc Côme le mit auprès de son fils, le prince François, pour lui donner les premiers élémens du dessin. A cet âge il exécuta un crucifix en bois, de grandeur naturelle, qui fut admiré des connaisseurs et placé dans une église deFlorence. Il étudiaitaussi avec beaucoup d’ardeur les mathématiques; il dressa un petit théâtre mécanique pour l’amusement de son jeune élève, et inventa plusieurs machines ingénieuses qu’il eut plus tard l’occasion d’exécuter sur une plus vaste scène.
» Le prince avait un laboratoire où il se livrait à des recherches chimiques.
Bernardo le dirigea dans la plupart de ses expériences , particulièrement dans la fabrication des cristaux et d’une porcelaine en tout semblable à celle de l’Orient. Us introduisirent aussi à Florence l’art d’incruster les pierres dures et de former par leur rapprochement des dessins imitant la mosaïque. Le prince aimait aussi à monter des pierres précieuses; il trouva même le moyen d’en fabriquer de fausses dont l’éclat trompait un moment les connaisseurs.
» Le qénie de Bernardo brillait surtout dans les jeux, dans les fêtes publiques , dans les feux d’artifice et dans les représentations théâtrales. C’est alors qu’il déployait les ressources de la mécanique en les cachant sous l’appareil de la sculpture et de la peinture, de manière à réaliser les prestiges de la féerie. Les fêtes qu il imagina dans plusieurs circonstances servirent par la suite de modèle à celles de la cour de Louis XIV, et plus tard aux illusions de l’opéra, soit italien, soit français.
» Nommé surintendant des bâtimens civils etmilitaires, Buontalenti déploya les talens d’un excellent ingénieur. Il fut chargé de fortifier plusieurs villes d’Italie, Il jeta en fonte des canons dont
l’un était si énorme et portait si loin, qu’on l’appela scaccia diavoli , chassediables. Les boulets avec lesquels on le chargeait étaient creux et faisaient l’effet des bombes dont ils donnèrentl’idée.
Il inventa en même temps les grenades.
Enfin cet homme universel construisit une quantité depalais et d’édifices dont l’énumération serait trop longue , en cela très-utile à son souverain qui avait un goût particulier pour bâtir. »
Ce que les curieux venaient surtout visitera Pratolino, c’étaient des grottes artificielles, mesquine et détestable parodie des merveilles de la nature, qui avait coûté des sommes énormes et ne servait qu’à attester le faux et mauvais goût d’une magnificence que plus tard Versailles fut destinée à naturaliser parmi nous.
Un des grands divertissemens dans la société des princes d’alors était de se tendre des pièges , de se faire ce que nos courtauds de boutique appellent des niches ; la plus usitée était de s’asperger mutuellement. Gela se conçoit dans un pays chaud. Ces grottes avaient étéconstruites dans ce but. Buontalenti y avait prodigué les surpri ses et préparé mille pièges pour les visiteurs. Tantôt un siège commode les invitait à s’asseoir, puis tout à coup, s’affaissant sous leur poids, les précipitait au fond u’un bain. Plus loin un escalier semblait promettre de les conduire à quelque objet de curiosité; à peine avaient-ils posé le pied sur la première marche , qu’une détente partait et démasquait un jet d’eau qui les frappait en face ou par derrière. Ailleurs une nappe d’eau s’opposait tout à coup à leur passage ; ou lorsqu’ils s’y attendaient le moins, quelque monstre marin, quelque figure étrange s’agitait, roulait les yeux, ouvrait une énorme gueule et vomissait sur eux des lorrens.
C’étaient en outre de petits chefsd’œuvre de mécanique , des automates auxquels l’eau communiquait le mouvement. Montaigne, qui visita Pratolino , parle d’une roche « jetant de l’eau qui faisait mouvoir au dedans d’une grotte plusieurs corps , tels que des moulins à eau et à vent , de petites cloches d’église, des soldats en sentinelle, des animaux, des chasses et mille choses semblables. »
En un mot , figurez-vous , sur une plus grande échelle , tous les colifichets du pittoresque artificiel , qui embellit encore aujourd’hui la campagne d’un demi-arpent de nos épiciers retirés.
* Aujourd’hui il ne reste à Pratolino, de toute cette fausse splendeur, qu’un superbe jardin paysager et une statue colossale , à laquelle on a donné le nom de Y Apennin ( pl. 19 }. Peu de voyageurs se dérangent de leur route pour le visiter , et c’est un tort de leur part , ainsi qu’ils peuvent s’en convaincre par le dessin que nous en donnons ici.
M. Isabey père a bien voulu ouvrir pour nous son portefeuille etnouslaisser prendre ce souvenir. Son crayon si fin, si gracieux quand il s’agit de reproduire de ravissantes figures parisiennes, a su devenir énergique et large pour retracer la face barbue d’un vieux dieu.
£ Exhaussé sur une base, en apparence irrégulière et déjà fort élevée, à laquelle on parvient par deux rampes qui suivent la forme semi-circulaire d’un ancien bassin , ce colosse semble au premier coup d’œil un rocher pyramidal, sur lequel la main de l’homme aurait fait une ébauche semblable à celle conçue pour le mont Athos parle statuaire Stasierate ; mais bientôt on y reconnaît le génie d’un élève et d’un digne émule de Michel-Ange.
C’est en effet Jean de Bologne oui ,
FIESOLE , V OLTERRA, SIENNE, etc.
inspiré par les écrits des anciens , a mis en œuvre l'idée qu ils se formaient et qu'ils nous ont laissée de leur Jupiter pluvieux , comme l’atteste ce vers de Tibulle :
Et sitieiis pluvio supplicat herba Jovi.
Le gazon altéré invoque Jupiter pluvieux.
Ce nom conviendrait mieux au colosse ' dont nous parlons, que celuidel’Apennin qui a prévalu. La pose est simple et belle; le dieu, accroupi , s’appuie sur une main, et de l’autre retient sous un rocher un monstre marin qui vomit une belle nappe d’eau : on ne voit du monstre que la tète.
Cette œuvre est du style le plus grandiose, et le caractère de la tête est parfaitement assorti au sujet. Pour ajouter à l’effet , on avait disposé autour de la tête une sorte de couronne formée par de petits jets d’eau qui retombaient sur ses épaules, et ruisselant sur le tout, la faisaient briller d’un éclat surnaturel lorsqu’elle était frappée des rayons du soleil.
Ce colosse est si bien en harmonie avec tous les objets qui l’environnent, qu’on ne peut se rendre raison de sa véritable grandeur qu’en le comparant avec les groupes de promeneurs qui passent auprès de la pièce d’eau ou sur ses rampes , et qui , vus à une certaine distance, ressemblent à des pygmées.
Ce n'est qu’en s’approchant qu’on est vraiment effrayé de la proportion de ses membres ; elle est telle , qu’en supposant le colosse debout, on ne s’éloignerait guères de la vérité en lui donnant cent pieds d’élévation.
Dans 1 intérieur du corps sont pratiquées des grottes, et dans la tête se trouve un belvédère auquel les prunelles servent de fenêtres. Les extrémités sont construites en pierres et par assises ; le tronc est formé de briques
revêtues d un mortier ou ciment qui a acquis la dureté du marbre, mais qui pouvait, lorsqu’il était frais, se modeler aisément et recevoir les formes convenables : il a fallu un heureux mélange des règles de la statuaire et de celles de la construction.
On raconte à ce sujet que plusieurs élèves de Jean de Bologne, employés à une manipulation si différente de celle qui s’applique aux ouvrages d’une dimension ordinaire, y perdirent la justesse du coup d’œil et l’adresse de la main, et que, rentrés ensuite dans l’atelier, l’habitude qu’ils avaient prise de travailler sur les muscles de l’Apennin leur fit gâter plusieurs statues.
On dit même que l’un d’eux , auparavant fort habile, en devint presque fou.
Vous pensez bien que je ne vous laisserai pas passer près de Poggio- Cajano , autre maison de plaisance , sans la petite version obligée sur la célèbre Bianca Capello, qui y mourut d’une manière si tragique : c’est mon droit de voyageur. Deux opinions existent sur elle : les uns la font cupide et intrigante , les autres aimante et victime. Je me rangerai à la seconde , d’abord parce que je suis porté à toujours bien penser des femmes, et ensuite parce que cette opinion a été la moins généralement exploitée. J’extrais par bribes de l’ouvrage de Sanseverino:
C’était vers l’année i5 72 ou 1 5y3.
L’inclination dominante des Florentins étaiL tournée vers le commerce, qu’ils regardaient comme le soutien principal d’un état- Les Salviati, famille noble et ancienne, avaient des comptoirs dans presque tous les pays , et leur coutume était d’y envoyer ceux d’entre les jeunes «ens pauvres de Florence qui avaient le plus de capacité.
Un Salviati envoya donc à son comp-
Loir de Venise un jeune garçon de Florence , bien élevé el d’une figure agréable ; il s’appelait Pierre Buonaventuri , sortait d’une famille honnête , mais peu favorisée de la fortune.
Vis-à-vis du comptoir où il demeurait s’élevait le palais du patricien Capello, dont la fille Bianca était remarquable par sa beauté. Des œillades furent d’aborcl échangées, une vieille gouvernante amadouée, et le cœur de Bianca se prit : il faut remarquer pour excuse qu’elle crut voir, dans le jeune commis, Salviati lui - même. Quand Buonaventuri la désabusa d’une erreur qui n’était due qu’au hasard, leur passion avait déjà trop de force pour permettre à Bianca de réfléchir sur les conséquences de l’inégalité entre les deux conditions.
Une nuit où Bianca ^ sortie furtivement de chez elle, était entrée dans la maison de son amant , un homme (c’était un fourni er qui, selon l’usage, parcourait le quartier avant le jour pour avertir les femmes du peuple de se lever et de préparer le pain qu’elles apporteraient au four) passe devant le palais Capello, et, voyant la porte entr’ouverte , croit bien faire de la refermer. Il lui suffit de la tirer à lui, vu, disent les auteurs anciens, que la serrure était à la sarrasine; en sorte qu’une fois fermée on ne pouvait l’ouvrir de dehors sans le secours d’une clef.
Cet accident décida de la destinée de Bianca ; elle s’enfuit avec son amant. Un curé qui avait été le maître de Buonaventuri , et que celui-ci reconnut à Pistoia, les maria sans aucun préliminaire, selon la coutume du temps, et les deux nouveaux époux se présentèrent à Florence dans la famille du mari.
La jeune femme y vécut quelques
mois dans une situation au-dessous de sa naissance, mais se montrant toujours gaie et contente, et ne sortant presque jamais, dans la crainte qu elle avait des recherches de ses parens de Venise ; car le père outragé avait porté plainte au conseil des dix, et le ravisseur avait été par contumace condamné à mort.
Un jour il arriva que François de Médicis, grand- duc de Toscane, allant en carrosse à l’éirlise del’Annon-
ciade, passa sous les fenêtres de Bianca. Celle-ci était à la fenêtre; elle leva la jalousie pour mieux voir, et ses regards rencontrèrent ceux du prince.
Marié jeune et selon les lois de la politique, François était uni à une princesse d’Autriche , plus vertueuse qu’aimable; aussi lui accordait-il encore plus de respect que d’amour : son carrosse reprit fréquemment le même chemin pour le conduire à l’Annonciade.
Bientôt son cœur s’ouvrit à un certain Mandragone, gentilhomme espagnol que Côme son père avait placé jadis près de lui en qualité de mentor, et qui sentait le besoin d’égayer tant soit peu son rôle. Madame Manuragone , femme d’esprit , se chargea de la négociation.
Huit jours après, Buonaventuri était installé à la cour, avec un poste considérable et bon nombre de pensions:
le mois n’était pas encore écoulé qu’il put se dire le principal favori duprince. Le vertueux couple Mandragone en enrage et crie à l'immoralité.
Voilà donc Bianca parvenue tout d’un coup à une brillante fortune; mais rien, disent les panégyristes, ne lui était plus suspect qu’un changement si subit. Le pauvre prince en était, assurent-ils, pour toute sa dépense en folle passion : démenti remarquable à cet
FIESOLE , ^ OLTERRA , SIENNE, etc.
usage du triangle équilatéral dont on fait souvent le reproche aux ménages italiens.
Buonaventuri, ingrat comme un mari et insolent comme un parvenu, se faisait partout des ennemis et des maîtresses. Une certaine Cassandra, belle veuve, le goûtait fort, au contraire du neveu de la dame Robert de Ricci, quile haïssait mortellement et qui avait reçu delui un outrage. Il arriva donc au favori ce qui arrive d’ordinaire à ceux qui veulent être craints ; il fut obligé de craindre de son côté. 11 ne sortait plus qu’accompagné d’un garde du grandduc, ordinairement un chevau-léger ou quelque courtisan.
C’était précisément en compagnie d'un de ces gardes à cheval et d’un certain Biloccbi, homme vil, adulateur infâme, qu’une nuit Buonaventuri retournait du palais Strozzi chez lui, muni d’armes de toute espèce, soit blanches, soit à feu. Arrivé sur le pont de la Sainte-Trinité, il entendit crier à haute voix le terme barbare et inconnu de piotina , qui fut répété à grands cris par des gens placés de l’autre côté de la rivière. Ces cris ayant pris fin, la lueur incertaine permit à Buonaventuri d’apercevoir dix à douze hommes armés qui venaient à lui. L’adulateur fut le premier à fuir; le chevau-léger tint ferme quelques instans; mais sur ce qu’on l’avertit de se retirer ou de s’attendre à être massacré, il prit le parti de la retraite. Buonaventuri, abandonné, ne perdit pas courage, il croisa le fer et riposta de son mieux. Il se retirait vers la Via-Maggia , où il espérait se mettre en sûreté; mais la trouvant par malheur occupée par ses ennemis , son désespoir le conduisit dans la ruelle voisine où François délia Yaccia a habité depuis. Y étant entré, il y rencontra encore deux enne-
mis. Ceux-ci, feignant de le craindre, le laissèrent passer, et ensuite lui déchargèrent par derrière un coup de taille qui , lui coupant les nerfs au-dessous du jarret droit, le fit tomber par terre. La meute entière, accourant alors, le frappa à coups de hallebarde et de haches, et le laissa enfin pour mort.
Les soupçons planèrent sur Robert Ricci. Le fait paraît prouvé par ce qui arriva à l’infortunée Cassandra. Précisément la nuit qui suivit le meurtre de Buonaventuri, un scélérat, appelé Ginelone de Casentino , déjà décrié par plusieurs crimes, s’introduisit chez elle par une cheminée, et, l’ayant éveillée, lui dit : Il faut mourir, recommande ton âme à Dieu ; après quoi il la frappa d’un coup de poignard.
Cependant Jeanne , archiduchesse d’Autriche, et femme du grand-duc, vint à mourir des suites d’un accident déplorable. En sortant de l’église de l’Annonciade, cette princesse, alors enceinte de six mois , s’embarrassa dans ses robes , qui la firent tomber. Sa chute fut si malheureuse qu’elle coûta la vie à l’enfant, et par suite à la mère elle-même.
Le premier usage que François fit de sa liberté, fut d’offrir sa main à Bianca. Le mariage fut célébré avec la plus grande pompe à Florence.
Quel mariage n’a rencontré d’opposans ! Les deux nouveaux époux eurent à redouter les propos injurieux dont le cardinal Ferdinand de Médicis, frère du grand-duc, se servait en parlant d’eux et de leur union , leur donnant les qualifications les plus offensantes, au milieu même de la cour de Rome.
Us .allèrent jusqu’à soupçonner, sur la foi de quelque relation venue de Rome, que le cardinal , par le moyen de ses émissaires, tendait des pièges à la vie
io
de Bianca. Aussi îa grande-duchesse usait-elle de beaucoup de circonspection vis-à-vis de son beau-frère, lorsque celui-ci venait faire un séjour à la cour de Florence. Toutefois, pour l’amour du grand-duc, elle l’accueillait avec une cordialité apparente, et le cardinal de son côté faisait beau - semblant à sa belle-sœur.
Le feu couvant ainsi sous la cendre de part et d’autre, le cardinal Ferdinand vint de Rome en 1 58 5 pour passer l’automne à Florence. Le grand-duc l’invita à une partie de chasse à sa maison de Px’atolino, chasse à laquelle la duchesse parut, superbement habillée en amazone et montée sur un genêt d’Espagne , paré du plus riche harnais : elle y fit briller sa beauté et son adresse. Vers le milieu du jour les illustres chasseurs, las et échauffés, se retirèrent au palais, où les attendait un dîner splendide. Sur la table figurait une tourte, dont Bianca coupa une tranche pour l’offrir au cardinal. Il la refusa; aucune politesse, aucune instance, ne put la lui faire accepter. Le grand-duc parut chocpié de cette manière rude du cardinal, et lui dit avec un visage enflammé : « Croyez-vous que cette tourte soit empoisonnée? levais vous prouver que non. » Sur cela il en prit un morceau qu’il mangea. La grande-duchesse en mangea un autre, en répétant, du ton d’une personne piquée, à peu près les mêmes paroles dont son mari s’était servi. Mais rien ne put décider le cardinal à manger de cette tourte. Ce trait de mauvaise humeur ayant déconcerté la gaieté du festin, le silence succéda.
« Bientôt après, dit un vieux manuscrit, le grand-duc et Bianca commencèrent à sentir de cruelles douleurs de ventre; ils furent obligés de se retirer dans leur appartement et de se mettre au lit , en attendant l’arrivée des méde-
cins et les remèdes que le cardinal leur disait qu’on s’occupait à préparer ; mais aucun médecin ne parut. Bien loin de là, le cardinal lui-même défendit expressément, et sous peine de la vie, que qui que ce fût osât s’approcher de l’appartement de ces époux infortunés, dont il gardait soigneusement les approches avec ses domestiques affidés,; de sorte que les cris pitoyables par lesquels le grand-duc et la grande-duchesse appelaient du secours ne leur servaient de rien : celui qui pouvait leur en procurer les en privant par une horrible cruauté; d’où s’ensuivit qu’ils périrent misérablement. »
« On demanda, dit encore le manuscrit, àl’illustrissimecardinal, comment on devait conduire à Florence le cadavre de Bianca, et si ce devait être en procession ; à quoi il répondit qu’on devait le porter sur une civière, ce qu’on fit. On l’exposa nue et échevelée pendant six heures dans un cercueil commun, entre deux torches de cire jaune, dans l’église Saint-Laurent ; après quoi on la déposa sans façon dans le cimetière de la même église. Pour ce qui est du grand-duc, le cardinal lui fit faire des obsèques honorables, et répanditle bruit qu’il n’y avait eu aucun remède contre la force et la grande quantité du poison. »
Tel est le récit des partisans de Bianca. Le parti du cardinal publia au contraire qu’elle avait pétri de ses mains la tourte fatale, et qu’elle y avait mêlé un poison très-violent.
Pour vous donner une idée des croyances de l’époque , j’ajouterai que ce parti racontait comment le cardinal , craignant une atteinte à ses jours, portait toujours à son doigt un anneau orné d’une de ces pierres « qui ont la propriété de changer de couleur et de pâlir ala présence d’un poison quelcon-
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que. » La tourte avaiL à peine paru sur la table , qu il vit son anneau changer de couleur. Il soupçonna quelque trahison et cependant se tut , mais ne voulut jamais manger du morceau que Biancalui offrit. Le srand-duc, innocent de toute cette affaire, ayant mangé de ce mets pour éloigner tout soupçon de l’esprit du cardinal , Bianca en mangea aussi par désespoir, aimant mieux mourir avec son mari que de lui survivre après sa perfidie découverte.
Selon eux, elle était sorcière , adonnée à toutes sortes de maléfices et de sortilèges , et ne s ’était acquis l’amour du grand-duc que par des secrets diaboliques. Ils disaient que, naturellement portée à la vanité, et désirant d avoir la peau blanche et douce, elle faisait enlever de très-jeunes enfans à leur mère , et de leur graisse composait un cosmétique merveilleux.
Montaigne a raconté un dîner du grand-duc et de Bianca, auquel il assista : « MM. d'Estissac et de Montaigne furent au dîner du grand-duc, car là on l’appelle ainsi. Sa femme était assise au lieu d’honneur; le duc audessous ; au-dessous du duc la bellesœur de la ducbesse ; au-dessous de celle-ci le frère de la duchesse, mari de celle-ci. Cette duchesse est belle à l’opinion italienne : un visage agréable et impérieux , le corsage gros et des tétins à leur souhait. Elle lui sembla bien avoir la suffisance d’avoir enjôlé ce prince et de le tenir à sa dévotion long-temps. Le duc est un gros homme noir, dema taille (Montaigne était petit et trapu) , de gros membres, le visage et contenance pleine de courtoisie , passant toujous découvert au travers de la presse de ses gens, qui est belle. Il a le port sain, et d’un homme de quarante ans. De l’autre côté de la table était le cardinal (Ferdinand , devenu
depuis grand-duc), et un autre jeune homme de dix-huit ans (fils naturel de Côme ), les deux frères du duc. On porte à boire à ce duc et à sa femme dans un bassin ^ où il y a un verre plein de vin découvert, et une bouteille de verre pleine d’eau. Us prennent le verre de vin et en versent dans le bassin autant qu’il leur semble, et puis le remplissent d’eau eux-mêmes eL rasséent le verre dans le bassin que leur tient l’éclianson. 11 mettait assez d’eau ; elle, quasi point. Le Arice des Allemans de se servir de verres grands outre mesure est ici , au rebours, de les avoir extraordinairement petits. »
La villcde Sienne , si tuéesur une éminence, se présente bien et d’assez loin aux voyageurs qui viennent de Rome ; mais elle n’est visible pour qui vient de Florence qu’au moment où l’on y arrive. L’entrée en est marquée par une avenue plantée de beaux arbres ; cet abord étonne en Italie, où les promenades ombragées sont si rares, et l’on commence à penser que Sienne a su en apprécier les avantages. On ne se trompe pas; outre la double allée que forme cette avenue, les Siennois ont encore une vaste esplanade nommée la Lise , au bout de laquelle sont des allées en berceau conduisant à la citadelle, dont les remparts en terrasse, également plantés d’arbres, forment aussi de jolies promenades.
A l’une des extrémités de la Lise on marche sur un pavé de cailloux ronds qu’on dit avoir été les premiers boulets tirés contre la citadelle.
La villede Sienneeutlong-temps une grande réputation à cause de la beauté de sa place (PI. 20). « La place de Sienne, dit Montaigne, est la plus belle qu’on voie dans aucune ville d Italie. On y dit tous les jours la messe en public, à un autel vers lequel les maisons et les
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boutiques sont tournées’, de façon que le peuple et les artisans peuvent l’entendre sans quitter leur travail ni sortir de leur place. Au moment de 1 élévation on sonne une trompette pour avertir le monde. »
Ce qui caractérise surtout cette place est sa construction en forme de coquille, qui permet de la remplir d’eau à volonté. La fontaine qui l’embellit date environ de l’an i35o; elle est l’œuvre de Jacob de la Quercia, que l’on n’a plus nommé depuis que Jacob de la Fontaine. Autour de la Vierge figurent les vertus cardinales et tbéologales, et plusieurs sujets de l’Ancien Testament, notamment l’histoire d’Adam et d’Eve. Le tout forme un des morceaux les plus curieux peur qui veut étudier l’art à la première époque de la renaissance.
L’hôtel-de-ville, qui fait façade sur la place, est un assez bel édifice gothique, et renferme de vieilles peintures intéressantes pour l’artiste et l’amateur de profession.
Mais le plus beau monument de Sienne est une magnifique cathédrale (PL 21), toute construite en marbre noir et blanc , et l’un des meilleurs morceaux d’architecture gothique qui existent en Italie. Quelques dessins, des mosaïques du pavé, d’une rare beauté, présentent parfois des nudités qui mettent les curieuses dans un assez grand embarras. On montre la chapelle Ghigi, qui est d’un joli dessin , et possède deux statues du Bernin , et deux tableaux de Charles Maratte.
L’église possède encore plusieurs autres belles statues, et les bustes des papes, sur une double corniche qui règne des deux côtés de la grande nef.
Une salle attenante à l’église est la dernière chose que l'on fait voir aux étrangers ; elle sert de sacristie (pl. 22),*
et on la nomme la bibliothèque , parce qu elle renferme une collection de superbes missels dont les vignettes sont des chefs-d’œuvre en ce genre. Tout autour règne une suite de fresques d’après les dessins de Raphaël ; on s’accorde même à reconnaître dans une le pinceau du grand-maître. Mais ce que vous étiez loin sans doute d’attendre dans une sacristie , c’est un groupe antique des trois Grâces, exécuté en marbre blanc. Pourquoi cependant MM. les chanoines de Ja cathédrale: n’auraientils pas aussi bien que vous la passion des beaux-arts? Les trois Grâces, nues et entourées de surplis et d’étoles, voilà un de ces rapprochemens bizarres qui caractérisent lltalie.
A près vous être arrêté devant la jolie façade gothique delà paroisse Saint- Jean (pl. 28), entrez dans lintérieur pour visiter les fonts baptismaux exécutés sur les dessins de Jacob de la Fontaine, par Bonalello, Ghiberfi, etc.
Une grande et assez belle frescrue se
voit dans l’église de l’hôpital; celle de Saint - Dominicme possède un tableau du Pérugin.
Çà et là, sur divers points de la ville, quelques tours carrées élancées dans les airs, comme pour annoncer au loin l’ancienneté des familles, se font remarquer par leur prodigieuse élévation, proportionnée à la vanité de ceux qui les élevèrent.
Et à propos de vanité, il faut croire que c’était là le péché mignon des habitans de Sienne , à en juger parce que dit le Dante à la fin du chant 5e. de l’Enfer :
Or fit glammai
Gcutc si vanna , comc la Sanese ?
Cerlo lion la Franccsca si cl assai.
«Fut-il jamais nation si vaine que la Siennoise? La française même ne l’est pas autant, r
Au surplus, s’ils sont vains de la
FTESOLE , VOLTERRA, SIENNE, etc. io5
beauté de leurs femmes, ils ont raison. Je suis de l'avis de je ne sais quel Itinéraire qui dit : a Sous ce rapport, Sienne est une des villes les plus intéressantes de l'Italie. »
On prétend que l’air subtil de la ville d’ÀKEzzo a été favorable au génie. En effet , elle a fourni des hommes distingués depuis Mécène jusqu’à Pétrarque.
Elle est plus remarquable par ses souvenirs que par ce quelle est actuellement.
La place publique (PL 24 ) se recommande par un ancien bâtiment nommé Loggia. 11 a été construit sur les dessins de Vasari , qui était né dans cette ville. On y a fait un théâtre et un hôtel pour l éternelle douane. La cathédrale a pour mérite sa grandeur et ses fresques ( PL 2 5).
Les moines du Mont-Gassin avaient à Arezzo un des couvens les plus riches et les plus magnifiques de leur ordre. Fermé pendant les révolulionsdernières, il a été rétabli depuis i8i5.
L'édifice doit avoir été superbe, les cloîtres sont hauts et spacieux. Le réfectoire servait de bibliothèque, comme l’attestent plusieurs tablettes vides et vermoulues qui y sont encore. Cette salle est ce que les voyageurs, et surtout les artistes, s’empressent de visiter. Sur les murs peints à fresque on voit encore, en dépit du temps et de l humidité, les chefs-d’œuvre de Vasari. Le sujet est le festin d’Assuerus.
Vasari, suivant la mode du siècle, s’était placé lui-même dans le groupe des courtisans du roi de Perse. Sa belle tête se reconnaît à une longue barbe d’un brun foncé et brillant. Il a aussi conservé le portrait d’un des religieux du couvent qui, suivant la tradition, l’avait souvent fatigué de questions oiseuses pendant son travail. La manière dont il a peint la figure courte et
apoplectique de ce moine est trèsingénieuse. Il venait de peindre un vase de cristal plein d’eau, quand ce babillard entra dans le réfectoire. Pendant qu’il tournait autour de Vasari , en lui débitant toutes les nouvelles sottises qu’il avait ramassées, le malicieux peintre esquissa sur le vase la réflexion de son large visage, et il y est resté ; car les moines qui aiment aussi la plaisanterie, comme l’observe lady Morgan, ne voulurent jamais qu’on l’efïaçât malgré les plaintes de leur confrère caricaturé.
Je cherchais la maison de Pétrarque; quel désappointement ce fut pour moi , au lieu de ses antiques et vénérables murailles , de rencontrer un bâtiment tout neuf qui ressemble assez bien à une auberge ; une inscription placée sur la porte m’annonça que là avait été la casa Petrarca , la maison de Pétrarque.
Les choses allaient mieux du vivant même du grand poète , comme on peut le voir par ce passage de Ginguené :
« Dans un de ses retours à Florence, en passant par Arezzo, lieu de sa naissance , où il fut reçu avec tous les honneurs dus à son mérite et à sa renommée, une des choses qui le flatta le plus fut d’être conduit sans s’en douter (il avait été fort jeune emmené par ses parens dans l’exil ) par les principaux de la ville à la maison où il était né, et d'apprendre d’eux que le propriétaire avait voulu plusieurs fois y faire des changemens , mais que la ville s’y était toujours opposée , exigeant que l'on conservât d;jns le même état le lieu consacré par sa naissance. »
Le père de Pétrarque était notaire , et se nommait Pietro. Les Florentins, qui aiment, ainsi que tons les peuples du Midi, à modifier les noms pour leur donner une signification augmenta-
îo6 L’ITALIE.
tive ou climinutive , l’appelèrent Petracco , Petraccolo , parce qu’il était petit; son fils fut appelé Francesco di Petracco. Dans la suite, dès qu’il commença à rendre ce nom célèbre, on changea, par une sorte d’ampliation, ce di Petracco en di Petrarcha , et ce fut le nom qu’il porta toujours (i).
Pendant que nous sommes en Toscane et que nous ressassons nos souvenirs sur Pétrarque, vous ne ime refuserez pas de retourner avec moi dans le territoire de Sienne, au village de Certaldo , situé sur une charmante colline, et devenu immortel parle séjour et la mort de Boccace, si longtemps l’ami le plus intime dn grand poëte. Certaldo était le lieu d’origine de sa famille, mais lui-même n’y était pas né. 11 avait reçu le jour à Paris;
(i) La vénération que nous avons vue portée par lui à Cicéron , il la possédait peut être à un plus haut point encore pour Virgile. Son Virgile était toujours près de lui. Il lui confia la note suivante en latin ; j'emprunte la traduction de M. Ginguené :
» Laure , illustre par ses propres vertus et long-temps célébrée par mes vers , parut pour la première fois à mes yeux au premier temps de mon adolescence, l’an 1327, le 6 du mois d’avril, à la première heure du jour (c’est-à-dire six heures du matin), dans l’église de Sainte- Claire d’Avignon; et dans la même ville, an même mois d’avril, le même jour 6 et à la même heure, l’an i34S, cette lumière fut enlevée au monde, lorsque j’étais à Vérone, liélas! ignorant mon triste sort. La malheureuse nouvelle m’en fut apportée par une lettre de mon ami Louis. Elle me trouva à Parme , la même année, le 19 mai au matin. Ce corps, si chaste et si beau, fut déposé dans l’église des irères mineurs , le soir du jour même de sa mort. Son âme , je n’en doute pas, est retournée , comme Sénèque le dit de Scipion l’Africain, au ciel d’où elle était venue. Pour conserver la mémoire douloureuse de cette perte , je trouve une certaine douceur, mêlée d’amertume, à écrire ceci, et je l’écris préférablement sur ce livre qui revient souvent sous mes yeux, afin qu'il n’y ait plus rien qui me plaise dans cette vie , et que mon lien le plus fort étant rompu, je sois averti par la vue fréquente de ces paroles , et par la juste appré-
son père , marchand florentin , avait été épris dans ses voyages d’une jeune Parisienne, et jamais Boccace n’a parlé de sa mère, qu’il paraît n’avoir point connue.
La maison de Certaldo, en briques avec une petite tour, est entretenue avec soin. On a reconstruit l’escalier et décoré la chambre du poëte de son portrait et d’une bibliothèque formée des éditions de ses œuvres. Les meubles sont les plus anciens que l’on ait pu retrouver à Certaldo , ou faits à l’imitation de ceux qu’on voit dans les tableaux de cette époque. La lampe paraît véritablement ce qu’il y a de plus authentique, puisqu’elle fut retrouvée dans la maison, et que la dureté de l’huile prouve son ancienneté.
La pierre qui , pendant plus de quatre
dation d’une vie fugitive , qu’il est temps de sortir de Babylone , ce qui , avec le secours de la grâce divine , me deviendra facile par la contemplation mâle et courageuse des soins superilus , des mâles espérances et des événemens inattendus qui m’ont agité pendant le temps que j’ai passé sur la terre, n
11 y a de bien beaux sonnets dans Pétrarque. Il y en a de bien touclians, ajoute le traducteur, mais je n’en connais point qui le soient autant que ces lignes d’un grand homme studieux et sensible, sur ce qui était sans cesse l’objet de son étude , de ses méditations , de ses tristes et doux souvenirs.
Sa figure et ses avantages extérieurs furent très- remarquables dans sa jeunesse. Une taille élégante, de beaux yeux, un teint fleuri, des traits nobles et réguliers , le distinguèrent parmi ses compagnons d âge et de galanterie. Le soin recherché qu’il avait pris de sa parure et les succès dont il avait joui dans le monde lui faisaient pitié dans son âge mûr. Il les avouait comme des faiblesses ; mais peut-être, par une autre faiblesse, en parlait-il trop en détail et trop souvent. Les agrémens de son esprit , sa conversation confiante et animée, ses manières ouvertes et polies, lui donnaient un attrait particulier, et la sûreté de son commerce , sa disposition à aimer et sa fidélité inviolable dans les liaisons d amitié, lui attachaient invinciblement ceux que ce premier attrait avait une fois approchés de lui.
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siècles, couvrit son tombeau, a été recueillie et placée dans cette maison avec une inscription, ainsi que nous lapprend M. A alery.
Ce tombeau exista d’abord aumilieu de l’église Saint-Jacques, dite encore la Canon ica , parce quelle avait des chanoines vivant de son revenu. Contre le mur voisin était son épitaphe, composée par lui-même en quatre vers latins :
Hac sub mole jncent cineres ac ossa Joannis.
Mens sedet ante Deum meritis ornnta laborum
Mortalis vilæ. Gcnitor Bucchaccius illi ,
Patria Certaldum , studium fuit aima poësis.
• Sous rette pierre sont les cendres et les os de Jean. Son âme est devant Dieu revêtue des mérites des travaux d'une vie mortelle. Son père eut nom Boccaee, Certaldo fut sa patrie et la douce poésie son étude. »
En i 5o3 on lui érigea sur la façade intérieure de l’église un plus magnifique cénotaphe , que la consLructiond’un orchestre a fait transférer récemment (c est M. Valéry qui parle) , dans une autre par Lie de la Canon ica. Boccace y est représenté en buste, et tenant sur sa poitrine à deux mains un in-fol. sur lequel est écrit Decameron. Malgré le costume du temps et l’espèce de capuchon et de robe dont il est enveloppé, les traits du visage sont naturels, expressifs, et même assez gracieux. Ils paraissent s’accorder avec le portrait qu’a tracé Philippe Villacci, son successeur à la chaire pour l’explication du Dante.
« Sa taille était un peu forte, mais élevée; la face ronde et l’épine du nez un peu aplatie ; les lèvres assez fortes, mais belles et bien dessinées ; le menton gracieux avec une fossette Ses manières étaient libres et engageantes; sa conversation gaie , spirituelle et pleine d’agrémens. Son caractère franc et ouvert ne manquait pas d’une noble
fierté. Son goût dominant dans l’âge des passions avait été l’amour du plaisir tempéré par celui de l’étude.
Dans son âge avancél’étude resta seule et l’occupa tout entier. »
Nous avons vu l’histoire du cénotaphe i voici celle du tombeau. Pendant plus de quatre siècles il avait été l’honneur de Certaldo $ et attirait de nombreux voyageurs à la Canonica, lorsqu’on 1783 il en frit retiré pat’ une fausse interprétation de la sage loi deLéopold contre les sépultures d’église. La pierre qui le couvrait fut brisée et jetée comme inutile dans le cloître voisin. On rapporte que le crâne et les os de Boccace furent alors exhumés, ainsi qu’un tuyau de cuivre et de plomb contenant divers parchemins du même siècle, Ces précieux débris, maintenant disparus, furent long-temps conservés par le recteur de l’église, lequel, dix ans après, passa curé dans le val d’Ârno supérieur. Tels sont les faits que constate un acte du 3i octobre 1825, et certifié par huit habitans de Certaldo et la vieille servante du curé. Comme le remarque Montaigne , on peut voir dans le testament de Boccace, « à quelle misère était réduit ce grand homme. Il ne laisse à ses parentes et à ses sœurs que des draps et quelques pièces de son lit ; ses livres à un certain religieux, à condition de les communiquer à quiconque dont il sera requis. II met en compte jusqu’aux ustensiles et aux meubles les plus vils ; enfin, il ordonne des messes et sa sépulture. On a imprimé ce testament tel qu’il a été trouvé sur un vieux parchemin bien délabré. »
De la chambre de Boccace je vous ferai passer sans transition au monastère de Villa Ombrosa , Villombreuse, dont les bois dominent la route qui conduit de Florence à Arrezzo. Trois des plus puissantes institutions mo-
ioS L ITALIE.
nastiques tl’Italic se sont élevées sur les rives de l’Arno, dans des situations qui commandent ces riches vallées, autrefois le grenier de l’Italie et la sauvegarde de Rome. Ces trois monastères sont : Vallombrosa, les Camaldules et Alvernia. Le premier fut fondé j^ardes moines bénédictins dans le onzième siècle, le second par le fameux saint R.omuald, et le troisième était primitivement l’humble retraite de saint François.
Le revenu des moines de Vallombrosa , avant la révolution , était estimé à cent cinquante mille francs par an , somme très-considérable pour la Toscane , et l’inlluence de leur ordre sur le peuple était proportionnée à leur influence. Quand toutes les autres institutions monastiques furent supprimées, raconte lady Morgan, on débattit dans un conseil où Bonaparte était présent, si les moines de Vallombrosa ne pourraient pas être conservés. La cause de cette hésitation en leur faveur était que les forêts profondes qui couvrent cette chaîne des Apennins n’étaient connues que d’eux seules (la vente des bois forme une partie de leurs revenus), et que le mouvement de cecouvent et la constante résidence des moines, tendaient à détruire les loups, qui sans cela pouvaient se multiplier et infester les vallées. Si Vallombrosa était vendue comme propriété nationale à des cultivateurs , ces nouveaux propriétaires ny auraient travaillé qu’en certaines saisons ; au lieu que les moines, qui avaient intérêt à demeurer dans des déserLs aussi imposans, aussi propres à donner une idée plus frappante de leur abandon du monde, habitaient toute l’année au milieu de ces bois. La discussion fut longue et si aigre, si peu raisonnable, qu’un des membres du conseil finit par se lever
en colère, s’écriant vivement : Signori , o monacij o lupi. Messieurs, ou des moines ou des loups. Lupi , répondit-on presque en masse , et les loups l’emportèrent.
Aujourd’hui les moines de Vallombrosa sont rétablis dans leur demeure , à la grande satisfaction des voyageurs pieux et romanesques.
Vallombrosa a bien quelques rapports avec notre grande chartreuse ; mais c’est une chartreuse del’Apennin, moins âpre que celle des Alpes, avec le ciel d’Italie et la vue de la mer. Les superbes et sombres sapins qui environnaient l’abbaye sont depuis des siècles plantés en quinconces ; ils offrent ainsi une magnificence plutôt régulière et symétrique que sauvage. Les eaux ont été habilement dirigées, et le Vicano est moins là un torrent qu’une belle cascade.
Vallombrosa a été merveilleusement chantée par les trois plus grands poètes qui l’ont visitée. L’Arioste a dit .
Vallombrosa ;
Cosi fù nominaia una badia Ricca e bella , us men rcligiosa ,
E cortese a chimique vi venia.
« Vallombreuse ! c’est le nom d’une abbaye l'iclie , belle , et non moins pieuse et courtoise pour quiconque se présente, »
Orlando, ch. 22, v. 26.
On lit dans Milton :
Thick as autumnal leaves thaï strow the brooks
In Vallombrosa, where the Etrurian shades ,
High ovcr arch'd , imbower.
«Épais autant que les feuilles d’automne dont se couvrent les ruisseaux de Vallombreuse : là où des ombrages étrusques s’enlacent en gigantesques arceaux. » Parad., ch. 1, v. 3o3.
Voici à son tour comment s’est exprimé notre Lamartine dans la deuxieme de ses Harmonies.
Esprit de l’homme, un jour sur ces cimes glacées. Loin d’un monde odieux quel souille t'emporta?
FIES OLE , VOLTERRA, SIENNE, etc.
Ta lus jusqu'au sommet chassé par tes pensées ; Quel charme ou quelle horreur à la lin t’arrêta ?
Ce lurent ces forêts , ces ténèbres , cette onde ,
Et ces arbres sans date , et ces rocs immortels , Et cet instinct sacré quichercheun nouveau monde Loin des sentiers battus que fondent les mortels.
Outre Yallombrosa , M. Castellan visita le Paradisino , ermitage qui en dépendait et qui servait comme d’habitation d été au prieur. Les détails de cette visite vous intéresseront peut-être.
Le rez-de-chaussée de l’ermitage sert d'habitation à un véritable ermite qui v demeure toute l’année. Il a un petit jardin ; une source abondante jaillit au sommet de ce rocher et lui sert à arroser des plantes et des fleurs dont Inculture est son occupation favorite.
Mais les neiaes , qui s'accumulent de bonne heure dans les gorges resserrées, rendent impraticable le chemin du couvent. Alors, comme enfoui dans cette profonde solitude, sans communication aucune avec les vivans, il trouve apparemment, dans la vie contemplative qu’il a adoptée, un préservatif contre l'ennui. On lui fournit les provisions qui lui sont nécessaires pour ce temps de réclusion, et, d’ailleurs, il a la ressource dans un besoin pressant de sonner la cloche de l’ermitage pour appeler à son secours. »
Un ouragan force un beau jour M. Castellan, et un autre peintre de ses amis, de chercher au milieu d une de leurs courses un abri à l’ermitage.
« Nous en agitons vivement la cloche; l’ermite ouvre, et nous nous réfugions’dans la partie qu’il habite. Il fait du feu pour nous sécher, et nous offre quelques provisions grossières que la faim , excitée par un exercice violent, nous fait trouver excellentes.
» Le lieu était sombre et tirait à peine du jour par une lucarne élevée.
La tête de l’ermite, éclairée seulement
par la flamme du foyer, présentait un aspect si piquant d’effet et d’expression, que nous eûmes le désir d’en tirer une esquisse.
» Cet homme, quoique très -âgé, paraissait encore doué d’une énergie prodigieuse. Sa tête, couverte de cheveux gris hérissés , son immense barbe, son nez aquilin, son œil extrêmement vif, et qui, sous un épais sourcil , brillait d’un sombre éclat; en un mot, l’ensemble de sa physionomie lui donnait plutôt la figure d’un satyre que d’un anachorète.
» Ce ne fut pas sans peine que nous le décidâmes à laisser faire son portrait. Cependant il y consentit; et, prenant la position qui lui était habituelle, c’est-à-dire le corps un peu courbé, les mains jointes sur son chapelet, sa physionomie exprima alors le calme et le recueillement religieux, convenable à un pécheur repentant.
Mais bientôt la conversation étant tombée sur la guerre qui désolait alors le nord de l’Italie, sa tête se releva avec fierté, ses traits prirent le caractère d’une exaltation qui devint de plus en plus profonde; ses yeux s’animant par degrés parurent jeter des flammes, et nous reconnûmes , sous le capuchon d’un anachorète, un brigand célèbre, Francesco F'ornacciaio , qui avait fait long-temps trembler la Lombardie et la Toscane. « Faut-il que j’aie renoncé au monde, s’écria-t-il , aujourd’hui que l’Italie est envahie! A ma voix , à mon coup de sifflet, que de braves se lèveraient pour marcher sous mes ordres à sa défense !» Ces mots furent accompagnés d’imprécations énergiques ; puis tout à coup se jetant a genoux, la face contre terre, il demanda pardon à Dieu de ce mouvement de colère mondaine , et resta longtemps prosterné sur le pavé. »
Le brigand patriote avait long-temps commandé une bande redoutable que la force armée avait enfin détruite.
Echappé seul , comme par miracle , il s’était voué à la vie de retraite et de prière. Une habitude de son ancien métier lui joua un mauvais tour. L’eau de source était, pendant l’hiver, un triste réconfortant ; il se procura des liqueurs fortes, dont il abusa au point de devenir la proie d’une combustion spontanée, digne fin d’un si terrible pénitent !
Nous avons plusieurs fois parlé des Maremmes, partie delà Toscane, distinguée du reste par une physionomie tout-à-fait particulière. Peu de voyageurs l’ont visitée ; je n’en ai pas eu moi-même la facilité; mais Lullin de Châteauvieux , homme impartial et observateur sagace, en a laissé une description dont je vais reproduire ici les traits principaux:
«Après avoir quitté Pise, j’ai remonté, raconte-t-il , la rive de l’Arno jusqu’à Empoli. Là, j’ai quitté la grande route de Florence pour prendre le chemin de Yol terra et de Piombino.
Ce chemin, tracé par Léopold, est le seul qui conduise dans les Maremmes.
Dirigé avec beaucoup d’art sur la penle des coteaux, il n’a que neuf pieds de largeur; mais il est entretenu avec un grand soin et ressemble davantage à l’allée d’un jardin qu’à une grande route.
» Au delà de Castel- Fiorentino l’on entre dans les Maremmes. La surface du pays est sillonnée par de grandes ondulations semblables aux vagues immenses d’un profond océan , mais dont toutes les formes auraient été adoucies par le temps et le travail de l’homme. De loin en loin j’apercevais sur les sommités de vieilles enceintes de murailles dont les pans ruinés laissaient
découvrir des habitations; elles semblaient être protégées encore par quelques vieilles tours.
» Dans les vallons on voyait à grande distance l’une de l’autre des maisons éparses ; elles n’étaient entourées ni de verdure ni de jardins , mais de maigres parcelles de terrain plantées de maïs ou de sorgho. Au-dessus de toutes les sommités dominait celle où reposent les antiques murailles de Volterra.
» Le sol ne présentait partout que ce que les Italiens appellent des jnacchie , sur lesquelles s’élèvent quelques vieux chênes que le temps ne remplace pas ; car ces landes servent de pâture aux troupeaux, et toutes les jeunes pouces sont dévorées.
» Je me rappelle le spectacle que m’offrit sur la route une malheureuse mère , marchant à côté de deux de ses enfans couchés sur une de ces petites sédioles ( sorte de cabriolets ) en usage dans le val d’Arno. Ces deux pauvres petits avaient été mordus par un chien enragé, et la mère les conduisait à Volterra. Elle médit que l’on gardait dans cette ville un clou de la vraie croix dont l’attouchement sur les morsures de ce genre en prévenait l’efiet. Je ne pus m’empêcher de lui montrer quelque doute sur cette efficacité; elle m’assura que, de temps immémorial, ce remède était usité en Toscane. Je me permis de lui apprendre que la cautérisation était regardée comme un remède plus sûr encore; mais elle ajouta alors, qu’avant d’appliquer la sainte relique sur les blessures, on la chauffait jusqu’au rouge. Ainsi, le secret de la cautérisation , si moderne dans la médecine, se pratiquait dès long-temps en Toscane.
» Les habitans des Maremmes fixent leur décadence vers l’époque de la peste du 16e. siècle. Il paraît que ses ravages
FIESOLE, VOLTERRA, SIENNE, etc.
détruisirent une grande partie de la population. Depuis, cette population ne s'est plus trouvée assez forte pour s’opposer à l’influence du mauvais air.
» L'affaiblissement de la population, en détruisant la concurrence , a fait tomber la propriété aux mains des Grands seigneurs toscans ; dès ce moment l’activité productive en a été bannie sans espoir de retour. Les tentatives faites par Léopold pour essayer des colonies dans les Maremmes ont toutes échoué. Le sol y est devenu stérile ; il n’offre plus qu’une argile pure, dont la blancheur n’est tempérée que par le mélange du soufre qui s’élabore avec profusion dans cette région. On voit sourdir de la terre ces sources sulfureuses ou solfatares dont l’aspect a quelque chose d’effrayant. Des flammes fétides s’élèvent dans des tourbillons de fumée; les bords de ces petits cratères sont revêtus de bavures, au centre desquelles bouillonne une eau livide.
» Dépeuplé par la nature et tombé aux mains de grands propriétaires oisifs et sans capitaux , il ne restait plus de moyen pour tirer parti du sol de ces contrées, que de l’abandonner à sa pro* duction spontanée, eL de lui donner pour habitans une population nomade qui n’y séjournât que pendant la saison salubre, et fît consommer par des animaux les plantes indigènes que la nature y fait croître. Des moutons, des chevaux , des vaches et des chèvres s’y alimentent aujourd’hui par troupeaux, et subviennent au manque total de l’éducation des bestiaux dans le val d’Arno.
» Les conséquences de cette économie ont été de créer un désert au milieu de l’Italie, et de le peupler, pendant la moitié de l’année, d’hommes à demi - sauvages , qu’on voit parcourir ces solitudes , comme des Tartares ,
armés de longues lances, et couverts d’habits de bure et de peaux non préparées.
» La population attachée au sol pour l’année entière trouve à vivre de l’exploitation du [soufre , du fer et de l’alun.
» Dans le voisinage de Volt erra , je fus sup ri s de voir le chemin prendre une teinte blanche que le soleil faisait briller d’un éclat éblouissant. C’était de l’albâtre dont on chargeait la route ; tout le sol de cette montagne en est composé, et c’est de là qu’on extrait les blocs qui servent aux statuaires et anx modeleurs. Ce chemin , pavé d’albâtre, me semblait l’avenue d’un palais de fée, et me présentait je ne sais quoi de fantastique.
» Après avoir gravi pendant une heure, je parvins sur la montagne où l’on a bâti Vol terra. Cette ville n’offre plus à l’œil que des couvens en mauvais état, des jardins abandonnés, quelques oliviers , d’antiques murailles et des palais mal tenus, qui rappellent cependant une ancienne splendeur. Là vivent environ quatre mille habitans, dont grand nombre fabricans d’albâtre.
» Cette ville est l’une des plus anciennes villes étrusques; et son enceinte est fermée par des murailles dont la structure a précédé de beaucoup les temps de la fondation de Rome. On passe encore sous la porte qui fut bâtie dans ces temps inconnus ; sa masse énorme a résisté aux élémens et qui plus est aux ravages de l’homme.»
Outre un musée curieux de vases et d’autres antiquités étrusques, \ olterra possède de curieuses antiquités romaines.
La forteresse actuelle a été, dit-on, bâtie par la famille Médicis, peut-être sur les ruines de celle construite par l’empereur Otlion. Au centre s’élève,
comme dans notre château de Yincennes, un donjon appelé le Mctstio di V o lier r a , qui sert de prison d’état : C’est une tour ronde dont les murs ont plus de treize pieds d’épaisseur, et qui ne reçoit le jour que par d’étroites ouvertures.
« Des tours de Yolterra, dit encore Lullin, la vue s’étend au loin sur des plages stériles. La nudité du sol n’est interrompue que par quelques bois de cyprès et de chênes , dont la verdure foncée se détache sur le sol jaunâtre des campagnes, comme s’ils étaient destinés à solenniser des lieux funèbres. Du fond des vallons s’élève la fumée perpétuelle des solfatares, qui tantôt se roule comme des vagues pendant les ouragans et tantôt monte en colonnes vers le ciel, comme la fumée d’un sacrifice.
» Tout est inattendu et singulier dans cette contrée, qui semble avoir épuisé les jours de sa vie, et retourner pas à pas vers cet état de solitude par lequel doivent finir les destinées de cette terre. »
Youlez-vous des ruines aussi respectables , mais dans une contrée admirable où chaque mont est couronné de chênes et de châtaigniers , chaque colline couverte d’oliviers aux couleurs argentées, chaque plaine de pampres vigoureux ; transportez-vous d’un saut (depuis que nous avons quitté Florence je vous ai habitué à cet exercice) de Volterra à Cortona, aux environs d’Arezzo et sur la frontière.
Cette ville apparut à lady Morgan de la manière la plus pittoresque. « En approchant d’un lieu que notre domestique appella ilpaesaccio, le misérable endroit de Camuccia, maison de poste et hameau, nous aperçûmes un phénomène singulier qui appartient à l’heure et au site. Le soleil se cachait
derrière une brume qui tombait comme une pluie de diamans colorés; les vapeurs épaisses de l’atmosphère obscurcissaient les perspectives éloignées, et nous vîmes s’élever tout à coup , au milieu des nuages , des formes de tours , de coupoles, en un mot le fantôme d’une cité qui paraissait suspendue dans la moyenne région de l’air. A mesure que les brouillards roulèrent dans les vallées, des figures plus définies et plus saillantes s’ofïrirent à notre vue; les dômes, les tourelles, les forts, les puissantes murailles , semblaient reposer sur les nuées qui , se fondant graduellement en vapeurs légères , révélèrent la base de rochers escarpés sur laquelle ces édifices étaient réellement assis. Enfin leur masse, éclairée par la lumière pourprée du crépuscule,, offrit pleinement à nos regards Cortona, la plus ancienne des villes d’Etrurie. »
Parmi les cités d’Etrurie qui subsistent encore: Volterra , Arezzo , Perugia , Bolsena et Cortona, cette dernière (le Corytum des anciens) paraît avoir été la plus considérable : on y voit des marques très-curieuses de son ancienne supériorité. Toute la contrée est éminemment intéressante, car elle a été étudiée pour ses antiquités , par ceux qui sont maintenant eux -mêmes les anciens. Tile-Live, Varron et Pline ont erré parmi ces ruines, et ont examiné ces fragmens, comme les antiquaires de nos jours se complaisent dans les sites auxquels le nom classique de ces écrivains donne de la valeur et de la dignité.
L’Etrurie, placée entre l’Arno et le Tibre, a renfermé exclusivement pendant une longue période les rudimens de toutes les connaissances qui se sont répandues ensuite jusque surles points du globe les plus distans. Elle a été long-temps le centre de toute la ci-
FIESOLE, VOLTERRà, SIENNE, etc. u3
vilisation connue en Europe , alors qu Athènes était encore inculte et que Rome n'existait pas. Dans ces étroites limites florissaient le commerce et les arts , tout ce qui élève l’homme au-dessus de ses instincts brutaux et de l’existence purement animale.
Entre le bourgeois de Cortone et ces Athéniens , qui devaient , quelques siècles plus tard, transmettre aux Romains le flambeau que ceux-ci nous ont transmis à leur tour, il y avait alors la distance morale qui sépare aujourd’hui l’élégant habitué du boulevartde Gand, du stupide Cosaque d’un village des bords du Don.
Vous comprenez maintenant que ce n’est pas sans raison que, parti de l’île d’Elbe, anciennement étrusque ellemême, j’ai fait de préférence aborder ma felouque sur les côtes de l’Etrurie. Pour qui veut étudier à fond l’Italie, c’est par les villes étrusques qu’il convient de commencer.
Quant à moi , je vous demanderai la permission de sortir de Toscane par la frontière opposée à Cortona, et par la route très -prosaïque qui conduit de Florence à Pistoie , et puis à Lucques.
Pistoja, que l’on prétend, je ne sais à quel titre, avoir donné son nom à l’arme du pistolet , est située dans une plaine riante et fertile aux pieds de l’Apennin. Elle doit ses vieilles murailles à Didier, roi des Lombards , et sa vieille forteresse aux Florentins , qui, en , en dotèrent cette ville, leur alliée. Nous arrêterons nos regards sur l’église Saint- Jean (PI. 26).
Pendant que chez un banquier je cliang ais le reste de mon argent en la monnaie du pays dans lequel je projetais de me rendre en quittant la Tos-
cane, j’admirais combien il est commode pour une nation de jouir, ainsi que la nôtre, d’un système monétaire, où l’alliage n’entre qu’autant qu’il est nécessaire pour la fabrication : le Napoléon de France, exempt de toute fraude et fabriqué à un titre élevé, est recherché dans tout pays.
Les vieux républicains de Florence avaient , depuis six siècles, me répondit le banquier , senti cet avantage ; comme vous le prouvera ce chapitrede l’excellent ouvragedeM. de Sismondi (dont la lecture vous procurera un plaisir qui ira croissant à chaque volume). En l’année i?.5a, la république prit la détermination de battre une monnaie d’or, le florin , appelé depuis sequin, qu’elle fixa au titre le plus pur de vingt-quatre carats et au poids de trois deniers ou un huitième d’once. Au milieu des révolutions monétaires de tous les pays voisins, et tandis que la mauvaise foi des gouvernemens altérait le numéraire d’une extrémité à l’autre de l’Europe, le florin ou sequin de Florence est toujours resté le même. Il est du même poids , du même titre . 11 portela même empreinte que celui qui fut battu en 12 02. La livre de compte, il est vrai, qui n’est qu’une monnaie idéale, n’est point toujours restée dans les mêmes rapporls avec le florin : elle était de même valeur dans l’origine; mais le cours du change, qui était libre et variable, a constamment augmenté le prix de l’espèce d’or. A la chute de la république, le florin valait sept livres florentines , aujourd’hui il vaut treize livres six sous huit deniers. Sa valeur, toujours la même , répond à onze francs quarante centimes, monnaie de France.
TOSCANE
TABLE DES PRINCIPAUX LIEUX CITÉS
ET
PLACEMENT DES PLANCHES
Pages.
Introduction i
Monnaies , poids et mesures de l’Italie. . . 9
Ile d’Elbe u
Porto Ferrajo , Planche 1 i3
Livourne 21
Le Dôme a3
Les trois tours , PI. 2 25
Fortezza veccliia 27
Pise. — Place du Dôme, PL 3 29
Campo Santo PI. 4 ib.
La tour penchée, PL 5 33
Le Baptistère 37
Santa Maria délia Spina , PL 6 38
Florence 41
Place du Grand-Duc, Pl. 7 et 8. ... 46
Fontaine de Neptune sur la place du
Grand-Duc Ib.
Palazzo Vecchio, Pl. 7 et i5 Ib.
Loggia dei Lanzi , Pl. 7 4?
Ponte Vecchio 49
Pont de la Trinité , Pl. 9 Ib.
Place duDôme,Pl.io 5o
Palais Pitti, Pl. 1 1 55
Palais du Podesta , Pl. 12 60
Eglise du Saint-Esprit, Pl. i3. . . . • . Ci Place Santa Maria Novella, PL 14. . • G2
Couvent des Dominicains 63
L’Annonciade 64
Pages.
L’église Santa Croce 66
Chapelle des Pazzi,Pl. i5 . 74
Eglise de Saint-Laurent, Pl. 17 Ib.
Eglise de Saint-Marc 77
Palais Yespucci ( Americo ) 80
Palais Riccardi 89
L'académie de la Crusca Ib.
Palais Ruccellai 90
Place de la Trinité, PL 16 91
Le Cascine 92
Le théâtre, la Pergola • . 92
Fiesole, Pl. 18 g5
Pratolino 97
Le colosse l’Apennin , Pl. 19 99
Sienne. — Place, Pl 20 io3
Cathédrale, Pl. 21 104
— Sa bibliothèque , Pl. 22 ib.
Saint-Jean, Pl. 23. . • ib,
Arezzo. • — Place, Pl. 24. . . • , io5
Cathédrale , Pl. 25 Ib
Maison de Pétrarque Ib.
Certaldo 106
Vallombrosa 107
Les Maremmes 110
Volt erra ni
Cortone 112
PlSTOJA, Pl. 26 Il3