TIZIANO VECELLIO
ses compositions, mais surtout dans un tableau sur lequel le judicieux critique s'étend avec une sorte de complaisance :
«> La Madeleine, qu'il peignit deux fois pour le Roi Catholique et pour la noble famille Barbarigo, montre jusqu'où peut arriver la puissance du pinceau, quand il est guidé par le génie. Certes il y avait des exemples de ce style large, de cette noblesse d'expression, de cette précision de formes et de contours parmi les artistes italiens les plus célèbres; mais il était donné au seul Titien de nuancer la peau de ce sang qui, dans les carnations fines et délicates , produit des teintes rouges qui se fondent harmonieusement avec la blancheur éclatante de la chair; il était donné au seul Titien de gonfler les yeux de pleurs sans les ternir, et de rendre sans effort ces larmes qui sont comme figées, sans dépasser les limites de la grâce et de la beauté; et sous cette rude écorce de pénitence et cette belle chevelure en désordre, il n'était donné qu'à son seul pinceau, de conserver aux membres, avec la pure beauté des formes, cette animation, cette vie qui part du cœur et se répand jusqu'aux extrémités du corps. Et tout cela au rebours des autres coloristes qui, après un éblouissement momentané de la vue voient diminuer progressivement leurs eff'ets, tandis que dans le tableau du Titien l'effet produit croît en raison de l'attention du spectateur, si bien qu'il semble à la longue, on peut le dire sans exagération, que l'œuvre du maître disparaît, et l'on se demande si l'on a devant les yeux une merveille de l'Art, ou bien une œuvre parlante et émouvante de la Nature. »
Cependant une controverse s'est émue, à propos du Titien, non sur l'excellence du coloris, mais sur le fini du dessin. Vasari est d'accord avec Michel-Ange qui, ayant vu quelques tableaux du Vénitien, dit « qu'il admirait beaucoup cette manière et ce coloris, mais qu'il était bien fâcheux qu'on n'apprît pas à dessiner à Venise, et que les peintres ne suivissent pas une meilleure méthode dans leurs études. « Le Tintoret fut moins sévère, quand il dit que Titien « a certaines parties qui le mettent au-dessus des plus grands maîtres, mais qu'il peut être surpassé sous le rapport du dessin. » Mengs déclare qu'on ne peut pas le ranger parmi les bons dessinateurs. Fresnoy pense qu'il ne sut pas rendre les figures d'hommes comme les figures de femmes, et le trouve minutieux dans les draperies. Mais l'avis de Michel-Ange est combattu non-seulement par Cicognara, mais par Algarotti, qui déclare que de l'aveu des plus grands maîtres « il n'y a pas l'ombre d'un défaut dans saint Pierre martyr. » Augustin Carrache estima le Baccanale et tous les ouvrages composés pour le cabinet du duc de Ferrare « les plus belles peintures du monde et les merveilles de l'Art. » Zanetti le met au premier rang des coloristes pour le dessin, et Mariette loue le dessin de Prométhée, comme s'il fût de Michel-Ange lui-même.
La renommée dont jouit Titien de son vivant, s'est perpétuée jusqu'à
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nos jours et elle vivra dans l'avenir, grâce à la vivacité de son coloris, qui défie les ravages du temps. C'est de lui que se réclament les peintres romantiques français, au détriment de Raphaël, de Guido et des autres maîtres des écoles italiennes qu'ils dédaignent. Si au moins l'admiration qu'ils professent pour le grand Vénitien les portait à imiter, dans leurs œuvres, la puissance de l'expression et la vérité admirable du coloris! Mais, de même que les romantiques en poésie refusent le titre de poète à quine prodigue pas les métaphores et les antithèses, les romantiques en peinture, mettant le coloris au-dessus du dessin et de la composition, refusent le nom de peintre à qui ne prodigue pas les couleurs. L'école romantique française offre des exemples à l'appui de mes paroles. Elle proclame non-seulement l'égal, mais l'émule du Titien, le chef de cette peinture fantasmagorique, où il n'y a ni science anatomique, ni sentiment du beau et des convenances, ni amour de la vérité, M. Eugène Delacroix. Si l'on veut juger à quel point le désir de la nouveauté a nui à son talent, on n'a qu'à rapprocher ses premiers ouvrages, alors qu'il ne faisait que donner des espérances, de ses compositions plus récentes, par exemple de Juliette et Roméo. Les esquisses grossières des deux jeunes gens au moment de leurs adieux, blessent la dignité de l'Art, font mentir l'histoire, et nous empêchent de nous attendrir sur les regrets des deux amants, non moins fameux par leur beauté que par leurs malheurs.
ïiaffûclU ôanno.
A peinture dut beaucoup aux grâces de Lionard de Vinci, au coloris du Titien, à la majesté de J\lichel-Ânge, au moelleux du Corrège, à la pompe de Yéronèse; mais elle fut encore plus redevable à un homme qui offrit la réunion de toutes ces qualités ,^et qui sut de plus exprimer avec un art divin les sentiments les plus délicats sur les figures de ses personnages, un homme que l'on pourrait appeler le peintre de l'àme, s'il était permis de ne voir dans ses illustres contemporains que les peintres du corps. Mais comment faire pour parler dignement du divin artiste dont on a dit qu'il avait été donné à la terre pour apporter auxhommesuneimagedes beautésdu paradis? Raphaël Sanzio naquit, en 1483, à Urbin. Comblé par la Providence de tous les dons, beauté, grâce, vertu, génie, noblesse , la Fortune lui donna pour père un peintre, afin qu'il apprît jeune cet art où il devait atteindre à une hauteur désespérante pour quiconque serait tenté de l'imiter. Il étudia à Pérouse sous Pietro Vannucci , qu'il égala et surpassa bientôt. Il se rendit ensuite à Florence, où il eut pour maître iMasaccio et Lionard de Vinci ; son talent acheva de se mûrir sous ces illustres modèles, et il parut dès lors avoir entièrement abandonné la manière de Pérugin pour en adopter une
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qui lui appartînt en propre. Il désira alors d'aller à Rome, où Bramante l'appela et le recommanda à Jules II qui le chargea des peintures du Vatican. Les statues et les antiques chefs-d'œuvre des bas-reliefs de l'Arc de Titus et de Constantin longuement médités, lui enseignèrent les principes de l'Art. La bonté incomparable de son caractère lui procura dansBembo, Castiglione, Giovio, l'Arioste, Calcagnini, Navagero et d'autres fameux, des amis dont les conseils lui furent d'un grand secours dans l'exécution de ces travaux entrepris pour conserver à Rome son titre d'éternelle. Mais comme si ce n'était point assez de son génie naturel, de la profondeur de ses études, de l'aide des savants, il trouva encore un motif d'émulation dans la rivalité de Buonarotti , dans le patronage de ses deux Mécènes, Jules II et Léon X, et dans la grandeur et la nouveauté de ses sujets. C'est ainsi qu'il s'éleva à une hauteur qui ôte l'espérance, non-seulement de le louer assez, mais de montrer la beauté admirable de son dessin, de son invention, de sa composition, qui fait de lui le premier peintre, soit de l'antiquité, soit des temps modernes. Il excella surtout dans l'expression des sentiments les plus intimes, comme on le voit par le passage suivant de Lanzi :
«< La nature l'avait doué d'une imagination qui, transportant son âme à un événement ou fabuleux ou lointain, comme s'il était réel et présent, lui faisait connaître et sentir les mêmes impressions qu'avaient dû éprouver les personnages de cette histoire ; et cette espèce de phénomène durait jusqu'à ce qu'il les eût exprimées avec la même évidence qu'il les avait ou vues sur d'autres visages, ou imaginées en luimême. Ce don, si rare chez les poètes, plus rare encore chez les peintres, personne ne l'eut à un degré plus éminent que Raphaël. Ses figures aiment, languissent, craignent, espèrent, osent véritablement; elles expriment la colère, le pardon, l'humilité, l'orgueil comme dans le fait lui-même. Souvent celui qui contemple ces regards, ces gestes, ne se souvient plus que c'est un tableau qu'il a devant lui ; il se sent enflammé, il prend parti, il se croit devant la réalité. Un autre côté de son génie, c'est de rendre les gradations des sentiments de telle sorte que le spectateur reconnaît si la passion est à son début, ou bien à sa période de croissance ou de décroissance... Tout parle dans le silence, chaque personnage a, Son cœur écrit dans ses yeux et sur son front; les légers mouvements des yeux, des narines, de la bouche, des doigts, marquent les premiers symptômes de chaque passion ; les gestes plus animés et plus vifs en expriment la violence, et, ce qu'il y a de plus admirable, c'est que ces gestes varient en cent manières sans sortir du naturel et se prêtent à cent caractères sans sortir de la propriété ; le héros a des mouvements de héros, le vulgaire est vulgaire, et ce que la langue et la plume seraient impuissantes à exprimer, le génie et l'art de Raphaël l'expriment en quelques traits. C'est en vain que plusieurs ont
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tenté de Timiter; l'émotion qui se peint sur ses figures vient de l'âme; les leurs, si l'on en excepte Poussin et quelques autres, expriment des sentiments d'emprunt, comme les tragiques du théâtre. C'est là, c'est dans ce don de l'expression qu'est le grand mérite de Raphaél ; et s'il est vrai que ce don constitue ce qu'il y a de plus difficile, de plus philosophique, de plus sublime dans l'Art, qui peut lui disputer le premier rang? »
Comme ce serait une tâche au-dessus de mes forces que de décrire les Chambres qu'il a peintes au Vatican , je me bornerai à dire que la première est celle des Sciences, ainsi appelée parce que la voiJte est formée des quatres ligures de la Théologie, de la Philosophie, de la Poésie et de la Jurisprudence, à chacune desquelles correspondent les fresques des quatres faces latérales. L'une représente la Trinité des Bienheureux : les Évangélistes, les Docteurs et les Théologiens. De l'autre côté sont Platon, Socrate, Pythagore, Diogène, Arcliimède. La troisième nous montre Apollon avec le chœur des neuf Muses et des poètes grecs, latins et italiens. Enfin, la fresque de la Jurisprudence représente Justinien recevant le Code des lois civiles des mains de Trébonianus, et Grégoire IX offrant à un membre du Consistoire les Décrétales. Parmi les sujets des autres Chambres, on remarque VHéliodore, la plus riche, la plus féconde, la plus animée des compositions de Raphaël, la Délivrance de saint Pierre^ le Miracle de Bolsène, Attila épouvanté par la menace de saint Léon, Y Incendie de Borgo Vecchio éteint miraculeusement par le même, la Bataille et la Victoire contre les Sarrasins au port d'Ostie,le Couronnement de Charlemagne^avViéonWl.
Après avoir employé neuf années seulement à ces épopées, Raphaël entreprit les peintures des Loges du Vatican, dont il ne reste plus que treize petites coupoles dans chacune desquelles il dessina quatre Sujets des Livres saints qui furent achevés par ses élèves. La première fresque seulement est tout entière de Raphaël, qui voulut comme donner un exemple à ses disciples; elle représente Dieu tirant le monde du chaos, traçant les limites de la terre et du ciel, créant le soleil et la lune, et peuplant le monde d'animaux. A quoi bon parler des autres compositions de Raphaël qui sont connues du monde entier, le Mariage de la Vierge, la Vierge à la Chaise^ de saint Sixte, à la Perle, la sainte Cécile , la Transfiguration. Mais comme il avait atteint dans cette dernière aux confins du sublime et avait rendu visible la divine beauté, les cieux voulurent qu'il ne touchât plus un pinceau et le ravirent au milieu de son dernier triomphe à l'âge de trentesept ans.
On ne loue pas Raphaël ; cependant, parmi tant d'hommages qui lui furent rendus, je ne puis me défendre de rappeler une belle page qu'il inspira à Vasari, l'élève de son rival :
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« Âme bienheureuse ! tout homme se plaît à s'entretenir de toi, célèbre tes actions, admire tes ouvrages! Ah! la peinture pouvait bien, lorsque mourut ce noble artiste, mourir elle aussi ; elle qui, après lui avoir fermé les yeux, demeure comme privée de la vue. Pour nous, qui sommes restés après lui, nous devons nous appliquer à imiter les parfaits, les divins modèles qu'il nous a laissés, et, comme le veulent son génie et notre reconnaissance, lui garder un éternel souvenir dans nos âmes et honorer sans cesse sa mémoire par nos paroles. Nous avons vu en lui la triple alliance de l'art, de la couleur et de la composition portée à un point de perfection inouïe et impossible à dépasser à tout jamais. En même temps qu'il a fait faire ce progrès à l'Art dont il était épris, il nous a montré par l'exemple de sa vie à nous conduire avec les grands, avec nos égaux et avec nos inférieurs. Parmi les rares qualités qu'il avait, il en est une surtout que je ne me lasse pas d'admirer : c'est que, par un privilège qui ne fut accordé qu'à lui seul, tant il est en opposition avec le procédé ordinaire de la nature chez nos peintres, tous les artistes qui travaillaient en compagnie de Raphaël, ceux-là mêmes qui se croyaient un génie supérieur (et il y en avait beaucoup de cette espèce), étaient tellement unis entre eux que les passions mauvaises se dissipaient en sa présence, et que toute pensée vile et basse tombait de leur àme. Cette union n'a plus existé depuis lui : c'est qu'ils subissaient moins encore l'ascendant de son art et de son génie, que celui de cette àme incomparable, si noble et si aimante, que les animaux mêmes lui rendaient hommage. Un peintre de ses amis, ou même un qu'il voyait pour la première fois , venait-il lui demander en gràco de lui faire quelque dessin dont il avait besoin, il quittait son ouvrage pour l'obliger ; il en avait ainsi un nombre infini autour de lui qu'il aidait dans leurs travaux et qu'il instruisait avec l'attachement d'un père pour ses enfants. Aussi il ne sortait jamais de sa maison pour se rendre à la cour qu'à la tête de cinquante peintres, tous artistes de mérite, qui l'escortaient pour lui faire honneur. Enfin, il vécut moins en peintre qu'en prince; et c'est alors, ô Peinture! que tu pouvais t'estimer heureuse, en voyant le génie et les vertus d'un de tes fils t'élever jusqu'au ciel! Oui, tu pouvais te dire véritablement heureuse, lorsque l'exemple d'un si grand homme apprenait à tes disciples comment on doit se conduire dans la vie, conmient l'art doit être accompagné de la vertu, ainsi que dans Raphaël, qui sollicitait par ce double ascendant la grandeur de Jules II et la générosité de Léon X à traiter d'égales avec lui et à honorer l'Art dans sa personne. Heureux aussi ceux qui travaillèrent sous lui et qui le prirent pour guide ! En imitant ses infatigables labeurs, ils seront honorés par le monde, et en se modelant sur la pureté de sa vie, ils seront récompensés dans le ciel. »
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C'est en vain que de nos jours, en France, on a tenté d'obscurcir la gloire du divin artiste : que sont de vaines clameurs en présence de si hauts témoignages? Pour moi, quand je me rappelle dans quel discrédit tomba, à la iin du xviir siècle, sous la funeste influence de Frugoni, ce génie inspiré de Dante, philosophe, théologien, poëte, je m'explique le dédain de l'école romantique pour l'arbitre du beau, pour celui qui suffirait seul pour assurer à l'Italie la palme de la peinture. De même qu'en Italie, les mâles accents d'Alighieri blessaient les oreilles d'une génération abâtardie ; de même cette soif de l'idéal dont Raphaël a empreint son œuvre déplaît à ces peintres qui préfèrent s'abandonner à tous les caprices d'une imagination désordonnée et bizarre.
GlULTO PIPPJ,
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JulfAî Eomain.
ARMi les maîtres qui tinrent à honneur de se ranger sous la bannière du prince de la Peinture et à qui le grand artiste ne dédaigna pas de confier l'achèvement de ses fresques les plus importantes, celuici est le plus'célèbre. Peintre et architecte tout à la fois, l'élève du suave Raphaël fut le rival de Michel-Ange dans cette terrible bataille des Géants contre Jupiter, où l'emploi des demi -teintes et la Yierté du dessin sont d'un effet si saisissant.
A Rome , d'où lui vint son surnom , naquit Giuuo Pirn en 1492. Raphaël le chargea de peindre d'après ses dessins plusieurs sujets des loges du Vatican, entre autres la A^amance d'Adam et d'Eve, la Création des animaux , VAyrhe de Noé , ]\loïse sauvé par la fille de Pharaon. Les deux fameuses fresques de VAllociition de Constantin et de la Bataille du même contre Maxencey composées par Raphat'l, furent exécutées par Jules Romain avec une âpreté de teintes que le Poussin jugeait convenir, dans ce dernier tableau, à la fureur d'une telle mêlée. Le pape Clément VU lui permit
i52 JULES ROMAIN.
à contre-cœur de quitter Rome pour Mantoue où le duc Frédéric Gonzaga le combla de présents et lui confia une multitude de travaux. Le plus important fut le palais du Te \ le plus mémorable ouvrage de Jules Romain, connue arcliitecte, construit et peint en entier par lui ou par ses premiers élèves , avec une variété qu'on ne se lasse pas d'admirer. Malheureusement, les deux chambres de Psyché et de la Guerre des Géants contre Jupiter ^ ont été retouchées et ne présentent plus que la composition et le dessin de leur innnortel auteur. Vasari, qui eut le bonheur de les voir entières, a laissé une description de la seconde. Une fois entré dans cette pièce, on n'y voit point d'issue ; vous n'êtes environnés que de rochers qui tombent sur les géants blessés, écrasés, fuyant ou se défendant en vain; le sol même est formé de débris, et le plafond est l'Olympe de Jupiter lançant la foudre. « Ce qui frappe le plus dans cet ouvrage merveilleux, continue Vasari, c'est qu'on ne voit à toute cette peinture ni commencement ni lin, et que les accidents en sont combinés de telle sorte que les objets approchés des maisons paraissent d'une grande dimension , tandis que ceux qui s'en éloignent, du côté du paysage, vont se perdant dans l'infini, tant qu'enfin cette chambre, qui n'a pas plus de quinze brasses de long, enferme, en apparence, une perspective sans limites. »
Les autres ouvrages de Jules Romain, où se révèle tout le génie du maître, nous consolent heureusement des altérations qu'ont subies ses fresques. Telles sont, dans l'ancien palais des ducs de Mantoue, les peintures de la Guerre de Troie, la Lucrèce, et les Amours, représentés avec de délicieux grotesques ; les trois fresques de la Passion, et le saint Christophe, dans l'église Saint-Marc. II construisit également le dôme à la prière du cardinal Gonzaga, et l'orna de peintures qu'il aurait multipliées si la mort ne l'eût frappé à l'âge de cinquante-quatre ans. Son deuil fut porté publiquement, non-seulement à Mantoue, mais à Rome, où il venait d'être chargé de la continuation des travaux de Saint-Pierre, après la mort subite de San Gallo'-.
Jules Romain avait une belle figure, des manières charmantes où se rcfiétait la bonté de son caractère. Les joies de la famille , jointes à l'abondance des biens et à l'éclat de la renommée, embellirent pour lui cette vie qui trop souvent est marquée pour les autres artistes par la pauvreté, l'envie et les larmes.
' Le palais du Te est situé aux environs de Mantoue. Voyez, touciiant l'étymologie de ce nom , le Voyage en Italie de Valéry, liv. IX, cliap. xxi. {Note du traducteur. )
- La basilique de Saint-Pierre, commencée par Cramante, en 1503, continuée par Julien et Antoine San Gallo, le P. Joconde, dominicain, Raphaël, I5altliazar Pcruzzi , Michel-Ange, ne fut terminée que dans le xvu° siècle, par Charles Maderne.
{Note du traducteur.)
ANTOiVlO ALLEGRI,
Cfvrèjjf.
A peinture qui avait atteint le sublime de l'expression et de la grâce avec Raphaël , de la grandeur et de la majesté avec Michel-Ange, du coloris avec le Titien, reçut du Corrège, maître souverain dans la distribution de la lumière et de l'ombre, dans la dégradation des couleurs , dans l'élégance des poses, dans la science des raccourcis, les rares qualités qui lui manquaient. Aussi a-t-on dit de lui que si Raphaël exprimait merveilleusement les effets de l'âme, personne n'avait pu rendre les effets des corps comme ce contemplateur assidu de la Nature, qui lui révéla des beautés dont le secret se perdit après lui. Antoine Allegri naquit à Correggio, terre des États d'Esté, en 1594. Les détails qu'on a recueillis sur sa vie sont en petit nombre et incertains. Quelques auteurs le font naître de parents aisés et d'une condition honorable; au contraire, Vasari assure qu'il fut « misérable autant qu'on peut l'être. » La vérité est qu'il était père de quatre enfants, et que la réputation qu'il avait acquise dans son art n'était pas assez grande alors pour le faire riche à l'exemple de Raphaël et du Titien. « Je pleure au dedans de moi , écrivait Annibal à Louis Carrache , au seul penser de l'infortune du pauvre Antoine : un si grand homme (s'il est un homme et non pas un ange), être perdu ici dans un pays où il n'est pas connu,