‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 28 sur 86 · SCIPIONE MAFFEI · texte numérisé non relu

SCIPIONE MAFFEI

ployer sa plume pour l'Italie. Comme il fréquentait la cour, ayant appris que la comtesse de Seefeld prétendait que les Français étaient supérieurs aux Italiens dans la traduction des auteurs latins et grecs, il lui écrivit plusieurs lettres, où il lui faisait voir quelle multitude d'excellents traducteurs avait l'Italie , et comment notre langue, par sa conformité avec les langues grecque et latine, se prête mieux que les autres au rôle d'interprète.

L'amour de la patrie le rappela à Vérone, où il reprit le cours de ses travaux. L'idée lui vint alors de fonder un Journal littéraire, destiné à rendre compte des principaux ouvrages publiés en Italie et à l'étranger. Vallisnieri et Zéno lui prêtèrent leur concours pour la rédaction de cette feuille, qui commença à paraître en 1710. Maflei fit la préface, qui plut tellement aux éditeurs de Trévoux , qu'ils ne craignirent pas de se l'approprier presque en entier. Son analyse du traité de Gravina, De Origine juris , est restée comme un modèle de critique savante et polie. Le journal ayant cessé de paraître, il publia les Observations littéraires qui témoignent d'une grande étendue et d'une grande variété de connaissances.

Ce désir de réformation morale qui lui avait inspiré son livre de la Chevalerie tourna l'esprit de Maffei vers le théâtre. Il vit là un moyen d'instruire tout en intéressant. C'est dans cette pensée qu'il imprima, en 1723, le Théâtre italien, et fit représenter quelques vieilles tragédies ' dont la médiocrité servit à montrer combien l'Italie , si riche d'ailleurs, avait à envier en cela aux étrangers. Il donna alors sa Mérope , qui excita un applaudissement universel. On oublia les défauts qui déparent cette tragédie, une forme sententieuse peu d'accord avec la passion, un naturel qui exclut quelquefois la noblesse, pour ne voir que le pathétique du sujet, le mérite du style et cette expression vive et sublime de l'amour maternel. On s'extasia à ces vers de l'exilé Egisthe :

« 0 périls , ô soucis , ô mensonges qui assiégez les demeures des

rois ! 0 ma pauvre chaumière , humble toit de mes pères , où es-tu ? Qu'il est doux de vivre dans la solitude, de respirer en paix l'air pur du ciel, de jouir des dons naturels de la terre! Qu'il est doux le sommeil que berce lèvent, et quel plaisir de se lever avec le jour et de chasser joyeusement dans les forêts! de retourner le soir, au coucher du soleil, près de ses vieux parents qui viennent à votre rencontre, de leur montrer la proie qu'on rapporte , de raconter les incidents, de décrire les coups! Là on ne connaît ni le mépris, ni la crainte , ni l'envie; là n'arrivent ni les noirs soucis, ni la soif des honneurs! 0 insensé

' C'étaient pour la plupart des pièces de Sophocle et d'Euripide, traduites en vers italiens, dans le xvi« siècle, imitations stériles qui, jusqu'au temps de Maffei et peutêtre d'Alfieri, devaient laisser l'Italie sans théâtre tragique. {Note du traducteur.)

208 SCII>10NE MAFIEI.

qiu' \c tus de quilti :' tant de biens pour une vie vagabonde! 0 ma pauvre chaumière, humble toit de mes pères, où es-tu? »

Des traductions de cette tragédie furent faites en anglais, en allemand, en espagnol et en russe. Fréret en donna une version française. Voltaire eut d'abord l'intention de traduire également la Mérope, mais il abandonna depuis cette idée pour refaire avec la Mérope italienne une Mérope française qu'il envoya à Maffei, avec une lettre où on lisait ce passade : « J'avoue que votre sujet me paraît beaucoup plus intéressant et plus tragique que celui (ÏAthalie, et si notre admirable Racine a mis plus d'art , de poésie et de grandeur dans son chef-d'œuvre , je ne doute pas que le vôtre n'ait fait couler beaucoup plus de larmes. « Ici il ajoute qu'il se serait borné à en donner une traduction, s'il n'avait pas craint que quelques beautés trop simples et trop naturelles n'eussent pas été goûtées du public français , et il continue : « Si la Mérope française a eu le même succès que la Mérope italienne, c'est à vous, monsieur, que je le dois: c'est à cette simplicité dont j'ai toujours été idolâtre, qui , dans votre ouvrage, m'a servi de modèle. Si j'ai marché dans une route différente, vous m'y avez toujours servi de guide. » Il termine en appelant Maffei le Sophocle elle Varronvéronais. Certes rien n'obligeait le poète français à ces louanges. Cependant il parut, peu de temps après, une lettre d'un certain de La Lindelle à Voltaire, ouille blâmait d'avoir fait un tel éloge de la Mérope de Maffei, et entreprenait de démontrer par au moins quinze considérations que c'était une pièce misérable etstupide, et cela dans des termes pédants et injurieux à soulever le cœur des plus grossiers. Voltaire répliqua à sa propre lettre (car ii est bien entendu que hii cl le prétendu de La Lindelle ne faisaient qu'un), et continuant la plaisanterie, il s'appliqua à défendre le tragique italien, montrant ainsi à quel point il était parfois envieux , insolent et déloyal.

Je ne dirai rien de deux comédies de Matfei, les Cérémonies et le llaguea, si ce n'est que la première a en vue la manie, qui règne encore de nos jours, de mêler à la phrase italienne des expressions et des tournures françaises. Aucun sujet n'effrayait son imagination : c'est ainsi qu il conçut l'idée d'un poème en cent chants, dans lequel il exposerait les dogmes des écoles philosophiques les plus fameuses, et il ne renonça à son dessein que parce qu'il s'aperçut que la matière serait trop longue à traiter, et prêtait peu d'ailleurs à la poésie. On va voir qu'il ne se laissait guère rebuter par la difficulté ou par la fatigue. Deux aventuriers qui se prétendaient, d'après des titres apocryphes, descendus de la famille impériale des Comnènes, et comme tels ayant seuls le droit de créer des chevaliers de l'ordre de Constantin, concédèrent pour de l'argent à François Farnèse, duc de l'arme, les privilèges de l'ordre, dont une bulle du pape le confirma grand maître. Malfei ne put s'empêcher de dénoncer cette fourberie

SCIPIONE MAFFEl. 209

dans un livre que le souverain pontife fit défendre, à la requête du duc; et pourtant Maffei n'avait eu d'autre tort que de prouver que le pape, dans les affaires temporelles, pouvait faillir et être dupé comme un autre homme. C'est alors que Mafiei, pour prévenir les erreurs qui pouvaient résulter de pièces falsifiées, écrivit V Histoire diplomatique; après quoi il alla à Turin où il recueillit, à la prière du roi Victor- Amédée , un grand nombre d'inscriptions et de bas-reliefs , dont il orna l'Université de cette ville. A son retour à Vérone, il eut l'honneur de loger, en 1716, l'électeur de Bavière , et régala ce prince dans l'amphithéâtre de Vérone d'une joute magnifique à laquelle le valeureux Maiîei voulut luimême prendre part.

La publication de Vérone illustrée mit le sceau à sa réputation. Dans la première partie de cet ouvrage , il retrace l'histoire de Vérone depuis sa fondation jusqu'à l'arrivée de Charlemagne en Italie ; dans la seconde, il passe en revue les écrivains qui l'ont illustrée; dans la troisième, il décrit les monuments et toutes les beautés qu'elle renferme ; enfin, dans la quatrième , il prend occasion de V Arène , dernier vestige de la IHiissance romaine à Vérone , pour traiter spécialement des amphithéâtres.

Homme de lettres, archéologue, Maffei appréciait mieux qu'un autre l'utilité des voyages et de la fréquentation des hommes. C'est pourquoi il voulut visiter Paris et Londres, et étudier leurs monuments. Comme sa renommée avait depuis longtemps passé les Alpes, il se vit accueilh et recherché par les hommes les plus éminents des deux pays, et notamment par le prince de Galles, à qui il dédia la traduction du premier livreder///V?(7e, en vers libres. Les professeurs de l'Université d'Oxford le décorèrent du bonnet de docteur et le louèrent solennellement en latin. Il est vrai de dire que leur prononciation barbare ne permit guère au poëte italien de goûter les flatteries académiques de Icuis discours. A Vienne, le roi Charles le combla d'honneurs. Ces triomphes ne le détournèrent pas un seul instant de ses longs et nombreux travaux; et à son retour en Italie, pour montrer qu'une absence de quatre ans n'avait point affaibli en lui le souvenir ni l'amour de sa patrie, il publia sur les plus anciens peuples de l'Italie , les Étrusques, des recherches qui éclaircirent beaucoup la question de nos origines. U Histoire théologique ^ le livre sur ï Emploi de V argent, le Traité sur les théâtres italiens, la Disparition de l'art magique, le livre sur la Formation des foudres, sur la Reproduction des insectes, sur k's Poissons pétrifiés, et sur rJB7eci{nc?ïe', sans parler des ouvrages que j'ai mentionnés précédemment, attestent l'immensité du savoir de Maffei, qui mourut en 1775, à l'âge de quatre-vingts ans.

Littérateur infatigable, tempérant, libéral, tendrement attaché à son pays, Scipion Maffei ne mérita qu'un reproche, celui d'aimer Irop la

Page 1