‹ L'Italie (volume 3)Chapitre 32 sur 41 · SARDAIGNE · texte numérisé non relu

SARDAIGNE

dre au cap Tenlada. La troisième, qui n est qu une continuation de la seconde, est celle de la Nurra, qui occupe le nord de la Sardaigne occidentale. Les deux autres, qui s’élèvent en quelques endroits à une hauteur de sept cents mètres , sont les monts d’Ales et ceux de Santa-Lussurgia , qui vont se perdre dans la mer de Corse. La Sardaigne renferme cependant aussi d’assez grandes plaines , dont la plus considérable, connue sous le nom de Campidano, et commençant près de Cagliari, est renommée pour son étendue et sa fertilité.

Les habitans comptent quatre fleuves, dont le Tirse est à peu près le seul digne de ce nom: il partage l’île en deux portions presque égales , et va se jeter dans le golfe d’Oristano. Il paraîtrait, d’après quelques observations savantes , que la Sardaigne possède soixante-dix volcans éteints.

Suivant un relevé de quelques pièces extraites des archives des autorités civiles de l’île , la population a éprouvé epuis un demi-siècle deux mouvemens opposés. Le premier, qui date de la mort du roi Charles - Emmanuel, en ijj5 , et finit en 1816, a été rétrograde. Le second mouvement, qui s’est opéré à partir de cette époque , et depuis que de nouvelles communications se sont établies au dehors , a été progressif. On compte aujourd’hui en Sardaigne quatre cent quatre-vingtdix mille habitans.

L’espèce humaine ne semble point avoir échappé dans cette île à la loi de rapetissement qui pèse ici sur tous les êtres animés. Mais la stature médiocre des Sardes est compensée par la beauté des formes et par une grande vigueur musculaire. Doué d’une rare activité d esprit, ce peuplemontre beaucoup de goût et d’aptitude pour les lettres et

pour la poésie. Il est naturellement hospitalier, et laborieux par boutades.

La chasse , la danse et les plaisirs de la table sont vivement goûtés par lui.

Curieux du luxe dans les vêtemens , il ne sait point thésauriser. La paix des ménages est rarement troublée , et l’union dans les familles a quelque chose de patriarcal. Les vengeances si communes en Sardaigne sont les causes ordinaires des meurtres qui s’y commettent.

On remarque avec curiosité l’importance que les Sardes, dans leurs divertissemens , attachent à la manière dont les danseurs donnent la main aux danseuses. Les femmes mariées, ou engagées par promesse de mariage, peuvent placer leurs mains paumes contre paumes, et entrelacer leurs doigts; mais malheur à l’homme qui agirait ainsi avec une fille qu’il ne serait point disposé à épouser, ou avec la femme d’autrui. J’ai encore observé avec intérêt 1 usage fraternel de la ponidura ou paradura , véritable quête de bétail, que tout berger qui a éprouvé des pertes , et qui veut remonter son troupeau, est autorisé à faire dans le canton et même dans les cantons voisins.

Quant à l’extérieur des habitans, dont le costume a été représenté avec exactitude dans les planches 2 54 à 2 5^ , on dirait que La Bruyère avait été en Sardaigne lorsqu’il dit:

« On voit certains animaux farouches, mâles et femelles, répandus par la campagne, noirs, livides , et tous brûlés du soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et qu’ils l’emuent avec une opiniâtreté invincible, ils ont comme une voix articulée, et quant ils se lèvent sur leurs pieds ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes; ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir.

d’eau et de racines. Ils épargnent aux autres hommes la peine de semer , de labourer et de recueillir pour vivre, et mériteraient ainsi de ne pas manquer de ee pain qu’ils ont semé. »

Il y a divers dialectes en Sardaigne :

le catalan , le génois et le patois corse. La langue sarde est d’ailleurs mélangée d’arabe, de grec et d’espagnol. Une particularité de cette langue est de n avoir pas de futur, ce qui a fait dire que les Sardes ne soccupaient point de l’avenir.

Parmi les villes principales de la Sar ’aigne , nous avons déjà cité Caçliari , chef-lieu de la partie méridionale de l’île. On a donné (PI. 254) une vue de cette ville , qui se divise en quatre parties , savoir : i° le château, qui peut être considéré comme la ville propre ou la cité, et qui contient le palais des vice-rois, les habitations des magistrats et de la noblesse , l’église cathédrale, bâtie sur les fondations d’un temple édifié par Constantin* 2° le faubourg de la Marina; 3° celui de la Stampace; 4° celui de Villanova.

Lorsque la ville de Cagliari passa sous la domination delà maison de Savoie, sa population n’était que de i5,ooo âmes : elle en compte aujourd’hui 22,000 au moins.

Après Cagliari, la ville de Sassari , chef- lieu de la partie septentrionale, est la seconde cité du royaume. On y trouve des eaux vives qui manquent absolument à Cagliari, où l’on n’a pour boire que de 1 eau de citerne. La population de Sassari est d’environ iB à 19,000 âmes. La Sardaigne possède encore quelques autres belles villes , parmi lesquelles nous nous bornerons à citer Oristano, archevêché, ville dont la population est de > à 6,000 âmes.

La Sardaigne fournit au commerce

une grande quantité defromages, dont les lazzaroni de Naples assaisonnent leur macaroni , grâce au sel qui domine dans ces fromages. Le froment de

lîle a aussi une réputation méritée.

Le corail des côtes de la Sardaigne est le plus beau qu’on connaisse , et les thons, qu’on pêche dans les parages de l île , s’élèvent quelquefois à plus de cent mille par an, ce qui serait pour l’état sarde un revenu annuel d’environ deux millions de francs. Lorsqu’on a pris le thon, on le conduit dans de grandes hâles au bord de la mer, par le moyen de barques. Ces hâles se nomment en langue sarde marfaraghi. Là on coupe la tête des poissons, ensuite chacun d’eux, si gros qu’il soit , est chargé sur les épaules dùn portefaix, nommé bastagio , lequel le porteainsi au grand magasin ou boucherie, nommé lancato. Or, il est permis au portefaix, pendant l’espace d’environ cent pas, entre le marfaraghi et le tancato, d’escamoter le poisson ou , pour mieux dire, de le voler. La seule peine que subit le voleur, s’il est pris, est de rendre le thon dérobé , car, s’il est déjà déposé dans la barraque du voleur, l’enlèvement est légitime. On a appelé cette coutume busca , qui en sarde veut dire adresse.

Les impôts directs de Sardaigne sont évalués à un produit de neuf cent mille francs. L î'e a deux universités , établies à Cagliari et à Sassari. Elle possède une autre institution non moins utile, cille qui est destinée à soutenir l’agriculture, sous le nom de société agraire et économique.

La force des milices de la Sardaigne, cavalerie et infanterie , est au minimum de seize mille hommes ; mais, dans un cas d invasion de l île, on pourrait porter la force militaire a 60,000 miliciens a pied, et 12,000 à cheval. Cette

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année a rendu d’éminens services aux coalisés de 1789, en défendant, pendant quatre ans contre la France, les passades des Alpes , forcés en divers siècles par de grands capitaines, et, en dépit de notre amour-propre national , nous devons rappeler au lecteur la belle défense des Sardes en iyga, lors de l’expédition si malheureuse commandée par l’amiral français Truquet.

Un brick de vingt-quatre canons, de la marine royale, se tient constamment dans le port de Cagliari , aux ordres du vice-roi. L’île de la Magdelaine, dépendante de la Sardaigne , au nord, fournit d’ailleurs d'excellens sujets à la marine du roi. La belle expédition

de Tripoli a pu, dernièrement , apprendre à l’Europe le mérite des officiers de cette marine.

Cet aperçu des ressources de la Sardaigne , et de sou état physique et moral, est sans doute bien succinct, et très peu propre à satisfaire la curiosité du lecteur. Nous espérons cependant qu’il nous tiendra compte de cette esquisse, si légère qu’elle soit, en songeant qu’il y a bien long-temps qu’on avait parlé si longuement de la Sardaigne. Et maintenant remontons dans notre navire , tendons les voiles, et puisse le vent nous être favorable , et nous accorder un souffle ami pour sortir des parages de la Corse et de l’île d’Elbe. Nous allons à Gênes.

GÊNES

Surle bord de la mer Méditerranée , à l’extrémité d’un golfe auquel elle a donné son nom, adossé en amphithéâtre à une montagne des Apennins, entre deux torrens ou rivières, dont l’un se nomme Pisagno et l’autre Polcevera, s’élève l’antique Genova. Au levant, elle s’étend jusqu’au golfe de la Spezia; au couchant , elle va rejoindre la principauté de Monaco. De quelque point que l’on arrive à la capitale de la Ligurie, soit par mer, soit par terre, on jouit du plus beau coup d’œil. Ce qui rend la perspective admirable, c’est le nombre des palais, des maisons de plaisance qui couronnent les hauteurs , et qui à une certaine distance semblent suspendus dans les airs.

Opposée à ces traits qui rappellent l'habitation et les travaux de l’homme, la Méditerranée étend au loin scs P.

vagues bleues, qu’on ne contemple jamais sans plaisir et sans étonnement.

Avant de pénétrer dans l’intérieur de Gênes, arrêtons-nous au Lazaret ( PI. 258, vue prise du Lazaret), placé au couchant de la ville. La partie de la plage située au levant de cet édifice est destinée h la construction des bâtimens de l’état , et plus loin, nous pouvons apercevoir ce qu’onappelle rivière de Gênes, mot impropre en français, car ce n’est point une rivière , mais un rivage ou une côte, qui se prolonge sur les bords de la mer depuis Nice.

Quel pays enchanteur que cette rivière de Gênes! Depuis ce matin, je crois parcourirle pays des fées. Partout, le long des rives, des villages, des villes ou des bourgs ; partout des maisons de campagne, des palais, des églises, des couvens , des tours, des châteaux

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forts, des jardins, des orangers, des rochers, des golfes , des promontoires, et une mer couverte de voiles, et les rayons d'un soleil brûlant, et l’azur d’un ciel sans nuages, qui réfléchit des ondes transparentes.

Cette superbe côte de Gênes n’a point à la vérité les souvenirs poétiques et littéraires du golfe de Naples, mais elle intéresse par les souvenirs et les exploits français quelle rappelle : Boufflers, Richelieu , Masséna , y apparaissent comme les représentai de l’ancienne et de la nouvelle gloire militaire delà France. Parmi les divers objets qu’on aperçoit est un immense aqueduc, qui, de six lieues , amène l’eau dans les différentes parties de la ville et jusque dans chaque maison.

Pénétrons maintenant dans l’intérieur du port de Gênes : c’est la plus belle manière de jouir de la grandeur de la ville ; car on ne peut l’estimer de près à cause des montagnes qui la resserrent. Si le ciel nous accordait un de ces beaux jours de l’automne , où le soleil verse des torrens de lumière, rien ne serait comparable à l’aspect que nous offrirait Gênes la superbe , assise autour de son port dessiné en demicerclc (PL 25g). Voici, à gauche, près de la Lanterne, le môle neuf, qui, semblable à un bras, s’avance dans la mer , comme pour aller chercher l’autre môle , élevé en face de lui sur la rive opposée. En vain l’ouverture du port entre ces deux môles est de six cent quatre-vingt-deux mètres ; en vain , à l’extrémité de chacun d’eux, un phare éclaire les pilotes pendant la nuit; les navires, malgré ces précautions , ont souvent fort à souffrir d’un vent appelé libécio , qui souffle du sud-ouest.

On se rappelle encore avec effroi la

tempête du 5 décembre 1760: les deux môles étaient couverts de beau de la mer , et les vagues, soulevées par le vent , formaient une pluie d’eau salée , j usqu’a u dessus de la place del’Annoncia • de; une tartane fut submergée, et beaucoup de navires endommagés : on eut recours à saint Jean-Baptiste, comme dans les grandes calamités , on porta ses cendres sur la tour du vieux môle ; heureusement ce fléau , qui avait commencé vers midi , finit une heure après le coucher du soleil.

En contemplant ainsi le port de Gênes, ses palais, ses terrasses, ses balcons de marbre blanc plantés d’orangers, les remparts qui couronnent son vaste amphithéâtre, nous reconnaissons bien la reale , la nobil città chantée poétiquement par le Tasse, satiriquement par Alfieri , et que madame de Staël disait bâtie pour un conçrès de rois.

Il règne dans le port de Gênes une activité extraordinaire, et tandis que Venise se dépeuple et périt, son ancienne rivale, résidence de la cour pendant une moitié de l’année, paraît florissante. On y bâtit de nouvelles maisons, et la population, qui était en 1812 de 124,000 âmes, s’élève maintenant à près de i3o,ooo. L’ardeur, l’habileté, le courage des matelots du golfe de Gênes, assuetumquemalo Ligurem , dont la population monte à plus de trente nulle, sont extrêmes. Sur leurs tartanes, petites embarcationsgrandescomm unechambre, ils s’élancent jusque vers les ports les plus lointains de l’Océan. Onannonça, au mois d’octobre 1822, le retour à Gênes d’un équipage génois , arrivé du Pérou en quatre-vingt-treize jours.

Cette intrépide et laborieuse population , intéressante par ses mœurs , sa frugalité et son aisance , contraste d’une

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manière frappante avec celle de la plupart «les autres contrées de l’Italie, et elle semble avoir conservé quelque chose de l'instinct navigateur des Italiens du quinzième siècle.

Tandis que, placée au milieu du port, Gènes nous apparaît dans toute sa magnificence, jetons rapidement les yeux sur les papes de son hisloire. Pour prouver sa noble origine, cette république a fait autant d efiorts qu’aucun des états monarchiques, pour lesquels les chroniqueurs ont inventé des fabl es. Elle a fait Janus, son fondateur; Abraham , le contem porain de sa plus haute prospérité ; et Rome, l’un des trophées de sa gloire Mais ces prétentions ne l’ont point garantie d'une réputation un peu équivoque ; et depuis Virgile, en y comprenant le Dante, on a dit trop de mal d’elle pour que la justice ou la partialité puisse tout réfuter. Il est certain que cette ville a été, dans les beaux jours de la libre Italie , une des trois glorieuses républiques , par lesquelles la cause de la liberté et du commerce a été soutenue contre les pouvoirs unis de l’empereur et du pape. Les succès de ses armées et de son commerce mari time étendi rent son influence au dehors, et augmentèrent ses richesses au dedans, à un degré qui devint aussi fatal à sa vertu qu’a sa liberté. Sa prospérité réelle tomba, victime de l’ambition personnelle et de l’orerueil insatiable de son aristocratie, dont l’opulence, dépassant toutes les bornes de la modération républicaine, forma bientôt une funeste séparation entre l’ordre des patriciens et le peuple indigent. Cependant, à travers toutes les vicissitudes des diverses formes de gouvernement de la ville, soit quelle ait été régie par des consuls, des abbés, des doges ou des factions aristocratiques, elle a très-long-temps con-

servé son indépendance politique, et s est glorifiée du nom de république.

Ce titre appartenait à la meilleure forme de gouvernement qui existât dans ces temps-là. Gênes, comme Venise, tomba parles vices des classes supérieures , qui , se séparant en deux factions d’ancienne et de nouvelle noblesse, remplirent quelquefois leur ville de troubles et de séditions, sous des prétextes frivoles, mais demeurèrent toujours unies pour se partager les honneurs et les émolumens du gouvernement. Au reste, ce ne sont pas les seuls traits de ressemblance qui existent entre la capitale de la Ligurie et la reine de l’Adriatique; l’une et l’autre occupent un rang distingué dans les annales du monde, et elles ont eu la même forme de gouvernement , la même espèce de gloire, et les mêmes malheurs. L’une et l’autre , situées sur le bord de la mer , ont un magnifique port , et des édifices qui répondent à leur grandeur passée. Si du fond de l’Adriatique Venise a imposé dans le temps ses lois à l Orient, Gênes a exercé la même prépondérance sur la Méditerranée. Gênes avait un doge comme Venise, et, dans les beaux jours de la république, l’un n’était pas moins despote que l’autre. Enfin Gênes, comme Tenise, a plusieurs fois changé de maîtres, et l’une et l’autre ville , toujours aussi libre , est encore aujourd’hui sous un joug étranger.

On attribue lafondation et le nom de Gênes à Janus, roi d 1 ta lie; d’aut es disent que son nom vientde Janua (porte), parce que cette ville est comme l’entrée de ! Italie C’était une des villes des Liguriens , qui se défendirent avec tant de courage contre Rome pendant quatre-vingts ans, depuis l’an 241 jusqu’à l’an 162 avant Jésus-Christ.

Gênes étant tombée avec le reste de

l’Italie sous la puissance des Goths , et, à ce que l’on croit, sous celle des Lombards , elle fut annexée par Charlemagne à l’empire français ; il y eut ensuite des comtes de Gènes, que le peuple chassa pour se gouverner librement : la noblesse et le peuple eurent alternativement le dessus; il y eut différentes espèces de magistrats. Les consuls et le podesta changèrent plus d’une fois. En i25y, le peuple reprit l’autorité, et élut un capitano : la noblesse se ressaisit du pouvoir quatre ans après, et cette alternative dura long-temps. C’est dans ce temps de trouble qu’on aperçoit l’origine de la noblesse de Gênes , qui ne remonte guère au delà de l’an 1200. Pour éviter les contestations que produisaient sans cesse ceux qui aspiraient à la dignité de consul , on résolut de prendre pour chef un podesta étranger , on lui donna ensuite pour adjoints huit citoyens , que l’on appela d’abord nobles , de quelque famille qu’ils fussent, obscure ou illustre. Ce fut ainsi que se formèrent les grandes familles , Doria , Spinola, Feschi , Grimaldi ; les deux premières furent à la tête des Gibelins, et les deux autres prirent parti pour les Guelfes; beaucoup de grandes familles cherchèrent à s’unir à celles-là, et on les appela Magne quatuor prosapie. Parmi les privilèges qu’elles s’arrogèrent, on remarque celui de faire bâtir leur maison en marbres noirs ou blancs :

on voit encore beaucoup de ces palais, qui ont passé en d’autres mains. Le pouvoir des nobles étant devenu odieux, le peuple se donna , en 1 3 1 1 , à l’empereur Henri vu ; en 1 3 1 8 , au pape Jean xxn ; en 1 335 , à Robert, roi de jNaples. Eu 1 33c) , le peuple, toujours mécontent des nobles, qui avaient repris l’autorité , se sou-

leva contre eux, et choisit pour che Guillaume Boccanegra : de là vint la division entre les nobles et le peuple , qui ne fut bien terminée qu’en 1628, et les alternatives de monarchie et de gouvernement républicain , qui durèrent jusqu’à cette époque.

C’est au dix-huitième siècle qu’il faut rapporter l’un des faits les plus curieux de l’histoire du moyen âge.

Je veux parler de la croisade entreprise par un grand nombre de dames génoises, sous le pontificat de Boniface vin. Les trois lettres écrites à cette occasion par le pape ont été long-temps conservées dans les archives de Gênes, sans que personne ait songé à les rendre publiques. Les historiens les plus minutieux , tels que le sieur Mainbourg (qui dans son Histoire des Croisades avait cependant fort exalté le courage de Marguerite de France, reine de Hongrie, qui passa en Palestine , après la mort de son mari), n’en font aucune mention. Dans ces derniers temps, Maximilien Misson à traduitces letres dans son Voyage en Italie ; pour moi , plus j’ai songé à la croisade des Génoises , plus je me suis confirmé dans l’opinion qu’un événement aussi étrange n’avait pas eu lieu sans mystère. On a vu maint exemple d’amazones quiont embrassé la carrière militaire avec plus de zèle que de véritables soldats; mais que des femmes de qualité , élevées dans les plus grandes mollesses, s’avisent tout d’un coup , comme par inspiration , d’endosser la cuirasse et d’abandonner leurs familles pour s’exposer aux fureurs des ondes et de la guerre , c’est une singularité qu’on s’expliquera toujours dilficilement. Quoi qu’il en soit., il suffit que le fait ait un caractère d’authenticité pour que nous le signalions aux lecteurs, sur les lèvres duquel ,

malgré nos assertions , il appellera peut-être un sourire d’incrédulité.

M. Valéry retrouva, au couvent du Saint-Esprit à Gènes , une des cuirasses portées en i3oi par les nobles croisées : les autres avaient été , en 1 8 1 5 , vendues dans la rue par les Anglais , comme de la vieille ferraille. Pourquoi M. Valéry ajoute-t-il à cette indication la réflexion suivante, dont nous ne comprenons pas bien la portée : « L’unique cuirasse , échappée à ce honteux encan , ne me parut point offrir un contour très-sensible » ?

Depuis 1 353 jusqu’en 1 5 1 5 , Gènes éprouva bien des vicissitudes, et passa sous des dominations bien differentes.

Maisle peuple, toujours las de saliberté et toujours mécontent de ses maîtres, ne pouvait parvenir à se fixer, lorsqu’enfin un héros citoyen sut rendre la liberté à sa patrie, et l’affermir pour long-temps.

André Doria était amiral de François ier, et causait des pertes considérables aux Génois, lorsqu en i5a8 ses remords et les mécon tentemens qu’il eut à la cour de France, le déterminèrent à abandonner la France , et à passer au service de Charles- Quint, en même temps qu’il rendait la liberté à la république de Gênes, mécontente aussi du roi François ier.

Il est de l’intérêt de ceux qui disposent des honneurs et des récompenses de faire considérer la constance dans l’obéissance militaire, comme le premier des devoirs d’un soldat, et de dissimuler que tous les engagemens étant réciproques, la violation du contrat de la part de celui qui commande dégage de son serment celui qui avait promis d’obéir. La postérité a été juste envers André Doria : elle n’a vu dans sa conduite que son héroïsme, P.

et elle ne l’a point accusé d’avoir manqué de foi à François Ier. Ses contemporains furent quelquefois plus sévères; et le héros génois, qui avait passé sa vie au milieu des soldats , ne pouvait lui-même dédaigner les préjugés militaires. Le Florentin Luigi Alamani , non moins distingué comme patriote que comme poëte, dit un jour à André Doria : « Sans doute votre entreprise a été grande et généreuse ; mais elle serait plus généreuse et plus illustre encore si elle n’était entourée de je ne sais quelle ombre qui en altère la splendeur». André Doria soupira n il resta muet quelques momens; puis il reprit : « Un homme peut s’estimer heureux quand il réussit à faire une belle action, encore que les moyens ne soient pas entièrement beaux. Je sais que vous-même , et d’autres , pouvez m’accuser de ce qu’ayant toujours servi les Français, m’étant élevé par les faveurs de leur roi , je l’ai abandonné lorsqu’il avait le plus grand besoin de moi, et je me suis donné à ses ennemis. Mais si lemonde savait combien est grand l’amour que j’ai pour ma patrie , il m’excuserait d’avoir employé un moyen qui m’expose moi-même à quelques inculpations , lorsque je ne pouvais autrement la sauver ou activer sa grandeur. Je ne raconterai point que le roi François ier, me retenait ma solde , et n’exécutait pas la promesse qu’il m’avait faite de rendre Savone à ma patrie. De tels motifs ne suffiraient point pour ébranler un homme d’honneur dans son antique foi ; mais, ce qui devait suffire , c’était la certitude que j’avais acquise que le roi ne rendrait jamais à Gênes sa liberté , que jamais il ne consentirait à en retirer son gouverneur , à remettre aux citoyens leur forteresse. Puisque j’ai

obtenu heureusement l’une et l’autre chose en lui retirant ma foi , tout homme équitable doit trouver que je puis présenter mon action au grand jour, et ne pas craindre qu’aucune ombre en altère la splendeur. »

Nous avons cité ce passage en entier , car il a une couleur historique du plus haut intérêt.

Théodore Trivulce, qui était gouverneur à Gênes pour le roi , s’étant aperçu des premiers mouvemens du peuple , assembla une grande quantité de citoyens à la place dé Banchi , pour les exhorter à rester dans le parti du roi : mais , le 1 1 septembre 1 5a8 , André Doria parut avec sept galères à Sarzane , où se trouvait une foule immense ; il débarqua près de Saint- Marc , et toute la ville s’étant mise en armes, il s’empara du palais public, de l’arc et des portes Saint Thomas.

Partout on entendait les cris de Saint-George et de liberté ! André Doria convoqua les principaux citoyens sur la place de Saint-Mathieu; il les exhorta à éteindre les factions et à songer à la liberté de leur pairie ; le lendemain, 12 septembre , les membres du grand conseil se rassemblèrent au nombre de plus de quinze cents dans la salle du palais; on résolut de rétablir Sa liberté, de remettrela république dans son premier état: et l’on décréta de célébrer chaque année la mémoire de ce jour, par une cérémonie nommée la fête de 1 Union. On chassa le gouverneur, on démolit le château , on reprit Savone, dont on abattit les fortifications , et l’on établit de nouvelles lois qui lurent appelées les lois de i5a8. Il fut surtout ordonné qu’on abolirait la mémoire des factions des nobles et du peuple. Les premiers, qui, par leur naissance , leurs talens ou leurs services , méritaient d’avoir part au gou-

vernement , furent distribués en vingthuit familles , ou alberglii , sous les noms des familles les plus nombreuses et les plus accréditées. Pour reconnaître le bienfait d’André Doria , il fut décidé que toutes les années , le i x septembre au soir, la garde du palais irait, avec son colonel et avec ses drapeaux, à la place du palais du prince Doria à Fassolo , faire une décharge de mousqueterie en signe de joie et de reconnaissance. La république lui acheta un palais à la place Doria, avec cette inscription : Andreœ de Auria patriœ liber atori munus publicum ; et on lui éleva une statue de marbre dans la cour du palais public.

La liste des doges de Gênes commence à Simon Boccanegra, qui fut élu le 28 septembre 1 33c) , lorsque les Génois , lassés de chercher des princes étrangers, voulurent élire un de leurs concitoyens pour duc ou chef de leur république. Il y eut à la vérité diverses interruptions , car ce n’est que depuis i528 que Gênes, devenue libre par le bienfait d’André Doria, a joui de sa 'iberté sans trouble. Oberto Castaneo fut alors le quarante-septième doge, et l’on en compte cent soixan te-dixsept depuis 1 33q. Jusqu’à l an 1797, Gênes eut des doges renouvelés tous les deux ans ; mais bientôt le torrent de la révolution française vint inonder de ses flots jusqu’à la capitale de l’ancienne Ligurie. Le gouvernement de cette ville éprouva alors plusieurs changemens successifs, suivant l’urgence du moment. L’ancien gouvernement aristocratique ayant été aboli en 1797, fut remplacé par une démocratie, composée d’un corps législatif divisé en deux conseils. En 1800, Gênes soutint un des sièges les plus mémorables dans les annales des guerres italiennes, pendant quelle

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était occupée par les Français, sous le commandement de Masséna, et. assiégée par les Autrichiens. En i8o5, elle fut réunie à l'empire français, et son état divisé en départemens. En 1814, elle fut rétablie en république , et le congrès de Vienne la réunit aux états du roi de Sardaigne sous le titre de duché de Gênes.

Commençons notre promenade dans la ville par une visite au palais du souverain ( PI. 260). C’est un des plus beaux monumens de Gènes. Il appartenait à l'antique famille Durazzo , avant que sa majesté en fît l’acquisition. V oulons-nous le considérer dans toute sa splendeur ? attendons qu’à la lumière du jour succèdent les rayons plus pittoresques de la lune. Cette lumière convient particulièrement aux palais génois. Enfoncés dans une obscurité profonde, où, brillant a la douce clarlé de la reine des nuits , ils paraissent alternativement imposans par leurs masses, ou attrayans par leurs formes riches et variées ; tandis que les ombres fortement prononcées des portiques et des colonnades se dessinant sur le pavé, au milieu des flots de lumière, ajoutent à l’étendue et à la majesté des bâtimens d’où elles se projettent. Ces portiques , éclairés quelquefois par la faible lueur d’une lampe suspendue à leur toit de marbre, laissent voir la cour intérieure avec des rampes d’escalier, des terrasses suspendues, des statues, des orangers, des fontaines et des jets d’eau , qui réfléchissent les rayons de la lune, inclinés dans leurs bassins richement sculptés.

Ces palais, qui ont été élevés par lopulence commerciale et la munificence républicaine, prouvent que la monarchie n’est pas la seule protectrice des arts. Ces monumens ont eu Rubens

pour historien, les anciens Doria , Durazzi et Fiesque pour maîtres, et les empereurs et les rois ont été leurs hôtes. Ils sont maintenant silencieux et désolés , comme les édifices ruinés d’une cité qui aurait été engloutie et retrouvée sous la terre. A cette heure, où toutes les avenues patriciennes étaient autrefois si splendides, si animées ; à minuit, au clair de la lune, le moment du divertissement italien , quand les joyeux quaranta avaient coutume de se rassembler dans les brillantes salles de la Brignole, de la Serra ou de la Spignola , le silence et la solitude de Pompéï et de Palmyre dominent partout : pas une lumière ne brille à travers ces belles fenêtres, dessinées par les Ailessi et les Fontana ; le bruit d’un seul pas humain ne trouble point le silence des portiques, en résonnant le long des lambris peints, des vestibules ouverts. Au milieu de cette solitude profonde , alors que l’âme est livrée toute entière à ses méditations, les proportions admira<= blés des édifices semblent s’aerandir à

l’œil et à l’imagination; toutes leurs splendeurs contemporaines se sont évanouies, et les laissent comme des squelettes d’une grandeur passée, pour redire l’histoire de la ruine nationale.

Le superbe portique du palais royal est orné de colonnes d’ordre dorique en marbre blanc. Sa vaste cour est enrichie de fontaines, de terrasses, et quatre beaux escaliers conduisent aux appartemens supérieurs. Le défaut général de l’architecture de cet édifice est peut-être la division de son immense espace, en une trop grande quantité de petites pièces, toutes intéressantes, il est vrai, mais défectueuses, si on les compare à la grandeur totale du palais.

Outre les tableaux d’histoire des

grands peintres, les portraits de familles que contient ce palais, sont extrêmement curieux. Parmi ces tableaux domestiques, nous vîmes, dit lady Morgan , celui de notre infortunée Anne Boleyn, par Holbein. Il est extrêmement curieux pour le costume; mais on ne trouverait rien dans cette dame maigre, aux cheveux rouges , qui pût excuser la passion adultère de Henri vin ; on y verrait bien plutôt un motif pour ce prince d’avoir fait trancher une tête aussi laide. Holbein était un peintre hardi, imitateur zélé et fidèle; il porta constamment dans l’étude de la nature une admirable intention de naïveté, une sévérité scrupuleuse, mais ses ouvrages sont d’une vérité plus rigoureuse qu’aimable La salle Paolo , ainsi nommée d’après le chef-d’ <i'uvre de Paul Véronès , est la plus intéressante de toutes, parce qu elle contient le magnifique tableau représentant la Madelaine aux pieds de Jésus Christ, dans la maison du pharisien. On dit de cette magnifique composition , que jamais sujet sacré ne fut plus divinement exécuté par des mains humaines. Il existe un autre palais Durazzo, mais celui que nous venons de quitter est le plus grand des deux, et se trouve situé dans la rue Balbi. Au reste, les palais de celte famille puissante ont été autrefois si nombreux à Gênes, qu’on disait proverbialement : « Si vous voyez un palais, il doit appartenir à un Durazzo. »

A 1 extrémité de cette rue Balbi, où nous reviendrons encore, pour visiter l’université, nous trouvons la place de l’ Annunziata (PI. 261), que termine noblement l’église du même nom. En général , les églises de Gênes se distinguent par une magnificence et une architectiu’e de mauvais goût ,

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une surabondance déplacée d’ornemens. Quelques-unes sont décorées de marbre rouge et blanc , en bandes superposées : la cathédrale l’est extérieurement en blanc et en noir. M. Simond a justement comparé l'Annunziata à une tabatière d’or. Elle n’est que marbre , pierres précieuses et dorures. Fondée par les Umiliati dans le treizième siècle, enrichie parla famille Lomelini , cette église fut ensuite donnée aux franciscains, qui en jouirent jusqu’à la révolution. A la restauration elle fut rendue à cet ordre. L’Annunziata contient plusieurs beaux tableaux : il en est un dont on ne dit rien , qui m’a beaucoup frappé : c’est lanière de Jésus , abîmée dans sa douleur au pied de la croix.

L’artiste se nomme Scotti.

Avant de quitter cette église , nous entrerons clans celle de ses chapelles qui est consacrée à saint Louis , roi de France. Là reoose le duc de Boufflers , qui mourut à Gênes en , tandis

qu’il commandait les troupes françaises envoyées au secours de la république.

Pour nous rendre au palais du Duc, où nous nous proposons de conduire maintenant le lecteur , il nous faut traverser une bonne partie de la ville.

Mais la longueur de ce trajet ne sera pas perdue pour nous , nous en profiterons pour étudier l’architecture particulière de Gênes. Ce qui distingue la construction de cette fille de la mer , c’est que les rues y sont extrêmement étroites, et qu’il en est peu où les voitures puissent circuler Les maisons s’élèvent jusqu’à six étages, et

leurs corniches, qui semblentse toucher,

ne laissent entre elles qu’une simple ligne de ciel bleu. Dans plusieurs rues on peut se donner la main d’une maison à l’autre. Autrefois toutes les fa-

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çades des bâtimens étaient décorées de peintures à fresques; on n’en voit plus que des fragmens. Au reste, les maisons génoises ne paraissent disposées que pour y dormir et non pour y passer la journée. Les babitans se tiennent sur les portes de leurs boutiques, ou rangés le long de l’étroit chemin, dans de petites échoppes. La plupart sont tout simplement dans la rue , à côté de leurs paniers de fruits , de fleurs ou de macaroni; ils filent, tricotent , chantent ou bâillent : ils dînent même , et soupent au dehors ; peu d’entre eux, excepté les plus riches marchands , rentrent dans les chambres obscures qui sont derrière leurs boutiques, pour prendre des repas réguliers : on les voit manger au grand air leur minestra , leur saucisson cru , leur jambon ou leur fromage , et consommer toutes sortes de végétaux, comme des gens qui sont assez peu raffinés pour croire que l’on ne mange que pour satisfaire au besoin.

Trois rues (qui n’en font pour ainsi dire qu’une, depuis la porte Saint-Thomasjusqu’àcelledell’Acqua-Sola), se distinguent par leur largeur et leur beauté. Ces trois rues servent de promenades ; elles ont des espèces de trottoirs en dalles : la première s’appelle strada Balbi ; la deuxième , strada Novissima ; et la troisième, strada Nuova.

Dupatv, dans ses Lettres sur l’Italie , regarde cette dernière comme la plus belle du monde entier, sans doute à cause de la grande quantité de ses palais . Toutes ces rues et les autres sont généralement pavées en largesdalles, comme celles de Florence et de Naples. On prétendqueces dalles se faisaient autrefois avec des laves du Vésuve, que l’on prenait aussi pour servir de lest aux bâtimens. Enfin les rues de Gênes sont toujours d’une propreté extrême , au P.

moyen de nombreux égouts qui ont leurs débouchés dans la mer.

Le palais Ducal (PL 261 ), anciennement la résidence des do^es de la république, sert aujourd’hui de local aux séances du sénat royal de Gênes , et d’habitation au gouverneur de la ville.

Ce palais, vraiment royal, est un des plus vastes de la cité. Ou regrette seulement que l’espèce de caserne qui masque cet édifice ne soit pas analogue au reste. En 1684, le palais Ducal fut incendié par l’explosion d’une bombe : on le reconstruisit en peu de temps ; mais, par unhasardmalheureux, les flammes le dévorèrent de nouveau le 3 novembre 1 777. C’est au Génois Simon Canloni qu’on doit l’architecture élégante du palais actuel dont la façade est entièrement en beau marbre blanc.

Il n’est plus comme autrefois la résidence et la prison des doges pendant la durée de leur charge. Je dis prison, car on sait que ces magistrats, une fois élus, nepouvaient plus quitter leurs palais, même pour aller à l’église : ils s’y rendaient par une galerie couverte.

Le doge n’était dans le fait qu’un mannequin, un organe passif, un point de réunion. Il était élu ( dit Machiavel ) pour être le chef qui proposait les objets sur lesquels le conseil devait délibérer. Pasta di doggia , pâle de doge, est une expression passée en proverbe, pour désigner des hommes dont le caractère se compose des élémens les plus doux , et des qualités les plus malléables.

Au midi du palais Ducal on trouve la cava , où sont les ruines des maisons que détruisit le bombardement de 1684. On y a fait une batterie qui en rend l’approche difficile. Aussi, quand l’amiral anglais Matheus vint pour bombarder la ville dans la guerre de 1745, les Génois allaient tranquille-

ment se promener près de là, sur les Muraglietté , dont nous avons représenté ( PI. 262) le quai et le port. Les Génois jouissoient de la sorte du spectacledes bombes, quine servaient qu’àfaire voir par leurlumièreles vaisseaux de l’escadre anglaise que l’on canonnait.

Il existe dans Gênes, à une distance assez considérable des Murngliettes , un palais qui inspire un intérêt particulier. Quoiqu’on puisse le regarder (dit lady Morgan) comme le tombeau plutôt que comme le berceau de la grandeur génoise, quoiqu’il rappelle les derniers soupirs de sa gloire et de sa liberté, et non sa première prospérité, il doit attirer l’attention de l’étranger aussi long-temps qu’un seul fragment de ses colonnes de marbre restera debout, ou que le nomd’André Doria vivra dans les annales du patriotisme génois.

Cet ancien et bel édifice aujourd’hui ruiné , élevé jadis par celui qui délivra Gênes de l’esclavage, est bâti surlebord de la mer , à l’entrée de la ville, situation bien convenable à la demeure de l’amiral patriote; et ses portiques, ses colonnades dominent ce port, où le jeune Colomb lança, pour la première fois, sa barque aventureuse, et commença ses périlleux voyages , qui ouvrirent le themin du Nouveau-Monde à l’activité et à la cupidité des humains. (Voy.

les pl. 263, 264.)

Dans la cour de cette immense fabrique s’élève la statue colossale d’Andrc Doria , sous les traits de Neptune.

Elle est en marbre de Carrare, ainsi que les chevaux marins qui l’accompagnent; mais, aujourd’hui, la statue est défigurée, et le lichen cache de sa verdure grisâtre les trophées sculptés de l’ancien maître de ces beux.

Le mausolée de Roedan, Se chien donné par Charles Quint a André Doria , est à peu près enfoui. Il avait

été mis au pied de la statue colossale de Jupiter, afin que le grand Roedan, comme le dit sa bizarre épitaphe, ne cessât point, même après sa mort, de garder un prince. Doria revint toujours triomphant dans sa patrie, et son chien, si magnifiquement enterré, ne peut avoir le mérite de celui d’Ulysse , qu’un poëte français , malgré l’étiquette de notre scène, a su peindre heureusement en quatre mots :

Ai-je encor des amis

Un seul m était resté , non parmi les humains.

Ulysse, tragédie de M. Lebrdn.

Le palais Doria appartient toujours aux princes de ce nom, qui résident à Rome, et qui souffrent à tort que cette demeure patrimoniale se dégrade et tombe en ruine. Au reste, en montant sur la terrasse du palais, qu’entourent des ba ustres de marbre blanc, on est bien dédommagé du spectacle de désolation offert par la demeure du premier des Doria. Du haut de la terrasse, la vue domine le port et la rade de Gênes : ce coup d’œil est incomparable. A gauche, voici l’arsenal de mer, qui prolonge jusque dans la mer ses vastes bâtimens. Au fond de cet arsenal se trouve le basne, contenant environ sept cents forçats, dont les fers, par une amère dérision, portent gravé le mot libertas. Plus loin, on peut apercevoir le port Royal , le port Franc, où se balancent les mâts de nombreux vaisseaux marchands, et qui est composé de huit beaux magasins, portant chacun le nom d’un saint. Ces magasins sont tellement isolés du reste de la cité , au moyen de hautes murailles, qu ils ressemblent à une petite ville.

La vue, de ce côté, est bornée par l’ancien môle, qui se prolonge fort avant dans la mer; mais, en reportant nos yeux du côté de la ville, nous accorde-

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rons quelqu’admiration à ces terrasses qui couronnent le faîte de chaque maison , comme dans les villes d’Orient.

Le soir on y prend le frais , et on y cultive des orangers, des citronniers et des fleurs , qui , à Gênes , sont de toutes les saisons. Quelques-unes de ces terrasses , construites au niveau des appartemens, pavées du même marbre décorées des mêmes plantes, et, de nuit, éclairées de la même lumière, paraissent en être la continuation; seulement, si vous levez la tète, au lieu de la dorure et de la peinture du plafond, vous apercevez les étoiles.

Ensuivant la rue de la Lanterne, qui s’ofïre à nous au sortir du palais Doria, nous passons devant la carrière d’où l’on tire les pierres , qui garnissent le rivage de la mer en deliors des remparts , et arrêtent l’impétuosité des flots. Bientôt nous atteignons la lanterne , élevée sur un roc , et qui projette son ombre dans la mer. Cette lanterne on phare (PL 25g) est une tour élevée qui faisait partie du fort que Louis xn ordonna de construire à Gênes. De ce point culminant nous pouvons saisir un autre aspect de la ville. A notre gauche s7 élèvel’bôpital militaire, etaudelàde l’église Saint-Théodore. A droite , sur l’autre rive , nous voyons Sainte-Marie-des-Grâces , tandis que l’ancien môle nous oppose sa jetée menaçante : au fond de ce tableau s’élève la colline , sur les flancs de laquelle les murs de Gênes se déroulent en replis irréguliers.

Il nous reste à citer quelques merveilles secondaires de la ville ; car maintenant nous avons fait amplement la part des plus importantes.

Nous conduirons d’abord le lecteur au th'âtre Charles Félix , car , suivant le mot d’un voyageur , il faut avant tout, examiner dans les villes d’Italie

les théâtres, les femmes et les églises. Le théâtre Charle-Félix frappe d’abord l’attention par la noble simplicité de sa décoration extérieure, par la richesse de ses marbres et de ses principaux escaliers : la salle rivalise avec les plus belles del’Europe. Croyez moi; dans ce lieu de plaisir, après avoir payé le droit d’entrée, égal pour tous, achetez, suivant l’usage italien, la clef d’une loge; puis parcourant des yeux et la scène et la salle du spectacle, vous emporterez à la fois l’idée du talent des acteurs et celle de l'aspect général que présente la société de Gênes. Cette ville possède deux autres théâtres, celui de Saint- Augustin, où l’on joue la comédie, et le théâtre de la Cour , ordinairement fermé.

Rendons-nous maintenant à la Loggia. Les Génois appellent la Loggia de 3 Banchi , un bel azzardo , un heureux hasard. Cet édifice , qui justifie ce mot par la hardiesse de sa voûte , fut construit primitivement pour les négocians de Gênes ; mais il n’a plus aujourd’hui son ancienne destination ; il sert de promenade publique et de lieu de rendez-vous.

Sur la place qui s’étend au devant de la Loggia (PL 265), on aperçoit l’église Saint-Pierre - des- Banquiers. Ce monument, dans l’intérieur duquel on parvient par un long escalier , date du dixième siècle. Brûlé en 1 3g8, il fut rebâti deux siècles plus tard, à la suite d’une peste, dont les Génois attribuèrent la délivrance à l’intercession de la Vierge. Aussi le culte de la reine du ciel est-il particulièrement célébré en cet endroit.

Une autre église, bien plus remarquable encore, est celle de Sainte-Marie de Carignan(Pl. 266). Sa construction fut exécutée aux frais d'un noble Génois de la famille Sauli. Ce n’est pas

une petite gloire à un particulier d’avoir fait ériger un de ces bâtimens religieux, pour les frais desquels les peuples se cotisent ordinairement en commun , de même qu’ils vont en commun y offrir à Dieu leurs vœux et leurs prières. Les ornemens sont ménagés avec goût ; la disposition en forme de croix grecque est belle et grandiose. Cette église , enrichie des chefs-d’œuvre du Puget, est située au haut d’une colline , d’où la vue plane au loin sur la mer et sur tout l’amphithéâtre de Gênes. Ce qui distingue plus particulièrement cet édifice , c’est un pont de plusieurs arches , placé devant la principale entrée (PI. 266), et qui joint la colline de Carignan à celle de Sarzano. 11 a été construit aux frais d’un particulier descendant des fondateurs de l’église. Sa hauteur est telle , que toutes les maisons de six à sept étages qui se trouvent au-dessous, n’en atteignent pas la hauteur; ce monument gigantesque se nomme le pont Carignan

L’église métropolitaine de Saint- Laurent (PI. 267), dont la fondation remonle aux premiers siècles de notre histoire, porte l’empreinte de son ancienneté. Cette basilique ne fut pas toujours la cathédrale de Gênes. Une vieille église , celle de Saint-Ciro, restaurée depuis peu, et construite au troisième siècle, eut d’abord cet honneur. L’architecture de Saint -Laurent est gothique , et le bâtiment est orné extérieurement de bandes superposées de marbre noir et blanc. Le portail , comme celui de Notre-Dame de Paris , se compose de trois portes , qui donnent entrée dans autant de nefs. Saint-Laurent est célèbre, parcequ’il renferme une des reliques les plus vénérées des chrétiens, 1 z s acro-cati.no 1 assiette en émeraude,

sur laquelle on prétend queNotre-Seigneur mangea son dernier souper.

« Cette assiette , dit lady Morgan , avait été enlevée par les croisés quand ils prirent Césarée en Palestine , sous la conduite de Guillaume Embriaco, au douzième siècle. Dans le partage des dépouilles, cette émeraude tomba aux croisés génois, en la sainte vocation desquels il entrait évidemment quelque chose de leurs anciennes inclinations mercantiles : ils estimaient si haut le prix profane de ce trésor, que dans un moment pressant ils l’engagèrent pour neuf mille cinq cents livres.

Quand il eut été dégagé, on le mit sous la garde de chevaliers d’honneur , appelés clavigeri , et on ne le montra qu’une fois par an. Des millions de personnes se prosternèrent devant cette relique précieuse; et l’amende imposée à la main hardie qui osa la toucher avec un diamant fut de mille ducats d'or. Les Français s’en emparèrent-, comme les croisés l’avaient fait dans le douzième siècle ; mais aulieu de Ja transporter de l’église San-Lorenzo à l’abbaye de Saint-Denis ( selon les règles ) , ils l’envoyèrent très- sacrilégement dans un laboratoire. Aulieu de la soumettre avec son histoire traditionnelle à un concile de Trente, ils la firent passer à l’institut de Paris; et les chimistes , les géologues, les physiciens , furent appelés à déciderda sort de cet objet sacré , que des évêques , des prêtres, des diacres, avaient déclaré trop saint pour l’examen , ou même pour l’attouchement humain. Le résultat de ces recherches sci en tiques fut que l’assiette d’émeraude était tout simplement un morceau de verre. »

A ces lazzis philosophiques de lady Morgan , nous pourrons répondre avec M. Valéry: Eh! qu importe qu’au lieu d’être d’émeraude, le sacro-catino

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ne soit plus que de verre de couleur ! qu'il n’ait jamais été donné à Salomon parla reinede Saba, ou qu’il n’aitpoint servi à N otre-Seigneur pour la cène! ce plat de verre ne rappelle pas moins la foi et la bravoure des Génois du moyen âge , qui , après avoir reçu la communion , escaladèrent les remparts de Césarée avec les seules échelles de leurs galères, sans attendre les machines de siège. Il ne rappelle pas moins ce consul génois arrivé le premier sur la brèche et s’y défendant seul l'épée à la main comme un autre Alexandre. Ces souvenirs de eloire , de religion et de iiberté suffisent à mon âme , et je n’en demande point d’autres.

Pour compléter ce que nous avons à dire sur le sacro-catino , ajoutons cette petite anecdote que nous tenons de bonne source : Une loi de i4/b punissait de mort, dans certains cas, ceux qui toucheraient la relique sacrée avec de l’or, de l’argent, des pierres , du corail ou quelqu’autre matière : « afin, disait celte loi, d’empêcher les curieux et les incrédules de faire un examen pendant lequel le catino eut pu souffrir quelqu’atteinte , ou même être cassé, ce qui serait une perte irréparable pour la république de Gênes. » M. de laCondamine, emporté par sa curiosité naturelle et par sa curiosité de savant, avait caché un diamant sous la manche de son habit , afin de chercher à éprouver la dureté du catino ; mais le moine qui le montrait s’en aperçut, et le releva à temps pour M. de la Condamine , qui se serait fort mal tiré d’affaire, et qui sans doute, avait oublié la loi de i4j6.

Retournons dans la rue Balbi , pour visiter le palais de l’université. Les portiques, les colonnes, les escaliers de marbre de ce bel édifice le font P.

bien plutôt ressembler à un palais de l’Orient qu’à un collège. Sans doute le vestibule ( PI. 267 ) est trop petit en raison de la grandeur de l’édifice ; mais l’architecte Barthélemi Bianco a si adroitement placé deux grands lions en marbre sur le troisième degré, que l’on s’occupe uniquement d’admirer ces beaux morceaux de sculpture , sans remarquer le défaut que nous venons de signaler. Il est impossible, en parcourant les différentes parties de ce monument, de n’être point frappé des magiques effets produits par l’heureuse répartition et la vivacité de la lumière. Les salles des diverses classes sont ornées de tableaux, dont plusieurs appartiennent aux meilleurs maîtres génois.

Le plus bel ornement de la rue Neuve, où nous entrons au sortir delà rue Balbi, est l’ancien palais Tursi- Doria, nom d une noble famille génoise. Ce palaisest habité par la reine , princesse de la maison d’Autriche, et veuve du défunt roi Victor-Emmanuel de Sardaigne. Rien de plus élégant, de plus léger que les galeries à jour qui forment les ailes de la façade : les murs, les colonnes, les vestibules et les péristyles sont tous en marbre blanc. Cette demeure est vraiment royale : on la nomme quelquefois palais de la reine douairière ( PI. 268).

Prolongeons notre course jusqu’à la place qui porte le surnom poétique de fontaine d’ Amour. Nous verrons en cet endroit l’élégante petite villa du noble Génois Negroni. Cet édifice , dont le nymphée , situé au fond de la cour, est du plus charmant effet, possède peut-être la salle la mieux peinte de la ville. Dominique Barodie est l’auteur des peintures de cette galerie consacrée au souvenir des vertus et de la gloire de la famille Negroni,

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