RE ET DECRETO PUBLICO
Les insulteurs ne manquèrent pas à sa renommée, et je regrette d'avoir à compter dans le nombre plusieurs membres du clergé. Si l'on rencontre quelques prêtres en qui brille l'heureux accord des plus pures vertus évangéliques, par malheur aussi le contraire arrive fréquemment. Un curé, Perotti, ayant lu le livre sur V Emploi de Vargent, y vit, je ne sais comment, l'apologie de l'usure, et proclama du haut de la chaire Maffei un successeur de Luther et de Calvin. Le dominicain Concina, mécontent de voir le hardi Véronais entreprendre de réformer le théâtre , l'accusa de péché mortel dans un livre où il entassait les injures et les calomnies. Mais une encyclique de Benoit XIV, remplie de sentiments affectueux pour Maffei , le releva de ces indignes anathèmes et rassura les consciences alarmées. Précieuse faveur du ciel , quand il inspire au pontife le courageux amour de ses fils !
llittiiritJ :7llficri.
E serait une tâche interminable que d'énumérer les noms de tous ceux qui contribuèrent à l'accroissement des diverses branches de l'art ou de la science, parce qu'il n'y a point de siècle ou de nation qui n'en ait à citer plusieurs. Mais en revanche combien peu compte- t-on de ces hommes qui méritèrent d'être inscrits parmi les pères de l'humanité pour avoir fait servir le ministère de la parole au triomphe de la vertu, dissipé les ténèbres du siècle, et réveillé dans les âmes l'ardeur des nobles entreprises? La plupart n'ont eu d'autre but que de charmer les oreilles, et préoccupés uniquement de l'harmonie des sons, ils sont cause que le nom de poète est pris le plus souvent comme synonyme de frivolité et d'extravagance. Tels ne furent pas quelques-uns des poètes dont se vante à bon droit l'Italie. Nous connaissons déjà le premier d'entre eux, le philosophe et théologien Alighieri : voici venir maintenant le second et son égal, sinon par le génie (car qui oserait-on lui comparer?), du moins par l'âme et par le patriotisme.
Le comte Vittorio Alfieri naquit en 1749, dans la petite ville d'Asti. Dans la dixième année de sa végétation , comme il l'appelle , il entra à l'Académie de Turin , d'où il sortit à dix-huit ans , ne sachant rien , et
212 VITTOHIO ALFIEUI.
affaibli par do cruollcs infirmités. A la mort de son père, il voyagea pour échapper au jonji d'un tuteur avare, et visita Milan, Rome, Naples, sans que la vue de ces beautés sans pareilles fît impression sur son âme oisive. Paris et Londres, la Hollande et la Suisse ne réussiront pas davantage à apaiser l'ardent Jeune homme , qui retourna bientôt après Ji Turin, et sorti de tutelle , se précipita en Allemagne, en Danemark , en Suède, en Russie et en Prusse, revint en Hollande et en Angleterre, alla de là en Espagne et en Portugal, emporté ainsi à travers le monde, non par le désir de s'instruire, mais par un besoin irrésistible de changement et de plaisirs. Épris successivement de deux femmes mariées, il s'accusa de la première, et s'honora de la seconde, qu'il afficha publiquement.
Quelle vie pleine de contrastes que celle de cet homme tourmenté on secret par les instincts d'une grande âme, brisant après tant d'années le lien qui l'a tenu captif, amoureux seulement de femmes et de chevaux, et se jetant dans l'étude avec la même fureur qui le poussait naguère à la recherche du plaisir ! Qu'on lise , pour s'en faire une idée, sa Vie, écrite par lui-môme. Sans doute les purs amateurs de la langue regretteront qu'il n'ait pas revêtu son récit de formes plus étudiées, et ne l'ait pas purgé des défauts que lui-même reprochait au style de ses contemporains; mais cette impéritie de l'écrivain est rachetée amplement par la sagesse du penseur et la profondeur des enseignements qui font de cette Vie un des ouvrages les plus utiles et les plus singuliers qui soient. Elle nous livre le secret de cette âme passionnée d'Alfieri , si pleine de grandeur, et tourmentée par des vices que le lecteur blâme avec lui , de telle soi te que l'exemple d'un si grand homme ne les excuse ni ne les autorise.
Il commença donc à vingt-sept ans à étudier sa propre langue , et se donna un grand mal pour se déshabituer de la manie commune à nos auteurs de franciser leurs phrases. Il songeait dès lors au théâtre, mais il lui manquait le vers tragique, et pour le trouver il se mita étudier les quatre grands maîtres en poésie , après quoi il voulut s'en tenir, par une imagination bizarre , à VOssian de Cesarotti , dont il ne reproduisit pas, heureusement pour nous , le ronflement inutile et sonore. N'ayant pu parvenir encore à se créer un style pur, peut-être à cause de ce goût pour Ossian, et jugeant que ce n'était pas assez d'étudier dans les livres, il quitta Pise, alla à Florence, puis à Turin , et revint de nouveau à Pise et à Sienne. La lecture qu'il fit en ce temps-là de Tite Live lui donna l'idée de sa tragédie de Virgifiic , et les Histoires de Machiavel lui firent imaginer la Conjuration des Pazzi, de même que le livre du Prince le porta à composer ses deux livres delà Tyrannie , où sa haine contre les monarchies n'est soutenue ni par la force du raisonnement , ni par les vues politiques, ni par la science des hommes.
Par bonheur Alfieri revint bientôt à la tragédie , et donna successivement Agumemnon, Oreste et Virginie , quand sa passion pour Louise Stolberg , comtesse d'Albani , et mariée au dernier des Stuarts , vint tout à coup interrompre ses études. Un de ses biographes, enthousiaste de la beauté et du caractère de la comtesse d'Albani, aimée d' Alfieri jusqu'à son dernier soupir, et qui, dit-il, fut un aiguillon pour son génie , termine par ces mots : « Ce fut un bien pour Alfieri qu'il eût voué toute son existence au service et à l'amour de cette femme. » Mais le panégyriste oublie qu'Alfieri lui-même rougit de cette passion , qui le porta à des actes de bassesse indignes d'un homme , plus indignes d'un philosophe et d'un poète.
A cette même époqueil fit une chose qui suffiraitseulepour lui mériter la renommée dont il jouit dans le monde. Les lois piémontaises défendant à tout sujet noble de sortir du royaume et d'imprimer des vers sans une permission royale, il fit don de tous ses biens à sa sœurGiulia , sous la condition de lui servir une rente de quatorze mille livres , qui faisaient environ la moitié de son patrimoine. Ayant ainsi conquis l'indépendance , sans laquelle une âme généreuse ne saurait pas vivre , il put se livrer tout entier à l'étude. Comme sa maîtresse ne savait pas un mot d'italien, il fut bien obligé de rompre le serment qu'il avait fait de ne parler jamais français ; mais il lisait les classiques en manière d'antidote. 11 touchait à sa trentième année quand il composa son second ouvrage de politique, le Prince et les Lettres, remarquable par le fonds et la hardiesse des idées. Le \}V(im\Qv\\sve, Aux Princes qui ne protègent jms les Lettres, est consacré à montrer la sottise du monarque qui se prive volontairement de ces vraies et uniques dispensatrices de la gloire. Le second, Avx Hommes de lettres qui ne se laissent pas protéger, et le troisième. Aux mânes des libres Écrivains de l'antiquité , ont pour objet de persuader à l'homme de lettres de fuir les cours et de dédaigner les honneurs des princes s'il veut conserver la plénitude de son génie et l'indépendance de son caractère. Est-ce que Virgile et les autres poètes courtisans ne sont pas inférieurs aux libres et hardis penseurs?
Et cependant cet Alfieri si hautain , si jaloux de son indépendance , plia à ses heures comme tout le monde. Lorsque la comtesse d'Albani quitta Florence et entra dans un monastère à Rome, il ne voulut pas partir sur-le-champ après elle, de peur du scandale; mais bientôt, cédant au désir de la revoir, il se rendit à Rome, et passa de là à Naples, jusqu'à ce que sa maîtresse étant sortie de son couvent , il n'est sorte d'artifices indignes de son caractère qu'il n'employât pour qu'il lui fût permis de rester à Rome et de continuer à se repaître des regards de celle qui avait les clefs de son cœur. Cependant l'amour n'étouffait pas en lui le désir de la gloire. Douze tragédies, et les Odes sur la liberté de l'Amérique,
virent le jour en très-peu de temps. Le succès qu'avait eu la Mérope de Matîei l'engagea à traiter le mèuie sujet, et il puisa dans la Bible sa tragédie lyrique de Saûl, la plus belle peut-être de toutes celles qu'il donna au théâtre.
Il continuait de demeurer tantôtàRome tantôt à la villa Strozzi, où il voyait tous les jours madame de Stolberg. Cependant , craignant que le scandale de ces relations ne le fît expulser de la ville par le gouvernement papal, il partit pour Sienne au mois de mai 1783. Là il retrouva son ami Gori, etse mit à composer, pour se distraire, un grand nombre de poésies, plus remarquables par le sentiment que par le style. Mais toujours en proie aux regrets de l'absence , il abandonna la Toscane et visita la Lombardie , passa de nouveau en Angleterre , où il signala sa passion pour les chevaux , revint à Sienne passer quelques semaines avec Gori , et partit pour Bade, où madame de Stolberg venait d'arriver. Cependant l'amitié fut plus forte que l'amour, La mort de Gori le ramena une troisième fois à Sienne \ et de là à Pise, où ayant lu les œuvres de Pline, il écrivit un Panéfjyrique de Tt-ajan, supérieur à l'autre, sinon par le style, du moins par le sentiment qui l'a dicté. Incapable de rester séparé plus longtemps de son amie , il prit la route d'Alsace, où madame de Stolberg s'était rendue après avoir quitté Paris, impatiente d'une réunion désirée depuis si longtemps, et qu'aucun obstacle ne contrarierait désormais. On était au commencement de 1787. Alfieri, toujours sous l'empire de sa passion , passa ainsi trois années, qu'il consacra en grande partie à l'impression de ses tragédies. Elles parurent avec une Opinion de l'auteur sur ses propres pièces, où l'on ne sait ce que l'on doit admirer le plus de la modestie, du goût , ou de la science dramatique dont il fait preuve , dans le but de substituer le goût mâle de la tragédie à la mollesse des opéras , et d'arracher les Italiens à leur nullité politique pour les élever à la dignité d'une Nation véritable.
Il avait quarante et un ans quand l'idée lui vint d'écrire sa Vie , après quoi il donna ses traductions de Virgile et de Térence, et surtout celle de Salluste, bien supérieure aux deux autres, et qui rappelle, à travers quelques taches, la mâle vigueur de l'historien latin. La révolution le chassa de Paris en 1791 et lui fit chercher un asile en Angleterre avec sa maîtresse. Les risques que courait leur fortune les forcèrent de revenir à Paris, où ne tardèrent pas à éclater ces fureurs révolutionnaires qui tentèrent si longtemps la patience des hommes et de Dieu. Funestes septembriseurs qui firent détester la liberté en la rendant complice de la pire de toutes les tyrannies , la tyrannie populaire ! Alfieri et madame de Stolberg ayant quitté la France une
' On lit encore à Giovannino in Panlaneto, à Sienne, l'épitaphe consacrée par Alfieri à la mémoire de Gori. {Note du traducteur.)
seconde fois furent compris, quoique étrangers, sur la liste'des émigrés et se virent confisquer livres, chevaux, toute Iqur fortune , heureux encore de sauver leur vie. C'est alors que pour donner un libre cours à sa rage, Alfieri composa ses Satires. Passion , emportements, amour farouche de l'indépendance, il est là tout entier. Toutefois , cette colère, sa hauteur, le fouet impitoyable dont il s'arme , ont quelque chose de choquant, et on est tenté de lui en vouloir, même après la déclaration qu'il a faite que son but est moins de corriger les autres que de se corriger lui-même. Pour ce qui est de son Misogallo qui parut à cette époque, il est vraiment inexcusable. Alfieri perdit un temps inutile à composer ce libelle injurieux, dans lequel il eut le tort de rendre la France tout entière responsable des crimes de quelques scélérats. Aussi, qu'est-il arrivé? Qu'on ne lit presque plus aujourd'hui cet ouvrage, monument de la passion de son auteur, et incompatible avec le progrès de notre temps qui tend à effacer leshaines internationales et à unir ensemble tous les membres de la famille humaine.
Cependant la fureur poétique d'Alfieri commençait à se calmer. Il ne composait plus de nouvelles tragédies, mais il jouait en particulier celles qu'il avait faites et représenta avec beaucoup de noblesse les personnages de Brutus, de Philippe et de Saûl. Il se passionna ensuite pour la langue des anciens tragiques, et sans regarder au temps ni à la difficulté, par suite de cette énergie de vouloir qui était en lui, il se mit à traduire quelques tragédies du grec. Enfin, pris tout à coup du désir de composer des comédies, il tomba de la hauteur du vers tragique dans le bas et le trivial. Livré à cette nouvelle occupation avec la même fureur qu'il portait dans tout, il était arrivé à sa sixième comédie quand il mourut d'un excès de travail , à Florence , à l'âge de cinquante-quatre ans.
Dans ses Comédies, comme dans ses Satires , Alfieri fournit souvent des armes contre lui-même. Par exemple, dans \e Divorce , la seule qui soit prise dans les mœurs italiennes, lui qui vivait publiquement avec Louise Stolberg osa bien flétrir les adultères. Aussi quand on songe que cette rage de comédies causa sa mort , on s'afflige doublement, outre qu'il fut empêché de revoir et de corriger ses autres ouvrages par le temps qu'il consacra à ces pièces flasques , embarrassées et entièrement dépourvues de la beauté et de l'éclat de ses tragédies : « Chacune d'elles ( de ses tragédies ) , dit Pierre de Rio à la fin de son discours sur Alfieri, est un tout dont les parties sont parfaitement harmoniées; la simplicité jointe à la multiplicité des détails, l'unité dans la variété des accidents, l'unité de lieu, de temps, d'intérêt, l'absence des digressions qui nuisent à l'illusion de l'ensemble, à la fougue de la passion, à la rapidité de l'événement, la ten-
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dresse et la pitié, et plus que la pitié, la terreur, surtout dans la catastrophe, où le poëte semble vouloir moins inspirer la sympathie pour la vertu malheureuse que la haine pour ses bourreaux, une dignité romaine dans le dialogue où les raisons, toujours prises dans le sujet même, se précipitent avec la fougue et la rapidité d'un torrent , une diction majestueuse et souvent Spartiate, des vers d'une harmonie sévère, des expressions hardies, pittoresques et souveraines, comme les appelle Eschyle, point de faux brillants qui éblouissent, un style toujours noble et soutenu , l'ordre et la lumière dans les pensées , l'éclat et l'énergie dans l'expression, une intrigue habile, des sentences hardies, la fierté des sentiments , les foudres de l'éloquence, voilà ce qui s'offre à nous. »
Cet éloge n'est juste que pour quelques pièces d'Alfieri , Philippe ,
Virginie, Saùl; mais si on l'étend à tout son théâtre, il peut paraître
exagéré. Si son dialogue ne pèche pas par la prolixité, en revanche,
ilest souvent obscur et embarrassé à force de concision. Âlfieri se
défend ainsi de ce. défaut dans une de ses épigrammes :
» On me trouve dur? Je le sais; je fais penser. Je suis obscur? La liberté plus tard me prêtera son flambeau. »
Mais les tragédies d'Antif/one et de Philipipe offrent deux exemples de la brièveté arrivant au sublime sans tomber dans les deux défauts auxquels Âlfîeri vient de faire allusion. L'ambitieux Créon veut donner Antigone pour épouse à son fils Hémon. La demande du tyran et la réponse de l'infortunée jeune fille sont exprimées dans un seul vers :
CiiÉON. — Tu as choisi?
Antigone. — J'ai choisi.
Créon. — Hémon?
Antigone. — La mort.
Créon. — Tu l'auras.
Philippe soupçonne Carlos d'être l'amant de sa femme Isabelle. Pour s'en assurer , il accuse en sa présence son fils de connivence avec les rebelles des Pays-Bas. Son ministre Gomez assiste également à l'entretien, pour mieux épier les paroles et les regards d'Isabelle. L'entretien terminé, ce dialogue s'engage entre le roi et son complice :
Philippe. — Tu as entendu?
(jOMEz. — J'ai entendu.
Philippe. — Tu as vu?
GoMEZ. — J'ai vu.
Philippe. — 0 rage! Donc le soupçon?...
GoMEz. — Est certitude.
Philippe. — Et Philippe n'est pas encore vengé!
VITTORIO ÂLFIKRl. 217
Go.MEz. — Pensez...
Philippe. — J'ai pensé. — Suis-moi.
Nous venons devoir comment le style d'Âlfieri s'adapte merveilleusement à l'impétuosité de la passion ; voyons maintenant comment, à l'aide d'un langage que nous pourrions appeler sculpté, il arrive à dévoiler les artifices d'un tyran. Dans la Conjuration des Pazzi, le rusé Julien enseigne à son frère Laurent les moyens de dompter les orgueilleux Florentins :
"...Applique-toi d'abord à engourdir leurs âmes, à énerver les cœurs, à éteindre tout sentiment d'honneur; s'il en reste encore, étouffe la vertu ou rends- la méprisable ; prends les moins superbes pour en faire tes familiers, avilis les autres en les comblant d'honneurs. Fais sonner bien haut les mots de clémence , de patrie , de gloire, de lois, de citoyen; surtout affecte de t'égaler aux moindres d'entre eux. Voilà les moyens sûrs par lesquels on arrive à changer peu à peu d'abord la pensée, puis les usages, puis les lois, ensuite le mode de gouvernement, et enfin, la seule chose qui reste à changer, le nom. »
Alfieri a été mal apprécié par les critiques étrangers. M. Yillemain, si bon juge d'ordinaire en de telles matières, dit dans ses Leçons de littérature qne les tragédies d'Alfieri « sont toujours des tragédies françaises avec les confidents de moins et la république de plus. » Il ajoute qu'il a copié Corneille dont il a pris « ce dialogue si vif et si coupé, cette forme si brusque et si rapide , ces vers dont la poésie italienne frémit. » Enfin, rendu injuste par son admiration exclusive pour les chefs-d'œuvre de Racine et de Corneille il conclut en disant : « Le théâtre d'Alfieri n'est que le théâtre français , je ne dirai pas éjjuré , mais rétréci. » M. Villemain fut le moins acerbe des aristarques français. Un bel esprit, M. Joubert, n'apas eu honte d'appeler Alfieri « un forçat condamné par la nature aux galères du Permesse italien. » Je n'en finirais pas si je voulais reproduire ici les autres jugements plus ou moins baroques, hasardés ici, comme dans bien d'autres occasions, par les étrangers peu au courant de notre littérature et de notre langue, qu'ils ont étudiées le plus souvent dans des livres qui n'ont d'italien que le nom.
Il ne faudrait pas s'imaginer cependant qu' Alfieri n'ait point encouru de critiques violentes , même en Italie. Je conviendrai volontiers avec Tommaseo, dans son Dictionnaire esthétique , qu'il règne souvent dans les tragédies d'Alfieri « un ton sentencieux et déclamatoire , que sa vigueur paraît souvent de la roideur et de l'effort, et que cette énergie qui fait toujours montre d'elle-même ne tarde pas à fatiguer. » Mais quand après avoir dit que le Saûl fut inspiré par la Bible, Tommaseo ajoute que les autres tragédies
d'Alfieri lui ont été dictées par la liaine, l'orgueil et l'incrédulité, quand il nous le montre «< méprisant les hommes, orgueilleux envers ses inférieurs, violent, indomptable, absolu, heureux du mal d'autrui, sec, injuste et grossier; » j'ai de la peine à ne pas trouver étranges les paroles par lesquelles il termine : « Quant i\ le juger sévèrement, cela n'est ni permis, ni possible à la génération qui a grandi en admirant ses défauts et en imitant ses nobles exemples. »
Le défaut ordinaire d'Alfieri dans ses tragédies , et principalement dans ses OEurres poliiico-^norales , est une impétuosité de paroles, une sorte de fureur dont il n'est pas maître et qui le rend souvent exagéré. Il semble en le lisant qu'il ait été conduit plutôt par la haine des rois, que par l'amour des peuples. Les procédés qu'il préfère ne sont pas toujours ceux qui persuadent le mieux. Ses pensées sont celles d'une grande âme ; mais sa phrase est stridente , furibonde, et par là il manque le but. Il oublie ce mot d'un ancien, qu'il faut enseigner la vérité avec douceur pour qu'elle ne trouve aucune oreille rebelle, de même que l'on frotte de miel les bords du vase renfermant le breuvage amer que l'on présente à l'enfant pour le guérir. Cependant l'excellence du but qu'il se propose, les vérités utiles (ju'il a proclamées, peuvent servir d'excuse à ses emportements. Singulière nature que celle d'Alfieri, qui s'est peint lui-même pour la postérité dans le sonnet suivant :
« Miroir fidèle de la vérité , mon corps et mon âme me montrent tel que je suis. Les cheveux clairs et roux, la taille haute et la tête inclinée ;
« Le corps dégagé, les jambes grêles, la peau blanche, les yeux bruns, l'aspect agréable, le nez bien proportionné, la lèvre agréable, les dents belles, le visage plus pâle qu'un roi sur le trône;
« Tantôt dur et acerbe , tantôt bienveillant et doux; toujours irrité et jamais méchant; l'esprit et le cœur dans une lutte perpétuelle;
<« Le plus souvent mélancolique, et gai par moments , tour à tour Achille et Thersite, qui es-tu? grand ou vil? Meurs et tu le sauras. »
J'ai parlé des reproches qui furent adressés à Alfieri. Reste une dernière accusation, la plus grave, et qui pourrait entacher la renommée du grand patriote. Après avoir raconté comment il voulut faire hommage de son Saiïl à Pie VI et comment cet hommage fut rejeté par le pontife, Pierre de Rio ajoute ces paroles : « Alfieri dut probablement à ce refus du pape cette réputation de fière indépendance et de patriotisme exalté qu'il a acquise dans la postérité ; et de ce fait, comme de plusieurs autres, un juge sévère pourrait induire que son dévouement à la liberté ne provint que du mauvais accueil qu'il reçut de la tyrannie. » Disons, sans aller aussi loin, qu'on ne doit voir dans cette démarche d'Alfieri ni une flatterie courtisanesque ni une déviation aux
VITTORIO ALFIERl. 219
principes dont il s'était fait le héraut , mais un simple effet de cet amour de la louange qui l'avait porté, lui qui estimait à si haut prix la dignité de l'écrivain , à se faire à Rome le colporteur de ses propres tragédies, allant de maison en maison mendier des éloges. Après quoi il me sera permis, je pense, de faire les questions suivantes : Pourquoi Alfieri s'est-il attaché à représenter les passions et les actions des Grecs et des Romains? Pourquoi n'a-t-il pas pris les sujets de ses tragédies dans les faits glorieux des républiques italiennes , afin de réveiller ou d'entretenir dans les âmes l'amour de la nationalité italienne ? 11 eût communiqué par là une force plus grande à ces sentences alfiériennes, nobles semences d'où sortira bientôt pour l'Italie l'indépendance qui peut seule l'acheminer vers ses glorieuses destinées.
Le voyageur qui visite l'église de Sainte-Croix , à Florence, s'arrête devant une statue d'Alfieri, ouvrage de Canova , et témoignage de l'amour et de la reconnaissance de Louise Stolberg'. On dirait que la grande âme du poète n'a pas cessé d'animer son corps, et en voyant l'Italie entière prosternée devant son tombeau, espérons qu'il lui sera donné bientôt, ce qui ne lui fut pas accordé de son vivant, d'entrevoir l'aurore de la résurrection tant désirée de son pays.
' Le mausolée d'Alfieri, au lieu de l'amère et piquante épitaplie composée par lui et plusieurs fois donnée, porte ces simples mots:
VICTORIO ALFIERO ASTENSl
ALOISIA E PRINCIPIBUS STOLBERGIS
ALBANIE COMITESSA
M. P. C. AN. MDCCCX.
{Note du traducteur.)
|)tdro iHctaôtiueio.
W ui ne sait quelle multitude d'adorateurs entraîna après elle la muse harmonieuse du Poëte Césaréen? Sa renommée passa tout ce qu'on avait vu jusqu'a- "■li lors, et le premier qui osa toucher à l'éclat (le sa '^ couronne fut assimilé à ces insulteurs qui accompa- ^ gnaient de leurs clameurs injurieuses le char des <^.^ triomphateurs romains. Cependant si Métastase fut un poëte facile, élégant, s'il excella à rendre les sentiments doux , on ne peut s'empêcher de reconnaître que sa diction efféminée a été funeste à son siècle, qui se retrempa heureusement dans la poésie mâle de Parini et [l'Alfieri.
PiETRo Trapassi , conuu sous le nom de Métastase , laquit à Rome le 28 janvier 1698, de parents pauvres, qui , •ependant, n'épargnèrent rien pour lui donner au moins instruction élémentaire. Telle était l'heureuse facilité de 'enfant, qu'à huit ans il savait déjà le latin et improvisait, en chantant, des vers italiens. Le bonheur voulut que Vincenzo Gravina, homme d'un jugement exquis, passant dans la rue, entendit l'entant merveilleux et lui offrît une pièce de monnaie qu'il refusa. Charmé de la (ici té do ce refus et du talent qu'il découvrait en lui, il alla trouver son pèie et lui offrit de se charger de l'éducation de son fils, promet-
PIETUO METASTASIO. 221
tantdcne rien épargner pour cultiver cette jcuneplanlo. Le père accepta, et Métastase étudia en même temps la littérature et les lois; non qu'il se sentît un penchant bien prononcé pour ces dernières , mais par complaisance pour son bienfaiteur qui le voulait ainsi. C'est ainsi qu'il parvint à réprimer cette ardeur poétique qui lui avait fait imaginer à quatorze ans la tragédie de Justin. Il en avait vingt quand le bon Gravina mourut, laissant à son fils adoptif toute sa fortune, qui se montait à quinze mille écus romains.
Métastase, devenu riche et indépendant, libre désormais de suivre son penchant pour la poésie, renonça au droit et se mit à mener joyeuse vie avec une foule de bons compagnons, si bien que son trésor étant à sec, il fut obligé de quitter Rome, et se retira à Naples, où la nécessité le contraignit à se faire légiste. Naples était alors en fêtes à l'occasion des couches de l'impératrice Elisabeth, et, pour que rien ne manquât aux réjouissances destinées à fêter l'arrivée dans le monde de la nouvelle princesse, Métastase fut choisi pour composer le drame en musique usité en de telles circonstances. Il était impossible que le jeune poëte déclinât cet honneur ; seulement il mit pour condition que l'avocat chez lequel il travaillait ne saurait rien de cette énormité. Sou drame du Jardin des Hespérides fut accueilli par des applaudissements unanimes, et la cantatrice chargée du rôle de Vénus n'eut pas de repos qu'elle ne connût le nom et la personne du poëte. C'était la belle Bulgarini dont Métastase devint l'amant. Dès lors il rompit tout à fait avecThémis, et composa successivement Didon , Cijrm, Caton, Sémiramis, Artaxerce, Alexandre, Démophonte.
L'Italie, l'Europe entière retentit de son nom. Appelé à Vienne en 1729, et décoré du titre de Poëte Césaréen, Charles VI et Marie-Thérèse, sa fille, furent pour lui plus que des protecteurs, ils furent des amis. Métastase, de son côté, n'aimait pas seulement en eux leur fortune : car, lorsque l'Allemagne fut dévastée .par la guerre, et que l'impératrice se vit en danger de mort, ces événements cruels lui causèrent une telle affliction, que sa santé s'en altéra et ne se remit plus à partir de ce moment. Force lui fut de s'arracher au tumulte de la cour et de chercher le calme et la solitude pour se guérir. Toute agitation lui étant défendue, il s'appliqua à mener la vie la plus régulière et la plus uniforme. Chaque jour il se levait, dînait, se promenait en voiture à la même heure ; il s'asseyait chaque dimanche dans la même église , au même banc ; jamais il ne faisait une chose à une heure inaccoutumée, jamais il ne l'interrompait. Tous les jours il s'entretenait avec la comtesse d'Althan, de onze heures à deux. De six à huit heures du soir, il lisait les classiques grecs et latins, par ordre dédales, avec le baron de Hagen et le comte Canale; quand il les avait finis, il les relisait de nouveau : cela dura bien trente-cinq ans. Ce train de vie si régulier,