L'ANARCHIE A SON COMBLE
réalité, le plus souvent on se fit la guerre sans but et sans idée élevée.
Chose singulière, au fond, la question des Guelfes et des Gibelins, de la papauté et de l'empire, restait seule survivante après toutes les luttes antérieures, et Ton s'en doutait si peu, que partout les querelles semblaient "être étrangères à ce grand débat. A défaut d'un intérêt social sérieux, c'étaient quelques familles puissantes qui se disputaient le gouvernement de la cité.
A la fin du treizième siècle, le parti guelfe était presque partout triomphant, et les Gibelins exilés et dispersés. Alors, à son tour, le parti guelfe, maître du terrain, s'était divisé sous la conduite de quelques chefs ambitieux : à Pistoie, puis à Florence, ces rivalités donnèrent naissance o deux partis, les blancs et les noirs, et de nouvelles luttes acharnées recommencèrent : « Ainsi, dit un historien, la guerre naissait de la guerre et les factions des factions. »
La papauté n'avait rien gagné au triomphe du parti guelfe. En vain avait-elle, d'un côté, affaibli le pouvoir de l'Empire, de l'autre arrêté l'extension trop envahissante du royaume de l'Italie méridionale. Le saintsiége s'était tellement amoindri dans ces luttes, qu'il avait perdu toute influence, même sur le parti guelfe. Ce parti invoquait son assistance quand elle pouvait lui
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être utile; mais il n'acceptait guère plus ni sa direction ni son arbitrage.
On en eut la preuve quand Boniface VIII essaya d'imposer sa volonté, soit aux Siciliens qui, malgré ses foudres, repoussèrent la maison d'Anjou, soit aux Florentins qui, exaspérés de la déloyale et tyrannique intervention de Charles de Valois appelé chez eux par le pape, de Guelfes qu'ils étaient, se firent Gibelins.
En l'absence de toute autorité respectée en Italie, l'anarchie fut bientôt à son comble. Il arriva un moment où Ton finit par se battre sans savoir pourquoi, sans se souvenir de l'origine de ces guerres à outrance; on se battait parce que les ressentiments, les rancunes, les vengeances accumulés fournissaient un aliment éternel à ces luttes stériles; et les partis, de plus en plus acharnés les uns contre les autres, ne tinrent plus aucun compte de la médiation intéressée des papes ou des empereurs.
On eût dit des hommes, jouets d'un mirage funeste, entraînés dans une course furieuse à la poursuite d'un fantôme toujours fuyant devant eux. La lutte, inévitable parce qu'elle a sa cause dans le problème fondamental que la société moderne est tenue de résoudre, sans issue parce que ce problème est mal défini et mal posé, devient pour l'Italie une fièvre endémique. L'Italie déchire en quelque sorte son propre sein pour se sentir vivre. Les villes, destinées à s'unir, se trouvant dans l'impossibilité de former entre elles une grande
unité nationale, s'acharnent à s'entre-détruire avec une rage qui tient du vertige.
Arrivée là, l'histoire de l'Italie n'offre plus qu'un inextricable chaos. Ce fut, on le croira sans peine, une admirable occasion pour les ambitieux et les soldais d'aventure, de s'emparer du pouvoir au milieu de la confusion des partis. Dans chaque ville, les anciennes influences ayant disparu, la direction du mouvement devait passer aux mains du plus vaillant ou du plus violent qui résumait en lui toutes les passions, toutes les fureurs des guerres municipales.
Au commencement du quatorzième siècle, chaque cité était gouvernée par un petit tyran.
S 4. — Le tyran.
Le tyran, personnage sui generis, surgi des entrailles mêmes des guerres municipales italiennes, n'est autre chose que le capitaine du peuple, qui, au lieu de la dictature temporaire (le plus souvent annuelle) dont il était investi par l'un des partis en guerre, conservait cette dictature indéfiniment. Instrument arbitraire et despotique d'un parti, ici Guelfe, là Gibelin, le tyran est le soldat d'une guerre sans issue; et il profite, pour se perpétuer au pouvoir, de l'irrémédiable anarchie à laquelle le problème social, mal posé à sa racine, condamne ces sociétés en travail.
C'est ainsi qu'à Pise, Ugolin, nommé pour dix ans capitaine du peuple, essaye de se perpétuer et exerce la plus odieuse tyrannie. Chacun connaît sa fin tragique, châtiment effroyable devant lequel le souvenir du crime s'est effacé dans la mémoire des peuples pour ne laisser place qu'à la pitié.
Un peu plus tard, des tentatives d'usurpation furent pareillement faites dans la plupart des républiques, par les Visconti à Milan, par Alberto Scotto à Plaisance, par les Azzo d'Esté à Modène, à Reggio et à Ferrare. Mais, partout, ces essais de tyrannie n'avaient qu'un temps. Le moment n'était pas encore venu où ces dictatures, issues de la volonté populaire, se transformeraient en petites souverainetés permanentes. Chaque parti n'avait de force que parce qu'il s'appuyait sur les intérêts et les passions de la foule, et le tyran, armé par ce parti, était obligé de compter avec le peuple.
Ceux qui l'oublièrent furent, comme Ugolin, précipités par une révolution. Les tyrans de Plaisance, celui de Modène et de Reggio, furent violemment renversés; celui de Ferrare dépossédé du pouvoir pendant neuf ans.
Ces revendications populaires, qui attestaient un reste de vie publique dans les communes italiennes, remplirent les premières années du quatorzième siècle.
m LE TÏRAN.
Mais ce régime violent, cette dictature sans but, tantôt guelfe, tantôt gibeline, qui faisait aux villes de la Péninsule une position si tendue, ne pouvait avoir une durée biea longue. A mesure que nous traversons les révolutions italiennes, nous retrouvons, toujours plus manifeste, le vice radical des gouvernements qui les représentent et les consomment : au lieu de marcher à la réalisation d'une idée nette, ils servent des passions de parti et des intérêts imaginaires. C'est pourquoi ils sont condamnés à l'impuissance.
Chez les peuples où le travail de formation nationale n'était pas fatalement entravé par une de ces causes exceptionnelles qui paralysaient en Italie toutes les forces vives du pays, on a pu voir des dictatures fécondes. La Révolution française en offre un mémorable exemple. Mais cette dictature du tyran italien, passant alternativement d'un parti dans un autre, pour frapper le lendemain ceux que la victoire avait faits prescripteurs la veille, cette dictature devait bientôt disparaître, comme un instrument inutile.
M. Ferrari s'est parfaitement rendu compte des traits qui caractérisent cette phase des révolutions italiennes. On trouvera dans son livre des détails pleins d'intérêt sur les mouvements populaires qui élevaient et renversaient les tyrans dans chaque république, et sur les causes qui partout mirent fin à ce
régime. « A force d'alterner les tyrans, dit-il,... les partis fractionnés voient enfin surgir un parti intermédiaire, juste milieu assez fort pour dominer les deux sectes... à la dictature des tyrans succède la domination d'un chef impartial que nous appelons le Seigneur1. »
Nous touchons au moment où les Italiens, complices aussi obstinés qu'aveugles de la politique dissolvante des deux puissances, vont subir les derniers effets de ces illusions qui pèsent si fatalement sur leurs destinées. Pour avoir voulu embrasser l'univers, ils n'ont pu prendre possession d'eux-mêmes ; pour avoir méconnu le sens providentiel de leur mission civilisatrice, ils n'ont pu tirer parti de leurs merveilleuses aptitudes politiques. Leurs plus généreux instincts se sont transformés en passions de seclaires, leur esprit d'indépendance en esprit de faction et d'anarchie, leurs plus hautes aspirations sociales en agitations vaines et illusoires; et leurs révolutions, si riches de promesses dans leur inspiration première, sont condamnées à rester misérables dans leurs résultats. Vainement dans leur immense rêve d'empire universel, ils ont espéré sauver l'indépendance et la grandeur de leur vie municipale ; tout devait sombrer dans le même abîme, le droit national et la liberté des antiques républiques. En attendant la suprême catastrophe, nous allons voir les plus fières cités accomplir successivement leur
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abdication entre les mains de souverains héréditaires. L'Italie n'a pas su être une confédération de républiques ; elle sera partagée en un petit nombre de principautés distinctes et rivales, que nulle idée commune ne pourra relier entre elles, et dont les inimitiés perpétueront les guerres acharnées et les révolutions stériles. Période nouvelle qui, partout ailleurs, aurait pu servir à la formation d'une unité nationale, mais qui sera, comme les précédentes, entièrement perdue pour l'Italie.