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VENISE, MILAN, ROTAUHB LOHBARDO-VÉNItlBlf ET ÉTATS VOISINS.
BB VBEAAAS A FA»«lfB.
LonBQoe, après avoir q[uitté la roma* oesque Ferrare, on désire yisiter la Hsine de l'Adriatique, Venise, cette idlle dans laquelle la mode a , pendant tant de siècles , conduit les voyageurs , on peut faire le trajet par eaU , en suivant le cours du Pô. Si l'on aime mieuic passer d'abord par l'antique Padoue , OÈL traverse^ au sortir de Ferrare, le Reno, au pont de Lagoscuro, ensuite le Pô , enfin l'Adige. Il n'y a rien de comparable à l'aspect que présente le second de ces fleuves; son immense étendue , les canaux qui viennent Verset dans son sein le tribut de leurs eaut , les sites qui l'^vironnent , les barques qui voguent tontinuellement h sa sui^face , lui donnent un air de vie et de gi^àftdeur impossible à décrire.
Mais le Pô est un fleuve terrible , dont les débordemens sont si dangereux que, dans toutes les provinces qu'ilparcourt^ on veille toujours attentivement à sa marche. Irr^ulier, impétueux, entratnatit dans son cours du limon et dti sable, il occuperait maintenant timîe k latgeur de la plaine , si les ha^ h.
bitans , jaloux de posséder le terraJH disputé par le fleuve , n'avaient res-' serré son lit entre des digues étroites qu'il a fallu successivement élevée pour rendre aux ondes en profondeur C0 qu'on leur ristirait en largeur. Aussi^ dans quelques endroits, le lit du Pd^ est-il de trente pieds au-dessus du niveau de la campagne environnante.
Quelquefois le fleuve, méprisant les barrières qu^Dn lui oppose ^ se précipite avec furie dans la plaine^ qu*il inonde entièrement. Pour prévenir (ce malheur , des gardes veillent sans besse au maintien des digues , et empêchent qu'aucune barque ne navigue la nuit ^ et ne vienne les heurter. Le courriel^ de Venise est seul excepté de cette mesure prudente. Il parcouirt libremrtit à toutes les heures du jour et de la nuit le plus beau , mais le plus dangereux des fleuves de l'Italie.
Arqua , qui précède Padoae dé quatre lieues, est la première ville qu'on rencontre en quittant Ferrare.
Cette petite cité est célèbre par le tombeau de Pétrarqoe, Sttr la rout^
«'élève un gl^nd manoir, appelé le Cataio , aux créneaux duquel on s'attend presque à voir paraître le . nain avec son cor, comme dans les romans de chevalerie. La situation d' Arqua, au milieu des collines Euganéennes est délicieuse; Child-Harold et ses notes oQrent une description poétique et détaillée du site; mais, en rappelant la beauté des vergers d* Arqua , de ses petits bois de mûriers et de saules entrelacés par les festons de la vigne', peut-être eût-il été juste de citer (au moins dans les notes) les excellentes figues , qui jouissent dans le pays d'une réputation méritée,
A Tune des extrémités d'Arquà, on montre une maison entourée du plus délicieux jardin que j'aie jamais vu.
Deux étages la composent. Le premier est employé aux dépendances d'une ferme , le second contient cinq jolies chambres. On y voit de hautes et vastes cheminées toutes noircies de fumée.
Un balcon s'étend au devant de la principaledeceschambres(P1.2o8).Decelieu la vue plane sur une immense vallée d'un côté, et de lautre elle se trouve bornée par deux monticules , dont le plus élevé est surmonté d'un couvent ; une bordure assez large , chargée de dessins bizarres et grotesques, serpente autour des murailles de chacun des appartemens et forme leur unique décoration.
Une vieille peinture enfumée est considérée par les villageois des environs comme un Michel-Ange original; les tables, les chaises, et ce tableau luimême, paraissent d'ailleurs aussi Agés que la villa qu'ils décorent.
Vous êtes dans la maison qu'habita Pétrarque. Approchez de cette large table. Voici un album qui attend de vous quelques vers ou quelques nobles pensées inspirées parla demeure de l'un àeê plu9 grands portes de l'Italie. Vous
trouverez à la première page les lignes suivantes qui s adressent à tout voyageur. .... « Toi qui as porté avec un » pieux respect tes pas dans cette en- » ceinte , où respire encore l'ombre im- I» mortelle du grand poète, dont le corps 9 fragile est déposé ici, inscris dans ce » recueil et ta patrie et ton nom, et » les sentimens qui t'agitent en ce mott ment. »
« Tu che devoto al sagro albergo arrirî » Ove s'aggira ancor l'ombra immortale B Di chi un di dépose il corpo fraie , B La patria, il nome, il aenai tuoi qui scrivi. >
Un grand nombre de voyageurs se sont empressés de déférer à cette invitation; tous les feuillets de l'album sont couverts de noms^ d'éloge$ et de vers. Venez maintenant visiter le jardin qui s'étend au devant de 1^ villa , et à Tune des extrémités duquel vous découvrirez les ruines d*une tour revêtue de lierre comme d'une draperie verdoyante. Je me suis arrêté devant un laurier solitaire qui crott au bord d'un petit chemin sinueux pratiqué dans ce jardin ; cet arbre , qui fait doublement allusion à l'amour et à la poésie, m'a rappelé Pétrarque tout entier. Au moment où je visitais ces lieux , le printemps s'essayait doucement dans la contrée ; des milliers de violettes embaumaient l'air ; par hasard un rossignol fit entendre quelques préludes de son langage harmonieux : tout était silence et mélancolie autour de moi.
Cet ensemble poétique s'harmonisait merveilleusement avec le souvenir de celui qui a si bien chanté les beautés de la nature.
Je revins au casin qui appartient aujourd'hui à la famille du comte de Sylvestre, et je me plus à examiner, avec une attention que le lecteur comprendra aisément, la demeure de l'im-^
DE FERRARE A PADOUE
mortel auteur des Canzoni. C'est là qu'il receyait les fréquentes et familières visites de François Carrare , souverain de Padoue; c'est là queBoccace^son admirateur, son ami , vint tant de fois recueillir les trésors de ses conseils, et s'échauder au feu de son génie. Je vis sur les murs des chambres quelques peintures grossières faisant allusion à certaines particularités des amours de Pétrarque. Dans l'une, il est couché sous un arbre et fait un ruisseau de ses larmes ; dans une autre , l'aventure de Laure , qui, se baignant dans une fontaine , fit jaillir l'eau avec ses mains ,
tique vive et ingénieuse, une élocution facile et colorée (M, Yillemain), a comparé, dans un éloquent parallèle, le génie de Pétrarque à celui de Voltaire.
Assez semblables par leur vie, tous deux hôtes de monarques philosophes (Pétrarque du bon Robert de Naples, Voltaire du grand Frédéric ) ; aimés de femmes illustres, tourmentés par l'amertume des critiques; entretenant avec leurs contemporains les plus célèbres une vaste correspondance qui fait de leurs lettres comme des espèces d'annales du temps ; transportant leur renommée vagabonde en mille
afin de se dérober à la vue de Pétrarque, endroits divers , leur mort présente un est si singulièrement représentée, qu'on singulier contraste. Voltaire expire au
pourrait croire qu'elle lui envoie avec assez peu de modestie de l'eau au visage. Il apparaît aussi presque métamorphosé en cerf; c'est Actéon en robe d'archidiacre. Dans une niche, l'on voit empaillée la petite chatte blanche aimée et chantée par Pétrarque; mais elle n'est pas , je crois ^ la véritable ; on la dirait toute neuve , et j'ai su que des étrangers sensibles voulant emporter quelque portion de cette illustre chatte, elle était renouvelée chaque année.
De l'autre côté d' Arqua , en face de l'église , se trouve le tombeau du poëte , que lui fit ériger son gendre Brossano.
( Pétrarque avait eu deux filles natufel7 les.) Ce monument (PI. ao8)a la forme d'un sarcophage supporté par quatre colonnettes, et surmonté d'un buste. Les rayons de la lune qui éclairaient cette tombe lui prêtaient, par de pâles et vagues reflets, un caractère doux et mélancolique. Je détachai une branche d'un laurier qui croissait près de là, et j'en formai une couronne que j'ofiris aux mânes du poëte toscan.
Un habile professeur de nos jours, qui joint à une connaissance approfondie de la littérature italienne uue cri-
milieu de Paris, accablé de sa gloire, au sein des hommages de Tacadémie, au bruit des applaudissemens du théâtre , des acclamations du peuple ; Pétrarque meurt paisiblement dans l'asile d'Arquà, que lui avait offert le tyran de Padoue, et qu'il préfère à la vie orageuse de citoyen de Florence.
Gomme orateur, comme historien, comme poëte , Pétrarque a rencontré plus d'un rival parmi ses contemporains : Boccace l'a égalé peut-être, le Dante lui est incontestablement supérieur ; mais , comme homme , son cœur généreux , son amitié solide , la grâce et la courtoisie de ses rapports, n'ont point été surpassés. Après quatre cents ans environ ( il est mort en 1374)9 on n'a pas oublié la commodité de son commjerce et l'élégante délicatesse de ses manières.
C'est une belle entreprise et une œuvre utile que d'approfondir le génie de certains grandes homnies, de descendre jusqu'à ses bases, démettre à nu leur raison puissante et inaltérable ; mais il n'est pas moins intéressant de rechercher comment leur pensée a été interprétée par les critiques et les commen
tatëttts. Giblmli wét^d <|ae la repu* tatioû littéraire de Pétrarque est en* tièdement due à ses ouvrages latins , et que &ed sonnets sont de méprisables
inença h avoir de l'ainour pour tiflute Beccadelli , biographe du poëte et son tontemporain, est bien loin de partager l'opinion de Gibbon; il approuve
bagatelles. Par un rapprochement assez l'amour adultère de Pétrarque , il dé»
étrange, il arrivait que vers Tannée 1600, c'est-à-dire deux siècles après celui de Pétrarque, un hdmme dont la suavité de manières était également remarquable, désigné dans les ouvra^*
dare que ce sentiment est innoncent en lui-même, et de plus, utile dans ses résultats, puisqu'il a été l'étincelle sacrée qui a embrasé Pétrarque du feu de la poésie, ce qui fut un sujet de
es de ses Contemporains par Tépithète glorification pour sa patrie. Or, notez doux, Shakspeare enfin, voyait bien, je vous prie, que Beccadelli,
ses drames puissans, où retentissaient les dernières traditions du moyen-&ge, )îiéprisé8 par tous, tandis qu'on admirait ses sonnets. Quels sonnets, grands dieux! de Vaffeetation pure; toutes les pensées y scintillent , tous lès motsy étincellent, rien n'est exprimé simplement, et cependant il n'y av<iit pas alors à Londres de femme galante qui ji'eût sur sa table Vjidonis et Lucrèce^ de Shakspeare; et l'un des critiques de l'époque disait que la plume qui avait écrit Adonis était ime plume de miel fet de lait. Aujourd'hui on a oublié
homme d'une moralité d'ailleurs par*fidtement reconnue, était un arohe^ véque!
Malgré de si graves autoritéé, Tamour réel ou métaphysique de Pétrarque pour Laure est peut'^étre une des questions historiques les plus controversées et les plus obscurcies.
M. le professeur Marsand , de Padoue, éditeur de la meilleure édition de Pétrarque (créateur d'une curieuse bibliothèque de neuf cents volumes sur cet homme célèbre, passée, en i83o,
à la bibliothèque particulière du roi),
les sonnets de l'auteur anglais et les M. Marsand, dis-je, qui depuis vingt
poésies latines de Pétrarque, malgré ans a fait de la vie de Pétrarque son
le jugement des contemporains de étude constante , est revenu au système
Shakspeare et celui de Gibbon. du célibat de Laure. Il prétend qu'au*
Ce critique condamne vivement la cune preuve authentique de son ma-
•assîon de Pétrarque pour Laure; sans riage avec Hugues de Sade ne peut
doute elle était criminelle ; mais lors- être citée. J'avoue que j'inclinerais vo-
qu'il nous représente cette femme, qui est devenue pour nous un type de beauté, comme n'ayant jamais possédé que dans l'esprit de son amant les charmes merveilleux qu'il lui reconnaît, parce qu'elle avait dix enfans et qu'elle était Âgée de quarante-deux ans , il est facile de répondre à cette réflexion, ^ui tend à détruire une de nos douces illusions. Une femme ne peut-elle être fort belle avec une nombreuse progéniture , et surtout à l'âge de vingt-deut ims , époque à Inquelle Pétrarque com-
lontiers à cette opinion, conforme à l'esprit et aux mœurs littéraires du temps, et que j'aimerais fort à voir Un personnage aussi poétique débarrassé de ces onze enfans que lui donne grossièrement, et par vanité, l'abbé de Sade.
Quoi qu'il en ëoit, il est impossible de ne pas reconnaître dans les sonnets de Pétrarque les couleurs les plus poétique» et des teintes admirables pour peindre les joies, les délices, les tranfr* ports , les dévoàmena et les désea*
DE FERRARE Â PADOUE
poirs de l'amour. Que les moralistes sévères , qui appellent du nom de bagatelles de pareils ouvrages, jettent donc aussi cette insultante épithëte aux œuvres de Properce et de Tibulle. Peindre avec un bonheur toujours nouveau d'expressions l'ingratitude du cœur, sa faiblesse^ ses retours fantasques, ses révolutions à propos de rien, entrée mêler l'histoire secrète du sentiment le plus orageux d'allusions historiques, grandes et nobles, dépensées philosophiques souvent sublimes, c'était assurément prouver plus de pénétration, de connaissances et de sentimens artistiques qu'il n'en faudrait avoir pour composer des bagatelles.
Par ses travaux, ses découvertes, ses encouragemens I ses sacrifices, Pétrarque peut être regardé comme le véritable créateur des lettres en Eu* rope. Lorsque je contemplais sur la colline d' Arqua ce vaste tombeau de , marbre rouge soutenu par quatre colonnes, dans lesquelles ses restes reposent,' il me semblait moins y voir la dépouille d'un homme qu'un monument élevé aux travaux de l'intelligence, qu'un trophée attestant le triom»
phe de la civilisation des lettres sur l'ignorance et la barbarie.
Le voyage d'Ai^quà à Padoue prend im caractère très-singulier par les fréquentes embarcations auxquelles on est obligé pour traverser les nombreuses rivières et canaux qui coupent le pays, et contribuent à sa fertilité , sans ajouter à sa beauté. La route, parallèle au canal qui conduit à Venise, est bordée de villa construites d'après les dessins de Palladio. L'horizon, est borné par les Alpes rhénanes.
Voici Padoue^ l'une des plus anciennes villes de l'Italie, et jadis la plus savante. Elle est située entre le Méduacus major et le minor, fleuves
qui ont changé leurs noms contre ceux de Brenta et de Bacchiglione. Nous n'avons point de témoignage plus brillant sur l'ancienneté de Padoue , que ces vers de Virgile, qui en attribue la fondation à Anténor :
Antenor potnit mediia eUpsu« achmt, Illyricos penetnre «inus, atqne intima totiu Régna Libumorum et fontem soperare Timayi.
Hic tamen ille urbem Patayi aedea^e locaTtt
Teucronim
JEneid, L i, v.^n*
Antenor, de la Grèce affrontant la ftirie, A bien pu pénétrer dana lea mers dlUyrie, A bien oaé franchir le TimaTe fameux
lÀj Ini-méme à Padoue « en dépit de Junon, A son peuple a donné aea armea et aon nom.
Les savans, il est vrai, disputent pour savoir si la Brenta est véritablement le Timavus de Virgile, et si la ville qu'il appelle Patavium est la même que nous appelons Padoue ; mais il est difficile de croire qu'il ait pu s'y méprendre, et le plus grand nombre des historiens s'accorde à rapporter la fondation de Padoue à Anténor. On place cette époque en ii83 avant J.-C, et c'est ainsi qu'on Fa gravé sur la petite porte del Portello ou â'Ogni-Santi.
La puissance militaire de cette ville a long-temps brillé d'un vif éclat, puisqu'au rapport de Strabon, elle avait pu fournir à la fois plus de cent vingt mille soldats, et qu'on y avait compté jusqu'à cinq cents chevaliers romains. D'autres historiens ajoutent même qu'elle renfermait anciennement un million et demi dliiabitans. Dans le temps où les Romains , assiégés jusque dans le Capitole par les Gaulois, étaient réduits aux demièrea extrémités, les troupes de Padoue, secondant la valeur de Camille, contribuèrent surtout au salut des Romains. Ceux-ci reçurent
i^ITALlE.
encovp dç grande secours dans d'autres pccasions, dès habitaus de Padoue.
Cette ville fut saccagée par Alaric, et ensuite par Attila , Tan ^5S. Ses babitaus prirent la fuite; quelques-uns se retirèrent dans les lagunes , et y bâtirent des viUages qui furent longtemps sous la juridiction des magistrats de Padoue , jusqu'à ce qu'ayant formé la superbe Venise , cette colonie 8ubiu£;ua son ancienne métropole.
Padoue fut brûlée et saccagée plusieurs fois.
Mais c'était à l'un de nos plus grands princes , à celui qui, dans le moyen-âge, réunit par un même lien les Barbares et les Romains, qu'il était réservé de venger Padoue des injures du ciel.— Gharlemagne en effet fit rétablir cette ville en 774 9 lQ^sq^e, vainqueur de Dé- ^idério que Luitprand avait désigné po\ir son successeur , il mit sur sa prop;re tète la couronne des Lombards.
Lorsque les petits seigneurs envabi*rent l'Italie , fadoue eut le sort de toutes le^ autres républiques de cet empire.
En ia37 elle tomba au pouvoir d'Azzolino pu Ezzelino, de la maison de Homano. Ce despote employa toute sa vie, tout son courage, tous ses talens, à fonder une tyraxmie telle, que Tltalie, ni peut-éjtre le monde, n'en avait point encore vu de semblable. L'art avec lequel il usurpa la souveraineté au milieu de républicains jaloux, les crimes par lesquels il la conserva , sa grandeur et sacbute, méritent d'être étudiés par les ainîs de la liberté. Après avoir ravi au marquis d'Esté le titre de Podestat de la ville de PadaMe^ qui était alors la plus ^ puissante des trois républiques Guelfes de la inajccbç Tréyisane ; après avoir fait périr don Jordan, prieur de Saint- Bçnott, que Ton regardait comme un saint , et qui écbauJEfait par ses prédications, le courage des citoyens, il
tourna successivement ses armes contre les seigneurs de Carrara et les Adv^o^ catif contre le marquis d'Esté, son ennemi capital , et même contre les villes de Feltre et de Bellune , qu'il soumit à sa puissance.
Un récit détaillé des crimes d'Ezzolino serait trop révoltant : une sin^plç énumération de ses victimes ne pourrait intéresser que ceux à qui leurs noms ne sont point inconnus ; mais ces noms ne sont illustres que dans laVénétie. Parmi toutçs ces victimes , il y en eut deux, qui signalèrent leurs derniers momens par des actes d'un ço^^age 1^^ roïque. Rainier de BonellQ traduit der vant le tribunal d'Ezzelino, en présence de tout le peuple , fut accusé par lui d'avoir voulu livrer la ville de Padoue au marquis d'Esté. Rainier nç répondi t qu'en dénonçant au peuple l'accusation d'Ezzelino lui-même, comme une infâme calomnie : il ne doutait point, dit-il, qu'un prompt supplice ne l'attendît; mais son vrai crime était d'avoir témoigné ses regrets de ce que les Padouans avaient confié à Ezzelino l'autorité souveraine, et de ce qu'ils étaient si cruellement punis de leur faute. Le tyran fit traîner su^ la place publique le courageux Rainier , et lui fit trancher la tête.
Jean de Scanarola fut traduit devant Henri de JTgna, podestat de Vérone, créature d'Ezzelino, dignedecet homme sanguinaire. Quoique le prisonnier fut chargé de chaînes et entouré de gardes, il s'élança tout-à-coup sur son juge, et le renversant de son tribund, il le frappa à la tête de trois coups d'un couteau qu'il avait caché sous ses habits.
Le juge fut blessé mortellement, avant que les gardes eussent eu le temps de mettre en pièces Scanarola , avec leurs hallebardes. Alors un proverbe Italien , terrible pour les tyrans, fut ré-
DE FERRARE A PaDOUE.
pété de bouche en bouche : « Celui qui ueut mourir^ est maître de la uie d'un roi. »
Mais les crimes du tyran devaient enfin recevoir leur châtiKieiit. Inno*cçnt IV prêcha en is&55 unç croisade cpQtre k faroucl^e Ezzelinç, Peu de temps avanît deux gentilshommes ten^ tëreut de délivrer la terre dç ce moi>- 6tre. Us sç nommaient Monté et Arddo^ et avaient été conduits à Vérone , où E^^eliso présidait alors , pour y être vgL\Si e^ jugement. Nous emprunterons le récit suivant à l'historien RoUandini :
Ils ^^iyèrent devant le palais pubjiic, pendant qu^zzelinp était à table ; ils attirèrent son attention par leurs cris, «t ils excitèrent tellement sa colère, qu'Ezzelino sortit de table, et descendit au devant d'eux,sans armes , en s'écriant :
. « Qu'ils viennent b, la maie heure , les traîtres. » Monté, dès qu'il l'aperçut, s'arracbant des mains de ses gardes, s'élança sur lui , et le renversa par terre. Tandis qu'ij s'efforçait d'enlever a\i tyran le poignard qu'il croyait trouver sous ses habits, et qu'en m&> me temps il l^ii déchirait le visage avec ses dents, un garda trancha avec son sabre la jambe droite du prisonnier; d'autres mirent en pièces son frère, qui vo|plait le secourir. Monté, comme insensible à cettç première blessure et aux coups qu'on ne cessait de lui porter, n'abandonnait point sa proie ^ et faisait d'inutiles efforts pour Tétoufler.
Il périt enfin , mais sur le corps du tyran, qu'il avait déchiré de ses dents et de ses ongles, et qui fut long-temps à se remettre de ses blessures et de sa terreur.
Les efforts d'Innocent iv contrç Ezzelino ne i(urent pas inutiles ; une armée nombreuse se rassembla sous les ordres de Philippe, légat dupape, et archevêquç de Rayennes. Le tyran sut cepen-
dant se maintenir sur un pied de guerre honorable. Mais, dans le cours de l'année m 59, son étoile vint à pâlir; Ezzelino fut fait prisonnier , tandis qu'il avançait lentement sur le chemin de Bergame, après avoir reçu plusieurs blessures qui mirent sa vie en danger.
Lui pris, la. guerre était terminée; il ne voulut point survivre à s^ défaite ; çnvain on appela des médecins poiur le soigner ; il refusa leurs bons offices ; il se plut à rouvrir lui-mémie ses blessures, et il mourut enfin le onzième jour de sa captivité, à Soncino » o\i son corps est enseveli,
Padoue, délivrée du joug de cç tyran, dont le règne de sang avait duré trentequatre ans , reprit aussitôt une forme républicaine , qui se maintint jusqu'à l'année i3i8. Le» Carrara ou Carra^ resi eureijit ensuite la principale autorité, mais ils l'exercèrent avec modéra.tion , et pour le bien public.
Cette ville passa ensuite sous I91 puissance des Scaligeri; revint encore aux Carrares : enfin, elle se soumit |i Venise en i4o5.
Son aspect est en général assez triste i les rues, surtout dans la parr tie vieille , sont sales y irrégulières , longues, étroites, et pavées ei^ petits cailloux. Il est vrai que de chaque côté il se trouve dea portiques, beaucoup moins beaux pourtant que ceux de Bologne , mais qui procurent aux pié** toxvs l'avantage de parcourir presque toute la ville il l'abri du soleil et de la pluie . Parmi les principaux édifices de Padoue, nous signalerons d'abord le palais de l'Université.. Ce monument, construit par Palladio., renferme les écoles publiques , l'Amphithéâtre d'à» natomie , et le Muséum d'histoire u*turelle.
// Boy le Bœuf (d'une anciexme enseigne ) , est le xv>m que l'ou donne 9U
bâtiment de rimiversité padouane ; cet édifice est d'une architecture grande et majestueuse; la façade est ornée de quatre colonnes doriques cannelées , et la cour est environnée d'un grand portique à deux étages.
L'université de Padoue est des plus anciennes et des plus célèbres; elle subsistait déjà Uvant que l'empereur Frédéric y transportât celle de Bologne , en 1222. Les professeurs étaient dans la plus grande considération, et les nobles se faisaient honneur d'entrer dans leur corps; même, dans les siècles les plus barbares , on y accourait de tous les pays. Cette antique université , dont l'origine remonte au commencement du treizième siècle, et qui acompte jusqu'à dix-huit mille écoliers s'il faut en croire le chi ffre de M . Delalande, n'enaplus que mille . Sous le vestibule, on voit une bonne statue en marbre , qui représente la célèbre Hélène- Lucrèce Gornaro Piscopia , morte en 1634 à trente-huit ans ; femme illustre, qui savait l'espagnol, le français, lelatin, le grec, l'hébreu, l'arabe; chantait ses vers en s'accompagnant, dissertait sur la théologie , l'astronomie , les mathématiques , et fut reçue docteur en philosophie à l'université. Depuis quelques années, on voit au cabinet de physique une vertèbre de Galilée ; c'est la cinquième lombaire ; elle fut dérobée par le médecin Florentin Cocchi, chargé, en 1737, delà translation des os de Galilée à l'église Sainte-Croix de Florence. Le doigt de ce savant , arraché par une fraude pareille, est exposé à la Laurentienne. Singulière destinée du corps de ce grand homme ! L'envie l'emprisonna de son vivant, l'admiration le mit en pièces après sa mort.
Toutefois, la vertèbre de Galilée n'est point placée sans convenance à l'université de Padoue. Pendant dix-huit
ans, il y avait rempli la chaire de philosophie ; et ce fut en présence du doge et des principaux de l'état, qu'en 1609 il fit ses jpremières expériences du télescope et du pendule.
La bibliothèque de l'université renferme soixante -dix mille volumes.
Parmi les portraits qui ornent ce vaste local» je remarquai celui de Pétrarque.
Certes , il est là à sa place ; car ce grand poëte fut assurément un des plus intré* pides lecteurs connus, puisqu'il moilrut dans sa bibliothèque, assis, la tête cour* bée sur un livre.
Le goût des sciences , des lettres et des arts fut toujours très-vif à Padoue.
Dès l'an 1 540, il se forma une académie à laquelle tous les beaux esprits de l'Italie se firent associer. Depuis ce tempslà, on en a compté vingt autres. Mais la plus célèbre de toutes est celle des Itico- ^rafi qui recevait des femmes, usage que l'académie française fut plusieurs fois tentée d'imiter. Sous Louis xiv, Char~ pentier appuyait Tadmission de mesdames Scudéry, Deshoulièreset Dacier. Dans le dernier siècle, les candidats de d'Alembert furent, dit- on, mesdames Necker, d'Épinay et de Genlis ; de nos jours , la même proposition n'aurait rien d'étrange, et les talens poétiques de quelques femmes en feraient de fort dignes et fort agréables académiciennes .
La façade du Palais de Justice^ édifice fort ancien , l'appelle le genre d'ar- ' chitecture arabe du palais des doges de Venise, et, en effet, il fut construit à peu près dans le même temps , c'està-dire en 1172, par Pierre Gazzo, et achevé seulement en 1206.
Cette façade donne sur une assez belle place, appelée Piazza deV erbe (place ou marché aux herbes ] et place Salone (PI. 208), entourée de portiques. Ce qu'on admire surtout dans cet antique
DE FERRARE A PADOUE
édifice^ c'est la grande salle, dite il Sa* lone, qui a trois cents pieds de long sur cent de large et autant de hauteur.
Son immense voûte en bois n a pas d'autres soutiens que les murs sur lesquels elle est posée. Cependant les Iremblemens de terre, qui se sont faits sentir à différentes époques à Padoue , ne l'ont point renversée ni endommagée.
Cette salle était autrefois une sorte de change ou hazar, où Ton venait acheter des articles de luxe étranger.
On dit aussi qu elle a été la grande salle du tribunal. Quoi qu'il en soit, elle est depuis long-temps dans un tel état de délabrement, qu'elle n^est plus d'aucun usage ; toutefois, on la répare en ce moment pour ea faire une salle de justice. Les épaisses murailles soQt couvertes de peintures à fresques fort anciennes, et dont plusieurs sont de GiottOj retouchées en 176a par Zan-noni; au fond de la salle, contre le mur, à droite du siège gothique du président, se voit une inscription antique et un monument assez mesquin , élevé à la mémoire de Tite-Live, né dans Padoue.
La pierre {Lapis uituperii)^ vue par Addison à l'hôtel-de-ville , et par laquelle tout débiteur était délivré des poursuites de ses créanciers, lorsqu'après y avoir été assis, nu, trois fois par les sergens, la halle pleine de monde, il jurait n'avoir pas cinq francs vaillant, est aujourdliui au salon.
Cest une espèce de sellette de granit noir, qui n'est point du tout usée ; il y avait vingt-quatre ans que cette coutume ne s'était pratiquée lors du voyage d' Addison, en 1700. A l'intrépidité avec laquelle certains débiteurs de notre temps montrent leurs visages, on peut très -bien croire que, si la même pierre existait à Paris , ils ne
rougiraient guère de montrer le reste, et qu'elle servirait bien davantage. De pareilles pierres existaient, au moyenâge, dans diverses villes de l'Italie, telles que Vérone, Florence, Sienne; il n'y avait de différence que dans le cérémonial. Lippo a mis dans l'enfer burlesque de son Malmantile , les dames florentines qui, pour la dépense de leur toilette, avaient conduit leurs maris sur la pierre des débiteurs.
A Sienne , ces débiteurs faisaient pendant trois matins le tour de la place à l'heure où sonnait la cloche du palais; ils étaient accompagnés de sbires , et presque entièrement nus; le dernier jour, en frappant la pierre comme les débiteurs de Padoue, ils disaient les paroles suivantes exigées par la loi :
(( J'ai consumé et dissipé tout mon » avoir , je paie mes créanciers de la » manière que vous voyez. » — Cet usage, malgré sa bizarrerie, était au fond assez raisonnable; c'était un moyen d'échapper à ces étemels prisonniers pour dettes , embarras de notre civilisation et de notre jurisprudence ; et une telle publicité , à la fois mêlée de ridicule et de honte , valait peutêtre mieux que certains de nos arrêts, pour déclarer les gens insols/ables.
Les diverses églises de Padoue sont ses premiers et ses plus intéressans monumens. Le dômcj achevé dans le siècledernier, estd'unearchitecture médiocre. On y voit entre autres tableaux, une Vierge du Giotto, donnée par Pétrarque, qui regardait ce morceau comme un chef-d'œuvre de Fart.
Saint Antoine de Padoue est un des plus grands saints du calendrier, et son église , il Santo , une des plus brillantes d'Italie. En effet , saint Antoine fut le thaumaturge de son siècle; il naquit a Lisbonne, l'an iiqS; entra dans l'ordre de Saint -François, qui
to
commençait à devenir célèbre , prêcha en Italie avec tant de succès^ fit tant de conversions et de miracles y qu'étant mort en ia3 1 , à Tâge de trente-six ans, il fut canonisé Tannée suivante.
LITALIE.
lière et si belle, exécutée avec tant de supériorité et d'intelligence, que je n'avais même rien conçu qui put entrer en parallèle. J'éprouvais tant de surprise, de ravissement, de plaisir.
Casanoi^a rapporte qu'à Padoue Ton que j'en perdais la respiration : je fus
croit que saint Antoine fait trente réveillé par cette violente seasationj
miracles par jour : )a quantité de ses je pris à l'instant mon violon , eape-
messes ne doit pas surprendre; elle rant de retrouver une partie de oe que
est si considérable qu'il n'y a point as- je venais d'entendre; mçiis ce fut en
sez d'autels pour les célébrer, ni de prêtres pour les dire , et qu'une bulle du pape autorise le chapitre à dire , vers la, fin de l'année , certaines messes qui comptent pour mille, seul moyen d'acquitter cette sorte d'arriéré.
vain : la pièce que je composai pour lors est à la vérité la meiliewe que j'aie jamais faite, et je l'appelle encore. la sonate du diable; mais eUe est si fort au-dessous de ce qui m'avait frap?
pé, que j'eusse brisé mon violon et
L'église du patron de Padoue (PL abandonné pour toujours lu musique •ao8) fut commencée en 1:^55, par Ni* si j eusse été en état de m'en pas-
colas Pisano, et terminée en l'ioj. Sa con&tructioja, un peu orientale, offre six coupoles. Mais, ce qui me frappa surtout, ce fut 4e voir dans l'intérieur de la basilique quatre orgues extraordlriiaires , auxquelles quarante personnes sont constamment employées. U est impossible de parler de musique sans citer le nom du célèbre Joseph Tartini qui, pendant plus de trente ans, demeura attaché à l'église de Padoue.
Tout le monde sait aujourd'hui ^ grâce à M. Delalande , comment ce violoniste célèbre, d'une io^gination et d'une organisation toute musicale ,, composa sa fameuse sonate du diable :
«Une nuit, en 1718 (c'est Tartini lui-même qui parle) , je rêvais que j'avais fait un pacte, et que le diable était à mon service ; tout me réussissait à souhait, mes volontés étaient tou*jours prévues, et mes désirs toujours surpassés par les services de mon nouveau domestique; j'imaginai de lui donner mon violon pour voir s'il partiendrait encore à me jouer de beaux airs . mais quel fut mou étonnement lorsque j'entejoMlis une sonate si singu-^
ser. »
Je ne m'arrêterai pas à énumérer 1^ tableaux ou les fresques qui ornent dans il Santo^ la chapelle de Saint- Antoine , ou celle du Saint - Sacrement ; je ne parlerai ni du chœur ni de son magnifique candélabre de bronae:»
d'André Riccio , ouvrage qui coûta dix années de travail à l'artiste. Qu'il SttlHse au lecteur de savoir que les pinceaux de Sansovino, de Pierre Liberi, et le burin de Dona telle, et d'une foule d'autres artistes célèbres, ont concourn à enrichir cette église* Avant de la quitter, allons voir au trésor Saint- Antoine , la kngue encore vermeille du saint. On montré aussi le recueil de ses sermons, corrigé par lui, et dont l'écriture est lisible et même élégante.
Nous voici arrivés à la porte : n'accorderons-nous point un regard à la sépul^ ture de ce jeune Français de vingt ans,, Arminius d'Orbesan, dont l'épi tapbe est si touchante:
rfarrosc de tes pleurs ma sépalcrale cendre , Puisque un jour éternel d'un plus beau royaume luit, Mais bénis le cercueil , où tu as à descendre ; Gar il n'est si beaxi jour qui ne mené s# nuj^
I*aJ/>pa . J'iWxxa S. JtUonw .
/^a^/ifue. /^/afr S'^^/ri/ûc/i/' .
DE FEARARE A PADOUE.
La Scuola del Santo , la confrérie de Saint- Antoine , voisine de l'église, offre au premier étape de belles et curieuses fresques du Titien. Nous nous plaisons à les citer, car, outre leur mérite, eUes sont les seules fresques que le Titien nous ait laissées.
Padoue célèbre chaque année ^ au mois de juin, des fêtes joyeuses, ou plutôt des jeux olympiques , en l'honneur de saint Antoine. Je n'ai pas eu, comme M. Valéry , le bonheur de rencontrer le char de sapin du maquignon vainqueur, qui parcourait les rues aux acclamations de tous les polissons dont it était escorté.
Un grand nombre d'autres églises sont répandues dans la ville: c'est ?>rfn^ nunziata nelt Arena^ aux formes orienLiIes; c'est l'église de Saint-André; celle de Sainte-Lucie; les Eremîtani, si célèbres par ses tombeaux , par ses fresques et par son petit cimetière ; c'est Saint-Canziano , Saint-François, aux riches tableaux; Saint-Clément; Sainte-Croix; Sainte-Justine, avec ses huit coupoles h. jour et ses riches chapelles; Sainte- Sophie, qui conserve d'antiques débris ; Saint-Thomas, re- BDuirquable par ses peintures ; Saint- Joseph, aux ftesques curieuses; Saint- Fermo, qui se glorifie avec raison de son magnifique crucifix en bois ; enfin c'est la petite église Saint-Maxime, qui contient le tombeau du savant anatomiste Morgagni.
Les palais de Padoue méritent à leu9 tour de fixer l'attention ; nous citerons celui qu'on nomme del Capitano , d'une architecture majestueuse. Quelques parties extérieures de larchitecture du palais du podestat ont paru dignes dte PaHadio. La maison des comtes TVe/zto^Papii^Faya^ la phis belle de Padoue, offre un groupe horrible et pyramidal de soixante démons enlacés les uns
dans les autres. La maison Capcdiêta possède les énormes débris d'un ch&« val de bois qu'on pourrait prendrepour celui de Troie. Ajoutons encore k palais Giustiniani al Santa, k l'élégaiH te et harmonieuse construction; la maison du chevalier Lazaara , véritable musée de peinture , d'architecture et de sculpture; enfin, on édifice plus moderne semble dominer aujourd'hui tous les autres, par son luxe aichiteo-i tural; e^est le café Pedroechi; toutes les cojionnes , les murailles , , le pavé, sont de marbre, et un pareil bâtir* ment semblerait biei^ plutôt devoir étie un palais ou un temple qu'un café.
J'allais aussi tous les dimanches à Saint-Antoiae; la belle statue équestre de bronze^ par Donatello, rejmsentaoït le Condottieri Gattamelata^ sur la place de leglise, est la première qui ait été fondue en Italie et chez les ma dernes. Quelque habile qu'ait pu s^ montrer ce général, il ne parait point qu'un chef de soldats mercenaires fût digne d'un tel hoimear et d'un tel mo»
nument.
Avec de pareils combat tans, lagoerre semble perdre une partie de son héroïsme; elle n'est qu'une nouvelle espèce de spéculation et de trafic. Ces Com^ dottieri^ aux gages d'états divers, prenaient soin, comme on sait, de se ménager ; kurs manœuvres sur le champ de bataille n'étaient fort souvent que de simples évolutions, et leurs campagnes, que de grandes parades. Le fait rapporté par Machiavel, de la bataille d Anghiari, gagnée par les bandes au service de Florence, sur les bandes à k solde de Milan , quoique contredit par Scipion Ammirato, ne détruit poin^ le raisonnement du publicisAe florentia sur Finfériorité de pareilles troupes , et sur leur impuissance à déiendre lemr patrie : les soidata fmnçiàiey qui
LITALIE.
tendaient rien, à ce genre d'exercice et d'arrangement, purent aisément venir à bout de tels ennemis et conquérir ITtalie col gesso ( à la craie ) ; ce mot du pape Alexandre vi exprime la rapidité de l'invasion de Charles vra, qui semblait n'avoir rien eu de plus à faire qu'à marquer ses logemens comme un maréchal des logis.
Le commerce de Padoue était trèsrenommé parmi les anciens. Cette ville fournissait à Rome de belles tuniques et d'autres marchandises précieuses; elle est encore aujourd'hui fort commerçante : les draps , ainsi' que les bas et les bonnets de poil de castor de ses fabriques, sont estimés.
Ce fut par une belle et brillante matinée que je quittai la patrie de Tite- Live et du peintre Tiepolo , laissant derrière moi les bains d'Abano , déjà célèbres du temps de Tibère, la Chartreuse , et enfin les couvens de Praglia et de Monte-Ortone. C'était une chose délicieuse de rouler le long des rives de la Brenta, alors qu'aucun nuage au ciel, aucune image de tristesse n'obscurcissaient le paysage environnant.
Le canal à droite coule à travers une campagne aimable, riante et fertile, où les champs de blé, les vignes, déploient leurs trésors. A gauche, les élégantes villes de marbre, avec leurs façades palladiennes, leurs jalousies vertes , leurs parterres et leurs orangeries , semblent encore habitées par les Foscarini et les Bembi des grands et libres jours de la république vénitienne. La barca cor-^ riera , la première gondole aperçue , le barchiello pesamment frété, glissent, passent, repassent, et quelques airs particuliers à Venise frappent votre oreille pendant ce délicieux petit trajet.
Mais les groupes parsemés sur le chemin sont ^lus délicieux encore.
Avec leurs habits et leurs visages de
fête, toutes les femmes sont jolies, tous les hommes agréables : tous les mots sont balbutiés mollement, et le rire même est toute mélodie.
Il eut été doux de terminer le voyage d'Italie sur les bords de la Brenta. Et là, donnant une pensée à la brise qui soupire sur ses eaux, supposer qu'aucun souci ne. peut habiter sous ces pavillons légers et frais , et que la prospérité répandue par les rayons du soleil et la nature, ne peut être détruite par les fausses combinaisons de la politique et le renversement de l'indépendance nationale; mais la vue de la grande douane de Fusina, qui se montre comme une prison temporaire sur les rives de l'Adriatique, remplie de figures allemandes, gardée par les armes autrichiennes , dissipe les visions de la Brenta. Là, il faut endurer formalités sur formalités , et le voyageur découragé quitte la côte solitaire et nue pour monter sur une gondole noire, avec l'apparence, sinon les sentimens d'un prisonnier d'état. Cependant, à mesure que la barque s'éloigne du rivage, et que la ville des vagues , cette Rome de la mer, parait sur l'horizon , l'esprit se ranime ; la mémoire , cessant d'être comprimée par les impressions extérieures , renvoie de ses cellules mystérieuses mille souvenirs fantastiques ; et quand les clochers et les dômes de Venise brillent sous l'éclat du soleil de midi, et que ses palais, à demi voilés par les teintes aériennes de l'éloignement, déploient graduellement leurs superbes proportions, les rêveries de plus d'une veille de la jeunesse sont réalisées. Des scènes depuis long -temps connues , poétiques ou romantiques , prennent une existence réelle , et viennent en même temps enchanter les yeux et délecter l'imagination.
▼SVISS.
En approchant de la cité , on passe dbvant une petite ile, où un seul arbre solitaire ombrage une muraille fortifiée; la barque glisse lé long d'un autre îlot ; mais on y distingue à peine quelques traces de végétation. Un petit fort insulaire se dessine de loin en loin sur les vagues , à mesure que les ombres s'a* grandissent ; enfin , on entre dans un faubourgs une rue d'eau : des bàtimens ruinés s'élèvent de chaque côté, bizarres, grotesques, mais évidemment habités par l'humble indigence, et non par l'opulence déchue. G>mme il n'y a point de chemin, iin'y a point de passans, et l'on ne voit pas un seul visage pointer à travers les fenélres ou s'a* longer sur les balcons. Aucun son ne trouble le silence de mort qui règne de toutes parts, excepté le bruit des rames des gondoliers. La première impression est celle de l'apparition d'une ville qui aurait survécu au déluge universel, dont les habitans auraient tous péri , et dont les demeures commenceraient à reparaître sur la profondeur des eaux.
Je vais donc aussi vous parler de Venise ! Et pourtant romans et ro* mances , drames et poëmes , contes et nouvelles, ne vous ont-ils pas rassasié d'histoires vénitiennes ?
Shakspeare a logé son Shylock dans les boutiques du Rialto ; lord Byron a promené sa gondole sur le Canal Grande; O>oper a placé son mystérieux bravo près du Pont-des-Soupirs ; Casimir Deavigne a écrit un millier d'alexandrins ur Tiafo r tuné Faliero ; Roger de Beauvoir a passé ses soirées avec les oisifs délia Piazzetta; la spirituelle M"*
Sand a confié dernièrement à la Bei^ue de Paris ses poétiques réflexions sut Venise ; les destinées de cette ville se sont trouvées au fond de chaque écritoire, et les cabinets littéraires nous ont décoché les Barbarigo , les Gradenigo et les JHocenigo , leç Jffo^ rosini, les Manini et les BragadinL Nos écrivains ont beaucoup emprunté à Venise , mais en revanche ils lui ont parfois terriblement prêté! Malgré tant de descriptions , de récits et de volumes, Venise gardera toujours un grand intérêt historique et un puissant attrait de singularité*
. Toutes les idées qu'on se fait par avance sur Venise, soit comme ville ^ soit comme société, appartiennent uniquement à l'imagination. On est disposé à la considérer comme le siège de quelque pouvoir fantastique qui assenible ses conseils au milieu des festins et des orgies, où le temps se consume en di«vertissemens sans fin , où l'amour est la seule religion, le plaisir la seule loi; où les nuits sont toutes éclairées par les doux rayons de la lune et les jours brillans du pur éclat du soleil; où la vie se passe dans un carnaval perpétuel, sous de fantasques déguisemens.
. n fut un temps où 1 aspect extérieur de Venise présentait à l'oeil de l'étranger un tableau qui approchait de ces images brillantes , quand la joyeuse regatta de la journée , et les assemblées dissipées de la nuit, cachaient le noir système politique, par lequel une faction aristocratique, sous le nom de république, foulait les libertés et corrompait les mœurs du peuple. Mais si le voyageur quittait autrefois les lagunes et les di^
Tertissemens de la place Saint- Marc avec les mêmes illusions, qu'il y avait apportées , ce moment est passé ; des images de ruine et de désolation se ren- , contrant dans tous les détails moraux et physiques, dissipent les visions de l'imagination, et jettent dans Tàme une tristesse qui la fait sympatiser avec le malheur de cette ancienne et tuperbe reine de la mer.
Cet aspect de Venise a quelque chosede plus triste que celui des ruines ordinaires : la nature vit encore près de eelles-là, et quelquefois elle les décore; debout depuis des siècles, on sent qu elles peuvent encore durer d'autres siècles; qu'elles verront passer la puissance de leurs mattreset d'autres empires; ici
naître Tempire des kalifes ; l'avait vu menacer d'envahir la terre, et bientôt se diviser et se détruire. Long-temps alliée des empereurs de Byzance, eue les avait tour à tour secourus et opprimés; avait enlevé des trophées à leqr capitale, partagé leurs provinces^ et joint à ses titres celui de maîtresse d'un quart et demi de l'empire romain. E!lle avait vu tomber cet empire, etlesikrouches musulmans s'élever sur ses rui* nés ; elle vit enfin la monarchie française s'écrouler ; et seule inébranlable, cette orgueilleuse république contemplait les royaumes et les nations qui passaient devant elle. Après tous les autres, elle a succombé cependant à son tour; et le peuple, qui liait le présent au
ces ruines nouvelles périront rapide- passé, et enchaînait les deux époques ment, et cette Palmyre de la mer, repri- de la civilisation de l'univers , a cessé
te par l'élément vengeur sur lequel elle était une conquête, ne doit point laisser de traces ; il faut donc se hâter de visiter Venise et d'aller y contenir
aussi d'exiger.
La nature même du pays qu*habi* taient les Vénitiens fut la cause de leur longue indépendance. Le golfe Adriati*
plep ces tableaux du Titien, ces fres- que reçoit dans sa partie supérieure
ques du Tintoret et de Paul Véranèse; ces statues, ces palais;, ces temples, ces mausolées de Sansovino et de Palladio, prêts k disparaître.
Venise est, dans toutes ses relations, une ville unique. Son origine, sa prospérité, sa chute, n'ont rien d'égal dans Kmivers. Cette république était, il y a peu d'années, l'état le plus ancien de l'Europe. La même nation, toujours in* dépendante, toujours libre, avait observé, comme un beau spectacle, les révolutions de l'univers; elle avait vu la lodfgue agonie et la fin de l'empire romain en Occident ; la naissance de l'em-
toutes les eaux qui découlent de la pente méridionale des Alpes, depuis le Pô, qui prend sa source sur le revers des montagnes de Provence jusqu'à 17sonzo, qui nait dans celles de la CSarniole. L'embouchure du plus méridional de ces fleuves est éloignée de trente lieues de celle du plus septentrional, et^ dans cet espace, la mer reçoit encore TAdige, la Brenta, la Piave, la Livenza, leTagliamento, et un nombre infini de rivières moins considérables. Chacune d'elles entraîne, dans la saison des pluies, des masses énormes de limon et de gravier; en sorte que la partie da
pire français lorsque Clovis conquit les golfe qui les reçoit, comblée peu à peu ' Gaules ; l'élévation et la chute des 08«- par leurs dépôts, n'est plus une mer, trogoths en Itali#, des Visigoths en n'est point encore une terfe: on la nom- Espagne; des Lombards, qui succédé- me lagune ; sous ce nom on comprend rent aux premiers ; des Sarrasins, qui un espace de vingt ou trente i^illes de ésoédspèprent les seconds. EUeavaitvu largeur à partir du rivage. La lagune ,
VENISE
vaste étendue de bas-fonds et de fange couverte d'un ou deux pieds d'eau , que les bateaux les plus légers peuvent seuls traverser, est coupée par des canaux, creusés sans doute par les fleuves qui portent leurs eaux à la mer, mais entretenus ensuite par la main des hommes poiur l'intérêt du commerce. Ces canaux ouvrent des routes aux plus grands navires, et leur offrent des ancrages sûrs;
nière si avan^geute. pour ia pAckei pour la fabrication du sel, qui se recueille presque sans travail dans certains bas-fonds nommés estuari , pour la navigation et le commerce; ceux qui les habitent ont tant de facilité pour communiquer, sur de simples bateauX| avec toutes les villes de laLon^tardiei avec tous les ports de llstrie, de laDal^ matie et de la Romagne, que cet ar*
bpier, qui ce brise avec furie contre les cbipd a dû de tout temps être pea*
murazzi et les tles longues et étroites plé d'hommes industrieux. Le savant
qui bordent la lagune, est celme par de comte Figlictsi a prouvé, dans ses me*
là ces limites : le vent ne peut plus la moires sur les Yénètes, que, dis lei
bouleverser, là où des abimes ne sont temps les plus reculés, cette natioq , q«j||
plus cachés sous ces vagues. Mais les occupait le pays qu'on a nommé depuif
canaux tortueux et entrelacés, de la la- États Vémùêns de wre Jhrm^ t^ibîp
gnne forment un labyrinthe impépétrable pour les pUotes , qu'une pf^tient^ étude etuiie longue expérience n'oni pa4 instruits de leurs détours. Au mi«- Ueu des bas-jbnds s'élèvent plusieurs cept^ines d'ttes qui commencent au midi de Chîofza, vçrs les bouches du Pd et de r Adige, et qui s'étendent s^s in*^ içarruption jusqu'à Grado, par de là les bouches de Xhonzo. Les unes ne sont çépairto 9Ue par dea canau:i^ étroits , cqnun^ celles sur lesquelles Venise est bâtie ; les autres dominent la lagune de plaçç en place^ comme des bastions
tait également les Ues répandues sur of9 câtes, et que de là étaient venui 1^ noms d^ Fenetù^ Prima et Seeun^a^ dont le premier s'appliquait au eoi^fcîf nent, et le second aux ttes et aw h& giines.
Lorsqu' Attila exerça ses fureurs «pr Aquilée, Concordia, Odersa, Altiuoet Padoue, tous ceux des habitans de la première Vénétie, que leur fortuit mettait en état de fuir^ cherchèrent ma asile dans la seconde*
Hommes, femmes, enfans, vieiUavds, tout se réfugia dans les îles. Au centra
avancés pour défendre l'approche de la de celles que couvre aujourd'hui la villa
terre ferme. D autres enfin, marquent de Venise, la bourgade de Rialta aor
l'enceinte de la lagune, et séparent les cueillit les fugitifs ^ils se répandirent
Jias-fonds de la haute mer. Ces demie- également sur toutes les auti^s; et, aa
rçs, qu'on nomme ïaggéré, forment unç cachant sous des eabanes faites à la hiti|
ligne prolongée et paraUèle au rivage, jb attendirent que l'orage démstateur
^în coupée par un grand nombre de canaux , qui s'ouvrent pour la plupart en face de l'embouchure de chs^quçfleu?
ve. Ces canaux forment autant de ports ouverts à la marine vénitienne, et ils eu portent le nom. Les iles, soit de la lagune, soit de Yaggéré^ ne sont pas en
fût passé.
Une nouvelle nation se fomuTdo^ au milieu des lagunes, par la réunion forcée des premiers Vénètes aux seconds ; une nation de nobles', d'ouvriers laborieux et de marins , qui tous de^
général susceptibles d'une grande cul- valent vivre, nom plus du produit déf tur# ; maîsell^ sont placées d'une ma^ terres, mais de i)|)ui d'une iudm^
active et croissante. Cette nation, c'est -la vénitienne.
' Après avoir fait connaître la fondalion de la république de Venise , il nous reste à choisir dans son histoire, durant la première moitié du moyen âge, les faits importans qui, de loin en loin, contribuèrent à former le caractère national, à modifier la constitution de l'état , ou il augmenter Tinfluence du nouveau peuple sur le reste de l'Italie.
Une histoire suivie et circonstanciée n'entre point dans notre plan : telle est au reste la sécheresse et l'obscurité des historiens qui ont écrit dans les temps antérieurs au douzième siècle, que nous "sommetforcés de passer rapidement sur les époques qu'ils nous font si peu connaître.
Le seul fait important que nous puis> vions signaler au milieu de toute cette première période' de l'existence de Ve- . nise, est l'invasion de Pépin, fils de Gharlemagne, etroidltalie. Ce prince, irrité de b résistance des Vénitiens à l'exécution de ses projets contre Nicephore , empereur d'Orient , tourna ses armes contre la république, et lui brâla même deux villes importantes.
V Dans ce moment critique , Ange Participazio , l'un des principaux citoyens, détermina ses compatriotes à abandonner les murs de la capitale , et à trans porter toutes leurs richesses à Rialto, dont la situation est bien plus forte, puisque cette Ile est vraiment au centre de la lagune» Depuis ce temps -là, Rialto devint la capitale du nouvel état; on réunit par des ponts, à cette première jtle, les soixante Ilots qui l'entourent, et sur lesquels s'étendit ensuite la ville de Venise. Le palais ducal fut élevé sur la place où il subsiste encore aujourd'hui; et le nom de Venise , qui appartenait en commun à toute la république, fut affecté h sa capitale.
Vingt ans plus tard , le corps de saint Marc fut transféré d'Alexandrie dans cette Ville. L'on raconte que les marchands qui enlevèrent cette relique à l'église d'Egypte , lui substituèrent adroitement le corps de saint Claude , pour lequel ils avaient moins de vénération. Dès lors saint Marc fut le patron de la république ; lui ou son lion devinrent l'empreinte de ses monnaies et Tétendard de ses armes : le nom de saint Marc s'identifia enfin tellement avec celui de l'état, qu'il fait tressaillir encore aujourd'hui les cœurs vénitiens, et fait couler les larmes des patriotes, plus que le nom de la république ou le souvenir de ses victoires. Les premiers insulaires eurent d'abord un gouvernement démocratique régi par des tribuns. Mais, comme toujours, lorsque la république eut acquis plus de puissance et d'étendue, il fallut mettre le pouvoir entre les mains d'un seul , et au heu des tribuns on nomma un chef à vie, appelé doge , mot qu'on peut croire dérivé du mot latin dux, c'est-à-dire chef^ commandant, général, duc.
Sous le pouvoir d'un seul, la république acquit plus de force, et pendant cinq siècles elle ne cessa d'étendre sa puissance au point que les doges formèrent des alliances avec des rois et des empereurs.
Dès 1 17a on avait substitué aux as* semblées générales un conseil composé de quatre cent soixante-dix membres ^ qu'on nommait pour un an seulement, et dans lequel tous les citoyens indistinctement avaient le droit d'entrer lorsqu'ils étaient élus.
Mais les chefs de la république s'étant aperçus plus tard que cet ordre de choses ne pouvait plus convenir, arrêtèrent en 1 197, qu'à [avenir les membres du conseil représentatif de la nation ne se»
raient plus pris dans toutes les classes^
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VENISE
mais «xclusirenient dur la totalité des conseillers alors en fonctions, et parmi leurs deàcendans, ce qui fit succéder Taristocratie à la démocratie primitive.
Cet éyénement nous rappelle lorigine du sénat et des chevaliers romains créés de cette manière par Romulus.
Pierre Gradenigo, auteur de cette réforme hardie, sut y parvenir sans verser une goutte de sang, et malgré les troubles et le tumulte qu'elle occa- 8iona«
Par rétablissement de cette aristocratie, la république gagna l'avantage dans ce genre de descriptions. Voici un de pouvoir résister aux puissances d'I- passage extrait de son Histoire des ré-
Pouille. Le Ane de SaToie avait des prétentions sur le royaume de Chypre, et lo duc de Ferrare sur Mantoue. Tous ces princes fondirent à la fois sur lee états de la république. La bataille d'Agqadel, ou de Ghiaradadda, qu'Ai viano perdit en 1 5og, et ensuite ccîle de Yicence, firent perdre aux Vénitiens tous leurs états de terre ferme , excepté Trévise.
n faut lire dans les historiens ée cette époque le récit de ce combat d'Agnadel. Sismondi surtout excelle
talie et de l'Europe même, ainsi qu'à l'empire ottoman, qui faisait trembler l'Orient.
Les époques les plus mémorables de l'histoire de Venise sont les années »«97i »5o8eti5i8.
En i3io, on créa le conseil des dix, qui d'aibordne fut que pour un temps, et qui,Ters i33o, devint perpétuel; ce conseil fut d'abord établi pour les afiaires criminelles; ensuite on y fit une addition pour lui donner des fonctions législatives et politiques; mais vers iSgo, où l'on craignait l'oligarchie, on supprima cette addition, et il resta purement criminel.
La ligue de Cambray^ formée en i5o8, est l'époque des plus grands re»
vers que la république ait éprouvés.
Jules II, qui en fut le principal auteur, avait résolu de recouvrer quelques villes qu'il regardait comme étant de l'ancien patrimoine de l'église, telles que Ra« venue, Faenza, Cervia. Il suscita l'em* pereur Maximilien, qui voulait avoir Padoue, Vérone, Vicence, Âquilée et le Frioul,etleroide France, qui prétendait avoir Crémone, Brescia et Bergame, commedépendancesdu Milanais.
Le roi de Naples redemandait Brindes, Trano, Otrante et d'autres yilles de la
publiques italiennes : « Louis xii ayant reconnu la position des Véni-»
tiens autour de TrévigUo, et jugeant trop dangereux de les y attaquer, après être resté un jour en présence, tourna le lendemain au midi, et descendit le fleuve vers Rivolta, dont il s'empara.
» Après y avoir passé un jour, il brûla ce vilbge, et continua le jour suivant sa route pour se rendre à Pandino ou à Vaila^ et séparer ainsi l'armée vénitienne des magasins qu'elle avait à Crème et à Crémone. Pendant que le roi suivait le chemin tortueux des bords del'Adda, les Vénitiens pouvaient, en suivant la corde de l'arc que décrivait Louis XII, arriver par un chemin plus court à une seconde position plus rapprochée de Crème, et aussi bonne que celle qu'ils occupaient. Pitigliano,pour iaire ce trajet , ne voulait partir que le lendemain : Alviano insista pour qu'on se mit aussitôt en route, et qu'on devançât l'ennemi. En effet, Tordre de partir fut donné ; les hautes broussailles, dont le pays est couvert, dérobaient entièrement l'armée vénitienne, qui suivait le chemin à droite, h la vue des Français qui suivaient le chemin 4 gauche, et, sa ligne étant plus directe ^ elle se trouva bientôt avoir gagné les
L'ITALI*;.
devans ; mais daos cet ei^droit justes mentlesdeuxcheminsse rapprochaient, et TAlviano, qui commandait Tarrièregarde, eut connaissance de Charles a Ambaise et db Jean-Jacques Trivul* irio, qui commandaient Tavant-garde française^ ^t qui se trouvaient très*-près de lui.
» Le général vénitien se disposa alors au combat; il avait placé ses fantassins, avec six pièces d'artillerie , sur ime digue destinée k contenir un torrent, qui dans ce moment était à sec, et il avait atr taqué avec vigueur la cavalerie française dans un terrain embarrassé par des vignes, où elle ne pouvait faire ses évolutions avec liberté. L'Alviano profita de cet avantage, la repoussa et lapour<suivit jusque dans un lieu plus ouvert.
En m^e temps le roi arrivait avec le corps de bataille; et Tarrière-^arde de TAIviano, qui avait déjà remporté un succès glorieux, se trouvaitavoir affaire avec toute Tarmée. La bravoure du général s était communiquée au soldat , et l'avantage qu'ils avaient déjà obtenu soutenait leur ardeur, en sorte qu'ils continuèrent le combat durant trois heures avec la plus grande vaillance.
de Brisighella , dims le val d» Laïao-* ne, leur nom et leur orgamsationi et toute l'infanterie soldée des YéDÎ* tiens avait ensuite adepte kurs cou-* leurs et leur ordonnance. Cette iofkiH terie laissa six mille morts sur le champ de bataille; c'était à peu près le double de ce qu'avaient perdu les Françaiâ; la gendarmerie vénitienne ne souffrit pae beaucoup; mais Barthélémy d'Alvia^* no, blessé au visage, fut fait prisonnier et conduit au pavillon du roi. Vingt pièces d'artillerie tombèrent entre les mains des Français ; le reste de l'armée vénitienne continua sa retrait^ sani être poursuivi. »
Après cette bataille , on crut voir la ruine entière de cette république i Mlii> les ressources de sa marine f de sei fichesses, et de k valeur de soi behitani»
et plusieurs circonstances heurenseti lu sauvèrent l'année suivante.
L'année 1618 est fameuse denA llâ«« toire, par la conjuration des Espagnole contre la république de Venise. Voici ce que raconte l'abbé de Saint^&éal 1 « Le marquis de Bedmard était, depnto 1607, ambassadeur d'Espagne à Venise; les Espagnols étaient mécontens de l'ao^
Une forte pluie, survenue pendant la commodément de Paul v avec la répu^
bataille, rendait le terrain glissant pour les fantassins, l'espérance de voir arriver Pitigliano, sur le secours duquel on avait compté, s évanouissait ; mais l'infanterie italienne des Brisighella, qu'on distinguait à ses casaques mipartie blanches et rouges, se rendit digne de sa nouvelle réputation; encore qu'elle fût forcée de se replier jusque dans une plaine ouverte, et qu'elle s'y trouvât exposée aux attaques delà cavalerie, elle ne rompit jamais ses rangs.
Entourés, pressés, accablés, ces fantassins roraagnols se firent presque tous tuer, après avoir vendu chèrement leur vie. Ils avaient reçu de Nalda
blique dans l'affaire de l'interdit. Le duc d'Osso^e, vice-roi de Naples, était entreprenac\ et ennemi des Vénitiens; ils formèrent le projet de faire descendre à Venise l'armée navale d'Eispagne ,. et d'occuper les postes principaux de la ville, comme la place Saint^Marc et l'arsenal, par le moyen des intelligences qu'ils avaient dans la ville ; on devait faire mettre le feu dans les endroita qu'il était le plus important de secourii*f s'emparer de toutes les barques qu'on trouverait au pont de Rialto pour aller chercher des troupes au Lazaret. Il y avait vingt-trois conjurés dans le se^ cret, entre autres un Français réfugié,
l'ê/n^KÏa. J'hctoUa Mia /iasi/ica M S . Marcû . yirnise. J'a^ilc dr ia 3ast/ufuc ife J'Marc.
y^ncua . Fcnise. /'iax^'Ua tù' SMarco.
nommé Renaut^ un capitaine normand, qui avait été engagé dans cette conspiration ^ par Tentreùiise d*une belle Greoque, et JafBer, Provençal. » Saint* Real a peint avec un rare bonheur les irmolutions de ce conjuré , les combats qui se livraient dans son cœur, et le désir de venger sa patrie des tyrans qui Topprimoient, et la crainte non moins vive de voir la malheureuse Venise noyée dans le sang de «es habi« tans » et subissant un joug plus cruel encore que celui de ses magistrats.
« Cette funeste image , continue Saint^Réal) l'obsède nuit et jour, le sollicite, le presse, Tébranle. En vain il iâit effort pour la chasser i pluâ ob« stinéa que toutes les furies des fables | elle l'occupe au milieu des repas , elle trouble son repos | elle s'introduit jus* que dans «es songes* Mais trahir tous tes êimêl et quekamis 1 intrépidesi in«4 teUigensi uniques en mérite dans le t»* lent où ehaoua d'eux eieellei o'eel l'ouvrage de plusieurs sièclee de join« dre ensemble une seconde fois un aussi grand nombre dliommes extraor* dinaires, Dans le point qu'ils se vont fendre mémorables à la dernière postéi»
rite, faut-il leur ravir le fruit prêt k cueillir y de la plus grande résolution qui soit jamais tombée dans l'esprit d'un particulier? et comment périront-ils 7 pardestourmens plus singuliers et plue recherchés que tous ceux que les tyranâ dei siècles passés ont inventés. Ç^ ne sait qu'il y a telle sorte de prison k Venise, plus capable d'ébranler la con^ atance d'un homme de courage que les plus affreux supplices des autres pays?
Ces dernières réflexions, qui atta^quaient Jai&er par son faible, le raffei^ misselent dans ses premiers sentimens:
la pitié qu'il sentait pour ses compagnons balançait dans son âme celle que la désolation de Venise y excitait)
VENISE. 19
et il continua dans cette incertitude
jusqu'au jour de l'Ascension, auquel l'exécution avait été rctnis6<
» On reçut dès le matin des nouvelles du capitaine. Il mandait qu'il répondait de la flotte) qu'elle allait aux environi de Maran ; qu'en même temps qu'on On* verrait au laxaret quérir les troupes de Lievestein, on ftt partir une barque pour lui en donner avis, et qu'il atten* drait cet avis pour commencer d'agif de son côté On envoya à Haillot lel guides qu'on lui avait promis. On introduisit, dans le clocher delà Procura<^ tie de Saint<-MarCy des hommes apos** lés, qui avalent quelque habitude avee ceux qui y faisaient garde, ûï qui let aaaoupirent par le moyen de droguée et d'odeurs propres.à cet effets mlléea dans des viandes et dane des breuvagei| et en les faisant boire et manger avec excès à l'ocoation de la réjouisàanee pii^ blique du jour. On donna l'ordre à des officiera qu'on choisit de e'emperef dea maisons det eénateura qui étaîeftt plus k craindre y et de les tuer* On marqua à chacun la maison b& il devait s'attacher} de mtm^ k tihaeundee pria* cipaux conjurés et des autree ofioien le poste qu'il devait occuper, leshommoé qu'il lui fallait , où il les prendrait , le mot pour les reconnaître 9 et le chemin pour les conduire. On fit savoir ausii aux troupes du lasaret^ aux Espagnols de la petite flotte , et aux mille HoUaU* dais qui étaient déjà dans VeUiee f comment Ils le devaient répartir ckpuil la place de 8aint«Marc , ou tous de^ vaient se rendre, les lieux qu'ils devaient occuper , les commandatti qui leuif étaient destinés , et le mot pour les reconnaître. On fit visiter par des gens non suspects la fuste du conseil des dix^ et on trouva l'artillerie en état de ser->
vir
I» Jaffiereutla curiosité de voir la eé-
ao
rcmo)iie où le doge épouse la mer, parce que c était la dernière fois qu'elle devait se faire. Sa compassion redoubla àla vuedes réjouissances publiques : la tranquillité des malheureux Vénitiens lui fit sentir plus vivement leur désolation prochaine ; et il en revint plus irrésolu que jamais : mais enfin le ciel ne voulut pas abandonner l'ouvrage de douze siècles et de tant de sages tètes à la fureur d'une courtisane et dune troupe d'hommes perdus.
» Le bon génie de la république sug^ ^éra un expédient à JafSer, par lequel il crut sauver tout ensemble et Venise et ses compagnons. Il fut trouver Bar« thélemi Comino, secrétaire du conseil des dix , et lui dit qu'il avait quelque chose de fort pressé à révéler qui importait au salut de l'état ; mais qu'il voulait auparavant que le doge et le conseil lui promissent une grâce , et qu'ils s'engageassent par les sermens les plus saints à faire ratifier au sénat ce qu'ils auraient promis; que cette grâce était la vie de vingt-deux per-^ sonnes qu'il nommerait , quelque crime qu'elles eussent commis; mais qu'on ne crût point arracher son secret par les tourmens sans la lui accorder, parce qu'il n'y en avait point d'assez horribles pour tirer une seule parole de sa bouche. Les dix furent assemblés dans un moment , et ils députèrent sur-lechamp au doge pour recevoir de lui la parole que Jaffier demandait. Il n'hésita paf non plus qu'eux à la donner; et Jaffier, alors pleinement content de ce ^'il allait faire, leur découvrit toute la conjuration % •
Venise, comme tous les états, après avoir eu son époque de gloire et de splendeur^ commença à éprouver des revers, et perdit en Orient une partie de ses possessions.
Mais elle se soutint long-temps en-
core en Italie, et la sagesse de son gouvernement engagea les villes et les provinces de cette contrée , situées entre la mer et les Alpes, à s'unir à eUe.
Ce fut alors que les Ténitiens déployèrent toute l'étendue de leur poli-* tique si connue , et ce fut tantôt par la force, tantôt par l'argent ou la pei^ suasion qu'ils parvinrent , au seizième siècle, À posséder tout le pays, depuis Ravenne jusqu'à Trieste, et de plus, tou-> tes les coùtrées situées entre la mer, les Alpes et le P6 , et même plusieurs places en Romagne et dans la Fouille.
On connaît toutes les guerres que Venise eut à soutenir dans le seizième siècle contre l'Europe presque entière, sans compter celles contre les Turcs ; et si à cette époque elle perdit peu à peu ses possessions, ce ne fut pas sans la plus courageuse résistance. ESnfin la découverte du Nouyeau-Monde , en minant son commerce, acheva de détruire sa puissance.
Quoi qu'il en soit, en 1797, cette re* publique possédait encore plus de trois millions de sujets; mais alora legou- Temement devint timide, indécis; il ne sut point employer l'énergie conve* nable ; Û voulut rester neutre dans la guerre entre l'Autriche et la France, et, pour avoir refusé de coopérer au maintien delà justice et du bon droit, Venise fut punie comme le sera toujours l'égoïsme; elle fut conquise par les Français, et elle cessa d'exister.
- « Pour s'expliquer la conduite des Vénitiens dans les circonstances pé« nibles où ils se sont trouvés en 1 797, dit Daru, il faut se rappeler que depuis plus de soixante ans ce gouvernement avait su se maintenir en paix. Trois générations s'étaient écoulées à l'abri de ces orages, déplorables sans doute, mais qui entretiennent l'énergie de
•Il . . ^ '
VBNISE.
HuMAieé Gerepciioonsiinréparlàlîmw £té âtt moins autant qfhe jpr la sagesse, on ne pouvait pas se flatter d'en être tede^able à la réputation dont le gouyemement jouissait , puisque sa coH'»
sidération diminuait de jour en jouré Les passions actives auzquellesla guerre offre un aliment^ araient pris une autre direction > et la morale publique n'y ayait point gagné.
» Les paisibles habitans de Venise, à qui leurs pèr(Bs, leurs aïeux, n'aYoient pu raconter la guerre ayec cet accent qui électrise et qui n'appartient qu'à ceux qui l'ont faite ^ detaient être dii^ posés k adopter des maximes politiques qui prolongeaient leur état de repos et justifiaient ttop bien le Sentiment de leur nullité notaire. Le défaut des gouyeraemelis faibles est d'être îrré* solus) ils attendent que la Tiolcnce des circQoistanees les force à prendre on partif et alors leurs déterminations sont i'ttttYrede la nécessité et non de la pnir dence«
» On aTait donc étaUi ce pridcipe, que la république devait se bunser an besoin de sa consenration , ce qui était * fwt raisonnable sans doute ; en ajoutait que cette consenration dépendait d'une imperturbable neutralité ; mais en même temps elle rompait cette neutra- -.
lité en Texant les n^^ans français, en recelant les fugitifs de la Corse , en donnant la chasse aux gardes nationales et en soutenant le roi en sous->main, f
» Enfin, par faiblesse et par crainte de la France, le sénat, à la majorité de ^ cent quarante-quatre voix contre quap '^ rante-trois , notifia à Louis xvm , alors réfugié à Vérone, qu'il eût à quitter le territoire de la république , et cela en n'y mettant pas tout le respect dû au tmdheur. v
s Je partirai , dit le roi ; mais f exige • qu'on me présente le lirre d'or pour
» que j'en efface le nom dto mafamile, s et qu'on me rende l'armure dont Ta- 9 mitié de mon afeul Henri iV arait fait > don à la république. »
« Ce nom fut effacé de dessus le lirre d'or, mais Tarmure ne fut pas rendue, et Louis xvm quitta la république. »
Venise commence à Attila, et finit à Bonaparte. Cette reine de l'Adriatique, dont l'empire fut de quatorze siècles , derait naître et mourir au milieu d'orages plus Tiolens que ceux de la mer qui l'entironne , et , la terreur de deux conquérans produisit différemment son origine et sa cbute.
Après un aperçu rapide d« l'histoire de Venise, parcourons cette intéressante cité, et tisitons ses monnmefis principaux. Au premier rang il faut iliettre la place Saint-Marc, l'église et lepalals Ducal, qui forment à peu près le point central de la tille ; c'est là que réside la majesté de la république. Cest par^ là aussi que je commencerai ma description. {F'oyez les planches 2 1 o à 1 1 8 pour tout ce qui concerne Sainte Marc y le palais Ducal ^ la place et la piazzetta).
Le soleil n^était point encore couché, ses derniers rayons rougissaient encore les ddmes et les clochers, et se brisaient en faisceaux des plus riches couleurs sur les façades et le paré , quand, en sortant du demi-jour de ces étroits passages, je me trourai dans la place la plus frappante et la plus magnifique, dltalie , la place de Saint-Marc. Parée entièrement de larges dalles , divisées par compartimens en marbre, ce qui la tient toujours dans un grand état de propreté, cette place est unique au monde. Là se trouvent en présence l'Orient et l'Occident : d'un côté le palais Ducal avec l'architecture de dentelles, les balcons et les galeries des monumens arabes; Téglise de Saint
Marc, dont la façade légère et les dèmea missaient des taptifg hupains ; Us s^
couverts de plomb, rappellent une mosquée de Gonstantinople ou du Caire :
de l'autre côté des arcades régulières et des boutiques comme au Palaift-Royal de Paris. Le même contraste se trouve parmi les bommes ; ce sont des Turcs, des Grecs, des Arméniens étendus, immobiles , prenant le café ou des sorbets sous de grandes . toiles semblables, par Téclat de leurs couleurs , à de véritables tentes, et fumant des parfums dans leurs longues pipes de bois rose à bout d'ambre. Ces enfans de rOrient , quel que soit leur rang dans la vie, ont toujours l'apparence de Taristocratie de la nature; mais de tels . visiteurs sont maintenant assez rares à Venise , et si l'on voit de temps k autre un galiou ou une argosil à l'ancre dans son port| ces navires ne font querappeler faiblement les flottes qui venaient en foule échanger les épices de l'Arabie, ou les diamans et l'or de l'Asie et de l'Afrique , contre les étoffes, les soies, les armes et le& miroirs des manufactures vénitiennes.
On voit un nombre infini . de colombes sur la place Saint-Marc; ces babitans aériens remontent aux anciens temps de Venise. Alors il était d'usage^ le jour des Rameaux , de lâcher au-
multiplièren]; rapidement, et tel fut l'intérêt qu'inspirèrent ces réfugiés que, d'après le vœu général , un décret (ut rendu portait qu'ils seraient non-seulement respectés, mais nourris aux frais de l'état. Venise a perdu sa liberté, et ces oiseaux , toujours légers et gracieux, semblent avoir édiappé à la conquête.
Après avoir passé le grand portail du milieu , l'église de Saint-Marc parait directement en face, et Ton voit une mosquée , un temple , une cathédrale; car cette église pourrait être dédiée à Mahomet , à Isis, au Christ»
Ses ordres d'architecture^ grec, arabesque, ou gothique, mêlés d'une manière barbare, produisent cependant un si bel effet, que toute idée d'harmonie et de proportion est mise en défaut. Les porches, les dômes ^ les minarets, les dessins moresques, les arceaux gothiques, les colonnes grecques, sont colorés par des incrustations d'or, or-»
nés. de mosaïques , de pierres précieuses de toutes les couleurs et de toutes les régions. Les arcades arrondies qui s'élèvent sur la principale entrée sont encore couvertes d'omemens sculptés, aussi minutieux, aussi grotesques que les statues de saints et les autres figu-
dessus de la porte principale de Saint- res qui décorent les pinacles placés au- Marc un grand nombre d'oiseaux avec dessus. On voit, sur les premières de
de petits rouleaux de papiers attachés à la pîitte, ce qui les forçait à tomber, malgré leurs efforts pour se soutenir quelque temps en l'air; le peuple se les disputait aussitôt avec violence. C'était une espèce de distribution en nature, n arriva que quelques-uns de ces pigeons se délivrèrent de leurs entraves, et cherchèrent un asile sur les toits de l'église de Saint-Marc et du palais Ducal,
ces arcades , les quatre chevaux de Lisippe, dépouilles qui ont orné successivement les arcs de triomphe de Rome, de Constantinople , le portail de Saint- Marc , et la place des Tuileries à Paris.
Au-dessus de la seconde arcade (qui est remplie par une grande fenêtre de glace dépolie ), Saint-Marc , patron de la cité, parait sur un fond bleu et or,
près de ces plombs redoutables où gé- non dans son caractère de douceur apo»-
ipj^r^m*^
J'rntua. /'no ///* '/ntt i/r/Z/f {'Ar'rja dt'.i'. Marco. Ven4.tr. f'n t/f^ S<u i^ëf «jî* i'£çluede S.'Mtrc.
VEKISE.
aï
lolique, mais fier et terrible, comme dans la yision mystique d^ÉBéchièl, et lious la forme d*un lion rampant, la crinière flottante et les ailes déployées, tenant un peu de l'enseigne d'une mé* pagerie, et, suivant le mot de Lady Morgan, unpeu du dragon de Wantley ^ la foire de Saint-Barthélémy.
L'enlèyement du corps de San-Mar- 00 , apporté d'Alexandrie , est représenté en mosaïcpe sur la façade de l'église Saint -Marc. En voici l'histoire : Gomme les Turcs ont le porc en horreur, les chrétiens imaginèrent d'intercaler leur saint entre deux pièces de lard, pensant bien que les douaniers musulmans n'y toucheraient pas, et cette fraude pieuse eut un plein suc* ces. Notre guide nous fit remarquer l'air benêt des infidèlesqui s'étaientlaissés attraper, et la mine joyeuse des chrétiens qui leur avaient joué ce tour.
L'intérieur de Saint-Marc ressemble à une vaste caverne taillée dans le roc et toute dorée. Là brillent confondus l'élénnce grecque, le luxe byzantin et le talent des maîtres de l'école vénitienne ; la ' religion a conservé toutes ces richesses, qui peut-être eussent été dissipées dans les spéculations et les entreprises d'un peuple marchand et navigateur.
Les débris de la magnificence de l'ancienne Rome décorent aujourd'hui les basiliques de la Rome nouvelle; Saint* Marc a recueilli les dépouilles opulentes de Gonstantinople. La religion rassemble ainsi les ruines de ces deux villes maîtresses.
Je remarquai contre le mur de la chapelle du baptistère (PL ai8) le ombeau du doge André Dandolo.. Mort en i354, guerrier intrépide, adroit politique «, ami de Pétrarque, et le plus ancien historien de Venise, comme son ncétre en avait été le premier, héros.
Dandolo est na si beau persomuigeCO • que j'aimais à répéter son nom sous lesr voûtes de Saint'Marc. Tavoae que j'é« prouvai une impression bien différente lorsque, regardant la porte de bronze de la sacristie, derrière l'autel, ouvrage de trente années de la vie de Sansovino; je vis surgir en relief la tête toute vi^ vante de l'Arétin à côté de cette du Titien.
L'Arétin, cet homme qui fit métier de la diffamation , et dont les louanges étaient taxées , est le repésentant de la licence et des vieilles mœurs dissolues de.Venise. Vous ne voyez en lui qu'un type ignoble. Il a dominé le seizième siècle littéraire. François !•' l'hondrait.
Arioste l'appelait divin. Charles^Juint causait familièrement avec lui; De ni-* veau avec toutes les puissances, ami ^ de Titien, correspondant de Michel-»
Ange, bravant les foudres papales, plus riche qu'un prince, plus insolent qu'un condottiere, plus admiré que le Tasse, plus célèbre que Galilée^ qu'était donc cet homme? d'où. lui venait sa puissance? de quelle force disposait* il ? quelle terreur et queUe tyrannie se concentraient dans ces taches d'encre calomniatrices et immondes qui dégouttaient de sa plume ? que résumait-il?
que représentait-il ? Il représentait la presse. Il fut terrible comme eUe. Né au moment précis où. cette force inattendue sortait des langes, se développait , grandissait , devenait redoutable , étendait son influence : il comprit le premier quel levier ce serait que l'in-
(i) Henri Dandolo» éla doge en ii^a, à Tige de 84 ans, fit encore briller dans ce poste éminent la prudence nnîe à la rignenr et à la fermeté. On doit à fa ralenr prodigieuse la prise de Conitantinople par les croisés. Ce irieillard, prc«ine aTeogle» dirigea lassant à la tête de sesbraTOs» s*approcba nn des premiers des mnrs «jn'il fit escalader , et j planU rétendard de Saint-Marc. Il relnsa la conronne de Veaipire grec* et aumnii « 99 im.
ri'/u\n'. /ia^tfîs/ère t/f J'f Jfarc .
TENISE.
«Mt YiTftntes et habitantes sur cette figure t aucun repos ; nul calme , nulle méditation ; il flaire un repas , il s^élance à une jouissance ; il calcule un profit dësbonnéte ; il vient de boire sec, 8t il attend la première occasion de snleuic boire t k barbe majestueuse dont son menton est chargé ne TeniiobKt pas ; c'est un satyre ; ce n'est pas un philosophe.
L'Arétin était né en i49^9 dans lliApital de la petite ville d'Ârezzo.
Tita , sa mère , exerçait cet honnête et ibcile métier 9 qu'il estima et révéra toujotirt, sans doute par souvenir de frmilld «t par piété filiale. On ne peut «xpUqaet la situation et la fortune de oet homme que par la situation et la fi»rtiii>e de l'Italie pendant quHl vécut.
Au berceaif de Pierre Arétin, uneterjiUa figure règne sur Fltalie, Alexandre Eknrgia» Non loin de son lit de mort TOUS apercevea Machiavel. II suffit de eesdeitx noms pour expliquer Tim- MortaUté .de FArétin. Un beau climat, une religion pompeuse, des rites ' merveilleux , une vie facile , le dédain dea vertus guerrières , labsence de nationalité ou le conflit mesquin de mille nationalités étroites , la scission de l'Italie enintéréts divergens, avaient effacé les grandeia idées de vertus sévères , de patriotisme et de dévouement. Point de mesura , point de foi : mais on estime la poésie^ on fait des sonnets, on adore les arts. L'ardente jeunesse accourt vers cm écoles de galanterie, de luxe, de aavoir vivre , de bien dire et de mal faire; tout le monde devient courtisan.
C'est à qui inventera les plus mellifluentea périodes, k qui habillera le mieux un rien*sonore ; à qui platoùiaéra le plus agréablement Famour. Là phrase acquiert une valeur immense , et, grâee à Fimprimerte, cette valeur se multipiie éùmtmiÊnmt.
L' Arétin Comprit ^e celui qui savait mêler à. la phrase vide, bien dorée, bien sonnante, lar conduite, Fintrigue et l'audace , pouvait arriver à tout. De ce moment, son destin est fixé ; il reste à peine trois ans comme apprenti chea un relieur , il quitte bientôt oette ignoble profession pour devenir valet du pape Léon x, puis celui de Jules de Médicis, puis, enfin, Fami, le favori de Jean de Médicis, surnommé le grand Diable. Partout on le voit spéculer avec un art merveilleux sur ce que peut rapporter le mensonge tourné en éloge, et le mensonge tourné en satire. Ses lettres fournissent le modèle le plus ingénieux de Fart de maidier et d'obtenir. C'est la diplomatie de Faumàne dans ce qu'elle a de plus f ubtil.
Médicis mort, FArétin yintà Venise, n a deviné que, pour y être heureux, il suffit de payer à J aristocratie qui gour verne un tribut d'idolâtrie. 11 le paie , et cherche à se faire des amis. Sa liaison longue et désintéressée avec Titien est le côté noble et pur de sa vie^ Cette amitié ne rapportait rien à FArétin; il rendait au peintre plus de services que ce dernier ne pouvait lui en rendre.
Aussi ne doit-on attribuer cette liaisoa qu'à Fune des plus remarquables spécialités de son caractère. Lui qui ïie respectait rien, il respectait les arts.
Devant le grand talent de l'artiste supérieur, sa langue médisante était muette, son habitude adulatrice cessait, son éloge était sincère « son émotion vraie. Comme il représentait l'Italie en beaucoup de choses mauvaises, il fallait bien qu'il la représentât sous son point de vue le plus brillant. ..««.« Mais notre tâche n'est point d'appro»
fondir l'histoire de FArétin. Un écri* cvain moderne 9 M. Chasles, a fait sur ce sujet des recherches que noua wons consultées avec fruit, et auxquelles
ad