‹ L'Italie (volume 3)Chapitre 6 sur 41 · ILE D · texte numérisé non relu

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perches à crochets assomment ces animaux , et les accrochant plusieurs en même temps, les uns par le dos, les autres par la gorge, les jettent dans le bateau derrière eux.

L'expédition fut prompte et le carnage afîreux ; ce coup de filet était de vin^t-cinq mille livres de poissons. On en a vu quelquefoisde quarante millelivres. Les plus gros thons pesaient quatre cents livres; le poids ordinaire était de deux cent cinquante livres et le plus petit de soixante-quinze. Je les ai vu prendre tous sans en excepter un. On les amena aussitôt à Porto-F errajo ; on les jeta dans l’eau sur la grève. On leséventra, on les vida, on mita part les laitances, les foies, les œufs, les ouïes, les poumons et le cœur. Les premières parties , comme les plus délicates , s'arrangent dans des corbeilles bien enveloppées de tiges de myrte vert; les autres s’entassent à nu dans la felouque, séparément du corps des thons, dont on la remplit, après avoir pesé et enregistré le tout avec une adresse et une célérité qui étonnent.

Il est difficile aujourd’hui de causer avec un Elbois sans que la conversation n’arrive aussitôt sur Napoléon.

On vous montre le château du gouverneur qu il habita (plancher6.). C’est un bâtiment fort simple, avec deux ailes, et à deux étages, dans une position qui domine la ville, entre les forts Falcone et Stella assis sur deux rocs quelque peu plus élevés, et à peu de distance de chacun d’eux. Au midi le regard plane sur la ville et les montagnes de l'intérieur; au nord sur Piombino et la côte d Italie jusqu’aux montagnes de Lueques; et à l’ouest sur les îles environnantes. La plus petite barque ne peut se mettre en mer sans être vue. Pas un seul arbrisseau sur cette hauteur rocheuse, qui 6a-

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vance dans la baie en promontoire ou en péninsule, à l’exception d’un figuier dans le jardin extrêmement resserré du palais. Les maisons et le roc pelé, les bastions et les murs du rempart, tout est d’un blanc qui fatigue les yeux et finit par leur faire mal.

Dans l’été , la chaleur est étouffante, à moins que la brise de la mer ne vienne un peu rafraîchir l’air.

C’est à qui racontera mille petits détails sur les habitudes de Napoléon , ses occupations et ses plans pour l’administration de son empire en miniature ; mais au moins ces causeries offrent de l’intérêt; et je les ai entendu répéter par dix personnes, toujours avec un nouveau plaisir. Son activité surnaturelle ne l’avait point abandonné. Pendant sa traversée de France, il s’était occupé de la forme d’un pavillon national pour sa nouvelle souveraineté, et il l’avait fait exécuter par les marins de la frégate anglaise l’Undauted, l' Intrépide , qui le transportait. (On se rappelle qu’à Fréjus, trouvant deux frégates , l une française et l’autre anglaise, il monta de préférence sur celle-ci , ne voulant pas qu’il fût dit qu’un vaisseau français eût servi à le déporter). Avant de mettre pied à terre, il envoya arborer ce pavillon sur le fort et le fit saluer par la frégate à son entrée en rade.

Voici quel était son genre de vie: il se levait à deux heures du matin et travaillait jusqu’au jour. 11 s’occupait surtout de l’histoire de France et de recherches sur l’Egypte. Le jour venu, il sortait à pied ou à cheval , selon le temps, pour aller visiter les routes ou les constructions auxquelles il faisait travailler ; ce fut long-temps à sa maison de campagne, San-Martino, environ à trois milles de la ville. A neuf heures il rentrait po ,1 le déjeuner, qui secom-

posait d’un ou deux plats, et se terminait par une tasse de café. Le déjeuner tini , il se recouchait pour une couple d’heures. Il restait ensuite jusqu’au soir dans son cabinet, recevant les étrangers , expédiant des affaires,, donnant des audiences, préparant des travaux, et peut-être méditant déjà ces belles proclamations par lesquelles il salua la France à son retour.

Dans la soirée il allait, accompagné de Bertrand ou de Drouot, prendrel’air à San-Martino ou à Longone, sans suite et toujours en voiture. Il dînait à huit heures , et jamais seul. Il plaçait à côté de lui les personnes de distinction ; mais la place d’en face restait toujours vide. Il goûtait de plusieurs plats avec une rapidité extrême, et se les faisant passer sans la moindre interruption. Il terminait par un coup ou deux de vin de France. Le Chambertin était son vin favori. L’apparition du café était le signal pour se lever de table. Une demi-heure au plus suffisait pour le repas. S il y avait des dames, il leur faisait les honneurs.

Dans ses momens de belle humeur il étendait cette faveur à tout le monde.

D’autres fois il restait pensif, sans ouvrir la bouche, et personne alors ne lui adressait la parole. Après dîner on passait dans le petit jardin derrière le château, et l’on restait à causer jusqu’à la nuit. Il se retirait à onze heures, mais sa mère ou sa sœur Pauline (îon se rappelle qu’elles vinrent passer quelque temps auprès de lui) restaient j usqu’à ce que tout le monde eût quitté. Le dimanche à midi il assistait régulièrement à une messe, où toutes les autorités de File ne manquaient pas de se trouver, et qui se disait au château. Elle était suivie d’un lever où il adressait la parole à chacun en passant en revue le cercle entier. L’ancien lieu-

tenant d’artillerie n’avàit point perdu les us monarchiques contractés aux Tuileries.

A son arrivée dans l’île il était on ne peut plus impopulaire parmi les indigènes, qui jusqu’alors avaient eu peu à se louer de la France; son adresse et sa libéralité triomphèrent bientôt de cette répugnance. Son premier soin fut de réformer et d’améliorer , d’ordonner des routes et de faire bâtir. En quelques semaines un théâtre fut construit, où les Elbois purent trouver à se délasser le soir ; une vieille église fut transformée en une vaste caserne; une chaussée carrossable fut exécutée à travers la ville et conduisit à l’extrémité de l’ile ; d’autres furent tracées conduisant à plusieurs points importans. Cinq mille hommes furent constamment employés , à six pciolL par jour , à ces différens travaux. Le bon effet en fut promptement senti par les habitans, qui auparavant peut-être l’eussent à peine pu croire possible. L’influence des étrangers empressés à venir admirer l’homme qui avait long-temps fait les destinées de l’Europe, jeta dans le pays une certaine masse de capitaux.

Ces honnêtes insulaires crurent recevoir une nouvelle existence ; et pour la première fois probablement s’imaginèrent que leur imperceptible rocher occupait une place importante sur le globe. Parmi les voyageurs anglais seulement , on compte en neuf mois 867 présentations.

En visitant un endroit où il se plaisait, dans sa pose favorite, les bras croisés sur la poitrine, à venir contempler la mer, je me rappelai l’ode sublime que M. de Lamartine devait adresser plus tard au captif d Hudson Lowe. Le monarque elbois étaitil en effet autre chose qu’un captif?

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