SUBLIME
Si l’on a jamais pu croire que, pour cette fois, l’Italie avait été subjuguée par les Français, et que leur domination y serait de longue durée , c’était certainement dans la période dont je viens de parler ; mais les événemens ont prouvé que si le lis n’a pu germer en Italie , l’aigle des Français ne pouvait pas non plus s’y fixer. Bonaparte, en se faisant couronner comme roi , abolit à Milan le gouvernement républicain , et cette ville devint la métropole du nouveau Royaume d'Italie dont il était le fondateur, et qui a duré jusqu’au jour de son abdication , c’est-à-dire à la conclusion du traité de Paris.
Après avoir étudié le nouveau plan de Milan, et les meilleurs guides , je commençai mes courses dans la ville en suivant ses principales divisions. On la partage en six sestièri ; nom qui est parfaitement appliqué et qui me rappelle combien il était ridicule autrefois de dire que Paris était divisé en douze quartiers. Le principal édifice de Milan et qui seul mériterait le voyage, est la Cathédrale , «le Duomo» (PI.
234, 235 , a36), dont la flèche éclatante et hardie se voit de tous ies points de la ville. Pour arriver à cet
édifice , il faut traverser la grande place j qui est celle du dôme , et dont l’irrégularité ainsi que les bâtimens mesquins qui l’entourent sont peu d’accord avec la beauté de la basilique. A gauche on voit une rangée de portiques occupés par des restaurateurs, des cafés et des libraires ; les maisons que soutiennent ces portiques étaient autrefois d’un ordre gothique , ornées de compartimens de briques et décorées d’arabesques ; elles ont été successivement rebâties selon le goût de chaque temps. Pour embellir la place, on aurait dû abattre les bâtimens qui l’obstruent , terminer ce portique ou en bâtir un autre. Au reste , il faut avoir visité souvent ce lieu pour se permettre toutes ces critiques , car la cathédrale absorbe si bien l’attention de celui qui la considère pour la première fois, qu’il n’y a plus de place dans son esprit pour autre chose que pour elle.
C’est qu’aussi rien n’est plus extraordinaire que l’extérieur de celte magnifique basilique ! Rien n’est comparable à ces pyramides de marbre blanc , si gothiques et si minces , s’élançant dans les airs et se détachant sur le bleu sombre d'un ciel du midi, garni de ses étoiles scintillantes ! lorsque tout est silence , que les rayons tranquilles delà lune sn jouent dans les passages étroits de cette forêt de piliers et d’aiguilles de marbre travaillés avec la délicatesse du guillocbage , rien ne saurait égaler ce spectacle unique au monde. On peut reprocher à l’édifice une trop grande prodigalité de détails , un luxe inutile d’ornemens , une population de statues trop considérable (le nombre de celles qui sont placées au sommet du temple est de4î5oo!), mais ; malgré les arrêts
sévères dictés par le goût , j’avoue que jamais l'architecture ne m’a donné de sensations pareilles à celles que produit cette immense fabrique appelée la seconde merveille de l llalie et la huitième du monde. Elle est aux templesdu genre gothique ce queSaint- Pierreestà l'architecture moderne. On pouri’ait sans doute entasser une plus grande quantité de marbre fsur une surface plus vaste : mais, de tant tl’ornemens réunis , former un ensemble qui soit aussi étonnant par sa masse que par son travail , c’est le chef-d’œuvre et le phénomène que présente la cathédrale de Milan.
Fondée par Jean-Galéas Yisconti , continuée par Ludovic-le-More, cette cathédrale aurait sans doute traversé encore plusieurs siècles sans être achevée, si la gloire de la finir n’avait été réservée à Napoléon.
Quand je soulevai les plis de la lourde draperie qui ferme l’entrée de ce temple , comme celle de toutes les églises d’Italie , je fus frappé à l’aspect de cette longue et imposante nef dont les perspectives profondeurs s’adoucissent graduellement et se perdent enfin dans une obscurité totale. Le duomo de Milan est en effet la plus grande église du monde après Saint -Pierre de Rome (1). Cinq nefs conduisent majestueusement jusqu’à la croisée, et leurs
(1) La hauteur totale de la cathédrale de Milan , depuis le pavé jusqu’à l'extrémité de l’aiguille principale , est de 102 mètres.
Le tableau suivant donnera le moyen de juger des dimensions des édifices représentés sur nos gravures , comparées à celles des édifices principaux de l’Europe. Les mesures sont prises depuis le pavé
jusqu à la croix.
Tour de la cathédrale de
Strasbourg • • • 142 mètres.
Tour de Saint-Étienne à
Vienne • • • ï38
Saint- Pierre de Rome. . . l32
voûtes ogives , ornées de festons de marbre à tous les angles , portent sur des colonnes de même matière. Ces colonnes forment des piliers qui , malgré leur masse gigantesque, semblent être minces, parce que les rayons visuels se perdent dans leurs subdivisions. La voûte est également remarquable par la beauté de sa peinture, qui est d’une telle imitation qu’elle m’a produit l’effet de sculptures travaillées à jour.
J’aurais encore à parler long-temps de cette cathédrale , qui ressemble à un œuvre des fées , si je voulais détailler son beau pavé en mosaïque , ses tableaux , ses reliquaires , ses statues , son chœur , la richesse de ses autels , celle bien plus considérable encore de son trésor, qu’on m’a dit va-
11 faut considérer qu il ne s’agit pas pour Saint- Pierre d'une tour , mais d’un édifice et d'une cou-
pole immenses.
Saint-Paul de Londres. . 210
Dôme de Milan 102
Église des Invalides à Paris. ....... . . • . io5
Panthéon à Paris. .' . . . yg
Colonne de Londres, dite
le monument 66
Colonne de la place Vendôme à Paris 4^
Ainsi , la croix qui est au-dessus du dôme de Saint- Pierre de Rome, est trois fois aussi haute que la colonne delà place Vendôme, et deux colonnes de cette dimension atteindraient à peine l’œil de la coupole à l’intérieur.
Surface de quelques édifices mesurés sur leur plan.
Saint-Pierre de Rome. . 21, io3 mètres carrés.
Dôme de Milan 11,696
Saint- Paul de Londres. . 7.809
Notre-Dame de Paris* . 6,238
La surface de la place Vendôme à Paris est d’un cinquième moins grande que celle du Colysée , prise à l’extérieur , et la hauteur du Colysée est supérieure de 9 mètres à celle de la colonne de la même place. L’Arène répond à peu près, pour la superficie, à la place des Victoires à Paris, en supposant spn plan un ovale de 285 pieds sur 192.
( Note de l’Éditeur. )
MILAN
loir huit millions, enfin ses pinacres élancés surmontés de statues si légères quelles semblaient danser sur la pointe d'une aiguille de marbre ou courir sur les rayons du soleil brillant qui les éclairait ; mais je me bornerai à dire deux mots de l 'église souterraine remarquable par ses ornemens d’or et d argent et par ses reliques vénérées.
J’examinai surtout avec le plus vif intérêt la chapelle qui contient le corps de l’illustre saint Charles Borromée.
La tombe où repose cet homme extraordinaire , est en cristal , et elle est elle - même renfermée dans un cercueil d’argent massif. Saint Charles , devenu à l’âge de vingt-un ans, cardinal et archevêque de Milan , renonça , dès ce moment , à tous les plaisirs que son âge , son rang et sa fortune l’invitaient à goûter , pour se livrer à de grands et nobles devoirs.
Les efforts qu’il fit pour réformer son clergé faillirent le rendre victime d’un assassinat. Lors de la peste qui attaqua Milan , on le vit s’exposer aux plus grands dangers pour secourir les malades; et sa mort , arrivée en i58j, à l’âge de quarante-six ans , fut hâtée par la sévérité des devoirs qu’il s’imposait. Cent trente ans après la mort de cet illustre personnage, le peuple de Milan lui éleva une statue colossale sur le lieu même où il était né (àArona, PI. 205 ).
Pour terminer noblement notre visite à la cathédrale de Milan , montons au sommet du dôme. C’est là que nous pourrons apprécier toute la richesse de sculpture de ce monument extraordinaire. Nous voici errants sur un pavé de marbre qui sert de toiture à l’édifice ; de tous côtés , une population incroyable de statues de toutes les grandeurs s’offre à notre avide admiration. Vues d’en bas elles sont à
peine perceptibles , et presque toutes , à l’exception des plus grandes , peuvent être prises pour des aiguilles de marbre brodées avec le soin le plus parfait ; mais d’en haut , on estime aisément la grandeur relative de toutes ces statues. Il en est de si petites et de si mignonnes qu’on serait tenté , en passant auprès d’elles , de les détacher et de les mettre dans sa poche. La vue du haut de cette montagne , se perd dans un horizon immense. Les plaines cultivées de la Lombardie paraissent , sous l’azur des cieux , comme un océan de verdure ; le voyageur, découvrant en même temps les Alpes et les Apennins, salue encore une fois cette riante Italie dont il va prendre congé.
Les églises de Milan sont généralement d’une belle construction , et d’une solidité qui défie les siècles ; quelques-unes sont remarquables par d’intéressans souvenirs. A Saint-Gothard, onmonlre un ange de marbre, auquel on prétend qu’un bombardier, condamné à mort en 1 333 , abattit la tête du premier coup , ainsi qu’il s’était vanté de le faire , si on voulait lui accorder sa grâce. Ce qu’il y a de certain , c’est qu’une inscription gravée sur les épaules de l’ange (qui est placé au sommet de l’église) rappelle ce fait, et atteste que la tête a été rétablie en 1 335. C’est dans cette église que Jean-Marie Visconti , dont les cruautés inouies avaient rendu le règne odieux , fut assassiné au moment où il y entrait, le 16 de mai ï4i2: son corps fut porté dans la cathédrale, où une courtisane osa, au milieu du tumulte, venir honorer son souverain , en répandant sur lui une corbeille pleine de roses. Le tyran fut reporté ensuite à Saint-Golhard :
l’on voit son mausolée près de l’autel.
JEgli ha a fare peggio che la Guglielmina «il est capable fie faire pire que Wilhelmine » , est un proverbe que le peuple milanais répète en voyant l’église de Saint-Marc. Wilhelmine, au nom de laquelle se rattache une si grande infamie , était originaire de Bohême ; des prières assidues , une pâleur naturelle qui semblait être l’effet de continuelles mortifications , lui avaient donné une haute réputation de piété. Elle avait choisi ce lieu , où il y avait plusieurs chambres basses et souterraines, pour offrir à Dieu un cul Le fervent et secret avec plusieurs hommes et plusieurs femmes, à la tête desquels était un certain Andréa Saramita, plus particulièrement lié avec Wilhelmine. Une petite tonsure cléricale , cachée dans la masse des cheveux, était pour l’un et l’autre sexe le signe de cette association. Au bout de cinq années, vers 1282, Wilhelmine mourut en grande réputation de sainteté. L’association qu’elle avait formée continua ses assemblées tous les jours avant le lever du soleil, sous la direction de Saramita. Enfin un marchand, nommé Gorrado Coppa, qui venait de se marier, conçut quelque jalousie de voir sa femme quitter souventle lit nuptial de si grand matin. Il n’osait s’opposer au sentiment pieux qui la portait à faire ces fréquentes sorties, mais il la suivit un jour, et s’arrangea pour n’être pas reconnu.
Après des cérémonies chrétiennes célébrées par les hommes et parles femmes avec des habits sacerdotaux, chacun des initiés cria avec fureur : marions-nous , marions-nous! Aussitôt la faible lumière qui éclairait un peu cette scène ténébreuse fut mise sous un boisseau ; le hasard contribua plus que le choix aux singulières unions auxquelles Coppa s’associa; il recon-
nut pourtant sa femme, en touchant un saphir qu’elle avait au doigt; il prit part avec elle à cette horrible orgie, profita de son délire pour lui dérober son anneau , et se retira plein de rage et de désespoir.
Coppa sut pourtant dissimuler pouf assurer sa vengeance : il invita à un grand repas les femmes qu’il savait appartenir à cette association ; avant de se mettre à table , il demanda à sa femme ce qu’elle avait fait de son saphir; elle assura l’avoir perdu, « et moi je l’ai trouvé, » dit-il; et après le dîner, il invita chaque mari à faire à sa femme ce qu’il allait faire h la sienne, pour une raison qui les intéressait tous. Chacun promit de l’imiter; aussitôt il saisit sa femme par les cheveux et montra la tonsure cléricale quelle portait; les autres maris reconnurent le même signe sur leurs femmes : Coppa leur en donna la fatale explication, et montrant son anneau, il raconta sa malheureuse histoire. Ces maris auraient pu tirer eux-mêmes vengeance de leur affront; ils aimèrent mieux recourir aux lois qui punirent les adultères , et abolirent leur repaire de prostitution.
Sainte- Marie de la Passion ( PI. a3y) est une des belles églises de Milan , et la plus riche en tableaux. Ce qu’un ami des lettres doit surtout aimer à retrouver en ce lieu, c’est l’épitaphe que George Trissino a composée pour le monument funèbre de Démétrius Chalcondyle, son maître de langue grecque, et son ami. Démétrius, cet Athénien fugitif chez les Lombards, parmi lesquels la munificence éclairée de Louis le More l’avait attiré, vint mourir à Milan au commencement du seizième siècle.
A côté de Sainte-Marie de la Passion , plaçons ici le plus ancien monu»
MILAN
ruent de l'antiquité chrétienne à Milan , l é^lise Saint- Ambroise (PI . 23y).
Au-devant de cet édifice on voit un de ces vastes parvis que les architectes du moyen-âge avaient déjà empruntés à ceux de lantiquité, et que l’on retrouve dans un grand nombre d'églises d’Italie. Là, sous le polythéisme, se tenoientles profanes exilés des mystères sacrés; là encore eurent lieu, plus tard, ces rigoureuses pénitences des premiers siècles de l’église. L’aspect de ces vieux portiques a quelque chose de religieux, et ils séparent noblement le sanctuaire de Dieu du tumulte des villes.
Saint Ambroise rappelle de beaux souvenirs On sait comment, à une époque où la liberté s’était réfugiée dans la religion , le saint ferma les portes de l’église à l’empereur Théodose , après le massacre de Thessalonique. Outre ses souvenirs historiques, cette église renferme des monumens précieux pour l’art et la religion. On montre dans la nef le fameux serpent d’airain, que l’on a été jusqu’à prendre pour celui que Moïse éleva dans le désert.
Le peuple est persuadé qu’il doit siffler à la fin du monde.; et le sacristain l’ayant un jour dérangé en l’époussetant, il y eut un mouvement général d’épouvante, lorsque le reptile parut tourner du côté de la porte.
La mosaïque du chœur, représentant le Sauveur sur un trône d’or, paraît un ouvrage d’artistes grecs du XIe siècle. Une autre mosaïque, du IX' siècle, est assez extraordinaire. Elle représente saint Ambroise s’endormant en disant la messe, tandis qu’un sacristain lui frappe sur l’épaule pour le réveiller, et lui montrer le peuple qui attend. G est un singulier moment choisi par l’artiste, dans la vie du grand saint.
Nous ne pouvons quitter cette basilique sans dire un mot de la liturgie particulière que suit l’église milanaise. — Cette liturgie a reçu le nom de rit ambrosien ; celui de rit de l’église milanaise lui conviendrait mieux, car sa formation paraît bien antérieure à saint Ambroise, qui même n’a rien prescrit à son égard, quoiqu’il semble y avoir fait plusieurs additions. Les papes ont toujours désiré avec raison de rendre le rit uniforme dans toutes les églises catholiques ; les évêques secondèrent en général leurs vues :
il faut en excepter les prélats de Milan; les innovations furent depuis confirmées par l’autorité du saint-siège. La nature de cet ouvrage ne comporte pas de grands détails sur les différences que leur rit présente avec celui des autres églises catholiques :1a plupart de ces différences ne sont que des formules ajoutées ou transposées dans les prières. Nous ne remarquerons que les usages qui offrent quelque singularité. Ainsi , le baptême se fait par immersion , en plongeant la tête du baptisé dans la cuve. Le carême ne commence que le dimanche de la quadragésime ; on danse à Milan pendant la première semaine, tandis que les autres catholiques jeûnent, et se mortifient. Aussi voit-on accourir alors des villes et des états voisins ceux qui veulent jouir pendant quelque temps encore des saturnales du carnaval. Le dimanche était aussi compris dans ces jours de grâce : mais saint Charles les rendit au carême pour empêcher les désordres qui se commettaient ; la ville , croyant ses droits méconnus, eut recours au pape, qui traita ses envoyés du nom & ambassadeurs du carnaval , et approuva la décision de saint Charles.
Les différences dans la célébration
L1TAL1E
delà messe sont nombreuses. Voici ce qu’elles offrent de plus curieux : dix vieillards de chaque sexe représentant le peuple de Milan, offrent en son nom le pain et le vin ; ils sont vêtus de noir, une écharpe blanche jetée sur leurs épaules descend jusque sur les mains ; les hommes portent les hosties dans l’une et le vin dans l’autre ; les femmes font leur oblation dans la première enceinte de la nef.
Brera (PI. 287) est un vaste édifice qui contient une bibliothèque, une galerie de tableaux , et un observatoire. Ce monument, qu’on décore aujourd’hui du titre de palais, fut conslruit sur l’emplacement du couvent et de l’église des Umiliati. Cet ordre était devenu extrêmement riche ; le luxe s’introduisit rapidement dans le monastère, et entraîna une foule d’abus contraires à l’austérité des principes religieux. Saint Charles Borromée (ainsique nous l’avons dit plus haut) crut devoir arrêter le relâchement , et rappeler les frères à la règle primitive. Un parti s’éleva contre le pieux archevêque, pour empêcher les réformes qu’il méditait. Girolamo Farina, un des diacres , lui tira un coup de fusil , mais il ne fit que brûler son habit. Ce crime , dont l’insuccès fut regardé comme un miracle , hâta l’abolition de l’ordre : elle fut décrétée par le pape Pie V, en i5yo. Les richesses des Umiliati, devenues la propriété de saint Charles , servirent à fonder des établissemens utiles , et la maison de Brera fut donnée aux jésuites pour y établir des écoles publiques, qu’ils conservèrent long-temps.
La bibliothèque, l’observatoire et le jardin botanique de l’édifice actuel ne fixeront point notre attention. Nous conduirons immédiatement le lecteur au musée do Brera, que 1 éclat des ga^
leries de Florence, de Bologne et de Rome, fait peut-être beaucoup trop négliger. S’il n’a pas de grands Titien , s’il manque de quelques autres chefsd’œuvre cités avec orgueil par des écoles voisines , il possède d’admirables tableaux des anciens maîtres italiens, tels que Mantegna, Bernardin Luini, Gaudence Ferrari, Bramante Lazzari , qui semblent là convenablement placés pour l’histoire de l’art.
Quand l’empire d’Italie passa des Goths aux Lombards , les arts , qui suivent ordinairement les traces de la fortune , passèrent de Ravenne à Milan, Monza, et Pavie, et on appelle encore lombard tout ce qui est dans le caractère de cette époque. Cependant, les artistes ne s’étaient point éloignés de l’ancien style. Le séjour de Léonard de Vinci à Milan, l’académie qu’il fut chargé de diriger , et qui servit de règle à celles qui s’établirent ensuite, donnèrent une nouvelle direction à la peinture milanaise ; et là commence une seconde période, dont les élèves de Léonard font le plus bel ornement.
Léonard de Vinci , peintre célèbre de l’école florentine , naquit au château de Vinci près de Florence, en i452, et non en 1 44^ ■> comme on le lit dans plusieurs vies de ce grand artiste. J1 était fils naturel de Vinci , noble d’extraction , qui exerçait la profession de notaire. La nature s’était montrée prodigue de ses dons les plus précieux envers le jeune Léonard.
Beau, bien fait, doué d’une force corporelle dont on avait peu d’exemples (1), il joignait à ces avantages physiques des dispositions extraordinaires pour les arts et les sciences. Non content d’exceller dans l’escrime , l’équitation,
(1) D'nne seule main, dit-on , il arrêtait le branle d une grosse cloche, et il ployait un fer à clieral aus i facilement qu'une lame de plomb.
MILAN
a musique et la danse , il avait acquis , dès sa première jeunesse , des connaissances assez avancées en mathématiques , en physique, en philosophie, et dans toutes les branches de la littérature. Sa famille le plaça de bonne heure à Florence , dans l’atelier de André Yerrocchio , qui avait alors, comme peintre et comme sculpteur, une grande réputation. Il s’y trouva avec le Pérugin , qui fut depuis le maître de Raphaël. Il se rendit à Milan, en 1 4^9, pour y fondre une statue équestre, que Ludovic Sforza voulait élever à son père , le duc François.
Ce fut à Milan , et par ordre exprès de Ludovic Sforza, qu’il composa, pour le réfectoire des Dominicains , ce célèbre tableau de la Cène, qui excite encore aujourd’hui l’admiration de tous les artistes.
Plus tard, c’est-à-dire lors de l’entrée de Louis XII à Milan, Vinci signala son génie inventif par la construction d’une mécanique , dont le jeu fut trouvé surprenant; c était un lion automate de grandeur plus que naturelle ; après avoir fait plusieurs pas au-devant du roi dans la grande salle du palais , l’animal s’arrêta tout-àcoup, et, se dressant sur ses pattes de derrière , ouvrit une large poitrine d’où sortit , en se déployant , un écusson aux armes de France. Louis fut enchanté de cette machine, et il en fit à l’auteur de grands complimens. De quelque faveur néanmoins que Vinci jouît à Milan , sous la domination française, il n’y goûtait pas la tranquillité d’esprit qu’exige la profession des arts. Les chances inégales de la guerre le forcèrent plus d’une fois à quilter cette ville , et il finit par se rendre à Florence , où le sénat le chargea de peinore, avec Michel- Ange, la salle du posueil. On sait à que point ces deux
hommes célèbres se piquèrent d’émulation , et à quel degré de supériorité ils s’élevèrent sans pouvoir se surpasser. Ce fut cette rivalité qui donna naissance aux deux grands cartons dont il est tant parlé dans l’histoire de la peinture.
Léonard de Ainci portait si loin la recherche du vrai , et, si l’on peut s’exprimer ainsi, la manie de l’observation, qu’il avait toujours sur lui des tablettes afin de dessiner à l’improviste toutes les têtes bizarres , toutes les particularités curieuses que le hasard lui présentait. Paul Lomazzo rapporte , et Marcitte après lui, qu’ayant un jour à peindre une joyeuse réunion de campagnards , Léonard invita à dîner des convives amis du plaisir, et leur fit à table des contes si plaisans , qu’ils se prirent à rire aux éclats, bien éloignés de penser que le maître de la maison mettait toute son attention à étudier en eux les diverses impressions de la gaîté. Un fait avancé comme certain par beaucoup d’auteurs , c’est qu’il termina ses jours dans les bras de François Ier. Un de nos peintres modernes , Ménageot , a composé sur ce sujet un grand tableau d’histoire qui , à l’exposition de 1781, obtint le plus brillant succès , et dont une copie fut exécutée en tapisserie à la manufacture des Gobelins. Feu Landon , auteur d’une vie des peintres, ne fait nulle difficulté d’y raconter ainsi l’événement : « Cet homme célèbre , aussi recommandable par ses vertus que par ses talens , fut tellement touché de la bonté du monarque français qui venait le visiter, que, se soulevant avec peine pour lui témoigner son respect, il re tomba mourant entre les bras du prince. »
Les amplificateurs d’anecdotes prétendent en outre que François I€r,
lisant une siurprise dédaigneuse sur la figure des courtisans qui l’accompagnaient chez Léonard, leur dit de ne pas s’étonner : « Je puis faire des nobles quand je veux, et même de très-grands seigneurs ; Dieu seul peut faire un homme comme celui que nous allons perdre. » On prête ce mot à tant d’autres princes , qu’il serait difficile de décider s’il appartient réellement à François Ier.
Parmi les plus célèbres élèves de Léonard, on cite Cesare da Sesto. Bernazzano réussissait si bien à représenter des fleurs, des fruits et des oiseaux, qu’il renouvela ce qu’on raconte d’Apelles et de Zeuxis : des paons gâtèrent le mur où il avait peint des fraisiers, pour en béqueter les fruits. Il ne resta dans Milan, au dix-septième siècle, presque aucune trace du style de Léonard , ni de celui de Gaudenzio, chef d’une école rivale. Après les pestes qui désolèrent plusieurs fois Milan, Frédéric Borromée fonda une académie ; mais la nouvelle école ne put (égaler l’ancienne; le nombre des travaux s’étant multiplié, les peintres vénitiens, crémonais , génois, bolonais, introduisirent une nouvelle bigarrure de style , et une prestesse fatale d’exécution , qui fit succéder la manière au noble et au gracieux. Le nombre des artistes diminua sensiblement à Milan après la mort du cardinal Borromée : l’académie qu’il avait fondée fut fermée pendant vingt ans ; Marie- Thérèse essaya de ramener le goût, en créant une troisième académie en 1775, établissement qui, depuis, a toujours obtenu une généreuse protection.
La villa Napoléon (PL est un
beau palais , bâti , il y a 3o ans, par le maréchal comte Belgiojoso, donné par la municipalité de Milan au géné-
ral Bonaparte , et habité depuis par Eugène. Le jardin anglais qui dépend de cet édifice n’occupe pas plus de deux arpens de terrain , et sur une aussi étroite surface on a eu le talent de pratiquer un pont, une cascade, des rochers , des temples et des routes sinueuses qui se croisent en tous sens.
On a lu dans le voyage de M. Simond une anecdote que me rappelle le nom de ce comte Belgiojoso , dont je viens de décrire l’ancienne demeure. « Ce général , très-jaloux de paraître à son avantage les jours d’apparat , avait coutume de passer plusieurs heures ces jours-là ( on m’a dit sept heures , ce qui est un peu fort ) sous le peigne d’un perruquier. Celui-ci eut une fois la main malheureuse , il manqua la frisure du général, qui, furieux de ne pas se trouver au miroir aussi beau, ou aussi terrible qu’xl l’aurait voulu, tua d’un coup de pistolet l’infortuné coiffeur. « Tuer son perruquier! m’écriai-je frappé du dénouement. Eh !
je vous prie, votre monsieur le général ne fut-il pas pendu? — Pendu? répliqua-t-on avec non moins de surprise ; vous n’y pensez pas ! » Que l’histoire soit vraie ou fausse (et j’avoue que je n’y crois pas) , il suffit quelle ne soit pas invraisemblable sur les lieux , pour donner la mesure des notions existantes sur la justice criminelle et son application.
L’Italie vante ses hôpitaux, et Milan en possède plusieurs qui ont beaucoup de réputation. L’ospedal maggiore (PL 238, 23g), le plus vaste de tous, ainsi que son nom l’indique , est dû à François Sforze , usurpateur conquérant du duché de Milan, à Blanche Visconti, sa femme , fille des anciens ducs, et aux contributions volontaires du peuple , qui avait essayé d’établir son indépendance, et de se constituer
MILAN
en république. Cet hôpital est comme un vieux et rare monument de la réunion des partis. Le canal dont il est bordé est une espèce de fleuve qui emporte toutes les immondices. Mais ces anciens hôpitaux, bâtis en forme de croix, offrent toutefois une disposition moins commode et moins salubre que celle des hôpitaux récemment construits en France; et les salles parallèles sont bien préférables, pour la circulation de l’air, aux angles inévitables de l’architecture en croix. Le grand hôpital de Milan n’a point de sœurs de la charité. L’époque de notre domination eût été une occasion favorable pour les y introduire. Parmi tant de traces honorables laissées à l’Italie par la France, des sœurs ne seraient aujourd’hui ni la moins utile ni la moins touchante.
L’église et le théâtre sont deux des principaux instrumens par lesquels les petits gouvernemens d’Italie ont soutenu leur pouvoir. Après le Duomo , il n’y a aucune châsse dans Milan à laquelle on ait plus de dévotion , aucun édifice qui soit plus estimé que le théâtre de la Scala (PI. 239). Les idées de plaisir et de dévotion peuvent, à son égard, se confondre par une association permanente ; car c’est sur les ruines de l’église de Santa-Maria délia Scala que l’on a bâti , en 1778 , le vaste et magnifique théâtre actuel.
L’extérieur de la Scala est très-beau.
On descend de voiture sous le péristyle,au-dessus , une grande terrasse entourée d’une balustrade conduit au Ridotto , salle de jeu, placée sous la protection du gouvernement. Ce théâtre , un des plus grands de l’Europe , a six rangs de loges, et un parterre spacieux et commode ; chaque rang contient quarante-six loges. Celle de l'empereur, u’acée au centre , est un
superbeappartement, ouvert qui s’élève jusqu’aux deux tiers de la salle : celleci est resplendissante de dorure , et surmontéede la couronne et de la croix de l’empire. On voit, comme dans plusieurs théâtres d’Italie , une pendule dont le cadran , avec des figures en transparent , tourne devant une forte lumière , et indique l’heure dans toutes les parties de la salle. Les draperies extérieures des loges sont uniformes et riches ; mais l’intérieur est magnifiquement décoré par des tapisseries de soie, des coussins de velours, des candélabres ; et la plupart ont une chambre adjacente pour jouer et souper.
Ce théâtre , qui joint une grande magnificence à tout ce qui peut être agréable ou commode , est le chefd’œuvre de Piermarini. L’artiste a combiné de la manière la plus ingénieuse tous les avantages possibles , non -seulement pour les spectateurs, mais pour les acteurs , musiciens , danseurs et machinistes; et les magasins, les ateliers depeinture, ne sontpas moins dignes d’être vus que les parties plus apparentes de l’édifice. Tout ce qui appartient à cet établissement prouve combien il est important , et pour le gouvernement , et pour la nation.
Ce théâtre est en effet le logis du soir de presque toutes les classes de Milan. On ne sait véritablement que devenir quand la Scala est fermée , car il n’y a point là , comme à Florence , Rome ou Naples , de corps diplomatique pour recevoir. Malgré les grandes fortunes et l’aisance commune des habitans , personne ne se croit obligé de représenter. Les diverses révolutions que ce pays a subies depuis trente années , et les réactions qui en ont été la suite , semblent y avoir détruit la vie so-
ciale. Cette insurrection de salon , cette liberté réfugiée dans l’opinion du beau monde , que les divers partis ont toujours opposées, en France, au pouvoir qui déplaisait , n’existent point en Italie. L’opposition exilée , mpuissante , voyage ou se tait ; et le petit ramage des loges , perpétuellement interrompu par l’arrivée des derniers venus ou le départ forcé des premiers , attendu l’exiguité de l’espace , n’est guère propre à développer le talent de la grande conversation ou des discussions politiques. En revanche , le crocchio ristretto , la causerie privée , gagne beaucoup à cet arrangement. Veut-on avoir une idée exacte de l’intérieur d’une loge milanaise à la Scala , il n’est pas nécessaire de faire un voyage en Italie ; il suffit de lire les lignes suivantes puisées dans la macédoine de bons mots , que le baron de Stendhal a intitulée: Borne, Naples et Florence. «Au commencement de l’hiver , une femme fait faire quatre ou cinq robes de trente francs. Les robes de son trousseau qui datent de l’époque de son mariage sont précieusement conservées pendant huit ou dix ans ; elles servent les jours de première représentation à la Scala et pour es J'este di ballo. L’on est connu personnellement, à quoibon la toilette ?
Une femme reçoit une seule personne à midi , ses amis intimes de deux à quatre. Le soir elle reçoit ses connaissances dans sa loge, de huit heures et demie à minuit. Lorsque la loge, qui a dix ou douze places, est remplie et qu’il survient quelqu’un , le plus ancien arrivé s’en va. A son départ , tout le monde fait un petit mouvement vers le parapet de la loge , et le nouvel arrivé a sa place près de la porte C’est ainsi que chacun se trouve à son tour à côté de la maitresse de la We.
Le vestibule de la Scala (l’atrio) est le quartier-général des fats ; c’est là que se fabrique l’opinion publique sur les femmes. On attribue pour ami à chacune d’elles l’homme qui lui donne le bras pour monter dans sa loge. C’est surtout dans les jours de première représentation que cette démarche est décisive. Une femme est déshonorée quand on la soupçonne d’avoir un ami quelle ne peut engager à lui donner le bras à huit heures et demie lorsqu’elle monte dans sa
loge, La Scala peut contenir trois
mille cinq cents spectateurs. Le parterre de ce théâtre est ordinairement à moitié vide , c’est ce qui le rend si commode. Dans les loges , vers le milieu de la soirée, le cavalier servant de la dame fait ordinairement apporter des glaces ; il y a toujours quelque pari en train , et 1’ on met pour enjeu dessorbets; il y en a de trois sortes, gelati, crepèetpezzi-duri; c’est une excellente connaissance à faire. Je n’ai point encore décidé la meilleure espèce , et tousles soirs je me mets en expérience. » Tous ces détails, racontés avec cette manière piquante dont l’anonime qui se cache sous le nom de Stendhal possède le secret, sont vrais généralement. Peut-être certains voyageurs ne trouveront-ils pas trèsexact ce qui est relatif au départ d’un visiteur dans l’intérieur des loges , lorsqu’un arrivant se présente. Cet usage, qui n’est pas une loi, est cependant observé par une sorte de convention tacite. Outre la Scala , Milan possède trois autres grands théâtres , qui avec le Corso suffisent aux plaisirs des habitans. On a vu que dans la plupart des villes d’Italie , c’était la rue principale qui servait de corso.
Ici il a lieu sur le bastion entre la porta Rensa et la porta Nuova. Voici, à
MILAN
propos de cette promenade, quelques détails piquans que nous empruntons encore à l’ouvrage de M. Stendhal.
«En été après dîner , à la chute du jour , à l’ave Maria, comme on dit ici , toutes les voitures du pays se rendent au bastion di porta Rensa , élevé de trente pieds au -dessus de la plaine. La campagne vue de là ressemble à une foret impénétrable ; mais plus loin on aperçoit les Alpes avec leurs sommets couverts de neige C’est un des plus jolis lointains dont l’œil puisse jouir. Du côté de la ville, ce sont de jolies prairies, et par-dessus les arbres de la villa Belgiojoso , la flèche du dôme. Cet ensemble est joli, mais ce n’est point pour en jouir que toutes les voitures font halte pendant une demi-heure sur le Corso.
On y passe en revue la bonne compagnie. J’ai surpris souvent de l’attachement dans les réflexions du peuple sur les promeneurs. Le charpentier, le serrurier de la maison , font un petit salut d’amitié au domestique qui , depuis vingt ans , monte derrière la voiture d’un vieux noble, et si le maître aperçoit le marangofi di casa ( le menuisier de la maison), il lui fait un signe de tête plein de bonté. Les femmes âgées ont une sorte de conversation singulière avec leur valet-rle-cliambre, dont le poste , dès que la voiture s’arrête , est à la portière , pour l’ouvrir si madame veut faire un tour à pied, ce qui n’arrive pas une fois tous les dix ans. Placé ainsi à deux pas de la portière , le valet de chambre répond sans s’avancer, aux réflexions que sa vieill epadrona fait de l’intérieur de la voiture.»
Cette petite description est pleine de mouvement et de vérité.
ISotre-Dame cle San-Celso (PI.
240) doit à ses colonnes de marbre, à
ses belles statues , aux sculptures qui décorent sa façade , à la magnificence des peintures et des fresques de la voûte et des chapelles , enfin à la richesse de son ornement, une grandeur et un éclat qui rivalisent déjà avec ceux des églises de Rome. Si nous comparons à Notre-Dame de San-Celso Sainte-Marie des Grâces (PI. 240) , autre monument dédié à la reine du ciel , nous trouverons que le second de ces temples n’a plus que l’ombre de sa 1 eauté première. Le Cénacle de Léonard de Vinci, placé dans le réfectoire de l’ancien monastère de Santa-Maria delle Grazie , n’est point aussi méconnaissable que je l’aurais cru : à travers le nuage de destruction qui l’enveloppe et les restaurations maladroites qu’il a subies, on découvre encore l’expression et la vie de cette admirable composition. « Dans ce lieu où plus d’un enthousiaste, dit lady Morgan, avait erré des heures entières admirant en silence, à la clarté de la lune, les chefs-d’œuvre de Bernardo , en se livrant aux charmes d’une méditation mélancolique, nous ne trouvâmes que le bruit et le tracas d’une existence militaire. D’un côlé, un chariot d’artillerie était placé près d’une châsse brisée ; d’un autre, un groupe de soldats riaient , chantaient et fumaient leurs pipes assis sur un crucifix renversé; une chemise déchirée séchait sur ce dos écorché de saint Barthélemy , et un fusil appuyé sur l’épaule de la Vierge lui donnait l’apparence d’une sentinelle en faction. En un mot, c’était un quartier-général de la gendarmerie de sa majesté impériale d’Autriche. »
Les seize hautes colonnes antiques de Saint-Laurent (PI. 241 ), offrent un superbe débris, et prouvent la grandeur , l’importance et la magnificence
de l’ancien Milan ; ces belles colonnes sont meme plus élevées que celles du Panthéon : on dirait qu’elles servent de portique aux ruines et aux anciens • monumens de l’Italie.
Une dissertation sur les colonnes de Saint-Laurent a étépubliéepar M. l’abbé A. Guillon , dans laquelle il établit avec sagacité jusqu’à la distinction des diverses pièces de ces anciens thermes herculiens, qu’il attribue à Maximien Hercule , et qu’il regarde comme une imitation rivale des thermes de Dioclétien. Les nouvelles fouilles de Brescia ont depuis confirmé cette conjecture.
A peu de distance de Sainte-Marie des Grâces se trouve Y ancien château , forteresse dont il ne reste plus que le carré intérieur qui sert de logement aux troupes. L’impossibilité de soutenir un siège préserve aujourd’hui la ville des inconvéniens d’un assaut et des suites d’une prise. L’immense esplanade qui entoure le château est devenue une place qui a été couverte d’arbres; elle reçut, à l’époque de la paix de Lunéville , le nom àeForoBo- Tiaparte. Ce lieu, qui était humide et malsain, est aujourd’hui une promenade agréable, ombragée de plus de dix mille pieds d’arbres, dont les espèces sont variées , et qui forment des allées et des bosquets agréablement distribués (PI. 242). Là est une immense place d’armes large de onze cents brasses, et longue de mille. Non loin est le grand cirque appelé vulgairement l’arena{ pour Arena), bâti par Canonica,à limitation des amphithéâtres antiques : on y arrive par une allée d’érables, d’ormes et de chênes.
L’ Arena pourrait contenir vingt-quatre mille spectateurs ; ce lieu est ombragé par des arbres à sa partie supérieure , et entouré de murs , dans lesquels il y
a des portes d’entrée qui font l’office des anciens vomitoires. Il est destiné à des courses , à des combats d’animaux, et même à des naumachies, car l’arêne peut être inondée en trèspeu de temps.
A l’endroit où la grande route du Simplon vient aboutir à Milan, un superbe arc-de-triomphe a été commencé d’après le dessin du marquis L. Cagnola. Cette porte, appelée d’abord arc du Simplon , puis arc de la paix , a été ordonnée par Napoléon et achevée aux frais de la ville (PI. 243). Lastatue de la Paix, comme au Carrousel, remplace celle de Napoléon ; le char est tiré par six chevaux de bronze, nombre supérieur à celui des attelages antiques; quatre autres chevaux sont placés aux angles; plusieurs de ces chevaux sont vraiment superbes, et honorent le ciseau italien. Cet arc-de-triomphe, qui est tout éblouissant de marbre et de sculpture , qui est le plus grand souvenir moderne d’une époque de conquête et de renommée, semble contraster avec le courage simple, patient, modeste, et sans enthousiasme, du soldat autrichien employé à sa garde.
Arrêtons ici cette esquisse de Milan.
Si nous ne consultions que le nombre des monumens et des souvenirs intéressans de cette belle cité , notre travail serait loin d’être terminé. D’un autre côté, les catalogues et les guides en Italie ont si bien et si souvent décrit les merveilles de Milan , que sous ce rapport il reste peu à glaner pour les voyageurs actuels ; mais si l’on ne tient compte que des objets mouvans et respirans, ce pays, tout exploré qu’il est, peut offrir encore au politique et au philosophe la plus abondante moisson
COMS, ZAC US COMS, PLENIANA.
Parmi tous les districts du nord de ritalie, celui de Como , avec son lac, sa cité et ses montagnes, se distingue par une prééminence d’intérêt historique. Ce beau pays a trouvé dans lady Morgan un chantre digne de lui.
Les riches paysages de Corne, la position de cette ville sur les fontières de plusieurs états difîérens pour le climat, le sol et la langue, ont donné dès long-temps à cet Eden de la Lombardie une juste célébrité , et ont fait de ses belles solitudes les théâtres de bien des combats, et les témoins de bien des crimes.
Les Étrusques fondèrent Corne ; et quand ils vinrent peupler ses charmantes rives et ses îles délicieuses , la nature s’y montrait dans toute sa fraîcheur et dans toute sa beauté primitive : ils étaient dignes d’habiter cette terre enchantée. Les Gaulois , dans une de leurs incursions , la découvrirent, et chassèrent les Etrusques ; ils y élevèrent leurs cabanes , et plantèrent leurs tentes au milieu des monumens qu’avaient laissés leurs prédécesseurs plus civilisés. Les Romains, à leur tour, délogèrent les Gaulois, et l’on dit que sous leur direction cinq cents Grecs émigrèrent sur le lac Larian.
Les Goths ont ensuite envahi la contrée : après ce temps d’anarchie , quelques seigneurs s’en rendirent les maîtres jusqu’à l’époqueoù elle appartint à la maison d’Autriche.
La ville de Corne, située à deux postes de Milan, est une des plus petites, mais des plus anciennes capitales de la Lombardie. Elle forme un
demi -cercle à la tête du lac et repose au pied d’une montagne escarpée, couronnée par les ruines du château féodal de Bararlello. Les faubourgs romantiques de San - Agostino et Borgo Vico, s’étendent à droite et à gauche du lac. Des collines aux formes variées, couvertes de toutes les cultures, semblent avoir été projetées dans le fond de ce tableau par une explosion volcanique ; et le torrent de la Casia , s’élançant du haut de la montagne , tombe dans la petite plaine de Saules, qui sépare la ville des monts de Saint-Fermoet de Lampino. «Mais le point le plus saillant du paysage, soit qu’il paraisse doré par le soleil couchant , ou que les rayons de la lune le couvrent de teintes argentées, c’est le château ruiné de Baradello , autrefois le théâtre d’une aventure tragique conservée par l’histoire, et que la tradition aime à répéter. Aux murs de cette forteresse si importante dans le XIIIe siècle , une cage était , dit-on, anciennement suspendue. En 1277, îefameux chef féodal Torriani fut exposé dans cette cage à toutes les inclémences d’une région orageuse, et il y périt.
Ce chef, qui avait été seigneur de Corne et du Milanais, mourut victime de Sforza, son rival et son vainqueur. »
Pour rectifier cette chronique rapportée par lady Morgan , il suffira de dire qu’en 1277, Napo Torriani , qui avait usurpé le pouvoir suprême dans Milan , ayant été vaincu par Othon Visconti, archevêque de cette ville, à la bataille de Desio, fut par lui cuo-
damné à la même peine que Napo avait infligée à son ennemi Simone da Lacorno. Il fut enfermé dans une cage, mais non point suspendu aux murs extérieurs de la forteresse , ni exposé à toutes les inclémences d’une région orageuse , car il vécut environ une année dans cette captivité.
Corne compte environ i5,ooo habitans. L’intérieur de la ville est sombre et triste ; les rues sont étroites et malpropres, les nombreuses églises sont détériorées , et quelques vieux palais, quelques habitations dégradées des anciens citoyens, complètent un tableau de ruine etde désolation.
La cathédrale ou duomo est le plus trappant de tous ces édifices. Elle a été bâtie en 1896, avec les marbres des carrières voisines. Partout, dans ce monument, le gothique élégant est altéré par le mélange de formes grotesques et grossières ; des bas-reliefs représentant des monstruosités, défigurent la façade, dont les pinacles légers sont surmontés de croix dorées. Les arceaux terminés en pointes fines, les colonnes enchâssées, contrastent mal avec des saints et des grillons hideux, tout étonnés de se voir placés les uns à côté des autres.
L’intérieur de la cathédrale a le caractère imposant et vénérable des siècles dans lesquels elle a été fondée et terminée; mais sa nef spacieuse, ses arceaux gothiques, son dôme hardi, ses belles masses de marbre blanc , et ses fresques d’un coloris vigoureux , sont déparés par les offrandes de la piété et de la reconnaissance des dévots Comasques et des montagnards voisins. Ces trophées seraient plus convenablement étalés dans les magasins des fripiers que dans un monument public. Lady Morgan raconte que sur une châsse dorée on voyaii
suspendu un cotillon. Ce cotillon déchiré était celui d’une pauvre fille qui, seule et sans secours, avait été ballottée et froissée par les cornes d’une vache. La Vierge Marie fit un miracle aux dépens dudit jupon , maintenant consacré à sa gloire. Plus loin, une vieille perruque est accrochée près du saint tabernacle, et apprend que , par l’entremise de saint vlbbondio , elle a sauvé une tête qui devait se briser en tombant d’une échelle ; partout enfin , les piliers , les châsses , les autels , les tableaux (qui sont horriblement peints), annoncent la protection spéciale que la providence accorde aux fidèles qui ont pu invoquer les saints et la Vierge, quand des voitures ont passé sur eux sans les blesser, et que des bateaux et des maisons se sont renversés sans leur nuire.
Quelles que soient l’obscurité des rues de Corne, et l’insalubrité de son atmosphère, dès qu’on entre dans une des petites barques qui couvrent le port, et que l’on commence à s’éloigner du rivage , la ville se montre sous un aspect tout différent, et devient un des tableaux les plus pittoresques qui aient été tracés par la nature. Les barcaiuoli ( race aussi distinguée sur le lac de Corne que les gondoliers sur les lagunes de Venise), en attendant qu’on vienne réclamer leurs services, demeurent étendus sous la tente de leurs bateaux.
Montez dans l’une de ces légères embarcations, et parcourez les rives du lac de Corne : ses ondes ne présentent point , comme on pourrait le croire, une grande plaine monotone, mais elles semblent au contraire se fermer à chaque instant pour se rouvrir et reparaître tout-à-coup de la manière la plus inattendue.
Vous verrez se dérouler sous vos yeux