II
Les catholiques, du reste, furent dépassés dans cette voie. Chaque point de la doctrine évangélique eut le sort d'être faussé par des esprits excessifs qui donnaient une portée exclusive et absolue à ce qui doit être limité et modifié, dans Tapplication, par d'autres vérités non moins essentielles. On connaît, pour ne citer qu'un exemple, les excès des iconoclastes renouvelés par des sectes plus récentes.
C'est à trouver l'équilibre entre les éléments divers de la loi évangélique que consiste l'œuvre sociale moderne, car cette loi, entendue dans sa haute et large acception, est le rétablissement de l'homme social comme de l'homme privé dans la plénitude de ses droits. Or la théocratie du moyen âge était le régime le plus contraire à cet idéal de la loi chrétienne, en ce qu'elle violait le droit le plus important, le droit supé-
nisa une milice d'enfants qui, pour la plus grande gloire de Dieu, devaient pénétrer dans les maisons et s'y emparer de vive force de tous les objets profanes, tableaux, livres, œuvres d'arts, etc. Un immense et solennel auto-da-fé réduisit en cendres toutes ces richesses, et dans cette sauvage destruction furent anéantis des che&-d œuvre des plus grands maîtres. (V. ibid.j p. 214.) On croit rêver en face d'un pareil attentat, commis dans la ville des Médicis, à la fin du quinzième siècle. S'élonnera-t-on que, malgré le prestige qui est resté attaché à la mémoire du réformateur martyr, nous ne l'ayons môme pas nommé parmi les grands patriotes et les grands démocrates italiens?
rieur el radical de l'homme, la liberté. Il fallait donc, pour que la révolution chrétienne reprît son cours, que Tesprit de l'Évangile rompît ces digues et laissât pénétrer dans le monde chrétien, avec la liberté, les conquêtes de l'ancien monde et du nouveau, dans le domaine de Fart et dans le domaine de la science.
C'est celte explosion de lumières remettant au grand jour l'antique civilisation dans ce qu'elle avait produit d'impérissable, cette impulsion créatrice donnée aux forces latentes que recelait le monde moderne, qu'on a appelé la renaissance.
Il y avait deux choses distinctes dans ce grand travail de rénovation : 1** la restitution à l'Europe chrétienne de toutes les richesses littéraires, artistiques, philosophiques de la civilisation païenne, afin que rien de ce qui est humain ne manquât à la civilisation mo* derne; 2** les méthodes nouvelles, entrevues par les théologiens du moyen âge et créées par les Cusa, les Bacon, les Descaries, etc. Grands esprits qui appartiennent vraiment à l'ère chrétienne, car ils sont le génie incarné de celte révolution profonde et en réalisent la puissance créatrice.
C'est pourquoi les méthodes fournies par eux devaient avoir une fécondité merveilleuse. Lorsque ces méthodes allaient s'appliquer à tous les ordres, à la science comme aux lettres, à la polilique et à l'économie sociale, il fallait que toutes les générations apportassent leur tribut ; Platon devait donner la main à saint Augustin et à Descartes, Phidias à Raphaël, Aris-
tote à Galilée... les peuples de Tancien monde aux nations chrétiennes en voie de formation. C'était deux fleuves qui arrivaient au temps marqué à leur confluent, pour marcher désormais ensemble, confondre leurs eaux et ne former qu'un immense courant où devait se pétrir la société moderne.
C'est donc par une étrange méprise que des écrivains d'ailleurs éminents ont considéré les ennemis de la renaissance comme les vrais représentants de l'esprit chrétien. Non, le régime monacal de Savonarole ne représente pas plus le régne social du christianisme, que les bûchers de l'inquisition n'en représentent l'esprit fraternel, et que les sombres productions de quelques peintres fanatiques ou le dédain de quelques sectes , qui rejettent tout ce qui parle aux yeux du corps, n'en représentent le génie artistique.
De même que la morale chrétienne embrasse et résume tous les éléments recueillis par les sages de tous les siècles, l'art chrétien, pour être complet, devait embrasser les beautés artistiques de toutes les époques. En s'assimilant l'idéal antique pour revêtir de formes plus pures et soumettre à toutes les convenances de la proportion et de la lumière les naïves inspirations des premiers siècles, l'art nouveau, bien loin de s'anéantir, prend possession de lui-même et montre son véritable caractère qui est d'être universel. Grands poètes, grands artistes, qui êtes la gloire du monde, en même temps que la gloire de l'Italie, Dante, Pétrarque, l'Arioste, Michel-Ange, Raphaël, Léonard de
Vinci, et tant d'autres dont les noms et les œuvres sont impérissables, tous êtes bien l'esprit \ivant du monde nouveau et l'auréole de celui qui porta la bonne nouvelle.
Sans doute, le moment vint bientôt où le côté païen de la renaissance finit par prendre le dessus, par faire oublier le côté chrétien, et Ton s'est trop hâté d'attribuer à une opposition intime entre Fart grec et Tari chrétien ce qui n'était que le résultat de la corruption des mœurs. C'est ici le lieu de dire un mot sur les causes qui déterminèrent la chute de la renaissance.
Pourquoi ce mouvement intellectuel et artistique fut-il suivi d une décadence? Pourquoi, après les splendeurs des siècles précédents, ne trouve-t-on dans les écrivains du quinzième siècle « ni élévation, ni noblesse, ni amour de la patrie, ni sentiments politiques? » pourquoi ne les voit-on « rappeler, par aucun talent antique, Fantiquité qu'ils imitaient sans cesse*?»
Répondre que c'est en vertu d'une loi oscillatoire des choses humaines, c'est ne rien répondre. Dire, comme Sismondi, que c'est le résultat de l'habitude que contractèrent les Italiens d'imiter l'antiquité, c'est
» Sismondi, t. Vï, p. 261, 262.
prendre l'effet pour la cause. L'éminent historien, il est vrai, se montre bon observateur quand il dit : « Les progrès des lumières au quinzième siècle n'étaient point un développement national ; ce n'étaient point la réflexion, la méditation, l'imagination italiennes qui avaient fait nailre les Guarino, lesYalla, les Filelfo, les Paggio et les Ficino; c'était Télude obstinée d'une antiquité sans rapports avec le temps présent. » Et il a raison de penser que «t cet abandon sans réserve des impressions naturelles et vraies de la poésie originale, du goût propre à chacun dans une nation nouvelle, » ne pouvait être une source d'inspirations patriotiques. Non certes, des rhéleurset des pédants ne pouvaient être de grands patriotes. Mais pourquoi tous ces rhéteurs? pourquoi cette absence de vie nationale? Pourquoi chez ces érudits ne trouve-t-on ni élévation, ni noblesse, ni amour de la patrie, ni sentiments politiques?
Il ne pouvait y avoir Tamour de la patrie là où il n'y avait pas une patrie. Les Italiens du quinzième siècle ne trouvant pas une pairie autour d'eux, prirent l'habitude de se faire dans l'antiquité une patrie intellectuelle et artistique. Mais comme la vie seule engendre la vie, l'imitation devait tarir en eux toute sève et toute fécondité. Les siècles précédents avaient produit de grands écrivains parce que le génie italien vivait encore; le quinzième siècle ne produisit que des rhéteurs parce que tout esprit national commençait à s'éteindre.
Ainsi le mouvement intellectuel avorta par les mêmes causes qui firent avorter le mouvement social et politique.
La vie artistique d'un peuple est assurément quelque chose en soi, et Thistoire de la Grèce prouve que l'esprit humain peut enfanter des merv^eilles artistiques sans que celte œuvre ait un rapport nécessaire avec un grand mouvement social; mais depuis que la révolution chrétienne a eu pour but de rétablir Phomme dans sa dignité native et d'accomplir pleinement ses destinées sociales, chaque lumière nouvelle, chaque conquête scientifique, chaque inspiration de l'art, doit être un moyen de progrès social. A ce compte, tout grand artiste, tout grand poète doit être un révolutionnaire. Faire de Tart pour l'art, c'est rétrograder au delà du christianisme, c'est ne rien comprendre a la haute mission de la science et de Fart modernes.
Or, si vous supposez un concours de circonstances qui fasse l'art et la science étrangers au travail de la révolution sociale, qui les empêche d'agir efficacement sur l'esprit public, d'exercer une influence décisive et sur le mouvement de formation nationale et sur le mouvement général de la civilisation, vous verrez les plus beaux élans s'arrêter, les plus hautes facultés prendre une direction futile et enfin une décadence universelle se produire dans l'art comme dans les mœurs.
239 U RENA1SSJU9CE.
C'est ce qui eut lieu en Italie. U dépendait de la papauté, si elle eût compris la grandeur de son rôle, de maintenir à tout jamais ce mouvement dans les plus hautes et les plus pures régions. Mais elle ne sut voir dans la renaissance que la restitution des beautés et des grâces de Fart païen; elle ne comprit pas que toute cette civilisation païenne n'était ressuscitée que dans le but providentiel de fournir son contingent d& matériaux aux révolutionnaires chrétiens.
Les chefs de TÉglise ne surent que se faire païens dans leurs mœurs élégantes, dans la culture de leur esprit, tout en se montrant impitoyables envers les méthodes nouvelles qui voulaient saisir ces éléments et en faire sortir tout un monde. Ils encourageaient les érudils, ils glorifiaient les artistes et les poètes; mais ils livraient Tltalie à Charles-Quint et le monde aux. gouvernements absolutistes, et ils y condamnaient Ga* lilée.
L'Italie des Médicis ne fut que la Grèce de Péridès. Il en résulta que les deux grands courants de l'antique civilisation et de la nouvelle, au lieu de s'unir se heurtèi*ent. Le choc fut épouvantable. Un immense malentendu s'ensuivit, et ce malentendu dure encore ^
i Du reste, il ne faut pas croire que la papauté ait élé la seule qui se soit méprise sur le caractère et le but de ce double mouvement.
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' C'est de là que dafe ce divorce déplorable entre la partie ]»*ogressive de la société moderne et les représentants officiels deTunité chrétienne. La papauté qui, pendantrdes siècles, avait marché en avant, s'arrêta, effrayée et troublée, comme si tout à coup d'épaisses ténèbres s-étaient faites devant elle. Elle se crut quitte envers la civilisation en sauvant quelques débris du passé et en opposant une digue à Taudace des novateurs.
C'était sa mission ; mais ce n'en était que la moitié : se faire élégante et lettrée, commercer avec les grands esprits de l'antiquité, défendre les chefs-d'œuvre artistiques de la Grèce et de l'Italie contre les nouveaux barbares qui, au nom de l'esprit chrétien mal com* pris, les voulaient proscrire, c'était bien mériter de la société moderne ^ ; mais s'obstiner à ne chercher la vérité, l'ordre, la justice, que derrière soi, c'était perdre le sens des destinées sociales de l'homme; c'était soulever contre l'Église tout l'eftbrt delà science moderne, en même temps que les colères des peuples avides de liberté.
En regardant de près Thistoire de toutes les révolutions religieuses et de toutes les sectes de cette époque, on trouvera partout les mêmes malentendus qui aveuglèrent la plupart des réformateurs.
*• Même ce côté purement littéraire et artistique de la renaissance ne fut pas toujours protégé par les papes. Déjà, à la fin du seizième siècle, s'opérait une réaction à ce sujet. Sixte V, qui fit tant pour l'embellissement de Rome, s'attachait à détruire les chefs^l'œuvre de Fantiquité païenne. On ne tarda pas à voir la même réaction contre l'étude des auteurs de l'antiquité grecque et romaine. (K. Ranke, t. U, p. 84 et p. 90 et sniv.)
Il fallait savoir reconnaître, dans les rangs des intrépides chercheurs, les tètes lumineuses qui allaient rayonner sur les temps nouveaux. Alors, nous en avons la conviction, eût été prévenue la grande catastrophe qui rompit Tunité du monde chrétien, et le progrès social se fût accompli sans violentes secousses.