VENISE, MILAN, ROYAUME LOMBARDO-VÉNITIEN ET ÉTATS VOISINS
DE FERBABE A PADOUE.
Lorsque, après avoir quitté la romaîiesque Ferrai’e, on désire visiter la reine de l’ Adriatique , Venise, cette ville dans laquelle la mode a , pendant tant de siècles , conduit les voyageurs , on peut faire le trajet par eau , en suivant le cours du Pô. Si l’on aime mieux passer d’abord par l’antique Padoue , on traverse , au sortir de F errare , le Reno , au pont de Lagoscuro , ensuite le Pô , enfin l’Adige. Il n’y a rien de comparable à l’aspect que présente le second de ces fleuves ; son immense étendue , les canaux qui viennent verser dans son sein le tribut de leurs eaux , les sites qui l’environnent , les barques qui voguent continuellement à sa surface , lui donnent un air de vie et de grandeur impossible à décrire.
Mais le Pô est un fleuve terrible , dont les débordemens sont si dangereux que, dans toutes les provinces qu’il parcourt, on veille toujours attentivement à sa marche. Irrégulier , impétueux , entraînant dans son cours du limon et du sable , il occuperait maintenant toute la largeur de la plaine , si les ha-
bitans , jaloux de posséder le terrain disputé par le fleuve , n’avaient resserré son lit entre des digues étroites qu’il a fallu successivement élever pour rendre aux ondes en profondeur ce qu’on leur retirait en largeur. Aussi, dans quelques endroits, le lit du Pô est-il de trente pieds au-dessus du niveau de la campagne environnante.
Quelquefois le fleuve, méprisant les barrières qu’on lui oppose, se précipite avec furie dans la plaine, qu'il inonde entièrement. Pour prévenir ce malheur , des gardes veillent sans cesse au maintien des digues , et empêchent qu’aucune barque ne navigue la nuit , et ne vienne les heurter. Le courrier de Venise est seul excepté de cette mesure prudente. Il parcourt librement à toutes les heures du jour et de la nuit le plus beau , mais le plus dangereux des fleuves de l’Italie.
Arqua , qui précède Padoue de quatre lieues , est la première ville qu’on rencontre en quittant Ferrare.
Cette petite cité est célèbre par le tombeau de Pétrarque. Sur la route
s’élève un grand manoir, appelé le Cataio , aux créneaux duquel on s’attend presque à voir paraître le nain avec son cor, comme dans les romans de chevalerie. La situation d’Arquà, au milieu des collines Euganéennes est délicieuse; Child-Harold et ses notes offrent une description poétique et détaillée du site; mais, en rappelant la beauté des vergers d’Arquà, de ses petits bois de mûriers et de saules entrelacés par les festons de la vigne, peut-être eût-il été juste de citer (au moins dans les notes ) les excellentes figues , qui jouissent dans le pays d’une réputation méritée.
A l’une des extrémités d’Arquà, on montre une maison entourée du plus délicieux jardin que j’aie jamais vu.
Deux étages la composent. Le premier est employé aux dépendances d’une ferme , le second contient cinq jolies chambres. On y voit de hautes et vastes cheminées toutes noircies de fumée.
Un balcon s’étend au devant de la principale de ces chambres(Pl. 208). Decelieu la vue plane sur une immense vallée d’un côté, et de l’autre elle se trouve bornée par deux monticules , dont le plus élevé est surmonté d’un couvent ; une bordure assez large , chargée de dessins bizarres et grotesques, serpente autour des murailles de chacun des appartenions et forme leur unique décoration.
Une vieille peinture enfumée est considérée par les villageois des environs comme un Michel -Ange original; les tables, les chaises, et ce tableau luimême, paraissent d’ailleurs aussi âgés que la villa qu’ils décorent.
Vous êtes dans la maison qu’habita Pétrarque. Approchez de cette large table. Voici un album qui attend de vous quelques vers ou quelques nobles pensées inspirées parla demeure del’un des plus grands poètes de l’Italie. Vous
trouverez à la première page les lignes suivantes qui s’adressent à tout voyageur «Toi qui as porté avec un
» pieux respect tes pas dans cette en- » ceinte , où respire encore l’ombre im- » mortelle du grand poëte, dont le corps » fragile est déposé ici, inscris dans ce » recueil et ta patrie et ton nom, et » les sentimens qui t’agitent en ce mo- « ment. »
0 Tu elle devoto al sngro albergo arrivi
» Ove s’aggira ancor l’ombra immortale
» Di chi un dl déposé il corpo fraie,
« La patria, il nome, il sensi tuoi qui scrivi.»
Un grand nombre de voyageurs se sont empressés de déférer à cette invitation ; tous les feuillets de l’album sont couverts de noms, d’éloges et de vers. Venez maintenant visiter le jardin qui s’étend au devant de la villa, et à l’une des extrémités duquel vous découvrirez les ruines d’une tour revêtue de lierre comme d’une draperie verdoyante. Je me suis arrêté devant un laurier solitaire qui croît au bord d’un petit chemin sinueux pratiqué dans ce jardin ; cet arbre, qui fait doublement •allusion à l’amour et à la poésie, m’a rappelé Pétrarque tout entier. Au moment où je visitais ces lieux, le printemps s’essayait doucement dans la contrée ; des milliers de violettes embaumaient l’air ; par hasard un rossignol fit entendre quelques préludes de son langage harmonieux : tout était silence et mélancolie autour de moi.
Cet ensemble poétique s’harmonisait merveilleusement avec le souvenir de celui qui a si bien chanté les beautés de la nature.
Je revins au casin qui appartient aujourd’hui à la famille du comte de Sylvestre, et je me plus à examiner, avec une attention que le lecteur comprendra aisément, la demeure de l’im-
DE FERRARE A PADOUE
mortel auteur des Ccmzojii. C’est là qu'il recevait les fréquentes et familières visites de François Carrare , souverain de Padoue; c’est là que Boccace, son admirateur, son ami , vint tant de fois recueillir les trésors de ses conseils, et s’échauder au feu de son génie. Je vis sur les murs des chambres quelques peintures grossières faisant allusion à certaines particularités des amours de Pétrarque. Dans l’une , il est couché sous un arbre et fait un ruisseau de ses larmes ; dans une autre , l’aventure de Laure , qui, se baignant dans une fontaine , fît jaillir l’eau avec ses mains, afin de se dérober à la vue de Pétrarque, estsi singulièrement représentée, qu’on pourrait croire qu’elle lui envoie avec assez peu de modestie de l’eau au visage. Il apparaît aussi presque métamorphosé en cerf ; c’est Actéon en robe d’archidiacre. Dans une niche, l’on voit empaillée la petite chatte blanche aimée et chantée par Pétrarque; mais elle n’est pas , je crois ^ la véritable ; on la dirait toute neuve , et j’ai su que des étrangers sensibles voulant emporter quelque portion de cette illustre cbatte, elle était renouvelée chaque année.
De l’autre côté d’Arquà , en face de 1 église , se trouve le tombeau du poëte, que lui fît ériger son gendre Brossano.
( Pétrarque avait eu deux filles naturelles.) Ce monument (PI. 208) a la forme d un sarcophage supporté par quatre colonnettes, et surmonté d’un buste. Les rayons de la lune qui éclairaient cette tombe lui prêtaient , par de pâles et vagues reflets , un caractère doux et mélancolique. Je détachai une branche d’un laurier qui croissait près de là, et j’en formai une couronne que j’oll’ris aux mânes du poëte toscan.
Un habile professeur de nos jours, qui joint à une connaissance approfondie de la littérature italienne une cri-
tique vive et ingénieuse, une élocuiion facile et colorée (M. Villemain), a comparé, dans un éloquent parallèle, le génie de Pétrarque à celui de Voltaire.
Assez semblables par leur vie, tous deux hôtes de monarques philosophes (Pétrarque du bon Robert de Naples, Voltaire du grand Frédéric ) ; aimés de femmes illustres, tourmentés par l’amertume des critiques; entretenant avec leurs contemporains les plus célèbres une vaste correspondance qui fait de leurs lettres comme des espèces d’annales du temps ; transportant leur renommée vagabonde en mille endroits divers, leur mort présente un singulier contraste. Voltaire expire au milieu de Paris, accablé de sa gloire, au sein des hommages de l’académie, au bruit des applaudissemens du théâtre , des acclamations du peuple ; Pétrarque meurt paisiblement dans l’asile d’Arquà, que lui avait offert le tyran de Padoue, et qu’il préfère à la vie orageuse de citoyen de Florence.
Comme orateur, comme historien, comme poëte , Pétrarque a rencontré plus d’un rival parmi ses contemporains : Boccace l’a égalé peut-être , le Dante lui est incontestablement supérieur ; mais , comme homme , son cœur généreux, son amitié solide, la grâce et la courtoisie de ses rapports, n’ont point été surpassés. Après quatre cents ans environ ( il est mort en 1 3y4 ) , on n’a pas oublié la commodité de son commerce et l’élégante délicatesse de ses manières.
C’est une belle entreprise et une œuvre utile que d’approfondir le génie de certains grands hommes, de descendre jusqu’à ses bases, de mettre à nu leur raison puissante et inaltérable; mais il n’est pas moins intéressant de rechercher comment leur pensée a été interprétée par les critiques et les commcn
tateurs. Gibbon prétend que la réputation littéraire de Pétrarque est entièrement due à ses ouvrages latins , et que ses sonnets sont de méprisables bagatelles. Par un rapprochement assez étrange , il arrivait que vers l’année 1600, c’est-à-dire deux siècles après celui de Pétrarque, un homme dont la suavité de manières était également remarquable, désigné dans les ouvrages de ses contemporains par l’épithète de doux , Shakspeare enfin , voyait ses drames puissans , où retentissaient les dernières traditions du moyen-âge, méprisés par tous , tandis qu’on admirait ses sonnets. Quels sonnets, grands dieux ! de l’affectation pure ; toutes les pensées y scintillent , tous les motsy é tincelîen t , rien n’est exprimé simplement, et cependant il n’y avait pas alors à Londres de femme galante qui n’eût sur sa table Y Adonis et Lucrèce , de Shakspeare; et l’un des critiques de l’époque disait quela plume qui avait écrit Adonis était une plume de miel et de lait. Aujourd’hui on a oublié les sonnets de l’auteur anglais et les poésies latines de Pétrarque, malgré le jugement des contemporains de Shakspeare et celui de Gibbon.
Ce critique condamne vivement la »assion de Pétrarque pour Laure ; sans doute elle était criminelle ; mais lorsqu’il nous représente cette femme, qui est devenue pour nous un type de beauté, comme n’ayant jamais possédé que dans l’esprit de son amant les charmes merveilleux qu’il lui reconnaît, parce qu’elle avait dix enfans et qu’elle était âgée de quarante-deux ans , il est facile de répondre à cette réflexion, qui tend à détruire une de nos douces illusions. Une femme ne peut-elle être fort belle avec une nombreuse progéniture, et surtout à l’âge de vingt-deux fnns , époque à laquelle Pétrarque com-
mença à avoir de l’amour pour Laure Beccadelli , biographe du poète et son contemporain, est bien loin de partager l’opinion de Gibbon; il approuve l’amour adultère de Pétrarque , il déclare que ce sentiment est innoncent en lui-même, et de plus, utile dans ses résultats , puisqu’il a été l’étincelle sacrée qui a embrasé Pétrarque du feu de la poésie, ce qui fut un sujet de glorification pour sa patrie. Or, notez bien, je vous prie, que Beccadelli, homme d’une moralité d’ailleurs parfaitement reconnue, était un archevêque !
Malgré de si graves autorités, l’amour réel ou métaphysique de Pétrarque pour Laure est peut-être une des questions historiques les plus controversées et les plus obscurcies.
M. le professeur Marsand , de Padoue, éditeur de la meilleure édition de Pétrarque (créateur d’une curieuse bibliothèque de neuf cents volumes sur cet homme célèbre, passée, en i83o, à la bibliothèque particulière du roi), M. Marsand, dis-je, qui depuis vingt ans a fait de la vie de Pétrarque son étude constante , est revenu au système du célibat de Laure. îl prétend qu’aucune preuve authentique de son mariage avec Hugues de Sade ne peut être citée. J’avoue que j’inclinerais volontiers à celte opinion, conforme à l’esprit et aux mœurs littéraires du temps, et que j’aimerais fort à voir un personnage aussi poétique débarrassé de ces onze enfans que lui donne grossièrement, et par vanité, l’ahbé de Sade.
Quoi qu’il en soit, il est impossible de ne pas reconnaître dans les sonnets de Pétrarque les couleurs les plus poétiques et ues teintes admirables pour peindre les joies, les délices, les transports , les dévoùmens et les déses-
DE FERRARE A PADOUE
poirs de l'amour. Que les moralistes sévères , qui appellent du nom de bagatelles de pareils ouvrages , jettent donc aussi cette insultante épithète aux œuvres de Properce et de Tibulle. Peindre avec un bonheur toujours nouveau d expressions 1 ingratitude du cœur, sa faiblesse ses retours fantasques , ses révolutions à propos de rien, entrer mêler l'histoire secrète du sentiment le plus orageux d’allusions historiques, grandes et nobles, dépensées philosophiques souvent sublimes, c’était assurément prouver plus de pénétration, de connaissances et de sentimens artistiques qu’il n’en faudrait avoir pour composer des bagatelles.
Par ses travaux, ses découvertes, ses encouragemens, ses sacrifices, Pétrarque peut être regardé comme le véritable créateur des lettres en Europe. Lorsque je contemplais sur la colline d Arqua ce vaste tombeau de marbre rouge soutenu par quatre colonnes, dans lesquelles ses restes reposent, il me semblait moins y voir la dépouille d’un homme qu’un monument élevé aux travaux de l’intelligence, qu’un trophée attestant le triomphe de la civilisation des lettres sur l’ignorance et la barbarie.
Le voyage d’ Arqua à Padoue prend un caractère très-singulier par les fréquentes embarcations auxquelles on est obligé pour traverser les nombreuses rivières et canaux qui coupent le pays, et contribuent à sa fertilité, sans ajouter à sa beauté. La route, parallèle au canal qui conduit à Venise, est bordée de villa construites d’après les dessins de Palladio. L’horizon est borné par les Alpes rhénanes.
A oici Padoue , l’une des plus anciennes villes de l’Italie, et jadis la plus savante. Elle est située entre le Méduacus major et le minor, fleuves
qui ont changé leurs noms contre ceux de Brenta et de Baccbiglione. Nous n’avons point de témoignage plus brillant sur l’ancienneté de Padoue , qpe ces vers de Virgile, qui en attribue la fondation à Anténor :
Anlenor potuit mediis elapsus achlvis,
Illyricos penetrare sinus, atque intima tutus Régna Liburnorum et fontem superare Timavi.
Hic tamen ille urbem Patavi sedesque locavit
Teucrorum
Æneid. I. i, v. 2^2.
Antenor, de la Grèce affrontant la furie,
A bien pu pénétrer dans les mers d’illyrie,
A bien osé franchir le Timave fameux
Là, lui-même à Padoue, en dépit de Junon,
A son peuple a donné ses armes et son nom.
Les savans , il est vrai , disputent pour savoir si la Brenta est véritablement le Timavus de Virgile, et si la ville qu’il appelle Patavium est la même que nous appelons Padoue ; mais il est difficile de croire qu’il ait pu s’y méprendre, et le plus grand nombre des historiens s’accorde à rapporter la fondation de Padoue à Anténor. On place cette époque en 1 1 83 avant J.-C. , et c’est ainsi qu’on l’a gravé sur la petite porte del Portello ou d’Ogni-Santi.
La puissance militaire de cette ville a long-temps brillé d’un vif éclat, puisqu’au rapport de Strabon, elle avait pu fournir à la fois plus de cent vingt mille soldats, et qu’on y avait compté jusqu’à cinq cents chevaliers romains. D’autres historiens ajoutent même qu’elle renfermait anciennement un million et demi d’habitans. Dans le temps où les Romains , assiégés jusque dans le Capitole par les Gaulois, étaient réduits aux dernières extrémités, les troupes de Padoue, secondant la valeur de Camille, contribuèrent surtout au salut des Romains. Ceux-ci reçurent
encore de grands secours dans d’autres occasions, des habitans de Padoue.
Cette ville fut saccagée par Âlaric , et ensuite par Attila , l’an 455. Ses habitans prirent la fuite; quelques-uns se retirèrent dans les lagunes , et y bâtirent des villages qui furent longtemps sous la juridiction des magistrats de Padoue, jusqu’à ce qu’ayant formé la superbe Venise, cette colonie subjugua son ancienne métropole.
Padoue fut brûlée et saccagée plusieurs fois.
Mais c’était à l’un de nos plus grands princes , à celui qui, dans le moyen-âge, réunit par un même lien les Barbares et les Romains, qu’il était réservé de venger Padoue des injures du ciel. — Charlemagne en effet fît rétablir cette ville en y ? lorsque, vainqueur de Désidério que Luitprand avait désigné pour son successeur , il mit sur sa propre tête la couronne des Lombards.
Lorsque les petits seigneurs envahirent l’Italie , Padoue eut le sort de toutes les autres républiques de cet empire. En ii'i'j elle tomba au pouvoir d’Azzolino ou Ezzeîino , de la maison de Romano. Ce despote employa toute sa vie, tout son courage, tous ses talens, à fonder une tyrannie telle, que l’Italie, ni peut-être le monde, n’en avait point encore vu de semblable. L’art avec lequel il usurpa la souveraineté au milieu de républicains jaloux, les crimes par lesquels il la conserva , sa grandeur et sa chute, méritent d’être étudiés par les amis de la liberté. Après avoir ravi au marquis d’Este le titre de Podestat de la ville de Padoue, qui était alors la plus puissante des trois républiques Guelfes de la marche Trévisane ; après avoir fait périr don Jordan, prieur de Saint- Benoît, que l’on regardait comme un saint , et qui échauffait par ses prédications, le courage des citoyens, il
tourna successivement ses armes contre les seigneurs de Carrara et les Advocati , contre le marquis d’Este , son ennemi capital , et même contre les villes de Feître et de Bellune , qu’il soumit à sa puissance.
Un récit détaillé des crimes d’Ezzelino serait trop révoltant : une simple énumération de ses victimes ne pourrait intéresser que ceux à qui leurs noms ne sont point inconnus ; mais ces noms ne sont illustres que dans la Vénétie. Parmi toutes ces victimes, il y en eut deux, qui signalèrent leurs derniers momens par des actes d’un courage héroïque. Rainier de Bonello traduit devant le tribunal d’Ezzelino , en présence de tout le peuple , fut accusé par lui d’avoir voulu livrer la ville de Padoue au marquis d’Este. Rainier ne répondit qu’en dénonçant au peuple l’accusation d’Ezzeîino lui -même, comme une infâme calomnie : il ne doutait point, dit-il, qu’un prompt supplice ne l’attendît; mais son vrai crime était d’avoir témoigné ses regrets de ce que les Padouans avaient confié à Ezzeîino l’autorité souveraine, et de ce qu’ils étaient si cruellement punis de leur faute. Le tyran fit traîner sur la place publique le courageux Rainier, et lui fit trancher la tête.
Jean de Scanarola fut traduit devant Henri de 1 gna , podestat de Vérone, créature d’Ezzelino, digne de cet homme sanguinaire. Quoique le prisonnier fut chargé de chaînes et entouré de gardes, il s’élança tout-à-coup sur son juge, et le renversant de son tribunal, il le frappa à la tête de trois coups d’un couteau qu’il avait caché sous ses habits.
Le juge fut blessé mortellement, avant que les gardes eussent eu le temps de mettre en pièces Scanarola , avec leurs hallebardes. Alors un proverbe Italien , terrible pour les tyrans, fut ré-
DE FERRARE A PaDOUE.
pété de bouche en bouche : « Celui qui {•eut mourir , est maître de la oie d’un roi. »
Mais les crimes du tyran devaient enfin recevoir leur châtiment. Innocent iv prêcha en 12 55 une croisade contre le farouche Ezzelino. Peu de temps avant deux gentilshommes tentèrent de délivrer la terre de ce monstre. Ils se nommaient Monté et Araldo, et avaient été conduits à Vérone, où Ezzelino présidait alors , pour y être mis en jugement. Nous emprunterons le récit suivant à l’historien Rollandini ;
Ils arrivèrent devant le palais public, pendant qu'Ezzelino était à table ; ils attirèrent son attention par leurs cris, et ils excitèrent tellement sa colère, qu’Ezzelino sortit de table, et descendit audevant d’eux, sansarmes, en s’écriant :
« Qu ils viennent à la male heure , les traîtres. » Monté, dès qu’il l’aperçut, s’arrachant des mains de ses gardes, s’élança sur lui , et le renversa par terre. Tandis qu’il s’efforcait d’enlever au tyran le poignard qu’il croyait trouver sous ses habits, et qu’en même temps il lui déchirait le visage avec ses dents, un garde trancha avec son sabre la jambe droite du prisonnier; d’autres mirent en pièces son frère, qui voulait le secourir. Monté , comme insensible à cette première blessure et aux coups qu’on ne cessait de lui porter , n’abandonnait point sa proie , et faisait d’inutiles efforts pour l’étouffer. Il périt enfin, mais sur le corps du tyran, qu’il avait déchiré de ses dents et de ses ongles, et qui fut long-temps à se remettre de ses blessures et de sa terreur.
Les efforts d’innocent iv contre Ezzelino ne furent pas inutiles ; une armée nombreuse se rassembla sous les ordres de Philippe, légat du pape, et archevêque de Ravennes. Le tyran sut cepen-
dant se maintenir sur un pied de guerre honorable. Mais, dans le cours de l’année 1259, son étoile vint à pâlir; Ezzelino fut fait prisonnier, tandis qu’il avançait lentement sur le chemin de Bergame , après avoir reçu plusieurs blessures qui mirent sa vie en danger.
Lui pris, la guerre était terminée; il ne voulut point survivre à sa défaite ; envain on appela des médecins pour le soigner ; il refusa leurs bons offices ; il se plut à rouvrir lui-même ses blessures, et il mourut enfin le onzième jour de sa captivité, à Soncino , où son corps est enseveli. .. •
Padoue, délivrée du joug de ce tyran, dont le règne de sang avait duré trentequatre ans , reprit aussitôt une forme républicaine, qui se maintint jusqu’à l’année i3i8. Les Carrara ou Carraresi eurent ensuite la principale autorité, mais ils l’exercèrent avec modération , et pour le bien public.
Cette ville passa ensuite sous la puissance des Scaligeri ; revint encore aux Carrares : enfin elle se soumit à Venise en i4o5.
Son aspect est en général assez triste; les rues, surtout dans la partie vieille , sont sales , irrégulières , longues, étroites, et pavées en petits cailloux. Il est vrai que de chaque côté il se trouve des portiques, beaucoup moins beaux pourtant que ceux de Bolo gne, mais qui procurent aux piétons l’avantage de parcourir presque toute la ville à l’abri du soleil et de la pluie. Parmi les principaux édifices de Padoue, nous signalerons d’abord le palais de 1 Université. Ce monument, construit par Palladio, renferme les écoles publiques, l’Amphithéâtre d’anatomie, et le Muséum d’histoire naturelle.
Il B o , le Bœuf (d’une ancienne enseigne ) , est le nom que l’on donne au
bâtiment de l’université padouane; cet édifice est d’une architecture grande et majestueuse; la façade est ornée de quatre colonnes doriques cannelées, et la cour est environnée d’un grand portique à deux étages.
L’université de Padoue est des plus anciennes et des plus célèbres; elle subsistait déjà avant que l’empereur Frédéric y transportât celle de Bologne , en 1222. Les professeurs étaient dans la plus grande considération, et les nobles se faisaient honneur d’entrer dans leur corps; même, dans les siècles les plus barbares , on y accourait de tous les pays. Cette antique université , dont l’origine remonte au commencement du treizième siècle, et qui a compté jusqu’à dix-huit mille écoliers s’ilfaut en croire lechiiï’re deM. Delalande, n’en a plus que mille . Sous le vestibule, on voit une bonne statue en marbre , qui représente la célèbre Hélène- Lucrèce Cornaro Piscopia , morte en 1684 à trente-huit ans ; femme illustre, qui savait l’espagnol, le français, lelatin, le grec, l’hébreu, l’arabe; chantait ses vers en s’accompagnant, dissertait sur la théologie , l’astronomie , les mathématiques , et fut reçue docteur en philosophie à l’université. Depuis quelques années, on voit au cabinet de physique une vertèbre de Galilée ; c’est la cinquième lombaire ; elle fut dérobée par le médecin Florentin Cocchi , chargé, en 1 787, de la translation des os de Galilée à l’église Sainte -Croix de Florence. Le doigt de ce savant, arraché par une fraude pareille, est exposé à la Laurentienne. Singulière destinée du corps de ce grand homme ! L’envie l’emprisonna de son vivant, l’admiration le mit en pièces après sa mort.
Toutefois, la vertèbre de Galilée n’est point placée sans convenance à l’université de Padoue. Pendant dix-huit
ans, il y avait rempli la chaire de philosophie ; et ce fut en présence du doge et des principaux de l’état, qu’en 1609 il fit ses premières expériences du télescope et du pendule.
La bibliothèque de l’université renferme soixante -dix mille volumes.
Parmi les portraits qui ornent ce vaste local, je remarquai celui de Pétrarque.
Certes , il est là à sa place ; car ce grand poëte fut assurément un des plus intrépides lecteurs connus, puisqu’il mourut dans sa bibliothèque, assis, la tête courbée sur un livre.
Le goût des sciences , des lettres et des arts fut toujours très-vif à Padoue. Dès l’an 1 54o, il se forma une académie à laquelle tous les beaux esprits de l’Italie se firentassocier. Depuis ce tempslà, on en a compté vingt autres. Mais la plus célèbre de toutes est celle desPicooratiqui recevait des femmes, usage que l’académie française fut plusieurs fois tentée d’imiter. Sous Louis xrv, Charpentier appuyait l’admission de mesdames Scudéry, Deshoulièreset Dacier.
Dans le dernier siècle, les candidats de d’Alembert furent, dit- on, mesdames Necker, d’Epinay et de Genlis ; de nos jours , la même proposition n’aurait rien d’étrange, et les talens poétiques de quelques femmes en feraient de fort dignes et fort agréables académiciennes .
La façade du Palais de Justice , édifice fort ancien , rappelle le genre d’architecture arabe du palais des doges de Venise, et, en effet, il fut construit à peu près dans le même temps , c’està-dire en 1172, par Pierre Cazzo , et achevé seulement en 1206.
Cette façade donne sur une assez belle place, appelée Piazza del’ erhe (place ou marché aux herbes ) et place Salone (PI. 208), entourée de portiques. Ce qu’on admire surtout dans cet antique
DE FERRARE A PADOUE
édifice, c'est la grande salle, dite il Salone , qui a trois cents pieds de long' sur cent de large et autant de hauteur. Son immense voûte en bois n’a pas d'autres soutiens que les murs sur lesquels elle est posée. Cependant les tremblemens de terre, qui se sont faits sentir à différentes époques à Padoue , ne l’ont point renversée ni endommagée.
Cette salle était autrefois une sorte de change ou bazar, où l’on venait acheter des articles de luxe étranger.
On dit aussi qu elle a été la grande salle du tribunal. Quoi qu’il en soit, elle est depuis long-temps dans un tel état de délabrement, quelle n’est plus d’aucun usage ; toutefois, on la répare en ce moment pour en faire une salle de justice. Les épaisses murailles sont couvertes de peintures à fresques fort anciennes, et dont plusieurs sont de Giotto , retouchées en 1762 par Zannoni; au fond de la salle, contre le mur, à droite du siège gothique du président , se voit une inscription antique et un monument assez mesquin , élevé à la mémoire de Tite-Live, né dans Padoue.
La pierre ( Lapis vituperii ), vue par Addison à l’hôtel-de-ville , et par laquelle tout débiteur était délivré des poursuites de ses créanciers, lorsqu’après y avoir été assis, nu, trois fois par les sergens , la halle pleine de monde, il jurait n’avoir pas cinq francs vaillant, est aujourd'hui au salon.
C’est une espèce de sellette de granit noir, qui n’est point du tout usée ; il y avait vingt-quatre ans que cette coutume ne s’était pratiquée lors du voyage d Addison, en 1700. A l’intrépidité avec laquelle certains débiteurs de notre temps montrent leurs visages, on peut très-bien croire que, si la même pierre existait à Paris, ils ne
rougiraient guère de montrer le resle, et qu’elle servirait bien davantage. De pareilles pierres existaient, au moyenâge, dans diverses villes de l’Italie, telles que Vérone , Florence, Sienne; il n’y avait de différence que dans le cérémonial. Lippo a mis dans l’enfer burlesque de son Malmantile , les dames florentines qui, pour la dépense de leur toilette, avaient conduit leurs maris sur la pierre des débiteurs. A. Sienne , ces débiteurs faisaient pendant trois matins le tour de la place à l’heure où sonnait la cloche du palais; ils étaient accompagnés de sbires, et presque entièrement nus; le dernier jour, en frappant la pierre comme les débiteurs de Padoue, ils disaient les paroles suivantes exigées par la loi :
« J’ai consumé et dissipé tout mon » avoir, je paie mes créanciers de la » manière que vous voyez. » — Cet usage, malgré sa bizarrerie, était au fond assez raisonnable ; c’était un moyen d’échapper à ces éternels prisonniers pour dettes, embarras de notre civilisation et de notre jurisprudence; et une telle publicité , à la fois mêlée de ridicule et de honte , valait peutêtre mieux que certains de nos arrêts, pour déclarer les gens insolvables.
Les diverses églises de Padoue sont ses premiers et ses plus intéressans monumens. Le dôme , achevé dans le siècledernier, estd’unearchitecture médiocre. On y voit entre autres tableaux, une Vierge du Giotto, donnée par Pétrarque, qui regardait ce morceau comme un chef-d’œuvre de l’art.
Saint Antoine de Padoue est un des plus grands saints du calendrier, et son église, il Santo , une des plus brillantes d Italie. En effet, saint Antoine fut le thaumaturge de son siècle; il naquit a Lisbonne, l’an nqS; entra dans l’ordre de Saint- François , qui
commençait à devenir célèbre , prêcha en Italie avec tant de succès., fît tant de conversions et de miracles , qu’étant mort en ia3 1 , à l’âge de trente-six ans, il fut canonisé l’année suivante.
Casanova rapporte qu’à Padoue l’on croit que saint Antoine fait trente miracles par jour : la quantité de ses messes ne doit pas surprendre; elle est si considérable qu’il n’y a point assez d’autels pour les célébrer, ni de prêtres pour les dire, et qu’une bulle du pape autorise le chapitre à dire, vers la fin de l’année , certaines messes qui comptent pour mille, seul moyen d’acquitter cette sorte d’arriéré.
L’église du patron de Padoue (PI. 208) fut commencée eo 1255, par Nicolas Pisano, et terminée en i3o y. Sa construction, un peu orientale, offre six coupoles. Mais, ce qui me frappa surtout, ce fut de voir dans l’intérieur de la basilique quatre orgues extraordinaires, auxquelles quarante personnes sont constamment employées. Il est impossible de parler de musique sans citer le nom du célèbre Joseph Tartini qui , pendant plus de trente ans , demeura attaché à l’église de Padoue.
Tout le monde sait aujourd’hui , grâce à M. Deîalande , comment ce violoniste célèbre, d’une imagination et d’une organisation toute musicale , composa sa fameuse sonate du diable :
«Une nuit, en iyi3 (c’est Tartini lui-même qui parle) , je rêvais que j’avais fait un pacte, et que le diable était à mon service ; tout me réussissait à souhait, mes volontés étaient toujours prévues , et mes désirs toujours surpassés par les services de mon nouveau domestique ; j’imaginai de lui donner mon violon pour voir s’il parviendrait encore à me jouer de beaux airs . mais quel fut mon étonnement lorsque j’entendis une sonate si singu-
lière et si belle, exécutée avec tant de supériorité et d intelligence, que je n’avais même rien conçu qui pût entrer en parallèle. J’éprouvais tant de surprise, de ravissement, de plaisir, que j’en perdais la respiration : je fus réveillé par cette violente sensation ; je pris à l’instant mon violon , espérant de retrouver une partie de ce que je venais d’entendre; mais ce fut en vain : la pièce que je composai pour lors est à la vérité la meilleure que j'aie jamais faite, et je l’appelle encore la sonate du diable; mais elle est si fort au-dessous de ce qui m’avait frappé, que j’eusse brisé mon violon et abandonné pour toujours la musique si j eusse été en état de m’en passer. »
Je ne m’arrêterai pas à énumérer les tableaux ou les fresques qui ornent dans il Santo , la chapelle de Saint- Antoine , ou celle du Saint - Sacrement ; je ne parlerai ni du chœur ni de son magnifique candélabre de bronze, d’André Riccio , ouvrage qui coûta dix années de travail à l’artiste. Qu’il suffise au lecteur de savoir que les pinceaux de Sansovino, de Pierre Liberi, et le burin de Donatello, et d’une toule d’autres artistes célèbres, ont concouru à enrichir cetle église. Avant de la quitter, allons voir au trésor Saint- Antoine , la langue encore vermeille du saint. On montre aussi le recueil de ses sermons, corrigé par lui, et dont l’écriture est lisible et même élégante. Nous voici arrivés à la porte: n’accorderons-nous point un regard à la sépulture de ce jeune Français de vingt ans, Arminius d’Orbesan, dont l’épitaphe est si touchante:
N’arrose de tes pleurs ma sépulcrale cendre ,
Puisque un jour éternel d unplusbeauroyaumeluit, Mais bénis le cercueil, où tu as à descendre ;
Car il n'est si beau jour qui ne mène sa nuit.
DE FERRARE A PADOUE. n
La Scuola del Santo , Ja confrérie de Saint - Antoine , voisine de l’église, offre au premier étage de belles et curieuses fresques du Titien. Nous nous plaisons à les citer, car, outre leur mérite , elles sont les seules fresques que le Titien nous ait laissées.
Padoue célèbre chaque année, au mois de juin, des fêtes joyeuses, ou plutôt des jeux olympiques , en 1 honneur de saint Antoine. Je n’ai pas eu, comme M. Valéry , le bonheur de rencontrer le char de sapin du maquignon vainqueur, qui parcourait les rues aux .acclamations de tous les polissons dont il était escorté.
Un grand nombre d’autres églises sont répandues dans la ville : c’est V Annunziata nell’ Aven a , aux formes orientales; c’est l’église de Saint- André; celle de Sainte-Lucie; les Eremitani, si célèbres par ses tombeaux , par ses fresques et par son petit cimetière ; c’est Saint-Canziano , Saint-François, aux riches tableaux; Saint-Clément; Sainte-Croix; Sainte-Justine, avec ses huit coupoles à jour et ses riches chapelles ; Sainte - Sophie , qui conserve d antiques débris ; Saint-Thomas, remarquable par ses peintures ; Saint- Joseph, aux fresques curieuses; Saint- Fermo, qui se glorifie avec raison de son magnifique crucifix en bois ; enfin c’est la petite église Saint-Maxime, qui contient le tombeau du savant anatomiste Morgagni.
Les palais de Padoue méritent à leur tour de fixer l’attention ; nous citerons celui qu’on nomme del Capitano , d’une architecture majestueuse. Quelques parties extérieures de l’architecture du palais du podestat ont paru dignes de Palladio. La maison des comtes Trento-Papa-Fava , la plus belle de Padoue, offre un groupe horrible et pyramidal de soixante démons enlacés les uns
dans les autres. La maison Capodista possède les énormes débris d’un cheval de bois qu’on pourrait prendre pour celui de Troie. Ajoutons encore le palais Giustiniani al Sajjto, à l’élégante et harmonieuse construction ; la maison du chevalier Lazzara , véritable musée de peinture, d’architecture et de sculpture; enfin, un édifice plus moderne semble dominer aujourd’hui tous les autres, par son luxe architectural ; c'est le café Pedrocchi ; toutes les colonnes, les murailles, le pavé, sont de marbre, et un pareil bâtiment semblerait bien plutôt devoir être un palais ou un temple qu’un café.
J’allais aussi tous les dimanches à Saint-Antoine; la belle statue équestre de bronze, par Donalello , représentant le Condottieri Galtamelata , sur la place de 1 église, est la première qui ai* été fondue en Italie et chez les mo dernes. Quelque habile qu’ait pu sü.
montrer ce général, il ne paraît point qu’un chef de soldats mercenaires fût digne d’un tel honneur et d’un tel monument.
Avec de pareils combattans, la guerre semble perdre une partie de son héroïsme; elle n’est qu’une nouvelle espèce de spéculation et de trafic. Ces Condottieri, aux gages d’états divers, prenaient soin, comme on sait, de se ménager ; leurs manœuvres sur le champ de bataille n’étaient fort souvent que de simples évolutions, et leurs campagnes, que de grandes parades. Le fait rapporté par Machiavel , de Ja bataille dAnghiari , gagnée par les bandes au service de Florence, sur les bandes à la solde de Milan, quoique contredit par Scipion Ammirato, ne détruit point le raisonnement du publiciste florentin sur l’infériorité dépareilles troupes, et sur leur impuissance «à défendre leur patrie : les soldats français , qui n’en-
tendaient rien à ce genre d’exercice et d’arrangement, purent aisément venir à bout de tels ennemis et conquérir l’Italie col gesso ( à la craie ) ; ce mot du pape Alexandre vi exprime la rapidité de l’invasion de Charles vm , qui semblait n’avoir rien eu de plus à faire qu’à marquer ses logemens comme un maréchal des logis.
Le commerce de Padoue était trèsrenommé parmi les anciens. Cette ville fournissait à Rome de belles tuniques et d’autres marchandises précieuses ; elle est encore aujourd’hui fort commerçante : les draps , ainsi que les bas et les bonnets de poil de castor de ses fabriques, sont estimés.
Ce fut par une belle et brillante matinée que je quittai la patrie de Tite- Live et du peintre Tiepolo , laissant derrière moi les bains d’Abano , déjà célèbres du temps de Tibère, la Chartreuse, et enfin les couvens de Praglia et de Monte-Ortone. C’était une chose délicieuse de rouler le long des rives de la Brenta, alors qu’aucun nuage au ciel, aucune image de tristesse n’obscurcissaient le paysage environnant.
Le canal à droite coule à travers une campagne aimable, riante et fertile, où les champs de blé, les vignes, déploient leurs trésors. A gauche, les élégantes villes de marbre, avec leurs façades palladiennes, leurs jalousies vertes, leurs parterres et leurs orangeries, semblent encore habitées par les Foscarini et les Bembi des grands et libres jours delà république vénitienne. La bcirca cornera , la première gondole aperçue , le barchiello pesamment frété, glissent , passent, repassent, et quelques airs particuliers à Venise frappent votre oreille pendant ce délicieux petit trajet. Mais les groupes parsemés sur le chemin sont 'plus délicieux encore.
Avec leurs habits et leurs visages de
fête, toutes les femmes sont jolies, tous les hommes agréables : tous les mots sont balbutiés mollement, et le rire même est toute mélodie.
Il eût été doux de terminer le voyage d’Italie sur les bords de la Brenta. Et là, donnant une pensée à la brise qui soupire sur ses eaux, supposer qu’aucun souci ne peut habiter sous ces pavillons légers et frais , et que la prospérité répandue par les rayons du soleil et la nature, ne peut être détruite par les fausses combinaisons de la politique et le renversement de l’indépendance nationale ; mais la vue de la grande douane de Fusina, qui se montre comme une prison temporaire sur les rives de l’ Adriatique, remplie de figures allemandes , gardée par les armes autrichiennes , dissipe les visions de la Brenta. Là, il faut endurer formalités sur formalités , et le voyageur découragé quitte la côte solitaire et nue pour monter sur une gondole noire, avec l’apparence, sinon les sentimens d’un prisonnier d’état. Cependant, à mesure que la barque s’éloigne du rivage, et que la ville des vagues , cette Rome de la mer, parait sur l’horizon , l’esprit se ranime ; la mémoire , cessant d’être comprimée par les impressions extérieures , renvoie de ses cellules mystérieuses mille souvenirs fantastiques :
et quand les clochers et les dômes de Venise brillent sous l’éclat du soleil de midi, et que ses palais, à demi voilés par les teintes aériennes de l’éloignement , déploient graduellement leurs superbes proportions , les rêveries de plus d’une veille de la jeunesse sont réalisées. Des scènes depuis long -temps connues , poétiques ou romantiques , prennent une existence réelle , et viennent en même temps enchanter les yeux et délecter l’imagination.
VENISE
En approchant de la cité, on passe devant une petite île, où un seul arbre solitaire ombrage une muraille fortifiée; la barque glisse le long d’un autre îlot ; mais on y distingue à peine quelques traces de végétation. Un petit fort insulaire se dessine de loin en loin sur les vagues, à mesure que les ombres s’agrandissent ; enfin , on entre dans un faubourg, une rue d’eau : des bâtimens ruinés s’élèvent de chaque côté , bizarres , grotesques , mais évidemment habités par l'humble indigence, et non par l’opulence déchue. Comme il n’y a point de chemin, il n’y a point de passans, et l’on ne voit pas un seul visage pointer à travers les fenêtres ou s’alonger sur les balcons. Aucun son ne trouble le silence de mort qui règne de toutes parts, excepté le bruit des rames des gondoliers. La première impression est celle de l’apparition d’une ville qui aurait survécu au déluge universel , dont les babitans auraient tous péri , et dont les demeures commenceraient à reparaître sur la profondeur des eaux.
Je vais donc aussi vous parler de b enise ! Et pourtant romans et romances , drames et poèmes , contes et nouvelles, ne vous ont-ils pas rassasié d histoires vénitiennes ?
Sbakspeare a logé son Shyloek dans les boutiques du Rialto ; lord Byron a promené sa gondole sur le Canal Grande; Coopéra placé son mystérieuxbravo près du Pont-des-Soupirs ; Casimir Deavigne a écrit un millier d’alexandrins ur 1 infortuné Faliero ; Pioger de Beauvoir a passé ses soirées avec les oisifs délia Piazzetla ; la spirituelle Mn,e
Sand a confié dernièrement à la Revue de P a ns ses poétiques réflexions sur Venise ; les destinées de cetle ville se sont trouvées au fond de chaque écritoire, et les cabinets littéraires nous ont décoché les Barbarigo , les Gradenigo et les Mocenigo , les Moro sini , les Manini et les Bragadini.
Nos écrivains ont beaucoup emprunté à Venise , mais en revanche ils lui ont parfois terriblement prêté! Malgré tant de descriptions , de récits et de volumes,Venise gardera toujours un grand intérêt historique et un puissant attrait de singularité.
Toutes les idées qu’on se fait par avance sur Venise, soit comme ville, soit comme société, appartiennent uniquement à l’imagination. On est disposé à la considérer comme le siège de quelque pouvoir fantastique qui assemble ses conseils au milieu des festins et des orgies, où le temps se consume en divertissemens sans fin , où l’amour est la seule religion, le plaisir la seule loi; où les nuits sont toutes éclairées par les doux rayons de la lune et les jours brillans du pur éclat du soleil; où la vie sepasse dans un carnaval perpétuel, sous de fantasques déguisemens.
Il fut un temps où l’aspect extérieur de Venise présentait à l’œil de l’étranger un tableau qui approchait de ces images brillantes , quand la joyeuse regatta de la journée , et les assemblées dissipées de la nuit, cachaient le noir système politique , par lequel une faction aristocratique, sous le nom de république, foulait les libertés et corrompait les mœurs du peuple, biais si le voyageur quittait autrefois les lagunes et les di
vertissemens de la place Saint- Marc avec les mêmes illusions, qu’il y avait apportées , ce moment est passé ; des images de ruine et de désolation se rencontrant dans tous les détails moraux et physiques, dissipent les visions de l’imagination , et jettent dans l’âme une tristesse qui la fait sympatiser avec le malheur de cette ancienne et superbe reine de la mer.
Cet aspect de Venise a quelque chose de plus triste que celui des ruines ordinaires : la nature vit encore près de celles-là, et quelquefois elle les décore; debout depuis des siècles, on sent qu elles peuvent encore durer d’autres siècles; qu elles verront passer la puissance de leurs maîtres et d’autres empires; ici ces ruines nouvelles périront rapidement, et cette Palmyre de la mer, reprise par l’élément vengeur sur lequel elle était une conquête, ne doit point laisser de traces ; il faut donc se hâter de visiter Venise et d’aller y contempler ces tableaux du Titien, ces fresques du Tintoret et de Paul Véronèse; ces statues, ces palais, ces temples, ces mausolées de Sansovino et de Palladio, prêts à disparaître.
Venise est, dans toutes ses relations, une ville unique. Son origine, sa prospérité, sa chute, n’ont rien d’égal dans l’univers. Cette république était, il y a peu d’années, l’état le plus ancien de l’Europe. La même nation, toujours indépendante, toujours libre, avaitobservé, comme un beau spectacle, les révolutions de l’univers; elle avait vu la longue agonie et la fin de l’empire romain en Occident ; la naissance de l’empire français lorsque Clovis conquit les Gaules ; l’élévation et la chute des Ostrogotbs en Italie, des Visigotbs en Espagne; des Lombards, qui succédèrent aux premiers; des Sarrasins, qui ésoédspèprent les seconds . Elle avaitvu
naître l’empire des kalifes ; l’avait vu menacer d’envahir la terre, et bientôt se diviser et se détruire. Long-temps alliée des empereurs de Byzance, elle les avait tour à tour secourus et opprimés ; avait enlevé des trophées à leur capitale, partagé leurs provinces, et joint à ses titres celui de maîtresse d’un quart et. demi de l’empire romain. Elle avait vu tomber cet empire, et les farouches musulmans s’élever sur ses ruines; elle vit enfin la monarchie française s’écrouler ; et seule inébranlable, cette orgueilleuse république contemplait les royaumes et les nations qui passaient devant elle. Après tous les autres, elle a succombé cependant à son tour; et le peuple, qui liait le présent au passé , et enchaînait les deux époques de la civilisation de l’univers , a cessé aussi d’exister.
La nature même du pays qu’habitaient les Vénitiens fut la cause de leur longue indépendance. Le golfe Adriatique reçoit dans sa partie supérieure toutes les eaux qui découlent de la pente méridionale des Alpes, depuis le Pô, qui prend sa source sur. le revers des montagnes de Provence jusqu’à 1Tsonzo, qui naît dans celles de la Carniole. L’embouchure du plus méridional de ces fleuves est éloignée de trente lieues de celle du plus septentrional, et, dans cet espace, la mer reçoit encore l’Adige, la Brenta, la Piave, la Livenza, leTagliamento, et un nombre infini de rivières moins considérables. Chacune d’elles entraîne, dans la saison des pluies, des masses énormes de limon et de gravier ; en sorte que la partie du golfe qui les reçoit, comblée peu à peu par leurs dépôts, n’est plus une mer, n’est point encore une terre : on la nomme lagune ; sous ce nom on comprend un espace de vingt ou trente milles de largeur à partir du rivage. La lagune,
VENISE. ,5
vaste étendue de bas-fonds et de fange couverte d’un ou deux pieds d’eau, que les bateaux les plus légers peuvent seuls traverser, est coupée par des canaux, creusés sans doute par les fleuves qui portent lenrs eaux à la mer, mais entretenus ensuite par la main des hommes pour l’intérêt du commerce. Ces canaux ouvrent des routes aux plus grands navires, et leur offrent des ancrages sûrs; la mer, qui se brise avec furie contre les murazzi et les îles longues et étroites qui bordent la lagune, est calme par de là ces limites : le vent ne peut plus la bouleverser, là où des abîmes ne sont plus cachés sous ces vagues. Mais les canaux tortueux et entrelacés de la lagune forment un labyrinthe impénétrable pour les pilotes, qu’une patiente étude et une longue expérience n’ont pas instruits de leurs détours. Au milieu des bas-fonds s’élèvent plusieurs centaines d’iles qui commencent au midi de Cbiozza, vers les bouches du Pô et de l’Adige,et qui s’étendent sans interruption jusqu’à Grado, par de là les bouches de l’Isonzo. Les unes ne sont séparées que par des canaux étroits , comme celles sur lesquelles Venise est bâtie ; les autres dominent la lagune de place en place, comme des bastions avancés pour défendre l’approche de la terre ferme. D’autres enfin, marquent l’enceinte de la lagune, et séparent les bas-fonds de la haute mer. Ces dernières, qu’on nomme Yaggéré, forment une lisrne prolongée et parallèle au rivage , mais coupée par un grand nombre de canaux , qui s’ouvrent pour la plupart en face de l’embouchure de chaque fleuve. Ces canaux forment autant de ports ouverts à la marine vénitienne, et ils en portent le nom. Les îles, soit de la lagune, soit de Yaggéré , ne sont pas en général susceptibles d’une grande culture ; mais elles sont placées d’une ma-
nière si avantageuse pour la pêche, pour la fabrication du sel, qui se recueille presque sans travail dans certains bas-fonds nommés estuari , pour la navigation et le commerce ; ceux qui les habitent ont tant de facilité pour communiquer, sur de simples bateaux, avec toutes les villes de la Lombardie, avec tous les ports de l’Istrie, de laDalmatie et de la Romagne , que cet archipel a dû de tout temps être peuplé d’hommes industrieux. Le savant comte Figliasi a prouvé, dans ses mémoires sur les Vénètes, que, dès les temps les plus reculés, cette nation , qui occupait le pays qu’on a nommé depuis États Vénitiens de terre ferme , habitait également les îles répandues sur ces côtes, et que de là étaient venus les noms de Venetia Prima et Secunda , dont le premier s’appliquait au continent, et le second aux îles et aux lagunes.
Lorsqu’Attila exerça ses fureurs sur Aquilée, Goncordia, Oderso, Altinoet Padoue, tous ceux des habitans de la première Vénétie, que leur fortune mettait en état de fuir, cherchèrent un asile dans la seconde.
Hommes, femmes, enfans, vieillards, tout se réfugia dans les îles. Au centre de celles que couvre aujourd’hui la ville de Venise, la bourgade de Rialto accueillit les fugitifs : ils se répandirent également sur toutes les autres; et, se cachant sous des cabanes faites à la hâte, ils attendirent que l’orage dévastateur fût passé.
Une nouvelle nation se forma donc au milieu des lagunes , par la réunion forcée des premiers Vénètes aux seconds ; une nation de nobles, d’ouvriers laborieux et de marins , qui tous devaient vivre, non plus du produit des terres, mais de celui d’une industrie
active et croissante. Cette nation, c’est la vénitienne.
Après avoir fait connaître la fondation de la république de Venise , il nous reste à choisir dans son histoire, durant la première moitié du moyen âge, les faits importons qui , de loin en loin , contribuèrent à former le caractère national, à modifier la constitution de l’état, ou à augmenter l’influence du nouveau peuple sur le reste de l’Italie. Une histoire suivie et circonstanciée n’entre point dans notre plan : telle est au reste la sécheresse et l’obscurité des historiens qui ont écrit dans les temps antérieurs au douzième siècle, que nous sommes forcés de passer rapidement sur les époques qu’ils nous font si peu connaître.
Le seul fait important que nous puissions signaler au milieu de toute cette première période de l’existence de Venise , est l’invasion de Pépin , fils de Charlemagne, et roi d’Italie. Ce prince, irrité de la résistance des Vénitiens à l’exécution de ses projets contre Nicephore , empereur d’Orient , tourna ses armes contre la république, et lui brûla même deux villes importantes.
Dans ce moment critique, Ange Participazio, l’un des principaux citoyens, détermina ses compatriotes à abandonner les murs de la capitale , et à trans porter toutes leurs richesses à Rialto, dont la situation est bien plus forte, puisque cette île est vraiment au centre de la lagune. Depuis ce temps -là, Rialto devint la capitale du nouvel état; on réunit par des ponts, à cette première île, les soixante îlots qui l’entourent, et sur lesquels s’étendit ensuite la ville de Venise. Le palais ducal fut élevé sur la place où il subsiste encore aujourd’hui; et le nom de Venise, qui appartenait en commun à toute la république, fut affecté à sa capitale.
Vingt ans plus tard , le corps de saint Marc fut transféré d’Alexandrie dans cette ville. L’on raconte que les marchands qui enlevèrent cette relique à 1 église d Egypte , lui substituèrent adroitement le corps de saint Claude, pour lequel ils avaient moins de vénération. Dès lors saint Marc fut le patron de la république; lui ou son lion devinrent l’empreinte de ses monnaies et l'étendard de ses armes : le nom de saint Marc s’identifia enfin tellement avec celui de l’état, qu’il fait tressaillir encore aujourd’hui les cœurs vénitiens, et fait couler les larmes des patriotes , plus que le nom de la république ou le souvenir de ses victoires. Les premiers insulaires eurent d’abord un gouvernement démocratique régi par des tribuns. Mais, comme toujours, lorsque la république eut acquis plus de puissance et d’étendue, il fallut mettre le pouvoir entre les mains d’un seul , et au lieu des tribuns on nomma un chef à vie, appelé doge , mot qu’on peut croire dérivé du mot latin dux , c’est-à-dire chef, commandant, général, duc.
Sous le pouvoir d’un seul, la république acquit plus de force, et pendant cinq siècles elle ne cessa d’étendre sa puissance au point que les doges formèrent des alliances avec des rois et des empereurs.
Dès iija on avait substitué aux assemblées générales un conseil composé de quatre cent soixante-dix membres , qu’on nommait pour un an seulement, et dans lequel tous les citoyens indistinctement avaient le droit d’entrer lorsqu’ils étaient élus.
Mais les chefs de la république s’étant aperçus plus tard que cet ordre de choses ne pouvait plus convenir, arrêtèrent en 1197, qu’à l’avenir les membres du conseil représentatif de la nation ne sexaient plus pris dans toutes les classes,
VENISE
mais exclusivement sur la totalité des conseillers alors en fonctions, et parmi leurs descendans, ce qui fit succéder laristocratie à la démocratie primitive.
Cet événement nous rappelle l’origine du sénat et des chevaliers romains créés de cette manière par Romulus.
Pierre Gradenigo, auteur de cette réforme hardie, sut y parvenir sans verser une goutte de sang, et malgré les troubles et le tumulte qu’elle occasiona.
Par l’établissement de cette aristocratie, la république gagna l’avantage de pouvoir résister aux puissances d Italie et de l'Europe même, ainsi qu’à 1 empire ottoman, qui faisait trembler 1 Orient.
Les époques les plus mémorables de l’histoire de Venise sont les années 1297, i5o8 et 1 5 1 8 .
En i3io, on créa le conseil des dix, qui d’abord ne fut que pour un temps, et qui, vers i33o, devint perpétuel; ce conseil fut d’abord établi pour les affaires criminelles; ensuite on y fit une addition pour lui donner des fonctions législatives et politiques; mais vers i5go, où l’on craignait l’oligarchie, on supprima cette addition, et il resta purement criminel.
La ligue de Cambray, formée en i5o8, est l’époque des plus grands revers que la république ait éprouvés.
Jules 11, qui en fut le principal auteur, avait résolu de recouvrer quelques villes qu'il regardait comme étant de l’ancien patrimoine de l’église, telles que Ravenne, Faenza, Cervia. Il suscita l’empereur Maximilien, qui voulait avoir Padoue, Vérone, Vicence, Aquilée et le Frioul , et le roi de France, qui prétendait avoir Crémone, Brescia et Bergame, comme dépendances du Milanais.
Leroi de Naples redemandait Brindes, Trano, Otrante et d’autres villes de la
Pouille. Le duc de Savoie avait des prétentions sur le royaume de Chypre, et le duc de Ferrare sur Mantoue. Tous ces princes fondirent à la fois sur les états de la république. La bataille d’Agnadel, ou de Gliiaradadda,qu’Alviano perdit en 1509, et ensuite celle de Vicence, firent perdre aux Vénitiens tous leurs états de terre ferme , excepté Trévise.
Il faut lire dans les historiens de cette époque le récit de ce combat d’Agnadel. Sismondi surtout excelle dans ce genre de descriptions. Voici un passage extrait de son Histoire des républiques italiennes : « Louis xir
ayant reconnu la position des Vénitiens autour de Tréviglio, et jugeant trop dangereux de les y attaquer, après être resté un jour en présence, tourna le lendemain au midi, et descendit le fleuve vers Rivolta, dont il s’empara.
» Après y avoir passé un jour, il brûla ce village, et continua le jour suivant sa route pour se rendre à Pandino ou à Vaila , et séparer ainsi l’armée vénitienne des magasins qu elle avait à Crème et à Crémone. Pendant que le roi suivait le chemin tortueux des bords del’Adda, les Vénitiens pouvaient, en suivant la corde de l’arc que décrivait Louis xii, arriver par un chemin plus court à une seconde position plus rapprochée de Crème, et aussi bonne que celle qu’ils occupaient. Pitigliano,pour faire ce trajet, ne voulait partir que le lendemain : Alviano insista pour qu’on se mît aussitôt en route, et qu’on devançât l’ennemi. En effet, l’ordre de partir fut donné ; les hautes broussailles, dontlepays est couvert, dérobaient en fièrement l’armée vénitienne, qui suivait le chemin à droite, à la vue des Français qui suivaient le chemin à gauche, et, sa ligne étant plus directe, elle se trouva bientôt avoir gagné les
devans; mais dans cet endroit justement les deux chemins se rapprochaient, et l’Alviano, qui commandait l’arrièregarde, eut connaissance de Charles d’Amboise et de Jean-Jacques Trivulzio, qui commandaient l’avant-garde française,, et qui se trouvaient très-près de lui .
» Le général vénitien se disposa alors au combat; il avait placé ses fantassins , avec six pièces d’artillerie , sur une digue destinée à contenir un torrent, qui dans ce moment était à sec, et il avait attaqué avec vigueur la cavalerie française dans un terrain embarrassé par des vignes, où elle ne pouvait faire ses évolutions avec liberté. L’Alviano profita de cet avantage, la repoussa et la poursuivit jusque dans un lieu plus ouvert.
En même temps le roi arrivait avec le corps de bataille ; et l’arrière-garde de TAlviano, qui avait déjà remporté un succès glorieux, se trouvaitavoir affaire avec toute l’armée. La bravoure du général s’était communiquée au soldat , et l’avantage qu’ils avaient déjà obtenu soutenait leur ardeur, en sorte qu’ils continuèrent le combat durant trois heures avec la plus grande vaillance.
Une forte pluie, survenue pendant la bataille, rendait le terrain glissant pour les fantassins, l’espérance de voir arriver Pitigliano, sur le secours duquel on avait compté, s’évanouissait ; mais l’infanterie italienne des Brisighella , qu’on distinguait à ses casaques mipartie blanches et rouges, se rendit digne de sa nouvelle réputation; encore quelle fût forcée de se replier jusque dans une plaine ouverte, et quelle s’y trouvât exposée aux attaques delà cavalerie, elle ne rompit jamais ses rangs.
Entourés, pressés, accablés, ces fantassins romagnols se firent presque tous tuer, après avoir vendu chèrement leur vie. Us avaient reçu de Nalda
de Brisighella , dans le val de Lamone, leur nom et leur organisation, et toute l’infanterie soldée des Vénitiens avait ensuite adopté leurs couleurs et leur ordonnance. Cette infanterie laissa six mille morts sur le champ de bataille; c’était à peu près le double de ce qu’avaient perdu les Français; la gendarmerie vénitienne ne souffrit pas beaucoup ; mais Barthélemy d’Alviano, blessé au visage, fut fait prisonnier et conduit au pavillon du roi. Vingt pièces d’artillerie tombèrent entre les mains des Français; le reste de Tarin ée vénitienne continuai sa retraite sans être poursuivi. »
Après cette bataille , on crut voir la ruine entière de cette république ; mais les ressources de sa marine , de ses richesses, et de la valeur de ses habitans, et plusieurs circonstances heureuses , la sauvèrent l’année suivante.
L’année 1618 est fameuse dans l’histoire, par la conjuration des Espagnols contre la république de Venise. Voici ce que raconte l’abbé de Saint-Réal :
« Le marquis de Bedmard était, depuis 1607, ambassadeur d’Espagne à Venise; les Espagnols étaient mécontens de l'accommodement de Paul v avec la république dans l’affaire de l’interdit. Le duc d’Osso’ae, vice-roi de Naples, était entreprenas et ennemi des Vénitiens ; ils formèrent le projet de faire descendre à Venise l’armée navale d’Espagne, et d'occuper les postes principaux de la ville, comme la place Saint-Marc et l’arsenal, par le moyen des intelligences qu’ils avaient dans la ville : on devait faire mettre le feu dans les endroits qu’il était le plus important de secourir, s’emparer de toutes les barques qu’on trouverait au pont de Rialto pour aller chercher des troupes au Lazaret. Il y avait vingt-trois conjurés dans le secret, entre autres un Français réfugié,
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nommé Renaut, un capitaine normand, qui avait été engagé dans cette conspiration, par l’entremise d’une belle Grecque, et Jaffier, Provençal. » Saint- Réal a peint avec un rare bonheur les irrésolutions de ce conjuré, les combats qui se livraient dans son cœur, et le désir de venger sa patrie des tyrans qui l’opprimoient, et la crainte non moins vive de voir la malheureuse Venise noyée dans le sang de ses habitans, et subissant un joug plus cruel encore que celui de ses magistrats.
« Cette funeste image , continue Saint-Réal, l’obsède nuit et jour, le sollicite, le presse, l'ébranle. En vain il fait effort pour la chasser : plus obstinée que toutes les furies des fables, elle l’occupe au milieu des repas , elle trouble son repos, elle s introduit jusque dans ses songes. Mais trahir tous ses amis! et quels amis ! intrépides, intelligens, uniques en mérite dans le talent où chacun d’eux excelle; c’est l’ouvrage de plusieurs siècles de joindre ensemble une seconde fois un aussi grand nombre d hommes extraordinaires. Dans le point qu’ils se vont rendre mémorables à la dernière postérité, faut-il leur ravir le fruit prêt à cueillir , de la plus grande résolution qui soit jamais tombée dans l’esprit d’un particulier? et comment périront-ils?
par des tourmens plus singuliers et plus recherchés que tous ceux que les tyrans des siècles passés ont inventés. Qui ne sait qu’il y a telle sorte de prison à Venise, plus capable d’ébranler la constance d un homme de courage que les plus affreux supplices des autres pays?
Ces dernières réflexions, qui attaquaient Jalfier par son faible, le raffermissaient dans ses premiers sentimens:
la pitié qu il sentait pour ses compagnons balançait dans son âme celle
que la désolation de Venise y excitait;
et il continua dans cette incertitude jusqu’au jour de l’Ascension, auquel l’exécution avait été remise.
» On reçut dès le matin des nouvelles du capitaine. Il mandait qu’il répondait de la flotte; qu’elle allait aux environs de Maran ; qu’en même temps qu’on enverrait au lazaret quérir les troupes de Lievestein, on fît partir une barque pour lui en donner avis, et qu’il attendrait cet avis pour commencer d’agir de son côté On envoya à Haillot les guides qu’on lui avait promis. On introduisit, dans le clocher delà Procuratie de Saint-Marc, des hommes apostés, qui avaient quelque habitude avec ceux qui y faisaient garde, et qui les assoupirent par le moyen de drogues et d’odeurs propres à cet effet, mêlées dans des viandes et dans des breuvages, et en les faisant boire et manger avec excès à l’occasion de la réjouissance publique du jour. On donna l’ordre à des officiers qu’on choisit de s’emparer des maisons des sénateurs qui étaient plus à craindre , et de les tuer. On marqua à chacun la maison où il devait s’attacher ; de même à chacun des principaux conjurés et des autres officiers le poste qu’il devait occuper, leshommes qu’il lui fallait, où il les prendrait, le mot pour les reconnaître , et le chemin pour les conduire. On fît savoir aussi aux troupes du lazaret, aux Espagnols de la petite flotte , et aux mille Hollandais qui étaient déjà dans Venise , commentils se devaient répartir depuis la place de Saint-Marc , où tous devaient se rendre, les lieux qu’ils devaient occuper , les commandans qui leur étaient destinés , et le mot pour les reconnaître. On fit visiter par des gens non suspects la fuste du conseil des dix, et on trouva l’arLillerie en état de servir
» Jaffier eut la curiosité de voir la cé-
rémonie où le doge épouse la mer, parce que c’était la dernière fois qu’elle devait se faire. Sa compassion redoubla àlavuedes réjouissances publiques : la tranquillité des malheureux Vénitiens lui fit sentir plus vivement leur désolation prochaine ; et il en revint plus irrésolu que jamais : mais enfin le ciel ne voulut pas abandonner l’ouvrage de douze siècles et de tant de sages têtes à la fureur d’une courtisane et d’une troupe d’hommes perdus.
» Lebon génie de la république suggéra un expédient à Jaffier, par lequel il crut sauver tout ensemble et Venise et ses compagnons. Il fut trouver Barthélemi Comino, secrétaire du conseil des dix , et lui dit qu’il avait quelque chose de fort pressé à révéler qui importait au salut de l’état ; mais qu’il voulait auparavant que le doge et le conseil lui promissent une grâce , et qu’ils s’engageassent par les sermens les plus saints à faire ratifier au sénat ce qu’ils auraient promis; que cette grâce était la vie de vingt-deux personnes qu’il nommerait , quelque crime quelles eussent commis; mais qu’on ne crût point arracher son secret par les tourmens sans la lui accorder, parce qu’il n’y en avait point d’assez horribles pour tirer une seule parole de sa bouche. Les dix furent assemblés dans un moment , et ils députèrent sur-lechamp au doge pour recevoir de lui la parole que Jaffier demandait. Il n’hésita pas non plus qu’eux à la donner; et Jaffier, alors pleinement content de ce qu’il allait faire, leur découvrit toute la conjuration » .
Venise, comme tous les états, après avoir eu son époque de gloire et de splendeur, commença à éprouver des revers, et perdit en Orient une nartie de ses possessions.
Mais elle se soutint long-temps en-
core en Italie , et la sagesse de son gouvernement engagea les villes et les provinces de cette contrée , situées entre la mer et les Alpes, à s’unir à elle.
Ce fut alors que les Vénitiens déployèrent toute l’étendue de leur politique si connue, et ce fut tantôt par la force, tantôt par l’argent ou la persuasion qu’ils parvinrent , au seizième siècle, à posséder tout le pays, depuis Ravennejusqu’àTrieste, et de plus, toutes les contrées situées entre la mer, les Alpes et le Pô , et même plusieurs places en Romagne et dans la Pouille.
On connaît toutes les guerres que Venise eut à soutenir dans le seizième siècle contre l’Europe presque entière, sans compter celles contre les Turcs; et si à cette époque elle perdit peu à peu ses possessions, ce ne fut pas sans la plus courageuse résistance. Enfin la découverte du Nouveau-Monde , en minant son commerce, acheva de détruire sa puissance.
Quoi qu’il en soit, en 1797, cette république possédait encore plus de trois millions de sujets; mais alors le gouvernement devint timide, indécis; il ne sut point employer l’énergie convenable ; il voulut rester neutre dans la guerre entre l’Autriche et la France, et, pour avoir refusé de coopérer au maintien de la justice et du bon droit, Venise fut punie comme le sera toujours l’égoïsme ; elle fut conquise par les Français, et elle cessa d’exister.
« Pour s’expliquer la conduite des Vénitiens dans les circonstances pénibles où ils se sont trouvés en 1797, dit Daru, il faut se rappeler que depuis plus de soixante ans ce gouvernement avait su se maintenir en paix. Trois générations s’étaient écoulées à l’abri de ces orages, déplorables sans doute, mais qui entretiennent l’énergie de
VENISE
l'homme . Ce repos conservé par la timidité au moins autant que parla sagesse, on ne pouvait pas se flatter d’en être redevable à la réputation dont le gouvernement jouissait , puisque sa considération diminuait de jour en jour.
Les passions actives auxquellesla guerre offre un aliment,, avaient pris une autre direction , et la morale publique n’y avait point gagné.
» Les paisibles habitans de Venise, à qui leurs pères, leurs aïeux, n’avaient pu raconter la guerre avec cet accent qui électrise et qui n’appartient qu’à ceux qui l’ont faite , devaient être disposés à adopter des maximes politiques qui prolongeaient leur état de repos et justifiaient trop bien le sentiment de leur nullité militaire. Le défaut des gouvernemens faibles est d’être irrésolus ; ils attendent que la violence des circonstances les force à prendre un parti, et alors leurs déterminations sont l’œuvre de la nécessité et non de la prudence.
» On avait donc établi ce principe, que la république devait se borner au besoin de sa conservation , ce qui était fort raisonnable sans doute ; on ajoutait que cette conservation dépendait d’une imperturbable neutralité ; mais en même temps elle rompait cette neutralité en vexant les négocians français, en recevant les fugitifs de la Corse , en donnant la chasse aux gardes nationales et en soutenant le roi en sous-main.
» Enfin, par faiblesse et par crainte de la France, le sénat , à la majorité de cent quarante-quatre voix contre quarante-trois , notifia à Louis xvm , alors réfugié à Vérone, qu’il eût à quitter le territoire de la république , et cela en n’y mettant pas tout le respect dû au malheur.
» Je partirai , dit le roi ; mais j’exige » qu’on me présente le livre d’or pour
» que j’en efface le nom de ma famile,
» et qu’on me rende l’armure dont l’a- » mitié de mon aïeul Henri iv avait fait » don à la république. »
» Ce nom fut effacé de dessus le livre d’or, mais l’armure ne fut pas rendue, et Louis xvm quitta la république. »
Venise commence à Attila, et finit à Bonaparte. Cette reine de l’Adriatique, dont l’empire fut de quatorze siècles , devait naître et mourir au milieu d’orages plus violens que ceux de la mer qui l’environne , et , la terreur de deux conquérans produisit différemment son origine et sa chute.
Après un aperçu rapide de l’histoire de Venise, parcourons cette intéressante cité, et visitons ses monumens principaux. Au premier rang il faut mettre la place Saint-Marc, l’église et le palais Ducal, qui forment à peu près le point central de la ville ; c’est là que réside la majesté de la république. C’est parlà aussi que je commencerai ma description. ( Voyez les planches 210 à 2 1 8 pour tout ce qui concerne Saint- Marc , le palais Ducal , la place et la piazzetta).
Le soleil n’était point encore couché, ses derniers rayons rougissaient encore les dômes et les clochers, et se brisaient en faisceaux des plus riches couleurs sur les façades et le pavé , quand, en sortant du demi-jour de ces étroits passages, je me trouvai dans la place la plus frappante et la plus magnifique d’Italie , la place de Saint-Marc. Pavée entièrement de larges dalles , divisées par compartimens en marbre, ce qui la tient toujours dans un grand état de propreté , cette place est unique au monde. Là se trouvent en présence l’Orient et l Occident : d’un côté le palais Ducal avec l’architecture de dentelles, les balcons et les galeries des monumens arabes ; l’église de Saint
Marc, dont la façade légère et les dômes couverts de plomb, rappellent une mosquée de Constantinople ou du Caire :
de l’autre côté des arcades régulières et des boutiquescomme au Palais-Royal de Paris. Le même contraste se trouve parmi les hommes; ce sont des Turcs, des Grecs , des Arméniens étendus , immobiles , prenant le café ou des sorbets sous de grandes toiles semblables, par l’éclat de leurs couleurs , à de véritables tentes, et fumant des parfums dans leurs longues pipes de bois rose à bout d’ambre. Ces enfans de l’Orient , quel que soit leur rang dans la vie, ont toujours l’apparence de l’aristocratie de la nature ; mais de tels visiteurs sont maintenant assez rares à Venise , et si l’on voit de temps à autre un galion ou une argosil à l’ancre dans son port, cesnavires ne fon t que rappeler faiblement les flottes qui venaient en foule échanger les épices de l’Arabie, ou les diamans et l’or de l’Asie et de F Afrique , contre les étoffes, les soies, les armes et les miroirs des manufactures vénitiennes.
On voit un nombre infini de colombes sur la place Saint-Marc ; ces habitans aériens remontent aux anciens temps de Venise. Alors il était d’usage, le jour des Rameaux , de lâcher audessus de la porte principale de Saint- Marc un grand nombre d’oiseaux avec de petits rouleaux de papiers attachés à la patte , ce qui les forçait à tomber, malgré leurs efforts pour se soutenir quelque temps en l’air; le peuple se les disputait aussitôt avec violence. C’était une espèce de distribution en nature.
Il arriva que quelques-uns de ces pigeons se délivrèrent de leurs entraves, et cherchèrent un asile sur les toits de l’église de Saint-Marc et du palais Ducal, près de ces plombs redoutables où gé-
missaient des captifs humains ; ils s’y multiplièrent rapidement , et tel fut l’intérêt qu’inspirèrent ces réfugiés que, d’après le vœu général , un décret fut rendu portant qu’ils seraient non-seulement respectés , mais nourris aux frais de l’état. V enise a perdu sa liberté, et ces oiseaux , toujours légers et gracieux, semblent avoir échappé à la conquête.
Après avoir passé le grand portail du milieu, l’église de Saint-Marc paraît directement en face, et l’on voit une mosquée , un temple , une cathédrale ; car cette église pourrait être dédiée à Mahomet, à Isis, au Christ.
Ses ordres d’architecture , grec, arabesque, ou gothique, mêlés d’une manière barbare, produisent cependant un si bel effet, que toute idée d’harmonie et de proportion est mise en défaut. Les porches, les dômes, les minarets, les dessins moresques, les arceaux gothiques, les colonnes grecques, sont colorés par des incrustations d’or, ornés de mosaïques , de pierres précieuses de toutes les couleurs et de toutes les régions. Les arcades arrondies qui s’élèvent sur la principale entrée sont encore couvertes d’ornemens sculptés, aussi minutieux, aussi grotesques que les statues de saints et les autres fi<m-
res qui décorent les pinacles placés audessus. On voit, sur les premières de ces arcades , les quatre chevaux de Lisippe, dépouilles qui ont orné successivement les arcs de triomphe de Rome, de Constantinople , le portail de Saint- Marc , et la place des Tuileries à Paris.
Au-dessus de la seconde arcade (qui est remplie par une grande fenêtre de glace dépolie ), Saint-Marc , patron de la cité, paraît sur un fond bleu et or, non dans son caractère de douceur apos-
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tolique, mais fier et terrible, comme dans la vision mystique d’Ezéchiel, et sous la forme d’un lion rampant, la crinière flottante et les ailes déployées, tenant un peu de l’enseigne d’une ménagerie, et, suivant le mot de Lady Morgan , un peu du dragon de Wantley à la foire de Saint-Barthélemy.
L'enlèvement du corps de San-Marco , apporté d Alexandrie , est représenté en mosaïque sur la façade de l'éalise Saint -Marc. En voici l’his-
toire : Comme les Turcs ont le porc en horreur, les chrétiens imaginèrent d’intercaler leur saint entre deux pièces de lard, pensant bien que les douaniers musulmans n’y toucheraient pas, et cette fraude pieuse eut un plein succès. Notre guide nous fit remarquer l air benet des infidèles qui s’étaientlaissés attraper, et la mine joyeuse des chrétiens qui leur avaient joué ce tour.
L’intérieur de Saint-Marc ressemble à une vaste caverne taillée dans le roc et toute dorée. Là brillent confondus l’élégance grecque, le luxe byzantin et le talent des maîtres de l’école vénitienne ; la religion a conservé toutes ces richesses, qui peut-être eussent été dissipées dans les spéculations et les entreprises d’un peuple marchand et navigateur.
Les débris de la magnificence de l’ancienne Rome décorent aujourd’hui les basiliques de la Rome nouvelle; Saint- Marc a recueilli les dépouilles opulentes de Constantinople. La religion rassemble ainsi les ruines de ces deux villes maîtresses.
Je remarquai contre le mur de la chapelle du baptistère (PL 218) le ombeau du doge André Dandolo. Mort en 1 354, guerrier intrépide, adroitpolitique , ami de Pétrarque , et le plus ancien historien de Venise, comme son ncêtre en avait été le premier héros.
Dandolo est un si beau personnage ( 1 ) que j’aimais à répéter son nomsous les voûtes de Saint-Marc J’avoue que j’éprouvai une impression bien différente lorsque, regardant la porte de bronze de la sacristie, derrière l’autel, ouvrage de trente années de la vie de Sansovino ; je vis surgir en relief la tête toute vivante de l’Arétin à côté de celle du Titien.
L’Arétin , cet homme qui fit métier de la diffamation, et dont les louanges étaient taxées, est le représentant de la licence et des vieilles mœurs dissolues de Venise. Vous ne voyez en lui qu’un type ignoble. Il a dominé le seizième siècle littéraire. François 1" l’honorait. Arioste l’appelait divin. Charles-Quint causait familièrement avec lui. De niveau avec toutes les puissances, ami de Titien, correspondant de Michel- Ange, bravant les foudres papales , plus riche qu’un prince, plus insolent qu’un condottière, plus admiré que le Tasse, plus célèbre que Galilée, qu’était donc cet homme ? d’où lui venait sa puissance? de quelle force disposaitil ? quelle terreur et quelle tyrannie se concentraient dans ces taches d’encre calomniatrices et immondes qui dégouttaient de sa plume ? que résumait-il?
que représentait-il ? Il représentait la presse. Il fut terrible comme elle. Né au moment précis où cette force inattendue sortait des langes, se développait, grandissait, devenait redoutable, étendait son influence : il comprit le premier quel levier ce serait que l’in-
(1) Henri Dandolo , élu doge en 1192, à l àge de 84 ans, fit encore briller dans ce poste éminent la prudence unie à la vigueur et à la fermeté. On doit à sa valeur prodigieuse la prise de Constantinople par les croisés. Ce vieillard, presque aveugle, dirigea l'assaut à la têle de ses braves, s'approcha un des premiers des murs qu'il fit escalader , et y planta l'étendard de Saint-Marc. Il refusa la couronne de l'empire grec, et mourut à 97 ans.
jure de la presse. — La calomnie, multipliée , impérissable , la crainte lancée par cette calomnie ! Instrument , pouvoir, levier immense, qu’il devina. — Instrument que son abus n’avait pas affaibli , que son excès n’avait pas usé. Arétin s’en saisit; il mit son siècle à ses pieds. — Un grand siècle!
Avant de juger T Arétin , montez chez lui. Il demeure à Venise, sur le Canal-Grande, en i53o. Vous reconnaîtrez sa maison, ou plutôt son palais, à la belle tenture de soie rouge rayée de bleu qui se joue au soleil, que le vent soulève , et que le marquis du Guast lui a donnée. Deux statuines couronnent l’édifice, dont les piliers, les colonnettes , les corniches bronzées par l’humidité , dorées par le soleil * bravent toute la richesse des paroles et toute l’afféterie du langage. Rappelezvous Canaletti , le seul artiste qui ait fait fuir et glisser jusqu’à l’horizon les quais ondoyans de Venise et reproduit leurs mille détails.
Quand Arétin vint habiter la ville libre de l’Italie , déjà l’Orient et le moyen-âge lui avaient imprimé son caractère propre. Il y avait long-temps que le trèfle et l’ogive , la colonnette et la dentelure laissaient passage au soleil et à l’azur du ciel , long-temps que Venise était Venise. Sansovino et Palladio n’ont fait que compléter l’œuvre ; les croisades l’avaient commencée.
La porte est ouverte à deux battans ; le grand homme reçoit tant de monde, qu’il épargne à ses domestiques la peine de l’ouvrir. Ces jolies femmes, ce sont les Arètines on les connaît sous ce nom dans Venise : l’Arétin les a baptisées. Le soleil qui tombe de trois grandes fenêtres , voisines du plafond, éclaire ce groupe dont la beauté peut vous séduire.
Vous n’arriverez jamais jusqu’à l’A-
rétin. Voici des Orientaux en grandes robes, des Arméniens révérencieux, un envoyé de François Ier, des peintres célèbres, de jeunes sculpteurs avides de gloire, des femmes éprises de son grand nom , des prêtres , des valets - dechambre , des moines , des pages , des musiciens , des soudards , qui tous attendent , dans la salle où vous êtes, le moment d’être introduits. La plupart sont chargés de cadeaux ; ils apportent tous leurs tributs; qui, un vase d’or; qui, un tableau de prix; qui, une bourse pleine de ducats ; d’autres une robe , un manteau , une toque , une pierrerie , uneagrafe,un collet de velours, un pourpoint une baüta : ouvrages rares , matières précieuses ; présens dignes d’être offerts à un prince , dignes de cette époque où le gentilhomme portait sur son dos , comme ditd’Aubigné, la meilleure paitie de son revenu. Mais voici descendre un grand jeune homme débraillé, vêtu de noir, à l’air impertinent et indolent , qui prie ces messieurs d’attendre. C’est le secrétaire et l’élève de ce grand-maître de la littérature et des arts : Lorenzo Veniero. L’Arétin a eu plusieurs secrétaires et beaucoup d’élèves.
Cette figure de loup qui va mordre , c’est lui. Le front recule , le sourcil surplombe , l’œil est creux et ardent , la narine s’entr’ouvre , la lèvre inférieure s’abaisse et laisse paraître les dents ; des rides nombreuses plissent le coin des yeux, la racine du nez est enfoncée , le crâne s’enfuit vers le sinciput , l’angle facial est très-aigu , la partie postérieure du crâne , siège des appétits sensuels, est d’une prodigieuse grosseur; et la tête, privée de cheveux sur le devant, semble se renverser en arrière par un mouvement naturel.
Vous ne croirez jamais que c’est là un grand homme. Les passions brutales
VENISE
sont vivantes et habitantes sur cette figure : aucun repos ; nul calme , nulle méditation ; il flaire un repas , il s’élance à une jouissance ; il calcule un profit déshonnête ; il vient de boire sec, et il attend la première occasion de mieux boire : la barbe majestueuse dont son menton est chargé ne l’ennoblit pas ; c’est un satyre ; ce n’est pas un philosophe.
L’Arétin était né en 1 49'^ •> dans lhôpital de la petite ville d’Arezzo.
Tita , sa mère , exerçait cet honnête et facile métier, qu’il estima et révéra toujours , sans doute par souvenir de famille et par piété filiale. On ne peut expliquer la situation et la fortune de cet homme que par la situation et la fortune de l’Italie pendant qu’il vécut.
Au berceau de Pierre Arétin, une terrible figure règne sur l’Italie, Alexandre Borgia. Non loin de son lit de mort vous apercevez Machiavel. Il suffit de ces deux noms pour expliquer l’immortalité de l’Arétin. Un beau climat, une religion pompeuse, des rites merveilleux , une vie facile , le dédain des vertus guerrières , l’absence de nationalité ou le conflit mesquin de mille nationalités étroites , la scission de l’Italie enintérêts divergens, avaient effacé les grandes idées de vertus sévères , de patriotisme et de dévouement. Point de mœurs , point de foi : mais on estime la poésie j on fait des sonnets, on adore les arts. L’ardente jeunesse accourt vers ces écoles de galanterie, de luxe, de savoir vivre , de bien dire et de mal faire ; tout le monde devient courtisan.
C est à qui inventera les plus mellifluentes périodes , à qui habillera le mieux un rien-sonore ; à qui platonisera le plus agréablement l’amour. La phrase acquiert une valeur immense , et, grâce à l’imprimerie, cette valeur se multiplie énormément.
L’Arétin comprit que celui qui savait mêler à la phrase vide, bien dorée, bien sonnante, la conduite, l’intrigue et l’audace , pouvait arriver à tout. De ce moment, son destin est fixé ; il reste à peine trois ans comme apprenti chez un relieur , il quitte bientôt cette ignoble profession pour devenir valet du pape Léon x, puis celui de Jules de Médicis, puis, enfin, l’ami, le favori de Jean de Médicis, surnommé le grand Diable. Partout on le voit spéculer avec un art merveilleux sur ce que peut rapporter le mensonge tourné en éloge, et le mensonge tourné en satire. Ses lettres fournissent le modèle le plus ingénieux de l’art de mendier et d’obtenir. C’est la diplomatie de l’aumône dans ce qu’elle a de plus subtil.
Médicis mort, l’ Arétin vint à Venise.
Il a deviné que, pour y être heureux, il suffit de payer à l’aristocratie qui gouverne un tribut d’idolâtrie. Il le paie , et cherche à se faire des amis. Sa liaison longue et désintéressée avec Titien est le côté noble et pur de sa vie. Cette amitié ne rapportait rien à l’ Arétin; il rendait au peintre plus de services que ce dernier ne pouvait lui en rendre.
Aussi ne doit-on attribuer cette liaison qu’à l’une des plus remarquables spécialités de son caractère. Lui qui ne respectait rien, il respectait les arts. Devant le grand talent de l’artiste supérieur, sa langue médisante était muette, son habitude adulatrice cessait, son éloge était sincère, son émotion vraie. Comme il représentait l’Italie en beaucoup de choses mauvaises, il fallait bien qu’il la représentât sous son
point de vue le plus brillant
Mais notre tâche n’est point d’approfondir l’histoire de l’Arétin. Un écrievain moderne, M. Chasles, a fait sur ce sujet des recherches que nous avons consultées avec fruit , et auxquelles
L1TAL1E
nous renvoyons le lecteur. Ce que nous avons dit , suffira à faire connaître un homme, qui résume toute la littérature de son temps. Il fut l’espritgéant , l’homme unique. Ses dialogues sont assurément ce que l’on a écrit de plus immonde. Jamais les païens , qui avaient divinisé la volupté brutale , ne parvinrent à ce degré de raffinement et de véhémence dans la luxure , dont l’Arétin a donné l’exemple sous la loi chrétienne, en face de la papauté. L’Arétin est le viveur par excellence ; il a considéré l’art comme gagne-pain, il a mis son esprit au service de son ventre, il a tout exploité au profit de ses sens; et, sous ce rapport, l’Arétin, l’infâme Arétin , quoique né à la fin du quatorzième siècle, peut être regardécomme le contemporain du dix-neuvième.
En dedans comme en dehors, l’église de Saint-Marc offre un mélange hétérogène des images de toutes les croyances, mais rien ne rappelle plus purement la foi catholique que le petit espace où l’empereur Barberousse se prosterna pour baiser les pieds du pape Alexandre iu en 1177- Le pape mit son pied sur le cou de l’empereur, qui , plein de honte et d’indignation , tâcha de diminuer son humiliation , en disant :
Non tibi , se d Petro (ce n’est pas à toi, mais à Pierre que je me soumets). Et mihi et Petro (et à moi et à Pierre) , répliqua le pontif hautain. Cette scène est le sujet d’un beau tableau dans le palais Ducal.
Le clocher de l’église est un ouvrage hardi, solide, commencé au dixième siècle et fini au seizième. On arrive au sommet par un chemin, par un véritable sentier, car l’escalier est uni , construit enbriques, et dépourvu de degrés. Du haut de ce clocher, la mer, Venise au sein de la mer, l’éclatante verdure des champs, la terre-ferme, les cimes blan-
chies des alpes duFrioul, la multitude de petites îlesgroupéesavecgrâceautour de cette importante cité , offrent un point de vue qui tient du prodige.
La Loggietta , au pied de ce clocher , est un élégant édifice de l’architecture de Sansovino. La partie du trésor déposée à- l’église de Saint-Marc (l’autre moitié, composée de vases, précieux, de pierres dures orientales enchâssées d’or et d’argent, est à la monnaie) peut être regardée , je crois, comme un des plus vastes reliquaires du monde ; on dirait une espèce de charnier sous verre, vu à la lueur de cierges, et de flambeaux : là sont exposés des morceaux , trop nombreux, de la vraie croix, le clou, l’éponge , le roseau , instrumens de la passion du Sauveur ; le couteau qui lui servit lors de la cène, et dont le manche offre quelques caractères hébreux si effacés, que Montfauconne put les lire; delà terre du pied de la croix, imbibée de sang divin ; l’humérus de saint Jean- Baptiste, enfin l’évangile manuscrit de saint Marc.
La basilique forme à l’orient l’un des côtés de la place de Saint-Marc, qui sur les trois autres n’est également composée que de trois édifices , savoir : au midi, le Palais-Royal ; au couchant, un bâtiment neuf d’une belle construction , élevé sur l’emplacement de l’ancienne église de Saint-Geminien, appelée Nuova Fabbrica, et qui fait également partie du Palais-Royal ; au nord, un bâtiment magnifique, d’architecture moresque, appelé les procuratie Vecchie , parce qu’il servait autrefois de logement aux procurateurs , dignitaires de la république; cet édifice est devenu une habitation particulière. Le dessous de ces trois côtés, ainsi qu’au palais royal à Paris , forme des portiques ou galeries ouvertes , composées de cent vingt-huit arcades, soutenues par des
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pilastres. Sous ces galeries sont des boutiques et des cafés, tandis que l’extérieur est garanti du soleil par des tentes sous les quelles se rassemblent le matin une foule de personnes pour déjeuner, et le soir pour y prendre des glaces ou du café, et y faire ce qu'on appelle la conversazione.
Le café de Florian , sous les arcades des procuratie Nuove , était, dans les anciennes mœurs de Venise, une espèce d'institution semi-patricienne. Ce café célèbre, comme les autres grands cafés de la place Saint-Marc, Quadri , Leoni, Suttil, etc. , demeure ouvert toute la nuit et en toutes saisons, et il ne ferme jamais. Florian était autrefois fhomme de confiance , l’agent universel de la noblesse de Venise. Le Vénitien qui descendait cbez lui avait des nouvelles de ses amis et de ses connaissances ; il savait l’époque de leur retour , et ce qu’en son absence ils étaient devenus ; il y trouvait ses lettres, ses cartes, et probablement aussi ses mémoires; enfin, tout ce qui le concernait avait été fait par Florian , avec soin , intelligence et discrétion. Canova n’oublia jamais les services plus essentiels qu’il avait reçus de Florian au commencement de sa carrière , lorsqu’il avait besoin d’ëtre connu, et il resta son ami jusqu’à la fin de sa vie. Florian étant alors tourmenté parla goutte, qui se portait souvent aux pieds,, Canova fit le modèle de sa jambe, afin que le cordonnier pût en avoir la mesure sans faire souffrir le malade.
Cette jambe de limonadier ne me paraît pas faire moins d’honneur à Canova que son Thésée ; il est doux d’estimer 1 homme après avoir admiré l’artiste.
Florian est donc le café de Foi de la place de Saint-Marc, cet autre Palais Pioyal. Les habitués sont presque tous vieux: leur âge fait l’éloge du café. Vers onze heures , les dames commencent à
venir. Elles se font servir un verre d’eau, que blanchissent quelques gouttes d’anis , et passent deux ou trois heures à causer avec leurs amis qui viennent les visiter. Rien n’est plus curieux que ce cercle de femmes de tout âge, riant, minaudant , bavardant , coquettant , buvant leur liqueur couleur d’opale, et mangeant, au bout d’un cure-dent de buis , de ces fruits glacés qu’un marchand fait passer de salle en salle.
A propos de Florian, qui est un café patricien , disons un mot des autres établissemens de ce genre ouverts dans Venise. M. A. Jal nous racontait dernièrement, avec tout le tact d’un militaire , la consécration spéciale , les habitudes et les mœurs des principaux cafés de Venise.
A la Constanza vont les Grecs, qui, gravement enveloppés dans des manteaux courts à manches, garnis de four rures , fument leurs longues pipes en jouant aux dames ou aux cartes , et en dégustant le café. Al Commercio , est le rendez-vous des jeunes roués de Venise, espèce d’hommes qui singent maladroitement , par leurs costumes et leurs manières, certains de nos viveurs français. Al Genio , on ne voit guère que desnégocians dressant des actes de vente, et prolongeant la bourse, qu’ils avaient tenue le matin au pied de la tour Saint-Marc. Suttil reçoit de vieux bourgeois, de vieux marins , comme la divina Providenza , l’ Abondanza et YAurora. L' Imperator d’ Austria est rempli chaque soir d’officiers allemands, qui fument dans la société des Turcs, au milieu desquels est leur respectable consul, conservateur religieux, non pas de toutes les maximes duKoran, mais du turban et du vieux costume que Mahmoud a proscrit. Le Leon coronato est le café des voituriers et des domestiques de place. Fenicc et
Quadri appartiennent à la petite bourgeoisie en été, mais l’hiver on vient s’asseoir à leur porte pour voir passer les promeneurs.
Les appartemens élégans et nombreux qui surmontent les boutiques et les cafés des portiques dans les bâtimens nommés Procuraties, étaient autrefois consacrés à la noblesse : c’était là que le grave sénateur et les cavaliers servans, avaient leur casino ; là s’exerçaitaussi le véritable empire de la dama del Cuore.
Le centre de la place Saint-Marc , ce noble espace entouré d’objets si imposans et si brillans , a toujours été le théâtre des fêtes publiques , de ces simples et primitives époques de réjouissances nationales, les feste Veneziane , fondées pour célébrer quelque événement lié à la gloire ou à la prospérité de la république. « Parmi ces fêtes (lady Morgan), la plus splendide et la plus ancienne était la fiera dell1 As~ censione ou la Se nsa, instituée en 1 180, quand la liberté et la prospérité de Venise étaient à leur plus haut degré, et que son commerce et ses manufactures amenaient toutes les nations à ses marchés. Cette foire ou fête, qui servait en même temps au trafic , à l’orgueil national et au plaisir, commençait à l’Ascension , et durait huit jours. Des boutiques temporaires, de l’architecture la plus fantastique, étaient élevées autour de la place ; les étoffes de soie , de laine, les velours de Venise, les chaînes d’or, les glaces, les bijoux, les armes à feu, les instrumens de musique, étaient mêlés à tout ce que les arts produisaient de meilleur. Par la suite l’exposition de la Sensa olfrit des ouvrages tels que ceux d’un Titien ou d’un Tintoret , et les beautés vénitiennes purent contempler, à demi voilées par leur zendale , la réflexion de leur
charmes dans les productions des artistes qu’elles avaient inspirés.
» Mais le Titien et le Tintoret avaient passé depuis long-temps, et les ouvrages semblables aux leurs n’enrichissaient plus depuis bien des années la fête de la Sensa , quand on vit paraître récemment au milieu des objets d’art un groupe de marbre qui rappelait le ciseau de Praxitèle : il représentait Icare et Dédale. La foule se portait autour de cette belle production , et l’on demandait à grands cris le nom du sculpteur. C’était un jeune Vénitien qui travaillait encore , inconnu à la renommée , dans l’atelier de son maître Storetti : son nom était Antonio Canova. »
A l’extrémité de la place sont trois pili ou porte-enseignes , mâts élevés sur lesquels flottait jadis l’étendard glorieux de Saint-Marc, et que remplace le drapeau autrichien. Les bases en bronze de ces pili , dus à Leopardo , ont l’élégance et le goût des ouvrages grecs.
L’artiste a eu le soin de les polir si parfaitement , que ses figures semblent encore aujourd’hui sortir de l’atelier, quoiqu’elles soient exposées depuis plus de trois siècles aux injures de l’air, aux scirocco d’Afrique, et à cette vapeur, à cette poussière humide et salée, émanée des flots de l’Adriatique.
Venise tout entière palpite à la place Saint- Marc. Aussi devions-nous quelques pages au berceau de la gloire vénitienne. Cette place tourne à angle droit du côté de la mer, et forme ainsi une seconde place aussi belle que la première, et qui porte le nom dePiarzetta ( PI. 2 1 3 ) , petite place, parce qu’elle est comparativement plus petite. Elle est bordée d’un côté par l’excellente façade gothique ou moresque du palais Ducal, et de l’autre par une rangée de nobles édifices, ouvrages de San
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sovino. La Piazzetta donne sur la mer, et se termine par deux superbes colonnes de granit, trophées de la république apportés de Grèce en 1 1 Elles sont surmontées du lion de Saint- Marc , et de la statue de saint Théodore; et quand on oublie les terribles exécutions qui ont eu lieu au milieu d'elles, on ne les voit point sans éprouver un profond intérêt; elles achèvent noblement la vue de la plus riche scène d’architecture qu’il soit possible d’imaginer.
Le palaisDucal, par sonarchitecture, par son aspect sévère et sombre, représente assez bien l'ancien gouvernement de V enise : il est comme le Capitole du pouvoir aristocratique; son origine même est formidable. Le doge qui le commença, Marino Faliero, eut la tête tranchée, et l’architecte Philippe Calendario futpendu comme conspirateur.
Le nom de quelques-unes de ses parties répond encore à l’impression que l’édifice produit : Y escalier des géants , superbe construction, voyait couronner les doges, et 1 epont des soupirs a la forme d’un large sarcophage suspendu au-dessus de la mer (PL 2 1 2 et 223).
« On ne peut toutefois se dissimuler, dit M. Valéry, dont nous citons pour ainsi dire à chaque pas l’excellent ouvrage , qu’il ne règne une [singulière exagération dans tous les récits que l’on fait de l’ancienne tyrannie du gouvernement de Venise. C’est ainsi qu’un voyageur, homme éclairé, prétend que le réservoir d’eau douce destiné à l’usage de la ville était placé dans l’enceinte du palais Ducal , et que leurs seigneuries s’étaient par-là ménagé le moyen de faire mourir de soif les sujets rebelles. Il existe, en effet, deux belles citernes de bronze, ouvrage du seizième siècle, au milieu de la cour du palais ; mais il y a d’autres citernes
sur les places de Venise, et il n’est pas une seule maison qui ne possède aussi la sienne. Les accusations contre le gouvernement vénitien , admiré par Comines, ont redoublé vers la fin de son existence , à l’époque où probablement elles étaient le moins méritées ; il fut long-temps de mode de vanter sa constitution et la sagesse de ses lois, ainsi que depuis on a écrit sur la constitution, les finances et le commerce de l’Angleterre. »
Malgré l’aspect sévère et pesant du palais Ducal, il offre des détails élégans et des parties remarquables sous le rapport de l’art. En contemplant son architecture moresque et orientale , je me reportais naturellement au temps des croisades , au siècle des Tancrède , des Bouillon, des Philippe -Auguste, des Richard, des saint Louis, et de tant d’autres héros qui , par un enthousiasme religieux, ont abandonné leurs états, leur patrie, leur famille pour aller conquérir la Terre-Sainte, ainsi qu’une partie de l’Asie, d’où ils rapportèrent les arts , les sciences et la civilisation. Aussi pour le peintre et le poëte, dont l’imagination aime à parcourir les périodes romantiques du moyen-âge, à s’égarer dans les champs de la Palestine et de Roncevaux , à errer au milieu des fêtes des Dandoli et des Falieri, le palais Ducal est-il l’édifice par excellence. L’arène du Colisée n’inspire pas une vénération plus religieuse à l’artiste classique que la corte del palazzo Ducale (PI. 2 1 2),àceux dont les émotions sont excitées par le souvenir des temps de vigueur, de courage, de passions romanesques qui ont inspiré les chants du Tasse et de l’Arioste , et produit les marchands guerriers de Venise. La gloire etla splendeur passées de cette cité éclatent de toutes parts au palais Ducal. La salle des quatre portes,
celle qu’on nomme Anti-Collegio , où attendaient les ambassadeurs étrangers; le college, où on leur donnait audience; la salle des pregadi ou des sénateurs, sont toutes décorées par d’immenses tableaux du Titien, du Tintoret, de Paul Véronèse, et d’autres maîtres habiles.
Une sorte de patriotisme respire dans ces belles peintures , qui rappellent les grands faits de l’histoire vénitienne.
La salle la plus frappante par son ancienne destination , est celle du conseil des dix , ce divan de mort , qui , sous prétexte de veiller à la sûreté publique, et déjuger les criminels d’état, nelaissait aucune sécurité aux citoyens. On voit encore le tribunal où siégeaient les juges,, et la porte par où les victimes disparaissaient pour n’être plus ni vues ni entendues. Les ciceroni la désignent sous le nom de porta fatale. Combien de cœurs se sont brisés dans cet affreux repaire du pouvoir ! Aujourd’hui il serait assez difficile de retrouver j|dans la salle des dix aucune trace de sa destination primilive.
L’empereur d’Autriche veut en faire une galerie de tableaux! Etrange vicissitude des choses et des hommes d’icibas ! singulière fatalité, qui convertit en un musée l’antre du despotisme, le conseil des dix ; et qui a transporté depuis peu à la salle du grand conseil des sénateurs la bibliothèque de Saint-Marc !
Qui n’a entendu parler , et de la bouche des dénonciations, ou bouche de lion, bocca di leone , et des plombs et des puits du palais Ducal? Toutes ces particularités, qui ont été le sujet de tant de déclamations, se trouvaient, vers la fin de la république , usées comme tout le reste. J’ai parcouru les puits : ces anciens cachots, au nombre de dix- sept , dont deux subsistent encore, formaient jadis plusieurs étages.
Ils ne se trouvaient point, comme on Ta
cru, sous le canal , et jamais on n’a navigué sur la tête des coupables. Les plombs créés postérieurement aux puits qui parurent trop rigoureux n’étaient que la partie la plus élevée du palais Ducal, dont la couverture est de plomb, et dans laquelle , on le croira peut-être difficilement, les prisonniers n’ont pas été plus malades qu’ailleurs , même après une détention de dix ans. Un des écrivains les plus impartiaux de Venise, qui a occupé pendant quelque temps ces plombs, va même jusqu’à souhaiter à beaucoup de ses lecteurs de ne pas être plus mal logés.
Mais sortons du palais Ducal, et, enfoncés dans les coussins d’édredon d’une gondole qui glisse avec un mouvement balancé , commençons au milieu de Venise un voyage aquatique. Un des aspects les plus remarquables de cette singulière ville se déploie agréablement à notre vue : les tours , les tourelles, les dômes , les clochers, se dessinent sur l’eau ; et des jardins artificiels , fleurissant dans le château de Lamotte, élevé par les Français, et paraissant comme des îles flottantes de verdure , donnent quelques traits de paysages terrestres aux faubourgs de cette capitale de la mer.
C’est un plaisir doux et triste aujourd’hui que d’errer sur le grand canal , au milieu de ces palais superbes , de ces anciennes demeures aristocratiques, qui portent de si beaux noms, qui rappellent tant de puissance, tant de gloire, et qui sont maintenant désertes, délabrées ou en ruine. Ces fenêtres moresques, ces balcons où la Vénitienne, enfermée comme dans 1 Orient, apparaissait à son amant, qui fuyait à regret sur sa gondole, sont maintenant dégradées , sans vitraux ou barrées grossièrement par des planches ; quelquesunes, en bon état, n offrent plus que les
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armes de la puissance de quelque consul oisif, ou l'inscription de certaines autorités administratives et financières de l'Autriche.
Ces palais sont privés de jardins pour la plupart, comme presque tous les palais d'Italie , car il semble qu’en ce beau pays tout soit sacrifié à l’arcliitecture. L’agrément et la commodité surtout y sont comptée pour peu de chose ; des colonnes , des galeries , de beaux escaliers, de grands et somptueux appartemens , voilà ce qui plaît aux Italiens; et, pourvu que l’œil des connaisseurs soit satisfait , ils paraissent s'embarrasser peu d’être commodément et agréablement chez eux. Tout en ce pays est pour la vue ; on s’inquiète peu du confortable.
Mais l’eau qui baigne ces palais leur donne une apparence de submersion et d humidité qui produit un effet désagréable aux yeux de celui qui n’y est point habitué. En outre le silence qui règne sur ces canaux , et l’absence de tout bruit de voitures et de chevaux dans cette grande ville , font éprouver à 1 étranger une sensation non moins
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singulière : Venise semble habitée par le dieu du silence.
Voici en quels termes M. Valéry explique cet abandon des palais de Venise, délaissés aujourd’hui par leurs vénérables patriciens. «Cet abandon, dit-il, avait commencé dès le dernier siècle avec la décadence de la république, alors que les patriciens dégénérés préféraient se loger dans un casino voisin de la place Saint-Marc , au lieu d’habiter les anciens palais de leurs pères , trop grands pour leur petitesse. Le jeu, le célibat, et l’espèce d’égoïsme social qu’ils produisent , avaient affaibli les mœurs de la noblesse vénitienne : quelles vertus publiques pouvait-on attendre du sénateur qui,
revêtu de sa toge et des pompeux insignes de sa dignité, avait, en personne, été croupier de pharaon ? Ils renoncèrent, dit-on, unaniment à ce privilège lucratif, lorsque les jeux furent abolis, quelque temps avant la chute de la république ; mais il est probable que le mal était fait, et qu’il était trop tard pour revenir à des sentimcns plus graves et plus élevés. Les jeux de Venise, prétendent les défenseurs de son ancien régime, servaient à développer la force morale; ils étaient renommés pour l’impassibilité presque stoïque avec laquelle on perdait ou on gagnait les plus énormes sommes. Cette espèce de courage qui fait risquer sa fortune sur une carte, peut indiquer de la fermeté chez les individus, mais elle doit être la perte d’une société , et l’habitude de la foi au hasard est surtout funeste en politique. Quant au célibat, réprimé et puni chez les Romains , il était alors à Venise comme un des privilèges de l’aîné , de Fhomme d’esprit ou de l’ambitieux de chaque famille , et le mariage devenait une des charges du cadet ou de celui qui donnait le moins d’espérance.
C’était l’opposé de ce qui se pratiquait dans les grandes maisons des états monarchiques ; mais ces divers célibats , qui n’étaient ni le célibat sacré de la religion ni le célibat philosophique de l’étude, se rapprochaient beaucoup de celui dont le libertinage est le principe » . N’ésitons pas sur ces détails afîligeans, et occupons-nous de désigner au lecteur les divers monumens devant lesquels s’arrête notre gondole. Là nous apparaît le pont de marbre de Rialto (PI. 2i4), édifice marchand, garni de boutiques dans le genre de celles du Pont-Neuf à Paris. Ce pont rappelle l’origine , les fêtes et la prospérité de Venise ; ici, c’est-à-dire sur la pointe de terre qui est presque en face
de Saint-Marc , s’élève la dogana di Mare (PI. 220). C’estdece mot dogana que nous avons tiré celui de douane , lorsque nous faisions venir en France des Toscans et des Lombards pour établir des fermes et inventer des impôts; ce mot vient de doga , qui signifiait autrefois un tonneau, parce quela plupartdes marchandises se mettaient dans des tonneaux. Cette douane présente une belle colonnade en marbre, qui supporte une tour, au-dessus de laquelle on voit un grand globe de bronze doré soutenu par plusieurs figures ; sur ce globe on a placé une figure de la Fortune, qui tourne en forme de girouette ; cet emblème s’applique heureusement aux hasards et aux incertitudes du commerce.
Les églises de Venise sont nombreuses, et même aujourd’hui encore, magnifiques. Les plus importantes sont celles de Saint-Sébastien, qui possède le tombeau de Paul Véronèse; Saint- Georges-Majeur, une des merveilles de Palladio; Saint-Luc, où l’Arétin a trouvé un tombeau ; Saint-Gervais et Saint-Protais , temples grecs , consacrés à l’Oreste et au Pilade des chrétiens , ainsi que les a surnommes M. de Chateaubriand; les Frati, où l’on croit que le Titien fut enterré; la Salute (PI.
219), qui , malgré la multitude d’ornemensdont elle est surchargée, est admirable par les tableaux des diverses époques du Titien ; l’église et la confrérie de Saint-Roch , merveilles de l’art, dues aux pestes de Venise (ce fléau provenait des rapports nombreux de la ville maritime avec l’Orient, alors que son commercefiorissait).C’étaientlà les beaux jours de Venise. Nous ne finirions ja mais si nous voulions accompagner l’énumération detoutes ces églises d’une histoire détaillée. Le plus ancien édifice decegenreest Sa? il a- M aria délia
Carità , dont la première construction date du douzième siècle. Elle devait son ancienne célébrité à sa festa et aux indulgences que lui accorda le pape Alexandre, après qu’il y eut trouvé un refuge contre la persécution de Barberousse. La fête de Sainte-Marie de la Charité, honorée de la présence du doge et de sa suite , a continué d’être célébrée avec splendeur jusqu’en 1796, année fatale à tant d’autres fêtes antiques.
Mais notre gondole vogue toujours , et nous voici en face du palais Foscari (PI. 22i ). Cet antique édifice est en ruine , mais son aspect majestueux, désolé, convient aux souvenirs qu’il rappelle : on sent qu’il a dû être le séjour de cette famille malheureuse , déchue du pouvoir, punie par la prison, l’exil et la mort , et qui semble, comme celle des Stuarts , une famille vraiment aristocratique.
Lord Byron occupait le palais Moce nigo , sur le grand canal. J’ai beaucoup entendu parler du séjour que ce grand poète avait fait à Venise pendant plusieurs années, et des scènes qui se passèrent au palais Mocenigo ; j’ai vu avec regret que la considération n’était pas toujours compagne de la gloire. La vie de Venise, cette vie de silence, de plaisir , de veilles et de bibliothèque, devait d’ailleurs convenir à un poète.
Venise, la Citt'a d’Oro , a la Ville d’Or » ainsi que l’appelle Pétrarque, contient encore quelques autres beaux palais, habités par les illustres descendans des premiers Vénitiens , les Pisagi , les Grimaldi , les Micheli , les Giustiniani , etc. Chacun de ces édifices possède des chefs-d’œuvre de peinture. Partout on y voit les ouvrages des maîtres de l’art , des Cimabue, des Giotto, des Mantegna , des Murillo ,
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desRembrand, des Paul Véronèse, des Giorçàone.
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Tout le monde connaît la puissance étonnante à laquelle parvint la république de Venise par le commerce et par les armes, surtout au temps de la première croisade, et avant que le commerce des Indes avec l'Europe ne fût ouvert par le cap de Bonne-Espérance.
^ enise n’a pas été moins remarquable par les arts. Tandis que l’Europe entière venait lui acheter à grands frais ses glaces, ses cristaux et ses perles, Tiziano Vecelli, le peintre lauréat des rois, l’ami de Sansovino, de Michel- Ange, de Bembo, du Tasse, de l’Arioste, deSpéroni et de Cellini, Titien, dont les cardinaux recherchaient la société, à qui les empereurs accordaient leur confiance, jetait déjà les fondemens de cette école vénitienne , admirable, plutôt par le naturel et le vrai , que par l’idéal, plutôt par l’éclat du coloris , par la hardiesse , par le pittoresque, que par la pureté du dessin.
Le Titien naquit à Cador dans le Frioul, en i4j 7, et mourut en i5^6; c’est assurément le plus grand coloriste qui ait existé; quoiqu’on puisse, à bien des égards, lui comparer Rubens, on peut dire néanmoins que la magie de la couleur est encore plus admirable et plus vraie dans le Titien. Venise possède le plus grand nombre de ses ouvrages, et ceux de son meilleur temps. On y remarque une largeur de pinceau admirable, et le plus parfait coloris : on peut encore admirer en lui la vérité, la justesse et le caractère de son dessin; qualités fort rares chez les coloristes.
Titien a long-temps habité le palais Barbarigo , et la galerie porte encore le nom de Scuola di Tiziano. Dans ces salons dévastés, nous avons vu quelques-uns de ses premiers ouvrages , et
ceux de Jean Bellin , son maître. Les nombreux portraits des doges que cette illustre famille a donnés à Venise , sont dus au pinceau de ces deux artistes. Il s’y trouve aussi quelques ébauches intéressantes et précieuses , surtout comme renseignemens sur les procédés employés par le Titien.
C’est là aussi que s’efface tous les jours la fameuse Madeleine, qui n’est au reste qu’une répétition de celle qu’on voit à Florence dans la galerie Pitti. C’est un des derniers travaux du Titien ; on croit y reconnaître les traits de sa fille. Cette assertion est douteuse. Sauf l’expression qui varie nécessairement, cette Madeleine rappelle la tête de toutes les madonnes du même artiste. Le temps et le manque de soins l’ont altérée d’une manière irréparable, quoiqu’un vieux rideau vert soit continuellement tiré devant elle , et que le gardien, qui fait les honneurs du palais, la montre avec toutes les cérémonies convenables qu’il a apprises de son prédécesseur. On voit aussi là le premier ouvrage du même peintre, un saint Jérôme, et le dernier, un saint Sébastien : celui-ci n’est pas terminé; car le Titien y travaillait quand il fut atteint de la peste à quatre-vingt-dix ans.
Tel était le respect qu’on avait pour le génie de cet artiste, que, dans un moment de taxe extraordinaire imposée aux Vénitiens, le Titien en fut exempté. Charles-Quint disait que trois fois il avait reçu l immortalité du pinceau de Titien, et lorsque les gentilshommes espagnols ou allemands affectaient de traiter l’artiste comme un plébéien, l’empereur leur répondait:
« Je puis créer des centaines de comtes, de barons et de ducs tels que vous, mais, hélas ! il n’est pas en mon pouvoir de créer un peintre tel que lui » ! Aussi ,
quand cet homme unique vint à mourir, il était si considéré de ses concitoyens adoptifs , que, malgré la fureur de la peste qui régnait alors , ses admirateurs n'hésitèrent pas à lui faire une pompe funèbre magnifique et à l’accompagner aux dépens même de leur vie !
Sur les pas du Titien se presse en noble émule un autre maître remarquable, le Tintoretto. L’enthousiasme de son génie , et la fureur, pour ainsi dire, de son pinceau, sont au-dessus de toute comparaison. Il passe souvent les bornes de la raison, et cependant l’on ne peut se refuser aux sentimens d’admiration qu’il excite. On ne le connaît véritablement qu’à Venise, et ce que l’on voit ailleurs de lui semble ne donner que l’idée de ses défauts ; car il n’est véritablement grand que dans les grandes choses qu’il a exécutées avec tout son feu. Au faire le plus étonnant , il joint la plus belle intelligence des lumières , les tons de coloris les plus beaux et les plus hardis.
Paul Véronèse est le plus riche et le plus beau génie pour la composition raisonnée d’un tableau ; personne ne l’a surpassé pour l’ordonnance , l’enchaîneme-nt ingénieux de ses groupes , pour la manière dont la lumière y est répandue, et l’intelligence supérieure de ses reflets ; son coloris est aussi vrai que fier et précieux. La facilité et (si l’on peut s’exprimer ainsi) la fleur de son pinceau , offrent ce que la peinture a de plus séducteur ; la magnificence des étoffes dont il habille ses figures répand dans ses ouvrages un agrément inexprimable que l’on connaissait peu avant lui. Enfin, on peut compter Paul Véronèse au rang des plus grands peintres qu’il y ait eus en Italie, et c’est un de ceux qui ont réuni le plus de mé- ' rites dans la peinture.
Le Giorgione , le Palma , le Padouanino1, les Bassans , les Ricci, [et quantité d’autres maîtres, augmentent encore la gloire de cette fameuse école vénitienne, dont il nous seraitpresque impossible de citer les produits merveilleux épars dans tous les édifices publics ou particuliers de la ville.
Au milieu de la dégradation et de la dispersion des chefs -d’œuvre dus à cette école, une académie des beaux-arts, créée par le patriotisme du comte Cicognara, a déjà recueilli de nombreux ouvrages , placés primitivement dans des couvens et des églises supprimés aujourd’hui. Cette riche collection de plus de quatre cents tableaux possède , comme une sorte de compensation aux différentes pertes éprouvées par l’école vénitienne , I’Assomption de la Vierge du Titien!
Par une étrange destinée , ce tableau était depuis long-temps relégué au haut d’une église , lorsque le comte Cicognara s’avisa d’en laver un coin avec un peu de salive , et , s’étant assuré de son auteur, offrit un tableau plus neuf au curé de l’église. Le bon pasteur fut enchanté de l’échange. Ce tableau est peut-être le plus extraordinaire pour l’effet : le mystère de la tête du père , l’éclat, la douceur du groupe de la Vierge et des enfans placés près d’elle , sont des beautés diverses qui ne sauraient se rendre. La Visitation de sainte Marie-Élisabeth , ouvrage de la jeunesse du Titien, montre déjà tout son talent de vérité, comme lo Sposalizio révèle toute la grâce et le goût de Raphaël. VEsclave délivré par saint Marc , chef-d’œuvre du Tintoret, est une des merveilles de cette grande peinture d’Italie.
Le tableau de GentileBellini , représentant la place Saint-Marc à la fin du quinzième siècle , au moment du
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passage d une procession , est plein de naïveté , de vie , et singulièrement curieux pour les costumes du temps et l’aspect de l’ancienne Venise.
L'académie des beaux-arts est l’ancienne confrérie de la Charité. La voûte de la salle principale rappelle une anecdote singulière : le confrère Chérubin Ottale, qui s'était chargé de la dorer à ses frais, n’ayant pu obtenir qu’une inscription mentionnât qu’on lui devait cette magnificence, fit placer au milieu de chaque carré un petit ange ayant huit ailes , de manière que son nom de Chérubin Ottale ( Ottale « huit ailes» ) , se trouve ainsi répété plus de mille fois : un Français n’eût rien imaginé de plus fin que cette ruse de la vanité du bourgeois de Venise.
L’imagination s’est si souvent portée sur les habitudes aquatiques des Vénitiens , et les livres ont rendu les détails des canaux et des gondoles si familiers à tout le monde , que la curiosité se dirige plutôt sur les rues de Venise que sur ses lagunes. Les rues de Venise, quelquefois sur pilotis , d’autre fois fondées sur les rochers ou les îlots , et réunies à chaque pas par de petits ponts quand elles sont traversées par des canaux , ressemblent, par leurs dimensions , aux passages parisiens ou aux Alleys de Londres; elles sont peut-être unpeuplus étroites et beaucoup plus propres que les uns et les autres. L’homme étant le seul animal qui les parcourt, aucune voiture ne sillonnant le pavé, leur netteté est extrêmement caractéristique , et leur silence n’est interrompu que par un petit nombre de cris qui ne sont jamais durs dans le dialecte vénitien , ou par le murmure des conversations dans les boutiques et les cafés. A entendre le langage des habitans, on croirait quils balbutient des niaiseries avec despetits enfans. Cha-
que nom est prononcé dans un diminutif de familiarité oude tendresse. Les boutiques ont l’airde chambres de poupées, et sont consacrées aux friandises ou aux bijoux etornemens de erre.
Les gondoles (PI. 221 ), les seules voitures en usage à Venise, sont de petits bateaux longs et fort agiles, conduits ordinairement par deux gondoliers ou barcaroles , qui rament l’un sur le devant et l’autre sur le derrière , chacun avec une seule rame. Il y a au milieu de la gondole une petite chambre où peuvent tenir quatre personnes à l’aise, et six au besoin: la place d’honneur est à gauche : cette chambre est fermée par des glaces mobiles dans des coulisses, qu’on ouvre et quon ferme à volonté ; au bout de la gondole, il y a une armure de fer pour lui servir de contrepoids, et la garantir des autres gondoles dans le choc des rencontres ; mais cela n’arrive guère , car l’adresse des gondoliers est extrême; ils manient la rame sans l’appuyer avec une agilité singulière, on croirait voir des poissons qui fendent l’eau. Ces gondoles sont toutes peintes en noir, et il n’est pas permis de les avoir autrement. Les lois somptuaires s’étendent jusqu’aux gondoliers, mais non pas, comme dit Richard, au point de ne leur pas faire porter de livrée ; au contraire, tous les gondoliers portent la livrée de la maison où ils servent. Les gondoliers publics sont sans habits , avec une simple camisole , une ceinture autour du corps et un petit bonnet sur la tête ; ce sont tous de grands hommes bien bâtis, gais, plein de saillies, un peu concussionnaires, comme les cochers de fiacres à Paris, mais d’ailleurs fort sûrs et très-fidèles: on leur confie de l’argent sans inquiétude, et ils sont très-propres. On peut donc s’en servir à toute heure du jour
et même de la nuit , car , bien que la ville soit mal éclairée, l’on ne court aucun risque malgré les masques et l’obscurité. Il y a peu de gardes pour la police ; et , sauf la garnison autrichienne, l’on ne voit pas de troupes réglées à Venise : cependant on entend parler moins qu’ailleurs d’assassinats ou de crimes, quoiqu’il y ait cependant des assassins aux gages de celui qui veut acheter leur poignard.
J’avais tellement entendu vanter les chants des gondoliers de Venise, que je voulus en juger par moi-même. Je fis prix ( i) avec l’un d’eux, qui me conduisit vers la Giudecca, l’un des quartiers les plus populeux de la ville , généralement habité par ceux de sa profession et par des pécheurs. Lorsque mon conducteur eut réuni quelques-uns de ses compagnons, ils chantèrent des espèces de nocturnes à quatre ou cinq parties, dont chaque strophe ou couplet se termine ordinairement par la répétition du dernier mot du dernier vers ; à peu près comme dans les poésies françaises que l’on appelle échos . Cependant toutes ne se terminent pas ainsi. Quant aux vers du Tasse, chantés par les gondoliers, c’est un fait qui n’est point douteux , malgré les opinions de certains critiques. Les gondoliers ont leur Tasse en grande vénération, et en chantent par cœur de longs fragmens traduits en vers du dialecte vénitien. Cette cantilène, lente et d’un caractère mélancolique, est dépourvue de mesure régulière, mais non pas de charmes.
Les fêtes de Venise se rattachent en grande partie aux habitudes aquatiques de la ville. Celle de Sainte-Marthe est la plus populaire de toutes. Une autre,
(l) Voici le tarif ordinaire des gondoles: on les loue huit lires ou quatre livres cinq sous far jour; celles où il n'y a qu'un rameur ne coûtent que cinq lires ou cinquante-trois sous par jour.
la fête cle lie Marie , fait allusion à une catastrophe arrivée le jour de la purification, époque à laquelle tous les mariages vénitiens se faisaient jadis à la fois, dans une même église. En g44» des pirates vinrent enlever toutes les fiancées, qui furent bientôt après ressaisies par leurs époux. Les douze cuirasses d’or, garnies de perles, qui jadis composaient la parure des jeunes filles dotées , n’existent plus : elles furent vendues en 1 797, pour fournir aux besoins de l’état.
A l’abri sous la felce ( espèce de tente ) , de ma gondole, qui glissait silencieusement dans l’eau calme des lagunes, je regardais fuir derrière moi, à travers ma jalousie , les deux colonnes de la piazzetta di San Marco ; les clochers de Saint-Jean et Paul, vaste basilique du moyen-âge , aux vitraux à la fois éclatans et sombres (PI. 222 ) , monument national , rempli de magnifiques mausolées des doges , des généraux et des grands hommes de Venise, en un mot , Saint-Denis aristocratique et républicain ; je voyais disparaître aussi les nouvelles galeries de la place de Saint-Marc (PI. 223) , et le Pontdes-Soupirs (1), qui s’ouvrait autrefois pour livrer au canal une proie sanglante, et qui me cachait alors en partie le palais Cappello , transformé maintenant en auberge, et dont le balcon fut témoin des signes d’intelligence de Bianca et de son amant.
Que le lecteur me suive maintenant
(i) Ce pont, dont la fable et le roman se sont emparés, joint en effet le palais à la prison publique. Mais les soupirs, ou plutôt les gémissemens qu’on a pu en entendre sortir, ne provenaient point des tortures qu'on y faisait souffrir aux prisonniers; mais bien du désespoir qu éprouvaient ceux qui venaient d'entendre leur condamnation au tribunal, et qui retournaient à leur prison en traversant ce pont, lequel fut construit dans le dix-septième siècle, ainsi que la prison publique actuellement existante.
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au théâtre de laFenice, l’un des plus importans et le plus vaste de 1 Italie (PI. 2a3). Il peut contenir environ trois mille personnes. Au moyen d’un pontlevis jeté sur une cour voisine, la scène se prolonge considérablement , et dans certaines circonstances , un jet d’eau s’élance jusqu’au plafond. Je n’ai pu jouir de cet effet, caria Fenice n’est ouverte que pendant six mois de l’année. Il est impossible de parler des théâtres de Venise , sans rapporter une des singularités les plus remarquables des acteurs de bas étasre. Ils commencent
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toujours leurs jeux par le signe de la croix, et si l’on vient à sonner l’Angelus, ils s’interrompent pour se mettre à genoux sur le théâtre jusqu’à ce qu’on ait terminé l’Ave Maria.
Le carnaval de Venise est célèbre depuis long-temps comme le plus brillant de l’Italie, et il est encore le rendez-vous général des étrangers; il commence toujours le lendemain de Noël.
Les trois premiers jours de l’année font une interruption, à cause des prières de quarante heures , qui se terminent le 3 janvier par une grande et belle procession, où le doge et la noblesse assistaient en cérémonie, et qui fait le tour de la place Saint- Marc , souvent malgré la neige et la gelée.
L’habit de masque consiste en un mantello , manteau vénitien, quelquefois gris, mais le plus souvent et presque toujours noir; ce manteau est de soie; on met sur la tête une sorte de camail de gaze ou de dentelle noire, appelé bauta , qui couvre le menton jusqu’à la bouche; le reste du visage est couvert d’un masque blanc , volto , qui va jusqu’à la bouche, sans cependant la cacher , et l’on retient ce masque par un chapeau, garni pour l’ordinaire d’un plumet blanc. Aujourd’hui ,
ce brillant carnaval n’est fait que par le peuple ; la classe élevée ne s’en mêle guère , et il n’y a pas six cents masques errans en gondoles , sur la place Saint- Marc et la Piazzetta. Cependant, par une particularité assez remarquable , le masque ou domino noir continue à être employé à toutes les époques de l’année, indistinctement, soit dans les rues , soit même dans les bals particuliers. On peut donc les regarder comme une sorte de vêtement national et tout-à-fait propre aux mœurs vénitiennes (Carnaval , PI. 224).
Les dames de Venise ont quitté le costume noir qu’elles portaient autrefois pour adopter les modes françaises. 11 y a cependant des femmes qui ont conservé le voile de blonde ou de tulle noir; certes , ce ne sont pas les moins bien mises, car elles le portent à merveille.
J’ai remarqué à Venise plus de femmes blondes que dans tous les lieux que j’ai parcourus jusqu’ici. Déjà l’on . s’aperçoit clu voisinage des nations du Nord, où la couleur blonde domine; et c’est sans doute ce qui contribue à modifier les traits, età changer quelques beaux yeux noirs italiens , si pleins de vivacité , en d’autres plus doux et plus languissans. En outre j’ai vu un assez grand nombre de femmes grandes et fortes, et dont plusieurs avaient les traits plus allemands qu’italiens.
Les femmes du peuple, en général peu jolies, sont d’ailleurs négligées dans leur mise, et ont souvent les cheveux en désordre et mal peignés ; mais il existe une classe dont les traits en revanche sont presque toujours agréables : ce sont les porteuses d’eau (car ici des femmes font ce rude métier ) , ce sont des Tyroliennes , au petit chapeau de feutre noir ou de paille , fait
comme les chapeaux d’homme, auxornemens d’argent . et aux cheveux bien nattés, bien frisés, et attachés avec un ruban noir.
Les dames de qualité sortent ordinairement vers le soir , et toujours avec un cavalière servejite ; il leur est absolument nécessaire pour leur donner la main , soit en entrant dans les gondoles, soit en passant par les petites rues où les gondoles n’abordent pas, soit enfin en arrivant au spectacle. Aussi ne sortent-elles pas les jours où les nobles sont occupés au conseil.
En général , je fus toujours frappé d’en tendre sortir de la bouche de presque toutes ces dames vénitiennes la voix la plus douce. Le mélange des sons quelles profèrent forme une sorte de mélodie parfaitement d’accord avec la douceur de leur caractère, avec leur esprit aimable, et leur physionomie pleine de finesse et d’expression.
Les beautés célèbres et faciles, dont parlent Montaigne et Ptousseau, sont une des joies passées de Venise. La police française avait éteint déjà les deux lumières qui brillaient à leur fenêtre. En 1 8 ; 5 , l’Autriche supprima tout-à-fait les courtisannes vénitiennes.
Autrefois elles formaient une véritable institution qui servait au maintien du gouvernement, soit en ruinant d’orgueilleux patriciens, soit en surprenant des secrets importuns. Aussi le sénat, qui vers le milieu du dernier siècle avait tenté de les chasser, fut-il obligé de les rappeler par un décret : on les désignait dans cet acte sous le nom de Nostre bene mérité meretrici ! elles eurent leurs indemnités et leurs dotations.
Comme les femmes du temps de la république, les nobles vénitiens étaient entièrement vêtus de noir, ainsi que les citadins.
Cette uniformité de costume avait quelques bons elfets. Elle mettait obstacle aux progrès du luxe, empêchait de distinguer les nobles des citadins, et préservait les premiers du mépris quils auraient pu s’attirer par leur misère ou par leur inconduite, en même temps qu elle faisait leur sûreté en cas d’émeutes populaires.
On comptait à Venise neuf cents familles nobles, et la généalogie d’un certain nombre d entre elles remontait aux Croisades ; quelques-unes , bien plus anciennes encore , avaient pour ancêtres les fondateurs de la république. Il ne reste de toute cette noblesse que quinze familles à leur aise , et trente qui sont dans l’indigence.
N’ayant aucun goût pour la campagne , ces nobles propriétaires n’y vont qu’aux vendanges et à la moisson, traînant à la ville leur obscurité pendant toute la belle saison. On les accuse de se montrer aux étrangers en souliers poudreux , pour faire croire qu’ils arrivent de la campagne , et que leur demeure en ville est fermée, afin qu’on n’aille pas les y trouver. De temps en temps ils vont en Terre-Ferme pour changer d’air, par raison de santé, parce qu’en effet l’air est humide à Venise , et même marécageux en été. La vie est d’ailleurs assez retirée à Venise, malgré le coup d’œil singulier et brillant de cette ville; il y règne au dehors un peu de tristesse, on voit beaucoup de gondoles sur les canaux, mais peu de monde dans la ville, et personne aux fenêtres; les hommes font tout le commerce , et les femmes restent habituellement dans leurs maisons; on ne les voit guère que dans les églises, ou par hasard en gondoles, et les dimanches au soir à la place Saint- Marc. Là on entend des rumeurs qui feraient mettre en France chaque ha-
VENISE
b i tant aux fenêtres; à Venise personne ne se dérange.
Le peuple de cette ville est sobre autant et plus que les autres Italiens ; il boit peu de vin ou de liqueurs , et mange peu de ragoût; la viande et le poisson sont apprêtés simplement ; le riz , les pâtes , le chocolat , les glaces , sont plus communs à Venise que chez nous.
Mais, pourachevercette esquisse des mœurs vénitiennes, pénétrons un peu plus avant dans la vie privée des habitans, et voyons comment tous ceux qui ne travaillent pas pour vivre passent le temps , de leur propre aveu. Ils se lèvent à onze heures ou midi , font quelques visites ou se promènent dans la ville jusqu’à trois heures; ils dînent, dorment une heure quand il lait chaud, s'habillent et vont au café ou casino jusqu à neuf heures, puis à 1 Opéra , qui est un autre casino , puis encore au café une heure ou deux, et ne se retirent en été qu’au point du jour. Personne ne lit. Les nobles vivent obscurément et pauvrement dans un coin de leur palais ; beaucoup d’entre eux dînent chez le restaurateur à deux francs par tête, et les plus économes à seize sous, monnaie de France. Je me suis fait donner la carte de leur repas: la voici : pain deux sous , vin quatre sous, soupe six, bouilli quatre. Tel est aussi l’ordinaire de leurs maîtres, les officiers autrichiens , dont l’économie est fort critiquée parles V énitiens, bien qu’eux -mêmes soient au même régime et qu’ils ne donnent jamais à dîner. Il y a une bibliothèque publique très-peu fréquentée , et plusieurs cabinets de lecture, où l’on trouve de mauvais romans.
La musique est le seul talent un peu cultivé par les femmes , et le seul plai-
sir intellectuel dont elles soient susceptibles .
Tous les voyageurs se croient obligés de visiter Y Arsenal de Venise. C’est une enceinte fortifiée d’environ trois cents toises de longueur, où jadis l’état occupait jusqu’à quinze mille ouvriersà la fois, et qui n’ofïre à la curiosité des visiteurs qu’un petit nombre d’objets, parmi lesquels un Français remarque avec intérêt, l’armure de notre bon et grand roi Henri iv. Le plus bel édifice de l’arsenal est sans contredit la corderie( PI. 225), appelée vulgairement la Rana : on ne saurait rien voir de plus magnifique en ce genre. On montre aussi la salle où l’on a traité les princes étrangers qui vinrent visiter l’arsenal. Lorsque Henri ni passa par Venise pour aller en France tomber sous le couteau de Jacques Clément, on lui servit une grande collation à l’arsenal : il y eut un concert; mais ce qui surpasse toute croyance, c’est qu’on profita de lintervalle du dîner pour construire une galère tout entière , qui fut lancée en présence du prince, après le repas. La collection d’armures de l’arsenal est peu riche ; ses chantiers sont presque abandonnés ; on n’y voit même aucun débris du fameux Bucentaure, qui portait le doge allant fiancer l’Adriatique , et dont la seule dorure avait coûté la somme énorme de soixante-mille sequins d’or ( sept cent quatre vingt mille francs).
Arrêtons un moment nos souvenirs sur ce trophée d’une fête nationale , et signalons l’origine et les détails de cette curieuse et surtout orgueilleuse cérémonie. Dans l’année 997, les Vénitiens subjuguèrent le peuple àeNarenla , ville située de l’autre côté de l’Adriatique, et habitée par des pirates, dont les Vénitiens, qui probablement ne valaient guère mieux , avaient à se
4o L’ITALIE.
plaindre, ou dont ils étaient jaloux.
La flotte victorieuse avait fait voile pour Venise le jour de l’Ascension , et l’anniversaire en fut depuis célébré d’une manière simple et grossière, conforme aux moeurs de ce temps-là.
Environ deux cents ans plus tard, le pape Alexandre ni , fuyant les persécutions de l’empereur Barberousse, vint chercher un asile au milieu des lagunes, et les Vénitiens , étant parvenus à concilier les différents de ces deux grands personnages , virent l’empereur recevoir à genoux, dans leur église de Saint-Marc, l’absolution du pontife fugitif. Celui-ci s’acquitta envers eux d’une manière caractéristique, en leur donnant l’investiture de l’Adriatique, et le jour choisi pour cette cérémonie fut l’anniversaire de la victoire navale remportée sur les pirates de Narenta.
Or, le symbole de l’investiture féodale, semblable à celui du mariage, est un anneau , et de là l’idée populaire qui s’établit dans la suite , des épousailles du doge, ainsi que les mots sacramentaux introduits dans cette cérémonie . Le bâtiment, à bord duquel la cérémonie avait eu lieu, ne fut point d’abord le Bucentoro ; car l’arrêté du sénat vénitien , qui en ordonnait la construction, date du commencement du quatorzième siècle, etilestainsi conçu : Quod fabricetur navigium ducentorum hominum, etc. « Qu’il soit construit un navire de - deux cents hommes. » Ducentorum devint ensuite par corruption Bucentoro.
Le vaisseau avait trois ponts de cent pieds de long sur vingt-deux pieds de large; il était mis en mouvement par cent soixante huit rameurs, placés sur le pont inférieur, et par un grand nombre de barques qui le remorquaient.
Le jour de l’Ascension occasionnait à Venise une seconde espèce de carna-
val, qu’on appelait carnaval d’été, à cause de la cérémonie des épousailles de la mer, et qu’on appelait la fête de YAssensa. Elle se faisait réellement ce jour-là, à moins que le mauvais temps ne la fit remettre au premier ou au second dimanche d’après, c’est-à-dire jusqu’à ce que le temps fût favorable.
La principale cause de cette remise était que le Bucentaure , sur lequel s’embarquai t le sénat , n’étai t qu’un vaisseau de parade, où l’on donnait tout à la décoration ; il ne pouvait pas aisément se lester , et il n’était pas assez fort pour résister à la violence des flots. La remise de cette fête dépendait de l’amiral, commandant le Bucentaure, et du pilote qui répondait sur sa tête du retour de sa seigneurie à Venise.
«Le Bucentaure (nous citons Delalande ) est remorqué ou tiré avec des cordes par des barques pleines de rameurs; sur la poupe on arbore le pavillon de Saint-Marc, qui est à fond rouge, avec un lion dans le milieu : on y remarque encore une très-grande avance en forme de bec de poisson , sur laquelle est un lion d’or sculpté ; enfin on y place l’ombrello, ou parasol du doge, et les huit étendards de la république.
« Le Bucentaure se rend ainsi au Lido , qui est à deux milles de Venise, au bout de la lagune , dans un endroit où commence la pleine mer : là se feit la cérémonie des épousailles. Le doge se lève, et l’on abat le dossier de son fauteuil , qui est une espèce de bascule , c’est par-là qu’il jette l’anneau dans la mer, en disant : Desponsamus te , mare , in signum veri perpetuique dominii ( nous t’épousons ô mer , en signe d’une véritable et perpétuelle domination ). On tire le canon des châteaux voisins , et les acclamations générales annoncent la joie publique. Le doge revient entendre
VENISE
la messe dans l'église de Saint-Nicolas de Lido, qui est à une demi -lieue de Venise, à l’entrée des lagunes; il est précédé de quelques hommes habillés de soutanes et de robes de damas , d un rouge pourpre ; ce sont comme des espèces d huissiers : ensuite marchent huit prêtres en chapes , quelques trompettes antiques, neuf drapeaux de la ville, les quatre secrétaires du sénat , les deux chanceliers du doge , tous en robes violettes , les domestiques du doge : ensuite le grand chancelier; le doge accompagné des ambassadeurs, les six conseillers, les trois capi di quarantie , les censeurs, les avogadors , les capi delconsigliode dieci , et enfin les soixante sénateurs , habillés de robes de soie couleur de feu , tous avec de grandes perruques, sans rabats; le doge, revêtu d’habits très-riches , marche sous l’ombrello, et on lui porte sa robe. Un homme le suit en tenant l’épée élevée dans le fourreau ; un autre est chargé d’un pliant doré pour le doge. Après que sa seigneurie a entendu la messe à Saint-Nicolas de Lido, elle retourne au Bucentaure dans le même ordre , et est saluée par les milices de la république, qui sont rangées sur son passage, depuis le vaisseau jusqu’à la porte de l’église, mais habillées sans uniforme.
Les forts et les vaisseaux qui sont en rade saluent à coups de canon, pendant que la procession est en marche pour s’en retourner. Elle descend à la petite place de Saint-Marc ; et toute la ville peut voir le Bucentaure : il n’y a pas ordinairement de soldats pour garder ce navire et y mettre le bon ordre, mais seulement une douzaine d’hommes sans uniforme, ayant chacun un gros bâton peint en rouge. Toutes les gondoles de la ville suivent le Bucentaure, en sorte que cette marche a l’air
d’un triomphe maritime , et forme un coup d’œil singulier. Après la cérémonie , l'on va se promener sur la grande place de Saint-Marc, tandis que le doge donne à dîner aux seigneurs et aux ambassadeurs étrangers. »
Telle était autrefois la fête du Bucentoro.
Avant de quitter l’arsenal, disons un mot de la présence des Français dans cet édifice , l’un des plus vas tes et des plus importuns de Venise. D’abord ils firent disparaître tout ce qui pouvait être converti en argent , et comme en Suisse on avait envoyé de Paris le citoyen Rapinat pour organiser le pillage , ici on envoya le citoyen Forfait.
Mais lorsqu’ensuite le directoire crut pouvoir faire de Venise une conquête permanente, il n’épargna rien pour remettre l’ordre et remplacer ce qui avait été dilapidé. Il fit équiper les vaisseaux déjà construits, jl en mit d’autres sur le chantier , et Venise, entre les mains de ceux qui venaient de la mettre au pillage et de lui ôter son indépendance politique, semblait renaître ! « Les Français, disait un V énitien , nous prirent quarante-cinq millions de francs; mais ils nous rendirent trente millions sous la forme de salaire aux ouvriers ; ce qu’ils prirent aux riches fut en grande partie distribué aux pauvres. Nos maîtres actuels, les Autrichiens nous demandent peu, mais ils gardent tout.
Une petite excursion dans les îles qui avoisinent Venise complétera tous les détails que nous avons donnés sur cette ville célèbre. Que le lecteur consente d’abord à nous suivre à l’île de Murano qui renferme encore les manufactures déglacés, cristaux, et perles, auxquelles Venise dut jadis sa renommée de haute industrie.
Les manufactures de grosses perles
coloriées , au nombre de trois, ont conservé mystérieusement le secret de cette fabrication brillante , peu chère, et qui permet à la médiocrité l’éclat et le luxe apparent de la richesse.
Mais cette industrie frivole, comme la fabrication des ouvrages de mode , ne saurait être pour un état une véritable ressource, puisqu’elle ne satisfait point à des besoins réels et durables. Les exportations sont faibles, incertaines, et elles n’ont point arrêté la ruine du commerce de Venise. Murano renferme quelques belles églises:
Saint-Michel et Saint-Pierre et Paul, offrent des peintures très -remarquables.
A une demi-lieue de Venise , du côté du midi et non loin du Lido, qui, avec les Murazzi, digue gigantesque que ne désavoueraient pas les anciens Romains, empêche les flots de la mer Adriatique d’envahir les lagunes, se trouve une toute petite île appelé l’Isoletta di San-Lazzaro. Trop éloignée de la ville pour qu’on ait jamais songé à l’y rattacher, elle fut long-temps inhabitée, et l’on ne pensa à y bâtir qu’à l’époque où la population se trouva trop à l’étroit dans les îles qui l’avoisinent de plus près. Au reste, sa position n’est nullement importante, et son étendue est si peu considérable qu’on en fait le tour en quelques minutes , et qu’un seul couvent la couvre tout entière. Ce couvent est celui des Arméniens ; il est célèbre par les services qu’il a rendus aux populations de l’orient , et les étrangers manquent rarement d’aller visiter ce foyer de science et de philanthropie. Byronvint y apprendre d’un moine la langue arménienne.
En abordant à Torcello , on est frappé d’abord de la beauté des femmes qui , aussi bien qu’à Murano et dans tout le
reste des lagunes , sont remarquables et jolies. Après' ce premier tribut payé auxhabitantesde l’île, on admirel’aspect imposant de la cathédrale , dont le dôme est empreint d’un caractère qui tient à la fois de l’orient et du moyenâge. Non loin de cette basilique le petit temple de Saint-Fosca, ouvrage du dix-neuvième siècle, construit avec d’anciens débris d’édifices romains, est un de ces monumens imités avec l’élégance des premiers temps de barbarie, comme certains ouvrages littéraires destinés à rappeler à des lecteurs civilisés les époques d’ignorance et de ténèbres.
A l’île Saint-Clément était autrefois un couvent de camaldules , dont les petites maisons séparées se voient encore ainsi que le jardin : ces chartreux, au milieu des flots , étaient doublement solitaires.
Une madonne, avec sa lampe allumée, comme dans un carrefour de ville , est fixée sur un des poteaux qui marquent la route à travers les lagunes, et sa lueur pieuse touche presque à la mer, au milieu de laquelle elle est jetée. On passe devant l’île de Malamocco , plage illustre qui vit les efforts héroïques des Vénitiens dans la guerre de Chiozza, lorsque , par une de ces haines de républiques, plus implacables et plus violentes que l’inimitié des rois, car ces haines sont de peuple à peuple, Gênes crut pouvoir anéantir sa rivale.
Voici maintenant le poétique et solitaire Lido , immortalisé par la description de notre excellent Charles Nodier et rendu bien plus glorieux encore par la présence du Bonaparte de la poésie , lordByron. Chaque jour il venait faire sa promenade à cheval sur la grève ferme et solide du Lido. C’est là, qu’entrainé par les bonds impétueux de son
VENISE
coursier rapide, il confiait auvent de la mer ses conceptions ou folles ou sublimes : c’est là qu'il voulait être enterré, s’il mourait à Venise, afin d'échapper, par un caprice sauvage, aux funérailles abhorrées de ses proches, et à la terre de sa patrie , trop pesante pour ses ossemens.
Ainsi Venise, malgré sa décadence, aurait hérité de la dépouille d’un grand homme ! Elle aurait ajouté un nom illustre à tous ceux que contient déjà sa noble histoire ! souvenirs glorieux du passé , qu’ëtes-vous devenus ? Hélas ! Venise et la mer ont fait divorce depuis plusieurs siècles , et ceux qui s’en lamentent, devraient accuser Colomb d’avoir découvert l’Amérique , et Gama d’avoir tourné le cap de Bonne -Espérance. Là est le principe de la ruine des Vénitiens; puis de nos jours, Bonaparte et la république française ont brutalement renversé cet antique édifice qui n’avait plus de base. Des imposteurs soutiennent et des niais répètent que la langueur de Venise est le résultat de
l’oppression autrichienne : Eh! bien, rendez aux Vénitiens leur indépendance, et ils en seront fort embarrassés ; rendez -lui même ses anciens états de Terre-Ferme, et Venise n’en disparaîtra pas moins des lagunes. Faut-il l’avouer ? Sans la garnison qu’y entretient l’Autriche, sans les fonctionnaires quelle y envoie , l’argent quelle y dépense , Venise deviendrait en peu de temps, au milieu des flots , ce qu’est devenue Palmyre au milieu du désert.
Il serait doux assurément de voir cette reine de l’Adriatique, non pas retrouver une splendeur et une puissance nouvelles dont les conditions n’existent plus pour elle, mais du moins ressaisir quelques vestiges de sa paix et de son bonheur d’autrefois ; si ce bonheur lui manque, si Venise semble tomber et mourir lentement , avons-nous droit d’être étonnés, quand nous voyons tout ce qui existe changer et périr autour de nous, et, puisqu’enfin , comme le dit Arnolfe avec tant de philosophie :
Nous sommes tous mortels , et chacun l'est pour soi.
DE VENISE A MILAN
En sortant de Venise , la route suit le cours de la Brenta, dont les eaux , jaunes et troubles , coulent entre deux chaussées plus élevées de beaucoup que les campagnes voisines, où l’on voit un assez grand nombre de palais vénitiens , la plupart abandonnés. De grandes barques prennent leur chargement de plomb, de fer et de marbre, à l’endroit même où le noble propriétaire avait autrefois coutume de monter dans sa gondole. Sur toute la route, je ne vis
qu’un seul établissement d’agriculture considérable; encore la physionomie des paysans, leurs vêtemens et leurs maisons étaient-ils loin d’indiquer l’aisance. Si le pays est peu cultivé, il est en revanche d’une très-grande fertilité.
Partout les pampres chargés de raisins, pendent en festons d’un mûrier à l’autre, et le blé croissant entre les rangées de ces arbres , vient encore enrichir ce riant tableau de sa pompeuse végétation. Le peu de prairies (|ui se sont
offertes à mes yeux étaient arrosées avec abondance par les nombreux ruisseaux qui descendent des Alpes.
Bientôt j’aperçus , dans une plaine arrosée par la rivière de Bacchiglione , la ville de Vicence , fondée , dit-on , ou au moins agrandie, ainsi que Vérone, par les Gaulois Sénonais,392 ans avant Jésus-Christ, et ensuite conquise par les Romains.
A l’arrivée des Goths , cette ville fut saccagée par Attila ; soumise ensuite aux Lombards , puis aux rois d’Italie, elle secoua le joug, et forma quelque temps une république particulière. Enfin, l’empereur Frédéric n l’incendia dans le temps où il faisait la guerre au pape Grégoire ix(i 236), guerre cruelle dont l’empereur fut la victime, et qui donna naissance aux longues divisions des guelfes et des gibelins. Les Carrares de Padoue, les Scaligers de Vérone, les Visconti de Milan , possédèrent Vicence tour-à-tour: mais cette ville, lassée, comme tant d’autres, des divisions intestines et des tyrannies particulières, se donna aux Vénitiens en i4o4, sous la garantie de ses lois, de son gouvernement et de ses privilèges, dontelle jouit encore à quelques égards.
L’empereur Maximilien la prit en 1 5oq, mais en i 5i 6 il la rendit aux Vénitiens. Vicence avait le privilège d’être gouvernée par la noblesse du pays, divisée en deux corps, collegio de ’ Doctori e Consiglio , qui choisissaient les juges et les chefs de la ville, et décidaient toutes les causes sans appel. Aussi la noblesse de Vicence est-elle encore en grande considération. On dit en Italie : conti di Vicenza , marchesi di Mantova.
Traversée par deux torrens, le Bacchiglione et le Rerone , qui la désolent par des inondations fréquentes , Vicence a six beaux ponts, dont l’un ,
appelé le pont delle B arche , est d’une grandeur imposante , et forme un bel arc. L’étendue de ce pont paraît démesurée , quand on la compare à celle de la rivière dont les eaux sont trèsbasses en été. C’est ce qui faisait dire à un plaisant : « Achetez une rivière, ou vendez votre pont. »
La ville est jolie , malgré son extrême saleté. Elle compte vingt-cinq mille âmes, et s’honore d’avoir donné le jour a Palladio , célèbre architecte, créateur d’une foule de palais et de monumens qui attestent à la fois son talent et son amour pour sa patrie. Malheureusement , à côté des édifices dus à son génie, on voit des demeures de la plus abjecte pauvreté; et les belles statues de marbre qu’il a fait élever, servent d’appui à d’innombrables mendians et à des soldats fainéans qui viennent là se coucher au soleil.
Parmi les palais de Vicence, il faut d’abord compter les deux palais publics. La Rqgione ou palazzo délia Ragion , est celui où se rend la justice ; il est situé sur la place des Seigneurs (PI. 226). Le second, élevé sur une des faces de cette même place , est le palazzo del Capitanio , qui se glorifie également de l’architecture de Palladio.
On prétend que cet artiste avait tellement donné aux Vicentins le goût de bâtir, qu’il ruina par ce moyen plusieurs familles : on ajoutait qu’il ne les aimait pas , et que c’était par malice qu’il avait trouvé le moyen de se venger d’elles en les excitant à faire des constructions ruineuses.
En quittant le palais public, j’allai voir une des fabriques les plus renommées de Palladio , située à un mille de Vicence. C’est la célèbre Pilla , ou rotonde du marquis Gripa , qui fut , diton, imitée à Chiswick, en Angleterre, par lord Burlington. De cet endroit, la
DE VENISE A MILAN
vue est magnifique. Malheureusement je trouvai cette belle habitation clans le plus pitoyable état, surtout à l’extérieur, et abandonnée par son maître qui ne l'habite jamais; ce sort est celui de presque toutes les maisons de campagne en Italie.
Il v a près de vingt maisons décorées qui passent à Vicence pour être de Palladio. Si on ne peut les lui rapporter toutes , il faut bien reconnaître qu elles sont également dues à des architectes distingués. Il faut ciler aussi comme un des chefs-d’œuvre de l’architecte vicentin , le théâtre Olympique , créé par les membres de l’académie du même nom , pour y représenter les tragédies de Sophocle et d’Euripide , traduites en italien. On construisit cet édifice au seizième siècle , sur la place de l'isola , dans un grand bâtiment où l’on entre par sept rues à l imitation des théâtres antiques. Toutefois, au lieu d'être en pierre ou en marbre , le théâtre Olympique est en bois, hormis les murs de l’édifice et les statues dont il est orné.
C’est là, selon Voltaire, que fut jouée, en 15 14, la Sophonisba du Trissino, dont il fait un prélat et même un archevêque, quoique le Trissino ait été marié deux fois et ait eu quatre enfans. La Sophonisbe italienne fut la première de nos tragédies régulières.
Ainsi Vicence est le berceau de la triple unité ; et , dans ces jours de schisme littéraire , cette ville doit être sacrée pour tout bon classique.
On compte ici plus de soixante églises , presque toutes riches en peintures des premiers maîtres; mérite d’autant plus grand , que la ville doit à ses propres artistes la plupart des chefsd œuvre qui la décorent.
Un arc de triomphe , situé dans un faubourg de Vicence , et donnant en-
trée sur un immense escalier qui s’élève jusqu’au sommet d’une montagne, me conduisit à un beau portique de la composition de Palladio. Ce portique , qui rappelle celui de Bologne , a deux milles de longueur, et va de Vicence jusqu’à la célèbre église délia M adonna del Monte , dont Palladio fut également l’architecte. Grâces à cet ingénieux moyen , les fidèles sont à l’abri de la pluie et du soleil jusqu’aux portes du lieu saint. Mais , malgré sa beauté , la galerie m’a paru offrir un défaut de perspective; comme chaque arcade a un de ses piliers plus court que l’autre, l'aplomb semble manquer partout. Plusieurs degrés conduisent à la belle porte d’entrée de l’église. L’intérieur est en général d’une noble simplicité ; mais la chapelle de la Vierge offre une grande magnificence et une richesse qui provient des dons offerts par la piété des fidèles et par les nombreux pèlerins que cette vierge attire de tous les points de l’Italie.
J’éprouvai quelque mécompte dans mes recherches à l’église Saint-Laurent.
Là devait se trouver une inscription cansacrée au Trissino, par son petit-fils PompeoTrissino. Cette épitaphe ne rappelait point les titres littéraires de l’artiste,mais sa qualité de comte, sa toisond’or , ses ambassades et ses autres honneurs. Le plus important de tous, remarquait l’inscription , fut d’avoir obtenu de porter la queue de la robe du pape au couronnement de Charles- Quint. Cette faveur, sollicitée par les plus illustres princes , fera cependant moinsvivreleTrissinodansla postérité, que la gloire d’avoir fondé l’art tragique chez les modernes. Au reste, l’inscription indiquée par la Biographie comme subsistant encore , n’existe plus depuis trente ans ; elle fut brûlée en 1797. lorsque l’église devint magasin
de fourrage , destination qu elle a conservée.
Terminons cette visite aux principaux monumens de Vicence, par une sorte de pèlerinage à la maison de l’artiste qui fait la gloire principale de la ville. On voit que j’ai nommé Palladio. Né en 1 5 1 8, d’une famille originaire du Frioul , André Palladio paraît, dans sa jeunesse, avoir reçu une bonne éducation ; ce qu’il indique lui-même dans la dédicace de son premier livre d’arcbitecture, lorsqu il dit : « que, dès son jeune âge , entraîné par un goût naturel vers l’étude de l’architecture , il se proposa Yitruve pour maître et pour guide. »
Palladio fut un des fondateurs et l’un des plus fermes appuis de la célèbre académie olympique de YicenCe.
Ses longues éludes de l’antiquité le mirent à même d’exécuter les figures de Yitruve , dont Daniel Barbaro publia la première édition , avec ses commentaires , en 1 553. Le nom de Palladio , déjà connu dans presque toute l’Italie, retentit bientôt à Venise, l’une des villes où un architecte devait être le plus jaloux de se distinguer. Il venait de construire, non loin de cette capitale, sur les bords de la Brenta, le palais Foscari , remarquable par une magnifique Loggia d’ordre ionique :
plusieurs autres édifices demandaient de nouvelles décorations. Le Sansovino , âgé de quatre-vingts ans , et qui avait joui pendant sa longue carrière de toute l’estime des Vénitiens, rendant justice aux talens de l’architecte de Vicence , lui céda volontairement le sceptre de l’art.
Ces grands ouvrages n’empêchaient point Palladio de travailler pour sa patrie, où l’on se faisait honneur de le charger de toutes les constructions importantes. C’est ainsi que, pendant
le Carnavalde 1 56 1 , on Jufdemanda le plan d’un théâtre qu’on voulait construiredansla grande salle delà maisonde -ville , pour y représenter la tragédie à'OEdipe.
On était alors dans l’usage de célébrer l’en t rée des personnages éminens, dans une ville , par des lêtes et des réjouissances publiques; c’est ce qui eut lieu à Vicence lors de l’arrivée d’un nouvel évêque et lors du passage à Venise d’Henri in quittant là Pologne pour monter sur le trône de France.
Palladio fut chargé de décorer la ville dans ces deux occasions solennelles.
Un événement désastreux, arrivé en i56j, lui fournit une nouvelle occasion d’exercer ses talens. La Brenta débordée , ayant renversé le pont de Bassano, Palladio composa le dessin d’un pont en pierre, représenté au chapitre xiv de son troisième livre, et qui, à cause delà dépense excessive que sa construction aurait entraînée, fut remplacé par un pont de bois.
Palladio éleva encore , dans le Vicentin , un grand nombre d’ édifices du goût le plus exquis ; les Godini , les Cùacîagno , les Tiene, les Pisani , ainsi qu’une foule d’autres familles illustrés , possèdent encore des délices palladiennes , comme on les appelle dans le pays. Cependant on lui en attribue un grand nombre qui ne sont évidemment pas de lui : il en est à Venise de cet habile architecte, comme de Raphaël et de Michel-Ange à Rome, où tout ce qui est beau en peinture est attribué à ces deux hommes illustres. Après avoir établi sa réputation par d’utiles travaux , Palladio crut devoir publier ses observations sur les monumens antiques : il les accompagna de figures explicatives. Ce fut en 1 5 jo que son ouvrage parut à Venise , d’abord en deux livres, puis en quatre.
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La mort 1 empêcha de mettre la dernière main àce bel ouvrage, qui, aujourd’hui encore, fait autorité dans toute l’Europe.
Lors de la peste de Venise en i 576 , leshabitans ayant fait le vœu de construire un temple au Rédempteur du monde , Palladio fut chargé de ce grand ouvrage, qui devait porter un caractère de noblesse et de simplicité digne de sa destination.
Lm édifice d’un genre neuf, qui convenait tout àfait au génie de Palladio, et qui devait le faire briller de tout son éclat , fut le théâtre Olympique. L’artiste a réuni dans ce monument tout ce que la convenance des modernes pbuvait accorder au goût de l’antiquité.
Ge chef-d’œuvre couronna dignement une vie si honorable. Les études, les vovageset les fatigues avaient altéré la santé de Palladio; il mourut (le 19 août i58o), à un âge où il pouvait encore produire de nouveaux ouvrages, et terminer ceux qu’il avait commencés. Gomme il arrive trop souvent, plusieurs de ces derniers furent gâtés parles architectes auxquels on en confia l'achèvement. Palladio fut vivement regretté des habitans d’une ville qu’il avait illustrée par ses talens et décorée de ses ouvrages. Ses collègues, les académiens de la société Olympique, lui rendirent les derniers devoirs , et composèrent de nombreuses pièces de vers en son honneur.
Eu sortant de Vicence, je trouvai un terrain pierreux , où des mûriers croissaient en abondance. Des ceps de vigmes , prolongeant leurs rameaux d’un arbre à l’autre, formaient des chaînes et des guirlandes de verdure de l’aspect le plus agréable. Bientôt j’aperçus le sommet des montagnes qui s élèvent sur les rives de l’Adige ; une vaste plaine s’étendait au couchant
et au midi, et se trouvait divisée en deux parties par les eaux du fleuve.
C’est au milieu de cette plaine, et sur les bords de l’Adige, qu’est assise la célèbre Vérone.
Les uns rapportent la fondation de celte ville aux anciens Étruriens , ou aux Euganéens; d’autres, à des peuples sortis des provinces situées entre la Seine et l’Yonne. Malgré ces suppositions, des ténèbres profondes continuent à entourer la fondation de Vérone. Tile-Live lui-même, dans les trente-cinq livres qui nous sont restés de lui , fait à peine mention d’une cité si remarquable à tant d’égards. Ce qui paraît certain , c’est qu’après avoir été rangée dans la Vénétie proprement dite , Vérone fit ensuite partie des contrées soumises aux Romains , jusqu’à la décadence de l’empire. A celte époque , les Lombards , conduits par Alboin, réduisirent cette ville sous leur domination. Mais Charlemagne la prit d’assaut, l’an 774. Pépin, son frère, resté en possession’du royaume d’Italie, fil aussi sa résidence à Vérone, et l’on croit qu’il y fut enterré. Tour à tour élevée au rang de ville libre, puis sujette aux empereurs, puis déchirée par les Guelfes et les Gibelins, et par la tyrannie d’Ezzëlino, Vérone finit par se livrer à la république de Venise l’an i4o5. Ce furent ces guerres qui donnèrent naissance .à l'inimitié des illustres familles des Cappelletti et des Môntecchi , que nous appelons Capulets et Montaigus . Quin’a point été tonché de l’histoire de Roméo et Juliette ? — Qui n’a point ludanslesvers passionnés de Shakspeare, ou, dansla belle traduction de notre Ducis, les détails de la tendresse mutuelle de ces infortunés jeunes gens? — Qui n’a tremblé au souvenir de la haine que se portaient les Capulets et les Montaigus leurs
pères? — * Qui n’a pleuré au récit de la fin tragique des deux amans? — On sait que Roméo, ayant tué son rival , fut obligé de fuir à Mantoue ; que là , ayant appris la mort de celle qu’en secret il avait épousée , il revint précipitamment à Vérone avant d’avoir reçu le billet qui lui expliquait la ruse qu’on avait employée en sa faveur. Il arrive au couvent, et croyant Juliette réellement morte, il s’empoisonne et se jette désespéré sur son corps pour mourir auprès d’elle. En ce moment , Juliette se réveille; elle aperçoit cet horrible spectacle dont elle ne devine que trop la cause, et , saisissant le poignard de Roméo , elle tombe à son tour expirante sur le corps inanimé de son époux. Tel est le touchant sujet, fabuleux suivant quelques historiens, que le drame de Shakspeare a rendu populaire.
V érone a donc été d’une assez grande importance dans l’histoire ; plusieurs fois elle servit de rendez-vous aux rois et aux empereurs. Le nom de cette cité se rattache aussi aux événemens mémorables de l’histoire contemporaine :
elle fut quelque temps l’asile de Louis xviii et de ses compagnons fidèles. Le Casin Gazzola , devenu depuis une sorte de chaumière, vit l’aurore de ce règne à la fois si long et si court, qui succédait à celui d’un enfant captif et roi.
Avec ses riches murailles flanquées de tours, ses ponts dont les parapets sont des créneaux, ses longues et larges rues, et ses souvenirs du moyen âge, Vérone a une apparence tout-à-fait imposante. Une pareille ville était bien faite pour être la capitale et le séjour de cet Auguste du moyen âge, ce Can Grande délia Scala , qui recevait dans sa cour littéraire des proscrits de toutes les nations , poètes , écrivains
ou guerriers. Le Dante a immortalisé cette noble hospitalité dans les vers les plus beaux, les plus attendrissans que l’exil ait inspirés.
Le monument le plus curieux de Vérone est l’Aréna ou amphithéâtre, qui a été l’objet de mille descriptions exactes et savantes (PI. 227). Lorsque cet édifice est couvert des vingt-deux mille spectateurs qu’il peut contenir , je ne crois pas qu’ily ait au monde une réunion d’un eflet plus imposant. En j 769 , on donna dans l’arène un grand combat de taureaux qui fit accourir presque toute la population de Vérone et des environs. Le siècle dernier, l’empereur Joseph 11 jouit d’un spectacle pareil, que l’année 1822 vit aussi renouveler en l’honneur des souverains réunis à Vérone. Une des dernières grandes représentations de ce genre eut lieu lors du passage du pape Pie vi ; mais ce père des fidèles, bénissant vin"! mille chrétiens du haut de la tri-
hune construite pour Trajan et ses successeurs , devait offrir un plus touchant spectacle que toutes les autres cérémonies célébrées dans le même endroit.
L’extérieur de l’amphithéâtre est habité par les basses classes de la ville. Il me semble que les voyageurs s’indignent quelquefois un peu trop contre cette espèce d’occupation des monumens antiques par le peuple ; il nuit moins au pittoresque de ces débris , que l’habitation des classes plus élevées ou l’exercice d’une industrie plus élégante. Ainsi la forge, dontla flamme resplendit la nuit au fond de l’amphithéâtre de Vérone, est d’un plus bel effet que le gaz de quelque magasin nouveau, et que les lumières qui éclaireraient de brillans appartemens. C'était peut-être à un ancêtre de l’artisan, locataire actuel des ruines de Pamphi-
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théâtre , que le Dante , exilé à Vérone, disait , en jetant ses outils dans la rue :
« Si tu ne veux pas que je gâte tes affaires , ne gâte pas les miennes ; tu chantes mon livre, et tu ne le dis pas comme je l’ai fait. Ce sont mes outils , à moi , et tu me les gâtes ( i ) . »
Les tombeaux des magnifiques seigneurs de V érone , légères pyramides gothiques , surmontées de la statue équestre de chaque prince, sont un des monumens les plus curieux de la ville ( PI. 228 ) ; mais ces vieux sépulcres en plein air sont dans une place trop étroite. Le plus splendide de ces tombeaux, et l’un des plus beaux du quatorzième siècle , n est pas celui de Can Grande, mais de Can Signorio, son troisième successeur, héritier du frère de Can Grande 11, qu’il avait assassiné publiquement sur son cheval , au milieu de la rue , près de son palais, et qui , dans ses derniers momens , fit étrangler son plus jeune frère., Alboin. Parce meurtre, il voulait assurer la succession à ses bâtards, Antoine et Barlhélemi, dont le premier, à peine sur le trône, fit poignarder l’autre.
Jamais tant dexemples de fratricides ne furent aussi rapprochés que dans cette chapelle; et la fable a conté moins d horreurs des frères ennemis de Thèbes, que l’histoire n’en rapporte de ceux de Vérone.
L’arc de Gavius , tombeau de cette illustre famille , était encore , il n’y a pas trente ans , un autre précieux dé-
(1) Pour ntiliserl arène, on s’est avisé depuis quelques années d'y construire un petit théâtre en planche, où Ion joue dans le jour des drames pour le peuple. Cette baraque , ainsi placée dans ce vaste espace, produit un effet d’autant plus pitoyable, que tandis que, sous les Romains, tout l’amphithéâtre ne pouvait contenir la foule qui s’y portait, quelques gradins d'une faible partie de la circonférence suffisent maintenant aux spectateurs de ce chétif théâtre.
bris de l’antiquité: ses colonnes Cannelées, ses élégans chapiteaux, qui jonchent la terre et que sont près d’enfouir les immondices de la Cittadella , sont une de ces ruines de la civilisation , non moins nombreuses et bien plus complètes que celles de la barbarie.
Je vis dans un jardin , qui fut , diton , autrefois un cimetière, le prétendu sarcophage de l’épousede Roméo. Cette tombe de Juliette est l’objet d’honneurs excessifs. Madame de Staël , et un antiquaire de Vérone fort instruit, la regardent comme véritable. Une grande princesse a fait monter un collier et des bracelets de la pierre rougeâtre dont elle est formée ; d’illustres étrangères, de jolies femmes de la ville , portent un petit cercueil de cette même pierre. La Cappelletta , d’après une tradition populaire, mais erronée , prendrait encore son nom de la famille des Capulets ; et quelques voyageurs enthousiastes en ont dernièrement dessiné l’intérieur et l’extérieur. Il est extraordinaire que le Dante, auquel le pathétique du sujet de Roméo et Juliette convenait si bien , n’ait rien dit de leur aventure , lui qui parle si vivement des Montaigus et des Capulets.
Vérone est traversée par l’Adige , dont la vue est très-belle ; ce fleuve descend du Tyrol , passe à Trento , et va tomber dans la mer Adriatique , huit lieues au-dessous deVenise. Il divise la ville en deux parties inégales : la grande se nomme Vérona , la petite Véronetta ; la communication est établie entre elles par quatre beaux ponts. Le plus remarquable est le ponte del Castel Vecchio , dont plusieurs marches rendent l’accès impraticable aux voitures ; il ne s’ouvre qu’une fois par an pour le peuple qui se rend par-là dans la campagne. On vante beaucoup l’une de ses arches, qui a cent quarante-cinq
oo
pieds d’ouverture. Le fameux pont de Riaito, à Venise, ne mesure que quatre-vingt-neuf pieds ; mais celui de Brioude, en Auvergne, en a cent soixante-douze.
Quoique l’Adige ne paraisse pas considérable, ce fleuve devient parfois très - dangereux ; les débordemens de 1-757 inondèrent une grande partie de la ville, et renversèrent le pont delle Nevi; ceux de 1767 à 1776 ont aussi causé beaucoup de dommage.
Visilons maintenant les monumens principaux qui ornent la ville de Vérone, dont nous connaissons la situation et les divisions principales. L’amphithéâtre est tellement à part des autres édifices de la ville, que nous avons dû le signaler d’abord au lecteur. Il est d’autres monumens qui méritent aussi une mention particulière ; parmi ceux-là viennent au premier rang quelques églises , que ne désavouerait pasmême la ca pitaledumondechrétien.
Nous avons déjà fait remarquer l’influence des croyances religieuses sur le caractère des arts et de l’architecture en général. On ne doit donc pas être étonné que le dogme chrétien ait si puissamment occupéle génie des peintres et des sculpteurs dans les provinces qui avoisinent le trône du souverain pontife , et que les plus beaux monumens soient ceux qui sont consacrés au culte du Christ.
A Vérone, comme dans beaucoup d’autres villes d’Italie, la princi pale église n’est point la cathédrale, mais l’église de quelque saint populaire, puissant par la parole , et bienfaiteur «lu pays ; c’est ainsi que Saint- Zénon, Saint- Antoine , Saint-Pétrone, sont véritablement les premiers édifices religieux de Vérone, de Padoue et de Bologne, fort supérieurs àla cathédrale, avec son archevêque titré et ses chanoines oisifs.
Nous ne parlerons de l’église Sainte- Hélèneque parcequele 1 3 janvier 1820, on vit un homme pauvre , exilé , soutenir en latin, dans ce monument et devant une assemblée nombreuse , une thèse sur la terre et sur l’eau. Celui qui avait choisi cet étrange sujet de dissertation était le plus grand poëte de son temps , et l’un de ceux qu’on admire encore le plus de nos jours : c’était le Dante ! Nous ne citerons aussi l’église Saint-Bernardin qu’à cause de sa chapelle Pellegrini, véritable petit temple , chef-d’œuvre de San-Micheli.
Si dans les œuvres littéraires quelques pages suffisent pour indiquer la portée des esprits supérieurs, il doit en être de même dans les beaux-arts ; la chapelle Pellegrini dévoile donc tout le génie de son habile architecte. Telle est son heureuse disposition , la beauté de sa lumière , la qualité singulière de sa pierre, nommée bronzine , que cette charmante merveille semble n’être achevée que d’hier , quoique déjà elle compte trois sièeles d’existence.
Il y est bien encore une certaine église de Saint-Sébastien, puis une autre nommée Sainte-Marie in Organo , dont la sacristie était citée comme la plus belle de l’Italie , et une troisième enfin , celle de Saint-George Majeur , qui toutes les trois mériteraient les honneurs d’une description , tant par les chefs-d œuvrede peintures qu’ellescontiennent, que par les ornemens qu elles doivent à la sculpture. Mais nous épargnerons au lecteur ces détails toujours ennuyeux, et mêmesinous avons nommé ces édifices, c’était afin d’avoir occasion de parlerde San-Micheli , leur auteur. Cet artiste extraordinaire est le constructeur universel de Vérone , comme Palladio est celui de Vicence ; palais, chapelles, tombeaux, portes, ponts,
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San-Michelia tout l’ait. On lui doit même de superbes remparts , chefs-d’œuvre d architecture militaire , etiont la démolition fut une des conditions du traité de Lunéville. On peut juger par les débris du bastion d’Espagne, par celui delle Boccare, encore intact, de la solidité de ces fortifications.
La bibliothèque du chapitre n’a pu échapper au pillage littéraire de ces derniers temps ; plusieurs manuscrits et rares éditions n’ont point reparu depuis , et la science a beaucoup perduà toutescesacquisitions violentes. Malgré cevandalisme, Vérone est célèbre parles gens de lettres qu'elle a produits. Pline le naturaliste, Catulle, Vi truve, Cornélius Népos, Emilius Macer, etbeaucoup d autressont comptés parmi ses anciens citoyens. On met au nombre des modernes, Fracastoro , mathématicien, médecin et poëte distingué. Fracastoio n’est plus qu’un nom, et cependantil fut un des premiers hommes de son siècle. Sa vte honorable et pure ajouteencore à l'admiration qu inspirent ses talens. Généreux, sensible, secourable,c’estàIncaffi, colline aux environs de Vérone, qu’il jouissait des vrais biens de l’âme, les lettres et 1 amitié. C est là que, pendant une peste qui ravageait la ville, il composa ce poëme si chaste, dont le titre l’est beaucoup moins (la Syphilis), cet ouvrage charmant, où l’on trouve une sensibilité véritable et une émotion exquise de l ame, à la fois éprise des beautés de la nature et passionnée pourle bien du pays. On croirait entendre comme un écho lointain , mais sonore, des chants du cygne de Mantoue. Certes, un pareil jugement paraîtra extraordinaire à ceux qui, sur la foi d’ un titre trompeur, croiront ne trouver dans le poëme de Fracastoro que des descriptions relatives à un mal immonde !
Les environs de Vérone ont donné naissance à Jules -César Scaliger, cet homme extraordinaire, dont on disait qu’il n’y avait point eu de plus grand philosophe depuis Aristote , pas de plus grand poëte depuis Virgile, pas de plus grand médecin depuis Hippocrate. Les arts ont aussi de nobles représentans à Vérone. Cette ville cite avec orgueil les noms des deux Ricci, de l’Orbetto et de Sartori ; mais à la tête de tous ces artistes il faut placer Paul Véronèse , devenu si célèbre par la fertilité de son imagination , par la vérité de ses couleurs, et par le beau naturel de ses expressions. Venise possède de lui une Apothéose , qui toutefois ne fit pas autant d’honneur à Paul que les différentes Cènes qu’on doit à son pinceau. La plus célèbre est celle qu’on appelle les iVocesde Cana , dont on a fait un grand nombre de copies.
Chose extraordinaire ! cette vaste composition qui contient plus de cent trente figures, ne fut payée que quatre cents francs de notre monnaie ! Assurément, à ne juger que par ce fait , le siècle où vivait Paul Véronèse ne fut point celui de l’âge d’or. Le caractère de cet artiste était doux, aimable, libéral. Nous ne saurions mieux terminer ce qui le concerne qu’en prenant entre mille un des traits qui prouvent la délicatesse dont il était doué. On l’accueillit un jour avec bonté dans une ville située près de Venise ; il passa quelque temps au sein d’une aimable famille. Lorsqu’il fut parti, le hasard conduisit le maître de la maison dans la chambrequ’il avait occupée.
Quel ne lut pas l’étonnement du propriétaire en apercevant un beau tableau représentant la famille de Darius ! On apprit bientôt que c’était un cadeau du peintre délicat et reconnaissant. Cetouvrage, quoique fait «à la hâte, puisque
Véronèse n avait pu lui consacrer que quelques heures prises à l’insu de tout le monde , pendant son séjour à la villa, étaitplein de charme et de talent.
Avant de quitter Vérone, consacrons quelques instans à visiter ses palais; le plus beau est celui que fit construire Louis Canossa. Les rois et les empereurs habitèrent cet édifice , du haut duquel la vue domine toute la pompe de l’Adige. Le palais Ridolfi est singulièrement curieux , à cause de sa collection de portraits et de costumes du moyen âge. Quant au palais Bévilacqua, il a perdu le précieux musée, qui , pendant deux siècles , fit sa réputation.
Nous ne passerons pas auprès du marché aux herbes, sans remarquer une colonne qu’il suffisait autrefois aux débiteurs d’avoir louché pour être à l’abri des poursuites de leurs créanciers; c’était un frein étrange, et qui prouve à sa manière l’intention de prévenir les rigueurs de la contrainte par corps , si redoutable chez les peuples libres.
Dans le quartier de la ville , appelé Jreronetta , on voit aussi quelques monumens anciens et modernes ; entre autres un grand portique (PI. 227), appelé portadë Borsari,oii se trouve une inscription qui date du temps de TempereurGallien. Les jardinsdu palaisGiusti s’étendent aussi de ce côté: on y jouit d’un beau coup d’œil ; non-seulement on découvre toute la ville, mais encore une immense étendue de pays jusqu’aux montagnes des Alpes, parmi lesquelles domine le Monte Baldo , surnommé le jardin des Alpes.
Ce fut sous 1 iniluence d’une impression qui n’était pas moins vive que celle que j’avais éprouvée an premier aspect de Vérone, que je m’éloignai de cette ville intéressante. En effet, elle
réunit de beaux monumens de toutes les époques de l’antiquité , du moyen âge et de la renaissance. Aux peintres , elle offre de belles collections ; aux paysagistes , des environs poétiques ; elle fournit même son tribut aux sciences naturelles. On connaît, en efïet , la terre verte , les poissons pétrifiés, et les dalles de pierre blanche du territoire de Vérone. Enfin , ce quartier général autrichien , pour le royaume Lombard, produit encore l’effet d’une belle capitale.
Avant de nous rapprocher de l ouest de l’Italie , jetons un coup d’œil sur les contrées que nous laissons au sud-est de la Vénétie propre. Là se trouve une vallée appartenant aux Alpes, dites anciennement Rhétiennes , et qu’on nomme depuis sept ou huit siècles le Tyrol, du nom d’un château où demeuraient autrefois les maîtres de ces contrées montueuses. La rive gauche de l’Adige, qui est restée à la maison d’Autriche par les traités de Campo-Formio et de Lunéville, tient immédiatement au pays vénitien, et lui est d’un plus grand avantage qu au duché de Milan , dont elle se trouvait séparée par une grande partie duVéronais, par le Bressan et par le Bergamasque. LesTyrréniens, maîtres jadis d’une grande partie de la péninsule , chassés des rives du Pô par les Gaulois, se réfugièrent dans les Alpes, sur les rives de l’Adige, se mêlèrent avec les anciens habitans de ces Alpes , et en contractèrent la férocité et la barbarie. C’est l’idée qu’en donne Tite-Live, en parlant d’eux à une époque fort antérieure à la guerre qu’on leur fit sous Auguste. Celte idée est assez conforme à celle qu Horace exprima dans deux de ses odes les plus sublimes. Mais il y a bien de l’apparence que les poètes et les historiens ne parlaient que des
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Rbétier.s septentrionaux et du Tyrol allemand, et tout au plus de ceux de 1 évêché de Brixen, particulièrement nommés parmi les peuples qu'on avait subjugés. Ce qu’on appelle Tyrol italien, depuis les frontières du Véronais jusqu à Trento, a dû être beaucoup plus tôt civilisé ; et depuis que ce pays se trouve sous la même domination que le Milanais , on en a vu sortir des hommes de grands talens , qui ont beaucoup contribué au soutien et à l’éclat des établissemens littéraires de la Lombardie autrichienne. Il était naturel que les Tyroliens deRovérédo et de Trento , plus voisins de Vérone et de\ icence, devançassent, dans la culture des arts , ceux établis au nord, au delà delà montagne du Brenner, qui diyisele Tvrol en deux parties ; l’une italienne, l’autre allemande. Trento même, capitale très-connue de la première partie, a donné à la république des lettres beaucoup moins de savans , de littérateurs etd’artistes que Rovérédo. Est-ce par modération , par imprévoyance ou par mépris , que les Vénitiens n’occupèrent pas ce pays sous le faible empereur Frédéric m ?
Quoiqu’il en soit, cette contrée, qui possède tant de richesses naturelles, est devenue célèbre par le souvenir du! poë te Catulle , qui a immortalisé les côtes de Sermione et les bords pittoresques du lac de Garda. En jetant de loin les yeux vers ces lieux quejene pouvais apercevoir, et, bercé par une rêverie littéraire, j’étais frappé devoir nés dans le nord les premiers poètes de l’Italie ancienne , de l’Italie moderne et de la France, Catulle, Virgile , Pétrarque, Dante , Boccace , Arioste, etc. Comme si le génie poétique avait encore plus besoin des méditations et du secoursde la raison , que des sensations éclatantes et idéales du soleil et de la lumière.
Le chemin de Vérone à Mantoue est d’environ sept lieues. Sur cette route on trouve le village de Roverpella, auquel on arrive par un terrain couvert de cailloux , mais très abondant en plantations de mûriers. On passe ensuite entre douze moulins à blé, situés sous une espèce de portique ou galerie couverte, et qui sont mus par la chute des eaux que fournit le Mincio. Bientôt on aperçoit, au milieu d’un lac formé parce fleuve , une villeteJlement engagée dans les marais, qu’on ne peut l’aborder d’aucun côté que par des chaussées étroites. Cette ville est la poétique Mantoue.
Virgile et Jules R.omain semblent être , par le génie , des souverains sublimes de cette cité; le premier règne aux champs, le second à la ville : si les tableaux, les beautés du poëte se retrouvent et se développent encoreaux environs de cette belle cité , l’artiste en a fait le plan, il l’a bâtie , peinte , décorée. « Cette ville n’est pas la mienne , disait le duc Frédéric Gonzaga , mais celle de Jules Romain. » Il est donc nécessaire de visiter Mantoue , afin d’avoir une juste idée de la puissance du talent de ce peintre, et l’on ne sait véritablement ce qu’il vautqu’aprèslavoir apprécié là. Mantoue, malheureusement , ne se trouve point sur l’itinéraire direct et invariable des curieux qui courent l’Italie, et elle échappe ainsi à la plupart d’entre eux.
Cette ville passe pour être beaucoup plus ancienneque Rome, et fut fondée, dit-on, par lesanciensEtruriensou Toscans, trois cents ans avant la naissance de Rome. On croit queson nom vientde Mantua ( diyination) , soit qu’on voulût indiquer que sa fondation avait été de bon augure, soit qu’il y eût des oracles en cet endroit. Dans le partage
des triumvirs , Mantoue échut à Antoine ; lorsqu’ensuite Auguste se fut emparé du sceptre impérial, i! donna les terres des environs de Crémone aux vétérans de son armée. Une partie du terri Loire de Mantoue fut même comprise dans cette division. C'est àcette circonstance que Virgile fait allusion eü disant:
Manlua væ miseræ nimium vicina Cremonæ.
Ecl. ix , v. 28.
Mais la grande division des terres , dans laquelle Virgile perdit son patrimoine, avait eu lieu dix ans auparavant. Mantoue eut beaucoup à souffrir dans l’irruption d’A ttila .11 rencontra le pape saint Léon près de cette ville, et ce fut à sa sollicitation qu’il renonça au projet d’aller faire le siège de Rome. Mantoue fut prise par Alboin ; les Grecs de Ravenne l’enlevèrent aux Lombards, mais elle fut reprise par Agilulfe. Charlemagne la fortifia , et l’on a prétendu qu’il bavait donnée au pape. Lothaire publia un de ses capitulaires à Mantoue. On y tint un concile lors du schisme élevé entre le patriarche d’Aquilée et celui deGrado.
Après la mort de Bérenger, la ville fut inquiétée par les Hongrois. Jean Ier, évêque de Mantoue, et qui en fut gouverneur, la céda à Bonifacede Canossa; les empereurs confirmèrent cette inféodation à la même famille , et ce fut ainsi qu’elle passa à la fameuse comtesse Mathilde , en 1064 ; le pape Alexandre n y tint un concile contre l’antipape Cadiolus. Après la mort de Mathilde, les empereurs accordèrent plusieurs privilèges à cette ville. Ezzelino voulut s’en emparer ; mais elle fut secourue alors par Sordello Visconti, beau-frère d’Ezzelino, et les habitans le choisirent pour leur seigneur. Après sa mort , ils reprirent le gouvernement
républicain; mais undescapitainesdela république , Pinamonte Bonacolsi , ou Bonacorsi, s’en rendit maître vers l’an 1224- Cette partie de l’histoire de Mantoue étant la plus intéressante , nous lui donnerons ici quelques légers développemens. Passerino deBonacorsi , seigneur de Mantoue et de Modène , avait perdu la dernière de ces deux villes par une sédition populaire, dès le 5 juin 1827. Les Guelfes et le légat Bertrand du Poïet étaient accourus au secours des insurgés, qui leur avaient ouvert leurs portes. Mais Passerino était demeuré souverain de Mantoue:
depuis plus de quarante ans cette ville était soumise à sa famille. Défendue contre une agression étrangère par les lacs au milieu desquels elle est si tuée , Mantoue paraissait aussi n’avoir à redouter aucune révolution intérieure.
Le peuple avait perdu depuis longtemps le souvenir d’une liberté qu’il avait à peine connue ; les grands étaient soumis: ils étaient caressés parle seigneur, et admis à sa confidence; enfin on connaissait la prudence, la richesse et la valeur du prince, qui passai t pour le mieux affermi sur son trône, de tous les seigneurslombards. Une offense privée, suite de l’arrogance du fils de Passerino, suffit pour causer sa ruine.
Les mœurs des jeunes gens^ sévères dans les républiques , étaient licencieuses dans les principautés lombardes.
Les seigneurs eux-mêmes auraient redouté l’austère indépendance d’unhoramechaste et sobre. L’exemple de la cour invitait à la mollesse; et les gentilshommes, pour lesquelsaucune carrière ne demeurait ouverte , faisaient des plaisirs leur unique affaire. Le fils de Passerino avait pour amis et pourcompagnons de débauche ses trois cousins, les fils de Louis de Gonzaga : l’un de ceux-ci, ayant excitéla jalousie du prin-
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ce. le jeune BonacorsL dans sa brutale colère, jura de venger sur la propre femme de Fiiippino Gonzaga l’infidélité supposée de sa maîtresse, et de la déshonorer sous les yeux de son mari.
Les trois frères Gonzaga, et leur ami Albert Saviola , se concertèrent pour prévenir cette injure, et pour punir le fils du tyran d’avoir osé les menacer. Ils demandèrent secrètement des secours à Can délia Scala , seigneur de Vérone , et iis en obtinrent; car les princes voisins, toujours jaloux les uns des autres, étaient prêts à se nuire mutuellement. Fiiippino Gonzaga s’était retiré dans ses terres , sous prétexte de soigner ses moissons ; et il avait choisi , pour y travailler, des ouvriers sur le courage et l’affection desquels il pouvait compter. Dans la nuit du i4aoùt i320 , il leur distribua des armes , il les réunit aux gendarmes que Can délia Scala lui avait prêtés , et il les conduisit devant la porte de Marmirolo , que son frère s’était fait ouvrir , sous le prétexte d’une intriguede galanterie qui l’appelait à la campagne. La garde de la porte fut surprise ; et les conjurés traversèrent la ville en appelant le peuple à secouer le joug de Passerino et à détruire ses gabelles. Ce seigneur , qui accourut à cheval au devant de ses ennemis, fut tué sur la place ; son fils fut jeté dans une prison, dans laquelle il avait fait mourir le vieux seisneur de la Mirandola, et il fut tué par le fils de ce gentilhomme. Louis de Gonzaga, beau-frère de Passerino et père des conjurés, fut proclamé par eux seigneur de Mantoue.
Ses descendans ont long -temps conservé cette souveraineté. Mais en 1797 les armées françaises vinrent détrôner pour toujours leur dynastie. Je ne puis me refuser au plaisir de donner ici quelques détails sur ces événemens de
notre histoire moderne. Toutes ses pages, à cette époque, sont si brillantes qu'il est doux d’avoir à les feuilleter. A la fin de 1796, la cour de Vienne adopta un plan nouveau qui se liait avec les opérations de Rome.
Elle ordonna défaire deux grandes attaques, la principale par Montebaldo, la seconde sur le bas Adige,par les plaines du Padouan : elles devaient être indépendantes l’une de l’autre. Les deux corps d’armée se réuniraient devant Mantoue. Le principal devait déboucher par le Tyrol; s’il battait l’armée française , il arriverait sous les murs de Mantoue^ et y trouverait le corps qui s’y serait porté en traversant l’Adige. Si la principale attaque échouait etque la seconderéussît,lesiégede Mantoue serait également levé et la place approvisionnée ; alors ce corps d’armée se jetterait dans le Serraglio , et établirait ses communications avec Rome; Wurmser prendrait le commandement de l’armée qui se formait dans la Romagne , avec ses cinq mille hommes de cavalerie , son état major et sa nombreuse artillerie de campagne. La grande quantité de généraux, d’officiers et de cavaliers démontés qui se trouvaient dans Mantoue , serviraient à discipliner l’armée du pape , et à former une diversion qui obligerait les Français à avoir aussi deux corps d’armée , l'un sur la rive droite, l’autre sur la rive gauche du Pô. Un agent secret fort intelligent, envoyé de Vienne à Mantoue, fut arrêté parune sentinelle, comme il franchissait le dernier poste de l’armée de blocus. On lui fit rendre sa dépêche qu’il avait avalée ; elle était enfermée dans une boule de cire à cacheter. C’était une petite lettre écrite en français, en caractères très-fins , signée de l’empereur François. Il annonçait à Wurm-
ser qu’il serait incessamment dégagé.
Mais la bataille de Rivoli vint porter la terreur dans l ame des armées coalisées contre la France. Bientôt Wurmser comprit qu’il n’avait plus rien àespérer. On le somma de se rendre; il répondit fièrement qu’il avait des vivres pour un an. Cependant, à quelques jours de là, Klénau, son premier aide de camp , se rendit au quartier général de Serrurier. Il protesta que la garnison avait encore pour trois mois de viyres ; mais que le maréchal ne croyant pas que l’Autriche pût dégager la place à temps, sa conduite serait réglée parles conditions quonlui ferait.
Serrurier répondit qu’il allait prendre les ordres du général en chef à ce sujet. Napoléon se rendit à Roverbella; il resta incognito enveloppé dans son manteau pendant que la conversation s’engagea entreles deux généraux. Klénau , employant tous les moyens d’usage, dissertait longuement sur les grands moyens qui restaient à Wurmser, et la grande quantité de vivres qu’il avait dans ses magasins de réserve. Le général en chef s’approcha de la table, pritla plume ,et écrivit pendant prèsd une demi- heure ses décisions en marge des propositions de Wurmser , tandis que la discussion durait toujours avec Serrurier. Quand il eut fini : «Si Wurmser, dit-il à Klénau, «avait seulement pour dix-huit ou » vingt joursde vivres, et qu’il parlât de » se rendre, il ne mériterait aucune ca- » pitulation honorable; mais je respecte » 1 âge , la bravoure et les malheurs du » maréchal : voici les conditions que "je lui accorde, s il ouvre ses portes «demain. S’il tarde quinze jours, un » mois, deux mois, il aura encore les «mêmes conditions; il peut attendre «jusqu a son dernier morceau de pain.
«Je pars à l’instant pourpasser le Pô, et
» je marche sur Rome. Vous connaissez » mes intentions, allez les dire à votre «général.» Klénau, quin’avait rien conçu aux premières paroles , ne tarda pas à juger à qui il avait afiaire. 11 prit connaissance des décisions dont la lecture le pénétra de reconnaissance pour un procède aussi généreux et aussi peu attendu. Il ne fut plus question de dissimuler ; il convint qu’ils n’avaient plus de vivres que pour trois jours. Wurmser fit solliciter le général français, puisqu'il devait traverser le Pô, de venir le passer à Mantoue , ce qui lui éviterait beaucoup de détours et de mauvais chemins ; mais déjà tous les arrangemens étaient disposés. Wurmser lui écriviL pour lui exprimer toute sa reconnaissance ; et , peu de jours après, il lui expédia un aide de camp à Bologne pour l’instruire d’une trame d’empoisonnement qui devait avoir lieu dans la Romagne, et lui donna les renseignemens nécessaires pour s’en garantir. Cet avis fut utile. Le général Serrurier présida aux détails de la reddition de Mantoue , et vit défiler devant lui le vieux maréchal et tout l’état major de son année. Déjà Napoléon était dans la Romagne. L’indilïérence avec laquelle il se dérobait au spectacle si flatteur d’un maréchal de grande réputation , généralissime des forces autrichiennes en Italie , à la tête de son état major , lui remettant son épée , fut remarquée dans toute l’Europe.
Si je me suis étendu longuement sur la prise de Mantoue par les armées françaises, je serai bien plus bref en parlant des événemens qui suivirent cette importante capture. Il suffira de dire que le commencement du siècle dernier, fut l’époque à laquelle le duché de Mantoue tomba définitivement entre les mains de l’Autriche.
Lorsqu’on parcourt la ville, on re-
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marque avec plaisir la propreté des rues, dont plusieurs sont bordées de portiques anciens, soutenus par des pilastres ou des colonnes, surmontées de beaux chapiteaux. Les embrasures des fenêtres , les portes élégamment sculptées , prouvent que le goût se joignaitautrefoisà la magnificence. Plusieurs palais ont des créneaux : c’était un des privilèges de la noblesse. En un mot , la grandeur des places , la somptuosité des édifices, tout annonce une ville qui a tenu un rang important ; mais Mantoue , devenue seulement place de guerre , a perdu son intérêt et son charme ; ce n’est plus qu'une belle caserne entourée de vastes magasins.
Cet état fâcheux, et l’insalubriLé de l’air , ont diminué le nombre des habitans : on dit qu’il est encore de vingtcinq mille , mais on compte probablement la garnison; les habitans sont distribués dans une circonférence de cinq milles.
L’ancien palais ducal, appelé aujourd hui coite impériale , esl un vieux monument, vaste, irrégulier, caractéristique , et reconstruit en partie par Jules Romain . Ce palais respire dans sa tristesse et son abandon la magnificence de ce marquis de Mantoue , François Gonzaga, prédécesseur de Frédéric, dont la représentation , au dire du comte Castiglione , était plutôt celle d’un roi d’Italie que du seigneur d’une simple ville. Les Gonzague, au lieu d’usurper la souveraineté de leur patrie aux dépens de sa liberté, renversèrent l’insolente tyrannie de la famille des Bonaccorsi , à laquelle ils étaient alliés ; capitaines , généraux , marquis et ducs de Mantoue, ils firent singulièrement fleurir les lettres et les arts , malgré la petitesse de leur état et les guerres fréquentes auxquelles ils furent mêlés. Philelphe et Victorin de
Feltre, l’ami prudent de Poggio, professèrent à Mantoue ; Manlegna y fonda son école de peinture ; Léon-Baptiste Alberti son école d’architecture, et ces grands artistes eurent pour successeurs Jules Romain et son camarade le Primatice.
Le cabinet et le trésor de Mantoue étaient fameux dans le commencement du dernier siècle; mais lorsque le général des troupes de l’empire, Colatto , eut pris cette ville d’assaut, le 18 juillet i63o , elle fut mise au pillage ; toutes les choses curieuses qui avaient coûté des millions tombèrent entre les mains des troupes victorieuses, et furent dissipées par des gens qui n’en connaissaient pas le mérite; un simple soldat avait fait un butin de huit mille ducats, qu’il perdit au jeu dans la même nuit; le général Colatto le fit pendre le lendemain.
L’académie des beaux-arts de Mantoue possède quelques tableaux précieux. Le musée desstatues, placé dans une longue galerie, sert de vestibule à la bibliothèque , qui contient quatrevingt millevolumes et mille manuscrits.
Parmi ces derniers, un Virgile peu ancienfut pris ainsi que l’indiquel’inscription actuelle , au mois de vendémiaire an vu. Il étaitvéritablement odieux d’arracher un VirgiieàManloue : une pareille relique dans un temple semblable devait être sacrée. Au reste, ce n’est pas la seule profanation de ce genre qu’ont éprouvée les m on u mens qui rappellent l’auteur de l’Enéide. Son image vénérée qu’on peut voir aujourd’hui près de la place du Broletto, sous un portique gothique attenant à l’ancien palais de la commune, fut autrefois enlevée et remplacée par un simple plàLre. La réputation de Virgile a été si grande et si générale dans l’empire romain, qu’on y multiplia ses images à l’infini.
AlexandreSévè re les plaçait parmi celles des dieux , et pour citer un temps plus moderne, on sait quels honneurs le général Miollis, par ordre du gouvernement français , rendit aux bustes du divin poëte de Manloue. Dans tous les temps, leshabitans deMantoue se sont distingués par leur vénération pour la mémoire de leur illustre concitoyen.
Chio et Smyrne ont empreint sur leurs monnaies l’image d’Homère ; les Mitylénienscellede Sapbo surles leurs:
les monnaies de Mantoue , dont les premières ont été frappées vers la moitié du douzième siècle , portent toutes le nom et l’image de Virgile , associée au nom et même à l’image d’un évêque. Enfin , l’image du chantre des combats d’Enée flottait sur les bannières mantouanes, et menait le peuple virgilien à la victoire.
La bibliothèque de la ville possède de nombreux manuscrits du père Bettinelli, parmi lesquels on remarque plusieurs lettres de Voltaire. Bettinelli , malgré ses connaissances et son mérite personnel , semble un de ces littérateurs du dernier siècle, qui durent leur renommée plutôt à de nombreux rapports littéraires et à leur correspondance avec quelques hommes illustres, qu’à la supériorité de leurs propres ouvrages : c’est de lui qu’un Italien a dit spirituellement qu’il avait acquis la plus grande partie de sa gloire à la poste aux lettres.
En parlant de la bibliothèque de Mantoue, nous sommes tout naturellement conduits à citer la Tipografia Virgiliana , nom donné à la principale imprimerie delà ville , qui , malgré un titre si beau, n’avait pas encore produit elle-même, en 1827, une édition de Virgile. Certes, si l’on a droit d’attendre à Mantoue quelque publication indigène , c’est celle des œuvres
du poëte qui a illustré cette cité. Il n’est point de voyageur un peu lettré qui , au lieu de mettre dans ses poches de la terre ou des cailloux de Piétole ( l’ancienne Andès , lieu précis delà naissance du cygne mantouan), ne préférât emporter un Virgile édité dans la patrie du poëte.
Mantoue cite avec orgueil sa cathédrale, qu’on peut mettre au rang des plus beaux temples d’Italie. On vénère dans cette basilique le corps de saint Anselme, qui, après avoir été évêque de Lucques , passa au siège épiscopal de Mantoue , bientôt édifiée par ses vertus. Ce saint prélat avait demandé à être inhumé dans le monastère de Polirone: Bonizone , évêque de Sutri, rencontra la pompe funèbre , et s’écria aussitôt : « Un évêque doit être inhumé dans son diocèse : une si grande lumière ne doit pas rester cachée. » Le peuple, enflammé par ces paroles , enleva le corps aux mains des religieux qui le portaient, et le plaça dans le lieu qu’il occupe aujourd’hui.
Baptiste Spagnuoli , surnommé le Mantouan, est aussi enterré à la cathédrale. Après Virgile il n’est pas unpoëte qui ait été plus admiré que ce versifica teur d’ une renommée de mauvais aloi . Certe, à ne le juger que d’après le nombrede ses productions , il paraîtrait bien supérieur à Virgile. Il composa plus de soixantemille vers ! Mais, malheureusement pour lui, les poêles ne sont pas comme les négocians, qui se dédommagent de l’infériorité et du bas prix de leurs marchandises en en vendant le plus qu’ils peuvent. Les poésies du Mantouan ne prouvent qu’une facilité pernicieuse. Esprit fort et crédule pourtant, dévot et tout à la fois licencieux, car , malgré son caractère d’ecclésiastique, il chanta l’amour en homme qui en a goûté avidement tous les plai-
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sirs, le Mantouan ne parait pas avoir toujours été fort bien accueilli par les femmes. Il fulmina contre elles, sans doute par esprit de vengeance, une satire bien moins poétique, mais bien plusvirulentequecelle deBoileau. Géographie , fable , histoire , religion , le Mantouan a tout abordé, toutmis en œuvre, presque toujours sans goût et sans mesure, quelquefois cependant avec esprit et avec grâce. Là il représente la Viercre jouant une ridicule éMoene avec un berger païen. Ici une corneille et une poule d’eau se livrent à des méditations pastorales tout-à-fait touchantes. Tantôt le poëte s’élève avec force contre les abus du clergé de son temps, et contre les croyances grossières de ses contemporains; tantôt il reconnaît l’enchanteur Merlin pour un vrai prophète ; il va même jusqu’à admettrel’histoire fabuleusedela papesse Jeanne , ainsi qu’on peut le voir dans les vers suivans .•
Hic pendebat adhùc sexum mentita virilem, Fœiuina cui triplici Ghrygiam diademate mitram, Extollebat apex, et pontificalis adulter.
(Maxtea, Eglo ., oct. )
Voici comment Florimond , vieux poëte français , a traduit ce passage dans son Antipapesse •
Je vy en ung gibet cette fine femelle Qui, travestie en homme, et feignant un saint zèle, Jusqu'au siège papal, par ruse était montée :
Or, avait sur son chef, cette femme effrontée,
Le triple diadème , et son pailliard était Auprès d'elle pendu , qui son mal détestait.
L’église de Saint-André , un des premiers et un des plus purs ouvrages de la renaissance , possède de nobles mausolées. Le premier qui frappe les yeux est celui du marquis Jérome Andréasi et de sa femme Hyppolite Gonzague : plus loin on voit le tombeau deMantegna, placé dans la chapelle du même nom. André Mantegna
peut être considéré comme le restaurateur de la peinture en Italie après l’invasion des barbares. Il naquit à Padoue, mais c’est à Mantoue qu’il se fixa avec sa famille, sous les auspices du noble et généreux marquis Louis de Gonzague.
La relique la plus vénérée de saint André est le célébré sang de Jésus- Christ , conservé dans une double fiole de forme cylindrique, dont le travail a été faussement attribué à Benvenuto Gellini.
Je rapporterai l’histoire de ce reste précieux, telle qu’elle s’est conservée parmi les habitans de Mantoue. Au nombre des soldats qui furent envoyés par Pilate pour rompre les jambes aux trois crucifiés , il y en eut un, appelé Longin par les pères et les docteurs , mais dont le nom ne se trouve point dans 1 Evangile : ce soldat reconnut que Jésus était mort, et qu’ainsi la fracture serait en pure perte ; pour mieux se convaincre que la victime avait cessé bien réellement d’exister, il lui perça le côté avec sa lance , il sortit de la blessure un sang mêlé d’eau , dont tjuelques gouttes atteignirent par hasard les yeux du Romain , qui avait ordinairement la vue trouble : aussitôt il recouvra l’usage de cet organe dans toute sa perfection. Touché de ce miracle , Longin recueillit dans un vase tout le sang qui était à terre, et prit aussi l’éponge imprégnée de fiel et de vinaigre; il garda précieusement ces trésors, rechercha les instructions des apôtres , et reçut avec eux le Saint-Esprit et le don des langues le jour de la Pentecôte. Longin quitta Jérusalem avec l’éponge , la lance et le précieux sang : il laissa la lance à Antioche; ensuite il s’embarqua pour l’Isaurie , sa patrie, et la volonté de Dieu le fit aborder sur une plage de l'Adria-
tique, d’oùil se rendit à Mantoue, et s y fixa. Comme il craignait surtout de perdre les trésors précieux qu’il avait conservés, il les enferma dans une boîte de plomb; il se retira alors dans une petite île du Mincio, où est à présent Gradato, qu’il avait choisie pour sa demeure, et s’y livra àla prédication des fidèles et à la conversion des idolâtres.
Tout cela s’était passé sous Tibère.
Un certain Octavius fut nommé préfet de Mantoue , sous le règne de Claude.
Instruit de l’ardeur et du zèle de Longin , il ordonna qu’on lui coupât la langue. A Ja voix du saint, devenue miraculeusement plus forte après cette opération , des légions de démons assaillirent Octavius. Ce préfet fut d’abord effrayé; mais , par linspiration d’un de ces mêmes démons , il fit trancher la tête à Longin , et l’on voit à Gradato une colonne qui marque le lieu de l’exécution. Ces détails ne se trouvent point dans les livres saints ; mais leur tradition est d’une haute antiquitédansMantoue, et même elle est consignée dans un des plus anciens bréviaires de la ville. Les faits suivans sont racontés par plusieurs historiens.
La caisse , qui renfermait le sang et l’éponge , fut retrouvée en 8o4 , ainsi que le corps de Longin. Cette précieuse relique obtint de jour en jour plus d’importance : le pape Léon la visita , et se prosterna devant elle avec ses cardinaux.
Jules Romain , mort dans la force de son talent, fut enterré à l’ancienne église San-Barnaba. Le marbre qui indiquait le lieu de sa sépulture fut détruit par une barbare négligence lors de la construction de l’église nouvelle ; la tradition a conservé l’épitaphe suivante :
Romanus moriens secum très Julius Artes,
Abstulit; haud mirume quatuor, unus erat.
Une simple inscription sur le pavé à l’église Santo-Egidio indique la place où repose le père de l’auteur de la Jérusalem, Bernardo-Tasso , bon poëte lui -même, et dont la renommée a comme disparu dans la gloire de son fils. Singulier rapprochement entre les deux grands poètes de l’Italie ancienne et moderne : le berceau du Tasse est en face du tombeau de Virgile, et la tombe de son père est voisine du lieu où Virgile a pris naissance!
Le château , les portes , les ponts de Mantoue, sont d'un aspect imposant.
Au milieu d’une ville de garnison telle qu’est aujourd’hui Mantoue, et après les fréquens désastres qu’elle a soufferts , on éprouve quelque surprise d’y retrouver encore autant de traces et de souvenirs de la littérature et des arts. La plus remarquable des maisons illustres qu elle possède est celle de Jules Romain , demeure élégante , bâtie par lui , çt dans laquelle il mourut comblé de biens et d’honneurs. Malgré son génie , Jules Romain ne rougissait point d?être propriétaire; il savait fort bien se faire payer, et l’on voit par un grand nombre de lettres de sa main, conservées dans les archives de Mantoue, la liberté avec laquelle il déclare nettement au duc Frédéric, que si l’argent n’àrrive point il ne pourra continuer ses travaux.
Ainsi que le constate une inscription au coin du palais Lanzoni , la maison de Mantegna était vis-à-vis l’église Saint-Sébastien, dont il avait peint si merveilleusement la façade. La maison du comte Balthasar Castiglione, fauteur du Cortegiano , fut démolie il y a quelques années, lors de la coçstructiondu théâtre dellasocielà. destination
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qui semble assez naturelle à f ancienne demeure d un tel écrivain, narrateur élégant de jeux, de fêtes et de spectacles. Je vis représenter et applaudir dans la patrie de Virgile un assez mauvais mélodrame, dont l’auteur était un duc. La Compagnia , journal de Mantoue, indiquait dans son annonce qu’elle comptait sur l'indulgence du public et sur le goût éclairé de la garnison autrichienne. Le souffleur, ainsi qu’à Parme et dans d autres villes d’Italie, lisait la pièce à haute voix et suivait les acteurs. Avant d’ëtre fait à un usage aussi ridicule, on ne sait véritablement quel est ce troisième personnage, cette espèce décho partant de la terre et sortant du sein d’un énorme soufflet; car on a cru devoir en donner exactement la forme au trou du souffleur. En face des spectateurs, au-dessus de la toile, apparaissait une horloge fort bien montée, afin que les classiques scrupuleux pussent s’assurer aisément si la pièce était dans les règles, et ne manquait point à cette unité de cadran dont Mrae. de Staël a parlé.
La place Virgiliana , qui était autrefois un véritable marécage, est devenue, grâce à la dépense faite par la commune de Mantoue et à l’enthousiasma du général Miollis pour le prince des poëtes, une agréable promenade. Dans les environs on trouve le Ghetto , orné de riches et jolies boutiques , et bien différent de l’infect Ghetto de Rome.
Quoique la population israélite de Mantoue ne dépasse point deux mille habitans, ils ont fondé une maison de refuge et de travail, où cinquante personnes trouvent un asile commode et une nourriture abondante.
Traversons maintenant la ville, et rendons-nous au faubourg Cirèse. Là, au milieu d’une île, s’élève un édifice
qu’on peut mettre hardiment à la tête de tous ceux dont Mantoue s’honore.
Malgré l’erreur à peu près générale, le nom du palais du Tè ne peut lui venir de la forme de son plan , qui serait , dit-on, celle de la lettre T, puisque le plan même de l’édifice dément une pareille étymologie.
« Il paraît , dit M. Quatremère de Quincy, et c’est l’opinion d’historiens dignes de confiance, que le mot Té fut une abréviation , ou, si l’on veut, une mutilation de tajetto ou tejetto , qui signifiait, dans le langage du pays, coupure ou passage donné à l’écoulement des eaux , et que cette dénomination locale, appliquée au terrain sur lequel le palais fut construit dans la suite , lui aura , par le fait de l’usage vulgaire , communiqué son nom. » Le palais du Té est le plus mémorable ouvrage de Jules Romain. La régularité , la sagesse de son architecture , contrastent d’une manière frappante avec l’imagination, le feu et presque le délire de quelques-unes des peintures de l’intérieur. La superbe Loggia ( vestibule), qui s’ouvre sur le jardin, offre à sa voûte cinq fresques en divers compartimens, dessinés par Jules Romain, et exécutés par ses élèves. La salle la plus célèbre, la plus extraordinaire, est celle des géans. Une fois entré dans cette pièce, on n’y voit point d’issue; on n’est environné que de rochers qui tombent sur les géans , blessés , écrasés , fuyant ou se défendant en vain ; le sol même est formé de débris, et le plafond est l’olympe de Jupiter lançant la foudre.
Clari giganleo Iriumplio.
Hor., ocl. i, lit. 3.
Cette terrible salle des géans , ainsi que les chambres si poétiques de Psyché, de Pi aéton , et les élégantes
arabesques du casin charmant de la grotte , montrentque Jules Romain était à la fois inspiré de Michel-ADge et de Raphaël; une pareille imitation n’est pas moins admirable que la création.
Malheureusement ces peintures ont été retouchées , et elles ne présentent plus que la composition et le dessin de leur immortel auteur.
La promenade di Pietola, à deux milles de Mantoue, est un pèlerinage littéraire , que les voyageurs manquent rarement de faire. On s’éloigne de la ville par une porte dont le nom héroïque, Tirésia, a vulgairement reçu la forme ignoble de Cirèse. Le titre véritable de cette porte rappelle l’origine fabuleuse de Mantoue, et l’antique tradition d’après laquelle on dit qu elle a été fondée par Ocnus, fils de Tibérinus (qui avait épousé Manto, fille du fameux devin Tirésias), et qu’Ocnus lui donna le nom de sa mère.
Ille etiara patriis ngmen ciet Ocnus ab oris, Fatidicæ Mantûs elTusci ttlius amnis,
Qui muros matrisque dédit tibi, Mantua, nomen.
Virg. Eu. x, 198,
Avant d’atteindre Pietola , on trouve une grotte regardée par l’enthousiasme virgilien des habitans , comme un asile que la nature semblait avoir formé pour être le confident des premières inspirations du cygne de Mantoue. En sortant de cette retraite consacrée par de touchans souvenirs , examinons avec soin le paysage environnant. Le livre de Virgile à la main, nous trouverons à chaque instant l’occasion d’appliquer les vers du poëte. Ici les roseaux « voilent d’une couleur verte le marais où le Mincio s’est répandu ; » et plus loin, « le fleuve s’avançant à pas tardifs , et conduisantcinquante soldats au secours de Mézence. »
Nous pourrions aisément continuer
cetteétude de Virgile, faite sur les lieux mêmes, mais ces souvenirs classiques nous entraîneraient trop loin. Bornonsnous à indiquer au lecteur que , malgré la pompe et la richesse prodiguées par le poëte dans les descriptions qu’il fait de sa chère patrie, la nature de Mantoue , douce , simple , féconde , est loin d’avoir l’éclat oriental qu’on pourrait lui supposer, d’après certains traducteurs.
Pietola , qu’une tradition incertaine regarde comme l’ancienne Andès , patrie de Virgile, s’offre maintenant à nos regards. La maison dite Virgiliana et qu’habitait
E quell ombra gentil per cui si noma Tietola più che villa Mantorana.
Dante , Purg. cant. 18 v. 83.
Cette ombre gracieuse t qui rend Pietola plus célèbre qu aucun lieu du Mantuan , me parut fort délabrée , et tout-à-fait digne des soins d'un autre vieillard du Galèse.
Les souvenirs du favori d’Auguste et du chantre de l’Enéide conduisent doucement le voyageur devant Crémone.
La route suit les bords du lasro di So-
pra, et dès qu’on s’en éloigne on entre dans la montagne Borghetto. Cette direction, qui est celle de l’ancienne voie Posthumia, traverse de jolis villages, abreuvés par de nombreux ruisseaux murmurans et limpides. La tourdeCrémone, qui se découvre au loin, est une des plus hardies et des plus renommées parmi les tours gothiques de 1 Italie.
La ville a la forme d’un vaisseau dont cette grande tour serait le mât.
Elle est propre et belle: ses rues sont larges, droites et bordées de grands palais dans un style gothique, un petit canal, appelé la Cremonella, passe sous les édifices , et , après avoir rempli les fossés, va se jeter dans l’Oglio. Ren dons-nous immédiatement à la place
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de la cathédrale. De ce point, comme d’un observatoire intéressant nous embrasserons d’un seul coup d’œil la belle façade de la basilique le Campanile, appelé Torazzo (PI. 229), et enfin le Baptistère. En parcourant rapidement du regard la cité tout entière, voici les monumens qui mériteront une part dans nos souvenirs : d’abord le palais publie, à l’inscription si bizarre, où chaque régime est au-dessous de son verbe :
Hic locus odit, amat, punit, conservât, honorât, Nequitiem, pacem, crimina, jura, probos.
Ce lieu hait -aime -punit -maintient -honore La perversité -la pais -les crimes -les droits -les bons.
Nous remarquerons aussi la maison où le maréchal de Villeroy fut surpris par le prince Eugène, quoiqu’à cette même pointe du jour, au rapport de Saint-Simon, le maréchal lût déjà occupé à écrire tout habillé dans sa chambre.
On ne saurait parler de Crémone sans citer la fabrication d’instrumens à cordes, si importante autrefois dans cette ville. Les violons surtout avaient une réputation extraordinaire, et chacun de nous a lu avec un plaisir indéfinissable la création fantastique du prestigieux Hollmann, à propos d’un violon de Crémone. Amati et Stradivarius ont été les luthiers les plus célèbres de cette ville. Amati a laissé des fils très-habiles, et fondé une école.
On possède encore quelques-uns des violons que Charles IX, roi de France, fit faire à Crémone parle père, ils sont à quatre cordes , et d’un très-beau modèle. Les violons d’ Amati ont encore une grande réputation; et ceux qui sont authentiques ont beaucoup de prix; ils rendent des sons extrêmement doux, mais un peu sourds. Les
violons de Stradivarius ont plus d’éclat; ils ne le cèdent en rien à ceux d’Amati pour la beauté et l’élégance des patrons, ils sont moins bombés et même presque plats. Ils ont moins de suavité, mais plus de sonorité.
De Crémone nous conduirons le lecteur à Brescia. En approchant de cette ville, les montagnes situées à la droite de la route, et dont l’aridité rappelle celle des Apennins volcanisés, s’éloignent et se retirent derrière des collines fertiles et parsemées de jolies maisons de campagne. Dans ces contrées, les maisons ne sont pas comme dans une partie de l’Italie méridionale, de belles fabriques sans ombrage ; ici elles ont de la fraîcheur ; de jolies avenues d’arbres divers y conduisent, et des bosquets, de riantes prairies et de belles plantations en doublent l’agrément.
Veggio Bresciane donne iniquo spiglio
Farsi de’ ben forbiti pugnalelti,
Cui prora o amante infido, sposo viglio.
Brescia , où le satirique Alfieri voyait les femmes contempler cruellement leurs poignards bien aiguisés , afin de punir l’amant infidèle ou le mari usé.
Brescia est une ville riche, industrieuse et peuplée ; elle possède de beaux tableaux, de grands édifices; mais je fus un peu distrait deces divers mériLes à mon premier voyage par la découverte d’un temple antique, ruine superbe dont j’ai depuis, chaque année, suivi les fouilles avec intérêt. En contemplant pour la première fois ces belles colonnes de marbre depuis si longtemps cachées, je ne pouvais me défendre d’une sorte de respect pour cette terre qui produit également les merveilles de l art et les biens de la nature ; terre qu’il suffit de creuser pour en
faire sortir des chefs-d’œuvre ou de grands souvenirs, et qui n’est pas moins féconde en fruits qu’en monumens.
Le Musée ( Museo délia patria) est construit sur les ruines et les fondations mêmes d’un ancien temple païen, que les uns appellent à’ Hercule, quoiqu’on n’ait rien trouvé dans les fouilles qui pût le faire croire , que d’autres supposent avoir été élevé en l’honneur de Vespasien, à cause d’une inscription relative à cet empereur qu’on y a découverte, tandis que d’autres, à leur tour, le croient élevé à la Victoire, depuis qu’on a retiré des décombres une fort belle statue en bronze représentant cette déesse.
Quoi qu’il en soit, quelques ruines de ce temple ayant été découvertes en 1823, on en continua les fouilles, et l’on trouva les restes d un superbe portique orné de deux rangs de colonnes cannelées, d’ordre corinthien, construites en belles pierres du pays , espèce de schiste imitant le marbre blanc, mais d’un plus gros grain.
J’ai passé plusieurs jours à Brescia , qui me fut montrée en détail par un de ses habitans les plus distingués.
Voici le résultat de mes observations sur les principaux monumens de la ville. La révolution de 1797 et la destination nouvelle du vieux palais Broletto ont presque effacé les traces historiques qui avaient noblement consacré cette ville. J’aurais voulu y retrouver la haute antenne de ce carvoccio (1), conquis sur les Crémonais, en 1 19 1, dans la sanglante journée de Budiano. Ce symbole de la liberté re-
(1) Le carroccio était un cliar porté sur quatre roues et traîné par quatre paires de bœufs. 1! était peint en rouge; les bœufs qui le traînaient étaient couverts jusqu'aux pieds de tapis rouges ; une antenne également peinte en rouge s'élevait au milieu du char à une très-grande hauteur; elle était
ligieuse et guerrière des républiques du moyen âge , ainsi que le portrait de cette Brigitte Avogadro , qui , à la tête des lemmes de Brescia , repoussa vaillamment , en i4>2, l’assaut donné par le redoutable Piccinino, auraient été pour moi des trophées plus intéressans que tous les souvenirs modernes.
En songeant à Bayard,, je recherchai la maison qui avait pu recevoir l’illustre chevalier , lorsque blessé , après avoir le premier franchi à pied le rempart et avoir repoussé ce messire André Critti, qui criait à ses gens, en son langage italien ; « Tenons bon , mes amis; les François seront tanlost lassez , ils n’auront que la première pointe. Et si ce Bayard étoit deffaict, jamais les autres n’approcheroient. » ; il disait au seigneur de Molart : « Compagnon , faictes marcher vos gens , la ville est gagnée ; de moy je ne sçaurois tirer oultre , car je suis mort». D’après ces conjectures assez raisonnables, Bayard ,, frappé au Marché-Neuf, a dû être porté dans la maison de la famille Cevola ou Cigola , située sur cette place. La scène d’adieux de Bayard , décrite mille fois, est dans la mémoire de tout le monde.
Le plus bel édifice de Brescia est le palais municipal de la Loggia. L’incendie qui le consuma en 1 575 doit laisser de vifs regrets : alors fut détruite la grande salle du palais, trouvée admirable par Palladio , ainsi que trois tableaux du Titien, dont l’un était la forge des cyclopes , fabricans d’armes à feu , sujet fort convenable pour Brescia , célèbre de tout temps par ses fusils de chasse. Dans la salle
terminée par un globe doré. Au-dessus, entre deux voiles blanches , flottait l'étendard de la commune; plus bas encore, et vers le milieu de l'antenne, un christ placé sur la croix, les bras étendus, sem« Liait bénir l’armée.
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du conseil, un grand tableau représente la condamnation, en 1710, du prêtre Joseph Beccarelli par le podestat. Ce fut le dernier acte de l'inquisition à Brescia. L’hérésie de Beccarelli paraît avoir été une espèce d’amour pur , de mysticisme mêlé de spiritualité et de sensualisme; il prêchait , dit-on , que , tandis que l ame était unie à Dieu par l’oraison , le corps pouvait faire ce qui lui plaisait. Beccarelli, condamné aux galères, obtint une commutation de peine , et mourut en prison à Venise. Brescia est une des villes d’Italie dans lesquelles se sont manifestés, à diverses reprises, des symptômes de schisme et de réforme.
L’église Saint-François , qui possède quelques bons tableaux , offre un souvenir littéraire caractéristique et singulier. Ce fut là que , le 24 juin 142 5 , Barthélemi Baiguera fît lecture au peuple , après la prière , de son itinéraire d’Italie , comme Hérodote avait lu à la Grèce assemblée son histoire , autre itinéraire primitif, plein de poésie et de naïveté. Avant l’invention de l imprimerie , ces lectures publiques étaient fréquentes; aussi la littérature avait-elle peut-être alors plus de popularité qu’aujourd’hui : les vers du Dante étaient tant bien que mal chantés par des artisans qui, depuis la propagation des lumières , ne s’en soucient guère.
Le Campo - Santo de Brescia, commencé en 1 8 1 5 , est dans son genre un grand et beau monument qui fait honneur à l’architecte, M. Vantini. Les tombeaux s’élèvent contre le mur dans la forme des columbarium antiques.
Par une fantaisie d’artiste italien , d assez mauvais goût, les figures en buste , peintes à la voûte de la chapelle, sont des portraits de personnes de la
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société de Brescia : tous ces saints et toutes ces saintes, coiffes à la mode , forment une espèce de cercle, et seraient mieux placés dans un salon que dans l’asile des morts. Un terrain à part a été destiné aux suicidés : c’était réaliser le désir de Platon.
Mais il est temps de prendre congé de Brescia. Le tableau sommaire que nous avons tracé de cette jville doit avoir appris au lecteur quelle est agréable, bien bâtie (PI. 23o-a3i), et assez commerçante. Elle a toujours été célèbre pour la fabrication des armes à feu, ainsi quele prouve ce proverbe italien -.Tu ta Brescia non armerebbe un coglione : « C’est en vain que Brescia voudrait armer un poltron. »
Milan avait eu d’abord à cet égard la plus grande réputation , comme on le voit dans Brantôme ; ensuite ce commerce passa presque tout entier à Brescia ; actuellement il y est fort déchu, depuis que la guerre des Vénitiens avec les Turcs fit défendre l’exportation des armes.
Le peuple est plus industrieux , plus cultivé à Brescia que dans la plus grande partie de l’Italie; cependant les haines féroces et les jalousies cruelles s’y trouvent encore fréquemment; on prétend qu’il se commettait dernièrement encore deux cents assassinats par an dans la ville ou dans le territoire ; mais c’est surtout dans la montagne que ces crimes avaient lieu. Les assemblées des jours de fêtes sont presque toujours marquées par quelque vengeance préméditée , ou par quelque querelle sanglante parmi les gens du peuple.
A quinze milles de Brescia , au pied d’une jolie colline , s’élève la ville de Polazzolo , située dans une position charmante ; elle sert comme d’avenue - à une autre cité plus importante ,
vers laquelle iûous dirigeons nos pas.
Laissons à notre droite la jolie rivière delOglio, dont les bords sont aussi fertiles que riarts et pittoresques ; admirons la riches-e de cette contrée , où les terres ne .<>e reposent presque jamais, et produisant même deux récoltes par an , et malgré la fatigue de la route , embarrassée par les fragmens de granit , de quartz et de spath , nous atteindrons Bergame , avec les impressions agréables que produit toujours sur l’esprit l’aspect de lindustrie des hommes et de la luxuriance du sol.
Bergame (PI. 23 2) est divisée en deux parties ; savoir : la ville proprement dite, oacité, située sur une montagne; et le faubourg Saint- Léonard , sur le bord d’un ruisseau. En gravissant la montagne où se trouve la première partie de Bergame , je trouvais bien extraordinaire le goût des premiers habitans , qui avaient préféré l’aridité de cette colline à la richesse de la belle plaine qui l’environne.
Mais , lorsque je fus parvenu au sommet de la montagne, je restai muet de\ ant la magnificence du spectaie qui m’apparaissait alors. Qu on se figure une plaine immense , d’une richesse extraordinaire, bornée au levant et au midi par un horizon lointain , au couchant par des montagnes , des colli-^ nés parsemées d habitations , et revêtues d’une magnifique draperie de vigne ! Voilà le tableau sublime qui captiva mon attention pendant plus d’une heure , et que j’aurais pu , je crois, admirer tout un jour sans me lasser.
De cet endroit , d’où mon œil pouvait embrasser toute la ville, je me plaisais à considérer les clochers , les toits , les statues du faîte des édifices, les tourelles qui formaient comme une cité aérienne. Puis, à l’aide de l’imagi-
nation , je reconstruisais la cité terrestre, dont je ne voyais que la cime. Ce dôme, me disais-je, est celui de la cathédrale , ancien monument des Lombards Ariens, et dont la sacristie est citée pour ses chefs-d’œuvre de peinture. Ce clocher, qui touche presque au dôme de la cathédrale , appartient à la plus ancienne église de Bergame, Sainte-Marie-Majeure dont la façade montre les premières traces de l’antique puissance de Venise. Ces autres églises, dont le faite monte vers le ciel , du milieu des autres bâtimens de la ville, comme une prière du milieu delà confusion des hommes, sont celles de Saint-Erasme , de Saint-André, remarquables par leurs tableaux, de Saint-Alexandre, patron de la ville, de Santa - Grata , petite église de religieuses bénédictines , qu’on peut considérer comme un véritable salon pour l’éclat de sa dorure et le goût de ses ornemens .
Voici maintenant la bibliothèque de Bergame , composée par les dons volontaires des habitans. A ce propos, qu’il nous soit permis de rendre justice au patriotisme d’art et de cité si remarquable chez les Italiens , qui fait excuser en eux l’absence d’esprit public et de patriotisme politique Leur disposition à s’énorgueillir de leurs artistes donne naissance à une sorte de bienveillance partiale assez singulière.
(Nostro Veronese , nostro Véneziano , nostro Ferrarese, Bolognese, sont des expressions du langage ordinaire , pour désigner quelque talent compatriote. Cette particularité est encore une preuve à l’appui de cette vérité, que l’Italie est toujours la terre des arts , non pas peut-être par l’excellence et la supériorité des artistes italiens des derniers siècles , mais par cette continuité , cette régularité de
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travaux qui rappelle le mot de Maffei:
« Si I on peint mal en Italie , du moins on y peint toujours. »
Sur la srrande place de la cité est élevée la statue du célèbre poëte Torquato Tasso. Le père du chantre de la Jérusalem était de Bergame; le malheur, la proscription, l’avaient contraint à quitter le lieu de sa naissance, et à errer en Italie et en France, car i infortune paraît héréditaire comme la poésie dans cette noble famille , et Louis Tasso, l’oncle maternel, qui servait de père à Bernardo , avait été assassiné dans sa maison par des brigands.
En quittant notre observatoire élevé , nous retrouvons l’intérieur de la cité, qui, semblable aux villes anciennes, est triste , obscur , étroit et tortueux. Mais bientôt le faubourg qui par son étendue a l’apparence d’une seconde ville , nous offre ses rues larges , pavées en cailloux de rivières, et munies de deux traces de roue en dalles pour les voitures. C’est un perfectionnement que nous reverrons à Milan, et que nous expliquerons alors au lecteur. Arrêtons-nous, en attendant , devant l’un des premiers monumens de Bergame , dont je cherche en vain un autre exemple en Italie. C’est un bazar immense , ou plutôt une sorte de petite ville traversée par diverses rues qui viennent aboutir à une place ornée d’une fontaine et ombragée par des arbres. Tous les bâtimens qui composent ce bazar sont en pierre , et ornés d’arcades, sous lesquelles , pendant la foire, qui dure trois semaines chaque année , on établit des boutiques garnies de toutes les productions du royaume lombardvénitien. C est ainsi que les foires, qui sont l’enfance du commerce , et qui eurent pour origine les pratiques
delà dévotion, les pèlerinages et les indulgences accordées par les papes, sont encore utiles au commerce actuel.
Nous n’aurions pas complété l’histoire de Bergame si nous ne venions à notre tour ajouter après tous les voyageurs quelques mots sur les Bergamasques , renommés pour les goitres, auxquels ils sont fort sujets , et pour une particularité morale beaucoup plus consolante que cette infirmité physique. J’entends signaler ici leur finesse, leur activité , leur industrie, et cette persévérance à accomplir un travail entrepris qui fait répéter à Gènes ce dicton populaire : Les portefaix de Bergame ne reculent jamais.
Au reste, l’esprit fin , rusé et caustique de ce peuple, a trouvé une personnification célèbre dans l’un de ses enfans. C’est d’une vallée voisine de Bergame qu’on vit sortir un jour le personnage le plus spirituel , le plus railleur , le plus rusé , le plus fin , le plus méchant , le plus mordant , le plus médisant , le plus calomniateur que l’on puisse se figurer ; le redresseur des ridicules, comme don Quichotte l’était des atteintes portées aux lois de la morale ; le cheval errant au milieu de la société pour donner à chacun d’une bouche railleuse et bouffonne de satiriques conseils , de même que le paladin de la Manche s’en allait avec plus de bonne foi sans doute , mais non moins de vérité grotesque , corriger les erreurs de son siècle ; c’est Arlequin enfin, puisqu’il faut le nommer, Arlequin le véritable don Quichotte de la critique, frappant de la batte et non pas de la lance. C’est lui , ce Bergamasque, qui méritait si bien d’être né Français , et dont nous avons développé et complété si heureusement le caractère dans un type national qui
commence peut-être à s’effacer un peu parmi nous.
Monza , la dernière ville qui se trouve sur la route avant d’arriver à Milan, est un lieu consacré par l’histoire. Sa riche basilique (Pl.a33), fondée par la reine Théodeline, m’apparut comme le temple de cette Clotilde italienne qui convertit son royal époux à la foi catholique. L’histoire de cette reine des Lombards du sixième siècle , présente des détails louchans et naïfs. JNous emprunterons a M. Valéry la substance de ce récit qui prouve bien que
Dieu mit tout son pouvoir dans lesyeuxd'une femme.
Telle avait été la popularité de Théodelinde , qu’à la mort d’Autaris son époux , les chefs de la nation l’invitèrent à en choisir un second, qu’ils promirent de reconnaître pour leur roi.
Théodelinde jeta les yeux sur Agilulphe, duc de Turin , digne d’un tel honneur. La reine, sans les lui annoncer, l’invita seulement à se rendre à sa cour. Elle alla à la rencontre d’Agilulphe jusqu’à Lombello , et là , s’étant fait apporter une coupe, en but la moitié, puis elle la lui offrit pour qu’il l’achevât. Leduc de Turin, rendant la coupe , baisa respectueusement la main de la princesse. «Ce n’est point là, reprit en rougissant Théodelinde, le baiser que je dois attendre de celui que je destine à être mon seigneur et mon maître. La nation lombarde m’accorde le droit de lui choisir un roi, et c est vous qu elle invite , par ma bouche , à régner sur elle et sur moi. » La couronne d’or d’Agilulphe , dont le chanoine Frisiadonné la description dans ses mémoires historiques sur Monza , fut transportée à Paris , en 1 799 j et placée au cabinet des
médailles de la grande bibliothèque; elle fut volée en 1 8o4 , et fondue parles voleurs. Etrange destinée de cette couronne des Lombards , offerte avec une grâce si ingénue , et qui devait tomber et finir entre les mains de quelques filous de Paris !
A propos de Théodelinde , rapportons une fable tirée d’obscures traditions , et fort répandue au treizième siècle. Différens auteurs ont répété que la reine des Lombards ayant conçu le projet d’élever une église à saint Jean, fut avertie en songe de la faire bâtir sur le lieu où elle verrait le Saint-Esprit sous la forme d’une colombe. Elle en aperçut une , en effet , et elle entendit prononcer le mot modo : alors elle répondit etiam. Ces deux mots formèrent, dit-on , le nom de la ville. Il est certain que la dénomination de Modo etia donnée à Monza, se trouve dans les actes du treizième siècle.
La couronne de fer , qui servait au couronnement des rois d’Italie et qui est la véritable merveille de Monza, se trouve renfermée dans l’extrémité d une grosse croix , placée dans une chapelle de la cathédrale. Cette couronne est un simple cercle d’or, enrichi de pierres occidentales qui séparent des compartimens au milieu desquels on voit des fleurs formées également par des perles et des pierres colorées ; au centre est un cercle de fer auquel la couronne doit son nom, et qu’on dit avoir été fait d’un des clous de la vraie croix. Quoique le chapitre de Milan ait combattu cette tradition, l’usage l’a cependant confirmée, et tous les ans on continue à exposer cette couronne pendant trois jours depuis le premier dimanche de septembre , et à la porter en procession avec une grande pompe par tout le pays. On prétend que cette cou-
DE VENISE A MILAN
renne avait été envoyée à Théodelinde par Grégoire-le- Grand. Cette origine n’est cependant pas démontrée.
L’empereur Henri iv est le premier prince qu’on puisse dire avec certitude avoir été couronné à Monza , et Charles v fut le dernier qui ceignit la couronne de fer qu’on avait apportée à Bologne pour cette cérémonie. Enfin Napoléon, pour rendre son couronnement, comme roi d Italie, plus solennel, envoya elierdher en grande pompe la couronne de fer dans l’église de Monza , et le cardinal légat Caprara
la reçut dans le porche de l’église de Saint-Ambroise. Napoléon la prit luimême sur l’autel de la cathédrale , et la posa sur sa tête en disant: «Dieu me la donne , gare à qui la touche » .
Le palais de Monza (PI. 233) est un des meilleurs ouvrages de Piermarini :
la chapelle passe pour un chef-d’œuvre; dans la rotonde de l’orangerie on voit l’histoire de Psyché, peinture célèbre d’Appiani. Les jardins et les serres sont vastes, magnifiques, et le parc, traversé par le Lambro , a près de trois lieues de tour.
MXX.AKT.
Le pays que l’on parcourt depuis Monza jusqu'à Milan est un des plus fertiles, mais plat, uniforme et sans mouvement : la roule est tirée au cordeau , et rafraîchie par des ruisseaux d eau limpide qui coulent à droite et à gauche ; mais la vue ne peut point s’étendre , à cause de la quantité d’arbres et d’arbustes qui la bornent de toutes parts. Elle ressemble aux avenues de nos châteaux de France , qui sont droites , mortellement longues , et que l’on désire franchir pour arriver à sa destination -, car rien n’est monotone et ennuyeux comme une route droite dont on n’aperçoit pas la fin. Il semble que l’on n’arrivera jamais à son extrémité , et quand on y est parvenu , une autre longueur immense la remplace et produit la même inquiétude, le même ennui. C’est le supplice d’Ixion portant au haut d une montagne , une pierre qui lui échappe, et qu’il est obligé de remonter encore. En un mot, c’est l’idée de l’indéfini.
De temps en temps la vue est charmée par les sites pittoresques qu’offrent les bords de l’Adda , ornés de charmantes maisons de campagnes ; mais parvenu au haut de la côte où est situé le bourg de Naviglio , le coup d’œil disparaît peu à peu, et la route redevient droite et monotone, jusqu’à un mille de Milan. Alors un espace circulaire, planté de beaux arbres , annonce l’approche d’une ville riche et considérable , et sert quelquefois de promenade à ses nombreuses voitures, lorsqu’elles dépassent, soit le cours de la porte
orientale, soit les boulevarts, qui forment leur rendez-vous habituel.
Il est impossible de n’être pas frappé, même en passant, de l’aspect riche, commercial et industriel , que présente Milan, capitale du royaume lombard-vénitien. Cette grande cité, avec ses mille bruits et seshabitans affairés , ressemble d’une manière frappante à l’une de nos villes de France. Montaigne et le Tasse avaient déjà remarqué cette physionomie française de Milan.
La rue du Cours peut aujourd’hui rivaliser de magnificence avec notre rue du Mont - Blanc , et , sans le lourd hulan qui escorte le soir les brillantes calèches du Corso , on pourrait presque se croire aux boulevarts de Paris.
A l’heure où je traversai pour la première fois cette longue suite de rues, dont les anciens noms rappellent les diverses manufactures qui y florissaient, quand Milan était l’arsenal de l’Europe, tout était silencieux et morne :
aucun bruit, aucune population agissante, aucune marque d’activité. De loin en loin , une sentinelle autrichienne se promenait devant un palais du gouvernement ; un marchand s’étendait en bâillant sur un banc devant sa boutique ; une procession passait avec le viatique ; une dévote , avec un longvoile noir et son missel sous le bras , sortait d’une église ; des groupes d’officiers autrichiens fumaient leurs cigarres sous les tentes des cafés, qui abondent dans chaque rue.
Milan a été la capitale de l’ancienne
Lombardie, comme elle l’est de la nouvelle ; la possession de cette riche et grande cité a ému tant de passions, réveillé de si vives jalousies , allumé des guerres si cruelles, que, dans des momens d’abattement et d’humeur, des Italiens même ont été jusqu’à dire que pour leur bonheur commun il faudrait la détruire. Son histoire ancienne est liée à celle de la Gaule ; mais les traditions relatives à l’entrée des Gaulois dans l’Italie, ont été dénaturées par des fables : on a prétendu qu’ils avaient été engagés à y pénétrer , et qu’ils y avaient meme été conduits par un perfide Toscan , appelé Aruns ; mais la douceur du climat, la beauté du ciel , l’excellence des fruits de ces délicieuses contrées, suffisaient pour y attirer des peuples sauvages. An temps où Tarqnin l’ancien était roi de Rome Ambigat régnait sur une grande partie des Gaules, dont plusieurs contrées ne pouvaient plus nourrir leur immense population; il conçut le projet d’une de ces grandes émigrations que les peuples barbares sont toujours prêts à entreprendre , et qui ont anéanti plusieurs empires. Les neveux d’Ainbigat , Sigovèse et Bellovèse , hommes d’un grand courage , en furent les chefs. Le premier alla s’établir dans la Germanie ; Bellovèse vint camper sur les bords du Tésin , et donna à cette station le nom de Médiolanum , qui bientôt devint la capitale d’un pays étendu. Tombée sous la domination romaine , Milan jouit long-temps d’un bonheur sans nuages ; son enceinte agrandit , les arts polirent les esprits , les lettres y furent cultivées ; elle eut des écoles célèbres, et mérita enfin le nom de Nouvelle- Athènes. Mais le cours de cette longue prospérité s’arrêta au règne de Valentinien ; la cité qui de-
vait sa naissance à une émigration de Gaulois, dut sa ruine aux invasions des Huns et des Goths. Pillée par Attila, persécutée par Aitigès, con-, quise par Alboin , Milan éprouva de rudes infortunes jusqu’au règne de Charlemagne, qui, après avoir fondé le royaume d’Ilalie, rendit à cette ville une partie de son ancienne splendeur.
Mais cette prospérité fut passagère , caries Milanais , par d’insolentes provocations , donnèrent à Frédéric i er , empereur d’Autriche , l’occasion de déployer contre eux cette dureté inflexible et cette sévérité barbare , que l’histoire a justement condamnées. Aprèsunepaixsignée et rompue, etd’inutules efforts , Milan fut obligée de se rendre à discrétion. Le récit de cette humiliation n’est pas une des pages les moins intéressantes des annales de la capitale du royaume lombard -vénitien. Sur la demande de Frédéric , trois cents chevaliers vinrent déposer leur épée à ses pieds, et lui livrer trente-six drapeaux de la commune.
Guintellino , le chef des ingénieurs, lui remit en même temps les clefs de la ville. L’empereur, sans manifester encore ses intentions futures , exigea que tous ceux qui , depuis trois ans , avaient exercé le consulat, se rendissent auprès de lui , et que l’on consignât eutre ses mains tous les étendards de la ville ; cérémonie humiliante à laquelle les Milanais furent obligés de se soumettre. Les citoyens de trois des quartiers de la ville marchaient devant Je Garroccio , et tenaient dans leurs mains des croix de supplians ; les trois autres quartiers fermaient la procession. Dès que le char sacré fut à la vue de l’empe reur , les trompettes de la seigneurie firent, pour la dernière fois , retentir l’airde leurs fanfares; le mât sur lequel
MILAN
flottait l'étendard , s'abaissa comme de lui-mëme devant le trône, et ne se releva que lorsque Frédéric en eui donné l'ordre. Ce Carroccio, avec quatrevingt-quatorze drapeaux , fut ensuite livré aux Allemands. Alors un des consuls milanais éleva la voix , et , dans une touchante harangue, il supplia l’empereur d’user de miséricorde envers la partie vaincue. Toute la multitude se jeta aussitôt à genoux, en demandant merci au nom des croix qu’elle portait. Le comte de Blandrate, qui se trouvait dans l’armée de Frédéric , prit une croix des mains de ceux quil venait de combattre , et qu’il avait servis autrefois ; il se jeta à genoux au pied du trône , en demandant grâce pour eux. Toute la cour, toute l armée , pleuraient de compassion. L’empereur seul ne laissa voir sur son visage aucune trace d’émotion.
Comme il se défiait de la sensibilité de sa femme , il ne lui avait pas permis d’assister à cette cérémonie: mais les Milanais , ne pouvant s’approcher d’elle , jetaient de loin vers ses fenêtres les croix qu’ils avaient apportées , et qui devaient parler pour eux. Frédéric , après avoir reçu le serment de fidélité de tous ceux qui accompagnaient le Carroccio , et après avoir choisi quatre cents otages , ordonna au reste du peuple de retourner à Milan , de démolir les six portes de la ville, les murs attenans , et de combler les fossés, pour qu’il pût entrer librement avec) son armée. Il y avait déjà dix jours que la ville s’était rendue, et le vainqueur, au lieu d’y entrer , conduisit son armée de Lodi à Pavie, où il séjourna huit autres jours , sans faire connaitre ses volontés. Enfin , le 16 de mars , il expédia aux consuls de Milan l’ordre de faire sortir tous les habitans de l’enceinte des murs. Les
magistrats obéirent en tremblantà cette injonction mystérieuse. Plusieurs citoyens se réfugièrent à Pavie , à Lodi , à Bergame , à Como , et dans toutes les villes de la Lombardie; le plus grand nombre cependant attendit l’empereur en dehors du retranchement ; mais tous obéirent: hommes, femmes et enfans , quittèrent le toit paternel, qu’ils ne devaient peut-être jamais revoir , et Milan resta complètement désert.
On aurait pu croire que cette ville était pour jamais anéantie , pourtant on la vit après cinq ans renaître comme de ses cendres; et pendant les guerres continuelles entre le pape et l’empire , au milieu des divisions toujours renaissantes entre le peuple et la noblesse, elle revint rapidement au degré de prospérité qui paraît être l’effet naturel de son heureuse situation. Elle eut même la satisfaction de se venger de son oppresseur , qui pensa être fait lui -même prisonnier à la bataille de Lugano. Sa grandeur , ses richesses , avaient rendu Milan l’é" mule de Rome La métropole de la haute Italie eut avec celle du mondece pointde conformité , que ses ministres spirituels surent réunir aussi la puissance temporelle.Ses archevêques devinrent ses premiers souverains ;les Torriani ou deAla 7 orre , chefs d’une des grande s factions (celle du peuple ) qui s’étaient élevées dans son sein , n’avaient qu’une autorité chancelante , et ne purent établir un gouvernement fixe; l’archevêque Othon Visconti , qui était alors à la tête du parti des Gibelins , fut plus heureux , et fut proclamé seigneur temporel par le peuple et par les nobles. Les Visconti conservèrent la souveraineté jusqu’en i45o, époque à laquelle cette maison s’éteignit. L’héritière naturelle, Yalentine Visconti , épouse du duc
d’Orléans, qui fut assassiné par le duc de Bourgogne , aïeul de Louis xii , porta ce duché dans la maison de France. Le condottière François Sforce succéda aux Yisconti. Louis xn s’empara en 1 5o8 de Milan , qui resta sous la domination de la France jusqu’en 1 526 , où Charles- Quint s’en saisit et en investit Philippe 11. Les rois d’Espagne la possédèrent jusqu’en 1714 : alors cette cité passa à la maison d’Autriche, à qui elle appartenait encore en 1796.
A cette époque , Milan tomba sous la domination de notre armée conquérante d’Italie. Aucune troupe française n’était encore entrée dans cette ville:
mais, évacuée par les administrations autrichiennes, et défendue seulement par les gardes nationales, elle ne pouvait résister à des soldats encore couverts des lauriers de Lodi. Le i5 mai 1797, Napoléon fit son entrée dans Milan, sous un arc de triomphe, au milieu d’un peuple immense et de la nombreuse garde nationale de la ville, habillée aux trois couleurs : vert , rouge et blanc. A la tête était le duc de Serbelloni, qu’elle s’était choisi pour chef. Voici la fameuse proclamation de Bonaparte à ses soldats, au moment où les derniers rayons du soleil se jouaient dans les plis des bannières françaises, flottant sur les édifices de Milan :
« Soldats , vous vous êtes précipités comme un torrent du haut de l’Apennin. Vous avez culbuté, dispersé tout ce qui s’opposait à votre marche.
Le Piémont s’est livré à ses senlimens naturels de paix et d’amitié pour la France. Milan est à vous, et le pavillon républicain flottedanstoutela Lombardie. Les ducs de Parme et de Modène ne doivent leur existence politique qu’à votre générosité. L’armée qui vous
menaçait avec orgueil, ne trouve plus de barrière qui la rassure contre votre courage; le Pô, le Tésin, l’Adda, n’ont pu vous arrêter un seul jour; ces boulevarts vantés de l’Italie ont été insuffisans ; vous les avez franchis aussi rapidement que l’Apennin. Tant de succès ont porté la joie dans le sein de la patrie. Vos représentans ont ordonné une fête dédiée à vos victoires, célébrée dans toutes les communes de la république. Là, vos pères, vos mères, vos épouses , vos sœurs , vos amantes, se réjouissent de vos succès , et se vantent avec orgueil de vous appartenir.
Oui , soldats , vous avez beaucoup
fait Mais ne vous reste-t-il donc
plus rien à faire?.... Dira-t-on de nous que nous avons su vaincre , mais que nous n’arons pas su profiter de la victoire ? La postérité nous reprocherat-elle d’avoir trouvé Capoue dans la Lombardie ? . . . . Mais je vous vois déjà courir aux armes, un lâche repos vous fatigue, les journées perdues pour la gloire le sont pour votre bonheur. . . . Eh bien , partons ! nous avons encore des marches forcées à faire , des ennemis à soumettre, des lauriers à cueillir, des injures à venger. Que ceux qui ont aiguisé les poignards de la guerre civile en France, qui ont lâchement assassiné nos ministres , incendié nos
vaisseaux à Toulon , tremblent!
L’heure de la vengeance a sonné. Mais que les nations soient sans inquiétude; nous sommes amis de tous les peuples, et plus particulièrement des descendans des Brutus, des Scipion, et des grands hommes que nous avons pris pour modèles. Rétablir le Capitole, y placer avec honneur les statues des héros qui le rendirent célèbre, réveiller le peuple romain engourdi par plusieurs siècles d’esclavage, tel sera le fruit de nos victoires ; elles feront époque dans
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la postérité. Vous aurez la gloire immortelle de changer la face de la plus belle partie de lEurope. Le peuple français , libre , respecté du monde entier, donnera à lFuirope une paix glorieuse, qui l'indemnisera des sacrifices de toute espèce qu’il a faits depuis six ans. Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront en vous montrant : il était de l’armée d i-
TALIE. »
Cet ordre du jour est d’une éloquence