‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 60 sur 86 · VINCENZO GIOBERTI · texte numérisé non relu

VINCENZO GIOBERTI

louée et trop dénigrée. Après avoir commencé à parler de son fondateur, Ignace de Loyola, il affirme que, «« parmi les plus grands personnages historiques , il y en a peu qui puissent soutenir la comparaison avec cet homme qui , par la force et l'étendue de son esprit dépasse à l'infini les faibles et misérables proportions de la nature humaine. >• Puis, venant aux accusations dont il était l'objet de la part des charitables Pères, à savoir qu'il n'exaltait Rome que dans des vues hypocrites et humaines, il répondit à ses accusateurs par cette éloquente et sublime description de sa Rome :

" Maintenant mets-toi bien dans l'esprit que Rome idéale et sacrée est encore plus belle et plus grande que Rome sensible et matérielle; et c'est pourquoi mon respect pour la première est aussi vif et aussi sincère que celui que , non-seulement tout Italien , mais l'étranger môme qui la visite, porte à la seconde. Reste à voir à présent si je me fais une idée exacte de l'autre; et pour cela je devrais d'abord essayer de donner une définition ou plutôt une description et un portrait de Rome idéale , cherchant à exprimer avec des paroles l'image qui est peinte, ou pour mieux dire, gravée dans mon âme. Mais ici je confesse mon impuissance : comment, en effet, à moins de folie, prétendre, avec une plume grossière comme est la mienne, traiter ce grand et magnifique sujet, pour que l'on me compare à ces dessinateurs qui s'imaginent avoir représenté toute l'étendue et tous les enchantements d'une contrée quand ils en ont esquissé quelque coin? Loin de moi donc la témérité de courir sur une aussi vaste mer, et de vouloir décrire la cité unique; je dirai plutôt : Que n'est pas Rome? Quelle cité peut lui être comparée? Quelle gloire lui a manqué? Quel souvenir d'elle ou quel débris n'est point grand? Et quelle espérance n'est point raisonnablement permise d'après la grandeur de ses débris et de ses souvenirs? Rome, la tête et le cœur de l'Italie dans tous les siècles de civilisation, et par elle métropole morale, civile et religieuse du monde; Rome, héritière de la grande Grèce et de l'Italie, entre lesquelles elle fut placée comme le centre et comme le foyer où se réunirent les rayons épars de la lumière antique, et où se forma ce soleil qui bientôt illumina toute la terre ; Rome , deux fois reine du monde , d'abord par les armes, ensuite par la papauté; Rome, berceau de cette loi qui encore aujourd'hui gouverne les nations civilisées et chrétiennes, et de cette langue majestueuse et souveraine, qui est partout la langue consacrée de la religion, des monuments, des lettres, et d'où sortirent, nobles fils d'une mère vigoureuse et altière, les modernes idiomes de l'Europe méridionale; Rome, patrie des hommes les plus grands de cet âge qui en eut de si grands, où naquirent Camille, Scipion, Caton d'Utique, Antonin le Pieux et César, c'est-à-dire l'exilé le plus glorieux et le plus grand dans son infortune.

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le capitaine le plus juste et le plus humain dans ses victoires, le citoyen le plus dii^ne d'amour par l'austérité de sa vertu, le prince le plus équitable, le plus doux et le plus bienfaisant dans la suprême puissance, et le génie le plus vaste et le plus sublime de tous les siècles; Rome, qui posséda le sénat le plus sage, le peuple le plus invincible, la plèbe même la plus sensée, la plus vigoureuse, la plus magnanime, et que rappellent aujourd'hui ces dignes prélats qui ne furent ni séduits par l'or, ni épouvantés par le fer du moderne Brennus, et dans ces généreux Transtévérins qui, presque seuls naguère parmi les Italiens, n'applaudirent pas à l'outrageuse courtoisie du Tartare; Rome, qui arrosa ses lauriers de son sang, qui monta au rang suprême par les efforts héroïques de ses guerriers et les souffrances de ses martyrs, et dont le sacrifice précéda les conquêtes et les triomphes; Rome qui, avec ses pontifes saints des premiers siècles et ses papes terribles et vénérables du moyen âge , brisa les fers des esclaves et la verge des despotes, rompit la glèbe, purgea le sanctuaire, créa la commune, agrandit les bourgs, restaura les cités, protégea les républiques et jeta les semences de tous les progrès qui suivirent ; Rome qui, après avoir été la nourrice de l'ancienne civilisation , fut la mère et la patronne de la nouvelle, et ouvrit cette période de rénovation dans laquelle les Nicolas, les Jules, les Léon, les Clément, les Sixte fondaient les musées, enrichissaient les bibliothèques, découvraient les antiquités, restauraient les monuments, élevaient les obélisques, protégeaient les savants et faisaient revivre les lettres et les arts, pour en embellir une seconde fois l'Europe ; Rome qui, à une époque récente, défendit seule l'honneur et la liberté du monde contre un homme ivre de gloire et de puissance, alors que les rois et les empereurs baisaient en tremblant les genoux du Corse, et que le faible vieillard du Vatican osait le regarder en face, porter le premier coup à son invincible, à sa formidable fortune, et lever l'enseigne de la délivrance commune; Rome enfin, le siège éternel de la catholicité, le sanctuaire de la foi incorruptible, l'oracle des peuples orthodoxes, le siège propice des beaux-arts, la merveille des cités monumentales par ses ruines et ses basiliques , le miroir des grandes vertus , la gardienne de l'idée et de la morale, et par là la métropole de l'unité primordiale et future de l'Italie, et la seule qui puisse s'attribuer le titre de mère et d'institutrice du genre humain.

« Telle est ma Rome; et qui la peut contempler sans se sentir enflammé d'amour, d'espérance et ravi en extase? Ma Rome est la Rome réelle, qui est parfois la Rome idéale, dotée de tous les signes de la perfection et réalisant, autant que la loi de l'humanité le comporte, l'excellence de son modèle. Ma Rome résume toutes les beautés, tous les exemples, toutes les splendeurs contemporaines, mais elle ne s'ar-

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