‹ L'Italie, la Sicile, les îles Éoliennes, l'île d'Elbe, la Sardaigne, Malte (volume 2)Chapitre 3 sur 11 · ITALIE · texte numérisé non relu

ITALIE

nous renvoyons le lecteur. Ce que nous avons dit , suffira à faire connaître un homme, qui résume toute la littérature de son temps. Il fut Tespritgéant, l'homme unique. Ses dialogues sont assurément ce que Ton a écrit de plus immonde. Jamais les païens , qui avaient divinisé la volupté brutale , ne parvinrent à ce degré de raffinement et de véhémence dans la luxure , dont YArétin a donné l'exemple sous la loi chrétiezme, en face de la papauté. L'Arétin est le uii^eur par excellence ; il a considéré l'art* comme gagne-pain, il a mis son esprit au service de son ventre, il a tout exploité au profit de ses sens; et, sous ce rapport, l'Arétin, l'infâme Arétin, quoique né à la fin du quatorzième siècle, peut être regardécomme le contemporain du dix-neuvième.

' En dedans comme en dehors, l'église de Sàint-Blarc ofire un mélange hétérogène des images de toutes les croyances, mais rien né rappelle plus purement la foi catholique que le petit espace où l'empereur Barberousse se prosterna pour haiser les pieds du pape Alexandre m enr I ijj. Le pape mit son pied sur le cou de l'empereur, qui , plein de honte et d'indignation, tÂcha de diminuer son humiliation, en disant :

Non tïbi , sed Petro (ce n'est pas à toi, mais à Pierre que je me soumets). Et mihi et Petro (et à moi et à Pierre) , répliqua le pontif hautain. Cette scène est le sujet d'un beau tableau dans le priais Ducal.

Le clocher de l'élise est un ouvrage hardi, solide, commencé au dixième siècle et fini au seizième. On arrive au sommet par un chemin, par un véritable sentier, car l'escalier est uni , construit en briques, et dépourvu de degrés. Du haut de ce clocher, la mer, Venise au sein de la mer, l'éclatante verdure des diamps, la terre-ferme, les cimes blan-

chies des alpes du Frioul , la multitude de petites ilesgroupéesavecgrâceautour de cette importante cité, offrent un point de vue qui tient du prodige.

La Loggietta , au pied de ce clocher , est un élégant édifice de l'architecture de Sansovino. La partie du trésor déposée à l'église de Saint-Marc (l'autre moitié, composée de vases, précieux , de pierr.es dures orientales enchâssées d'or et d'argent, est à la monnaie) peut être regardée , je crois, comme un des plus vastes reliquaires du monde ; on dirait une espèce de charnier sous verre, vu à la lueur de cierges^ et de flambeaux ; là sont exposés des morceaux, trop nombreux, de la vraie croix, le clou, l'éponge , le roseau , instrumcns de la passion du Sauveur ; le couteau qui lui servit lors de la cène, et dont le manche ofire quelques caractères hâ>reux si effacés, que M ontfaucon ne put les lire ; delà terre du pied de la croix, imbibée de sang divin ; l'humérus de saint Jean- Baptiste, enfin l'évangile manuscrit de saint Marc.

La basilique forme à l'orient l'un des côtés de la place de Saint-Marc, qui sur les trois autres n'est également ' composée que de trois édifices, savoir: au midi , le Palais-Royal ; au couchant, un bâtiment neuf d'une belle construo* tion, élevé sur l'emplacement derl'ancienneéglisedeSaint-Geminien, appelée Nuoifa Fabbricay et qui fait également partie du Palais-Royal ; au nord, un bâtiment magnifique, darchiteeture moresque, appelé les procuratie Vecchie^ parce qu'il servait autrefois de logement aux procurateurs , dignitaires de la république; cet édifice est devenu une habitation particulière. Le dessous de ces trois côtés, ainsi qu'au palais royal à Paris, forme des portiques ou galeries ouvertes, composées de cent vingt-huit arcades, soutenues par des

VENISE

pilastres. Sous ces galeries sont des boutiques et des cafés, tandis que Textérieur est garanti du soleil par des tentes sous les quelles se rassemblent le matin une foule de personnes pour déjeuner, et le soir pour y prendre des glaces ou du café, et y &ire ce qu'on appelle là coH'uersazione.

Le café de Florian ^ sons les arcades des procuratie Nuoi^e^ était, dans les anciennes mœurs de Venise, une espèce d'institution semi-patricienne» Ce café célèbre, comme les autres grands cafés delaplaceSaint-Marc,Quadri, Leoni, Suttil , etc. , demeure ouvert toute la nuit et en toutes saisons, et il ne ferme jamais. Florian était autrefois Tbonune de confiance, l'agent universel de la noblesse de Venise. Le Vénitien qui descendait chez lui avait des nouvelles de ses amis et de ^e» connaissances ; il savait l'époque de leur retour, et ce qu'en son absence ils étaient devenus ; il y trouvait ses lettres^ ses cartes, et probablement aussises mémoires; enfin, tout ce qui le concernait avait été fait par Florian , avec soin , intelligence et discrétion. Canova n'oublia jamais les «ervicesplus essentiels qu'il avait reçus de Florian au commencement de sa carrière, lorsqu'il avait besoin d*étre connu, et il resta son ami jusqu'à la fin de sa vie. Florian étant alors tourmenté parla goutte, qui se portait souvent aux pieds> Canova fi t le modèle de sa jambe, afin que le cordonnier pût en avoir la mesure sans faire soufirir le malade.

Cette jambe de limonadier ne me parait pas taire moins d'honneur à Canova que son Thésée ; il est doux d'estimer l'homme après avoir admiré l'artiste.

Florian est donc le café de Foi de la place de Saint-Marc, cet autre Palais Royal. Les- habitués sont presque tous vieux: leur âge fait l'éloge du café. Vers onze heures , les dames commencent à

^3 venir. Elles se font servir un venre d'eau, que blanchissent quelques gouttes d'à* nis , et passent deux ou trois heures à causer avec leurs amis qui viennent les visiter. Rien n'est plus curieux que ce cercle de femmes de tout âge, riant, minaudant , bavardant , coquet tant , buvant leur liqueur couleur d'opale, et mangeant, au bout d'un cure-dent de buis , de ces fruits glacés qu'un marchand fait passer de salle en salle.

A propos de Florian , qui est un café patricien , disons un mot des autres établissemens de ce genre ouverts dans Venise. M. A. Jal nous racontait der* nièrement, avec tout le tact d'un militaire , la consécration spéciale , les habitudes et lés mœiirs des principaux cafés de Venise.

A la Constanza vont les Grecs, qui, gravement enveloppés dans des manteaux courts à manches, garnis de four rures , fument leurs longues pipes en jouant aux dames ou aux cartes , et en dégustant le calé.' Al Gommercio^ est le rendez 'VOUS des jeunes roués de Venise, espèce d'hommes qui singent maladroitement , par leurs costumes et leurs manières, certains de nos ini^eurs français, uil Genio, on ne voit guère que des négocians dressant des actes de vente, et prolongeant la bourse, qu'ils avaient tenue le matin au pied de la tour Saint-Marc. Suîtil reçoit de vieux bourgeois, de vieux marins , comme la .

dwina Proi^idenza , YAbondanza et VAurora. UImperator d^Austria est rempli chaque soir d'officiers allemands , qui fument dans la société des Turcs, au milieu desquels est leur respectable consul, conservateur religieux, non pas de toutes les maximes du Koran, mais du turban et du vieux costume que Mahmoud a proscrit. Le Léon coronato est le café des voituriers et des domestiques de place. Fenicc et

nS

I4'ITAI«1E.

Qutubi appartimuent à la petite 'bour^ geoisie en été, mais rhiyer on vient a'aMeoir à leur porte pour voir passer lei promeneurs.

Les appartemens élégans et nombreux qui surmontent les boutiques et les cafés des portiques dans les bitimens nommés Procura ties, étaient au« trefois consacrés à la noblesse : c'était là que le graye sénateur et les cavaliers servans, avaient leur casino; là s'eierçait aasai le véritable empire de la dama del Cuore.

Le centre de la place Saint*Marc^ ce noble espace entouré d'objets si imposant et si brillans, a toujours été le tbéâtre des fêtes publiques , de ces simplet et primitives époques de ré« jouissances nationales , leêjiste Vene<* ziane , fondées pour célébrer quelque

ebarmes dans les produetimit d6t afiistes qu'elles avaient inspirés.

% Mais le Titien et le Tintoret avaient passé depuis longwtemps, et les ouvrages semblables aux leurs n'enricbissaient plus depuis bien des années la fête de la Sensa , quand on vit pa<raître récemment au milieu des objets dart un groupe demarbrequirappdait le ciseau de Praxitèle : il représentait Icare et Dédale. La foule se portait aotour de cette belle production , et Ton demandait à grands cris le nom du sculpteur. C'était un jeune Vénitien qui travaillait encore, inconnu à la r«^ nommée , dans l'atelier de son mettre Storetti i ton nom était Aktoxio Ga«irovA. »

A l'extrémité de la place sont trois jh7i ou porte-enseignes , mAts élevés sur

événement lié à la gloire ou à la prosr lesquels flottaitjadis l'étendard glorieux

périté de la république. « Parmi ces fêtes (lady Morgan), la plussplendide et la plus ancienne était la yfera delf A^ «e^]ipii# ou la &iua, instituée en 1 180| 4]uaii4 la liberté et la prospérité de Yei}iae étaient à leur plu« baut degré, et que #on commerce et sef manufactures amenaient toutes les nations à ses mar« chés. Cette foire ou fête, qui servait en même temps au trafic, à l'orgueil na«tional et au plaisir, commençait à l'As*cension^ et durait huit jours. Des boutiques temporaires, de larchitecture la plus fantastique, étaient élevées autour de la place; les étoffes de soie, de laine , les velours de Venise , les chaîner dor, les glaces, les bijoux, les armes à feu, les instrumens de musique, étaient mêlés à tout ce que les arts pioduisaient de meilleur. Par la suite l'exposition de la Smsa offrit des ouvrages tels que ceux d'un TVfie/iou d'un Tintoret j et les beautés vénitiennes purent contempler, à demi voilées par leav zêndah f la réflexion de leur

de Saint^Marc, et que remplace le drapeau autrichien. Les bases en bronse de oet pili , dus à Leopardo , ont Télé»ganee et le goût des ouvrages greee.

L'artiste a eu le soin de les pdir si. parfaitement, que ses figures semblent encore aujourd'hui sortir de l'atelier, quoiqu'elles sdient exposées depuis plut de trois siècles aux injures de Pair, aux scirocco d'Afrique, et à cette vapeur, à cette poussière humide et saléa, émanée des flots de l'Adriatique.

Venise tout entière palpite à la place Saint- Marc. Aussi devions-nous quelques pages au berceau de la gloire vénitienne. Cette place tourne à angle droit du côté de la mer, et forme ainsi une seconde place aussi belle que la première, et qui porte le nom àePia$zetta ( PI. a 1 3 ) , petite place, parce qu'elle est comparativement plus petite. Elle est bordée d'un cAté par l'excellente façade gothique ou moresque du palais Ducal, et de l'autre par une rangée de nobles édifices , ouvrages de San

VENISE

sovino. La Piazzetta donne sur la mer, et se. termine par deux superbes colonnes de granit, trophées dé la république apportés de Grèce en 1174.

Elles sont surmontées du lion de Saint- Marc , et de la statue de saint Théodore; et quand on oublie les terribles exécutions qui ont eu lieu au milieu délies, on ne les voit point sans éprouver un profond intérêt; elles achèvent noblement la vue de la plus riche scène d'architecture qu'il soit possible d'imaginer.

Le palaisDucal, par sonarchitecture, par son aspect sévère et sombre , représente assez bien l'ancien gouvernement de Venise : il est comme le Gipitole du pouvoir aristocratique; son origine même est formidable. Le doge qui le commença^ Marino Faliero, eut la tête tranchée, et l'architecte Philippe Calendario fut pendu comme conspirateur.

Le nom de quelques-unes de ses parties répond encoi:e à l'impression que l'édifice produit : X escalier des géants , superbe construction, voyait couronner les doges , et \epont des soupirs a la forme d'un large sarcophage suspendu au-dessus de la mer (PL 2 12 et 223).

« On ne peut toutefois se dissimuler, dit M. Valéry, dont nous citons pour ainsi dire à chaque pas Texcellent ouvrage , qu'il ne règne une [singulière exagération dans tous les récits que l'on fait de l'ancienne tyrannie du gouvernement de Venise. Cest ainsi qu'un voyageur, homme éclairé, prétend que le réservoir d'eau douce destiné à l'usage de la ville était placé dans l'enceinte du palais Ducal , et que leurs seigneuries s'étaient par-là ménagé le moyen de faire mourir de soif Us sujets rebelles. Il existe ,'en effet, deux belles citernes de bronze , ouvrage du seizième siècle, au milieu de la cour

sur les places de Venise, et il n'est pas une seule maison qui ne possède aussi la sienne. Les accusations contre le gouvernement vénitien , admiré par Comines,ont redoublé vers la fin de son existence , à Fépoque où probablement elles étaient le moins méritées ; il fut long-temps de mode de vanter sa constitution et la sagesse de ses lois, ainsi que depuis on a écrit sur la constitution 9 les finances et le commerce de l'Angleterre. »

Malgré l'aspect sévère et pesant du palais Pucal, il offre des détails élégans et des parties remarquables sous le rapport de Tart. En contemplant son architecture moresque et orientale , je me reportais naturellement au temps des croisades, au siècle des Tancrède, des Bouillon, des Philippe -Auguste, des Richard, des saint Louis, et de tant d'autres héros qui, par un enthousiasme religieux, ont abandonné leurs états, leur patrie, leur famille pour aller conquérir la Terre^Sainte, ainsi qu'une partie de l'Asie, d'où ils rap- })ortèrent les arts , les sciences et la civilisation. Aussi pour le peintre et le poëte, dont l'imagination aime à parcourir les périodes romantiques du moyen-âge , à s'égarer dans lés champs de la Palestine et de Roncevaux , à errer au milieu des fêtes des Dandoli et des Falieri, le palais Ducal est-il l'édifice par excellence. L'arène du Colisée n'inspire pas une vénération plus religie|tsô à l'artiste classique que la corie dèl palazzo Ducale (Pl.2i2),àceuxdontles émotions sont excitées par le souvenir des temps de vigueur , de cou];age , de passions romanesques qui ont inspiré les chants du Tasse et de TArioste , et produit les marchands guerriers de Venise. La gloire etla splendeur passées de cette cité éclatent de toutes parts au

du palais ; mais il y a d autres citernes palais Ducal. La salie des quatre portes,

VlTJiLlE.

celle qu'on nomme Anti-Gollegio , où attendaient les ambassadeurs étrangers; le collège, où on leur donnait audience; la salle des pregadi ou des sénateurs, sont toutes décorée par d'immenses ta* bleaux du. Titien, du Tintoret, de Paul Véronèse , et d autres maîtres habiles.

Une sorte de patriotisme respire dans ces belles peintures , qui rappellent les grands faits de l'histoire vénitienne.

La salle la plus frappante par son ancienne destination , est celle du conseil des dix , ce divan de mort , qui , sous prétexte de veiller à la sûreté publique, et déjuger les criminels d'état, ne laissait aucune sécurité aux citoyens.

On voit encore le tribunal où siégeaient l^s juges^ et la porte par où les victimes disparaissaient pour n^étre plus ni vues ni entendues. Les ciceroni la désignent sous le nom àe porta fatale. Combien de cœurs se sont brisés dans cet afTreux repaire du pouvoir! Aujourd'hui il serait assez diiEcile ^e retrouver [dans la salle des dix aiicune trace de sa destination primitive.

L'empereur d'Autriche veut en faire une galerie de tableaux! Etrange vicis* situde des choses et des hommes d'icibas ! singulière fatalité, qui convertit en unr musée l'antre du despotisme, le conseil des dix ; et qui a transporté depuis peu à la salle du grand conseil des sénateurs la bibliothèque de Saint-Marc !

Qui n'a entendu parler, et de la bouche des dénonciations, ou bouche de lion, bocca di leone , et des plombs et des puits du palais Ducal ? Toutes ces particularités, qui ont été le sujet de tant de déclamations, se trouvaient, vers la fin de la république , usées comme tout le reste. J'ai parcouru les puits : ces anciens cachots, au noxiibre de dix'sept , dont deux subsistent encore, formaient jadis plusieurs étages, jls ne se*trouvaient point, comme on Ta

cru, sous le canal , et jamaui ob n'a n»* vigué sur la tête des coupables. Les plombs créés postérieurement aux puits qui parurent trop rigoureux n'étaient que la partie la plus élevée du palais Ducal, dont la couverture est de plomb, et dans laquelle , on le croira peut-être difficilement, les prisonniers n'ont pas été plus malades qu'ailleurs , ménur après une détention de dix ans. Un des écrivains les plus impartiaux de Y eniae, qui a occupé pendant quelque temps ces plombs, va même jusqu'à souhaiter à beaucoup de ses lecteurs de ne pas être plus mal logés.

Mais sortons au palais Ducal, et, enfoncés dans les coussins d'édredon d'une gondole qui glisse avec un mouvement balancé, commençons au milieu de Venise un voyage aquatique. Un des aspects les plus remarquables de cette singulière ville se déploie agréablemeat à notre vue : les tours , les tourelles, les d&mes , les clochers, se dessinent svs l'eau ; et des jardins artificiels , fleurissant dans le château de Lamotte, élevé par les Français, et paraissant comme des tles flottantes de verdure , donnent qudques traits de paysages terrestres aux faubourgs de cette capitale de la mer.

C'est un plaisir doux et triste aujourd'hui que d'errer sur le grand canal , au milieu de ces palais superbes , de ces anciennes demeures aristocratiques, qui portent de si beaux noms, qui rappellent tant de puissance, tant de gloire, et qui sont maintenant désertes, délabrées ou en ruine. Ces fenêtres moresques, ces balcons où la Vénitienne^ enfermée comme dans l'Orient, apparaissait à son amant , qui fuyait à regret sur sa gondole, sont maintenant dégradées , sans vitraux ou barrées grossièrement par des planches ; quelquesunes, en bon état, n'offrent plus que Ie4

VBNiai. 3i

armfis de la puissance de quelque consul rerétu de sa toge et des pompeux m«*

oisif, ou l'inscription de certaines autorités administratives et financières de rAutricte.

Ces palais sont privés de jardins pour la plupart, comme presque tous les

signes de sa dignité, avait, en personne^ été croupier de pharaon? Ils renon* cèrent , dit-on, unaniment à ce privilège lucratif, lorsque les jeux furent abolis^ quelque temps avant la chute de la ré-

palais dltalie , car il semble qu'en ce publique ; mais il est probable que Iç

beau pays tout soit sacrifié à Farchi-* mal était fait, et qu'if était trop tard

tecture. L'agrément et la commodité pour revenir à des sentimcns plus gra-»

surtout y sont comptés pour peu de ves et plus élevés. Les jeux deVeniseï

chose i des colonnes , des galeries , de prétendent les défenseurs de son an^

beaux escaliers, de grands et somptueux cien régime , servaient à déyelopper la

appartemens , voilà ce qui platt aux Italiens; et, pourvu que FcbiI des connaisseurs soit satisfait, ils paraissent s'embarrasser peu d'être commodément et agréablement che2 eux. Tout en ce pays est pour la vue 9 on s'inquiète peu du confortable.

force morale; ils étaient renommés pour l'impassibilité presque stoïqueavec laquelle on perdait ou on gagnait les plus énormes sommes. Cette espèce de courage qui fait risquer sa fortune sur une carte, peut indiquer de la fermeté che^ les individus, mais elle doit être 1^ pef-

Mais Feau qui i>aigne ces palais leur te d'une société , et l'habitude i$ U foi

4onne une apparence de submersion ei au hasard est surtout funeste en politi*

d^numidité qui jM'oduit un effet désa- que^ Quant au célibat, réprimé et Wr

gréable aux yeux de celui qui ny est ni chez les Romains, U ^tait^ori à Ve-

point habitué. En outre le sileàce qui nisecomn^e tindes privil^s deiatné|

règne sur ceicanatix, et l'absence de d(^ l'homme d'esprit ou de l'ambitieux

t0ut bruit cle voitures et de chevaux de chaque faxnille , et le mariage âcwe^.

dans cette grande ville , font éprouver nait une des charges du cadet ou de c^

& l'étranger tme sensation non moins lui qui donnait le moins d'espérance,

singulière : Venise semble hal>itée par C'était l'opposé de ce qui se pratiquait

le dieu du silence. dans les grandes maisons des états ipo»

Voici en quels termes M. Valéry narchiques; mais ces divers célibats ,

explique cet abandon des palais oe qui n'étaient ni le célibat sacf é de la

Venise, délaissés aujourd'hui par leurs religion ni le célibat philosophique

vénérables patriciens. « Cet abandon ^ de l'étude, se rapprochaient beaucoup

dii-il, avait commencé dès le dernier siècle avec la décadence de la république, alors que les patriciens dégénérés préféraient se loger dans un casino voisin de la place Saint-Marc ,

de celui dont le libertinage est le principe ». N'ésitons pas sur ces détails aiSigeans, et occupons-nous de désigner au lecteur les divers monumens devant lesquels s'arrête notre gondole.

du lieu d'habiter les anciens palais de Là nous apparaît le pont de marbre

Imts pères ^ trop grands pour leur pe- Âe Rialto (Pi. ai4)} édifice marchand,

tîéease. Le jeu, le célibat, et l'espèce garni de boutiques dans le genre de

d'.égOisme social qu'ils produisent , celles du Pont-Neuf à Paris. Ce pont

avaient affaibli les mœurs de la noblesse rappelle Torigine , les fêtes et la prospé-

v^itienne : quelles vertus publiques rite de Venise; ici, c'est-à-dire sur la

pouvait-on attendre du sénateur qui| pointe de terre qui eat presque en &c€

de Saint-Marc ) s'élève la dogana di Mare (PI. aao). C'est de ce mot dogana c[ue nous avons tiré celui de douane, lorscpie nous faisions venir en France des Toscans et des Lombards pour établir des fermes et inventer des impôts; cemot vientdedoga, qui signifiaitautrefois un tonneau, parce quela plupartdes marchandises se mettaient dans des tonneaux. CSette douane présente une belle colonnade en marbre, qui supporte une tour, au-dessus de laquelle on voit un grand globe de bronze doré soutenu par plusieurs figures; sur ce globe on a placé une figure de la Fortune, qui tourne en forme de girouette; cet emblème s'applique heureusement aux hasards et aux incertitudes du commerce.

Les églises de Venise sont nombreur ses, et même aujourdliui encore, magnifiques. Les plus importantes sont celles de Saint-Sébastien, qui possède le tombeau de Paul Véronèse ; Saint* Georges-Majeur, une des merveilles de Palladio; Saint-Luc, où TArétina trouvé un tombeau; Saint-Gervais et Saint-Protais , temples grecs, consacrés à rOreste et au Pilade des chrétiens , ainsi que les a sumonmiés M. de Chateaubriand; les Fratiy où l'on croit que le Titien fut enterré; la Salute (PI.

a ig ) ^ qui , malgré la multitude d'ornemensdont elle est surchargée, est admirable par les tableaux des diverses époques du Titien ; l'église et la confrérie de Saint-Roch, merveilles de l'art , dues aux pestes de Venise ( œ fléau provenait des rapports nombreux delà ville maritime avec l'Orient, alors que son commerceflorissait) .C'étaient là lesbeaux jours de Venise. Nous ne finirions ja mais si nous voulions accompagner rénumération detoutes ces églises d'une histoire détaillée. Le plus ancien édifice decegenreest Santa-Maria délia

Caritàj dont la première construction date du douzième siècle. EUie devait son ancienne célébrité à sai/esta et aux indulgences que lui accorda le pape Alexandre, après qu'il y eut trouvé un refuge contre la persécution de Barberousse. La fête de Sainte-Marie de la Charité, honorée de la présence du doge et de sa suite , a continué d'être célébrée avec splendeur jusqu'en 1796, année fatale à tant d'autres fêtes antiques.

Mais notre gondole vogue toujours , et nous voici en face du palais Foscari (PL 221 ). Cet antique édifice est en ruine, mais son aspect majestueux, désolé, convient aux souvenirs qu'il rappelle : on sent qu'il a du être le séjour de cette famille malheureuse , dédiue du pouvoir, punie par la prison , l'exil et la mort , et qui semble, comme celle des Stuarts , ime famille vraiment aristocratique.

Lord Byron occupait le palais Mocû' nigOy sur le grand canal. J'ai beaucoup entendu parier du séjour que ce grand poëte avait fait à Venise pendant plusieurs années, et des scènes qui se passèrent au palais Mocenigo ; j'ai vu avec regret que la considération n'était pas toujours compagne de la gloire. La vie de Venise, cette vie de silence, de plaisir , de veilles et de bibliothèque, devait d'ailleurs convenir à un poëte.

Venise, la Città d'Oro, « la Ville d'Or» ainsi que l'appelle Pétrarque, contient encore quelques autres beaux palais^ habités par les illustres descen- , dans des premiers Vénitiens , les Pisagi , les Grimaldi , les Micheli , les Giustiniani , etc. Chacun de ces édifices possède des chefs-d'œuvre de peinture. Partout on y voit les ouvrages des maîtres de l'art, des Cimabue, des ^Giotto, des Mantegna , des Murilloy

VeneKia. Ionise. S^ Maria t/effa SniaU.

l?fW.Kia. J.a DoÇfUta e la Sa/iU/'. l e/iis(r. /ui Ooua/u /V la Sainte .

VENISE

desRembrand, des Paul Véronèse, des Giorgione.

Tout le inonde connaît la puissance étonnante à laquelle parvint la république de Venise par le commerce et par les armes, surtout au temps de la première croisade > et avant que le commerce des Indes avec l'Europe ne fût ouvert par le cap de Bonne-Espérance.

Venise n'a pas été moins remarquable par les arts. Tandis que l'Europe entière venait lui acheter à grands frais ses glaces, ses cristaux et ses perles, Tiziano Vecelli, le peintre lauréat des rois, lami de Sansovino, de Michel- Ange, de Bembo, du Tasse, de l'Arioste, deSpéroni et de Cellini, Titien, dont les cardinaux recherchaient la société, à qui les empereurs accordaient leur confiance, jetait déjà les fondemens de cette école vénitienne, admirable, plutôt par le naturel et le vrai , que par l'idéal, plutôt par l'éclat du coloris , par la hardiesse , par le pittoresque, que par la pureté du dessin.

Le Titien naquit à Gador dans le Frioul, en i477î «t mourut en 1676; c'est assurément le plus grand coloriste qui ait existé; quoiqu'on puisse, à bien des égards, lui comparer Rubens, on peut dire néanmoins que la magie de la couleur est encore plus admirable et plus vraie dans le Titien. Venise possède le plus grand nombre de ses ouvrages, et ceux de son meilleui temps. On y remarque une largeur de pinceau admirable, et le plus parfait coloris : on peut encore admirer en lui la vérité , la justesse et le caractère de son dessin ; qualités fort rares chez les coloristes.

' Titien a long-temps habité le palais BarbarigOy et la galerie porte encore le nom de Scuola di Tiziano, Dans ces salons dévastés, nous avons vu quelques-uns de ses premiers ouvrages , et

ceux de Jean Bellin, son mattre. Les nombreux portraits des doges que cet* te illustre famille a donnés à Venise , sont dus au pinceau de ces deux artistes. Il s'y trouve aussi quelques ébauches intéressantes et précieuses , surtout comme xenseignemens sur les procédés employés par le Titien.

G'est là aussi que s'efface tous les jours la fameuse Madeleine, qui n'est au reste qu'une répétition de celle qu'on voit à Florence, dans la galerie Pitti. G'est un des derniers travaux da Titien ; on croit y reconnaître les traits de sa fille. Gette assertion est douteuse.

Sauf l'expression qui varie nécessairement, cette Madeleine rappelle la tête de toutes les madonnes du même arti^ te. Le temps et le manque de soins l'ont altérée d'une manière irréparable, quoiqu'un- vieux rideau vert soit continuellement tiré devant elle, et que le gardien, qui fait les honneurs dupa* lais, la montre avec toutes les cérémonies convenables qu'il a apprises de son prédécesseur. On voit aussi là le premier ouvrage du même peintre, un saint Jérôme, et le dernier, un saint Sébastien : celui-ci n'est pas terminé; car \é Titien y travaillait quand il fut atteint de la peste à quatre-vingt-dix ans.

Tel était le respect qu'on avait pour le génie de cet artiste, que, dans un moment de taxe extraordinaire impo* sée aux Vénitiens, le Titien en fut exempté. Gharles-Quint disait que trois fois il avait reçu l'inmiortalité du pin* ceau de Titien, et lorsque les gentilshommes espagnols ou allemands aff*ectaient de traiter l'artiste comme un plébéien, l'empereur leur répondait:

« Je puis créer des centaines de comtes, de barons et de ducs tels que vous, mais, hélas ! il n'est pas en mon pouvoir de créer un peintre tel que lui » ! Aussi ^

^uand cet liomme 0nl<{ue vint à mourir, il était si considéré de sea concitoyens ftdoptifs ) que, malgré la fureur de la peste qui régnait alors, ses admirateurs n'hésitèrent pas à lui faire une pompe funèbre magnifique et à raccompagner aux dépens même de leur vie !

Sur les pas du Titien se presse en ttoble émule un autre mattre remarquable, le Tintoretto. L'enthousiasme de son génie, et la fureur, pour ainsi dire, de son pinceau, sont au-dessus de toute comparaison. Il passe souvent les bornes de la raison, et cependant Ton ne peut se refuser aux sentimens d'admiration qu'il excite. On ne le eoniiatt véritablement qu'à Venise, et €6 que l'on voit ailleurs de lui semble ne donner que l'idée de ses défauts ; ear il n^est véritableotient grand que dans les grandes choses qu'il a exéculéea avec tout son feu. Au faire le plus étonnant , il joint la plus belle intellifeace des lumières , les tons de coloris les phts beaux et les phis hardis.

Paul Véronèse est le plus riche et le |ihis beau génie pour la composition raisonnée d'un tableau $ personne ne l'a iu^sUé pour l'ordonnance^ l'enchat- «emèQrt ingénieux de ses groupes, pour la manière dont la lumière y est répandue > et fintettigence supérieure de ses reflets) son coloris est aussi vrai que fier et précieux. La facilité et (si ÏOtL peut s'exprimer ainsi) la fleur de tfbn pinceau^ offrent ce que la peinture a de plus séducteur ; la magnificence des étoffes dont il habille ses figures répand dans ses ouvrages un agrément inexprimable que l'on connaissait peu atvant lui^ Enfin, on peut compter Paul Véronèse au rang des plus grands peintres qu'il y ait eus en Italie , et c'est un de ceux qui ont réuni le plus de mévîtea daÀs la peinture.

Le Giorgione, le Pakna , le Padbm^ nino|,les Bassans,Ies Ricci,|et quantité d'autres maîtres, augmentent encore la gloiredecette fameuse école vénitienne, dont il nous serait[Mresque impossible de citer les produits merveilleux épsÈts dans tous les édifices publics ou parti* cuUers de la ville.

Au milieu de la dégradation et de fal dispersion des chefs -«d'œuvre dus à cette école, une académie des beaux-arts^ créée par le patriotisme du comte Glco* gnara,a déjà recueilli de nombreux ouvrages, placés primitivement dans des couvens et des églises supprimés aujourd'hui. Cette riche collection de plus de quatre cents tableaux possède, .

comme une sorte de compensation aux différentes pertes éprouvées par l'écde vénitienne, FAssoMpTioir i^XLAYiEaGB du Titien!

Par une étrange destinée , ee tablestl était depuis long-tempa relégué an haut d^une église , lorsque le comte Gicognâra s'avisa d'en laver iin eoin avec un peu de salive , et , ë'étimt assuré de son auteur, offrit un tableau plus neuf au curé de l'église. Le bon pasteur fut enchanté de l'échange. Ce tableau est peut-être le plus extraordinaire pour l'effet : le mystère de la tête du père^ l'éclat, la douceur du groupe de la Viwge et des enfans placés près d'eUe, sont des beautés diverses qui ne sauraient se rendre. La Visitation de sainte Marie-Élisabeth^ ouvrage de la jeunesse du Titien , montre déjà tout son talent de vérité, comme lo Sposalizio révèle toute la grâce et le goût de Raphaël. L'Esclave délivré par saint Marcj chef-d'œuvre du Tintoret, est une des merveilles de cette grande peinture d'Italie. ^

Le tableau de GentileBellini, représentant la place Saint-Marc à la fin du quinzième siècle , au moment dQ

VENISE

|>a«8dge d'une procession, est plein denaïreté, de yie, et singtdièrement Gtlrieutit pour les costumes du temps et l'aspect de l'ancienne Venise.

L'académie des beaux-arts est l'antienne confrérie de la Charité. La yoùte de la salle principale rappelle une anecdote singulière : le confrère Chérubin Ottale, qui s'était chargé de la dorer à ses frais, n'ayant pu obtenir qu'une inscription mentionnât qu'on lui devait cette magnificence, fit placer au milieu de chaque carré un petit ange ayant huit ailes , de manière que son nom de Chérubin Ottale (O^afe «huit ailes» ) , se tronre ainsi répété plus de mille fois : un Français n'eût rien imaginé de plus fin que cette ruse de la yanité du bourgeois de Venise.

L'imagination s'est si souvent portée sut les habitudes aquatiques des Vénitiens , et les livres ont rendu les détails des canaux et des gondoles si familiers à tout le monde , que la curiosité se dirige plutôt sur les rues de Venise que sur ses lagunes. Les rues de Venise, quelquefois sur pilotis, d'autre fois fbndées sur les rochers ou les Ilots , et réunies à chaque pas par de petits ponts quand elles sont traversées par des caliaux , ressemblent, par leurs dimensions , aux passages parisiens ou aux AUtys de Londres; elles sont peut-être nn peu pi us étroites et beaucoup pluspropresque les uns et les autres. L'homme étant le seul animal qui les parcourt, aucune voiture ne sillonnant le pavé, leur netteté est extrêmement caractéristique, et leur silence n'est interrompu que par un petit nombre de cris qui ne sont jamais durs dans le dialecte vénitien, ou par le murmure des conversations dans les boutiques et les cafés. ' A entendre le langage des habitans, on croirait qu ils balbutient des niaiseries avec despetits enfans. Cha-

que nom est prononcé dans un diminutif de familiarité oude tendresse. Les boutiques ont l'airde chambres de poupées, et sont consacrées aux friandises ou aux bijoux etomemens de verre.

Les gondoles (PI. aat ) , les seules voitures en usage à Venise, sont de petits bateaux longs et fort agiles, conduits ordinairement par deux gondoliers ou barcaroles, qui rament l'un sur le devant et l'autre sur le derrière, chacun avec une seule rame. Il y a au milieu de la gondole une petite chambre où peuvent tenir quatre personnes à l'aise, et six au besoin: la place d'honneur est à gauche : cette chambré est fermée par des glaces mobiles dans des coulisses, qu'on ouvre et qu'on ferme à volonté ; au bout de la gondole, il y a une armure de fer pour lui sei^ vir de contrepoids, et la garantir des autres gondoles dans le choc des rencontres; mais cela n'arrive guère, ear l'adresse des gondoliers est extrême; ils manient la rame sans l'appuyer aveè une agilité singulière , on croirait voir des poissons qui fendent Teaju. Ces gondoles sont toutes peintes en noir, et il n'est pas permis de les avoir autrement. Les lois somptuaires s'étendent jusqu'aux gondoliers, mais tion pas, comme dit Richard, au point de ne leur pas faire porter de livrée ; au contraire , tous les gondoliers portent la livrée de la maison où ils servent.

Les gondoliers publics sont sans habits, avec une simple camisole, une ceinture autour du corps et un petit bonnet sur la tête; ce sont tous de grands hommes bien bâtis, gais, plein de saillies, .un peu concussionnaires, comme les cochers de fiacres à Paris , mais d'ailleurs fort sûrs et très-fidèles :

on leur confie de l'argent sans inquiétude, et ils sont très-propres. On peut ^ donc s'en servir à toute heure du jour

et même de la nuit , car , bien que la Tille soit mal éclairée, l'on ne court aucun risque malgré les masques et l'obscurité. Il y a peu de gardes pour la police ; et , sauf la garnison autrichienne , Ton ne yoit pas de troupes réglées à Venise : cependant on entend parler moins qu'ailleurs d'assassinats ou de crimes, quoiqu'il y ait cependant des assassins aux gages de celui qui veut acheter leur poignard.

J'avais tellement entendu vanter les chants des gcmdoliers de Venise, que je voulus en juger par moi-même. Je fis prix (i) avec l'un d'eux, qui me conduisit vers la Giudecca, l'un des quartiers les plus populeux de la ville , généralement habité par ceux de sa profession et par des pécheurs. Lorsque mon conducteur eut réuni quelques-uns de ses compagnons, ils chantèrent des espèces de nocturnes à quatre ou cinq parties, dont chaque strophe ou couplet se termine ordinairement par la répétition du dernier mot du dernier vers; à peu près comme dans les poésies françaises que l'on appelle échos. Cependant toutes ne 8« terminent pas ainsi. Quant aux vers du Tasse, chantés par les gondoliers, c'est un fait qui n'est point douteux, malgré les opinions de certains critiques. Les gondoliers ont leur Tasse en grande vénération, et en chantent par cœur de longs fragmens traduits en vers du dialecte vénitien. Cette cantilène, lente et d'un caractère mélancolique, est dépourvue de mesure régulière, mais non pas de charmes.

Les fêtes de Venise se rattachent en grande partie aux habitudes aquatiques de la ville. Celle de Sainte-Marthe est la plus populaire de toutes. Une autre,

(i) Voici le tarif ordinaire des gondoles: on lei loue huit lires ou quatre lirres cinq sous par jour; celles où il n j a qu'un rameur ne coûtent qne cinq lires ou cinquante-trois sons par jour .

la fête délie Marie ^ fait allusion à une catastrophe arrivée le jour de la purification, époque à laquelle tous les mariages vénitiens se faisaient jadis à la fois, dans une même église. En 944) des pirates vinrent enlever toutes les fiancées, qui furent bientôt après ressaisies par leurs époux. Les douze cuirasses d'or , garnies de perles , qui jadis composaient la parute des jeunes filles dotées , n'existent plus : elles furent vendues en 1 797, pour fournir aux besoins de l'état.

A l'abri sous la felce ( espèce de tente ) , de ma gondole, qui glissait silencieusement dans l'eau calme des lagunes, je regardais fuir derrière moi, à travers ma jalousie, les deux colonnes dehpiazzetta diSan Marco; les clochers de Saint-Jean et Paul, vaste basilique du moyen-âge , aux vitraux à la fois éclatans et sombres (PI. 22a ) , monument national , rempli de magnifiques mausolées des doges , des généraux et des grands hommes de Venise, en un mot , Saint -Denis aristocratique et républicain; je voyais disparaître aussi les nouvelles galeries de la place de Saint-Marc (PI. 223) , et le Pontdes-Soupirs (i), qui s'ouvrait autrefois pour livrer au canal une proie sanglante, et qui me cachait alors en partie le palais Cap^eZ/o, transformé maintenant en auberge, et dont le balcon fut témoin des signes d'intelligence de Bianca et de son amant.

Que le lecteur me suive maintenant

(i) Ce pont, dont la fable et le roman se sont emparés, joint en effet le palais à la prison publique. Mais les soupirs, ou plutôt les gémissemens qu'on a pu en entendre sortir, ne provenaient point des tortures qu'on j faisait souffrir aux prisonnieri; mais bien du désespoir qu'éprouTaient ceux qui \enaicnt d'entendre leur condamnation au tribunal, et qui retournaient à leur prison en traversant ce pont, lequel fut construit dans le dix-septième siècle, ainsi que la prison publique actuelleffltnt existante.

finecùt. JVtiffva ^tUieria,.

TtMtnnfé/la è'micè ThééUredeU/mêe«. PeiuKiM. Jl^Ut été Sts^in . J'onl det Sfu^tr/-

VENISE

au thèAtre de la Fenice, l'an des plus importans et le plus vaste de lltalie (PL aaS). n peut contenir environ trois mille personnes. Au moyen d'un pontlevis jeté sur une cour voisine, la scène se prolonge considérablement , et dans certaines circonstances, un jet d'eau s'élance jusqu'au plafond. Je n'ai pu jouir de cet efièt, car la Fenice n est ouverte que pendant six mois de l'apnée.

ce brillant carnaval n'est fait que par le peuple; la classe élevée ne s'en mêle guère , et il n'y a pas six cents masques errans en gondoles , sur la place Saint-Marc et la Piazzetta. Cependant, par ime particularité assez remarquable , le masque ou domino noir continue à être employé à toutes les époques de l'année, indistinctement, soit dans les rues , soit même dans les

n est impossible de parler des tbéàtres bals particuliers. On peut donc les re-

de Venise , sans rapporter une des sin- garder comme une sorte de vêtement

parités les plus remarquables des ac- national et tout-à-fait propre aux mœurs

teurs de bas étage. Ils commencent vénitiennes (Carnaval, PI. %^\),

toujours leurs jeux par le signe de la Les dames de Venise ont quitté

cfoix, et si l'on vient à sonner l'Angelus, le costume noir qu'elles portaient au-

ils s'interrompent poUf se mettre à ge- trefois pour adopter les modes fran-

noux sur le théAtre jusqu'à ce qu'on ait çaises. Il j a cependant des femmes qui

terminé l'Ave Maria.

Le carnaval de Venise est célèbre depuis long-temps con^e le plus brilli|nt de l'Italie, et il est encore le ren-* dez-vûus général des étrangers; il com-

ont conservé le voile de blonde ou de tulle noir; certes , ce ne sont pas les moins bien mises, car elles le|portent à merveille.

J'ai remarqué à Venise plus de fem-

mence toujours le lendemain de Noël, mes blondes que dans tous les lieux Les trois premiers jours de l'année que j'ai parcourus jusqu'ici. Déjà l'on ibnt une interruption, à cause des prié- s'aperçoit du voisinage des nations 1res de quarante heures, qui se terminent le 3 janvier par une grande et belle procession, où le doge et la noblesse assistaient en cérémonie, et qui fait le tour de la place Saint- Marc , souvent malgré la neige et la gelée.

L'habit de masque consiste en un manteUo^ manteau vénitien^ quelquefois gris, mais le plus souvent et presque toujours noir; ce manteau est de éoie; on met sur la tête une sorte de eamail de gaze ou de dentelle noire, appelé bautaj qui couvre le menton jusqu'à laboucbe; le reste du visage est couvert d'un masque blanc, i^oltOj qui va jusqu'à la bouche, sans cependant la cacher , et l'on retient ce masqne par un chapeau, garni pour l'ordi- ce sont des Tyroliennes , au petit chatiaire d'un plumet blauc. Aujourd'hui , peau de feutre noir ou de paille , fait

du Nord , où la couleur blonde domine; et c'est sans doute ce qui con-tribue à modifier les traits, età changer quelques beaux yeux noirs italiens , si pleins de vivacité, en d'autres plus doux et plus languissans. En outre j'ai vu un assez grand ndmbre de femmes grandes et fortes, et dont plusieurs avaient les traits plus allemands qu'italiens.

Les femmes du peuple, en général peu jolies, sont d'ailleurs négliges dans leur mise, et ont souvent les cheveux en désordre et mal peignés ; mais il existe une classe dont les traits en revanche sont presque toujours agréables : ce sont les porteuses d'eau (car ici des fenunes font ce rtide métier ) ,

comme les chapeaux d'homme, aux ornemens d'argent , et aux cheveux bien nattés , bien frisés , et attachés avec un ruban noir.

Les dames de qualité sortent ordinairement vers le soir , et toujours avec un cavalière seruente ; il leur est absolument nécessaire pour leur donner la main , soit en entrant dans les gondoles , soit en passant par les petites rues où les gondoles a abordent pas, soit enfin en arrivant au spectacle. Aussi ne sortent-elles pas les jours où les nobles sont occupés au conseil.

En général, je fus toujours frappé d'entendre sortir de la boq^che de presque toutes ces dames vénitiennes la voix la plus douce. Le mélange des sons qu'elles profèrent forme une sorte de mélodie parfaitement d'accord avec la douceur de leur caractère, avec leur .

esprit aimable, et leur physionomie pleine de finesse et d'expression.

Les beautés célèbres et faciles, dont parlent Montaigne et Rousseau, sont une des joies passées de Venise. La police française avait éteint déjà les deux lumières qui brillaient à leur fenêtre. Eln 1 8 15, l'Autriche supprima tout-à^fait les courtisannes vénitiennes.

Autrefois elles formaient une véritable institution qui servait au maintien du gouvernement, soit en ruinant d'orgueilleuK patriciens, soit en surprenant des secrets importans. Aussi le sénat, qui vers le milieu du dernier siècle avait tenté de les chasser, fut-il obligé de les rappeler par un décret : on les désignait dans cet acte sous le nom de Nostre bene mérite meretrici ! elles eurent leurs indemnités et leurs dotations.

Comme les femmes du temps de la république, les nobles vénitiens étaient entièrement vêtus de noir, ainsi que les citadins.

Cette uniformité de costume avait quelques bons eflfets. Elle mettait obstacle aux progrès du luxe , empêchait de distinguer les nobles des citadins , et préservait les premiers du mépris qu'ils auraient pu s'attirer par leur misère ou par leur inconduite, en même temps qu'elle faisait leur sûreté en cas d'émeutes populaires.

On comptait à Venise neuf cents familles nobles, et la généalogie d'un certain nombre d'entre elles remontait aux Croisades ; quelques-unes , bien plus anciennes encore , avaient pour ancêtres les fondateurs de la république. Il ne reste de toute cette noblesse que quinze familles à leur aise, et trente qui sont dans l'indigence.

N'ayant aucun goût pour la campagne, ces nobles propriétaires n'y vont qu'aux vendanges et à la moisson, traînant à la ville leur obscurité pendant toute la belle saison. On les accuse de se montrer aux étrangers en souliers poudreux, pour faire croire qu'ils arrivent de la campagne , et que leur demeure en ville est fermée, afin qu'on n'aille pas les y trouver. De temps en temps ils vont en Terre-Ferme pour changer d'air, par raison de santé, parce qu'en eOet ]'air est humide à Venise , et même marécageux en été. La vie est d'ailleurs assez retirée à Venise , malgré le coup d'oeil singulier et brillant de cette ville; il y règne au dehors un peu de tristesse, on voit beaucoup de gondoles sur les canaux , mais peu de monde dans la ville, et personne aux fenêtres; les hommes font tout le commerce , et les femmes restent habituellement dans leurs maisons; on ne les voit guère que dans les églises, ou par hasard en gondoles, et les dimanches au soir à la place Saint- Marc. Là on entend des rumeurs qui feraient mettre en France chaque ha-

VENISE

bitant aux fenêtres ; à Venise personne ne se dérange.

Le peuple de cette ville est sobre autant et plus que les autres Itiliens ; il boit peu de vin ou de liqueurs , et mange peu de ragoût; la viande et le poisson sont apprêtés simplement; le riz, les pâtes, le chocolat y les glaces , sont plus communs à Venise que chez nous.

Mais, pour achever cette esquisse des mœurs vénitiennes, pénétrons un peu plus avant dans la vie privée des habitans, et voyons comment tous ceux qui ne travaillent pas pour vivre passent

sir intellectuel dont eUes soient susceptibles.

Tous les voyageurs se croient obligés de visiter Y Arsenal de Venise. C'est une enceinte fortifiée d'environ trois cents toises de longueur, où jadis l'état occupait jusqu'à quinze mille ouvriersà la fois, et qui n'offre à la curiosité des visiteurs qu'un petit nombre d'objets, parmi lesquels un Français remarque avec intérêt, l'armure de notre bon et grand roi Henri iv. Le plus bel édifice de l'arsenal est sans contredit la corJene(Pl. 2^5), appelée vulgairement la jRana : on ne saurait rien voir de

le temps 1 de leur propre aveu. Ils se le- plus magnifique en ce genre. On monvent à onze heures ou midi , font quelques visites ou se promènent dans la ville jusqu'à trois heures; ils dînent,

dorment une heure quand il fait chaud, s'habillent et vont au café ou casino jusqu'à neuf heures, puis à l'Opéra , qui est un autre casino , puis encore au café une heure ou deux, et ne se retirent en été qu'au point du jour.

Personne ne lit. Les nobles vivent obscurément et pauvrement dans un coin de leur palais; beaucoup d'entre eux dtnent chez le restaurateur à deux francs par tête, et les plus économes à seize sous , monnaie de France. Je me suis fait donner la carte de leur repas:

la voici : pain deux sous , vin quatre sousy soupe six, bouilli quatre. Tel est aussi l'ordinaire de leurs mattres, les officiers autrichiens , dont l'économie est fort critiquée parles Vénitiens, bien qu'eux-mêmes soient au même régime et qu'ils ne donnent jamais à dtner. Il y aune bibliothèque publique très-peu fréquentée , et plusieurs cabinets de lecture, où l'on trouve de mauvais romans.

. La musique est le seul talent un peu dont les Vénitiens, qui probablement cultivé par les femmes , et le seul plai- ne valaient guère mieux, avaient à se

tre aussi la salle où l'on a traité les princes étrangers qui vinrent visiter l'arsenal. Lorsque Henri m passa par Venise pour aller en France tomber sous le couteau de Jacques Clément, on lui servit une grande collation à l'arsenal : il y eut un concert; mais ce qui surpasse toute croyance, . c'est qu'on profita de l'intervalle du dtner pour construire une galère tout entière, qui fut lancée en présence du prince , après le repas, {ja collection d'armures de l'arsenal est peu riche; ses chantiers sont presque abandonnés ; on n'y voit même aucun débris du fameux Bucentaure, qui portait le doge allant fiancer l'Adriatique , et dont la seule dorure avait coûté la somme énorme de soixante-mille sequins d'or ( sept cent quatre vingt mille francs).

Arrêtons un moment nos souvenirs sur ce trophée d'une fête nationale, et signalons l'origine et les détails de cette curieuse et surtout orgueilleuse cérémonie. Dans l'année 997, les Vénitiens subjuguèrent le peuple de Narenta , ville située de l'autre côté de l'Adriatique, et habitée par des pirates,

plaindra, ou dont ilfl étaient jaloux, rai, qu'on appelait carnaval d'été, à

La flotte victoriiiuse avait fait voile pour Venise le jour de l'Ascension , et Tanniversaire en (ut depuis célébré d'une manière simple et grossière, conforme aux mœurs de ce temps-là.

Environ deux cents ans plus tard, le pape Alexandre m, Aiyant les persécutions de l'empereur Barberousse, vint ebercher un asile au milieu des lagunes, et les Vénitiens , étant parvenus à concilier les différents de ces deux grands personnages , virent l'empereur

cause de la. cérémonie des épousailles de la mer, et qu'on appelait la fête de VAssensa. EUle se faisait réellement ce jour*là, à moins que le mauvais temps ne la fit remettre au premier ou au second dimanche d'après, c'est-à-dire jusqu'à ce que le temps fût fevorable.

La principale cause de cette remise était que le Bucentaure , sur lequel s'embarquaitlesénat, n'étaitqu'un vaisseau de parade, où l'on donnait tout à la décoration ; il ne pouvait pas aisé-

fecevoir à genoux, dans leur église de ment se lester , et il n'était pas assez

Saint-Marc, l'absolution du pontife fugitif. Gelui-d s'acquitta envers eux d'une manière caractéristique, en leur donnant l'investiture de l'Adriatique, et le jour choisi pour cette cérémonie Alt ranniversairé de la victoire navale itanportée sur les pirates de Narenta.

fort pour résister à la violence des flots.

La remise de cette Cite dépendait de l'amiral, commandant le Bucentaure, et du pilote qui répondait sur sa tiie du retour de sa seigneurie h Venise.

«Le Bucentaure (nous citons Delalande ) est remorqué ou tiré avec des cordes

Or, le symbole de l'investiture féodale, par des barques pleines de rameurs;

semUaUe à celui du mariage, est un sur la poupe on ari^iore le pavillim de

•nheau , et de là l'idée populaire qui Saint-Marc , qui est à fond rouge, a-

t'établit dans la suite , des épousailles tec un lion dans le milieu : on y remar-

du doge, ainsi que les mots sacramen- que encore une très-grande avance en

taux introduits danscettecérémonie. Le forme de bec de poisson, sur laquelle

Mtiment, à bord duquel la cérémonie est un lion d'or sculpté; enfin on y pla-

fttàit eu lieu, ne fut point d'abord le ce l'ombrello^ ou parasol du doge, et

Bucmtorù ; car l'arrêté du sénat véni- les huit étendards de la république.

tien , qui en ordonnait la construction, date duçommencement duquatorûème siècle, et il est ainsi conçu : Quod fabricetur navigium duoentorum hominum, etc. « Qu'il soit construit un navire de deux cents hommes. • Ducentoram devint ensuite par corruption Buceivtoro.

Le vaisseau avait trois ponts de cent pieds de long sur vingt-deux pieds de large; il était mis en mouvement par ^ent soixante huit rameurs, placés sur le pont inférieur, et par un grandnombre de barques qui le remorquaient.

Le jour de T Ascension occasionnait à Venise une seconde espèce de cama-

« Le Bucentaure se rend ainsi au Lido, qui est à deux milles de Venise, au bout de la lagune , dans un endroit où commence la pleine mer : là se feit la cérémonie des épousaiOes. Le doge se lève, et l'on abat le dossier de son &uteuil, qui est une espèce de bascule , c'est par-là qu'il jette l'anneau dans la mer, en disant t J)es^ ponsamus tfi , mare, in signum yen jperpetuique dominii ( nous t'épousons ô mer , en signe d'une véritable et perpétuelle domination ). On tire le canon des châteaux voisins, et les acclamations générales annoncent la joie publique. Le doge revient entendre

la messe dans l'église de Saint-Nicolas de Lido) qui est à une demi -lieue de Venise, à l'entrée des lagunes; il est précédé de quelques hommes habillés de soutanes et de robes de damas « d'un rpuge pourpre; ce sont comme des espèces d'huissiers i ensuite marchent huit prêtres en chapes, quelques tnunpettes antiques, neuf drapeaux d)3 la ville, les quatre secrétaires du sénat , les deux chanceliers 4u doge, tous m robes violettes, les domestiques du doge : ensuite le grafid chancelier; le doge accompagné des ambassadeurs, les six con* seillers, les trois capi di quaràntie^ )^ copieurs, l^s a^n^iidors^ lescopi delcQnsigUode' <Afeci, et enfin les soixante «énateors, habillés de robes de soie ^ul^ur de feU) tous avec de grandes perruques, sans rabats; le doge, revêtu d'habits très-riches, marche sous l'om- ))rdlQt et on lui porte sa robe. Un l^omme le suit en tenant Tépée élevée d^BS le ffMUTeaii; un autre est chargé d'un pUaUt doré pour le doge. Après que sa seigneurie a entendu la messe à Saint-Nicolas de Lido, elle retourne au Buoentaure dans le même ordre , et est saluée par les milices de la répubiique^qui sont mngées sur son passage, 4epuis le vaisseau jusqu'à la porte de l'église, mais habillées sans uniforme.

J^es forts et les vaisseaux qui sont en fade saluent à coups de canon, pendant que la procepsion est en marche pour s'en retourner. Elle descend à la petite plape 4e Saint-^arc; et toute la ville peut voir le ^ucentaure : il n'y a pas ordinairement de soldats pour garder ee navire et J mettre le bon ordre, mais seulement une douzaine d'hommes sans uniforme, ayant chacun un gros bâton peint en rouge. Toutes les gondoles de la ville suivent le Bucentaui#, eu sprte que cette marche al'air

VENISE. 41

d'un triomphe maritime, et forme un coup d'oeil singulier. Après la cérémonie. Ion va se promener sur la grande place de Saint-Marc, tandis que le doge donne à diner aux seigneurs et aux ambassadeurs étrangers. »

Telle était autrefois la £ftte du Bitcentoro.

Avant de quitter l'arsenal, disons mi mot de la présence des Français dans cet édifice , l'un des plus vastes ^t des plus importans de Venise. D'abord iU firent disparaître tout ce qui pouvait être converti en argent, et comme en Suisse on avait envoyé de Paris le ci^ toyeu /(apinaf pour oiffaniser le pUlt* ge , ici on envoya le citoyen Pointait.

Mais lorsqu'ensuite le directoire crut pouvoir iaire de Venise une opnquête permanente, U n'qpargna rien pour remettre l'ordre et remplacef! ce qui avait été dilapidé. H fit équiper les Taisseaux déjà construits, il eu mit d'au** très, sur le chantier, et Veui^e^ eutce les mains de ceux qui venaient de k mettre au pillage et de lui ôter spu ii|dépendance politique, semblait renattre I « Les Français, disait un Vénitien , nous prirent quarante-cinq millions de francs; mais ils nous rendirent teenle millions sons la forme de salaire aux ouvriers ; ce qu'ils prirent aux* riches lut en grande partie distribué aux pauvres. Nos maîtres actuels, les Autridiiens nouç demandent peu, maié ils gardent tout.

Une petite excursion dans les Iles qui avoisinent Venise complétera tous les détails que nous avons donnés sur cette ville célèbre. Que le lecteur consente d'abord à nous suivre à l'Ue de Murano qui renferme encore les manufactures déglaces, cristaux, et pec* les, auxquelles Venise dut jadis sa renommée de haute industrie.

Les manu&ctuiea de uoiiiM podes

coloriées , au nombre de trois , ont conservé mystérieusement le secret de cette fabrication brillante , peu chère, et qui permet à la médiocrité Téclat et le luxe apparent de la richesse.

Mais cette industrie frivole, comme la fabrication des ouvrages de mode , ne saurait être pour un état une vé* ritable ressource, puisqu'elle ne satisfait point à des besoins réels et durables. Les exportations sont faibles, incertaines, et elles n'ont point arrêté la ruine du commerce de Venise. Murano renferme quelques belles églises:

Saint-Michel et Saint-Pierre et Paul, offrent des peintures très-remarqua« blés.

A une demi-lieue de Venise , du cêté du midi et non loin du Lido, qui, avec les Murazxi, dig;ue gigantesque que ne désavoueraient pas les anciens Romains, empêche les flots de la mer Adriatique d'envahir les lagunes, se trouve une toute petite ile appelé llsoletta di Sàn-Lazzaro. Trop âoignée de la ville pour qu'on ait jamais songé à l'y rattacher, ell« fut long-temps inhabitée, et Ton ne pensa à y b&tir qu'à l'époque où la population se trouva trop à l'étroit dans les iles qui Tavoisinent de plus près. Au reste, sa position n'est nullement importante, et son étendue est si peu considéral^le qu'on en fait le tour en quelques minutes, et qu'un seul couvent la couvre tout entière. Ce couvent est celui des Arinéniens ; il est célèbre par les services qu'il a rendus aux populations de l'orient, et les étrangers manquent rarement d'aller visiter ce foyer de science et de philanthropie. Byron vint y apprendre d'un moine la langue arménienne.

En abordant à Torcello, on est frappM'abord de la beauté des femmes qui , aussi bien qu'à Murano et dans tout le

reste des lagunes , sont remarquables et jolies. Après ce premier tribut payé aux habitantes de l'île, on admirel'aspect imposant de la cathédrale, dont le dôme est empreint d'un caractère qui tient à la fois de l'orient et du moyenâge. Non loin de cette basilique le petit temple de Saint-Fosca, ouvrage du dix-neuvième siècle, construit avec d'anciens débris d'édifices romains, est un de ces monumens imités avec l'élégance des premiers temps de barbarie, comme certains ouvrages littéraires destinés à rappeler à des lecteurs civilisés les époques d'ignorance et de ténèbres.

A l'île Saint-Clément était autrefois un couvent de camaldules , dont les petites maisons séparées se voient encore ainsi que le jardin : ces chartreux, au milieu des flots, étaient doublement solitaires.

Une madonne, avec sa lampe allumée, comme dans un carrefour de ville, est fixée sur un des poteaux qui marquent la route à travers les lagunes, et sa lueur pieuse touche presque à la mer, au milieu de laquelle elle est jetée. On passe devant l'tle de Malamocco , plage illustre qui vit les efforts héroïques des Vénitiens dans la guerre de Chiozza, lorsque, par une de ces haines de républiques, plus implacables etplus violentes que l'inimitié des rois, car ces haines sont de peuple à peuple. Gênes crut pouvoir anéantir sa rivale.

Voici maintenant le poétique et solitaire LidOf immortalisé par la descrip* tion de notre excellent Charles Nodier et rendu bien plus glorieux encore par la présence du Bonaparte de la poésie , lord Byron. Chaque jour il venait faire sa promenade à cheval sur la grève ferme et solide du Lido. C'est là^, qu entrainé par les bonds impétueux de son

VENilSE,

coursier rapide, il confiait auvent de la mer ses conceptions ou folles ou sublimes : c'est là qu'il voulait être enterré, s'il mourait à Venise, afin d'échapper, par un caprice sauvage, aux funérailles abhorrées de ses proches, et à la terre de sa patrie , trop pesante pour ses ossemens.

Ainsi Venise, malgré sa décadence, aurait hérité de la dépouille d'un grand homme ! Elle aurait ajouté un nom illustre à tous ceux que contient déjà sa noble histoire ! souvenirs glorieux du passé , qu'étes-vous devenus ? Hélas ! Venise et la mer ont fait divorce depuis plusieurs siècles , et ceux qui s'en lamentent, devraient accuser Colomb d'avoir découvert l'Amérique, et Gama d'avoir tourné le cap de Bonne -Espérance. Là est le principe de la ruine des Vénitiens; puis de nos jours, Bonaparte et la républirque française ont brutalement renversé cet antique édifice qui n'avait plus de base. Des imposteurs soutiennent et des niais répètent que la langueur de Venise est le résultat de

l'oppression autrichienne : Eh ! bien, rendez aux Vénitiens leur indépendance , et ils en seront fort embarrassés ; rendez -lui même ses anciens états de Terre-Ferme, et Venise n'en disparaîtra pas moins des lagunes. Faut-il l'avouer ? Sans la garnison qu'y entretient l'Autriche, sans les fonctionnaires quelle y envoie, l'argent qu'elle y dépense , Venise deviendrait en peu de temps, au milieu des flots, ce qu'est devenue Palmyre au milieu du désert.

Il serait doux assurément de voir cette reine de l'Adriatique, non pas re»

trouver une splendeur et une puissance nouvelles dont les conditions n'existent plus pour elle, mais du moins res^ saisir quelques vestiges de sa paix et de son bonheur d'autrefois ; si ce bonhefur lui manque, si Venise semble tomber et mourir lentement, avons-nou» droit d'être étonnés , quand nous voyons tout ce qui existe changer et périr autott de nous, et, puisqu'enfin, comme le dit Arnolfe avee tant de philosophie :

Nous tommei toos morteli , et cbaciw Tett pov •«•

En sortant de Venise , la route suit le cours de la Brenta, dont les eaux , jaunes et troubles, coulent entre deux chaussées plus élevées de beaucoup que les campagnes voisines , où l'on voit un assez grand nombre de palais vénitiens , la plupart abandonnés. De grandes barques prennent leur chargement de plomb, de fer et de marbre, à l'endroit même où le noble propriétaire avait autrefois coutume de monter dans sa gondole. Sur toute la route, je ne vis

qu'un seul établissement d'agriculture considérable; encore la physionomie des paysans, leurs vêtemens et leurs maisons étaient-ils loin d'indiquer l'aisance. Si le pays est peu cultivé, il est en revanche d'une très-grande fertilité.

. Partout les pampres chargés de raisins, pendent en festons d'un mûrier à l'autre, et le blé croissant entre les rangées de ces arbres , vient encore enrichir ce riant tableau de sa pompeuse végétation. Le peu de prairies qui se sont

ofièrtes à mes yeux étaient arrosées avec abondance par les nombreux ruisseaux qui descendent des Alpes.

Bientôt j'aperçus , dans une plaine arrosée par la rivière de Bacchiglione , la ville de Ficence, fondée, dit-on, ou au moins agrandie , ainsi que Vérone, par les Gaulois Sénonais, Sga ans avant Jésus-<3irist, et ensuite conquise par les Romains.

A Tarrivoe des Goths » cette ville fut saccagée par Attila ; soumise ensuite auxLombards,puisaux rois d'Italie, elle secoua le joug, et forma quelque temps une république particulières^fin, l'empereur Frédéric u Tincendia dans le temps où il faisait la guerre au pape Grégoire ix ( 1 336) , guerre cruelle dont l'empereur fut la victime, et qui donna naissance aux longues divisions des guelfes etdes gil)dins. Les Carrares de Padoue, les Scaligers de Vérone, hs Visconti de Milan , possédèrent Vicenoe tour-à-tour: mais cette ville, lassée, comme tant d'autres, des divisions intestines et des tyrannies particulières, se donna aux Vénitiens en 1404» sous la garantie de ses lois, de son gouvernement et de ses privilèges, dontelle jouit encore à quelques égards.

L'empereur Maximilien la prit en 1 609 , mais en 1 5 1 6 il la rendit aux Vénitiens .

Vicence ayait le privilège d'être gouvernée par la noblesse du pays, divisée en deux corps, collegio de' Doctori e Consiglio y €ju.\ choisissaient les juges et les chefs de la ville, et décidaient toutes les causes sans appel. Aussi la noblesse de Vicence est-elle encore en grande considération. On dit en Italie :

conti di Fïcenza^ marchesi di Mon-

Traversée par deux torrens, le Bacchiglione et le Jierone , qui la désolent par des inondations fréquentes , Vicence a six beaux ponts, dont l'un ,

appelé le pont délie B arche ^ est d'une grandeur imposante , et forme un bel arc. L'étendue de ce pont parait démesurée , quand on la compare à celle de la rivière dont les eaux sont trèsbasses en été. C'est ce qui faisait dire à un plaisant : t Achetez une rivière, ou vendez votre pont. »

La ville est jolie , malgré son extrême saleté. Elle compte vingt-cinq mille âmes, et s'honore d'avoir donné le jour k Palladio, célèbre architecte, créateur d'une foule de palais et de monumens qui attestent à la fois son talent et son amour pour sa patrie. Malheureusement , à côté des édifices dus k son génie, on voit des demeures de la plus abjecte pauvreté ; et les belles stâ^ tues de marbre qu'il a fait élever, servent d'appui à d'innombrables meiidians et à des soldats fiûnéans qui viennent là se coucher au soleil.

Parmi les palais de Vicence , il iaut d^abord compter les deux palais publics. La Bagione ou palazjeo délia Bagion , est celui où se rend la justice ; il est situé sur la place des Seigneurs (PI. 226). Le second, élevé sur une des faces de cette même place, est le palazzo del Capitanio , qui se glorifie également de l'architecture de Palladio.

On prétend que cet artiste avait tellement donné aux Vicentins le goût de bâtir, qu^il ruina par ce moyen plusieurs familles : on ajoutait qu'il ne les aimait pas , et que c'était par malice qu'il avait trouvé le moyen de se venger d'elles en les excitant à fedie des constructions ruineuses.

En quittant le palais public, j'allai voir une des fabriques les plus renommées de Palladio , située à un mille de Vicence. C'est la célèbre FiUaj ou rotonde du marquis Gripa, qui fut , diton , imitée à Chiswick, en Angleterre, par lord Burlington. De cet endroit, la

f'ùiKJ^a tù' ' . fù/n/f/'/.

l'iré'nKdi . F/arf d^.f Srt4/nrurs .

PiHx^ut i//'' Sù/nvri .

Fù'f/tKJt . Pl/iv.r d^f Sft^nrurs .

DE VENISE A MILAN

Tue est magnifique. Malheureusement je trouvai cette belle habitation dans le plus pitoyable état, surtout à Texte* rieur, et abandonnée par son maître qui ne Thabite jamais ; ce sort est celui de presque toutes les maisons de campagne en Italie.

n y a près de vingt maisons décorées qui passent à Yicence pour être de Palladio. Si on ne peut les lui rapport ter toutes, il faut bien reconnaître qu'elles sont également dues à des ar^ chitectes distingués. Il faut citer aussi comme un des chefs-d'oeuvre de l'architecte vicentin , le théâtre Olympique , créé par les membres de l'académie du même nom , pour y représenter les tragédies de Sophocle et d'Euripide , traduites en italien. On construisit cet édifice au seizième siècle , sur la place de risola, dans un grand bâtiment où l'on entre par sept rues à l'imitation des théâtres antiques. Toutefois, au lieu d'être en pierre ou en marbre , le théâtre Olympique est en bois , hormis les murs de l'édifice et les statues dont il est orné.

Cest là, selon Voltaire, que fut jouée, en 15 14) la Sophonisba du Trissino, dont il fait un prélat et même un archevêque, quoique le Trissino ait été marié deux fois et ait eu quatre enfans. La Sophonisbe italienne fut la première de nos tragédies régulières.

Ainsi Vicence est le berceau de la triple unité ; et , dans ces jours de schisme littéraire , cette ville doit être sacrée pour tout bon classique.

. On. compte ici plus de soixante églises , presque toutes riches en peintures des premiers maîtres; mérite d'autant plus grand , que la ville doit à ses propres artistes la plupart des chefsd*œuvre qui la décorent.

Un arc de triomphe , situé dans un faubourg de Vicence, et donnant en- L,

trée sur un immense escalier qui s'élève jusqu'au sommet d'une montagne , me conduisit à un beau portique de la composition de Palladio. Ce portique , qui rappelle celui de Bologne , a deux milles de longueur, et va de Vicence jusqu'à la célèbre église délia Madonna del Monte y dont Palladio fut également l'architecte.' Grâces à cet ingénieux moyen , les fidèles sont à Fabri de la pluie et du soleil jusqu'aux portes du lieu saint. Mais , malgré sa beauté , la galerie m'a paru offrir un défaut de perspective; comme chaque arcade a un de ses piliers plus court que l'autre , Taplomb semble manquer partout. Plusieurs degrés conduisent à la belle porte d'entrée de l'église. L^intérieur est en général d'une noble simpUcité ; mais la chapelle de la Vierge offre une grande magnificence et une richesse qui provient des dons offerts par la piété des fidèles et par les nombreux pèlerins que cette vierge attire de tous les points de l'Italie.

J'éprouvai quelque mécompte dans mes recherches à l'église Saint-Laurent.

Là devait se trouver une inscription cansacrée au Trissino, par son petit-fils Pompeo Trissino. Cet te épitaphe ne rappelait point les titres littéraires de l'artiste,mais sa qualité de comte, sa toisond'or , ses ambassades et ses autres honr neurs. Le plus important de tous , remarquait Tinscription , fut d'avoir obtenu de porter la queue de la robe du pape au couronnement de Charles-^ Quint. Cette faveur, sollicitée par les plus illustres princes , fera cependant moins vivre leTrissino dans la postérité, que la gloire d'avoir fondé l'art tragique chez les modernes. Au reste, l'in-scription indiquée par la Biographie comme subsistant encore , n'existe plus depuis trente ans ; elle fut brûlée en 1797, lorsque l'église devint magasin

LJtALlE.

de fourrage , destinalioR qn^elle a conservée.

TermiiioBS «ette TÎsite aux princi-^ p«q: monuraens de Vice&ce , psr mie aorte de pèlerniage k ht maison de Fartiste qui fait ta gloire principale de la ville. On voit que j'ai nommé PàUadie.

Né en i5i8, d'une figoffilleorigiiiftîie du Frioul , André PaUadie paratt , dan»

sa jeunesse , avoir reçu une bonne édn»

eatimi ; ce qu^il indique lui-même dans la dédicace de son premier Uvre d'architecture, lorsqu'il dit : « ^ue, dte son jeune âge, entrataé par ua goâf natupel vers l'étude de rareUtectur», il se proposa Vitrove peur maHre et pour guide. »

Palladio fiit un de« fondateurs et Vun des plus fermes appuie de h eâè>« bre académie olympique de Yicenee.

Ses longues études de l'antiquité le mirent à même d'exéeuter les figures de Vitruve , dont Daniel Basbaro pu^ bUa la première édition , aweaseacen^ mentaires , en 1 556. Le nom de PaUoFdio, déjà GMinu dans presque toute ritaKe , retentit bientôt à Venise , l'une des villes où un architecte devait être le plus jaloux de se distinguer, il venait de construire, non loin de cette capitale, sur les bords de la Brenta, le palais Foseari, remarquable par une magnifique Loggia d'ordre ionique r plusieurs "autres édifices demandaient de nouvelles décorations. Le Sanso»

vino , âgé de quatre-vingts ans , et qui avait joui pendlml sa longue carrière dé toute Festime des Yénitiens , rea^ dant justice aux taltens de rarehiteeter de Yicenoe, lui céda volontairement le sceptre de l'art.

Ces grands ouvrages n'empêchaient point Palladio de travailler pour sa patrie, où l'on se faisait honneur de le charger de loutes les constructions importantes. G*est aijisi quç , pendant

le Carnaval de i56i ,on Imfdemanda le plan d'un théâtre qu'on voulait con-* struiredansia grande salledela maison-»

de-ville , pour y représenter la tragédie à-0Edij9e.

On était alors dans l'usage de célébrer l'entrée des personnages éminens, dans une ville , par des fêtes et des réfouissances publiques; c'est ce qui eut lieu à Tieence lors de l'arrivée d'un nouvel évêque et lors du passage àVe-* nise d'Henri ni quittant la Pologne peur monter sur le tr6se de France.

PiiAadio Ali chargé de décorer la ville dans ces deux occasions solennelles.

Un événement désastreux, arrivé en rf 67 , lui fournie une nouvelle occa^ sTon d'exercer ses talens. La Brenta débordée, ayant renversé le pont de Bassano, Palladio composa le dessm d'un pont en pierre, représenté au chapitre xiv de son troisième livre, et qui, à cause delà dépenseexcessiveqne sa ccmstruction aurait entraînée^ fut remplacé par un pont de bois.

Palladio éleva encore, dans le Vîcentin , un grand nombre d' édifices du goût le plus exquis ; les Godini , les Guadagno, les Tiene, les Pisani , ainsi qu'une foule d*autres familles illustres, possèdent encore des délices pnlla* diennes, comme on les appelle dana le pays. Cependant on lui en attribue un grand nombre qui ne sont évidemment pas de lui : il en est à Venise de cet habile arehitecte, comme de Bapkaëletde Michel -Ange à Rome, où tout ce qui est beau en pemtùre est attribué à eea deux hommes iHustres. Après avoir établi sa réputatienpar d^utiles travaux , Palladio crut de^ voir publier ses d^servaliona sur lea' monumens antiques : il les accompa^ .

gna de figures explicatives. Ce fat en rS^o que son ouvrage parut à Venise, d'abord en deux livres, puis en quatre.

DE VENI9B A MILAN

La méTÏ lempécba de mettre la dernière main àeebel ouvrage, qui, aujourd'hui encore 9 fait autorité dans toute l'Eu* rope.

L<»t de la peste de Venise en 1 5^6 , leababitans ayant fait le vœu de eoti* atraire un temple au Rédempteulr du monde , Palladio fut chargé de ce grand ouvrage, qui devait porter un caractère de ncihleafte et de simplicité digne de an destination.

Un édifice d'un gemeneof , qui eoniMHUt tout à lait au génie de Palladio^ et qni devait le faire briller de toot son éckt I fut le théâtre Olympique. L'arr« tiate a réuni dans oe monument tout ce que la convenance des modernes poii- ▼Mt accorder au goAt de Tantiquité.

Ce chef-d'œuvre couronna dignement uâevie si honorable. Les études, les voyageset les fatigues avaient altéré la santé de Palladio; il mourut ()e 19 août 1S80), à un âge où il pouvait encore produire de nouveaux ouvrages, et terminer ceux qu'il avait commen** ces. Gomme il arrive trop souvent, plusieurs de ces derniers furent gâtés p;ip les architectes auxquels on en confia Tachèvement. Palladio fut vivement regretté des babitans d'une ville qu'il avait illustrée par ses talens et décorée de ses ouvrages. Ses collègues, les aca-, démiens de la société Olympique , lui rendirent les derniers devoirs , et composèrent de nombreuses pièces de vers en son honneur.

En sortant de Yieenee, je trouva^ vm terrain pierreux , où des marier»

croissaient en abondance. Itea ceps de ▼ignés 9 prolongeant leurs ramennx cTun arhre à l'autre, formaient des chatnes et des guirlandes de verdure de l'aspect le plus agréable. Bientôt j'aperçus le sommet des montagnes qui s'élèvent sur les rives de TAdige ; une vaste plaine s'étendait au couchant

et au midi , et se trouvait divisée eu deux parties par les eaux du fleuve. C'est au milieu de cette plaine, et sur les bords de l'Adige , qu'est assise la célèbre Vérone.

Les uns rapportent la fondation de cette ville aux anciens Étruriens , ou aux Euganéens; d'autres, à des peuples sortis des provinces situées entre la Seine et ITonne. Malgré ces suppositions , des ténèbres profondes continuent à entourer la fondation de Térene. Tite-Live lui-même, dans les trente-cinq livres qui nous sont restés de lui , lait à peine mention d'une cité si remarquable à tant d'égards. Ce qui parait certain , c'est qu'après avoir été rangée dans la Yénétie proprement dite , Vérone fit ensuite partie des contrées soumises aux Romains, jusqu'à la décadence de l'empire. A cette épo« que , les Lombards , conduits par AIboin , réduisirent cette ville sous leur domination. Mais Gharlemagne la prit d'assaut, l'an 774. ï^epin, son frère, resté en possession du royaume d'Italie , fit aussi sa résidence à Vérone, et l'on croit qu'il y fut enterré. Tour à tour élevée au rang de ville libre, puis sujette aux empereurs, puis déchirée par les Guelfes et les Gibelins , et par la tyrannie d^Ezzelino, Vérone finit par se livrer à la république de Venise l'an i4o5. Ce furent ces guerres qui donnèrent naissance à Tinimitié des il* lustres familles des Cappelletti et des Monteeehi ^qnenovt9 appelons Caputêts e t Montaigus. Quin'a point été touché de l'histoire de Roméo et Juliette ?

-—Qui n^à point tudansles verspassionnéede Shakspeare, ou, dansla belle traduction de notre Ducis, les détails de la tendresse mutuelte de ces infortunés jeunes gens? — Qui n'a tremblé au souvenir de la hame qiie se portaient lea Capiilela> et W Mcmtaigus leurs

pères?— «Qai n'a pleuré au récit de la fin tragique des deux amans ? — On sait que Roméo , ayant tué son rival , fut obligé de fuir à Mantoue ; que là , ayant appris la mort de celle qu'en secret il avait épousée , il revint précipitamment à Vérone avant d avoir reçu le billet qui lui expliquait la ruse qu'on avait employée en sa faveur. Il arrive au couvent y et croyant Juliette réellement morte, il s'empoisonne et se jette désespéré sur son corps pour mourir auprès d'elle. En ce moment , Juliette se réveille ; elle aperçoit cet borrible spectacle dont elle ne devine que trop la cause, et , saisissant le poignard de Roméo, elle tombe à son tour expirante sur le corps inanimé de son époux. Tel est le touchant sujet, fabuleux suivant quelques historiens, que le drame de Sbakspeare a rendu populaire.

Vérone a donc été d'une assez grande importance dans l'histoire ; plusieurs fois elle servit de i%ndez-vous aux rois et aux empereurs. Le nom de cette cité se rattache aussi aux événemens mémorables de l'histoire contemporaine :

elle fut quelque temps l'asile de Louis xvm et de ses compagnons fidèles. Le Casin Gazzola , devenu depuis une sorte de chaumière, vit l'aurore de ce règne à la fois si long et si court, qui succédait à celui d'un enfant captif et roi.

Avec ses riches murailles flanquées de tours , ses ponts dont les parapets sont des créneaux, ses longues et larges rueS) et ses souvenirs du moyen âge, Vérone a une apparence tout-à-fait imposante. Une pareille ville était bien faite pour être la capitale et le séjour de cet Auguste du moyen Age , ce Can Grande délia Scala , qui recevait dans sa cour littéraire des proscrits de toutes les nations , portes , écrivains

ou guerriers. Le Dante a immortalisé

cette noble hospitalité dans les vers les plus beaux , les plus attendrissans que l'exil ait inspirés.

Le monument le plus curieux de Vérone est l'Aréna ou amphitbé&tre , qui a été l'objet de mille descriptions exactes et savantes (PI. aaj). Lorsque cet édifice est couvert des vingt-deux mille spectateurs qu'il peut contenir ^ je ne crois pas qu'il y ait aumontleune réunion d'un efiet plus imposant. En 1 769 , on donna dans l'arène un grand combat de taureaux . qui fit accourir presque toute la population de Vérone et des environs. Le siècle dernier, l'empereur Joseph II jouit d'un. spectacle pareil, que l'année i8aa vit aussi re»

nouveler en l'honneur des souverains réunis à Vérone. Une des dernières grandes représentations de ce genre eut lieu lors du passage du pape Pie vi ; mais ce père des fidèles, bénissant vingt mille chrétiens du haut de la tribune construite pour Trajan et ses successeurs , devait offrir un plus touchant spectacle que toutes les autres cérémonies célébrées dans le même en»

droit.

L'extérieur de l'amphithé&tre est habité par les basses classes de la ville.

Il me semble que les voyageurs s'indi-»

gnent quelquefois un peu trop contre cette espèce d'occupation des monumens antiques par le peuple ; il nuit moins au pittoresque de ces débris , que rhabitation des classes plus élevées ou l'exercice d'une industrie plus élégante. Ainsi la forge, dontla flamme resplendit la nuit au fond de l'amphithéAtre de Vérone, est d'un plus .bel effet que Je gaz de quelque magasin nouveau, et que les lumières qui éclaireraient de brillans appartemens. C'était peut-être à un ancêtre de l'artisan, locataire actuel des ruines de Tamphi-.

/'or '//i uf /i-ûnuuiii .

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J\>f'iùptf /{offi^Ùl-.

DE VENISE A MILAN

théâtre , que le Dante , eiilé k Vérone, disait, en jetant ses outils dans la rue :

« Si tu ne veux pas que je gâte tes affaires, ne gâte pas les miennes; tu chantes mon livre, et tu ne le dis pas comme je l'ai fait. Ce sont mes outils , à moi , et tu me les gâtes (i). »

Les tombeaux des magnifiques seigneurs de Vérone , légères pyramides gothiques, surmontées de la statue équestre de chaque prince, sont un des monumens les plus curieux de la ▼ille ( PL aaS ) ; mais ces vieux sépulcres en plein air sont dans une place trop étroite. Le plus splendide de ces tombeaux, et l'un des plus beaux du quatorzième siècle , n'est pas celui de Gan Grande, mais de Can Signorio, son troisième successeur, héritier du frère de Can Grande ii, qu'il avait assassiné publiquement sur son cheval , au milieu de la rue , près de son palais, et qui , dans ses derniers momens , fit étranglerson plus jeune frère^ Alhoin.

Parce meurtre, il. voulait assurer la succession à ses -bâtards, Antoine et Barlhélemi, dont le premier, à peine sur le tràne, fit poignarder l'autre.

Jamais tant d exemples de fratricides ne furent aussi rapprochés que dans cette chapelle; et la fable a conté moins d'horreurs des frères ennemis de Thèbes, que l'histoire n'en rapporte de ceux de Vérone.

L'arc de Gavius, tombeau de cette illustre famille, était encore, il n'y a pas trente ans, un autre précieux dé-

(0 Pour utlIUerlVrène, on s MtaTÎs^ depuis qaelqiiet aiméM d> coMlrnire un petit théâtre en plan* che, on l'on Jone dans le jour des drames pour 1« peuple. Cette baraque , ainsi placée dans ce rasle espace, produit un effet d'auUnt plus pitoyable, que Undis que, sous les Romains, tout l'amphithéâtre ne pourait contenir la foule qui s'y portait, quelques gradins d'une faible partie dé la circonférence suffisent maintenant aux spectateurs de ce chétif théâtre.

bris de l'antiquité : ses colonnes canndées, ses élégans chapiteaux, qui jonchent la terre et que sont près d'enfouir les immondices de la Cittadella , sont une de ces ruines de la civilisation , non moins nombreuses et bien plus complètes que celles de la barbarie.

Je vis dans un jardin , qui fut , diton , autrefois un cimetière, le prétendu sarcophage de l'épouse de Roméo. Cette tombe de Juliette est l'objet d'honneurs excessifs. Madame de Slaël , et un an* tiquai re de Vérone fort instruit , la regardent comme véritable. Une grande princesse a fait monter un collier et des bracelets de la pierre rougeAtre dont elle est formée ; d'illustres étrangères, de jolies femmes de la ville , portent un petit cercueil de cette même pierre. La Cappelletta^ d'après une tradition populaire , mais erronée , prendrait encore son nom de la famille des Capulets ; et quelques voyageurs enthousiastes en ont dernièrement dessiné l'intérieur et l'extérieur. Il est extraordinaire que le Dante, auquel le pathétique du sujet de Roméo et Juliette convenait si bien , n'ait rien dit de leur aventure , lui qui parle si vivement des Montaigus et des Capulets.

Vérone est traversée par l'Adige , dont la vue est très-belle; ce fleuve descend du Tyrol , passe à Trento , et va tomber dans la mer Adriatique, huit lieues au-dessous de Venise. Il divise la ville en deux parties inégales :

la grande se nomme Vérona , la petite Véronetta ; la communication est établie entre elles par quatre beaux ponts.

Le plus remarquable est le ponte del Castel f^eccfuOyAont plusieurs marches rendent l'accès impraticable aux voitures ; il ne s'ouvre qu'une fois par an pour le peuple qui se rend par-là dans la campagne. On vante beaucoup l'une, de ses arches, qui a cent quarante-dnq

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