CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
La liberté est la solution de toutes les questions qui agitent le monde ; et toutes les libertés ont pour condition essentielle et pour fondement la liberté de la conscience. C'est pour faire de Fâme humaine un sanctuaire inviolable devant lequel s'arrêtent avec respect tous les pouvoirs de la terre, que s'accomplit dans tous les siècles et chez tous les peuples Tœuvre douloureuse du progrès social. Là est toute la dignité de Thomme, sa grandeur morale et aussi le secret de ses destinées.
Le monde païen trouva devant lui une barrière infranchissable, parce qu*il ignora le vrai sens et le droit sacré de la liberté. Le christianisme brisa Tobslacle, et rhumanité put reprendre sa marche ; mais au prix
de quels efforts, de quelles crises, de quelles révolulutions le but devait être atteint !
Un peuple fut choisi entre tous pour être l'instrument de cette œuvre libératrice, et par cela même il devait être le représentant de Tunité morale du genre humain. Et, chose merveilleuse, cette mission universelle de l'Italie est intimement liée à la question de sa nationalité. C'est à Rome que cette double question devait se résoudre. Lltalie ne sera une nation que lorsque Rome, cessant d'être la ville de la conquête, sera la ville de la liberté.
Les Italiens ne se doutèrent même pas que leurs destinées nationales étaient solidaires de Taffranchissement moral des peuples. Et le débat s'éternisa dans la querelle du sacerdoce et de l'Empire. Mal posée, la question était insoluble.
C'était si bien la mission de l'Italie de donner au monde la clef du droit social moderne, que tant que dure son aveuglement sur la question fondamentale, elle ne peut être une nation ; ses destinées sont si bien liées à celles du monde, qu'elle ne peut se tenir debout et se constituer^ tant qu'elle n'a pas su lui fournir la vraie fonnule de la liberté.
Au lieu de cette haute formule que les peuples modernes attendaient d*elle, elle leur a livré deux illusions, l'illusion du saint-empire, rillusioii de la théocratie romaine. Alors s'est produit fatalement ce double résultat: la chute de lltalie comme nation, et l'abdi^ cation momentanée de sa haute tutelle sur le monde.
 partir de la Conquête de Charles-Quint, comme nation, elle n'a plus d*histoire; comme centre de Tunité chrétienne, elle n*a plus d'action sur le mouvement de la civilisation. Elle n'est plus que le centre matériel de Tunivers chrétien; mais c'est ailleurs que souffle Tesprit vivant du Christ sur les sociétés temporelles; elle n'a plus que des tressaillements qui attestent que cette prostration n'est pas la mort.
n faudra la grande révolution française pour briser enfin la pierre qui la tient ensevelie vivante. L'homme- Dieu était resté trois jours dans le sépulcre; l'Italie, la grande sacrifiée, y restera trois siècles... puis elle se lèvera, transfigurée, le front rayonnant de lumière; elle reprendra sa mission universelle, mais cette fois Tesprit véritable de sa mission; elle représentera toujours Tunité, mais Tunité par la liberté.
Et par cela même, en vertu de cette solidarité étroite qui lie ses destinées à celles de la civilisation, c'est l'heure où elle va prendre possession d'ellemême et réunir en un seul corps tous les éléments de sa nationalité.
Oui, c'est à Rome que devait venir se poser de nouveau la question européenne pour recevoir sa so> lution définitive. Par la faute des papes, par la faute des Italiens, la question s'est longtemps déplacée, et
le monde libéral et démocratique a fini par croire que c'était en dehors de Rome et contre Rome que les peuples devaient chercher leurs voies.
Et voilà que la force des choses ramène le problème au centre du monde chrétien. C'est là qu'il doit se résoudre. Se résoudra-t-il avec Rome ou contre Rome? c'est le même problème que nous avons vu au fond de toute Thistoire italienne, ou plutôt de toute l'histoire moderne, le problème qui met en présence le droit divin et le droit humain. Il faut, cette fois, qu'il ait une solution radicale.
La masse des amis de la liberté pense que le problème sera logiquement résolu contre TÉglise. Et il faut convenir que les catholiques et particulièrement la cour pontificale, par leur attitude, semblent leur donner raison : ils prennent parti pour le passé contre le présent, pour les traditions théocratiques contre les aspirations libérales des peuples.
Nous sommes convaincu que les uns et les autres se trompent, qu'ils méconnaissent également le véritable esprit de l'Évangile et la haute portée de la mission universelle de l'Église. Malgré les préjugés politiques des catholiques, malgré les préventions des démocrates , le problème se résoudra , non contre Rome, mais avec Rome, et la solution sera, non la négation d'un des deux termes, mais leur conciliation définitive dans la liberté.