‹ L'Italie (volume 2)Chapitre 84 sur 184 · CHAPITRE IY · texte numérisé non relu

CHAPITRE IY

Les châtelains, devenus citoyens, ne supportèrent pas sans dépit, on le comprend, ce nivellement qui les assimilait à d'anciens prolétaires. Ils rougissaient surtout d'être les égaux des derniers venus, de ces artisans qui, en entrant dans la commune officielle, avaient assuré la victoire des consuls contre les châteaux. Avec quel dédain ils traitaient ces prétendus concitoyens qu'ils avaient vus la veille confondus dans la vile multitude et privés de tout droit politique!

Bien loin donc de se résigner à leur nouvelle destinée et de jouir en paix des avantages de la vie commune, ils veulent tenter de réconquérir, au sein de la ville, la position qu'ils ont perdue hors des murs, En

les forçant de résider dans la ville, c'était autant d'ennemis qu'on y avait introduits. Que leur importe que leurs châteaux soient rasés dans la campagne; ne vont-ils pas les reconstruire dans la cité? Chaque maison qu'ils élèvent est un lieu fortifié d'où ils pourront exercer leurs vexations sur les bourgeois et braver les magistrats qui s'arrogent le droit de les juger.

Ainsi retranchés dans ces forteresses, ils essayent d'opposer une résistance opiniâtre. Ce n est plus la cité luttant contre un ennemi extérieur, mais la cité divisée en deux camps : d'un côté, les citoyens, restés châtelains au fond du cœur, de l'autre les concitoyens, représentés par les consuls. Et cette guerre entre les citoyens et les concitoyens devient aussi acharnée que les précédentes.

Le conflit qui s'engage ne porte pas cette fois sur la loi fondamentale de la commune. Il n'a pas pour objet, au fond, la constitution de la petite république. La liberté et la souveraineté de la commune sont garanties par les lois qui reconnaissent également les deux partis en présence. Les droits de l'ancien seigneur sur sa terre ou sur ses capitaux sont aussi bien incontestés que les droits du citoyen issu de la plèbe sur son industrie ou sur son commerce. Les droits du saint-empire ni les droits de l'Église ne sont pas non plus mis en doute.

Ce n'est donc pas pour anéantir les uns ou les autres que la guerre trouble et même ensanglante la cité. Chacun sent bien qu'il serait inutile de regarder en

arrière et d'essayer de remonter le cours des révolutions accomplies.

Mais ce sont les conséquences pratiques, quotidiennes, de ces révolutions, qu'on subit impatiemment. Les droits et les intérêts divers ne peuvent entrer en action et se trouver en présence, sans qu'il en résulte des difficultés, des chocs, des querelles personnelles, des rivalités, des rancunes, des jalousies, des contestations sur les empiétements réciproques, sûr les prétentions exorbitantes et insolentes. Entre les anciens châtelains et les anciens prolétaires, tout s'envenime, tout est sujet à procès, qui le plus souvent dégénèrent en rixes terribles.

Et ce qu'il y a de remarquable, c'est que chacune de ces batailles tourne au profit de la démocratie. Citoyens et concitoyens sont forcés d'aller chercher du même côté leurs moyens de défense.

Ce gentilhomme, si hautain envers le plébéien parvenu, où trouvera-t-il des auxiliaires, si ce n'est dans la multitude? Le voilà donc condamné à ménager, à caresser ses nouveaux clients, à leur prodiguer son or et ses faveurs, à faciliter en les enrichissant leur émancipation politique, à augmenter ainsi de ses propres mains cette classe odieuse de concitoyens contre laquelle il a engagé la lutte.

Et ce bourgeois, hier artisan, aujourd'hui l'égal du

gentilhomme, qui ne se souvient de ses frères de la veille que pour rougir de son origine, où chercherat-il des amis qui le soutiennent? encore dans la vile multitude ; il redeviendra fraternel pour être populaire ; il fera bénéficier ses partisans des avantages de sa nouvelle position, et, afin de les entraîner dans sa querelle, il leur montrera au bout, pour eux-mêmes, la conquête de la liberté.

Ainsi, tout sert à la révolution. Chacun de ses pas accélère sa marche en multipliant à l'infini sa force d'expansion.

Mais, dans cette lutte des citoyens et des concitoyens, les consuls, jusque-là magistrats suprêmes de la corn* mune, ne peuvent plus suffire. Représentants de l'un des partis opposés, ils ne pourraient être des juges impartiaux à l'égard des nouveaux citoyens conquis sur la féodalité, les anciens comtes et les anciens châtelains. Ils ne correspondent plus aux besoins nouveaux de cette communauté qui s'est accrue de membres, ennemis la veille, et si mal réconciliés» Un nouveau pouvoir devenait indispensable.

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