BENVENUTO CELLINI
excentricités, pour ne rien dire déplus, de Benvenuto pourraient former la matière d'un long récit, et, si les bornes de cet ouvrage le permettaient, si ses Mémoires écritspar lui-même avec tantde verve ne rendaient pas la tâche trop périlleuse, j'aurais lieu de raconter une foule d'anecdotes qui ne prouveraient guère en faveur de la douceur, de la tempérance et de l'esprit religieux du héros. Mais je n'ai à parler que de ses qualités comme artiste, qualités dont il donna de brillantes preuves lorsqu'après avoir étudié les dessins de Bonarroti et de Lippi , il exécuta à l'âge de dix-neuf ans, dans la boutique de Francesco Salimbeni, un bas-relief d'argent où se révéla son talent comme sculpteur. Obligé de s'enfuir précipitamment à Rome à la suite d'une rixe sanglante , il se lia avec les plus habiles dans son art, et eut le bonheur d'être ami de Penni, de Jules Romain, de Bonarroti. Il acquit bientôt une assez grande célébrité dans sa profession d'orfèvre par la variété et la grâce de ses ornements, et par son habileté à ciseler des médailles, à exécuter des statuettes de lames d'or, à graver des cachets, des cônes, des anneaux en acier avec des grotesques et des incrustations à la turque*. Peu s'en fallut pourtant que de joaillier et de sculpteur, Cellini ne devînt tout à fait soldat. Commandant d'une compagnie de bombardiers dans le château Saint-Ange pendant le siège de Rome en 1524, il se vante, dans ses Mémoires, d'avoir tué d'un coup d'arquebuse le connétable de Bourbon , blessé le prince d'Orange , frappé par trahison l'envoyé de l'empereur Bartolomeo de Gattinara à sa sortie du château, parce qu'il avait manqué de respect au pape en lui parlant , et plus tard, pour se venger de quelques mauvais procédés , assassiné Pompeo , joaillier milanais, en le frappant de deux coups seulement avec un petit poignard bien affilé. Il serait trop long de raconter toutes ses allées et venues de Rome à Florence jusqu'à son départ pour Paris en 1537, où il était appelé par François I"; mais ce prince, occupé alors par la guerre, ne put pas l'employer. Cellini revint donc à Rome, et comme il était au mieux avec la Cour , il ouvrit une boutique , qui regorgea bientôt de travaux importants , lorsqu'il fut arrêté tout à coup sous la prévention d'avoir volé quatre-vingt mille écus d'or et fut enfermé dans le château Saint-Ange, après une année environ de captivité. Délivré par les soins du cardinal Hippolyte d'Esté, il retourna peu après à Paris, où il était mandé pour la seconde fois par François ^^ Ce monarque, non content de le combler de présents, lui donna l'hôtel du Petit-Nesle pour habitation, et, enthousiasmé de la beauté de ses ouvrages, il lui commanda des travaux d'une grande importance : douze statues d'argent de trois brasses de haut pour sup-
' Voyez, sur l'origine des grotesques, etc., les Mémoires de Benvenuto Cellini, liv. 1 , cliap. VI. ( Note du traducteur.)
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porter les candélabres de sa table à manger , les décorations et ornements de la porte du palais de Fontainebleau , avec des statues et des frises en demi-relief; une fontaine pour la même ville , avec des basreliefs de bronze et dans le milieu un Mars haut de cinquante-quatre pieds , enfin une salière d'or modelée primitivement pour le cardinal d'Esté, et que Cellini décrit ainsi dans ses Mémoires :
« Ainsi que je l'ai noté plus haut, cette salière était de forme ovale, toute en or ciselé , et avait environ deux tiers de brasse de dimension. En parlant du modèle, j'ai déjà dit que j'avais représenté l'Océan et la Terre assis tous deux les jambes entrelacées, par allusion aux golfes qui pénètrent dans les terres et aux corps qui s'avancent dans la mer. J'avais placé un trident dans la main droite de l'Océan , et dans la gauche une barque d'un travail exquis destiné à recevoir le sel. Au-dessus du dieu étaient quatre chevaux marins qui n'avaient du cheval que la tête, le poitrail et les jambes de devant. Les queues de poisson qui terminaient leurs corps s'entremêlaient gracieusement. L'Océan était assis sur ce groupe dans une attitude remplie de fierté. Une foule de poissons et d'autres animaux marins nageaient autour de lui et fendaient les vagues recouvertes d'un émail exactement de la couleur de l'eau. La Terre , sous les traits d'une belle femme nue , tenait de la main droite une corne d'abondance , et de la gauche un petit temple d'ordre ionique délicatement ciselé, propre à renfermer le poivre. Au-dessous de cette figure étaient rassemblés les plus beaux animaux que produise la terre. Une partie des rochers qui se trouvaient près d'elle était émaillée, j'avais laissé l'autre en or. Ce groupe était encastré dans une base d'ébène, dans l'épaisseur de laquf'Ue j'avais ménagé une doucine ornée de quatre figurines d'or en demi -relief. Elles représentaient la Nuit , le Jour, le Crépuscule et l'Aurore , et étaient séparées l'une de l'autre par les quatre Yents principaux ciselés et émaillés avec tout le soin et le fini imaginables. Quand je mis cette salière devant les yeux du roi, il poussa un grand cri d'étonnementet ne put se lasser de la contempler. Il m'ordonna ensuite de la garder chez moi jusqu'à ce qu'il me dît ce que je devais en faire. Je la remportai donc. J'invitai de suite plusieurs de mes intimes amis à un dîner qui fut des plus gais, et mis la figure au milieu de la table. Nous fûmes les premiers à nous en servir. »
De tant de magnifiques commandes , ce chef-d'œuvre d'orfèvrerie que l'on admire aujourd'hui à Vienne et un Jupiter d'argent, furent les seuls exécutés , tant par le manque d'argent que par la froideur que le ressentiment de la duchesse d'Étampes, maîtresse de François 1", blessée de l'arrogance de Cellini, avait amenée entre lui et ce monarque. L'artiste courroucé quitta de nouveau Paris et revint à Florence , où , entre autres travaux célèbres , il exécuta le Persée qu'on voit sur la place du Grand-Duc , et qui lui fut payé trois mille cinq
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cents écus , bien que ses rivaux eux-mêmes l'estimassent à seize mille.
Le démêlé qu'il eut à cette occasion \ et d'autres encore, assombrirent l'humeur difficile de Cellini. Il en vint à ne vouloir plus travailler que pour lui , et il employa plusieurs années à l'exécution d'un Crvcifix de grandeur naturelle en marbre blanc sur une croix noire, qu'il destinait à son tombeau. Mais le duc fut si émerveillé de ce chefd'œuvre, qu'il l'acheta pour en faire présent, peu de temps après, à Philippe II, qui en orna la chapelle de l'Escurial. C'est également à cette époque qu'il commença ses Mémoires, et ceux de ses ennemis que son poignard avait épargnés n'échappèrent point aux atteintes de sa plume. On a encore de lui deux Traités remarquables sur l'orfèvrerie et la sculpture.
Cellini mourut en 1571. Je n'ai rien à dire de ses mœurs; ses Mémoires parlent pour lui. J'ajouterai seulement , comme trait caractéristique , qu'après une vie passablement désordonijée et la naissance de quatre bâtards, il prit la tonsure et entra dans les ordres, qu'il quitta deux ans après pour épouser une jeune servante qu'il avait. Celle-ci le rendit père de trois enfants, deux filles et un garçon, qui échappèrent heureusement par leur âge aux scandales de la vieillesse de leur père. Vraiment, en lisant cette vie que Cellini eut l'audace de raconter, l'on est en doute si l'orgueil, la vanité, l'absence de tout sentiment moral, la superstition, la férocité, sont inférieurs chez l'artiste à son génie.
' Vnypz Mômoirex , liv. VIII, cliap. m. [Note du traducteur.)