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LE CONSUL SUPPLANTE L'ÉVÊQUE

les représentants de la masse des artisans, avaient déjà beaucoup gagné en considération et en influence; mais le mouvement qui groupa autour d'eux tous les mécontents en voie de se soustraire à la domination épiscopale, en fit de vrais personnages dans la cité, et bientôt une puissance rivale de celle de l'évêque.

Les consuls, comme on peut le penser, entrèrent résolument dans leur nouveau rôle. Il ne leur suffisait pas de partager avec l'évoque et sous son autorité le droit de juridiction ; par une pente naturelle, ils devaient tendre à rendre de plus en plus leur magistrature indépendante, puis à s'élever graduellement jusqu'à devenir enfin les vrais représentants et les chefs dé la commune.

Dans ce but, ardemment poursuivi, ils eurent soin de faire monter au rang des citoyens tous ceux de la classe des artisans qui, par leurs talents, leur industrie, leur fortune, avaient acquis quelque notoriété et quelque crédit parmi la foule. Ces annexions nombreuses qui augmentaient très- rapide ment la classe des citoyens, la commune officielle, rendirent les consuls maîtres de la situation. Ils purent désormais engager ouvertement la lutte contre le parti épiscopaL Partout ce parti fut vaincu, et toutes les républiques italiennes eurent bientôt à leur tête des chefs laïques.

La phase de la théocratie communale était close, et la magistrature consulaire avait atteint son apogée.

Cette révolution ne s'est pas accomplie sans évoquer de nouveaux éléments surgissant à la vie politique du

milieu des luttes entre le parti de l'évoque et le parti des consuls. Second peuple, secondo popolo, qui augmente le nombre et la force des citoyens. Les consuls sont les chefs de ce nouveau peuple, les représentants de la révolution ; ils exercent toutes les fonctions qu'avaient exercées jusque-là, d'abord les agents delà royauté féodale, ensuite les agents de l'Église. A partir de ce moment, les chroniques, au lieu de les appeler comme autrefois consuls mineurs, soumis aux évêques, les désignent sous le nom de consuls majeurs.

On le voit, ici encore la question religieuse est en jeu. Le débat se trouve engagé entre l'évêque qui confond tous les pouvoirs en ses mains, et le peuple qui, pour ses intérêts temporels, veut un représentant laïque. L'Église et l'empire ont donc une part active dans cette révolution.

Et pourtant, la question ne reste pas moins une question sociale. Ce sont les éléments divers composant la vie sociale d'un peuple qui tendent peu à peu à se dégager et à prendre dans l'organisation politique la situation respective qui leur convient. Si une première révolution a renversé le comte, c'est qu'il représentait un ordre social qui n'était plus en rapport avec les intérêts, les besoins nouveaux d'un peuple en voie de s'émanciper. Si une seconde révolution vient de renverser le successeur du comte, c'est parce que le gou-

vernement épiscopal, à son tour, était insuffisant pour embrasser les éléments nouveaux qui avaient élargi le cercle de la commune.

L'évèque avait pu être un instrument providentiel pour faire sortir du sein de la multitude déshéritée tout un peuple de citoyens ; mais, une fois l'œuvre libératrice accomplie, son caractère sacerdotal faisait au nouveau chef de la commune une position fausse, embarrassée, impossible. À la fois représentant de deux ordres très-distincts, Tordre religieux et Tordre temporel, il était inévitable qu'il gouvernât très-imparfaitement Tun et l'autre ; il devenait un obstacle au progrès social, après en avoir été le zélé promoteur. 11 fallait, en quelque sorte, que ce personnage fût dé* doublé. C'est ce qui conduisit à Tère des consuls.

En ce sens seulement la question est religieuse. Quant aux intérêts qui sont en jeu, qui surgissent, qui se font une place officielle dans l'État et qui cherchent des magistrats propres à les représenter et à les servir, la question est toute sociale. Il ne s'agit nullement de la question de principe concernant les droits de l'empire et les droits de la papauté.

Cette question se débat dans des sphères supérieures , elle donne lieu à des luttes terribles entre le pape et Tempereur ; après avoir suscité la querelle des investitures avec Grégoire VII, elle renouvelle la querelle avec les prétentions théocratiques de ses successeurs. Mais elle est parfaitement distincte des révolutions que nous avons signalées.

Dans ces révolutions s'agitent des problèmes sociaux et politiques où le pape et l'empereur ont bien leur intérêt et leur influence, mais qui ne sortent pas de Tordre des problèmes sociaux. Le moment n'est pas encore arrivé où la question même du sacerdoce et de l'empire se substituera à toutes les questions sociales et politiques, et deviendra Tunique objet des luttes de toutes les villes italiennes.

Les caractères que nous venons de signaler dans les deux révolutions capitales des évoques et des consuls, nous les trouverions dans toutes les autres révolutions. Du reste, tous les mouvements qui s'accomplissent jusqu'au treizième siècle ne sont que des suites et comme des nuances des révolutions épiscopale et consulaire : toujours une question sociale et politique à résoudre ; toujours la papauté et l'empire jouant un rôle dans la lutte et exerçant leur influence sur la solution, mais sans changer l'objet essentiellement social du débat.

A mesure que surgissait un élément social nouveau, il ne prenait pas d'un seul coup, dans la cité, pleine possession de ses droits. Les privilégiés du régime vaincu ne cédaient pas le terrain sans des résistances opiniâtres. Des réactions inévitables attardaient le mouvement ; en sorte que, pour avoir le tableau con> plet, il faudrait suivre pas à pas les phases variées dé

ces mouvements oscillatoires qui, malgré les retards, les reculs, les complications et les écarts apparents, ont eu en somme une marche progressive et ascendante.

Notre dessein, on le sait, n'est pas de faire ici une histoire des révolutions italiennes, mais de saisir l'esprit général qui a présidé à ces crises rénovatrices. Déjà ce que nous avons dit des deux révolutions principales a pu donner une notion exacte du caractère essentiel des luttes de cette époque. Il suffira de tracer rapidement quelques traits des révolutions accessoires pour compléter notre pensée.

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