CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
Tant que la révolution sociale fournit un objet direct et saisissable aux guerres intestines de la Péninsule, c'est-à-dire tant qu'il s'agit d'opérer la démolition du régime féodal et d'appeler à la vie publique les .éléments destinés à. former la nouvelle société, le parti de l'empire et le parti de la papauté purent s'appuyer sur des intérêts positifs, vivaces, et faire illusion aux instincts patriotiques soit de l'aristocratie qui regrettait l'ancien royaume, soit de la démocratie qui aspirait à fonder une Italie nouvelle.
Maintenant que celte œuvre de démolition était à peu près consommée, les choses en étaient arrivées à ce point que pour que la commune italienne pût recueillir les fruits des révolutions antérieures et se constituer sur des bases solides, il fallait de toute nécessité que la question nationale fût résolue.
Or, comme l'empire et la papauté étaient, nous l'avons surabondamment démontré, la négation même du droit national italien, ces deux puissances n'auront plus désormais dans les affaires de la Péninsule qu'une action dissolvante. Dans le passé, les services qu'elles rendirent alternativement à la civilisation, Tune en secondant l'émancipation de l'élément laïque, l'autre en créant l'égalité civile et politique, voilèrent aux yeux des Italiens la commune conspiration des deux puissances contre leur nationalité. Au moment où nous sommes arrivés, sans que le voile se déchirât entièrement, les cités italiennes commencèrent à sentir le néant de celte prétendue tutelle de l'empire et de la papauté; sans comprendre clairement que c'était cette double influence qui stérilisait toutes leurs entreprises, elles n'en conçurent pas moins une secrète défiance ; peu à peu s'évanouit le prestige qui environnait les deux puissances, et elles finirent par tomber dans une déconsidération générale.
Et pourtant, nous l'avons dit, la question du sacerdoce et de l'empire était devenue Tunique intérêt de la situation . Dans ce problème se résumaient tous les pro-
blêmes antérieurs. Quel es lie domaine légitime de l'autorité religieuse ? quel est celui de l'autorité temporelle? Les cités italiennes ne reprendront leur marche ascensionnelle, et la nation italienne ne sera possible, que lorsque cette question sera résolue.
Les partis ne voient pas nettement la question, mais ils la pressentent. A partir de ce moment, ce ne sont plus des partis politiques, «ce sont des sectes ; c'est par ce nom que les historiens les désignent, et les luttes qui vont s'engager entre elles sous le drapeau guelfe et le drapeau gibelin vont prendre tout l'acharnement des guerres religieuses.
Qu'on saisisse bien cette situation, unique dans l'histoire du monde : au moment où un discrédit mér rite s'attache à la dignité impériale et au siège apostolique, une logique inflexible substitue à toutes les querelles italiennes la lutte de l'empire et du sacerdoce. L'Italie poursuit de ses dédains l'empereur absent et le pape fugitif; elle se croit maltresse d'ellemême parce que les deux Césars ne foulent plus le sol de la Péninsule ; et au fond un seul intérêt la captive, une seule passion l'agite : sera-t-elle guelfe? sera-l-elle gibeline?
Pour l'empire, c'est l'époque du grand interrègne dans le treizième siècle ; pour la papauté, c'est la cap-
tivité de Babylone dans le quatorzième siècle, et le grand schisme d'Occident dans la première moitié du quinzième. N'importe ; de loin comme de près, déconsidérées comme environnées de tout leur prestige, les deux puissances ou plutôt les deux idées qu'elles représentent dominent les événements et leur impriment un caractère invariable; quelle que soit la cause immédiate de chaque querelle, on ne voit flotter sur les deux camps ennemis que le drapeau guelfe et le drapeau gibelin.
Et celte lutte s'éternisera parce que la question est mal posée : pour la secte gibeline, les droits de la société laïque se résument dans l'idée du saint-empire ; pour la secte guelfe, tout droit social se résume dans l'idée de la théocratie pontificale. Ainsi deux instincts, indestructibles dans la conscience des peuples chrétiens, l'instinct de la souveraine indépendance des sociétés politiques, l'instinct du droit inviolable de Télé* ment divin dans l'homme, pour avoir été faussés par deux partis également fanatiques, se trouvent condamnés à une guerre aveugle et sans fin. Impérissables puisqu'ils correspondent à un besoin réel, à un droit essentiel de la nature humaine, les deux grands intérêts qui sont au fond du débat ne peuvent se rencontrer et se concilier à cause de la part d'erreur que l'ignorance et les passions ont ajoutée à ce qu'il y a en eux de légitime.
* 11 dut s'ensuivre une confusion . singulière dans tous les débats de cette époque, puis un décourage-
ment universel. Une sorlc de scepticisme douloureux s'empara des esprits, et l'Italie, après s'être obstinée à chercher sa grandeur dans des chimères, se trouva préparée pour la conquête.
Un coup d'œil rapide sur les révolutions de cette époque qui va nous conduire, de décadence en décadence, jusqu a la dernière immolation de l'Italie sous l'égoïste concert du pape et de l'empereur, nous fera saisir nettement le caractère intime de cette période où les questions politiques et sociales, devenues l'objet accessoire et l'intérêt secondaire de la lutte, ne sont plus que des armes toujours renaissantes entre les mains des guelfes et des gibelins ; il mettra en même temps en évidence l'action désormais essentiellement négative et dissolvante de la politique pontificale.