VOYAGE DE LIYOURNE A NAPLES
Tout est solennel dans un voyage dont la mer marque les premiers pas !
Une sorte de fièvre, un mélange confus de vifs regrets , vient ébranler la résolution la plus ferme ; que de choses résume ce mot : « Adieu, je vous reverrai peut-être ! »
Mais il est trop tard pour s'abandonner à de tristes réflei^ions, elles viennent se briser contre la nécessité ; il faut partir. L'heure sonne , la fumée 8 élève noire et épaisse, la vapeur fait retentir les conduits, les roues s'ébranlent, impatientes qu'elles sont de battre l'eau. Je quitte Livourne, son port, son commerce florissant, ses femmes séduisantes , ses juifs et tout ce qu'elle renferme.
Le bateau à vapeur sur lequel je pars est le Francesco Primo ^ un des plus beaux , le plus gros surtout de ceux qui sont sur Féchelle de Naples.
Son salon est meublé avec luxe; un beau tapis, de larges glaces, l'on se croit dans un élégant salon de Paris ; la société la mieux choisie complète l'illusion.
Des jeunes gens enthousiastes parlent déjà avec feu de tout ce que va dérouler à leurs yeux cette terre clas-
sique. Une lorgnette au poing, quelques-uns ne quittent pas le pont ; d autrès, couchés dans leur cabine, payent à leur premier voyage maritime un rude tribut. Demain seulement j'aurai pu apercevoir tous mes compagnons de voyage au nombre de cent cinquante à deux cents.
Il n'y a que quelques heures que nous sommes en mer, et déjà nous sommes loin, bien loin. Nous fuyons avec rapidité. Bienheureuse invention des bateaux à vapeur, de combien d'heures d'impatience et d'ennui tu nous sauves!
Je ne vous peindrai pas tous les jolis minois anglais qui voguent avec nous , il y aurait de quoi tourner mille tètes moins ardejites que la mienne.
Parmi les personnes qui m'entourent, j'ai remarqué un jeune homme ; il se tient à l'écart, et prend souvent des notes; au premier aspect, sa figure maîtrise sans attirer, son sourire est froid et mélancolique ; il semble fuir une pensée fatale et opiniâtre : s'il parle, ce n'est jamais que d'une existence antérieure; il a des manières élégantes et recherchées , et cette franche rudesse d'un homme qui a l'habitude
des Toyages. C'est , me dit le capitaine , la troisième fois qu'il vient à Naples. Il m'assure qu'il me donnera avec plaisir quelques notions sur les mœurs curieuses que je vais explorer, et quil a étudiées avec cette finesse de tact d'un homme qui ne se déplace pas dans le seul but de changer de lieux.
Dés que je le vis , je désirai le connaître intimement. Le capitaine nods présenta l'un à l'autre ; peu à peu la réserve fut bannie , et l'abandon prit le dessus; il voyage sous le nom d'Edouard. Atteint d'une maladie incurable , il quitte sa patrie pour n'y plus revenir ; il veut consacrer le reste d'une vie dénuée d'espérance et d'avenir , à parcourir les pays les plus intéressans, faire un recueil de ses observations , et le léguer à ses amis ! C'est décidément le compagnon de voyage qui peut le mieux me convenir ; comme il ne s'oppose pas à ce que je me mette sous son patronage, je m'attache à sa fortune.
Partout des souvenirs de notre ancienne gloire, des débris d'un trône brisé. Voici Piombino^ cette petite principauté dont ^^apoléon forma une portion de l'apanage de sa sœur aînée Élisa, mariée au colonel Félix Bacciochi ; autrefois cette ville était sous la protection des rois de Naples qui avaient le droit d'y entretenir une garnison.
Nous suivons la tangente du golfe , et nous apercevons Porto Ercole , qui n'offre presque que des ruines. Le costume des femmes qu'Edouard me décrit, est pittoresque et gracieux; c'est celui de la Toscane ; un jupon rouge, un canezou de drap noir, le chapeau d'homme orné d'une plume : ce chapeau disparaît au delà des confins. Tant pis, car il sied au caractère de ces figures demi-grecques , et les rend presque toutes jolies.
Ce petit pays est abandonné à cause de l'exiguité de son port , qui n'est , à proprement parler, qu'une anse à demi comblée parles sables, et n'offrant que peu de sécurité aux navires ; aussi n'y entrent-ils que pour chercher un abri contre la tempête; il ne reste intact que quelques maisons et les deux châteaux forts , habités par une milice sous les ordres d'un officier.
Le poisson est abondant sur celte côte et d'un goût exquis.
Edouard me dit encore qu'à deux ou trois milles dans les terres , vers la partie nord, est la petite ville d'Orbitello, remarquable par la singularité de sa position ; au milieu d'un lac d'eau salée, elle tient à la terre , à l'ouest, par une chaussée longue et étroite. Vue des hauteurs de Porto Ercole, son aspect est des plus romantiques.
La route qui y conduit est à peine tracée dans un bois frais et bien fourni ; arrivé au bord du lac , point de pont pour entrer dans la ville. Une barque de pécheur vient vous prendre ; l'on eût mieux fait de s'en tenir au délicieux tableau qu'elle promet de loin, car, dans l'intérieur, rien d'intéressant. Une rue droite la traverse du nord au sud. Un hôpital pour les pauvres , propre et bien tenu ; deux églises fort simples et entièrement dépourvues de peinture et de marbre, sont les seules choses que l'étranger puisse visiter. La pèche aux anguilles, dont ce lac est abondamment fourni , est la branche de commerce des habitans, qui vendent ce poisson salé dans presque toute riUlie.
Nous voilà en face de Cività-Vecchia , à dix-huit lieues de Rome ; son ancien nom était Centum Cellae. Il venait peut-être de ce que le port avait cent arches ou cales pour abriter les barques ; il y en a encore actuellement