L'1TAL
une petite g^loire à un particulier d^ayoir fait ériger un de ces bàtimens religieux, pour les frais desquels les peuples se cotisent ordinairement en commun, de même qu'ils vont en commun y offrir à Dieu leurs vœux et leurs prières. Les ornemens sont ménagés avec goût ; la disposition en forme de croix grecque est belle et grandiose. Cette église , enrichie des chefs-d'œuvre du Puget, est située au haut d'une colline , d'où la vue plane au loin sur la mer et sur tout l'am* phithéâtre de Gènes. Ce qui distingue plus particulièrement cet édifice , c'est un poiit de plusieurs arches , placé de« Tant la principale entrée (PI. a66), et qui joint la colline de Garignan à celle de Sarzano. Il a été construit aux frais d'un particulier descendant des fondateurs de l'église. Sa hauteur est telle , que toutes les maisons de six à sept étages qui se trouvent au-dessous, n'en atteignent pas la hauteur ; ce monument gigantesque se nomme le pont Carignan.
L'église métropolitaine de Saint" Laurent (PI. 267), dont la fondation remonte aux premiers siècles de notre histoire, porte l'empreinte de son ancienneté. Gette basilique ne fut pas toujours la cathédrale de Gènes. Une vieille église , celle de Saint-Ciro, restaurée depuis peu, et construite au troisi&e siècle , eut d'abord cet honneur. L'architecture de Saint «Laurent est gothique, et le bâtiment est orné extérieurement de bandes superposées de marbre noir et blanc. Le portail , comme celui de Notre-Dame de Paris , se compose de trois portes , qui donnent entrée dans autant de nefs. Saint-Laurent est célèbre , parce qu'il renferme une des reliques tes plus vénérées des chrétiens, le ^acro^atinOi awkltQ m émcr^ude,
sur laquelle on prétend queNotfe-Seigneur mangea son dernier souper.
« Cette assiette , dit lady Morgan , avait été enlevée par les croisés quand ils prirent Césarée en Palestine , sou»
la conduite de Guillaume Embri^co, au douzième siècle. Dans le partage des dépouilles , cette émeraude tomba aux croisés génois, en la sainte vocation desquels il entrait évidemment quelque chose de leurs anciennes incÂînations mercantiles : ils estimaient si haut le prix profane de ce trésor, que dans un moment pressant ils l'engagé-* rent pour neuf mille cinq cents livres.
Quand il eut été dégagé , on le mit sous la garde de chevaliers d'honneur, appelés clat^igeri / et on ne le montra qu'une fois par an. Des millions de personnes se prosternèrent devant cette relique précieuse ; et l'amende impo- .
sée à la main hardie qui osa la toucher avec un diamant fut de mille ducats dor. Les Français s'en emparèrent, comme les croisés l'avaient fait dans le douzième siècle ; mais aulieu de la transporter de l'église San-Lorenzo à l'abbaye de Saint-Denis (selon les règles ) , ils l'envoyèrent très- sacrilégement dans un laboratoire. Aulieu de la soumettre avec son histoire traditionnelle à un concile de Trente, ils la firent passer à l'institut de Paris; et les chimistes , les géologues , les physiciens, furent appelés à décider du sort de cet objet sacré , que des évéques , des prêtres , des diacres , avaient déclaré trop saint pour l'examen , ou même pour l'attouchement humain. Le résultat de ces recherches scientiques.fut que l'assiette d'émeraude était tout sim- .
plement un morceau de verre. »
A ces lazzis philosophiques de lady Morfl;an , nous pourrons répondre avec M. Valéry : Eli ! qu'importe qu'au liçu . d'être d émeraude, lesaciv-^ttino ,
tt«.
/rmoifa. Oè/ws. /'m:, -m f/r ' /itt/n/it .
t'C/itfna . 7'tn/ro Qr/o /'r//rr.
O'f'/H'.r. '/7n'',i/n- {'/Nif7t,\ 7r//.r.
é^enova. Metropûfùuna di Sloren-'^it. i*ènes. falArdnt/r.
{ft'/iûtut . / 'fs/t'Jtûfo iMJ ' un nus st'/a .
frrn<rs. f^'f'j/t/fa/i' de /'///twrrjife .
ne soit plus que de Terre de couleur !
qu'il n'ait jamais été donné à Salomon parla reine de Saba, ou qu'il n*ait point servi à Notre-Seigneur pour la cène! ce plat de verre ne rappelle pas moins la foi et la bravoure des Génois du moyen âge , qui , après avoir reçu la commu* nion , escaladèrent les remparts de Gésarée avec les seules échelles de leurs galères, sans attendre les machines de siège, n ne rappelle pas moins ce consul génois arrivé le premier sur la brèthe et s'y défendant seul Tépéeà la main comme un autre Alexandre. Ces souvenirs de gloire , de religion et de li« berté suffisent à mon âme, et je n'en demande point d'autres.
Pour compléter ce que nous avons à dire sur le sacro-catino , ajoutons cette petite anecdote que nous tenons de bonne source : Une loi de 1476 punissait de mort^ ' dans certains cas , ceux qui toucheraient la relique sacrée avec de l'or,. de l'argent^ des pierres, du corail ou quelqu'autre matière : « afin, disait cette loi, d'eropécher les curieux et les incrédules de faire un examen pendant lequel le catiooeùtpu souffrir quelqu'atteinte , ou même être cassé, ce qui serait une perte irréparable pour la république de Gènes. » M. de laCondamine, emporté par sa curiosité naturelle et par sa curiosité de savant, avait caché un diamant sous la manche de son habit , afin de chercher à éprouver la dureté du catino -, mais le moine qui le montrait s'en aperçut, et le releva à temps poiu* M. de la Gondamine, qui se serait fort mal tiré d'affaire, et qui sans doute, avait oublié la loi de 1476.
Retouhions dans la rue Balbi , pour
visiter le palais de l'université. Les
portiques, les colonnes, les escaliers
de marbre de ce bel édifice le font
GENES. 199
bien plutôt ressembler à un palais de rOrient qu'à un collège. Sans doute le vestibule ( PI. 267 ) est trop petit en raison de la grandeur de l'édifice ; mais l'architecte Barthélemi Bianco a si adroiteipent placé deux grands lions en marbre sur le troisième de« gré, que l'on s'occupe uniquement d'admirer ces beaux morceaux desculpture , sans remarquer le défaut que nous venons de signaler. Il est impossible, en parcourant les différentes parties de ce monument, de n'être point frappé des magiques effets produits par l'heureuse répartition et la vivacité de la lumière. Les salles des diverses classes sont ornées de tableaux , dont plusieurs appartiennent aux meilleurs maîtres génois.
Le plus bel ornement de la rue Neuve , où nous entrons au sortir de la rue Balbi, est l'ancien palais Tursi- Doria, nom d'une noble famille génoise. Ce palais est habité par la reine , princesse de la maison d'Autriche, et veuve du défunt roi Victor-Emma-* nuel de Sardaigne. Rien de plus élégant, de plus léger que les galeries à' jour qui forment les ailes de la façade :
les murs, les colonnes, les vestibules et les péristyles sont tous en marbre blanc. Celte demeure est vraiment royale: on la nomme quelquefoispAlais de la reine douairière ( PI. 268).
Prolongeons notre course jusqu'à la place qui porte le surnom poétique de fontaine d^ Amour. Nous verrons en cet endroit l'élégante petite villa du noble Génois Négroni. Cet édifice , dont le nymphée, situé au fond.de la cour, est du plus charmant effet, possède peut-être la salle la mieux peinte de la ville. Dominique Barodie est l'auteur des peintures de cette galerie consacrée au souvenir des vertus et de la gloire de la famille Nègroni.
Pris de cette tilla se troiiTe la proflMaade publique de FAcqua-Sola dont If casino Negroni est l'un des ornemens les plus pittoresques (PI. a68). Eu (féoéral, la Tille de Gènes manque de belles promenades; mais si l'on fait attention aux diflSicuItés qu'on a dû SiVOMMiter pour trouver l'emplacement nécessaire àbâtir la ville, soit en com* blant une partie du port , soit en trans* portant ukr des lieux élevés les maténauz de eonstraction, on concevra sans peine qu'il était diiSciled^ob tenir sur un aol in^t et inégal des promenades afjjréablesel ombragées. CependantrAc* quft-Sola y qui est un véritable jardin , mérite les plus giaods éloges. Il faut en efièt remarquer la hardiesse et l'idée de créer ime plate-forme aussi vaste sur un terrain inégal conune cdiû de Gènes; au reste, le choix du local Be pouvait être meilleur. Des points de vue imposans , agréables et variés, en font Tomement. D'un cAté la mer, le chantier, le Lazaret et les fortifications de la ville; de l'autre, des palais rapprochés et élégans ; en face, la riante colline d'Albaro, s'élan* çant hors du fond majestueux de TA* pe&nin, dont les crêtes couronnent en partie l'horizon, bordé par le rocher ds Porto-Fino, qni plonge dans la Méditerranée. Enfin, des accès faciles conoovent à fiiire de ce lieu une promenade dâîcieuse.
L'Acqna-Sola est très^fréquentée, et mms tronvcrona là d'éxcellentss oocasions d^ohservcr les allures. des Gé* nos» et aurlont des Génoises. En général elles OBt bonne iaçon. Elles portent un anqpk voile blanc, nommé nmaaio qui leur cache aie partie dtt visage, etjqni les emnioffe presque delà têteaux pieds. Sons os voile dkspariissent tontes charmantes. Les mUss Génoises nhiisiflfiiinriil au peu*
pie les omemens d'or et les bqoux.
Aussi voit-on les femmes du penpU se charger, même les jours onvrisn, d'une incroyable profusion de pitreries, de perles et de corail. Un oifine de cette ville assurait à lady Biorga qu'à présent encore, une paysanne, qui fait son trousseau de noces, ne trouTt point trop cher un collier ou une dutae de sept à huit cents francs.
Voici d'ailleurs sur la société génoise quelques observations dues s M. Simondy qui m'a para avoir fait une analyse à la fois spiritudk et impartiale des mœurs génoises :ile crois pouvoir avancer que les femmes ont ici en général l'esprit plus culUvé, et soot par conséquent plus agréables que dans le midi de l'Italie* Celles que j'ai eu occasion de voir parlaient bien français et anglais. l'en pourrais signaler plusieurs qui avaient le teint des femmes du Nord, ainsi que les manières. J'ai lieu de crcûre qu'elles étaient irréprochables du c6té des moeurs , et que si elles avaient des caualieri seivennoapatiU, leurs loiiis étaient tout-à*iait gratuits. Nous autres gens du Nord, accoutumés que nous sommes à faire quelque chose, nous ne concevons pas qu'on puisse ainsi se dévouer sans motif précis, et nous ne prenons pas garde que le ce* lèbre /or niente des Italiens est pour eux un objet important, lequd se trouve ainsi parfaitement rempli. I^ nobles Génois , dans la société fanilière, mettent souvent entre eux de câté les titres , et s'appellent sîmplsment par leur nom dîe baptême, ce qui a un air d'intimité dont l'in* pression est agréable* Les titres, as reste , ne dérivant d*attcun fief en même d'aucune propriété territoriale , peuvent bien leur parsdtre à eux-mêmes 4s pe« de valeur. Leur fortune étant
(rénova. . v/<ry //</ jv//- .
/vv//w// . /\i/d\-ut t/r^/^i Art/t'nif int/atfti .
//'r///\r. /i///i/.r ///* /ti fitu/tr ^éUMfhrrc ,
principalement placée dans leâ fonds que lors du bombardement de i6g4f
étrangers, ils perdirent dix-sfpt millions de rente en France, à la révolution. Gomme partout en Italie, le tbéà«^ tre est presque entièrement consacré à la représentation d'opéras que per« aofuie n'écoute ; c'est en yain que le Budhrareux chanteur remplit l'air d'accens harmonieux, Fauditoire est sourd, ouplutâtn'a d'oreiUes que pour lui-^mérae. On se fait visite dans les loges, dont les portes s'ouvrent et se fer»
ment à grand bruit. . . « »
Je terminerai notre revue des priii* cipaux monumens de Gènes par quel* que» lignes sur celui qui m'a le plus vivement touché, et que la bienfaisance a élevé an malheur et à l'indigence; on l'appelle YAlhergo de' Pweri (PL 269), l'asile des pauvres. Cet utile établissement, qui eut pour p? e*»
mier fûndateiur un noble de la maison Brignole, peut contenir i ,aoo pauvres de tout 4ge. On y recueille les orpbe* liai, auxquels on apprend on élâft;
par Louis, xiv, on vit le doge venir chercher un asile derrière ses épaisses murailles.
Le grand hôpital est un autre établissenient considérable, prèa duquel on montrait naguère avec plaisir aux étrangers un Ken célèbre dans les an<* nales génoises. C'est un endroit où le pavé était enfoncé, et qu'on n avait point réparé afin d'y conserver la mémoire de la révolution qui commença en ce lieu le 5 décenlbre 1746. Les Autrichiens charriaient un mortier, et voulaient forcer les Génois à les aider. L'un de ces derniers fut victime de la violence des Autrichiens. Un jeune homme, qui au rapport de Lalande était domestique, excita le peuple à la vengeance. On saisit de vive force, dans le sénat même, les clefs de la porte Saint-Thomas , et bientôt le parti populaire s'accrut au point que, malgré les instances des magistrats génois , qui voulaient respecter la
de pluAyiU reçoîvent, eo quittant l'hos- capitulation , les oppresseurs étrangers ptce , un trousseau et une certaine furent chassés de la ville.
somme d'argent. Les sexes sontséparés.
Dans le quartier des femmes, on admet aussi (^elles qui furent égarées p«r le vice ^ et qu'on veut ramener à la vertu.
Elles ne communiquent point avec les autres détenues, et vivent entièrement isolées. De semblables divisions sont faciles à établir dans un pareil édifice : il est si vaste qu'en* 1746 il ques d'Italie, servit de prison à 4^000 Allemands, et
Telle est Gènes , telle est celte cite au climat malsain, justement désignée par le nom de Superbe, à cause de la magnificence de ses édifices. Mais, pour être belle, est-elle heureuse?
Question importante qui n'a pas besoin de commentaire pour quiconque n médité lliistoire moderne des républi-
La cAte de lltalie , die Gènes à Nice, me parait encore sapérieure. à l'autre partie qui s'étend jusqu'à Livourne.
Elle ofire 'une suite de brillans promontoires couverts de bois d'oliviers , dont la pâle verdure contraste avec le vert éclatant des pins, des orangers, des citronniers , des chAtaiguiers : de grands palais , de jolies maisons peintes en rouge, les coupoles, les clochers des églises, ajoutent à l'effet de cette vaste décoration, mêlée de rochers et de torrens. Quelquefois de belles vallées cultivées s'étendent sur le bord de la mer, et forment de rians et paisibles golfes de verdure à côté de l'azur agité des flots. Les levers, les couchers du soleil , sont admirables sur cet horizon , et la nature y développe à chaque pas ses plus. magnifiques scènes.
On ne s'attend pas sans doute à une description détaillée de toutes les villes qui se trouvent sur ce littoral ; nous ne parlerons ni de Saint-Pierre d'Ârena,le plus magnifique des faubourgs connus , ni de Gomigliano , ni de Sestri , aux délicieuses villas , ni de Vol tri, renommé pour ses fabriques de papiers. Nous citerons seulement Monaco petite ville fortancienne, l^âtie sur un rocber escarpé qui s'avance dans la mer. Ce petit état, que M. Valéry appelle une oran^me']fartt/irocAer, est en effet un véritable bosquet, d'où s*exlialent en été les parfums les plus doux.
Nous nommerons aussi Cogoletto, qui prétend à l'honneur d'avoir donné le jour à Christophe Colomb. Ces prétentions parurent quelque temps fondées, parce qu'un des deux amiraux , nommé Colombo I avec lesquels il fît voile,
était de ce lieu. Cependant, en lisant at* tenlivement le testament de l'illustre voyageur, il est impossible de douter qu'il ne soit Génois. Son histoire est trop connue pour que nous ayons rien à apprendre au lecteur en ce qui le concerne. On sait quelle justice tardive lui fut rendue. Ce sort, qui est malheureusement celui de tous les grands hommes , devrait , ce nous semble , être compensé par un témoignage public d'honneur et de reconnaissance. On a tellement prodigué les statues, que- Christophe Colomb aurait bien du ne pas être oublié dans ces distributions d'honneurs, parfois trop libéralement accordés. On montre à Cogo^ letto, au bord de la mer, une espèce de cabane, qu'on dit avoir été habitée par Colomb, et sur laquelle on lit, à la suite de quelques inscriptions pitoyables, ce beau vers rapporté par M. Valéry:
. Uoiu «rat mnndiM; duo tint, ait bte : lalrel
Un Mol mondo était ; ^'il y en ait danx, dit-îl : «t deox existèrent.
Un ancien portrait de Colomb se voit à la maison communale ; mais il ne doit p^s ressembler, car cet homme intrépide, éloquent, éclairé, n'est sorti du pinceau de l'artiste , qu'avec un air fort commun.
Sauoney petite ville voisine, eut également la prétention d'être la patrie de Christophe Colomb; ce qui parait certain , c'est qu'il y habita long-temps , et que ce fut de là qu'il partit, après avoirpressenti l'existence d'un nouveau monde. On trouve aussi dans les ar«
Stivû/ui .
GENIS
chires des notaires de la ville, quels père de Colomb exerçait à Savone le métier d'ouvrier en laine, et qu'il y possédait une maison et une boutique vers l'année i45o.
Savone (PL 270 ) est un port de mer assez commerçant , mais qui n'offre rien de curieux aux voyageurs, si ce n'est peut-être son histoire. On croit qu'elle tire son origine des Gaulois Sénonais, ou des Gaulois Boïens. Il parait, par une épttre de Gicéron, que Marc- Antoine s'y réfugia après la bataille de Modène. L'empereur Pertinax était né dans cette ville , et il acheta des terres aux environs. Savone a été d'autant plus exposée dans les guerres qu'elle eut à soutenir, qu'elle avait un port commode, et qu'elle donnait entrée dans le Piémont et dans le Mont-Ferrat.
Elle fut souvent le siège principal, tantôt des Gibelins, tantôt des Guelfes^ servant de refuge à ceux qui avaient le dessous à Gènes ; mais elle porte encore dans ues armes l'aigle des Gibelins» En i3 17, il sortit du port de Savone soixante galères pour le parti de cas derniers. Savone était alors maîtresse de la mêr. Le Podestà y tenait une cour brillante ; il avait plus de cent personnes dans sa maison.
Gomme on le voit par le statut de 1 32 5 , c'est à Savone que se réunirenten i5o7, Louis xn et Ferdinand le catholique, pour couronner le roi de Navarre, et Louis xn y accorda le droit de naturalisation en France à tous les habitans.
Pour bien juger de l'aspect de Savone, il faut monter au fort bâti sur un rocher au bord de la mér ; delà on aperçoit les tourelles de la cathédrale , la tour du petit port , le palais de Jules n , et Tévéché de la ville. La cathédrale est remarquable par la richesse de ses autels ; de Lalande ra- P.
conte qu^'il y vit dans une riche chapelle une image miraculeuse de la Vierge; cette image était peinte sur une colonne delà vieille église de Saint- François, que Ton devait démolir; et comme on était embarrassé par le respect que Ton avait pour cette image , elle se détacha d'elle-même , et descendit à terre le i4 mars 1601 ; on prétend aussi qu'elle ne fut point endommagée par l'explosion de 1648, qui fit cependant une ouverture à la coupole, brisa le piédestal qui supportait l'image, et même le tableau en bois qui la couvrait. Cette image a quatre pieds de haut sur deux de large.
On sait que le pape Pie vu , dans ses malheureuses relations avec k France , s'arrêta quelque temps en fugitif à Savone. L'appartement occupé par ce pontife à l'évêché a été relii:;ieusèment conservé tel qu'il l'avait habité.
Je l'avoue, je fus moins frappé en contemplant la colossale chaire en bronze de Saint-Pierre, suspendue au fond de la brillante basihque ; je fus moins touché à l'aspect du trône pontifical , entouré de génuflexions , de l'encens et de toutes les pompes de la chapelle Sixtine , qu'à la vue de ce siège de l'apôtre , de ce trône errant et persécuté, alors que l'on vit bien plus qu'au temps du Dante :
Nftl ricario mo Cristo euore catto.
Le Christ être captif dans son vîcairt.
Au sortir de Savone, et en continuant notre route vers Nice, nous nous arrêterons à Noli. Cette petite ville (PI. 270), pittoresque par ses tours et sa position , se maintint en république depuis le douzième siècle jusqu'à la réunion de la Ligurie à la France en i8o5; et, quoique sous la protection
de Gènes , elle avait coosërvé son indépendance et son antique constitution. Son commerce consiste presque exclusivement en produits de pèche.
Il est impossible de ne pas remarquer h chaque pas, sur la route que nous parcourons en ce moment, les travaux gigantesques commencés par les Français; ils rappellent ceux des plus beaux temps de l'empire romain .
Tantôt ce sont des ponts qu'il a fallu élever à une grande hauteur au-dessus de la mer ; tantôt ce sont des parapets dont les murs ont leurs fondations dans la mer même ; tantôt ce sont des rochers immenses qu'il a fallu couper en deux pour faire passer la route dans leur intersection ; partout enfin on a dû vaincre la nature par des travaux gigantesques . Mais les Français n'ayant pas eu le temps de les achever , le roi de Sardaigne les fait maintenant poursuivre, et je suis passé au milieu des débris de rochers qu'on avait fait sauter la veille , et auprès d'autres que l'on minait pour leur faire éprouver le même sort. Les travaux actuels s'exécutent , non aux frais de l'état , mais seulement des villes que la roule traverse , et qui y gagnent infiniment , puisqu'une foule de voyageurs , obligés autrefois d aller en Italie par mer ou par les Alpes , se dirigent maintenant par cette côte enchanteresse , appelée Corniche, et aussi rivière de Gênes. L'ouvrage le plus remarqua* ble des Français , aux environs de Fi-
nale , est une montagne percée , dont la galerie a au moins deux cents pieds de profondeur ; ce qui rend ce travail plus étonnant encore , c'est qu'au lieu d'être de tuf ou de pierre tendre, cette montagne est de marbre , et est creusée et taillée en voûte parfaite- ^
ment cin trée( i ) . A la vue de ces trayaux magnifiques, j'éprouvai? je l'avoue, une satisfaction et une fierté bien naturelles.
Traversant rapidement Finale, dont toutes les maisons sont couvertes en dalles bleues , laissons jilbejiga , aux rues étroites , et San^Remo^ où la famille Bresea jouit encore du privilège qui lui fut accordé par Sixte- Quint, de fournir de palmes toutes les églises de Rome le jour des Rameaux.
Bresea était ce spectateur qui , lors de l'érection de l'obélisque de Saint- Pierre à Rome, sous le pontificat de Sixte -Quint, oubliant l'arrêt qui punissait de mort celui qui proférerait un cri pendant la durée du trr.vâli , s'aperçut que les cordages de l'obélisque allaient se rompre, et avertit rarchitecte Fontana de les faire mouiller. Pour prix de ce service, qui l'exposait à la mort, Bresea eut une pension considérable et la foumihire héréditaire des palmes de Rome. Depuis les fêtes de Pâques de l'année 1 687 , un navire est parti constamment avec sa sainte cargaison ; la Providence elle-même a semblé prendre soin de la bénir d'avance, car de ces deux cent cinquante navires, pas un seul n'a fait naufrage.
Voici Filla^Franca (PI. 271), aut^^ fois Port Hercule , dont le port n'est séparé de celui de Nice que par une montagne au sommet de laquelle s élève le fort de Mont-Alban. La rade de Yille-Francbe , destinée à recevoir
les navires de guerre du roi de Sardaigne, est une des plus belles de l'Europe ; elle possède de beaux ma-
(i) Une semblable galerie a élé taillée dans le roc vif près de Chambérjr, au paasage des Échellet. Tout le monde parle de la fameuse grotte de Paviilippe , taillée dans le tuf tendre, et il semble qve l'on remarque à peine des ouvrages bien pins im* portans exécutés par les Français, au milieu dsi guerres et des révolntiona. {Note de VÉditmtr-)
ti
GÈNES
gasins pour la marine, un phare situé avantageusement; que lui manquet-il donc?.. Des vaisseaux. La lanterne ^i porte le ifanal de ce port a été frappée de la foudre, il y a quelques années; elle fut ruinée, et plusieurs personnes périrent par l'explosion de la poudrière. On' vit alors le feu électrique s'élancer delà terre etalleijoindre celui du ciel , comme cela arrive quelquefois lorsque la terre est électrisée par la nuée.
En entrant à Nice par la porte de Gènes , on est frappé de l'air de prospérité des campagnes environnantes.
Favorisée par la plus douce température , l'industrie des habitans sait rendre fertiles les montagnes les plus arides^ en formant sur leurs flancs des' terrasses de six à huit pieds de large, sur lesquelles on dépose toute la terre végétale qu'on peut ramasser dans les ..#rochers environnans. Les pierres mêmes sont utilisées et servent de murs à ces terrasses , qui, placées les unes sur les autres jusqu'au lieu où la montagne n'offre plus qu'un roc nu , ressemblent de loin à des escaliers de verdure. Chaque terrasse est Bordée d'un rang de ceps de vigne, et derrière, croissent des fèves, du blé , des pois et des orangers. .
Les Liguriens Vediantii , espèce de sauvages , vivant de la chasse et de la pèche, ignorant l'agriculture, les arts et les lois , habitaient jadis le territoire de Nice. Lehasardy conduisit les destins errans d'une colonie sortie de Marseille. Ces étrangers, sans autre droit que la nécessité, sans autre raison que la force de leurs armes et la supériorité de leurs lumières , disputèrent à des peuples grossiers un légitime héritage. Us les en dépouillèrent à la suite d'une vigoureuse résistance , et y fondèrent, trois cent quarante ans
avant Jésus-Christ, une ville à laquelle ils -donnèrent le nom grec de Nikè , en témoignage de leur victoire. Telle est l'origine de Nice.
Ce petit état , après avoir éprouvé un grand nombre de révolutions, et passé sucessivement sous le joug de divers maîtres , appartenait aux ducs de Savoie depuis i388, époque de son démembrement de la Provence.
Malherbe la regrettait, et il espérait belliqueusement la voir reprendre :
Gaîse en «es mnraiUet for«éei, Remettra les bornes passées Qu'avait notre empire marin.
Le désir du poëte fut exaucé : en 1792, Nice rentra sous la domination française , mais pour retomber bientôt sous celle des rois de Sardaigne , auxquels elle appartient aujourd'hui.
Le climat de cette ville est délicieux; il est plutôt doux que brillant. ' Une triple enceinte de montagnes oppose aux vents du nord un rempart invincible , et ne laisse pénétrer que ceux du midi. Tous les matins et tous les soirs , une légère brise rafraîchit l'atmosphère : aussi n'est-il pas étonnant que le roi de Sardaigne ait choisi cette ville au doux climat pour y fixer sa résidence d'hiver.
Nice, en temps de paix , est peuplé d'une multitude d'étrangers valétudinaires , dont la constitution délicate a besoin de l'influence d'une chaude température. Le Russe , le Suédois glacé , l'Anglais attaqué du spleen , quittent en foule leur patrie pour venir dans cette heureuse terre échanger leur or contre la santé.
La ville, bâtie en partie sur le rivage, en partie adossée à un énorme rocher , au sommet duquel était un fort que le maréchal de Berwick fit raser en 1 706 , se partage en vieille et en neuve. La
lS6
L'ITAtlE.
pranièra est obscure, aale et man^ tueuse; dans la seconde, on yoit de belles rues, des maisons d'une architecture élégante , de grandes places , comme celles de Victor et de Saint- Domingue; enfin une terrasse spacieuse qui rigne sur le bord de la mer , et au*dessous un cours planté de deux belles rangées d'arbres. ( Pour Nice , TOjreiles PL 268-269. )
Lorsqu'on est porrenu sur cette terrasse , on jouit d'une fort belle Tutf .
Au midi , la mer avec toute sa ma-' jesté et son infini : en fiace les mâts des petits narires qui se balancent dans le port. Sur le sommet d'un promontoire, le château de MontallMm, aux masses grisâtres et sévères. Au nord , une foule de collines et de montagnes couvertes d'ohviers et de maisous de campagne appelées bastides ; i la pointe sud-est, la France, Anlibes, avec sa population d'édifices ; enfin, au bord de la mer et dans la vallée, Nice et ses maisons recouvertes de tuiles creuses , Nice et ses jardins remplis d'orangers et de citronniers en fleurs.
Ici , aucune église ne se distingue par son architecture } la Santa^Reparata, qui tient le premier rang , n'est qu'un édifice médiocre. La profusion de sculptures, le faux brillant des décorations, fatiguent les yeux et blessent le goût. L'église des Jésuites renferme le meilleur tableau que la religkm ait conservé à Nice. Il représente la communion de saint Benoit. Au milieu d'un groupe de figures pleines de nourement et d'expression on remarque la tète du vieillard mourant.
La vertu , la résignation , l'espérance , y sont peintes : il va quitter la terre et monter au ciel.
Derrière le rocher qui couvre l'aneîenae ville , se trouve le port ; il est
étroit, peu profond, ètpoeé 1 des coups de vent terribles du sud, et dépourvu de chantiers de construction et de lazaret : mais il offre aui marins un avantage particulier, la jouissance d'une source abondante qui vient y verser ses eaux douces et limpides. Nous vîmes au bagne quelques galériens. Ils n'avaient pas l'air aawbrt et hagard de ceux de Géneis : ce sont des déserteurs } ils expient dans la servitude un moment d'erreur ou de faiblesse ; mais leur âme , exempte d'autre reproche^ n'est point inaccessible aa doux sentiment de la galté.
Les principales productions du terroir deNice sont les oliviers, le vin, les oranges et la soies l'opulence y est rare , et la misère commune. L'habillement des habitana ne présente rien d'eictraordinaire, si ce n'est la manière dont les femmes du peuple enferment leurs cheveux dans un réseau -de soie noire, rouge ou bleue,* qui se noue sur la tète, et retombe sur le cou eu forme de petit sac.
La campagne de Nice est beaucoup plus intéressante que la ville. Pour en connattre les charmes , il faut s'égarer sur les coteaUx voisins : on y rencontre souvent des sites dignes du pinceau d'un paysagiste, et quelquefois des ruines, dont l'ami de l'antiquité sent vivement le prix : celles de Cimiers furent un jour le but de notre promenade. Cette ville ^ autrefois flo^ rissante et le siège d'un sénat, n'existe plus que dans le souvenir des hommes :
un jardin occupe une partie de son antique enceinte; l'autre est abandonnée à l'agriculture. La bêche et la charrue déchirent tous les jours ce sol classique, et de sombres yeuses, de tristes cyprès, dont le mélancolique ombrage est un ornement convenable à cette scène, cessent delears
TUMN.
profondes racines la tombe ignorée d'un sage 011 d'un héros. L'emplacement d'une Tille anéantie est un lieu propre à inspirer de salutaires réflexions sur la Tanité des choses hu-
maines.
Aimedemi-lieue defabbaje de Saint- Pons fli'élève, snr une espèce de pain de sucre, le château de Saint-André.
Un peu plus haut, le Paillon se divise en deux hras , dont Tun , resserré dans une go^, roule au fond dafireux précipices. Après un quart d'heure de
marche on parrient à un endroit où les rochers réunis lui fermaient naguère toute issue : ses flots irrités ont vaincu cet obstacle et se sont frayé un passage souterrain, qui prend le nom de grotte Saint-André , à cause du ch&teau voisin ; cette grotte peut avoir cinquante pieds d'ouverture; l'intérieur en est tapissé de plantes aquatiques qui pendent en festons de rerdurei $ elle Ta toujours en se rétrécissant t le torrent la traverse et ressort en cascade à quatre-vingts pas de l'entrée.
On n'a rien ^rgné pour rendre agré^le la route qui Ta de Nice à Turin, n n'y a pas tout*i-fait un sièda que ce trajet , de trente lieues à peine, offrait toutes les dii&culiéê d'un long Toyage. Après avoir aoÎTi pendant trois heures les gorges de laScarène, qu'on rencontre au sortir de Nice , on gravit un chemin composé de terrasses superposées, le long ^es flânes de la BrauTe, montagne fort escarpée , du c^té de Turin.
Bientôt après , un vallon cultÎTé laisse apercevoir jetées, çàet là, les maisons du village de Sospelle. Tout à coup l'horiaon est brusquement arrêté par de hautes et arides montagnes. L'une d'dles surtout, qu'il faut pourtant se résoudre à traTerser, attire longtemps les regards par son éléTation et par le rideau grisâtre que forment à sa surface d'immenses plantations d'oliTiers. Toute cette route était dernièrement encore couverte de contrebandiers piémontais, qui portaient 4a tabac en Dauphiné.
Laissons à droite le village de 8aoi^ gio, où se trouve un fort qui commande le Gol-de-Tende. Gepassage fameux, situé au-dessus d'un gros village de mémie nom, est d'un aspect tdlement sinistre, l'air est si froid , la neige est même tellement insupportable dans certains momens, qu'il ne faut pas moins que les fleurs, les prairies et les troupeaux, qu'on trouve au sortir du défilé, pour dédommager le voyageur des ennuis de ce passage. A Limone, la route s'élargit , l'horizon se recule, et Toeil satisfait embrasse la Taste plaine du Piémont , ^ qui se prolonge jusqu'aux portes de Turin.
Avant d'entrer 'dans cette ville e<* lèbre , ne jetterons-nous pas un coup d'œil sur les contrées environnantes « qui contiennent tant de fertiles vallées et tant de cités pittoresques, telles qu'jiiti , dont les vins sont analoguet à ceux de Champagne, et Alesstmdria^ qui se glorifie du voisinage du riani Tanaro? Il est surtout, dans ces contrées, un endroit glorieux qi^'iia feil
iSS
JL'ITAJLIE.
français ne s«iurait , malgré la distance qui le sépare de Turin , manquer de découvrir. Je veux parler de Marengo, où fut livrée la fameuse bataille qui décida du sort de l'Italie, et força l'Autriche et Naples à nous demander la paix.
H^ot qn'i moiMOnnés le défir de la gloire »
Voiu doDt le« cadavres Mnglana Ont engraiii^ ce champ de la TÎctoire ,
Consolex-TOiis , la main dn Tempi A gravé TM exploit* au temple de mémoire I
Conaoles-voiu, preux Immortels; Vous ayex latlgné les burins de l'histoire ,
Et Tos tombeaux sont des autels.
Telle est l'exclamation poétique inspirée à M. Montémont par la vue du champ de bataille de Marengo. En le visitant, nous avons douloureusement regretté de ne plus retrouver la colonne surmontée d'un aigle , qui indiquait l'endroit où le brave Desaix fut firappé à mort.
Turin, située non loin du confluent delà Doire-Ripaire, dans le Pô, occupe le centre d'une plaine délicieuse, ar*»
rosée par un grand nombre de canaux.
C'est de cette plaine que commence le bassin de l'Adriatique , l'une des plus magnifiques régions de l'Europe.
• Les environs de Turin, remarquables par la variété et la fertilité du sol , offrent en mille endroits des séjours enchantés, soit dans la plaine, le long des rivages du Pô et de la Doire, ou sur les monticules et dans les vallées voisines. Partout l'on admire des châteaux et des maisons de campagne charmantes , avec des jardins et des parcs , dont les dessins ont peu coûté aux propriétaires , parce que la nature elle^néme, déployant ses richesses, en a tracé et ennobli les aspects d'une beauté ravissante.
Plus on approche de la Tille i plus
on est frappé de sa brillante situation, au milieu d'un amphithéâtre decoteaux couverts de vignes. Les sinuosités du Pô montrent, sous divers aspects, ce ileuve classique, autrefois si fier des cinquante villes qu'il baignait et de ses trente rivières tributaires. La premiire vue de Turin est extrêmement imposante» surtout lorsqu'on est placé au sommet de la montagne des Capucins (PI. 276) 9. ainsi nommée parce qu'elle est couronnée par le couvent de cet ordre. Du haut de cette délicieuse colline , la vue se perd dans un horizon immense , borné par les Alpes jusqu'à une distance de plus de quinze lieues. Dans ce vaste rayon, les maisons de Turin, les palais, les villas, les monastères, étabnt en amphithéâtre leurs beautés variées , entourent la riche plaine qui s'étend jusqu'à Rivoli, tandis que le Pô décrit ses contours majestueux à l'ombre des Alpes gigantesques, dont les torrens enflent ses eaux, et qui , couronnées de leurs neiges .éternelles, dominent ce magnifique paysage,
M. Valéry a traduit la première impression que lui fit éprouver la vue de Turin en termes d'une peinture triste^ bien qu'exacte: » L'aspectdeTunn parai t bien froid au retour d'Italie ; les rues ont une sorte de régularité sans magnificence, qui est l'opposé des autres villes; les mœurs italiennes et les habitudes de guerre forment un singulier mélange: Turin s'accroitxhaque jour d'une manière frappante; je ne crois plus qu'elle soit , comme on le disait , la plus petite des capitales de l'Europe, et sa population, qui, en 181 5, ne s'élevait qu'à soixante-treize milleâmes, dépasse aujourd'hui cent seize mille.
La capitale du roi de Sardaigne semble s'être agrandie dans la même proportion
TURIN. i39
que tes étaU, qui sont une vëriUble mettent pas d'entreprendre l'histoire
marqueterie politique , oDrant dans leur exiguité des disparates de sol et de mœurs non moins fortes que les plus grands empires. Cet état réunit en effet les plaines fécondes du Piémont , les sommets glacés des Alpes , les montagoes brù|autes et les forêts de la Sardaigne^et il a rendu compatriotes Ticdigent et fidèle Savoyard , le riche et fin Génois, le Piémontais intrépide et le Sarde à demi Africain. »
La physionomie historique du pays que Turin préside en noble capitale, n'est pas moins intéressante que sa physionomie physique. Placée comme à lavant-garde de Tltalie , Turin a subi tour 'à tour l'infiuence de chacun des conquérans qui voulaient pénétrer dans la terre promise. Aussi Thistoire moderne de cette ville se trouve-t-elle entièrement confondue avec celle des guerres d'Italie , dont sa position l'a presque toujours rendue le premier théâtre.
Érigée en municipe, puis en colonie, Turin éprouva d'abord le sort de l'empire romain. Saccagée parles Goths sous Alaric , au commencement du cinquième siècle, elle fut munie d'un mur declôturê dont il reste des vestiges.
Elle commença à se réparer sous le règne des Lombards, et sous celui d'Agilulph et de Théodolinde^ princesse qui jeta les fondemens de la cathédrale. Après la chute des Lombards , en 778 , elle tomba entre les mains de Charlemagne et fit partie de son royaume d'Italie ; par la suite elle fut comprise dans la marque deSuse. Des mains d'Adélaïde, dernier rejeton du marquis de Suse, elle échut à Odon, fils de Humbert, comte de Maurienne et de Savoie.
De cette époque date la toute puissance des comtes de Savoie en Piémont.
Les bornes de cet ouvrage ne nous per-
fort étendue de ces princes. Nous examinerons simplement la part que Turin a prise aux différentes révolutions du pays dont elle est la capitale. Plus d'une fois elle a été assiégée dans ces derniers siècles; elle le fut en i536 par François I", qui s'empara de tous les états du duc de Savoie : les historiens nationaux disent que l'ambition de François P' fut la seule cause de cette guerire, dont il donna pour prétexte l'usurpation du comté de Nice et la succession de Louise de Savoie, sa mère«
La ville de Turin fut prise encore' par les Français en 1640; ce siège est un des événemens du ministère de Ri- * chelieu; il fut précédé de deux ba-^ tailles , et le prince Thomas de Savoie , malgré tous ses efforts, ne put forcer les lignes du comte d'Hnrcourt, qui commandait les troupes françaises , ni lui faire lever le siège. Ce comte d'Harcourt , qu'on avait appelé le cadet de la Perle, ])arce qu'il était le cadet de la maison de Lorraine, et qu'il portait une perle à l'oreille, fut appelé par les dames de Turin la Perle des cadets.
Mais le siège le plus mémorable qu'ait souffert la ville de Turin est celui de 1 700 , qui a donné lieu à la construction de la belle église appelée la Superga.
Après que le duc de Vendôme eut gagné les batailles de Cassano et de Casinato, il ne lui restait plus qu'à prendre Turin pour être mattre du Piémont. Le duc de la Feuillade, fils du maréchal de même nom,, y commanda le siège sous le duc d'Orléans, à la tête de soixante mille hommes , et Ghamillard, son beau-père, ministre de la guerre , fit des dépenses énormes pour hAter le succès de l'entreprise; le duc de Savoie sortit de la ville et échappa aux Français ; le prince Eu-
%^ LITALIÉ.
gène Tint au secours de Tarin, et, le 7 septembre 1706, il traversa la cita* délie pour attaquer les endroits faibles du camp; il força les retranchemens du maréchal de Marsin , à qui la cour avait défendu d'aller au derant des ennemis , et qui fut obligé de les attendre , dans des circonstances où il lui eiit été bien plus utile d'atlaquer ; ce fut la cause de sa défaite et de sa mort : cet événement ,• était d'autant plus douloureux, que les Français, campés sur la hauteur des Gapucius (i) , étaient placés d'une ma* niëre favorable, et dominant tous les environs , avaient assez d'avantage pour être moralement sûrs du succès.
Au reste, la perte des Français ne fut pas de plus de deux mille hommes ; mais la dispersion de Tarrnée entraîna la levée du siège. On prétend qu un Piémontais , en faisant remarquer à un Français la beauté de l'édifice de la Superga, lui disait : «Il faut que la défaite des Français ait été terrible pour occasioner un si grand monument d'actions de grâces. Non, répartit le Français, il faut que ce soit la peur des assiégés , car le vœu a du précéder la défaite. »
A Tépoque de la révolution française, les Piémontais formèrent l'avantgarde de la coalition continentale : ils avaient été les premiers à entrer en France. Chassés de la Savoie , ils continuèrent à résister dans les alpes italiennes , et ce ne fut qu'à la dernière extrémité que Turin se rendit. Le roi de Piémont , Victor-Emmanuel , se
<l) La ▼«# de la planche 270 est prUe de ce p<fint. La Tille se Toît tout entière dans la plaine, •t la chaîne des alpea de SaÎMa et de SaToie foraia le fond de la décoration de cet immense pajsage. Dans la planche 374 1 la spectateur est placé Tcrs le pont du P6y et il a en perspeclive le joli coteau, le couTent des Capucins, la TÎgne de la Reine et nna infinité do malaoni de campagne. La Superga (PI. 977) «st litnée à la gauche sur la continuation de ce coteau.
retira en Sardaigne pour attendre que le torrent de la conquête française eût abandonné ses états de terre ferme.
Bonaparte eut faire accompagner 8a victoire d'une réforme impérieusement réclamée par ses nouveaux sujets, et n quelques intérêts particuliers furent choqués par la réorganisation du Piémont; si quelques nobles murmurèrent ; si quelques membres du clergé fulminèrent un anathème impuissant contre les lauriers du général français, la prospérité générale adoucit gra* duellement la désapprobation individuelle. '
Mais lorsqu'en i8i5 le colosse qni avait imposé ses lois à l'Europe entière tomba de sa cime élevée , et roula jusqu'à Sainte-Hélène , les rois sortirent de leur retraite, et les institutions anciennes tendirent tour à tour à reprendre leur influence première. Le roi de Piémont, après une émigration de quinze ans , reparut à Turin.
Le Piémont est un des pa js qui ont tiré le plus d'avantages de la révolution. Une éducation européenne s'étend maintenant à tous les rangs :
le noble , le bourgeois , le soldat, participent également à 9%s bienfaits, et les résultats qu'elle a produits se reconnaissent dans la société privée de Turin, et dans les efforts de cbacon pour fonder des établissemens utiles au bien public. Qu'on ne s'attende pas, d'ailleurs, à trouver ici des mœurs , un langage et un costume particuliers, comme dans telle ou telle autre ville dltalie. L'habitude de copier la cour de France , les alliances entre cette cour et la maison de Savoie , la proximité des deux pays, a produit, surtout dans ces derniers temps , une conformité d'usages , telle qu'on rassemblerait difficilement dans le Piémont assez
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Mûfioali^i.
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Toràiif. PorU^ r Pi/iAjM M/^o.
7urm. Pon/^ e/ Plac^ t/u Pu.
TURIN
de traits distincts pour former une physionomie vraiment originale.
Mais en revanche il est tel monument de Turin dont le caractère est tout-à- fait spécial , il est tel point de vue qu'on ne saurait comparer à aucun autre.
Ainsi, par exemple, l'impression produite par le spectacle des merveilles de la colline des Capucins , augmente encore lorsque les yeux se dirigent vers le pont élevé sur le Pd.
n est difficile, en effet, de n'être point frappé de la vue de ce monument, qui attestera long -temps le séjour des Français en Piémont au commencement du dix-neuvième siècle. Ce noble édifice a été entrepris en 1810, sur les dessins de l'ingénieur en chef Pertinchant. La belle corniche du pont , l'aspect majestueux des arches , et le développement des trottoirs et des parapets , ont quelque chose d'imposant qui retrace la grandeur des édifices bâtis par les anciens.
Eln face du pont on voit s'élever le beau temple dédié à la Vierge , que la ville a décrété par une délibération prise, afin de perpétuer le souvenir du passage du roi Victor-Emmanuel lors de son retour en Piémont. Quelle que soit la solidité de ce pont sur le Pà, l'on doit regarder comme l'un des garansde sa durée la belle digue qui, en forçant les eaux à se rejeter dans le canal qui les amène au moulin de Notre-Dame du Pilon, a aussi l'avantage de conserver fixe le régime du pont, en ménageant la chute des eaux , quelle que soit leur crue occasionée par les pluies. D'ailleurs cette digue a ouvert sur les bords du canal, une promenade enchanteresse, par sa variété et la nature de ses accidens.
Avant de quitter le lieu où nous sommes, reportons encore nos yeux P.
sur la campagne environnante et sur le monastère des Capucins, dont le mérite se perd dans la magnificence des sites environnans. Ému de tout ce qu'on vient d'admirer, on contemple avec une sorte de rêverie la flèche de l'église du couvent , car la méditation s'attache volontiers aux objets religieux. Trop heureux si quelque cicérone maladroit ne termine point tout à coup cette contemplation pour s'écrier mal à propos que l'église des Capucins a été fondée par Charles-Enunanuel le Grand , et que la reine Christine de Suède assista le 22 octobre i656 à la dédicace de l'église.
Dans les environs delà riante colline qui ondule autour de Turin , nous trouvons la Vigne de la Heine (PI.
377 ). Ce palais a pris ce nom après avoir été le lieu de délices de la reine Marie-Anne d'Orléans, femme du roi Victor- Amédée u. Bâtie par le cardinal Maurice de Savoie , avant son mariage avec la princesse Louise, sa nièce, cette maison fut appelée d'abord villa Ludovica. Elle est projetée en amphithéâtre, avec des alentours délicieux, et fait face en dehors de la ville , à la rue du Pô. On monte à la Vigne de la Aeine par de doubles rampes et des escaliers , doubles aussi, qui aboutissent k la grande salle d'entrée.
Cette retraite, moitié ornée, moitié négligée, offre un mélange bizarre d^abandon et de magnificence : ses colonnes ioniques, ses plafonds dorés et ses murailles peintes à fresque, contrastent avec un ameublement beaucoup trop modeste. « Nous vîmes dans la chambre de sa majesté, dit ladj Morgan, nne commode vermoulue, près d'un cabinet orné de pierres précieuses, et à côté d'un soubassement de marbre, un vieux sopha , sur lequel
la lassitude eUe^méme aurait refusé voyârd, tout plaqués de marbre blanc, de s'asseoir. Une suite de portraits de jaune et vert, m'ont para san$ ma« la famiUe royale actuelle semblait jesté, sans tristesse; les bizarres orneavoir été peinte par la main qui cxé- mens de cette arcbitecture, "ipalgré la cuta les sept miss Flamborougg, avec ricbesse des matières, ne*Tàlént point leurs sept oranges, ainsi qu'on le lios tombeaux défi t6ii:'L&i Toutes de ▼oit dans le roman de Goldsmith.» * pierre, les souterrains , noircis par le'
Le jardin à,e là Vigne de la Reine est temps; des vieilles basiliques^ toiivien-
bien distribué , et, sansoJBrir rien d'ex-' nent bien davantage à ces sanctuaires
traordinaire dans ses coi^partimens,' de la mort. Dans un caveau à part se
on ne peut le parcourir sans éprouver trouvent' les restes de$ e^fani ce des
un vif plaisii' causé par la beauté de la priiiçés' de la famille royale qui n^ont
situation de cette royale dctnéure. ' point régne t les premiers vécurent un
Certes , on éprouve une émbtion'bien petit nombre de jours dans l'innocence ; plus vive enéorè/ lorsqu'au sommet lés seconds pureht'étre Honorés et blende la colline , qui porte le monastère faisans ; ces deux classes de' princes des Capucins^ et là vigne de la reine,, ont é(é beûréusés d avoir échappé & on . aperçoit:- liai ' bcHe église dfc la la couronne. Ce petit trône ^é Savoie Superga {P\\ 27^ *). Elle • tire son est au reste celui qui compté le plus nom de l'emplacement élevé qu'elle oc- d'abdications. On dirait que ces rois
cupe : sitper terga montium « sur le dos des monts ». La Superga est un monument de la reconnaissance du roi Victor-Amédée envers une madonne révérée dans le pays , et l'accomplisse-
des Alpes, ces souverains de glaces et de rochers , dont les états sont le plus rapprochés du ciel, éprouvent plus facilement le dégoût de la terre.
Bèntrons maintenant dans la ville,
ment de la promesse ijtt'il lui fit , lors dont nous nous sommes éloignés pour du siège iî-è TTctrin par lés Français yisitei? tous" ceè beaux monumens qui
en 1 706 ^ aittsi qtie nous Tavon^ dit )', de lui ^ériger uti'beàuc temple Isi'^elle les obligeait k lever le 'sîége. Qu'elle* s'en soitmèléé ou lïoâ,- lé siège 'fût le-' vé, et l'église a étébàtiè sûr lé ptànlë plus' noble, et dahs là plus 'héureiisé posi-^ tion ; Dominique Juvara eh fournit les dessins-^ c'était le Pérralult du Piémont. Le portique de là Superga est orné de belles colonnes d'un marbre rouge. et blanc, qui a lé défaut de se décomposer ; on a été obligé de re
ornent là partie orientale de Turin.
Repassons rapidement le pont' du Pô et la blacedu même nom (PL ^76).
Cette placé, que nous connaissons cléjà, se nomme encore placé de là^vèh^e du Roi, et sert de promenade. On y jouit d'une vue peu étendue , mais très-riche sur la colline que nous venons de quitter. A cette promenade vient aboutir celle du rempart, ombragé^ par de beaux cbéned, arbres aussi rarement employés dans les prbmenâded dés
gamirlésvides avec dés morceaux ràp* villes qu'ils sont tomnluas âàilf les
portét. Les- caveaux de cette égHse campagnes.
sont consacrés aux tctafie^ûx de la fa> ' Des faubourgs Snalbitils ôtt dés mumille royale, et ces tombeaux n'ont raiRes ruinées né défifgtiré^t i>oiiitIes pas éprouvëlé sort de ceux'dé Saînt-' eiitréesdëTurin'. tesruès's6rit8pacicu- . Denis. Au reste, dit M. Valéry, les ses, propres , alignées; elles se croisent caveaux modernes de ce Saint-Denis Sa- à angles droits , et vont la plupart d'un
Simcfya .
7bràt4^. La fu/na deffa /t^^iina. 7'urm . Fù/rie tù* la Jieài^.
TURIN. 143
il ne dut sa façade , dans ces derniers temps , qu'à la munificence de la duchesse de Nemours. Ma\s, par une négligence étonnante, ou du moins par un respect dont nous sommes loin de nous plaindre , la partie posté-
bout de la tlUe à l'autre. Elles sont toutes arrosées par des ruisseaux d'une eau limpide et courante , qui en facilitent le nettoiement. On traverse ces ruisseaux , trop larges pour une seule enjambée, tantôt sur des petits ponts
formés d'une large dalle , que suppor- rieure de l'édifice offre , encore intacts ^ tcnt deux pierres, ressortant du paré les vestiges de sa primitive construc-
en forme de piles, tantôt sur ces piles mêmes, dont la hauteur n'excède que de quelques pouces le niveau de l'eau.
Une me longue et régulière, Via ielPé^ nous conduit sous de magnifiques arcades ( car Turin est la ville aux arcades , ornement si commode et si gracieux) , jusqu'à une belle et Taste place. Regardez de tous côtés :
▼oicl des portiques, continuation de ceux qui nous ont amenés jusqu'au point où nous sommes. Maintenant voyez en face de vous , ce grand , ▼ieux et solitaire bAtiment, qui s'élève au milieu de la place (PL 278). Il semble que tous les jeunes monumens se soient reculés pour lui faire hommage, et l'entourer à distance. Lui , cependant^ vous oflre ses deux tours en briques rouges, ses créneaux et ses murailles de vieille forteresse. La place tourne autour de cet édifice, qui se tient là debout tout seul : tournons aussi à notre tour pour le voir de tous côtés; Quelle surprise ! quel étrange contraste! quelle jolie, élégante et moderne façade (PI. 279)!
Appartient-elle bien réellement à ces ▼ieux donjons que nous venons de ▼oir ? C'est à douter de la réalité. Tout cela pourtant ne forme qu'un même bâtiment, eoùnu sous le nom du chft* teau , il Ccistello. La place qui s'étend au-devant de cet édifice, a pris son nom.
Les premiers murs du château ^lent du treizième siècle. Restauré en partie en i4i6, par le duc Amédée vm.
tion.
Le château possède un beau musée nouvellement formé , et dans lequel on .
a réuni les principaux tableaux qui Ornaient les divers palais du roi ; on peut surtout remarquer au nombre des t>lus importantes richesses de cette galerie, les tableaux de VAlbane^ représentant les quatre élémens, Oa remarque aussi une vierge^ qu'on attribue, avec doute, à Raphaël.
En regardant la façade du château'^ vous avez à votre gauche une place qui n'est, à vrai dire , qu'une continuation de celle qui entoure le château^hien.
qu'on l'ait désignée par un autre nom.
Cest la Place Itoyalei, pour laquelle le gouvernement a décidé de nouveaux embellissemens , et une plus vaste étendue. Lorsqu'elle sera en** tièrement terminée , deux grands corps de bâtimens particuliers , et deux belles allées d'arbres l'encadreront de leurs gracieux hémicycles.
Regardez au fond de cette place :
voyez-vous un grand bâtiment déployer ses trois ailes autour d'une vaste cour ? C'est le palais du roi (PI.
ayg), dont l'extérieur annonce moins la demeure d'un souverain que la maison d'un riche bourgeois. Ce qui le dépare le plus, à mon avis, est son humble toiture en tuile cannelée, qui ne diffère en rien de celles des plus simples maisons de village. Le premier objet d'art que présente le palais, est la statue équestre de Victor- Amédée, placée sur le grand escalier, ar^
mée de pied en eap , et montée sur un cheval de bataille ( vrai Bucéphale ) , qui, fier, indompté, foule le corps de deux hommes prosternés.
L'intérieur du palais, qui ne peut plus être TU que par faveur spéciale , est vraiment royal; c'est-à-dire qu'il est riche, majestueux , brillant , chargé d'omemens, mais dépourvu des choses les plus utiles. Les appartemens d'honneur sont extrêmement splendides ; les murs en sont enrichis de peintures à fresque , dues à presque toutes les écoles que les Italiens appellent ultramontaines, qui sont les écoles hollandaise , flamande et française. La plupart des tableaux viennent de la succession du Daimeux prince Eugène, le plus distingué des membres de la maison de Savoie. La galerie de ce palais , si souvent décrite et tant louée ^ a toute la magnificence que peuvent donner les fresques et la dorure. Les nombreux et excellens portraits de Vaodick qu'elle renferme ei^ font l'ornement le plus précieux.
Des pièces de toutes les grandeurs , des colonnes, des richesses, se succèdent^ des cabinets, des oratoires, des toilettes , des châsses , des trônes , des autels, des boudoirs^ des salles d'audience sans fin sont vues et traversées avec fatigue.
Il n'est peut - être pas hors de j>ropos de citer, à l'occasion du palais, du roi, les principales résidences que le souverain du Piémont possède aux environs de Turin. Le chlteau de Montcalier, dont la situation rappelle celle de Saint-Gennain-en-Laye, ou celle de Windsor , mérite une mention particulière (PI. 276). Cette ancienne résidence des ducs et des rois de la maison de Savoie a toujours été préférée par eux, à cause de la salubrité de l'air qu'on y respire. Montcalier, qui sous le régime français servit d'bô-
pital militaire, fut restauré par le roi Emmanuel, et plus tard ce nouveau Charles - Quint vint y terminer ses jours, après son abdication volontaire du tràne.
Le chAteau Valentin est une autre demeure royale non moins fastueuse que la précédente. Pour y arriver, il nous £iut traverser toute la ville du nord au sud, passer la barrière de Montviso , laisser à notre droite Timmense citadelle de Turin, éle?ée sur une colline à l'extrémité occidentale de la ville ^ et nous engager dans une longue avenue qui conduit iaîissi aux jardins de botanique. A voir cette avenue , sur les bords du Pô, on dirait d'an grand chAteau de France, sur les rives de la Seine ou de l'Oise ^ car le Yalentin, qui doit ses embellissemens à Madame, Christine de France, fille de Henri iv, retrace bien plus vivement les environs de Paris qu'il ne porte en lui un caractère itaUen (PI. 281 ).
Les allées de ce chAteau forment une superbe promenade, qui est moins fréquentée que les autres , parce qu'elle est plus éloignée. Pour terminer ces détails sur les chAteaux du roi de Piémont, nous citerons encore la résidence de Raconis, moins à cause de la somp tuosité de l'édifice , que pour ses souvenirs historiques. Tout rappelle en ce lieu la mémoire de deux grands capitaines , les principaux soutiens delà maison de Savoie , le prince Thomas et le prince Eugène.
En nous rendant à la place Saint- Charles, vers laquelle nous nous dirigeons maintenant, disons un mot des églises de Turin.
Avant la révolution , celte ville en contenait cent dix, toutes magnifiquement dotées , riches en marbres et en tableaux ; mais aujourd'hui elles sont beaucoup moins propres à exciter Tad-
Forùio. Fiaxxa ûisteHo.
Turin. Flac^ du ChtUeau .
Torino. Pmiua R^^e<.
rural. Pl4i^^ Hcyalr^.
TURIN
miration par la richesse de leurs orne* meDS, et, en général, elles ont plus d'élégance que de beauté , à Teiception toutefois de celle de Saint«Philippe , qui offre une vaste nef et un beau portique moderne à coloones striées. La
de chaque côté la place San-Garlo , forment une décoration convenable à un lieu destiné aux parades de la ^ garnison. On voit sur cette place, ce qui n'est pas rare en Italie, une église dont tout est terminé, sauf la façade.
coupole du dôme du Saint-Suaire ( la Ce qu'il y a de plus malencontreux ici, cathédrale) ne peut manquer de réunir c'est que cette : façade de brique fait
tous les suffrages: elle est, intérieurement, revêtue en entier d'un marbre noir, dont la teinte convient admirablement au demi -jour qu'on y a ménagé. Les yeux , en pénétrant sous cette voûte, se baissent involontairement: on est saisi d'une sorte de frisson religieux. Le saint suaire^ auquel cette église a été consacrée dans l'origine , y est toujours gardé religieusement. Un voyageur raconte que cette relique fut montrée en sa présence au pape Pie vu , lors du passage de ce pontife à Turin. « Le saint suaire est une granrls pièce de toile rousse assez fine et très-claire; il fut étalé sur une table qu'entouraient les cardinaux : le pontife était au bout.
Je le vis s'incliner avec respect, puis baiser la sainte toile avec un signe de croix ; les cardinaux et tous les prêtres de sa suite l'imitèrent. » Le saint suaire de Besançon, avant d'avoir été brûlé par les ennemis de la relii;ion , qui se disaient les amis du peuple, disputait à celui de Turin l'identité que celui-ci réclamait à son tour.
A quelque distance de Sain* -Philippe , nous voyons . la place Saint- Charles (PI. 280), qui doit son nom à l'église Saint - Charles Borromée, située du côté delà rue de Porta-Nuova.
Cette place dont on attribue le dernier dessin aucélèbre comte Aifieri, estd'un aspect grandiose. Ces belles arcades, ornement qu'on a prodigué dans les rues de Turin , et qui ,. semblables à celles de notre rue de Rivoli , bordent
parallèle à une autre entièrement achevée. Elles sont là depuis longues années : qui donc fera cesser cette disparité?
Non loin de la place Saint-Charles on peut voir les b&timens massifs de l'université : ce grand monument où plus d'une fois retenti ren t d'éloquentes paroles, contieot une bibliothèque considérable, un musée de sculpture antique , un cabinet de médailles fort remarquable , un cabinet de physique que Beccaria a rendu immortel, et' enfin un musée égyptien, l'un des plus riches de l'Europe. Dans les environs, on montre aussi avec respect le p.ilais d'A-lfieri. Si , comme nous , le lecteur sent battre son cœur , s'animer sa curion si lé. dès qu'il s'agit des restes matériels qui peuvent attester encore le passage d'un grand homme sur la terre, qu'il regarde cette fenêtre. C'est celle où Aifieri passait les nuits et les jours dans la contemplation de la demeure d'une maîtresse dont il trouva bientôt les chaînes si insupportables.
Aifieri , le plus grand poète du Piémont, et l'un des meilleurs auteurs dramatiques de l'Italie , est aussi na* tional dans cette contrée que Shakspeare l'est à Londres. Cependant ses tragédies , si belles de style, si admirables à la lecture, sont à la représentation trop régulières , trop compassées , trop sèches : son imitation de la simplicité antique est exagérée et fausse ; ses quatre éternels person* nages, malgré le pathétique et la vio-
i4è L'ITALIE.
lence même de leurs sentimens , ne Suffisent point k animer la scène; aussi, quand on joue une de ses pièces, chacun se croit obligé d y aller par es** prit public, mais tout le monde s'y ennuie , et s'y fatigue. Je ne crois point d'ailleurs que cet engouement pour Alfieri , qui veut être du patriotisme , soit bon aujourd'hui à quelque cbose ; le patriotisme de ce grand poëte est hautain , haineux , emporté , exclusif; il doit être plutôt funeste aux Italiens, et les égarer, que les exalter et les anoblir.
dans les drames antiques , ce monvement involontaire et fiicile , cet aban* don négligé, qui ressemblent à la nature. Enfin , quoiqu'il soutienne avec fidélité ses caractères , on y sent l'arbitraire de. la composition; ils manquent de vie et de réalité, et sont trop souvent les représentans des sentimens de l'auteur. »
VhôteUde-^vîUeiJi. 2181), terminé en t663, sUr les dessins de Lanfranchi, est peut-être on peu surchargé d'omemens , et paraît singulier par le romanesque des têtes de taureaux qu'on y a « La simplicité d' Alfieri est vantée , prodiguées ; mais, malgré ces légers dédit M. Patin; mais il ne faut pas croire fauts, ce monument fait honneur ï que ce soit la 'simplicité grecque; rien son architecte. L'intérieur répond à la ne se ressemble moins. Pour les Grecs, décoration du dehors : si les antiquai*
l'action n'est qu'un moyen ; pour Alfieri , c'est le but même du drame. L'événement importe peu aux Grecs ; ils ne s'en servent que pour amener la peinture variée des mœurs et des caractères , qui est leur unique affaire ; Alfieri subordonne , , au contraire , cette peinture au tableau de Tévénement qui l'occupe exclusivement ; tandis que les Grecs ralentissent à dessein le mouvement de la fable par de nombreux déveteppemens , Alfieri supprime, au contraire, tout ce qui n'est pas absolument indispensable à la marche de son action. Chez lui , comme chez eux , l'intrigue n'est presque rien ; mais chez les Grecs la pauvreté des incidens est rachetée par la richesse des détails ; chez Alfieri , si la carrière est directe , elle est en même temps quelque peu aride , et j'aime mieux , quant à moi, les détours où se plaisait l'imagination des Grecs. Ses pièces , et surtout les scènes , sont généralement bien conduites , mais elles offrent quelque monotonie; son dialogue est pressé, rapide, énergique, mais il vise à l'effet , et n'a pas comme
res regrettent qu'on ait fait disparaître les peintures de Jean Mlele, et les inscriptions qui décoraient autrefois ce qu'on nomme lesaïon , les amis des arts se consolent de les voir remplacées par des monumens dont la postérité s'enorgueillira.
Tandis que je visitais attentivement cet édifice , une église voisine vint à sonner l'heure. La plupart des horloges de Turin sonnent deux fois de suite la même heure , et quelques-unes même (celle de Saint-Philippe , par exemple), répètent à chaque quart d'heure l'indication de l'heure dont elles indiquent les fractions. Cet avis perpétuel et bruyant du passage du temps cause une sorte d'impatience et même de tristesse. La vie semble poussée, morcelée, brisée, et suivant le mot que Montaigne appliquait à Miremberg, de pareilles horloges, au lieu d'être des indicateurs du temps , deviennent comme des tocsins de la vie.
Si Turin a plus d'un point de contact avec nous', cette ville a aussi la gloire de rivaliser de plus d'une manière avec Milan. Même luxe d'architecture ( Mi-
Toruu}. PuliLxjut dal FkùsfUznc. Turin. FaJais fiUenim .
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AOSTE, ARONA, SIMPLON
lan contient ^ il est vrai , des édifices plus gothiques et plus originaux ) ; même quantité de belles promenades , de sites romantiques, de villa pompeuses; même esprit social et politique ; mêmes succès dans les sciences ; même goût pour les arts et les plaisirs.
Mais quelle disproportion entre l'industrie de Turin et celle de Milan ! Les
rues de Turin sont belles, mais désertes pour la plupart; le monde af&ue dans celles de Milan. Si la population de la capitale delà Lombardieest double de celle de Turin, cette dernière ville occuperait à peine la moitié du sol de Milan. En un mot, Turin est une belle statue, à laquelle il manque la vie; Milan est la vie même.
AOSTX, ABOVA, «ZliPLOV.
En nous éloignant de Turin par le pont élevé sur la Doire, nous nous engageons dans de fertiles campagnes où nous voyons dominer surtout les plantations de mûriers. La soie du Piémont, on le sait, est la plus belle de ritalie.
Bientôt nous atteignons Foglizzo, petit bourg sans importance , puis nous passons la Doire-Baltée sur un pont romain d'une seule arcbe. Ce poDt, jeté sur des rocs escarpés, le cbâtenu qui Tavoisine et qui est formé de quatre tours élevées , réunies par une bante muraille de briques , la campagne pittoresque , au fond de laquelle les maisons éparses dlvrée sont jetées comme des points blancs, tout cela forme un ensemble poétique plus accessible au crayon qu'à la parole. La grande tour d'Ivrée me rappelle le rôle important que jouent les prisons dans Thistoire d'Italie. Outre les emprisonnemens politiques communs à tous les peuples et à tous les pays, jamais contrée n'eut autant d'illustres captifs :
poètes, savans, historiens, artistes^ pour peu qu'ils atteignissent à quelque célébrité, ont presque tous été enfermés, n Semble que la prison ait été un événement nécessaire dans la destinée
de tout ce qui s'éleva en ce pays. Elle fut pour la gloire ce qu'était à Athènes l'ostracisme pour la popularité^ oq ce qu'est à Gonstantinople le cordon envoyé par le sultan au sujet qui doit mourir.
Au delà de la petite ville d'Ivrée vient DonaSy où l'on voit , taillé dans le roc , un chemin attribué à Annibal.
On trouve ensuite Saint-Martin^ puis Bard et Châtillon , qui , lôrs du passage de l'armée française par le grand Saint-Bernard, furent le théâtre des plus vives attaques de la part des Français , auxquels les Autrichiens opposèrent, mais en vain, une opiniâtre résistance. Après quelques heures de marche on aperçoit le sommet des maisons âlAoste y au fond de la vallée du même nom (PI. 282). Cette belle vallée , éloquemment décrite dans les divers ouvrages de M. Xavier de Maistre, et qui conserve les traits principaux de la nature alpine, tels queles torrens, les forêts, les rochers^ les cascades, les abfmes, au fond desquels gronde la Doire, offre encore à chaque pas des traces redoutables des deux premiers peuples guerriers de l'histoire : Ies«Romains et les Français.
La ville d' Aoste est l'ancienne Au-
gusta Salassiorum , ou Augusta Prœtoria. Une colonie de trois mille soldats envoyés par Auguste la fit nommer ainsi. Aujourd'hui elle n'a d'autre avantage que sa position, favorable au commerce, à cause de plusieurs vallées qui y aboutissent^ et dont elle est le centre et la capitale.
Au milieu delà place publique, une colonne de pierre , surmontée d'une croix, a été élevée en souvenir de la fuite de Calvin de la cité d'Aoste, à son retour d'Italie. Ne dirait-on pas , à la vue de cette étrange colonne , qu'il s'agit de la dispersion de quelque puissant vainqueur, au lieu de la retraite précipitée d'un homme errant , qui n'avait pour armes que des doctrines, dévenues depuis si populaires?
A l'extrémité de la ville, du côté de la route qui mène au Saint-Bernard, la vue de l'amphithéâtre donne une idée de la cité d'Aoste au temps des Romains . Ce monument , de la grandeur des maîtres du monde, ne présente que des ruines ; mais elles sont imposantes, et l'arc de triomphe d'Auguste, assez bien conservé (PI. ^83 ), atteste la prospérité de la ville avant la chutede l'empire. La population de Crétins et d'Albinos, qui habite la vallée d'Aoste , contraste singulièrement avec la beauté du site et la grandeur des antiquités romaines que Tony trouve. En sortant d'Aosle , patrie de saint Anselme, archevêque de Cantorbéry, nous inclinons un peu vers l'ouest où le saint Bernard déploie toutes ses magniGcences, pour aller visiter une petite ville charmante , assise le plus pittoresquement du monde sur les bords d'un fleuve , et protégée de tous côtés par de hautes montagnes. C'est Villeneuved'Aoste ( PI. 283 ) , que sa position hors
quoique ses châteaux qui dominent les hauteurs^ et ses points de vue déjà semblables à la nature suisse, soient bien dignes de leur admiration.
Laissons derrière nous la route du Saint-Bernard, mille. fois parcourue, mille fois décrite, et dans laquelle retentissent encore les cris des conquérans français, et, au travers de la belle vallée d'Aoste , dirigeons-nous vers le lac Majeur*. Entre ces deux points la route est directe. Parfois nous nous en écarterons de quelques pas pour admirer un beau site, ou pour contempler plus à notre aise les pitons élevés du mont Rosa ou du Saint-Bernard.
Parfois encore, excités par l'aspect intéressant de certains châteaux , nous prendrons nos crayons pour esquisser k l'ombre d'un arbre la façade ou le donjon antique d'un monument peu connu. Telssodt, par exemple, les châteaux de Ferres et d'Emaifille { PL 284 ) , qui remontent à des temps anciens, et dont la forme et les détails sont tout-à-fait en harmonie avec le ciel du pays.
En voyant des paysans couper des joncs qui nous semblaient de loin des épis de blés, et faire fuire devant eui des oiseaux de toute espèce , nous nous sommes rappelé la charmante descrip tion de M. de Chateaubriand. « Les marais , tout nuisibles qu'ils semblent, ont cependant de grandes utilités ; leur limon et les cendres de leurs herbes fournissent des engrais aux laboureurs ; leurs roseau^ donnent le feu et le toit à de pauvres famiUes,frâle couverture, en harmonie avec la vie de l'homme et qui ne dure pas plus que nos jours ! . . . . Eln automne , ces marais sont plantés de joncs desséchés', qui donnent à la stérilité même l'air des
de la route vulgaire, empêche d'être plus opulentes moissons; le vent glisgénéralement visité par les voyageurs, sant sur ces roseaux, incline tour à
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AOSTE, ARONA, SIMPLON
tour leur cime; Tiuie s'abaisse, tandis qae l'autre se relève ; puis soudain toute la forêt venant à se courber à la fois, on découvre, ou le butor doré, ou le héron blanc, qui se tient immobile sur une longue patte comme un pieu » .
Le pays change ensuite ; de beaux pâturages remplacent les marais ; des vi^es soutenues par de petits murs, s'é- Jè^ent en terrasses , les unes au-dessus des autres , et tapissent le bas des monia^es tournées ves le midi ; sur celles opposées au nord, des champs se mêlent à la verdure des bois et des prairies.
Mais la nuit approche , et nous surprend encore occupés à nos intéressantes explorations. Heureusement le faîte des édifices de la ville d*Arona se dessine dans le lointain , et nous aurons atteint les portes de la ville avant que la nuit soit close. A demain notre visite à la patrie de Charles Borromée.
La ville a disparu sous le poids de la réputation du saint qu elle a vu nattre.
Les voyageurs n'ont de curiosité que pour la colline, d'où la statue de saint Charles est visible à une distance de plusieurs milles , et négligent honteusement les belles peintures de l'église de la ville. Ces tableaux sont Tou- Trage de Gaudenzio Vinci, excellent artiste, que son redoutable homonyme, Léonard, a faiit à peu près oublier. Au reste, il faut convenir qu'à l'exception peut-être de ces peintures , Arona n'offre rien de curieux à voir. Il faut donc imiter le commun des touristes , et aller visiter aussi la statue du saint. En habiles cicérone , nous devrions ici faire l'histoire dece pieux archevêque ; mais, pour peu que le lecteur ait lu ce que nous avons écrit sur Milan, nous lui rappellerons que nous avons esquissé dans cette ville la biographie de saint Charles Borromée.
Nous voici parvenus à la colline d'Arona, et en face de l'énorme statue qu'elle supporte (PI. a85).
La tête , les pieds et les mains sont en fonte; tout le reste est forgé; l'expression de la physionomie est douce et mélancolique, l'attitude simple et belle, et les proportions si justes , que l'on ne s'aperçoit des dimensions gigantesques de cette figure qu'en la comparant à d'autres objets , aux curieux , par exemple , qui s'en approchent , et dont la petitesse forme le plus singulier contraste avec elle. Au moyen d'un massif en maçonnerie qui occupe l'intérieur de la statue , on monte sans grande difficulté jusque dans la tête , où l'on peut se donner le plaisir d'ouïr par les oreilles du saint, de respirer par ses narines , et de voir à travers la prunelle de ses yeux comme si c'était une fenêtre. «
Les environs du lac Majeur, au bord duquel Arona est située, présentent de rians tableaux. Les montagnes qui dominent le lac n'oflrent point ces formes rudes, ces déchiremens que l'on contemple au sein des Alpes. Ici , le châtaignier , le pâle olivier,, la vigne qui s'arrondit en berceaux, couvrent les collines , et les embellissent par le contraste de différentes teintes de verdure : plusieurs petites villes , une foule de villages éclatans de blancheur, des édifices remarquables par la légèreté de leurs toits , l'élégance et la variété de leur construction , décorent les bords du lac. A celui qui les parcourt au travers des montagnes, le commencement de chaque journée offre un spectacle enchanteur. Peu à peu les objets prennent des formes et des couleurs ; les nuages grisâtres qui flottaient dans les cieux se colorent d'une teinte brillante , et font ressortir la blancheur des glaciers , tandis que quelques rayons lancés comme des flèches dans les gorges des monta-
gnes éclairent un village, nn bois et laissent tous les environs au milieu de ténèbres épaisses.
Le lac Majeur, qui reçoit dans ses abîmes une grande quantité de rivières, est formé de deux branches. C'est au centre de la branche septentrionale, du côté du Simplon , que sont situées les iles Borromées. Que n'ai-je le pinceau de TArioste ou du Tasse pour décrire dignement ces tles délicieuses qui réalisent les poétiques tableaux de deux grands génies de la terre classique?
Les iles Borromées , qui sont au nombre de trois, Yisola Bella^ YisolaMadre^ et Yisola dei Pescatori^ n'étaient que des rochers nus et stériles, lorsqu'en 1691, le prince YitalUen Borromée, de Milan, les fit couvrir de terre, et à force de travaux et de soins leur donna Taspect charmant qu'elles ont aujourd'hui. A une portée de fusil de la route on trouve l'isola Bella ( PI. a86 ) , sem- . blable à une lie enchantée. Palais merveilleux, magnifiques jardins, arbres odoriférans , fontaines cristallines, sta« tues, bosquets , fleurs choisies, elle a su tout réunir. En parcourant cette lie d*Armide, on ne trouve rien de comparable à la variété des sites et au mélange des arbres et des terrasses voûtées, qui s'élèvent les unes au-dessus des autres , et diminuent à mesure, en formant une sorte de pyramide du côté du midi. Du haut de ces terrasses embaumées , on jouit d'un fort beau coup d'oeil. On découvre au midi Laveno , à Test les collines de Yarrèse et le commencement des plaines de la Lombardie, à l'ouest nie des Pécheurs , et au nord les sommités glacées dumont Rosa, le Simplon, et quelques pointes du Saint*Gothard.
A côté du palais de l'isola Bella, que la famille Borromée habite dans la belle saison, est un petit village composé de maisonsdepôcheiu'S.Dans le voisinage^
l'Ile dei Pescatori, par la simplicité de ses demeures, semble là tout exprès pour relever la magnificence de Tisola Bella. A une demi-lieue de cette dernière tle^ vers le nord-est, llsola Madré (PI. 287 ) présente sept terrasses , au sommet desquelles s'élève un palais. Le dimàt est encore plus doux que dans l'isola Bella. D'épais bocages , plantés de lauriers et d orangers^ de superbes cyprès, des citronniers, des cédrats, des myrthes, des rosiers et mille autres espèces d'arbres odoriférans, donnent à cette lie des richesses au moins égales à celles de l'isola Bella.
Qu'on juge par cette courte description de la beauté des lies Borromées ! Qu'on se fasse, s'il se peut, une idée de cette pompe , de cette fertilité luxuriante , déployées par la nature dans ces lieux favorisés , et si quelques imaginations rebelles restent encore trop au-dessous de la vérité, nous leur dirons : tel est le charme prestigieux de ces tles, que Rousseau ne connaissait pas sur la terre d'autre asile plus digne de posséder Julie!
De Baveno , ville située sur le bord septentrional du lac Majeur, un trajet de six lieues , au milieu d'une plaine agréable et fertile, nous conduit à Domo-ifOssola ( 288 ). Cette petite ville est peuplée et commerçante , et possède quelques anciens couvens. Gelai qui appartenait aux jésuites est de marbre noir et blanc. Les maisons sont ornées de peintures à l'extérieur, usage qui, depuis assez long-temp5,a cessé d'être pratiqué par les artistes. Autour de la ville s'étend la belle vallée du Domo.
Du sommet d'une colline, le Cal" paire, qui s'élève h quelque distance de Domo-d'Ossola, contemplons, tandis q le nous le pouvons encore , celte terre italienne qui nous sourit, nous pré-
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AOSTE, AKONA, SIMPLON. i5i
lieux qu'il abaudonnera au premier signal.
C'est à côté de ces faibles ouvrages , qu'un instant peut détruire , que l'on a construit une route capable de résister à la fureur des orages et à la durée des temps ; elle semble se jouer des obstacles ; elle traverse les montagnes , comble les précipices, se replie sur elle-même en mille détours prodigieux, et conduit ayec bonheur au terme de sa route le voyageur étonné de la puissance que l'homme a su prendre sur la nature.
Le pont de Grevola ( PI. 289), jeté d'une montagne à l'autre , et fermant la vallée du Domo , est le premier des travaux du Simplon. Bientôt on aperçoit un énorme rocher qui s'avance jusque dans le lit du torrent de ]a Doveria; une galerie traverse ce rocher en ligne droite. On monte ensuite le long de la Doveria, et au milieu de rochers nus et escarpés, jusqu'à la gracieuse contrée de Dovedro. Les montagnes écartées à l'ouest forment un amphithéâtre couvert de hameaux , de vignes , de ch&tai* gùiers , et offrent un mélange délicieux de belles verdures et de jolies habitations. Mais bientôt la scène change.
D'énormes rochers s'élèvent à pic, et montrer, par de terribles catastrophes, * leurs sommets, minés par les eaux, susque ce sol qu'il veut s'approprier se pendus sur la tète du voyageur, mena-
sente ses riches moissons , et ses festons de vigne suspendus autour des arbres, pour former comme des vases antiques garnis de pampres rougissans. Voici qu'il nous &ut traverser le pont de Grevola, et nous engager dans les longues et humides galeries du Simplon, où mms cherchons en vain le soleil d'Italie. En face de nous, hélas! voici le Valais!
Et cependant cette belle route , due au génie de Napoléon, ne sera jamais assez vantée. A la vue des rochers mutilés, renversés par les poudres, et de la brèche audacieuse faite par la main du conquérant à cette haute fortification, dont la nature avait défendu l'Italie, on oublie combien les conquêtes de Bonaparte ont été onéreuses à ses contemporains, pour ne songer qu'aux bienfaits dont la postérité recueille déjà l'héritage.
D'aussi grands ouvrages ont toujours droit de nous étonner ; mais ne doiventils pas surtout exciter notre admiration dans les montagnes, dans ces lieux où l'habitation de l'homme est si précaire, si dangereuse? Des avalanches de neige, des débris de rochers viennent souvent couvrir ses travaux , quelquefois l'ensevelir lui-même, et lui
refuse à son empire. L'hiver enfin lui reprend ce qu'il croit avoir gagné sur les neiges et les frimas , et le chasse dans les vallées les plus basses; aussi nliabite-t-il pointées lieux comme un propriétaire, mais comme un usufruitier , qui d'un moment à l'autre peut être dépouillé de sa possession. Il n'y élève que de simples cabanes ; de fai-
cent de l'écraser. Leurs débris , épars çà et là, annoncent le danger qu'il y a de passer si près de leur base. Pour obvier autant que possible à ce péril, on a établi sur les bords de la route un massif de murailles, non moins remarquable par sa solidité que par son étendue.
Une nouvelle galerie est percée dans
blés barrières entourent ses champs; le un rocher, dont la partie saillante re^
plus souvent il se contente de parcou- pose sur une colonne. La couleur rem-
rir la montagne avec ses troupeaux , et brunie dé cette masse gigantesque
campe plutôt qu'il n'habite dans les contraste si bien avec l'azur des cieux.
avec la blaDcbeur argentine des cascades qui se précipitent de la montagne, et avec la fraîche verdure des collines environnantes, qu'on ne peut se lasser de contempler les eflets magiques de cette perspective. Viennent ensuite, et le hameau dTssel^ autour duquel 8*étendent quelques prairies parsemées
gards ils ne voient que rochers arides^ dont les cimes perdues aux cieux sont couvertes dû neiget. La solitude est aflfreuse i le soleil n'y brille jamais : c'est une région de tristesse él de deuil»
un épouvantable désert | où la nature expire , où la mort seule est riTante* A peine est-on sorti de la galerie
d arbres fruitiers, et le viUage de Gon- de Gondo, qu'on voit la route , creusée
do, où Ton trouve une auberge lugubre, qui sert d'asile aux voyageurs surpris par la tourmente. A mesure qu'on avanbe, les rochers prennent des formes de *plusen plus gigantesques. Enfin, après une assez rude montée, on parvient aux solitudes de Gon(io(PI. a8g). Du haut d une montagne élevée, les eaux du Frasinone se précipitent dans un abîme effrayant, sur lequel on a jeté un pont d'une construction singulièrement hardie, b^immenses rochers s'élèvent à pic âes deux cotés du gouffre; c'est dansTun de ces rochers que la mine et le ciseau ont creusé la belle galerie de Gondo (PI. 290-291), éclairée intérieurement par deux larges ouvertures latérales. A
en corniche dans le granit, rester saspendue sur un abtme, au fond duquel la Doveria mugit avec fureur : on a jeté sur ce gouffre un pont aussi él^ gant que solide. Les belles horreurs se continuent long-temps encore le lon^ de cette incroyable route. Après le Gondo , il faut traverser la galerie d'Algaby, longue de 220 pieds , l'une des plus grandes, et deft plus belles du Simplon. Au sortir de cette gorge, un chemin sinueux et paré de bouquets de mélèzes disséminés dans les environs, monte jusqu'au village du Simplon, où le froid est excessif. Ce village, qui d'après sa position semble voué aune mis^e affreuse^
l'une des ouvertures de la galerie on lit jouit néanmoins d'une certaine aisan-
cette courte inscription : y£re italo , i8o5. Nap.imp.
Avant d'entrer dans le souterrain de Gondo , admirons les horreurs sublimes du tahleau qui s'offre à nos regards. De tous côtés les rochers sont à pic et d'une hauteur incommensurable. Adroite, la cascade bouillonne et tombe avec un épouvantable fracas, tandis qu'en face de lui , l'œil étonné sonde la profondeur de la galerie qu'on redoute de voir s'écrouler. A gauche est une longue rangée de rochers perpendiculaires , dont la cime égarée 'dans les nues menace également d'écraser le voyageur. Au fond du précipice , où la, vue n'ose descendre , on entend mugir la colère du torrent. De
ce, que l'étranger qui ne fait que passer , ne lui soupçonne pas.
La route traverse successivement deux torrens qui descendent des glaciers du Rosboden , puis elle gravit encore la montagne , et laisse à sa gauche l'ancien hospice, où les voyageurs qui ont éprouvé quelqu'accident trouvent secours et protecticm. Enfin, «1 aperçoit le plateau ou col du SimploD, environné de toutes parts de rochers, et dont aucun arbre ne voile la nudité.
Un bel hospice , terminé depuis peu, est, comme son atné, destiné à secourir tous les malheureux que le caprice ou les événemens amènent dans cette froide région.
Du côté de l'Italie le plateau du Sim-
quelque côté que se portent les .re- pion offre un coup d'œil borné, à cause
AOSTE, ARONA, SIMPLON
de Ja présence des montafrnes ; mais yers E«n quittant ce point âeté , on passe
la Suisse^ ce coup dœilest fort beau. On encore deux galeries, percées à cdté
suit du regard le cours sinueux du tor- de superbes glaciers, qui forment des
rentde k Saltine jusqu'au fond de la cascades de l'efiet le plus imposant.
Tallée. Le flanc de la montagne est garni de forêts, de pâturages et de chalets ; Is dair feuillage des mélèaes contraste arec la verdure des pelouses. Ces montagnes, en s'élevant à gauche et i droite, twxwent leurs sommités pair des rochers; arides et des glaciers, ci* tojens des niiages* Que ^de sensations diverses faite prouver ce spectacle inouï de la nature sauvage et, delà nature cultivée , des frais gasQus au pied des glaces victorieuses du soleil,^- dont laaurse marie àlaisurdes cieui !
Bientât noiis p^^rvenons à une hauteur à laquelle les>arbres> diqiiouent,.
languissent , et casent enfin de végéter. Us sont remplacjés par le rhododendron qui brave les. froids les plus Tifs, et se trouva sur les ipchers escarpés , à càtér 4es glaces ; son boie entretient le fei^ dl^s diâiets éloignés des forêts I et ses'flourt , appdées roses des Alpes , semées aVec abondance sur les flancs des montagnes , forment une immense draperie du rose le plus vif^ qui contraste avec l'afipect monotone des glaciers et des rochers stériles. Les Hautes-Alpçs sont remarquables par la beauté des gazons qui les tapissent.
Les gentiaiies bleues , les saxifrages, le camilliet moussier à fleurs roses , selèvent sur les. montagnes à mesure que les glaces se fondent , semblent reculer et suivre les frimas jusque sur leurs sommités^ communiquent leurs parfums au lait des troupeaux qui s'en nourrissent, et forment un tissu qui, brillant encore des teintes les plus vives, disparaît sous les neiges de l'automne.
Le col du Simplon est élevé de deux mille cinq mètres au-dessus du niveau de la mer.
On trouve ensuite le joli chalet de Berenzaal , qui appartenait au baron de StocLalper, il y a une dizaine d'années. On raconte qu'un des ancêtres de ce seigneur^ ayant fait construire des bâtimens sur difiîéreotes' Collines, éveilla les soupçons de se^ compatriotes, &rt jalpux de leur indépendance; ceuxci le condapniièrent à. perdre une partie de ses biens : le baron àe Slockalper eut recoure à.l'adr^ss^;- il fit enfouir des sommes ;au<dessQus^ de Tautel sur leqtiel on lui avait ordonné de déposer sa fortune, et jura que tout ce qu'il possédait était sous la main qu'il élevait $ur l'autel. Je nç sais siLfaut: accorder une croyance entière à ce fait qu'on m'a raconté , mais on peut le préjsumer vrai, d'après une coutume autrefois en usage dans le Valais. Lorsqu'un particulier devenait trop puissant, oa< exposait aux regarda du peuple une masse de boiff, où tous ceux qui voulaient se liguer cqntre celui qui inspirait des craintes venaient enfoncer un clou. La forme de cette masse fut changée dans la suite ; on lui donna celle de la figure humaine , et on en ornait la tête de plumes decoq. Les citoyens qui avaient à cœur de soutenir les droits de leur patrie , portaient cette espèce de statue dans un lieu public, ils l'entouraient en lui faisant des questions^. et nommaient quelqu'un pour être l'organe de sa volonté. Lorsqu'elle était connue, le plus éloquent de la troupe exhortait le peuple à conserver ses anciennes coutumes , et à défendre la liberté publique. On fixait le jour de l'exécution, et si le malheureux contre lequel l'orage se préparait n'avait soin d'apaiser la fureur du peuple , ou ne se mettait
en état de résistance ouverte , il était obligé de fuir, et de laisser tous ses biens à la merci de ses ennemis fanatiques, i*
Le premier usage que l'on fit de /a masse fut contre la fsimiïledeJlarogne , '^ qui s'était arrogé une toute-puissance insolente sur le peuple qu'elle opprimait, s
Dans le roisinage du cb&let de Berenzaal, les curieux examinent avec attention les cabanes que le général Béthencourt fit construire pour sa troupe dans Tannée 1 800, lorsqu'il passa le Simplon, en taiéme temps que le premier consul franchissait le grand Saint-Bernard.
Voici comment on raconte cette histoire. Il s'agissait de traverser. le Simplonet d'occuper le pas d'Yxelle. Des chutes de neige et de rochers avaient emporté un pont; le chemin se trouvait interrompu par un abîme de soixante pieds de largeur. Un volontaire s'offrit intrépidement pour essayer de faciliter le passage. Il entra dans les trous de la paroi latérale qui servaient aupàra- Tant à recevoir les poutres du pont , et , en s'aidant de ces ouvertures, dont la partie inférieure était assez rapprochée, il arriva heureusement sur l'autre bord du précipice. Une corde qu'il avait apportée fut fixée des deux côtés du rocher. Le général Béthencourt passa le second, en se suspendant à la corde tendue au-dessus del'abime. Les mille soldats le suivirent , chargés de leurs armes et de leurs hâvre-sacs.
Cinq chiens suivaient le bataillon.
Ces pauvres animaux se précipitèrent tous à la fois dans l'abîme. Deux seule^ ment eurent la force de lutter contre le torrent, et d'atteindre le haut du précipice, où ils arrivèrent tout sanglans aux pieds de leurs mat très.
A peu de distance de ce lieu , la route
va chercher dans le fond d'une vallée le beau pont de Ganther, établi sur la jonction de deux torrens , et dont l'architecture élégante est d'un effet charmant au milieu des bois qui l'eavironnent (PI . ago) . Une pente insensible conduit le voyageur jusqu'au pont de la Saltine^ où il arrive enfin après avoir remarqué à droite et à gauche de la route une foule de petits oratoires où les babitans vont en pèlerinage.
De distance en distance, tout le long de la route , et à proximité des points les plus dangereux dans la mauvaise saison , on a bâti des maisons de cantonniers servant de refuge aux voyageurs. Dans la partie française , elles peuvent contenir de huit à dix chevaux et de trente à quarante hommes : elles sont beaucoup plus vastes dans la partie qui regarde l'Italie.
Le pontcouvert delà Saltineestle dernier ouvrage remarquable que l'on trouve avant d'arriver à Gliss^ village peu éloigné de la cité de Brieg. Tout ce trajet demande environ douze heures de traversée, et pendant ce temps on a du franchir vingt-deux ponts et sept galeries ou voûtes percées dans l'intérieur des rochers.
Telle est la route du Simplon, que Napoléon fit ouvrir en 1801 (ao fructidor an viu ), sur une ligne de plus de vingt lieues. Le général Thureau fut nommé commissaire spécial de cette opération que l'hiver si rigoureux dans ces contrées , ne put empêcher. On em^ ploya jusqu'à trois mille ouvriers par jour; et cent soixante mille quintaux de poudre (seize millions de livres pesant) suffirent à peine pour miner les rochers. Cinq ans après^ la route fut terminée aux frais de l'Italie et de la France, et les chevaux, les voitures mêmes les plus chargées, purent la parcourir sans accident mal-
StmdA rfW SempJhfnr.
JMssa^r iùt Sùftp/cn.
Vuo orèt Je- âmtJm .
Lorry Jei ÂmUt miU- Ze*itcr lÀuUiur J
Scmpionp. /adressa della^^ran âa/2erùv, ô^ônplan,
tlritadi ûoiulo.
Entrer de la grande (râler u dite de (ronda.
Sempione. (ia/Zeria r Fonte di trantAer.
Sifiifi/on. GaJerie et Pont de âojither .
.1 > id
AOSTE, ARONA. SIMPLON. i55
rrë les avalanches du printemps , les çais et itaHens qui surent si bien reui-
profonds abtmes qui bordent le che- plir les intentions du grand empereur!
min , les rochers énormes qui s'élèvent Si les puissans de la terre ne conce-
àpic, et les torrens qui se précipitent vaient jamais que de semblables pro-
de toutes parts avec un fracas assour- jets , il faudrait partout se prosterner
dissant. Honneur aux ingénieurs fran-* sur leurs pas!
OKISl— ftAMOVS ST BUrtl^Iira ITAftH WaS.^FIV BIT TOTAOS.
Au sortir du Simplon, nous nous arrêtâmes quelques jours à Gliss ou Glyss, petit village du Valais. Le curé du lieu nous accueillit avec la plus aimable hospitalité. De ses fenêtres nous pouvions apercevoir l'église qu'il desservait. Ce monument , qui est fort orné, fut jadis eurichi par un seigneur nommé Georges de Supersax. Le pasteur nous dit qu'on voyait 9 il y a déjà on assez grand nombre d'années , une peinture représentant le seigneur de Supersax , avec son épouse , ses douze fils et ses onze filles. L'inscription qui accompagnait le tableau était vraiment d'une simplicité remarquable :
<( En l'honneur de sainte Anne , George de Supersax , chevalier , a fondé cette chapelle en i5i6; a élevé un autel et Ta enrichi ; en reconnaissance des vingt-trois enfans que son épouse Marguerite lui a donnés. »
Pendant mon séjour à Gliss, je m'avisai de communiquer au pasteur les notes que j'avais recueillies pendant nos longues excursions. Après m'avoir donné quelqu'avis sur différens sujets, il s'écria tout à coup : < Je vois bien dans tout cela , me dit-il, de quoi faire un livre sur les monnmens et les sites , sur les habitans et sur les mœurs des diverses contrées de lltalie , mais je ne trouve aucun document propre à
instruire vos lecteurs futurs, sur la question de la langue et de la musique italienne! Ce sont là, cependant, des matières intéressantes s'il en fut jamais .—-Sans doute ^ répondis-je , mais on les a tant de fois résolues ! que dire de nouveau? Laissez, croyez-moi, les amateurs de la langue italienne consulter les ouvrages des philologues; quant à la musique, n'avons nous pas la salle Favart, dont les mélodies valent mieux, après tout, que les plus savantes dissertations sur la musique des descendans de Pergolèse , de Cimarosa? — Plaisanter n'est pas raisonner, reprit gravement le vénérable pasteur, que ce mot de théâtre semblait choquer, n y a du nouveau à dire sur ces deux questions , ne fût-ce qu'en résumant d'une manière claire , méthodique et rationnelle les travaux de nos prédécesseurs. Tenez, dit -il, en tirant d'une armoire un assez volumineux manuscrit, voici le fruit de mes observations. Sans être un grand philologue ni un musicien habile, j'ai cependant écrit sur la langue et sur la musique italiennes. J'ai lu et relu une bonne partie des auteurs, irnt anciens que modernes , qui ont traité ces matières. J'ai comparé, analysé, commenté. A votre tour , si toutefois vous avez assez de temps et de complaisance
ïSe
pour le faire; reuillez soumettre à votre aualysele fruit d'études consciencieuses, et si vous pouvez en tirer quelque parti, je vous livre avec grand plaisir un travail qui , sans vous, courrait le risque de mourir aussi obscur que moi. » Je remerciai bien vivement le curé. Je m'emparai de son manuscrit, ou je recueillis d'excellentes choses. Contre ma première opinion , il me donna effectivement l'idée d'ajouter à la relation de mon voyage quelques aperçus sur la langue et sur la musique italiennes. Si donc on trouve dans le travail suivant (que nous avons divisé par paragraphes, pour plus de clarté), quelques vues nouvelles^ et une réunion de docu« mens complets, le lecteur sait d'a- Yance à qui il doit rendre hommage de ce mérite.
DS hà. làhgue italiekhe. S I. SoD origine.
Deux cents ans ne se sont pas encore écoulés depuis que les savans de l'Europe, dédaignant leur siècle et leur langue, ne s'occupaient que de l'antiquité dont ils empruntaient le langage , comme le seul qui fut digne et m^e capable de répandre et leur ouvrage et leur réputation. On sentit enfin combien il était contraire à la dignité de l'esprit humain de subordonner l'objet aux moyens , et la pensée à la mémoire. On dut être surtout frappé de l'impossibilité qu'il y a de faire passer son âme, sa physionomie, dans la langue d'un peuple dont les mœurs n'existent plus.
On mit à pénétrer et à étendre les ressources de sa propre langue^ la
meilleure partie du temps qu'on employait à l'étude des anciennes. Les hommes de génie auxquels il est donné de renverser et d'établir, osèrent faire parler, dans tous les genres , leur langue naturelle, et les sciences, les lettres et les arts , dont les seuls alphabets de la Grèce et de Rome , avaient été jusqu'alors dépositaires, se présentèrent sous toutes les formes des différens idiomes de l'Europe.
* Dès lors le génie , l'esprit et le caractère des peuples , passèrent dans leurs écrits dont la connaissance devint ainsi l'objet le plus digne de l'attention des philosophes et des gens de lettresi
Il n'est pas douteux que la langue la plus propre à faire connaître ces ouvrages ne soit la langue française. Ce que la langue de Virgile et d'Horace obtint des conquêtes du peuple romain, qui 9 moins jaloux de subjuguer les hommes que de commander à l'esprit humain , mit ses lois dans, le cceur , et son langage dans la bouche de toutes les nations de la terre ; la langue française semble l'avoir obtenu du consentement universel de l'Europe.
Ainsi, avant qu'Alexandre eût porté la langue grecque dans les vastes contrées quelui fit parcourir son ambitioii, on la vit se répandre dans plusieurs parties de l'Asie et de l'Europe , où les Grecs n'avaient jamais pénétré. Ainsi des princes barbares qui détestaient et les mœurs et la liberté de la Grèce, s'empressèrent d'apprendre son langage , et se plurent à le parler. Plut au ciel qu'en succédant au bonheiu' de .vulgarité des langues grecque et latine, , la nôtre eut les mêmes avantages et les mêmes ressources !
n n'est pas possible de connaître la langue grecque et d'y réfléchir, sans partager l'enthousiasme avec lequel ' en ont parlé presque tous ceux qui '
tJ î.
Lorry Jmi
Sempivn4'. Irallcria tù. (rofu/tt. SiJnp/i*n. (ra/erte Je (ro/u/t>.
LANGUE ITALIENNE. ,5
Font approfondie. Elle ne fut pas Fou* ordonner. Rome envoyaitle plus grand Trage des dieux , sans doute ; mais elle nombre de ses enfans à Athènes , et la
bonne société, chez le peuple de Quirinus , affectait de parler en toute occasion la langue des Grecs.
Mais, en passant aux Latins , cette langue subit les altérations que dut né^ cessairement lui faire éprouver la différence du génie et du caractère des deux peuples. Les élémens furent transposés ou dénaturés , les inflexions devinrent plus dures et les terminaisons plus sourdes et plus traînantes.
Il s'en faut beaucoup qu'on trouve dans la langue latine l'abondance, la hardiesse et la mélodie du langage
fut admirablement inspirée par eux, à coup sûr, aux hommes les plus heureusement organisés qui aient jamais existé. On dirait que la nature s'était offerte à eux sous ses aspects les plus riches , tant cette langue est l'image fidèle de l'action des objets sur les sens.
Des mots qui, par le mélange heureux de leurs élémens, forment ou plutôt deviennent des tableaux, qui s étendent, se nuancent et se ramifient conformément à la nature; qui, de leur aptitude à s'unir avec une infinité d'autres mots , obtiennent le double avantage de rapprocher, de mul- des Grecs y mais ce qu'elle perdit du tiplier les idées , et de devenir en côté de l'agrément et de la fécondité, même temps plus majestueux, plus elle le gagna peut-être par la pompe et sonores ; qui , par la transposition à la magnificence de son style , où se rélaquelle ils se prêtent , tantôt procè- fléchissent encore l'éclat et la majesté dent , comme la raison tranquille, tan- de la république romaine, tôt s'élancent, se troublent et se dé- Cette langue^ après avoir atteint sordonnent comme les passions ; des toute sa perfection sous Auguste , désystèmes entiers renfermés, si j'ose généra insensiblement avec Tâme du
m'exprimer ainsi, dans leur sein {uoy.
le Cratyle'^de Platon); des combinaisons variées d'où résulte une harmonie enchanteresse , mais dont la partie la plus sensible ( les accens } a péri ; une marche pleine de mouvemens inattendus ; une multitude de formules qui , semblables à ces plantes spontanées qu'on voit embellir et vivifier les corps auxquels elles s'attachent, portent le mouvement et la grâce dans toutes les parties du discours ; tels sont les caractères variés de cette langue qui , pour me servir d'une expression déjà heureuseiùent employée , est aux sciences et aux arts ce que la lumière est aux couleurs.
peuple qui la parlait. La translation du siège du royaume dans le bas- empire , et l'irruption des barbares , en achevèrent la décadence. L'édifice de la langue tomba , et entraîna dans sa chute, et les sciences et les lettres, et les arts et les mœurs , et les lois dont elle était dépositaire. Forcés de re« courir à ses ruines, les maîtres du monde y recueillirent un langage plus doux, plus gracieux peut-être, mais dont le manque d'énergie- prouvait des hommes dégénérés par l'igno* rance et la servitude.
C'est ici qu'il faut placer le berceau de la langue italienne : berceau douteux, perdu dans l'obscurité d'une épo-
La plupart de ces admirables pro* que éclipsée par la gloire des siècles
priétés se retrouvent dans la langue la- précédens.
lioe, qui dut aux Grecs la plus grande Si la question de l'origine de la lan-
partie de ses mot3 et surtout l'art de les gue italienne n'est pas douteuse quaji.t
aux racines grecques d'otteUe est dëri'» soient nnis, eonfondns pMr donner vée, cette question est rudement coih naissance^ après de lont^s intervalles ^ troversée quant à l'époque précise de i un idiome spécial, del^enu nécessaire l'apparilion de cette langue sur rhori« lors de la formation d*uD peuple noazon du monde civilisé*
«Depuis long-temps y dit M. Ginguené, la langue latine proprement dite n'existait plus dans l'Italie du onzième siècle ^ et cependant ime autre langue n y existait pas encore* Les étrangers qui remplissaient Rome sous ses derniers empereurs^ les Goths et les Ostrogoths qui la conquirent, les Lombards, et après eux les Francs, les Allemands, les Hongrois^ les Sar*
rasins, avaient socccssiTement apporté tant d altération dans le langage national, que cen*était plus le même langage. On cherchait encore k Técrire, on n'écrivait même pas autrement; mais , excepté dans les écoles , on ne le parlait plus, on ne I j parlait pas, on me l'écrivait pas savamment. C'était pourtant une langue savante ou plutAt une langue morte. Tous les auteurs antérieurs sont Latins , on tà« chèrent de l'être , et Ton peut dire que, du moins quant au langage , il n'y avait pas encore dltaliens en Italie, v Gomment donc, et de quels élémens se forma cette belle langue^ reconnue pour la première des langues modernes, et qui , maintenant fiiée depuis cinq siècles par des écrirains demeurés classiques, a pour ainsi dire pris place parmi les uiciennes? Occupons-nous de résoudre cet intéressant problème.
veau ; il est peu de sujets plus dignes de Tattentiondu philosophe que ces form»' tions, séparations et réunions de langa* gequi marquent les principales époques de la formation, de la séparation et de la réunion des peuples; Ce n'était pas la première fois que lltalie subissait une de ces grandes révrialiona. L'idiome latin, que la langue italienne bu sait disparaître, avait été, dans ttoe antiquité reculée, le produit d'une révolution pareille. Voici l'idée gênéraie qu'en donne Simon Pelmdier dans $on Histoire des Celtes.
Lorsqu'à une époqueprodigîensement éloignée, les anciens Celtes ou Celto- Scythes, dont la langue, si ellen'esl pas primitive dans un sens absolu^ Test au inoins relativement à presque toutes les langues connues, se furent répandus , d'une part dans l'Asie occidentale, et de l'autre en Europe, ils sé-^ tendirent dans cette dernière partie, les uns au nord, les autres le long du Danube. La postérité de ceux-ci, remontant ce fleure , arriva ensuite aux bords du Rhin , le franchit , el remplit de ses populations nombreuses tout Tintervalle qui s'étend des Alpes aux Pyrénées et aux deux mers : partout la langue des Celtes, se mêlant avec les ididmes indigènes, forma des combinaisons où elle domina sensiblement;
Soit qu'il n'y ait eu qu'une langue et même dansdes cantons qulls avaient primitive^ dont toutes les autres aient trouvé» déserts, ou dont ils avaient été des dérivations eè des produits; fiiit disparaître les habitans, lecelti* soit qu'aux divoves peuplades humai* que se conserva dans sa pureté origines ait été inspirée une langue devenue nelle.
particulière à cause des climats et des modificfitioos des organes de l'ouïe et de la parole, et que, par des combinaisons multipliées, divers idîdmes se
Quelques siècles après, h population , toujours croissante de ces Cultes ou Gaulois, les força de passer et les Pyrénées et les Alpes. En Italie, après
avoir occupé d'aboM tout ce qui est au pied Hes montagnes, ils s'étendirent de proche en proche dans Tlnsubrie, dans rOmbrie, dans le pays desSabins , des Étrusques^ des Osques , etc.
Dans ce même temps , des Grecs abor^ daient à Textrémité orientale de llta^ lie ; ils y formaient des colonies et des établissemens. Ils quittèrent bientôt les bords de la mer, et, s'avançant toujours, ils rencontrèrent enfin les Cel-> les, qui, de leur côté, continuaient aussi de s'avancer.
Après quelques guerres, car tel a toujours été l'abord de deux peuples qui se rencontrent, ils se réunirent dans Fancien Latium, et n'y formèrent plus qu'une société qui prit le nom de peuple latin. Les langues des deux na« lions se mêlèrent, et se combinèrent avec celle des babi tans primitifs. N'oublions pas de remarquer que, dans cet amalgame , le celtique avait un grand avantage. Le grec, qui n'était pas encore à beaucoup près la langue d'Ho-»
mère et de Platon, devait, de son côté , la naissance à un mélange de marchands phéniciens ^ d'aventuriers de Phrygie, de Macédoine , d'Iilyrie , et de ces anciens Gel to-Scy thés ^ qui, tandis que leurs compatriotes se ptrécipitaient en Europe, s'étaientjetés sur l'Asie occidentale, d'où ils étaient ensuite descendus jusqu'au pays qui fut la Grèce ; il .y avait donc déjà du celtique altéré dans ce grec qui se combinait de nouveau avec le celtique*
De cette combinaison multiple na-« quit la langue latine, qui, grossière dans rbrigine, mais polie et perfectionnée parle temps ^ devint enfin la lan* gue de Térence , de Cicéron, de Virgile et d'Horace; et c'est cette même langue latine, qui, après un si beau règne terminé par un long et triste déclin ) venait s'amalgamer encinre une
LANGUE ITALIENNE. tSg
fois avec le celtique , source commune des dialectes barbares des Goths, des Lombards, des Freines et des Germains, pour devenir peu de temps après la langue du Dante, de Pétrarque et de Boccace.
« Les invasions , a dit ingénieusement le président De Brosses , sont le fléau des idiomes comme celui des peu<« pies, mais pas tout-à-fait dans le même ordre. Le peuple le plus fort prend toujours l'empire. La langue la plus forte le prend aussi , et souvent celle du vaincu soumet celle du con-« quérant. La première espèce de conquête se décide par la force du corps, la seconde par celle de l'esprit. Quand les Romains conquirent les Gaules, le celtique était barbare ; il fut soumis par le latin. Lorsqu'ensuite les Francs y firent leur invasion , le francisque des vainqueurs était barbare; il fut encore subjugué par le latin. Cette collision des langues étoufle la plus faible et blesse la plus forte : cependant , celle qui n'avait guère acquiert beaucoup; c'est pour elle un accroissement ; et celle qui était bien faite se déforme; c'est pour elle un déclin : ou bien le choc se fait au profit d'un tiers langage qui résulte de cet accouplement, et qui tient de l'un et de l'autre en proportion de ce que chacun des deux a contribué à sa génération. »
Dans cette ingénieuse explication, on voit que le dernier cas est exactement celui de la langue italienne sortant du choc ou de la collision de deux eu plusieurs langues, les unes encore barbares , l'autre aOaiblie par une longue décadence.
Leonardo Bruni étArezzo^ le plus ancien auteur qui ait écrit en italien sur ces matières, entreprit de prouver que l'italien était aussi ancien que le latin, qu'ils furent tous les deux en
usage à Rome dans le même temps; le premier parmi le peuple , et dans les entretiens familiers ; le second , pour les savans j dans leurs ouvrages, et pour les discours prononcés dans les assemblées publiques. Le cardinal Bembo soutint depuis la même opinion dans ses dialogues , et d'autres encore l'ont adoptée après lui. Scipion Maffei, le même dont ]a Mérope a si heureusement inspiré le génie de Voltaire , mais qui est encore plus célèbre dans sa patrie comme érudit que comme poëte, en rejetant cette prétention, en a élevé une autre qui parait beaucoup moins raisonnable. H veut que la langue latine , noble^ grammaticale et correcte, se soit corrompue d'elle-même, peu à peu , par ce mélange avec le le langage populaire , ir régulier, et par ces prononciations vicieuses , qui durent exister à Rome comme partout ailleurs. Chaque mot-s'altérant de cette manière , et prenant des formes et des inflexions nouvelles,'une nouvelle langue , selon lui , se forma ainsi avec le temps , sans que ces altérations aient été en rien le produit du commerce avec les barbares.
Les langues , comme on le voit , ont, aussi bien que les familles et les nations, leurs préjugés de naissance.
Mais toutes ces idées romanesques disparaissent devant la raison , appuyée sur des faits.
Le savant Muratori a reconnu positivement la coopération immédiate des langues barbares dans laformation de la langue italienne. Selon lui, le latin, déjà corrompu depuis plusieurs siècles et par différentes causes, ne cessa point d'être la langue commune lors des irruptions successives des peuples du Nord. Les vainqueurs , toujours en moindre nombre que les vaincus , apprirent la langue du pays , plus douce
que la leur, et nécessaire pour toutes leurs transactions sociales ; mais ils la parlèrent mal, et avec des mots et des tours de leurs idiomes barbares. Us y introduisirent les articles, substitua rent les propositions aux désinences variées des déclinaisons , et les verbes auxiliaires à celles des conjugaisons.
Ils donnèrent des terminaisons latines à un grand nombre de mots celtiques , francs , germains et lombards , et , souvent aussi , les terminaisons de ces langues à des mots latins. Les Latins d'Italie n'étant plus retenus dans les limites de leur langue ni par l'autorité, ni par l'usage, ou plutôt s'en étant affranchis depuis long-temps, adoptèrent sans effocts, et même sans projet, cette corruption totale.
Entraînés par une pente insensible pendant le cours de plusieurs siècles, ils croyaient n'avoir point changé de langage, quand toutes les formes et les constructions même de l'ancien étaient changées^ ils appelaient toujours latine une langue qui ne l'était plus«
On l'écrivait fort mal; mais on l'écrivait cependant encore dans les livres, et même dans les actes pubhcs : les notaires étaient obligés de savoir le latin, et de rédiger dans cettelangue tousleurs actes officiels ; mais on peut penser ce qu'était le plus souvent ce latin de notaire. Les mots du langage usuel s'y introduisirent en foule, et Muratori a trouvé dans plusieurs de ces contrats latins , non-seulement du onzième et du douzième siècle , mais de temps antérieurs , un grand nombre de mots non latins restés depuis dans la langue italienne.
Maintenant , si nous considérons avec lui la nature des langues , qui est de faire peu à peu leurs changemens , nous verrons que plus la langue ita-
LANGUE ITALIENNE
lienne fut voisine de sa mère, la langue latine , moins elle se distingua d elle, et moins elle eut de nouveautés; que plus elle s'en éloigna par le cours du temps, plus elle perdit de sa ressemblance; et qu'enfin, à force de mots et de terminaisons étrangères , elle se trouva revêtue des couleurs d'une langue tout-à-fait nouvelle. On la nomma vulgaire pour la distinguer du latin ; et elle en était tellement distincte, qu'un patriarche d'Aquilée , Godefroy, vers la fin du douzième siècle, ayant prononcé devant le peuple une homélie latine , l'évêque de Padoue l'expliqua ensuite au même peuple en langage vulgaire. Fontanini dans son Traité de l'éloquence italienne, adopte la même opinion , et reconnaît la même origine et les mêmes degrés d'altération insensible et de formation nouvelle. C'est aujourd'hui le sentiment commun de tous les philologues italiens.
L'esprit sage et la saine critique de Tiraboschi ne pouvaient pas s'y tromper. C'est de cette union d'étrangers barbares avec les nationaux, et de leur long commerce , qu'il fait naître un langage d'abord informe et grossier, sans lois fixes, sans modèles à imiter, et livré aux inspirations du peuple. Il ne faut donc pas s'étonner, dit-il , si , pendant plusieurs siècles, on n'essaya pas d'écrire dans cette langue. D'abord il lui fallut beaucoup de temps pour se séparer totalement du latin, et pour devenir une langue à part. Ensuite, comme elle n'était en usage que parmi le peuple , les savans et les littérateurs n'osèrent pas l'introduire dans les livres; mais il s'en trouva enfin qui eurent le courage de le tenter , et qui osèrent employer, en écrivant , un langage qui jusque- là n'avait pas paru digne de cet honneur.
Toutefois , ces tentatives ne furent
point osées sans les plus grandes réser^ ves. Les écrivains , en se servant de ce nouveau langage , sollicitaient humblement l'excuse des lecteurs : ils les .
priaient de leur pardonner l'injure faite à l'illustre langue latine. La poésie donna la première le signal de l'afiranchissement. On fait remonter ses premiei^ essais à la fin du douzième siècle, mais ils sont tellement informes , et ceux même d'une partie du treizième siècle ressemblent encore si peu à la véritable poésie italienne , qu'il parait convenable de n'en fixer la naissance qu'au commencement du dernier de ces deux siècles.
Telle est l'origine de la langue italienne , et l'histoire de son introduction dans le domaine des arts et des sciences.
Si nous étions de simples grammai-^ riens, ce serait ici le cas de développer la composition matérielle de cette langue, et d'établir les principes de sa syntaxe, etc. . . . Mais il nous semble que la question doit être considérée de plus haut et puisque nous avons commencé l'histoire de la langue , nous ne saurions trouver la continuation de cet exposé autre part que dans une analyse rapide et chronologique des écrivains qui ont illustré l'Italie.
S n. Des progrés de la langue italienne avant le Dante. — Période sicilienne.
Sous les deux Roger et les deux Guillaume, c'est-à-dire dans la première moitié du douzième siècle, la cour de Palerme étant devenue riche et voluptueuse, on y entendit, pour la première fois, retentir les chants des poètes siciliens. C'est à la même époque qu'on vit les Arabes y acquérir un crédit et une influence qu'ils n'ont ja-
ion
mais exercée dans aucune autre cour Malgré cette chanson, Vhonneur de
chrétienne. la priorité poétique n'en demeure pas
Lorsqu'à la fin du douzième siècle ^oins, suivant l'opinion de tous les
Frédéric n succéda aux monarques auteurs, à Frédéric n , dont le mérite
normands, il transporta de puissantes ^^^ d'autant moins contestable, que
colonies de Sarrasins dans la Fouille ; ^ suivant un mot connu) le Frédéric de
mais il ne les éloiijna ni de son service §^^^1^ j^'^vait pas, comme celui de
ni de sa cour ; il en composa son armée, et il choisit presque uniquement parini eux les gouverneurs de provinces qu'il nommait justiciers. Ainsi, au levant comme au couchant de l'Europe, les Arabes se trouvèrent à portée de communiquer aux peuples latins leurs arts, leurs sciences et leur poésie.
« La langue latine, dit Sismonde de Sismondi , s'était absolument séparée de la langue vulgaire : les femmes ne l'apprenaient plus, et pour leur plaire, pour leur parler d'amour, il fallait adopter le langage auquel elles don
Prusse, un Voltaire pour confident et pour maître.
Il n'est resté des poésies de Frédéric n qu'une ode ou chanson galante dans le genre de celle des Provençaux, et que l'on croit un ouvrage de sa jeunesse. On y voit la langue italienne, à sa naissance, encore mêlée d'idiotismes siciliens et de mots fraîchement éclos du latin. Ainsi eo venu d'ego, moi, était prêt à devenir io, et meo, mien, qui est le mollatin même.devuit, peu de temps après, mio, mien.
aoopicr ic ici«j5«fc- ««.1- Pierre des Vignes , chancelier de
naientdes grâces, le soumettre à des Frédéric n, imita son maître, et s'a-
rèj^les, et l'animer par cette sensibilité ^^^^^ ^ j^ poésie avec autant de succès
qu'une langue morte et pédantesque ^^'aux affaires politiques. II nous reste
ne pouvait plus admettre. » En ellet, ^^ jjj^j quelques canzoni fort curieuses,
toutes les compositions des Siciliens, q„ y ^^jt plusieurs comparaisons qui
pendant un siècle et demi , ne furent ravivent un peu l'uniformité des idées
que des chants d'amour. De savans et des senti ^ens. H se compare « à un
archéologues, parmi lesquels il faut homme qui est en mer, et qui a l'es-
placer le spirituel Ginguené , nous ont p^rance de faire route quand il voit le
conservé le souvenir de ces chants et de quelques-uns de leurs auteurs.
On ci le surtout une chanson dun certain CiW/o<i'^/camo,,Sicilien. Mais on ne sait rien de ce CiuUo, sinon qu il vivait à la fin du douzième siècle.
beau temps » .
Corne uom che é in marc cd ha fpeme di gire quand o vcde lo tempo , ed ello spanna. . .
Il voudrait ensuite, ce qui est d'une poésie peu noble, mais d'un sentiment
La chanson de ce poêle est composée assez délicat, « pouvoir se rendre au
de 3a strophes, dont les vers ne fes- près de sa maîtresse en cachette, comme
semblent à aucune espèce de genre un larron, et qu'il n'y parût pas. » connu. Cette chanson, où Ton retrouve de nouvelles preuves de l'influence de ^^ ^^\'f'' ^^°'^* * ^°^ ' *"^'"'* '
"^ f corne il ladron ascoso, e non paresse. . . .
la poésie provençale sur les premiers
essais de la langue poétique en Italie, H est douloureux de penser que
commence par ces mots : Pierre des Vignes , qui laissa encore
* Rosafre^raaulenUssima six hvres dc lettres latines, fort inlé-
Rom fraîche trc.K>doraiiu , rcssantes pour rhistoirc, mourut dan»
LANGUE ITALIENNE
une prison , victime d'une affreuse c^* lomnie, «près avoir eu les yeux crevés par ordre de son maître abusé!
Pendant un siècle environ, les seuls travaux littéraires que présentent les diverses universités de lltalie, sont des œuvres de grammaire et de rhétorique. Florence eut un grammairien dont la renommée efi*aça celle de tous les autres, c'est Brunetto Latini. Il était flu parti des Guelfes. Chassé par les Gibelins, il se réfugia en France, et revint quelques années après dans sa patrie. Ce fut pendant son séjour dans le royaume français qu'il composa Touvrage auquel il dut ensuite la meilleure partie de sa réputation, il l'écrivit en français, et l'intitula fe TVé-
Brunetto fît à son retour en Italie d'autres ouvrages écrits dans la langue de son pays. M. Ginguené donne de curieux détails sur ces productions du treizième siècle. A cette époque quelques poètes s'obstinaient encore h faire des vers latins. On cite Henri de Sfptimello ^ dont le poëme sur Ylncon-stance de la fortune , les consolations de la philosophie mérite une place honorable dans la liste des œuvres antiques. Nous avons retenu avec plaisir les vers suivans , e\ traits d'une pièce adressée par SeptimcUo àl'évéque de Florence :
Ergo vale , prxsul : sum rester : spiritns iste Post morlem rester « crédite , rester erit.
Nous trouvons maintenant quelques poètes aux noms obscurs , aux ouvrages ignorés. Mais, en même temps, on remarque le style incorrect et grossier, mêlé de sicilien et de provençal. Léon Allaci, ou AUacius, ancien compilateur, qui ne paraît dépourvu ni de saines critiques, ni de goût, place le nom iitMazza diJRicco parmi ceux des plus
anciens poëtesdelltaUe. Des sixcanzoni de Rlazzeo, une seule nous parait digne de quclqu'attention ; encore n'est-ce pas à cause de son mérite, mais parce que la forme provençale y est évidemment empreinte. C'est un dialogue entre deux amans, dans le genre des pastourelles des troubadours.
Guida délie Colonne, qui ne passe que pour historien, est l'auteur de deux chansons remarquables par la bizarrerie des pensées.
L'un des poëtes les plus féconds du siècle que nous passons en revue, /acopo ou Giacomo da Lentino, commença à cultiver la poésie dans un moment de perfectionnement. On s'exl aperçoit à son style, et surtout à la forme de ses sonnets. Le plus remarquable est celui où il se compare à un peintre qui fait un portrai l , et qui le regarde enTabsence du modèle.
Ce que nous venons de dire suffira sans doute à donner une idée de ces anciens poëtes siciliens que l'on reconnatt pour les fils aînés de la muse italienne. Le signal donné par eux avait été bientôt suivi sur le continent. Des poëtes italiens s'étaient fait entendre à Bologne , à Pérouse , à Florence , à Padoue, et dans plusieurs villes de Lombardie. Parmi' les poëtes de Bologne , on distingue surtout Guida Guinizelli, qui fut le premier à donner au style plus de force et de noblesse, et qui répandit, même dans ses poésies amoureuses, des sentimens élevés et des maximes que n'aurait pas désavoués l'école platonique.
Guittone d'Arezzo, contemporain de Cuido Gui nizelli, parait avoir donné des formes plus fixes aux canzoni ou odes empruntées aux Provençaux. Ces deux personnages, Guido Cavaletti^ et quelques autres moins connus, ter« minent la liste des poëtes italiens da
cette première époque , dont M. Ginguené a fort bien analysé le mérite et les imperfections. « C'était beaucoup sans doute , dit ce sayant critique, d'avoir enfin consacré par la poésie la langue vulgaire dltalie, qui, jusque-là, ne servait qu'à l'usage du peuple ; d'avoir abandonné aux écoles, aux tribunaux et aux cbancelleries, le latin dégénéré qui y était encore admis, et d'avoir, dès le treizième siècle , plié l'idiome naissant à ces formes gracieuses qui devaient nécessairement le perfectionner et le polir ; mais quel dommage que dans ces essais un peuple si sensible, et en général si susceptible d'affections vives et de passions fortes, environné d'une nature si riche , et placé sous un ciel si beau , n ait pas songé à célébrer les objets réels, les mouvemens et les vicissitudes de ces affections et de ces passions; à peindre ce beau ciel, cette riche nature; et, si ce n'est dans des descriptions suivies, à s'en servir au moins dans des comparaisons et dans les autres ornemens du style poétique et figuré ! • . . .
• ... « Un seul sujet occupe les premiers poëtes siciliens et italiens, c'est l'amour, non tel que l'inspire la nature , mais tel qu'il était devenu dans les froides extases des chevaliers passionnés pour des beautés imaginaires , et dans les galantes futilités des cours d'amour. Chanter est une tâche qu'ils remplissent : toujours force leur est de chanter ; c'est leur dame qui l'exige , et ils doivent, dans leurs canzoDi bien longues et bien traînantes, célébrer les incomparables beautés de leur dame.
De temps en temps ils laissent échapper quelques expressions naïves qui portent avec elles un certain charme; mais , le plus souvent, ce sont des ravissemens ou des plaintes à ne point
tenir, et des recherches amoureuses et platoniques à dégoûter de Platon et de l'amour. . . •
.... c De tous les sujets traités pas les Arabes et par les troubadours , ils n'en choisissent qu'un seul; et dans ce sujet, qui appartient à tous les temps et à tous les hommes, ils n'empruntent de leurs modèles •> que ces pointilleries et ces subtilités vagues qu'il aurait fallu leur laisser, même en imitant tout le reste; ils ne peignent rien de vrai, d'existant. On ne voit point leur maîtresse; on ne la connaît point : c'est un être de raison , une sylphide , si l'on veut, jamais une femme. On n'entend point les mots qu'ils se sont dits , les sermens qu'ils se sont faits, leurs querelles, leurs raccommodemens , leurs ruptures. On ne les voit ni attendre rien de réel, ni jouir, ni regretter ; et ils trouvent le moyen de parler sans cesse d'amour , sans les espérances que l'amour donne, sans transports et sans souvenirs. . . s
Enfin, pour compléter cette première partie de l'histoire de la langue italienne, ajoutons encore quelques réflexions. La période de la liberté en Italie, aussi courte que brillante et vivifiante , laissa après elle une longue nuit de sommeil et de nullité. Pour les enfans dégénérés du despotisme et de la superstition, les héros et les écrivains des temps passés devinrent des géans qu'il était difficile d'imiter et impossible de surpasser. Tandis que les yeux des plus jeunes nations européennes se tournaient vers l'avenir , qu'elles anticipaient les perfectionnemens et provoquaient la réforme , les Italiens, fatigués et enchaînés, restaient fixés sur le passé ; et la mémoire et le génie s'attachaient, avec un égal amour , une égale fidélité , aux triomphes de la littérature et des arts^ dans
LANGUE ITALIENNE
lei treizième, quatorzième et quin»
zième siècles.
Le renouvellement de la littérature grecque coïnciHe avec cette période de splendeur passagère ; et quand ses tr^ sors de poésie et de critique furent ouverts devant ie génie italien , ils ont d& l'éblouir par leurs richesses , et le d^ courager par leur perfection. Dans le même temps que les hommes opulens s'efforçaient de sauver et de multiplier les souvenirs de la civilisation des anciens, les littérateurs s'occupoient à étudier leur philosophie et à imiter les grices de leur style.
Cette circonstance a sans doute con« tribué à la politesse, au raffinement, à l'élégance , non««eu1ement de la langue italienne , mais de toutes celles de l'Euro [le qui se sont trouvées dans la sphère de son influence; mais l'imitation rai* sonnable des anciens dégénéra bientât en copie servile, ou plutdt en adoption générale de leurs idées, de leur phraséologie, de leur mythologie, de leurs notions amoureuses et des formes de leurs meilleures compositions. A mesure que la gloire nationale déclina , les modèles étrangers et contraires au génie national furent plus strictement suivis, et la littérature devint toujours plus factice. Enfin, éloigné de tout sentiment et de toute passion capables d'inspirer de la sympathie , elle devint un arrangement de mots, un assortiment de sons dénué d'énergie et d'intérêt.
S m. De la langos iUlienne deçuà» le Dante Jmqp'aii eommencement du dii-nemrlème siècle.
Nous avons vu que le langage des
Siciliens avait été adopté par les muses.
Aussi distinguai t-on la Hngua cord*
giana , mise bien au-dessus de tous les
dialectes de Ittalie. Cette langue était devenue populaire en Toscane ; et avant la fin du treizième siècle, plusieurs >oëtes de cette province , et même quelques prosateurs , lui donnèrent de la fixité , et la portèrent presque au point de perfection où elle est demeurée jusqu'à nous.
Ainsi, Ricordano Malaspina, qui écrivait l'histoire de Florence en i a8o , peut être considéré encore aujourd'hui comme égal au meilleur des auteurs vivans , pour la pureté du langage et Téléf^ance.
Ce n'est done pas une étude de mots quenous devons entreprendre, puisque la langue n'offre d'autre caractère bien tranché, qu'une tendance continuelle à se débarrasser des formes provençales; mais, en examinant l'influence de la pensée des auteurs qui grandirent rapidement pendant toute la période du quatorzième siècle , nous verrons de quelle manière la langue italienne parvint hientdt à éviter le reproche que M. Ginguené lui adressait avec raison à la fin du chapitre précédent.
D'ailleurs , cette influence de l'Ame et de l'intelligence ne fut pas seulement sensible dans le choix des sujets qu'affectionnaient les écrivains, désormais dédaigneux des formes pastorales et idylliques; il en résulte encore pour le ton général du langage , une modification particulière et un progrès signalé en force et en énergie. Si la période provençale avait efi*éminé la langue italienne , certes le quatorzième siècle lui donna une vigueur incroyable, sans pourtant exclure la douceur ; et pour détruire un préjugé que nous avons rencontré maintes fois dans la société actuelle , et qui consiste à croire que la langue italienne est dépourvue de force , et ne brille que par sa grande harmonie, nous pourrions
opposer mille passages plus ézxergi^jues les uns que les autres.
Peu de chefs-d'œuvre ont mieux manifesté la force de l'esprit humain que le poëme du Dante, qui ouvre l'ère des grands progrès de la langue italienne. Complètement nouvelle dans sa composition comme dans ses parties, sans modèle dans aucune langue, la Divine Comédie était le premier monument littéraire des temps modernes. Les commentaires qui nous ont été transmis sur cet admirable ouvrage fournissent la preuve de la modestie du Dante. Dans son ouvnige latin , intitulé : De l'Eloquence ou du langage vulgaire^ il semble ignorer tout ce qu'il a fait pour la langue et la littérature italiennes. Mots nouveaux, formes hardies, figures pleines de noblesse et de poésie, pureté, grâce et richesse d'expressions , restées après lui , tels sont les divers mérites dont la langue lui est redevable. Son livre est d'ailleurs le dépôt des connaissances de l'époque.
En indiquant jusqu'où était parvenue la science, il montre aussi combien de chemin il lui restait encore à faire.
Les imitateurs du Dante, parmi lesquels on cite Jacopone di Todi^ ce moine qui, par humilité, se fit passer
J)our fou, ne firent que suivre de loin es traces de leur divin mattre, et vulgariser en quelque sorte les formes de langage créées par lui.
Bientôt Pétrarque parut, et dans ce grand homme semblent se refléter tous
tenir compte de son amour ardent pour les sciences , de son enthousiasme glorieux pour tout ce qu'il y eut de grand et de noble chez les anciens dans la poésie, Téloquence, les lois etlesmœurs.
Moins grandiose que le Dante ^ il se Jrapprocbe plus que lui du caractère spécial de la poésie italienne. Il fit sentir à ses contemporains tout le prix de la pureté dans l'expression d'un amour qui, chez lui, était si modeste et si religieux; il donna à ses compatriotes une langue digne de rivaliser avec celles de la Grèce et de Rome, flnfin il répandit sur son siècle cet enthousiasme de la beauté antique, cette vénération pour l'étude, qui en renouve^lèrent le caractère, et qui déterminèrent celui des temps à venir.
Instruit à cette école, et partageant les mêmes goûts, Boccace se livra aussi avec ardeur à l'étude des modèles anciens, n n'est cependant connu que comme auteur de fort jolis contes, em* pruntés, dit-on, à des chroniques populaires. Nous ne parlerons de lui que sous ce dernier point de vue, car aussi bien, c'est là que se trouvent tous ses titres à être compté parmi les plus grands améliorateurs de la langue. Auparavant, on avait fait des contes pour rire ; le premier, il les transporta dans la littérature ; et par l'élégance de la diction, par la juste proportion de toutes les parties du récit, par le charme des détails, il joignit la jouissance poétique, la jouissance de l'art, au plaisir
les défauts et toutes les qualités du plus vulgaire qu'avaient fait éprouver quatorzième siècle. Amour mystique, les premiers conteurs.
vers chastes et corrects , jeux de mots souvent froids, tendresse langoureuse et platonicienne, voilà ce qu'on trouve au fond de tous les sonnets de Pétrarque. Mais si l'on envisage les grandes qualités qui le rendirent le premier homme de sgn époque, alors il faitt
Chose extraordinaire! l'étude passionnée de l'antiquité dont Pétrarque et Boccace avaient donné l'exemple, fit rétrograder la langue. Au lieu de la perfectionner et de l'enrichir de chefsd'œuvre qui fussent en rapport avec les mœurs et les idées modernes, on
LANGUE ITALIENNE
n^ayait cherché qu'à copier servilement les anciens modèles. L'imitation trop scrupuleuse détruisit de cette manière tout esprit d'invention. Plus un homme était fait, par son rang ou par ses talens , pour acquérir un nom dans les lettres, plus il aurait rougi de cultiver sa langue maternelle ; il s'efforçait presque de l'oublier pour ne pas g&ter son latin , et le peuple , devenu seul dépo- .
sitaire de cette langue , qui avait déjà brillé d'un si grand éclat, la corrompait, et la faisait retourner vers la barbarie.
Le quinzième siècle est donc une époque d études sérieuses du passé, de progrès dans les sciences, mais non pas dans la philologie. Laurent de Médicis, chef de la république florentine, et arbitre de toute la politique d'Italie, essaya de reprendre la poésie où Pétrarque l'avait laissée ; mais on juge bien que cette tentative fut infructueuse.
La fin du quinzième siècle vit paraître successivement Poli tien, Pulci , Boiardo et l'Arioste. A cette époque ^ les poëtes s'emparèrent de tous les vieux romans de chevalerie pour en varier un peu les aventures, et les mettre en vers. Mais la foi au merveilleux avait étrangement diminué ; aussi les récits que les anciens romanciers racontaient avec un sérieux imperturbable , ne pouvaient point être répétés par des Italiens, sans un mélange de moquerie : d'ailleurs l'esprit du siècle ne permettait pas encore de traiter en italien un sujet vraiment sérieux. Celui qui prétendait à la gloire devait écrire en latin ; le choix de la langue vulgaire indiquait déjà qu'on voulait se jouer, et cette langue avait pris en effet , dès le temps de Boccace, un caractère de naïveté mêlée de malice qui lui est demeuré, et qui devient surtout frappant dans l'Arioste. ^
Au seizième siècle la langue italienne écrite est entièrement formée , et admise par tous les écrivains. Bernardo Tasso, père de l'auteur de la Gerusalemme , publie son poëme d' Amadis ; Georges Trissin choisit pour sujet de son œuvre épique l'Italie délivrée des Goths par les armes de Bélisaire ; enfiù Torquato Tasso, après avoir composé à 21 ans le poëme romantique intitulé : Renaud^ émerveille le monde par la création de cette Jérusalem délivrée, qui range son auteur à côté d'Homère et de Virgile. A partir de cette œuvre magnifique, la langue italienne est une langue consacrée, propre à tous les sujets d'arts ou de sciences.
Il ne nous appartient pas d'analyser ici le génie et les œuvres du Tasse, qu'il nous suffise de dire que son nom signale l'époque de la plus grande gloire de la langue italienne. Les études étaient encouragées ; toutes les villes libres et tous les souverains de lltalie s'efforçaient de s'assurer la gloire qui appartient aux protecteurs des lettres; la paix au dedans, l'éloignement de nouvelles invasions de barbares, le développement simultané des sciences et des arts dans les autres états de l'Europe, toutconcourait à favoriser l'Italie.
Pendant cette brillante période, la houche de l'ange de mémoire murmure les noms de Sannazar, Ruccellai,Bemi, Machiavel , TArétin. Il n'est pas jusqu'au théâtre qui, né au commencement du siècle, ne contribuât, dans son essor rapide, à populariser les richesses de la belle langue qu'on lui faisait parler.
Le dix-septième termine tout d'un coup un si brillant éclat. Les violences de guerres longues et désastreuses, une oppression universelle, systématique etr^ulière, épuisèrent l'Italie, et
étouffèrent le génie des citoyens qui auraient pu l'illustrer. Le règne défiant des trois Philippe d'Espagne, qui pos* sédèrent en toute souveraineté une moitié de l'Italie; le système d'une guerre étemelle dans lequel la cour da Madrid persista aussi long-temps que la maison d'Autriche régna en Espa« gne ; les cruautés impunies de troupes nombreuses de brigands; les révoltes multipliées de Hivers petits états delà Toscane et de la Lombardie; telles furent les causes générales de la déca<»
dence des lettres au dix-septième siècle en Italie, alors que les règnes de Louis xin et de Louis xiv rendaient cette même période si glorieuse pour la France.
Le goût se corrompit; des expressions étrangères s'introduisirent dans la langue abandonnée à une foule d'écrivains sans mérite. Cependant, parmi tous les monumens littéraires de cette époque malheureuse, nous avons distingué l'admirable sonnet de Filicaia sur lltalie.
Le dix-huitième siècle nous ramène avec Métastase un retour de prospérité et de gloire. Métastase est un poëte dramatique dont la versiiication, dans le récitatif, est la plus douce, la plus harmonieuse, la plus pure dont aucune langue puisse se vanter. Après lui, Charles Goldoni devint aussi l'honneur du théâtre en Italie, et contribua à enrichir non-seulement la langue de ce pays, mais aussi la nAtre, puisqu'il fit représenter en 1770, à Paris, sa jolie pièce du Bourru bienfaisant. Enfin, Alfieri, chef d'une nouvelle école théâ-
trale, est encore un de ces baimr nems placés sur les confins du dix-huitîèm« et du dix-neuvième siècle, qu'il im^m porte de relever dans notre rapide énumération.
Plus nous nous sommes éloignés des premiers siècles, moins cette histoire abrégée de la langue italienne nous a offert de développemens. En effet, quand une langue est établie, que cha»
cun la parle et l'écrit correctement , qu'elle sert d'organe à tous les repri* scntans des sciences et de la littéra-« ture, alors son histoire se confond avec celles des hommes et de leurs œuvres intellectuelles. Là il ne nous est pas permis d aller la chercher. Notre devoir à nous était d'assister à sa naissance, de la démêler clairement , de signaler ses accroissemens , ses modifications importantes, et l'influence générale qu'eurent sur elles les grands hommes des quatorzième, quinzième, seizième, dix-septième et dix-huitième siècles.
Au point de vue actuel, chacun sait quel est à peu près l'état de la lani;ue italienne envisagée comme langue et non comme littérature, ce qui est une autre question. A ne la regarder que comme langue, et à considérer les raf>« ports fréquens des Italiens avec leurs conquérans du Nord , nous nous permettrons , avant de terminer ce chapitre, de présager des modifications prochaines dans la langue italienne. Il est impossible, en effet, que les formes allemandes du langage autrichien ne finissent point par laisser en Italie des traces plus ou moins considérables | combinées avec le langage indigène.