CHAPITRE PREMIER
LÉON X. — ADRIEH VI.
Avec Léon X, en effet, on redescend des régions où l'on s'était élevé avec Jules II. Si celui-ci était de la trempe des papes théocrates, se vouant tout entier à Tœuvre universelle et dominatrice du sacerdoce romain, Léon appartient 9 la catégorie des papes-rois qui voient dans le siège apostolique non une chaire mais un trône, non un phare pour éclairer le monde, mais un piédestal pour y faire briller leur vanité personnelle.
En nommant Jean de Médicis, les cardinaux crurent mettre le comble à Tédifice élevé par son prédécesseur, parce que le nouveau pape se trouvait être à la fois maître de TÉtat ecclésiastique et maître de
Florence. C'était servir une famille, mais non affermir la papauté temporelle ; c'était recommencer ce système de népotiane qu'avaient si scandaleusement pratiqué Sixte lY, Innocent VIII et Alexandre YL
Du reste, cette institution de la papauté temporelle, comme tout ce qui manque d'une base rationnelle, ne pouvait échapper à un péril que pour tomber dans un autre. Tout ce qui servait à la consolider un moment devenait bientôt ou un appui écrasant, ou un étai si fragile qu'il menaçait de l'entraîner dans sa chute.
Voulait-on étendre la principauté ecclésiastique, on ne le pouvait guère sans appeler au trône pontifical des membres de familles princières, puissantes par leurs alliances, et dont les intérêts devenaient solidaires de ceux du saint-siège; mais, le plus souvent, ces choix finissaient par être désastreux, car au lieu de servir à l'agrandissement de l'État pontifical, ils l'affaiblissaient au profit des frères, des neveux et même des fils de ces papes de naissance illustre.
Voulait-on se faire modeste, et, pour sauver l'institution, la restreindre dans d'étroites limites, alors la papauté temporelle cessait de répondre au but de son existence, qui est d'être assez forte pour inspirer le respect à ses voisins et garantir par là l'indépendance du souverain pontife.
Léon X songea peu à TÉglise, mais beaucoup à sa famille. Il gouverna comme un prince de la terre, libéral, magnifique, protecteur des lettres et des arts,
ce qui fit donner son nom à son siècle; mais au milieu des délices de son règne et de Tencens de ses courtisans, il fut sourd aux avertissements sinistres venus du Nord, qui annonçaient le prochain déchirement de l'Église. Et quant à Tltalie, il se dirigea comme un homme sans boussole, sans parti pris. De la nature des sceptiques et des empiriques, il flotta avec les événements et fut l'allié de la force; politique de Técole de Machiavel, il fut sans scrupule dans ses moyens et sans fidélité dahs ses alliances.
Vis-à-vis des étrangers envahisseurs, aucune vue profonde n'apparaît dans sa conduite. Il fut hostile aux Français, tant qu'ils furent les plus faibles, ne rompant du reste jamais avec eux assez ouvertement pour rendre tout rapprochement impossible. Il négociait à la fois avec les Vénitiens, avec les Français, avec les Espagnols, parlant de paix, soufflant la guerre et trompant tout le monde.
Quand François I", impatient de relever les armes françaises, accourut enfin et écrasa les Suisses dans la fameuse journée deMarignan, Léon X n'hésita plus. « Monsieur l'ambassadeur, répondit le pape au représentant de Venise qui lui annonçait cette nouvelle, il faut nous jeter dans les bras du roi et lui crier miséricorde. * » C'était là ce qu'on appelait alors en Italie
' Rîinke, trad. de Saint-Chéron, t.I, p. 82.
un homme prudent, a J'ai trois fils, disait Laurent de Médicis, Julien, Pierre et Jean : le premier est bon, le second est un fou, le troisième, Jean, est prudent. Ce troisième était le pape Léon X ^ »
Grâce à cette prudence, c'est-à-dire à ce mélange habile de souplesse, de lâcheté et de perfidie, ce pape sut dégager sa position personnelle de toutes les complications qui brouillaient de plus en plus les affaires italiennes. Les concessions ne lui coûtaient pas, pourvu que sa quiétude n'eût rien à souffrir des désastres de ritalie et de l'Église.
Il faut dire qu'après la victoire de Marignan, François r' ne fut pas en reste de concessions. Si le pape sacrifiait ses alliés et enlevait aux chapitres et aux communautés du royaume le droit de collation des bénéfices pour le livrer au roi, celui-ci sacrifiait à Léon la pragmatique sanction, et, par le concordat du 18 août 1516, portait un coup funeste à ces libertés de l'Église gallicane, si précieuses à la nation. En même temps il investit du duché d'Urbin Laurent de Médicis, neveu du pape, payant par une lâche ingratitude la fidélité d'un des plus sincères alliés de la France.
Ainsi en règle avec la puissance dont il avait eu tant a redouter les représailles, Léon X put donner tous ses soins à ses intérêts de famille et à ses plaisirs.
* Ranke, trad. de Saint-Chéron, 1. 1, p. 82.
Jules II avait déployé toute sa vigueur contre les étrangers et contre ceux des petits princes des États de rJSglise qui refusaient de rentrer sous sa dominationi mais il laissa, sous le titre de vicaires pontificaux, une certaine indépendance aux princes qui n'avaient pas résisté à son autorité. Son gouvernement à l'intérieur fut assez paternel.
Léon X, au contraire, réserva ses sévérités pour tout ce qui lui faisait obstacle à l'intérieur. Autant il fut mesuré et timide vis-à-vis des étrangers, autant il fiit implacable envers les seigneurs pontificaux. Il ne lui suffisait pas que ces petits princes eussent fait sincèrement leur soumission ; comme il lui fallait beaucoup d'argent, il saisit les moindres prétextes pour les dépouiller. Aucune perfidie ne lui coûta pour atteindre son but. Ce fut ainsi qu'après avoir attiré dans ses pièges et fait p^ir les seigneurs de Pérouse, de Fermo et plusieurs autres, il s'empara de leurs villes et de leurs terres.
Il est vrai que la plupart de ces princes étaient peu dignes d'intérêt; mais leurs crimes et leurs débauches n'excusent pas les perfidies et les cruautés de Léon.
Le peuple ne fut pas plus épargné que les grands. N'avait-il pas à payer les baladins et les courtisans du pontife, la pompe de ses cérémonies et le luxe de ses fêtes et de ses festins?
iËON X. W
L'avénement de Charles-Quint à l'empire, en 1519, change la face des choses. Léon X, sentant la force du nouveau César, après quelques hésitations, &it alliance avec lui et déclare la guerre a la France. Lautrec, pris au dépourvu, est battu par les troupes de Tempereur et du pape; il perd coup sur coup les villes conquises par la France, et est enfin chassé de Milan, sa capitale.
A cette nouvelle, la joie de Léon X fut immense;, elle éclata en fêtes bruyantes. C'est au milieu de ces réjouissances que la mort vint le frapper subitement, et ce pape, ou plutôt ce prince païen, à qui tout avait réussi, ne put voir les conséquences désastreuses de ce premier triomphe de Charles-Quint.
Pendant le pontificat de Léon X, deux abimes s'étaient creusés sous ses pieds : Tun où sombrait une grande partie du monde catholique, l'autre où se cour sommait la ruine d'une grande nation. La réforme de Luther, Tasservissement de lltalie, telles furent les dernières et fatales conséquences de la politique déplorable qui, depuis des siècles, égarait la. papauté dans des voies antichrétiennes.
Léon X, enivré de la gloire de son règne, semblait n*avoir rien vu de ces immenses écroulements. Nous Tavons dit, systématiquement appliqué à écarter en les éludant tous les graves problèmes qui n'avaient pas un trait direct à son bonheur personnel ou aus inté^ rets de sa famille, il fut toujours prêt à s'appuyer sur la puissance triomphante, livrant pour sa sécurité d'un jour tout l'avenir de l'Italie.