PIETRO METASTASIO
si poiutiu'l, 110 l'ut interrompu qu'en 178-2, quand la mort le surprit. Pie VI, qui se trouvait alors à Vienne , envoya par écrit sa bénédiction apostolique au vieillard plein d'années et de gloire.
Métastase écrivit vingt-huit drames, soixante pièces de théâtre en un acte, et autant de cantates : il mit en italien la Poétique d'Horace, et analysa celle d'Aristote , publia des considérations sur les tragédies et les comédies grecques, et traduisit quelques satires d'Horace et de Juvénal. On a aussi de lui plusieurs lettres où se peignent la bonté et la douceur de son caractère. Dans ses drames les lois de l'unité et de la convenance théâtrale sont rigoureusement observées ; la vertu ne faillit jamais à ses héros ; son style, unique peut-être pour l'abondance, atteint quelquefois à une certaine dignité de pensées , comme dans ce passage de son Démophonte :
« Pourquoi désirer la vie, et quel charme peut-elle offrir? Toute condition est souffrance, et tout âge est misère. Enfants , nous tremblons à la menace d'un regard; plus tard, nous sommes le jouet de la fortune et de l'amour; vieillards, nous gémissons sous le poids des années. Tantôt la soif d'amasser nous dévore, tantôt la crainte de perdre nous poignarde. Les méchants soutiennent une guerre éternelle contre euxmêmes ; les justes contre la fraude et l'envie. Ombres, délire, songes, feuilles emportées par le vent, voilà les choses humaines, et quand nous commençons à nous apercevoir de notre erreur , nous mourons ! »
Après cet hommage rendu aux qualités éminentes de Métastase, il me sera permis de faire entendre quelques paroles de blâme, sur le sens desquelles on n'aura garde de se méprendre. Les héros langoureux sont passés de mode. Les mâles vertus de Régulus, de Caton et de Thémistocle ne vont plus avec les madrigaux de Métastase. Pourquoi donc étudiait-il aux sources pures du théâtre ancien, s'il ne voulait pas en tirer parti? L'exemple de Racine aurait dû le garder de cette afféterie qui indignait Alfieri et lui faisait répondre à don Buratto, lequel lui reprochait l'austère brièveté de son style , ces paroles :
« La tragédie , il est vrai , ne fait plus que chanter ; voyez comme Métastase, le roi de la scène, imite les Grecs et les corrige en les imitant. Quelle grâce charmante dans tous ses personnages! les sentiments les plus fiers s'adoucissent en passant par leur bouche, et l'âme en les recevant semble sommeiller. »
Les succès prodigieux que Métastase obtint de son vivant, s'expliquent en partie par la douceur de son caractère merveilleusement adapté aux mœurs efféminées de son temps; mais ce qu'on comprend moins, c'est que Baretti , d'ordinaire si pointilleux , se soit affolé de son talent au point de ne trouver aucun poète , même Dante, qu'on pût lui comparer; « Parmi nos Italiens courtisans d'Apollon , il n'en est pas, dit-il
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dans sa Verge littéraire , qui ait reçu delà capricieuse nature un esprit plus lucide et plus pénétrant que celui qu'elle donna à Métastase. Dante eut en partage la profondeur , Pétrarque la grâce , Boïardo et l'Arioste la richesse de l'imagination, le Tasse la majesté ; mais aucun d'eux n'eut la clarté de Métastase , et aucun d'eux n'atteignit dans son genre propre à ce point de perfection oîi Métastase est arrivé dans le sien. Dante, et Pétrarque, et Boïardo, et l'Arioste, et le Tasse, ont permis à d'autres de copier un peu de leur manière et de combler quelquefois les vides qu'ils avaient laissés , et plusieurs écrivains de talent en prenant qui l'un, qui l'autre de ces poètes pour modèle, ont réussi
souvent à composer des vers qu'ils n'auraient pas eu honte d'avouer
Mais c'est en vain qu'on a voulu imiter Métastase , personne n'a pu approcher de lui à une distance d'un million de milles, si bien qu'on peut dire de Métastase qu'il est parmi nos poètes le seul original qui n'ait point eu de copie , le seul qui mérite ad literam le rare surnom d'inimitable. »
N'en déplaise à Baretti , un pastiche de Métastase n'est pas chose si difficile, et j'ai vu maintes fois des couplets où sa manière était reproduite à s'y méprendre. Mais c'est un exercice que je suis loin de conseiller aux jeunes poètes de l'Italie , et j'aime mieux ieur recommander l'exemple de ses vertus. Pur et loyal au milieu de sa pauvreté et de la corruption des cours , exempt de l'ambition et de l'envie propres aux gens de lettres , d'une modestie qui résista au concert d'applaudissements qui le portaient aux nues , et que n'enflèrent jamais ni les éloges de Ferdinand IV d'Espagne, ni les honneurs de Catherine II de Russie, ni les lettres de Stanislas, roi de Pologne, ni l'invitation qui lui fut faite par Benoît XIV , de devenir le plus bel ornement de la cour pontificale , prodigue envers ses parents et ses amis , désintéressé au point de refuser le don que la Bulgarini lui avait fait par son testament de trente mille écus romains , libéral à léguer au conseiller Martinez tout ce qu'il tenait de la munificence impériale et ses meubles pour une valeur de quatre-vingt-dix mille florins : ces qualités morales de Métastase n'ont rien à faire avec la mode, et dans tous les siècles elles auront des admirateurs.
riit
E fut vors le niiliou du xv^ siècle que le cardinal Eibl)iena par sa comédie de la Calandria, et Machiavel par celle de la Mandragore , mêlant la i^râce de Térence à la vigueur d'Aristophane, inlro- , duisirent sur la scène ces tableaux licencieux dont la moderne Italie n'était pas moins affolée que l'an- ' ) tiquité. Les progrès de l'esprit humain jusqu'au O xvrr siècle furent sans influence sur la comédie italienne, qui attendait encore que quelque puissant génie lui communiquât le même essor qu'avaient reçu les autres branches de la littérature. Les comédies n'étaient que des dialogues improvisés, récités sous le masque de Pantalon, de Brigelle, d' Arlequin, et il ne s'était encore trouvé personne en Italie qui se fût avisé d'étudier profondément la nature humaine, de châtier les vices et les ridicules, et de faire du théâtre une école pour tous les âges et pour toutes les conditions sociales. Tel fut le but que se proposa Goldoni après avoir détrôné les deux écoles rivales de l'abbé Chiari et de Gozzi , renommés, le premier par ses fad;iises, le second par ses bizarreries.
Carlo Goldoni naquit à Venise en 1707, et quoique pour obéir à son père il se fût adonné à l'étude des lois et fait recevoir avocat, la vocation qu'il s'était sentie dès son enfance pour le théâtre lui fit
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négliger la pratique et les profits du barreau. Cependant, par une ingratitude dont on a plus d'un exemple, Venise, qui devait à Goldoni la restauration de sa scène comique, Venise, dont il avait consacré le dialecte dans plusieurs de ses pièces, se montra avare envers le concitoyen qui l'avait illustrée, et lorsque pour s'arracher lui et sa famille à la pauvreté , il accepta les offres du directeur du théâtre italien de Paris, elle ne fit aucun effort pour le retenir.
Goldoni fut plus heureux à l'étranger que dans sa terre natale. Entouré d'amis illustres , les honneurs et les profits vinrent d'eux-mêmes audevant de lui. Devenu maître d'italien des princesses royales, il put composer à loisir les comédies qu'il envoyait en Italie, et qui rendirent son nom célèbre dans toutes les parties de la Péninsule. La vérité des passions, la simplicité de l'intrigue, la connaissance profonde des mœurs et des ridicules du temps, la verve comique acquirent une grande vogue à l'Aini véritable, au Père de famille, aux Caquets des femmes, à Paméla 7nariée , à la Famille de l'Antiquaire , aux Folies de la Villégiature, a. V Hôtel de la Poste, au 3Icnieur. Parmi ses comédies, beaucoup sont en vers; d'autres, en dialecte, sont regardées comme inimitables par ceux à qui sont familières les grâces du langage vénitien et les mœurs de cette république, plus célèbre par sa mollesse et ses raffinements que par l'austérité de ses mœurs. Quelles que furent les critiques et les inimitiés qu'il rencontra sur son chemin, Goldoni ne faillit jamais à la tâche qu'il s'était imposée de réformer le théâtre italien, spectacle, comme je l'ai dit, de masques et de rapsodies.
Il était à Paris depuis trente ans, lorsque les troubles de la révolution française enlevèrent au vieillard tout appui et toute espérance, et hâtèrent sa fin (1793). Ses vertus l'avaient recommandé à la piété d'un ami qui put, mais trop tard, lui faire décréter une pension viagère par la Convention nationale.
Celui qui voudrait en savoir davantage sur le comique italien n'a qu'à lire ses Mémoires, écrits par lui-même en français, pour servir à l'histoire de sa vie et de son théâtre. Une large matière s'offrait là à la plume de Goldoni qui s'efforça assez peu modestement de relever, par l'éloge de sa personne, la réputation de ses comédies, qu'il composa en assez grand nombre pour le faire comparer à Lope de Vega. Un autre reproche qu'on peut lui adresser, c'est de se montrer trop peu soigneux de la propriété de l'expression, si bien que chez lui la forme ne répond pas toujours au besoin de la pensée. Cependant Goldoni, au lieu d'attribuer, comme il aurait dû le faire, les imperfections de son style à sa longue habitude du vénitien et du français, traite toutes les critiques de sottes bagatelles, et, se faisant l'avocat d'une mauvaise cause, il ose, dans ses Mémoires, s'appuyer de l'exemple du Tasse, en butte aux attaques des académiciens de la Crusca. Tant de présomp-
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tion ne doit poi.it étonner, si l'on songe que Goldoni fut regardé comme une merveille par ses contemporains. Voltaire, qui ne se montre pas prodigue de louanges pour nos auteurs, lui écrivait la lettre suivante dans un italien qui ne ressemble pas mal à celui de Goldoni : « Monsieur, peintre et fils de la nature, je vous aime depuis que je vous lis. J'ai vu votre âme dans vos ouvrages. J'ai dit: Voici un homme honnête et bon, qui a purifié la scène italienne, qui invente avec imagination, et qui écrit avec bon sens. Quelle fécondité, monsieur! quelle pureté! Vous avez arraché votre patrie des mains des arlequins. Je voudrais intituler vos comédies: L'Italie délivrée des Goths. Votre amitié m'honore, m'enchante. J'en suis redevable à M. le sénateur Albergati; et vous devez tous mes sentiments à vous seul. Je vous souhaite, monsieur, la vie la plus longue et la plus heureuse, puisque vous ne pouvez pas être immortel comme votre nom. Croyez que vous me faites un grand honneur, de même que vous m'avez déjà fait le plus grand plaisir. »
Joseph Baretti, qui n'épargnait pas Goldoni , s'impatienta de voir Voltaire, qui n'avait point fait une étude approfondie de notre langue, se constituer ainsi juge du mérite littéraire de Goldoni: « Il est inconcevable, écrivait-il, que M. de Voltaire ait eu la prétention de juger des auteurs qui ont écrit dans des langues qu'il ne connaissait point, et particulièrement des Italiens, sans avoir d'abord étudié à fond la langue de l'Italie. Pour peu qu'il l'eût fait , il ne serait point tombé dans les erreurs que j'ai signalées, et, ce qu'il y a de plus absurde, il n'aurait point écrit qu'il voulait faire apprendre l'italien à la petite-fille du grand Corneille dans les ouvrages de Goldoni: « Je « veux, dit-il dans une lettre écrite à Goldoni en 1761 , je veux que « la petite-fille du grand Corneille, que j'ai l'honneur d'avoir chez « moi , apprenne l'italien dans vos pièces. Elle y apprendra en même « temps tous les devoirs de la société , dont tous vos écrits donnent « des leçons. » Petite-fille du grand Corneille , continue Baretti , gardez-vous de vous en laisser accroire sur ce point par M. de Voltaire, et, quoi qu'il vous dise, n'apprenez ni l'italien ni les devoirs de la société dans les pièces de Goldoni, parce que dans ces pièces on n'apprend ni l'une ni l'autre de ces deux choses ; toutes fourmillent de fautes grossières de langue et de grammaire, d'expressions basses et populaires, et, qui pis est, de tableaux de mauvais goût, de maximes souvent dangereuses et de plaisanteries obscènes. Ne vous fondez pas, mademoiselle, sur ce que nos cavaliers d'Italie louent ces pièces comme des choses de l'autre monde, parce que beaucoup d'entre eux sont les premiers à pratiquer ces maximes déshonnêtes. »
Baretti va assurément trop loin dans sa critique, et comme il ne vise qu'à faire ressortir les défauts de Goldoni, il ne rend justice à
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aucune de ses qualités. Toutefois ces qualités, quelque incontestables qu'elles soient, ne me paraissent pas devoir mériter au comique vénitien l'épithète qu'on lui a donnée de Molière de l Italie. L'auteur du Tartuffe n'est point de ceux qu'on puisse tenter d'égaler, et il désespère quiconque voudrait s'élever à une hauteur pareille. Mais cela n'ôte rien au mérite de Goldoni qui est réel. Parmi la multitude de pièces qu'il a composées à Paris, celle du Bourru bienfaisant, bien qu'écrite en français, a conservé le rare privilège d'être représentée encore aujourd'hui sur la même scène où se donnent chaque jour les chefs-d'œuvre de Molière, de Regnardet de Beaumarchais.
3llu'rtci Itdta.
E ne suis pas de ceux qui, par amour-propre national , tiennent pour exquis tout ce qui est sorti du cerveau de leurs concitoyens et ne peuvent admettre qu'un étrangerles surpasse dans telle ou telle branche de la littérature ou des arts. Loin donc de regarder tous nos auteurs comme irréprochables, je prends souvent la liberté de dire franchement mon opinion sur plusieurs d'entre eux, que la renommée me semble avoir traités avec trop de faveur. C'est ce que j'ai faitàproposde Goldoni ; je n'ai point cherché à dissimuler ou à nier la pauvreté de notre théâtre, de même que je n'hésite pas à exprimer le même regret à propos de la présente notice : je dis le regret, parce que ce n'est pas à moi de rechercher les causes de cette pénurie qu'xVlfieri avouait lui-même, et à la source de laquelle il remontait habilement.
Alberto Nota, né à Turin en 1775, annonça de bonne heure de grandes dispositions pour le théâtre. Un de ses amusements favoris était de réciter avec ses condisciples quelques scènes de Goldoni. Bientôt Goldoni ne lui suflit plus, et sa mère lui fit apprendre le français, pour qu'il étudiât dans le plus parfait et le plus charmant des auteurs comiques. Le jeune homme njèla ainsi la méditation de
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Molière à l'apprentissage des lois, et plus tard au grave emploi de substitut du procureur impérial de Yerceil. C'est alors qu'il écrivit par manière de délassement des comédies où. l'on vit comment l'étude approfondie des hommes avait enseigné à Nota ce que les livres n'apprennent point.
Du reste le penchant naturel de son esprit l'entraînait vers la comédie: on en eut la preuve lors des nouveaux changements qu'eut à subir la malheureuse Italie, à la suite des révolutions de France. Soit qu'il fût frappé davantage de quelques vices qu'on décorait alors du nom de vertus, soit qu'ilvoulûtreleverles esprits de l'abattement produit par le spectacle des crimes qui furent la mort de la République française, il n'emprunta aux scènes déplorables de ces temps, que ce qui était de nature à provoquer le rire. Cependant il survint bientôt un événement qui produisit un grand changement dans cette vie si calme et en apparence si insouciante. Une belle et charmante femme lui promit un amour éternel; Nota l'épousa, mais peu après , soit inconstance naturelle à son sexe , soit entraînement d'une passion nouvelle, elle trahit la foi qu'elle lui avait jurée. Le malheureux époux n'eut plus de repos, et abandonnant sa demeure et une femme qu'il ne pouvait plus regarder connue sienne, il se mit à parcourir l'Italie pour essayer de se distraire. La pointe était entrée trop avant, et l'amour trahi fit ce que n'avait pu faire la révolution. Les images gaies dans lesquelles se plaisait l'esprit de Nota firent place à la douleur , et s'il n'eût point aspiré dès ses premières années à la gloire du théâtre comique , il est à croire qu'il eût renoncé Iiour toujours à traiter des sujets plaisants. Ses ouvrages suivirent naturellement le cours nouveau qu'avaient prisses idées; lui qui autrefois envisageait toute chose du côté comique voyait maintenant partout des sujets de tristesse, et cette société qui faisait naguère ses délices lui était devenue en horreur.
La comédie qui commença sa réputation était intitulée, /«P/-e?«?er5;?f« dans lemal. C'était l'histoire de ses chagrins domestiques que l'auteur racontaitsous des noms supposés. Elle fut suivie de V Homme àprojets, du Nouveau riche, de l'Hôte français, des Plaideurs, du Philosophe célibataire. Le célèbre poète Monti, etParadisi, président du sénat et de l'Institut du royaume d'Italie, goûtèrent beaucoup cette dernière pièce, dont ils voulurent devenir les patrons. Déjà Nota était venu habiter Milan où il exerçait les fonctions de magistrat , lorsque le royaume d'Italie s'écroula et avec lui les espérances de Nota, qui fut obligé de rotourner à Turin. Après y avoir rempli la charge d'avocat des pauvres , il fut nommé, en 1823, intendant royal de San Remo. Les occupations de son ministère ne purent jamais l'enlever à l'étude de son art qu'il cultiva jusqu'aux derniers jours qui précédèrent sa mort, arrivée en mai 1847.