‹ L'Italie (volume 2)Chapitre 3 sur 184 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Mais nul exemple n'est pins saisissant que celui de la Pologne. Il fut un temps où, seule entre les nations civilisées, tout en restant fidèlement attachée au centre de l'Église latine, elle sut pratiquer la tolérance. Pendant que l'Europe ne connaissait d'autre loi que la force, que l'inquisition la couvrait d'un réseau formidable, que toute hardiesse de la pensée valait au novateur le bûcher ou la potence, la Pologne se signalait par des institutions largement libérales. Dès les premières années du quinzième siècle, elle avait assuré par une loi contre la détention préventive l'inviolabilité du citoyen, et, dans le siècle suivant, elle consacra, sur la proposition de Krasinski, évoque de Cracovie, la liberté de conscience et l'égalité absolue de tous les cultes devant l'État1.

Or cet esprit de tolérance, qui, avant de passer dans sa législation, régnait depuis longtemps

* Voir un intéressant article de M. Alfred Dubois, YUltramontanisme en Pologne, dans la Revue Germanique du l,r mai 1865.

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dans ses mœurs, fut-il pour la Pologne une cause de faiblesse, de décadence et de dissolution?

L'histoire répond que ce furent ses siècles de prospérité, de grandeur et de puissance. C'est alors que la Hongrie, la Bohème, venaient chercher des rois dans la famille de ses souverains ; c'est alors qu'elle entraînait dans son orbite, par le seul espoir d'une sympathique et douce tutelle, même des peuples divers d'origine et de croyances, tels que les Cosaques de l'Ukraine, tant est grande la puissance attractive de la liberté, et féconde son influence !

Et cette âme expansive de la Pologne, libre en même temps que chrétienne, produisait des merveilles dans les arts et dans les sciences ; elle rivalisa un moment avec l'Italie ; elle eut son jour de splendeur littéraire avant le grand siècle de la France. Mais son immortel honneur, son titre à la reconnaissance éternelle des peuples chré* tiens, fut de sauver l'Europe des barbares.

La liberté fit la Pologne indépendante et glorieuse. L'intolérance l'a paralysée et Ta faite esclave.

Entraînée par l'exemple des autres nations que les luttes religieuses exaltaient jusqu'à la fureur homicide, elle devint à son tour persécutrice. A partir de ce moment, sa décadence s'accomplit

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avec une rapidité effrayante ; au lieu d'attirer les peuples, elle décourage et repousse ceux qu'avait séduits autrefois sa législation libérale; les Cosaques la renient et deviennent ses ennemis implacables. On sait l'histoire de ses déchirements et de ses dernières immolations.

Mais les nations qui l'ont abandonnée dans sa détresse devaient-elles oublier les grands siècles de ce peuple initiateur? et n'est-ce pas un crime et une honte d'avoir laissé effacer de la carte de l'Europe ce nom dont la puissance fit un jour reculer la barbarie?

Cependant Celui pour qui le grain n'est jamais perdu dans le sillon s'est souvenu de ce peuple, de son passé, de ses services, de son héroïsme, de sa fidélité à Dieu et à la patrie, et il a marqué l'heure de sa résurrection.

Ce qui annonce que cette heure est prochaine, c'est que cette fois la Pologne à son cri de patriotisme mêle un cri de liberté ; à côté du drapeau national elle montre la croix, non plus comme un signe de terreur et de proscription, mais comme un signe de mansuétude, de tolérance et d'égalité de toutes les créatures humaines devant Dieu. Tous, clergé catholique, rabbins, pasteurs protestants, se sont unis dans l'amour de la patrie ; tous, ne formant qu'un seul cœur, subissent avec

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joie le même martyre. Et, au jour du triomphe, ceux qui auront survécu à cette immense hécatombe n'oublieront pas que leur victoire nationale doit être aussi la victoire définitive de la liberté.

Ainsi se montrent, dans tous les mouvements qui agitent l'Europe, les signes manifestes d'un sentiment commun, universel, indestructible, le sentiment de la liberté. C'est là qu'est désormais la force des peuples. La Pologne, retrouvant son antique esprit de tolérance, doit vaincre la Russie intolérante et barbare.

Merveilleux enseignement! Cette résurrection de la Pologne libérale s'accomplit au même moment où Tltalie, catholique comme elle, a enfin conscience qu'elle ne peut être une nation qu'en donnant au monde la liberté.

Et ce caractère libéral n'appartient pas seulement aux révolutions qui arrachent les peuples au joug de l'étranger; il se retrouve dans tous les mouvements, violents ou pacifiques, qui transforment les nations indépendantes. La liberté est

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le besoin suprême et le mot d'ordre de tous les partis tournés vers l'avenir. Dès qu'en un point quelconque du monde civilisé une atteinte grave est portée au droit de la conscience, toute conscience se sent solidaire, et à l'instant même s'élève une protestation universelle.

Qu'à Rome un enfant juif soit enlevé à sa famille par des prêtres fanatiques, tout homme ami de la justice, qu'il soit rationaliste, qu'il soit protestant, qu'il soit catholique, oublie sa foi religieuse pour ne songer qu'au droit du père outragé. Qu'en Espagne, des chrétiens dissidents soient condamnés pour leurs actes religieux par la justice temporelle, l'alliance israélite universelle fait entendre, en faveur de ses frères chrétiens, la plus noble, la plus touchante des revendications.

Rome seule, au milieu de ce concert des peuples civilisés, manquera-t-elle à sa mission? Lorsque la liberté est le premier besoin de ce siècle, besoin tellement impérieux que ceux-là mêmes qui la maudissent au fond du cœur sont obligés d'en prendre le masque, lorsqu'elle est l'étoile vers laquelle sont tournés les regards de tous les opprimés de la terre, la Rome temporelle des papes restera-t-elle l'obstacle insurmontable î Cette situation qui tient en échec et l'Italie

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et l'univers chrétien est un immense malheur et presque un défi de l'esprit du passé aux aspirations du monde civilisé.

Aussi, nul événement s'accomplissant en Europe ne doit foire perdre de vue ce grand intérêt qui domine tous les autres. Que les peuples ne l'oublient pas, toute conquête libérale sera précaire, toute solution sera incomplète, tant que la question ne sera pas radicalement tranchée à Rome par l'abolition de la papauté temporelle. Voilà pourquoi, depuis des années, nous en avons fait notre delenda Carthago.

Il faut du reste que toute institution subisse l'épreuve de la liberté. L'obstination du clergé catholique à s'appuyer sur une base politique ne persuade que trop au monde libéral que l'Église n'a pas d'autre fondement, et que, ce fondement venant à manquer, l'édifice croulerait tout d'une pièce.

Nous sommes las d'entendre cet argument qui annule d'avance les raisons les plus péremptoires. Il est temps que cette fin de non-recevoir soit écartée. C'est justice d'ailleurs que les esprits indépendants n'acceptent plus le débat que sur le terrain de la liberté. Désormais, quiconque prétend s'abriter derrière la force et redoute la lumière ne peut avoir aucune prise sur l'opinion.

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C'est en plein soleil et en pleine liberté que les doctrines et les institutions doivent être regardées et jugées. « Au grand jour toutes les ombres disparaissent. Abandonnée à elle-même, la religion qui vient des hommes fondra comme la neige ; celle qui vient du ciel s'élèvera comme un chêne et couvrira la terre de ses rameaux1. »

Il ne suffit pas que des épreuves partielles aient déjà montré ce que gagne l'Église au régime de la liberté ; l'exemple des États-Unis d'Amérique ne peut convaincre que les témoins de ces manifestations toutes locales. L'épreuve ne sera complète, décisive, que lorsqu'elle sera faite à Rome, lorsque la base politique de la hiérarchie sacerdotale sera renversée.

Tout condamne cette institution à une ruine prochaine. C'est en vain que ses partisans invoquent l'histoire et les prétendus services qu'elle aurait rendus dans le passé.

1 Paris en Amérique, p. 198.

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Le passé la condamne aussi bien que le présent. 11 faut d'étranges illusions et des préjugés bien enracinés pour trouver dans la suite des événements historiques le témoignage que la papauté temporelle a été utile à l'Église et au monde. Mais que dire des historiens qui poussent l'aveuglement jusqu'à croire que cette institution a été utile, même à l'Italie? Oui, ces papes-rois, on en a voulu faire les représentants et les défenseurs de l'indépendance italienne.

Jamais l'abus des mots et la confusion des idées n'ont été poussés plus loin. On verra par le tableau impartial des révolutions italiennes ce qu'il faut penser de ce prétendu rôle national de la cour pontificale ; on verra ce que doit l'Italie, même aux papes les plus grands dans l'histoire, les plus justement vénérés dans l'Église pour leurs vertus, et dont les noms, par un préjugé traditionnel, sont restés attachés aux plus glorieuses luttes des Italiens pour leur indépendance.

En même temps, on aura la preuve que cette institution, si fatale à l'Italie, bien loin de garantir l'indépendance du saint-siége et de faciliter l'accomplissement de sa haute mission, a toujours été pour les papes et pour tout le clergé une source de difficultés, de conflits, de luttes

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violentes avec les puissances politiques, au grand préjudice des droits des peuples et de la liberté.

On nous reprochera, il faut s'y attendre, de n'avoir guère raconté dans ce livre que les actes blâmables du pontificat romain. N'y aurait-il donc eu que de mauvais papes, et leurs actes ont-ils toujours été funestes? Pourquoi, nous dira-t-on, n'avez-vous point placé en regard du mal le bien qu'a fait au monde la papauté?

Ce reproche, s'il nous était adressé, prouverait qu'on ne s'est pas rendu compte de l'objet de ces éludes. Si nous avions eu à écrire une histoire générale de la papauté dans ses rapports avec la civilisation et dans l'accomplissement de son œuvre religieuse qui est le but plus direct de sa mission, nous aurions eu certes beaucoup à louer; nous aurions fait ressortir ce trait si remarquable de l'inviolable fidélité du saint-siége aux grandes vérités chrétiennes, malgré l'indignité personnelle d'un grand nombre des chefs de l'Église ; et nous en conclurions avec Bossuet qu'il y a vraiment là un miracle de l'assistance divine.

Mais l'objet que nous nous proposions, c'était uniquement de suivre la papauté dans ses rapports avec l'Italie et dans l'œuvre tout humaine, toute temporelle de sa souveraineté pontificale.

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Or est-ce notre faute si, sur ce terrain, nous n'avons eu à découler qu'une histoire déplorable? L'histoire serait un jeu funeste et coupable, si elle n'était pas un grave enseignement.

Au lieu de nous obstiner à la couvrir d'un voile imaginaire et trompeur, nous avons cru mieux servir les deux saintes causes de la religion et de la liberté, en écartant tous les sophismes, en dissipant toutes les illusions.

N'y eût-il dans cette question italienne qu'un peuple à délivrer dune longue servitude, avec quelle ardeur ne faudrait-il pas faire appel aux sympathies de l'Europe libérale; quels efforts ne serions-nous pas en droit de demander à la science pour rechercher les causes qui ont entraîné cette décadence de l'Italie, à la politique pour opérer l'œuvre de la régénération.

Mais de quel intérêt devient cette question nationale, quand les plus hautes considérations en font une question universelle! Quelle destinée que celle de ce peuple à la renaissance duquel se trouve attaché le problème fondamental de toute la politique moderne; de ce peuple qui n'a pas su se constituer tant que sa chimère d'empire universel a soustrait sa capitale à sa grande mission civilisatrice; de ce peuple enfin qui ne peut reprendre possession de lui-

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même qu'en donnant la main à la France de 89 ! Rome manque à la fois à l'Italie» et au monde civilisé. Siège de la papauté temporelle, elle s'est faite la complice de tous les despotismes. Siège de la papauté désarmée, elle sera la gardienne de la liberté du monde, sans cesser d'être le centre de l'unité morale du genre humain. Ainsi se consommera la double révolution qui travaille les sociétés depuis dix-huit siècles. Ainsi seront définitivement consacrés dans une même et haute formule les droits des peuples et les droits non moins sacrés de la conscience, le droit national et la liberté.

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