LAC DE COME
les sites les plus pittoresques : vous vous arrêterez surtout devant Gravedon a ^\. a-j-f), petite ville entourée de hautes montagnes, dont le sommet n est qu un bloc immense de quartz hyalin. Les femmes qui habitent les petites vallées, entre ces rochers de cristal ,ont un habit qui, par sa coupe et sa couleur , se rapproche de celui des capucins : aussi les appelle-t-on frate.
Ces dames s imposent cet étrange costume par suite d’un vœu qu’ont fait leurs mères. Mais la coquetterie n’y perd rien. Cet humble habit ne cache entièrement ni leurs formes élégantes , ni leurs jolis visages , et quelquefois l’or et les dentelles brillent sur les robes des riches frate.
L ancien palais des ducs d’Alvitto, à Gravedona, mérite d’être vu du milieu du lac. La parole ne peut rendre l’effet de cette noble architecture de marbre, refléchie par les eaux. C’est là, dit M. Valéry, qu'il fut question de réunir le conseil écuménique , assemblé depuis à Trente. Cette grande consultation chrétienne, qui mit dixhuit ans à rédiger les dogmes et les formules de notre foi, eut offert un nouveau contraste avec les souvenirs littéraires, politiques ou guerriers du lac de Corne.
Il est difficile de peindre la variété et les sites enchanteurs de ce lac. Ses bois, ses rochers, ses cascades, la douceur de l’air, les oliviers et les citronniers qui croissent sur ses bords , apparaissent comme un reflet de la Suisse. La Grèce même semble revivre en ces lieux, auxquels elle a donné quelques-uns de ses noms harmonieux.
Tels sont Lenno,Nesso, Lecco, Colonia, Corenno, qui rappellent naturellement Lemnos, Naxos, Leucade, Colonne et Corinthe. Cette contrée me charme d’autant plus que les scènes
principales du roman des Fiancés s’y sont passées, et qu’elle fut même la patrie et le séjour des principaux personnages de ce poëme intéressant.
J’espérais en arrivant à la petite ville de Lecco , située sur les bords du lac de Corne, et qui est le berceau de la famille de Manzoni, obtenir quelques renseignemens sur les différens sites indiqués dans son roman; mais mon désappointement fut égal à celui qu’éprouva en pareil cas M.
Mengin-Fondragon , et je puis dire comme lui : « Le croirait-on ? l’aubergisle et les habitans auxquels je m’adressai ne connaissaient ni l’ouvrage ni même son auteur ! On alla jusqu’à me demander si ce Manzoni n’était pas un marchand? Furieux d’une telle ignorance, je leur tournai le dos sans même leur répondre. Ainsi, le génie est comme les productions indigènes : il n’acquiert de prix qu’à mesure qu’il s’éloigne du lieu qui l’a vu naître. »
Le vent de sud-est souffle chaque jour sur le lac depuis midi jusqu’au soir. On appelle ce vent breva , et celui du nord qui souffle vers le soir jusqu’au lever du soleil se nomme tivano.
On conçoit aisément que le désir seul de visiter ce lac magnifique , dont nous avons donné une légère esquisse, puisse amener un grand nombre d’étrangers dans la ville de Corne. Le passage fréquent des voyageurs contribue en effet puissamment à sa prospérité.
Les habitans exploitent aussi quelques branches spéciales de commerce. La fabrication des draps et la préparation de la soie sont les principaux objets de leur industrie. Cependant les stagnations du commerce réduisent que
population retirée. On prétend que la plupart des marchands de baromètres,
lquefois à une grande misère cette
de microscopes et de cartes de géographie qui parcourent la Suisse et l’Allemagne, viennent de ces contrées.
Lanaissance de Pline lejeune suffirait seule à l’illustration de Corne. Nonseulement cet écrivain célèbre s’est distingué par son génie, mais comme citoyen il a montréle plus noble esprit public. Ce n’est pas sans motif que Corne, reconnaissante , honore sa mémoire.
Pour lui, il appelait cette ville, ses délices. Il donna l’idée de la fondation d’une école , et il voulut y concourir.
Il y avait placé un maître, choisi par Tacite. Il établit aussi une bibliothèque , et il fit une fondation pour l’entretien des jeunes-gens de condition libre qui viendraient y étudier. La vénération de Pline pour Trajan s’est trop manifestée pour qu’on puisse regarder comme une flatterie de lui avoir, selon l’usage du temps , élevé dans Corne un temple orné de son buste.
Cette statue était d’un travail exquis, digne du dieu auquel on l’offrait et du temple oùelle était placée. Il semble que le charme attaché à l’heureux caractère de Pline ait encore une influence sur les habitans de Corne ; personne ne montra peut-être des affections plus douces , des sentimens plus parfaits que l’auteur des Lettres latines; rien ne l’arrêtait dans l’exécution de ses devoirs et dans la poursuite de ses études; il était économe, pour avoir la faculté de se montrer généreux. Inflexible dans les affaires publiques , facile dans le monde , ami sûr et complaisant, sénateur vertueux, quelle qualité lui manquait? La liaison de Pline avec Tacite, Suétone , Quintilien , et Pompeius Saturninus, orateur distingué, et Caninius Rufus , auteur d’un poème sur la guerre des Daces , prouverait seule l’étendue de son mérite , et justifie bien la con-
stance des sentimens qu’un aussi bon j uge que Trajan se plut à lui témoigner. Pour ajouter à l’idée des qualités précieuses dont Pline était doué, nous ne croyons pas devoir adopter la singulière opinion du père Tatti. Ce bon religieux , ne pouvant se persuader qu’un homme aussi vertueux fût éloigné de la présence de Dieu , se persuade qu’il a été converti dans l’île de Crète par Titus , disciple de saint Paul, et qu’il y souff rit le martyre.
C’est en songeant ainsi à la vie et aux écrits de Pline que j’allai visiter, sur les bords du lac, les différens endroits où son souvenir est pour ainsi dire vivant. La Pliniana (PI. 245) , le plus célèbre de tous , a été restauré dernièrement. Le palais actuel est un bâtiment carré et sévère , bâti en i5yo par Anguissola , l’un des quatre chefs de la noblesse d* Plaisance , qui, après avoir poignardé le tyran Pierre- Louis Farnèse , fils du pape Paul m , jetèrent son corps par la fenêtre. A chaque pas, au sein même de cette solitude si riante et si douce, on retrouve les redoutables souvenirs qui peignent l’histoire et les mœurs des Italiens de ces temps barbares.
La Pliniana ne fut point , comme on sait, la demeure de Pline , mais elle tire son nom de la fameuse fontaine observée par Pline l’ancien et décrite par son neveu.
Cette fontaine est trois heures à croître et autant à décroître, ce qui arrive, dit-on , trois fois par jour. Au printemps elle est plus forte qu’en été, ce qui est fort ordinaire; mais ce que ne produit aucune source connue , c’est un flux et un reflux quotidien dont on ignore la cause. Pline n’a pu l’expliquer, et il se borne à en décrire les effets. Ainsi il est réservé à nos physiciens modernes d étudier ce