CHAPITRE II
La destinée intellectuelle de Fltalie eut les mêmes phases que sa destinée politique. Tout se tient dans la vie des nations. Le mouvement prodigieux de sa vie publique fut accompagné d'une splendide explosion de lumières et de chefs-d'œuvre; sa décadence politique et morale fut suivie d'une décadence intellectuelle. Par les mêmes causes que ses révolutions sociales furent infécondes, la renaissance des lettres et des arts aboutit chez elle à un avortement.
La renaissance, c'est le génie universel de la révolution chrétienne faisant dans les lettres et dans les arts ce qu'il a déjà fait dans le domaine de la vie sociale. De même qu'il a recueilli les trésors juridiques
^n LÀ RENAISSANCE.
de Tancien inonde policé et les naïves traditions des peuples barbares pour préparer les éléments de la société moderne, il redemande à tous les siècles et à tous les peuples les richesses artistiques de Tesprit humain pour en former un idéal supérieur et complet.
C'est en Italie qu'eut lieu le rendez-vous des peuples et que s'opéra la fusion de tous les éléments sociaux de Tancien monde et du nouveau. C'est aussi en Italie, au centre de l'unité chrétienne, que devait fleurir cet art incomparable, synthèse de Tari chrétien et de l'art païen, où se résument en s'idéalisant les beautés et les harmonies de tous les siècles.
En toute chose se manifeste la tendance de Tltalie à Tuniversalité. C'est là sa mission. M. Quinet a trèsbien compris ce caractère universel de la renaissance « qui va jusqu'à embrasser le paganisme lui-même dans la loi de l'évangile éternel ^ » Mais il y a Vu à tort une tendance de l'Italie à rompre avec l'Église. C'est alors surtout qu'elle se montrait orthodoxe en restant dans son rôle de représenter l'unité du genre humain. Seulement, elle entrevoyait que la théocratie est l'opposé de cette mission universelle de l'Église, mission en soi toute morale, ne voulant pour auxiliaire que la liberté, pour moyen que la persuasion, éclairant sa route aussi bien des lumières de la raison que de celles de la révélation. C'est pourquoi elle tendait à briser ce cadre étroit et faux du moyen âge.
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Pendant que les organes officiels de TÉglise avaient si peu rintelligence de l'esprit social de TÉvangile, et que le monde catholique s'agitait en vain sous un problème mal posé, l'idée chrétienne, bien que voilée et gênée dans son expansion par ces influences déplorables, opérait par sa vertu intime un travail incessant de civilisation dans les entrailles du corps social, tra* vail politique, intellectuel, artistique. On en suit les traces dans les institutions sociales des peuples, dans les écrits des docteurs et dans les chants des poètes. Parmi les grands esprits, tout retenus qu'ils fussent par une foi sincère dans Torthodoxie de l'Église, il n'en est pas un dont les aspirations sociales ne dépassent les limites officielles. Tous sont en révolte contre les prétentions théocratiques du saint-siége.
Cet antagonisme entre l'esprit vivant du monde catholique et l'esprit étroit et infécond des organes officiels de l'Église apparaît surtout dans les sciences proprement dites. Les plus audacieux chercheurs sentaient que le champ était immense dans la lumière du christianisme; ils avaient assez de foi pour ne pas craindre que les conquêtes de Texpérience et les découvertes scientifiques donnassent jamais un démenti aux vérités révélées. Quand Galilée fit sa fameuse réponse « e pur si muavây » il se sentait également inébranlable et
comme savant et comme croyant. Aussi ces philosophes chrétiens se lancèrent-ils dans cette voie des recherches scientifiques avec une ardeur sans égale et une suprême confiance.
Le mouvemeut artistique fut le seul qui trouva grâce devant le monde officiel de TËglise, et c'est un pape qui donna son nom au grand siècle où se réunirent toutes les sublimités de lart nouveau. C'est là surtout que se révèle Tuniversalité du génie chrétien.
La renaissance italienne n'est pas, comme on Ta trop souvent répété, la restauration de Tart païen contrairement à l'esprit intime du christianisme. Cette erreur vient de ce qu'on a, fort mal à propos, vu tout le christianisme dans le moyen âge. Or le moyen âge, bien loin d'être tout le christianisme, n'en est qu'un des côtés exagéré et faussé par des esprits ignorants et prévenus qui avaient cru que la loi du Christ supprimait tout une face de la nature humaine.
Parce que la doctrine messianique, appuyée sur les traditions de tous les peuples, suppose une déchéance originelle et la nécessité d'une rédemption divine, on n'a vu dans Thomme qu'une créature dégradée dont le but unique en ce monde est d'opérer sa régénération par la pénitence. Sous l'impression de ce dogme austère, le monde catholique se remplit de terreurs superstitieuses ; uniquement préoccupé de la vie future, il oublia que l'Évangile était la bonne nouvelle, non-seulement pour la patrie céleste, mais pour celle de la terre.
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Alors s*opéra une réaction inévitable contre toute l'antiquité païenne, à cause de ses iniquités et de ses souillures. Tout entiers à l'œuvre de la réparation, les premiers chrétiens considérèrent comme une séduction funeste ou tout au moins comme une distraction futile cet art qui avait donné tant de charmes aux formes périssables. Ils dédaignèrent de même, comme étrangère au grand et unique intérêt de la fin dernière, la science qui se propose d'augmenter progressivement le bien-être des hommes en ce monde, en perfectionnant les institutions sociales.
L'idéal d'une pareille doctrine serait de faire de chaque groupe social un couvent et de chaque individu un pénitent armé d'une discipline. On a vu, en pleine renaissance, un moine fanatique essayer ce régime chez le peuple le plus lettré et le plus artiste de Tuni-
' Savonarole posséda à un très^haut degré les vertus du moine; sa foi profonde, l'austérité de ses mœurs, la puissance de sa parole, son énergie, sa persévérance opiniâtre, en même temps que son intelligence du génie démocratique du christianisme, le rendaient éminemment propre à opérer au sein de l'Église cette grande réforme dont l'urgence était si vivement sentie par tous les bons prêtres. Hais il fat le plus aveugle et le plus inintelligent des hommes d'État, car il ne comprit rien, ni aux tendances générales des sociétés chrétiennes, ni au mouvement libéral de son siècle, ni au génie de l'Italie. D'une cité toute mondaine, riche, élégante, la moderne Athènes en un mot, il voulut faire un couvent, et du peuple artiste par excellence une confrérie de pénitents. « I^es jeûnes, les macérations, toutes les pratiques religieuses redoublèrent; il n'était plus question d'autre chose dans Florence, et cette ville était devenue pour cela la risée de toute ritolie. » (V. Jéràme Savonarole, par F. T. Perrens, p. 199 et 200.) Savonarole montra surtout l'esprit étroit qui l'animait quand il orga-