VINCENZO GIOBERTI
rète point là, et remontant, par le souvenir, aux âges écoulés, eu même temps que, par la pensée, elle devance l'avenir, elle forme une chaîne de gloire non interrompue, de Pierre au dernier de ses successeurs qui commandera l'Église dans son divin passage de la lutte au triomphe. » Que l'on se reporte à l'avènement de Pie iX, cause de si magnifiques espérances, et aux transports d'allégresse qui saluèrent l'apparition du chef tant désiré, et l'on comprendra sans peine que l'image de la cité éternelle, figurée par le philosophe piémontais, grandît encore à la vue des peuples, et que les temps prophétisés par lui parussent accomplis. Aussi, quand Charles Albert se prépara à recommencer la guerre pour venger la défaite de Custozza, il choisit Gioberti pour le mettre à la tète de son conseil, comme un homme en qui la prudence égalait le patriotisme. Cependant il était évident pour tout le monde que le Piémont ne pourrait résister aux Barbares qu'autant que tous les peuples de la Péninsule, des Alpes au promontoire de Péiore, lui tendraient les mains. Quelle angoisse donc pour Gioberti, quand il vit la Romagne et la Toscane, désertant la grande cause de l'indépendance, perdre leurs forces à la poursuite de vaines chimères ! Car de quel autre nom appeler cette tentative insensée du rétablissement des anciennes républiques de Rome et de Florence, lorsque l'Autriche dévorait le cœur de l'Italie? Qui ne sait que, pendant ces funestes divisions, l'armée piémontaise, restée seule une seconde fois sur le champ de bataille de Novare, vit les destinées de l'Italie retomber aux mains de son ancienne ennemie, tandis que les tribuns se pavanaient dans le Capitole? Comment l'Assemblée romaine peut-elle continuer à siéger parmi les ruines qu'elle a faites elle-même? Je l'ignore, et je me demande aussi pourquoi cette république, incapable de se défendre contre la ligue de l'Autriche, de .\aples et de l'Espagne, combat aujourd'hui, avec un courage dont elle ne sait point user contre un ennemi méprisable et odieux, ces Français dont la communauté des intérêts et des sentiments a fait ses alliés naturels.
(6iuôcppc I3arbieri.
E ne sont pas les orateurs sacrés qui manquent à l'Italie; Dieu sait, au contraire, combien on voit de ces prédicateurs qui remplacent par des gestes et des cris de possédés l'éloquence sage et douce des premiers apôtres de l'Évangile , et dont le fanatisme aveugle ftiit souvenir involontairement de ces paroles de Clément XIV, qu'un faux zèle est pire que l'incrédulité. L'orateur dont je vais parler fut une des rares exceptions à cette règle; et si l'Italie s'enorgueillit de lui comme d'un de ses écrivains les plus purs , l'Église peut le compter parmi ses plus dignes apôtres qui par la vertu de leur exemple gagnent des âmes à Jésus-Christ.
GiusEprE Barbieui naquit h Bassano, sur la fin du dernier siècle. A vingt-cinq ans il professa la rhétorique au collège de Praglia, et peu après il connut Melchior Cesarotti , dont les conseils paternels furent pour lui d'un grand secours. Il publia à cette époque plusieurs petits poèmes dans le goût d'Ossian, Bassano, les Collines Euganéennes , les Saisons , le Cabinet de physique. C'était Cesarotti qui le poussait dans cette voie, et tel était l'attachement qu'il portait à son disciple , qu'il obtint pour lui la survivance de sa chaire. Barbieri professa successivement dans la suite le droit na-
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turel , le droit public , le droit des gens , le droit criminel , la philologie grecque et latine, enfin l'esthétique. Lorsqu'il put se dérober aux fatigues de ce ministère, il retourna dans sa chère maisonnette des monts Euganéens, où il écrivit les Ëpîtres et plusieurs ouvrages de prose qui ne faisaient pas soupçonner le futur orateur sacré. Une pieuse circonstance l'engagea dans cette voie. Lors de la fondation de la sainte maison de Travail et de Recouvrance à Padoue , on lui confia la tâche de prononcer chaque année l'éloge des bienfaiteurs de l'Asile. Le succès de ces discours décida de sa vocation. Le passage suivant d'une lettre au professeur D. Pier Fioruzzi de Plaisance nous fait connaître quel mobile le poussait à cette grave détermination :
« Vous savez mieux que moi combien la religion défigurée par les hommes a causé parmi eux de divisions et de luttes sanglantes, fruits de l'erreur et des passions, funeste fantôme, mais fantôme qui se dissipe. Voici donc ce que je me propose. Je veux faire en sorte , si je puis , que cette fille de Dieu , cette véritable amie des hommes , cette parole de lumière , cette loi de liberté et de fraternité , cette force réparatrice du monde moral ne soit pas confondue avec les faiblesses de la superstition et les fureurs du fanatisme ; que son nom soit révéré et adoré comme ce qu'il y a de plus saint dans les familles , dans les académies , sur la place publique, dans le temple ; qu'on la recherche et qu'on l'écoute comme la consolatrice de nos peines , la confidente secrète de nos pensées et de nos affections , la main secourable qui pourvoit à nos besoins , la médecine de nos plaies , notre port dans les tempêtes , en un mot, l'aide, le soutien , le lien de la misérable humanité. •<
On peut juger d'après cette profession de foi , comme on dirait aujourd'hui , de l'esprit philosophique que Barbieri répandit dans le Carême qu'il prêcha dans les différentes villes d'Italie. Ce qu'il veut, c'est débarrasser l'éloquence sacrée de la superstition , des antiques ter reurs, du commentaire servile des Écritures, des divisions et des subdivisions pédantesques. Il apporte un soin extrême à fuir le jargon des prédicateurs, et à se créer un style italien. En revanche il tombe quelquefois dans le défaut opposé au travers de son époque. Ses sermons manquent en général d'onction ; il y a plus de rhétorique que de chaleur véritable ; ce qu'il dit sent davantage son professeur et son philosophe que son orateur sacré. Mais ce sont de faibles taches au prix des qualités émincntes du Carême. On n'a qu'à lire pour s'en convaincre le sermon sur la nécessité de la religion comme fondement de la société, celui sur la tolérance envers le prochain , les sermons sur le Ministre évangélique , sur le Magisfrat, sur le Pauvre et le Riche. Une page de ce dernier touche au sublime ; c'est celle où il exhorte le pauvre à supporter avec courage sa condition, nécessaire à l'harmonie sociale:
"Dans un système, basé tout entier sur des gradations, des trans-
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rorniatioiis, dec rapports, comme est la société humaine, les inégalités sont nécessaires. En effet, cette Providence qui dans le sublime arrangement du monde physique a distribué diversement les essences, les forces, et les qualités de tous les êtres pour créer l'accord parfait et l'harmonie générale de l'univers, cette même Providence dans la sage composition du monde moral, a voulu, par une variété analogue de conditions, d'états et de fortunes, fonder l'union et la prospérité du corps social. De même que parmi les astres que la main du Créateur sema à l'origine dans les vastes champs du hrmament, les uns qui brillent d'une lumière propre , jettent un éclat très-vif, les autres qui empruntent leur lumière ont une clarté plus douce; les premiers emportés rapidement par un mouvement qui tient du vertige , les seconds suivant une marcIie plus l(mte; ceux-là entraînés à de moindres distances, ceux-ci traçant des courbes plus profondes ; tous cependant avec une diverse mesure de lieu, d'espace et de temps, font leurs évolutions, pareils à une armée, et dans la langue auguste de leur silence célèbrent les louanges éclatantes du sublime auteur : de même parmi les hommes disséminés sur la face de la terre, la tendre prévoyance du Père souverain a voulu que tels fussent mieux partagés du côté de l'esprit, et tels du côté du corps; ceux-ci dans l'abondance , et ceux-là dans la gêne ; qui à la charrue , qui sur le trône, qui dans la cité, qui aux champs ; tous devant à la fois donner et recevoir, si bien que par la réciprocité des besoins et le juste échange des services, tirant sa beauté de ses contrastes mêmes , la famille sociale vît s'accroître la somme de ses mérites et de ses vertus. Si les hommes naissaient dans une égalité absolue et parfaite, il arriverait bientôt que cette multitude de forces qui ne se feraient équilibre par aucun lien de dépendance réciproque, venant à se choquer, susciteraient la discorde et la guerre : car les inégalités entre les individus sont aussi nécessaires à l'union de l'espèce que la dissonance en musique des tons graves et aigus, lents et rapides est nécessaire pour former les accords et produire l'harmonie. La société humaine est une chaîne formée d'une multitude innombrable d'anneaux dont le premier tient au dernier par l'intermédiaire des autres , et dont le dernier à son tour va rejoindre le premier. »
Dans les écrits de Barbieri , comme dans sa vie, la douceur est la qualité don)inante. Cependant l'énergie ne lui fait pas défaut au besoin; témoin ce passage de son sermon du \-rui Chrétien contre l'hypocrisie :
« Ah ! ce vice de l'hypocrisie qui montre une chose et en cache une autre, qui fait de la religion un masque à ses passions, c'est le vice contre lequel l'intercession pleine de douceur de Jésus-Christ ne suffit pas à retenirjes foudres des éternelles menaces : demandez plutôt à ces sépulcres blanchis, à celte race de vipères comme étaient les Pharisiens. C'est le vice qui, plus que tout autre peut-être, insulte et corrompt cette
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religion qui veut être tout esprit et vérité , à l'image de Dieu. Feindre la bonté est une double iniquité, une double infamie : et, je le demande, qui donc pourrait supporter la vue hideuse de l'hypocrite, s'il se montrait aux yeux du monde à découvert et à nu? On verrait l'homme cupide , l'homme avare livré en secret aux calculs d'un gain sordide, montrer en public des sentiments généreux, une compassion pleine d'humanité envers les pauvres et les affligés, affecter l'extérieur de la dévotion, en embrasser les pratiques avec ferveur, et par ces faux semblants de zèle se nourrir de la substance de la veuve et de l'orphelin. On verrait l'homme ambitieux , l'homme superbe , se courber humblement devant celui qu'il méprise et déchire aussi souvent qu'il le peut par l'effet d'une jalouse rage, et se confondre en protestations d'estime, de servitude , d'obéissance pour acheter avec de telles bassesses une protection, un poste, une faveur qui se refuseraient au vrai mérite. On verrait le voluptueux se couvrir du manteau d'une sévérité rigide , et en sortant des bras immondes d'une vile courtisane prêcher aux hommes la continence et la pudeur. 0 Scribes, ô Pharisiens de l'Évangile, vous serez démasqués un jour à la face de l'univers, et vous crierez en vain d'une voix suppliante aux montagnes et aux rochers amoncelés sur vos têtes de vous délivrer de l'aspect terrible de Dieu et de l'agneau devenu pour vous lion de Juda ! »
Puisse vivre de longues années Giuseppe Barbieri, modèle de l'écrivain philosophe et du prêtre évangélique, loin de l'envie des savants et de la rage des inquisiteurs , sévère aux riches, mais sans fiel ; ami, mais sans flatterie, du pauvre, qu'il n'a pas cessé d'exhorter au travail et à la résignation, témoin le sermon qu'il prêcha, en 1844, pour la fête des Épis , dans le Panthéon du chevalier Puccini , lors de la distribution solennelle des récompenses à l'industrie et aux vertus du peuple.