ILE ©’ELISE
Il va environ deux ans, je me trouvais à l'ile d’Elbe, dans la petite ville de Porto-F errajo. Par égard pour le public, je passe sous silence les motifs qui m’avaient amené là; je devrais àl’histoire et àmoi-même de les donner, si, comme Napoléon, j'y fusse venu en souverain à la suite d’un traité avec les monarques de la sainte-alliance; mais j’étais débarqué tout-à-fait bourgeoisement d’une modeste felouque portant quatre hommes d’équipage. Peut-être venais-je de Corse, peut-être arrivais-je d’Espagne ou d’Alger. La seule chose que j e puisse vous dire, est que je me préparais à un vovaee d’Italie.
J’étais déjà sur les états du grandduc de Toscane, car les traités de 1 8 1 5 lui assurent la possession de l’ile entière et de ses dépendances. Les cartes de Danville désignent l’ile d’Elbe sous le nom d ' Ilua. Possédéedans les temps plus reculés par une colonie grecque, elle tomba, avec lEtrurie, au pouvoir des Romains. Ses mines de fer avaient dès lors une grande célébrité. Elles furent d un grand secours lorsqu’après la défaite de laTrebbia, il devint urgent de renouveler le matériel d’une armée à opposer àAnnibal.
“V irgile leur a consacré une mention (. Æneid lib. io, v. 172) :
ast II fa trecentos ,
Insula inexhaustis Chalybum generosa metallis. Ilva , qui des métaux est la mine féconde, lira, qui pour ceinture a l'empire de l’onde,
Y joint trois cents guerriers exercés aux combats.
( Trad. de Delille.)
On ne retrouve plus de mention de l’ile d’Elbe jusqu’au onzième siècle, où on la voit figurer dansles dépendances de la république de Pise. Vers 1290 les Génois en dépossédèrent les Pisans et la cédèrent aux Lucquois, moyennant une redevance annuelle de 8,5oo livres. Peu après, cependant, les Pisans en firent de nouveau la conquête; et, pour s’assurer la fidélité des habitans, ils leur accordèrent de nombreux privilèges. A l’époque où Pise fut vendue au duc de Milan par Gherardo d’Appiano, ce dernier se réserva la seigneurie de Piombino, et parmi d’autres possessions celle de l’ile d’Elbe. Plus tard nous voyons Cosmel"., duc de Toscane, offrir à Charles-Quint des sommes considérables pour la cession des états de Piombino et de cette île, et n’obtenir que la seule ville de Porto-Ferrajo, encore fut-ce sous la condition de la fortifier et de la défendre contre les Français, avec qui l’empereur était en guerre. L’architecte Belluzi de Saint- Marin fut chargé du travail. On y ajouta beaucoup après lui , et Napoléon , pendant ses dix mois de souveraineté , y fit faire encore des améliorations.
La rade de Porto-Ferrajo est grande et belle, le port petit, mais sur. La ville est peuplée de 2,000 , 3 à 4oo personnes, non compris la garnison, qui est de 4 à 5oo hommes. La montée qui y conduit, pratiquée dans le roc, est très-rapide. Le bas des coteaux est
assez bien cultivé ; c’est la meilleure partie de l’île, qui n’est qu’un groupe de montagnes.
Il s’y fait un petit vin passable , blanc en plus grande partie, dont on exporte les trois quarts, au contraire du grain, dont on ne récolte pas pour le quart de la consommation. Il y a quelques oliviers, quelques pâturages, très-peu de fourrage sec. La viande se lire de la Toscane : on voit un petit nombre de bœufs pour le labourage, des chèvres et des brebis. On trouve quelques perdrix rouges , peu de lièvres, moins encore de lapins, prodigieusement de myrtes , d’autres jolis arbrisseaux, et des plantes très-odoriférantes. L’île donne du bois à brûler au delà de son usage; on en exporte beaucoup pour Gênes. Il n’y a que très-peu de plages; celle qui est au fond du golfe de Porto-Ferrajo est très -marécageuse, on y a fait des salines qui sont d’un grand produit.
L’île a quelques fontaines de bonne eau, mais ne possède qu’une seule petite rivière qui passe dans le voisinage de Rio , le plus considérable des quatre ou cinq villages entre lesquels se répartit le reste de la population, évaluée à environ 8,000 âmes. Les habitans de Rio sont presque tous occupés à l’exploitation d’une mine de fer qui forme la principale richesse elboise, et que les géologues s’accordent à regarder comme l’une des plus curieuses par ses accidens, l une des plus riches et du meilleur fer. Cette mine, dans quelques parties, a la dureté du fer même, autant de poids, beaucoup de brillant; elle est sulfureuse et quelquefois vivement colorée.
Comme dans 1 exploitation ancienne on n’avait pas l’usage de la poudre , et que la matière était très-abondante,
on se contentait de prendre la terre et les parties aisées à rompre ; aujourd’hui on fait le contraire.
La pêche du thon , qui se pratique dans le Thonaire du golfe de Porto- Ferrajo, donne aussi un produit important, et le spectacle m’en a beaucoup diverti. Voici la disposition des choses, d’après l’habitude de ce poisson qui entre toujours dans le golfe par le côté gauche. La drague , qui est un filet de cordes à grandes mailles, prend de ce côté gauche en entrant, et s’étend en forme de haie sur une ligne courbe à plusieurs centaines de toises en avant dans le golfe; la partie supérieure toujours très au-dessus de l’eau, mais l’inférieure atteignant le fond. Elle reste tendue environ trois mois de suite, dont juin et juillet font partie. A son extrémité sont quatre chambres successives qui communiquent de l’une à l’autre. Lorsque le thon arrive, souvent par bandes et à la queue les uns des autres, il ne cherche ni à vaincre la résistance qu’il trouve, ni à rebrousser; mais il dévie dans la direction du filet tant qu’il arrive à la première chambre, d’où il ne peut sortir que pour entrer dans la seconde, et ainsi de suite. On le laisse s’amasser ainsi quatre ou cinq jours. Veut-on faire la pêche; à l’aide de bateaux on tend un filet à l’extrémité delà quatrième chambre, et on ouvre à cette extrémité une porte qui communique avec le filet. Si I on veut juger de la quantité de thons qui sont entrés dans les chambres, et si 1 agitation de l’eau empêche de les voir, on la calme en jetant dessus de 1 huile. Si le poisson est trop lent à passer de la chambre dans le filet, on le hâte en jetant de la terre derrière lui.
Au moment où l’on tire le filet de l’eau, des hommes armés de longues