‹ L'Italie littéraire et artisqueChapitre 71 sur 86 · G0 PAUL VERONÈSE · texte numérisé non relu

G0 PAUL VERONÈSE

Telle fut en même temps la douceur de son caractère qu'elle lui gagna l'amitié du jaloux Titien, qui, chaque fois qu'il le rencontrait, ne pouvait s'empêcher de l'appeler , et l'embrassait et le caressait en le nommant l'honneur et la gloire de l'Art.

GIOVANNI FRANCESCO BARBIERl,

(^uci'ci|in.

I l'opinion de Michel-Ange est juste, que la peinture, plus elle s'approche du relief, plus elle va à la perfection, on ne saurait disputer à ce nouveau maître le titre que quelques-uns lui ont décerné , de magicien de la peinture. A vrai dire, l'enchantement ne tient pas uniquement à cette préoccupation du relief; ses savants effets d'ombre et de lumière, la vérité de ses chairs et la vigueur de son style y sont aussi pour quelque chose. GiovANM-Fr.ANc.EscoBAïuîiEiu naquit cu 1590, àCento, près de Bologne. Un accident dont il fut victime étant encore au berceau, et qui le rendit borgne de l'œil droit, fut l'occasion de son surnom' . A l'exemple de plusieurs autres artistes célèbres, il montra dès l'enfance un grand amour pour l'art, en peignant à l'âge de dix ans sur la porte de la maison paternelle une sainte Vierge, avec une entente merveilleuse des couleurs^ Ses premiers essais dénotent une certaine

Guercino, diminutif de guercio, borgne, louclie. (Ao/« du traducteur.)

CeUe maison ayant été détruite, M. Léopold Tangeriiii, arcliipuître de t.tiilo, lit

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indécision dans sa manière ; mais bientôt la célébrité des Carrache qui faisaient un si grand bruit alors, l'engagea à étudier leurs ouvrages et à imiter leur style. Plus tard, il changea de voie et s'éprit du Caravage au point qu'il ne voulut point d'autre modèle et ne rechercha plus que le contraste des ombres et de la lumière. Il ne laissa pas pourtant que d'étudier à Venise et à Kome les maîtres des différentes écoles qui lui livrèrent les secrets les plus subtils de la peinture , où il poussa si loin l'illusion de la réalité, qu'on vit un enfant étendre la main pour saisir un fruit sur un de ses tableaux. Il semblait qu'il n'y avait rien à chercher au delà de cette seconde manière : aussi aurait-on lieu de s'étonner aujourd'hui quand on le voit la quitter pour une troisième plus fleurie, si lui-même n'eût laissé échapper le secret de ce changement dans la réponse qu'il fit à quelques personnes qui l'en félicitaient : « Guido et l'Aibane , leur dit-il , vous ont accoutumés à cette recherche de couleur qui sera la ruine de la peinture ; mais il faut bien que je suive la mode. » Toutefois, ce qu'il perdit d'un côté , il le gagna de l'autre ; ses tètes acquirent plus de grâce, plus de variété, et une force d'expression plus merveilleuse.

La sainte Pétronille au Quirinal et V Aurore à la villa Ludovisi , la Résurrection de Notre-Seigneur à Cento, et la sainte Hélène dans l'église des Mendicanti à Venise , sont de la seconde manière du Guerchin. Le calme de sa vie, qu'il acheva dans sa soixante-seizième année, et l'admirable facilité de son pinceau firent de lui le plus fécond des peintres italiens. On fait monter à une centaine le nombre de tableaux composés pour des églises, des princes et des particuliers par cet artiste infatigable qui dans une seule nuit, à la lueur dune torche, peignit un Père éternel pour le maître-autel d'un couvent de religieux. Il gagna ainsi des sommes considérables; mais il ne fut pas avare de son or, et le prodigua volontiers aux Artistes qu'il aidait de sa bourse et de ses conseils*.

(létaclier, en 17î)0, la portion du mur où se trouvait l'essai précoce du Guerchin , et qui so conserve encore dans son casino nuovo. V. les Notizie délia vita e délie opère del Gucrcino da Centn (lioiogno, 1808, ia-4°). (Noie du traducteur.)

' Les Notifie oin-enl |)lusiears détails intéressants sur la vie, les qualités et les pratiques de piété du Guerchin. {Note du traducteur,]

JTilippa i3ruut'lkôd)i.

EPUis le moyen âge, l'architecture était en pleine décadence lorsqu'on la vit ressaisir tout à coup son ancienne splendeur, et l'Italie se couvrir, au milieu des édifices barbares de l'Europe, de temples et de palais où semblait revivre l'ancienne majesté latine. Le principal auteur de cette restauration fut le célèbre architecte qui , à la vue des ruines de Rome , sentit s'allumer en lui le désir d'en égaler la majestueuse solidité. Elles lui révélèrent tout d'abord le secret qui semblait perdu de la justesse des proportions et des rapports, et en y joignant l'étude des voûtes anciennes, il put , par une conception hardie , élever cette coupole gigantesque, qui faisait dire à Michel-Ange qu'il était difficile de l'égaler, impossible de le surpasser.

Florence , qui produisit tant de grands honmies dans tous les genres, donna naissance à FilippoErunellescoi, en 1377. Son père, qui était notaire, n'aurait pas demandé mieux que d'en faire un légiste ; mais, le voyant sans cesse occupé d'ouvrages mécaniques , il le plaça chez un orfèvre. Le jeune homme apprit là à sculpter de petites figures d'argent; mais comn?e l'architecture l'attirait pardessus tout , il étudiait à ses heures de loisir la perspective et la géométrie , mesurait la puissance des poids et des roues , cherchait à

464 1 IIJl'PO BHIJNELLESCHI.

pénétrer les secrets de la mécanique. La Bible et Dante , où il trouvait, disait-il , tout ce qu'il était possible d'apprendre sur les choses terrestres et célestes , formaient son âme aux fortes pensées. Il touchait à sa vingtsixième année, quand il vit Rome pour la première fois, avec son ami Donatello. Chaque pas qu'il fit dans la vieille capitale du monde , parmi les ruines des anciens éditices, fut comme une révélation pour son génie. Il remontait ainsi aux principes de l'Art, l'œil toujouis fixé sur le but. Une occasion se présenta bientôt de mettre son talent à l'épreuve. La mort d'Arnolfo di Lapo, avait laissé inachevée l'église de Sainte-Marie dei Flori , qui depuis un siècle attendait sa prodigieuse coupole '. Le génie et la hardiesse de Brunelleschi pouvaient seuls venir à bout d'une telle tâche. Après une longue lutte soutenue contre les envieux et les ignorants, il éleva à la hauteur de trois cent trente pieds une coupole de cent trente de diamètre, miracle d'architecture, modèle de Michel-Ange. Le nom de Brunelleschi, qui retentissait paitout, lui gagna le patronage de Côme de Médicis, qui le mit à même do tenter, le premier parmi les modernes, dans l'église de Saint-Laurent, reconstruite par lui en 1425, l'essai du chapiteau corinthien avec les feuilles d'acanthe ^ Il entreprit ensuite la construction du palais Pitti, interrompue par sa mort en \AAA.

Brunelleschi était disgracié de sa personne, de petite taille, maigre, chétif et négligé. Aussi, lorsque Médicis l'envoya à Rome avec une lettre de recommandation pour le pape Eugène IV, où il était dit que pour obéir aux ordres de Sa Sainteté , il lui envoyait un Artiste dont le génie était fait pour bouleverser le monde , on dit que le pape le regarda pendant longtemps des pieds à la tête, d'un air moqueur et incrédule.

' Quoique non interrompus, les travaux de Sainte-Marie dei Fiori ne durèrent pas moins de cent soixante ans. ArnoiCo eut pour successeurs Giotto, Tliadée Gaddi , Orgagna, Laurent Filippi, et enfin Brunellesclii. {yote du traducteur.)

' .Jusqu'alors on avait employé les colonnes, sans égard à la beauté des formes, ou à la justesse des proportions de chaque ordre. ( Note du traducteur.)

JEii-ljcIaujjioU 130nitin*oti.

OLs avons vu passer sous nos yeux plusieurs de ces hommes, comme l'Italie seule en a produits, qui embrassèrent l'horizon entier de la science. Parmi eux il n'en est pas de plus grand que le Génie que Pindemonte appelait homme à quatre âmes, à la fois peintre, sculpteur, architecte et poëte ; mais n'ayant à parler ici de lui que sous le rapport des arts , je dois me borner à rappeler le jugement unanime des critiques, que chacun de ses ouvrages, de ses ébauches même , est type et modèle, que personne ne l'a jamais égalé ou surpassé dans le dessin de la figure huuiaine , dans la giandeur et dans , l'expression, dans la force et dans 'e relief, dans les rac- ^^1^^ courcis et dans la diversité des attitudes, merveilh wx surtout, ^^J^jjl^j) pour avoir, dès les premiers pas, laissé bien loin derrière lui les anciens et ouvert la route aux modernes. C'est ainsi qu'il mérita d'être surnommé le Dante de la peinture, et que l'Arioste ne craignit pas de l'appeler:

« .Michel plus que mortel, Ange divin. »

A Chiusi, non loin de Florence, naquit, en 1474, pour la gloire éternelle de l'espèce humaine, de Louis, podestat, Michel-Ange Bokarroti. Les biographes ont dédaigné de remarquer ce fait, mentionné par

466 MICHELANGIOLO BONÂRROTI.

Condivi, de l'illustration de son origine, comme ne pouvant rien ajouter à la gloire de l'immortel Artiste ; en quoi ils me semblent avoir eu tort , étant certain que rien n'honore plus Michel-Ange que cette constance, si rare chez les hommes d'une haute naissance, à embrasser de longues et laborieuses études. Il eut d'abord une lutte à soutenir contre son père, dont les désirs aristocratiques contrariaient sa vocation, et peu s'en fallut que la volonté du jeune homme ne cédât à la fin aux continuelles reproches du vieux patricien, lequel traitait de roturier cet instinct privilégié qui devait illustrer l'Italie tout entière et le monde. Toutefois Michel- Ange osa, malgré son père, obéir à son génie, et après avoir copié en secret les meilleurs modèles qui lui tombèrent sous la main, il suivit l'école du Ghirlandaio. C'est à cette même époque, qu'un jour, se trouvant dans les jardins de Laurent de Médicis , ornés de statues grecques , il se sentit transformé et saisi d'admiration à la vue d'une tête de vieux Faune , et s'emparant d'un ciseau qui se trouvait là, il la reproduisit presque instantanément, à la stupéfaction des assistants et de Laurent, qui ne pouvait comprendre qu'une telle œuvre fût sortie des mains d'un garçon de quinze ans. « Mais quel homme, s'écrie ici Giuseppe Longhi , que celui qui, là où les plus grands génies n'avancent que par degrés et surtout dans ces arts où l'œil et la main ont une si grande part , seul ne connaît pas les tâtonnements, comme si une main supérieure invisible prenait et conduisait elle-même la sienne ! »

Laurent de Médicis devint dès lors le protecteur et l'ami de l'enfant miraculeux jusqu'à ce que, après sa mort, la fortune des Médicis ayant été compromise par les fautes de Pierre, Michel-Ange s'enfuit à Bologne et à Venise. De retour dans sa patrie, il la quitta bientôt après pour Rome, qui par les restes de la magnificenpe romaine et de l'art exquis des Grecs qu'elle renfermait, semblait la résidence propre de ce Génie. Le Bacchus , le Cujndon et la célèbre Piété\ une des merveilles de Saint-Pierre, furent le fruit de ce premier séjour. Il retourna ensuite à Florence, où il exécuta le Géant placé devant le palais de la Seigneurie, et composa le Carton de la guerre pisane, déjà traité par Léonard de Vinci et qui servit de modèle aux premiers maîtres. Appelé de nouveau à Rome par Jules II, pour peindre la voûte de la chapelle Sixtine, il acheva dans l'espace de vingt mois ces fresques, où il a représenté avec une puissance d'invention, de nouveauté et de terrible, inconnue avant et depuis lui, Dieu divisant la lumière des ténèbres. Dieu créant le soleil et la lune. Dieu bénissant la terre et produisant les animaux. Dieu auteur du premier homme, Eve tirée de la côte d'Adam, Adam et

' Michel-Ange avait vinst-qualro ans lorsqu'il composa ce groupe , le dernier ouvrage de sa manière douce , remplacée bienlOt après par sa manière grandiose et terri))le dont le David fui le début. (iVote du traducteur. )

MlCHELAiNGlOLO BONARhOTI. 467

Eve chassés du Paradis, le Sacrifice de Caïn et d'Abel, le Délvge, Noé ivre, les Prophètes et la Sibylle. II revint ensuite à Florence, où il sculpta les deux figures de la Nuit et de V Aurore, sur les tombeaux de la famille des Médicis, à Saint-Laurent. Une main inconnue écrivit ces vers sous la statue de la première :

« La Nuit que tu vois dormir dans un si doux abandon , fut taillée dans cette pierre par un Ange et, quoiqu'elle dorme, elle est vivante ; réveille-la, si tu ne le crois pas, et elle te parlerai »

Michel-Ange répondit par ces quatre autres vers, courageuse protestation contre le pouvoir qui gouvernait Florence :

« Il m'est doux de dormir et plus encore d'être de pierre, tant que dure le malheur et que dure la honte : je suis heureuse de ne pas voir, de ne pas sentir; ah ! garde-toi de m'eveiller, et parle bas! »

Mais pour voir un des prodiges de la statuaire , il faut contempler dans Saint-Pierre-aux-Liens , le 3Ioise , qui n'est point au-dessous de l'éloge qu'en a fait Yasari :

« La hauteur du marbre est de cinq brasses ; Moïse, assis dans une altitude grave, a une main étendue vers les tables de la loi, l'autre tient sa barbe énorme, dont les poils, la grande difficulté de la sculpture, ont une finesse, une légèreté , une souplesse telles qu'on dirait que le ciseau fût devenu pinceau : la face est empreinte d'une majesté sainte et terrible, et vraiment lorsque l'on arrête ses regards sur elle, on voudrait la couvrir d'un voile, tant elle apparaît lumineuse et éclatante, tant le marbre a su exprimer la divinité que Dieu a mise sur le visage du saint personnage : les contours des draperies percées à jour sont d'un fini admirable : les bras, les mains, les pieds sont merveilleux de science anatomique. C'est Moïse ressuscité, et l'on voit chaque samedi une multitude de Juifs, hommes et femmes, se rendre en procession à l'église pour visiter la statue qu'ils adorent comme une chose divine, et non comme l'œuvre des hommes. »

Après la mort de Léon X, dont le patronage fut si utile aux arts, l'imbécile Adrien YI , son successeur, voulut changer les peintures de la Sixtine , à cause des nudités de la voûte, qui étaient, disait-il, une profanation de la chapelle. Par bonheur la mort du pontife l'empêcha de donner suite à sa vandale résolution , et Clément ^ il commanda à Michel-Ange de peindre sur une muraille de la même chapelle sa sublime fresque du Jugement universel. Comment oser parler d'un tel chef-d'œuvre, mais comment aussi passer sous silence le grandiose et l'étendue de la composition, l'expression des élus et des

' On s'accorde à attribuer ce quatrain à Jean-Baptiste Strozzi , poiHe du xvi' siècle, célèbre par quelques pièces légères pleines de grâce et de finesse.

{Note du traducleur.)

468 MICIIELANGIOLO liONARllOTI.

damnés, la majeslé du dessin, la science des nus, et la terrible inspiration du Poète qui le premier osa visiter les abîmes infernaux?

L'Artiste infatigable ne borna point là ses travaux. Il suffira de rappeler Y Ornementation du Capitole, le Palais Farnèse et l'immortelle Coupole, projetée, dit-on , par Bramante et que le génie seul de Michel-Ange pouvait exécuter. Il mourut à près de quatre-vingt-dix ans, en 1563, après une vie remplie de sobriété, de veilles et de travail, malgré sa richesse. 11 n'échappa pourtant pas à la puissance de l'amour et fut épris de Vitforia Colonna. Mais à un prêtre qui lui disait : « Pourquoi n'avez vous pas pris femme, ne fût-ce que pour avoir à qui laisser l'honneur de tant de fatigues?» — « Une femme, répondit Michel-Ange, j'en ai une, et c'est l'Art qui m'a causé assez de tribulations. »

Bcnvnmto Ci^llini.

N sait comment un grand nombre d'artistes fameux du x\ r siècle pratiquèrent l'orfèvrerie , dont ils se servaient comme d'un degré pour monter plus haut. C'est ainsi que l'un d'entre eux, le plus célèbre, non content d'avoir produit des merveilles en ciselure, moula des statues admirables parla correction du dessin, le fini de l'exécution, la pureté de la forme. Et peut-être n'eût-ce été là encore que le prélude d'autres travaux , si la nature l'eût fait plus doux et plus liant au lieu du caractère violent et emporté qu'elle lui avait donné. D'un autre côté, non-seulement les particuliers, mais les princes et les rois eux-mêmes ne se trouvèrent pas assez riches quand il s'agit de réaliser la magnificence de ses dessins, témoin François I", son protecteur, qui commanda une foule d'ouvrages à l'artiste, et qui fut obligé de renoncer au plus beau de tous, parce qu'il n'avait pas assez d'or pour le payer. Benvenuto Cellini, fils de Jean, fifre de la Seigneurie, naquit sur la fin de 1500, à Florence. Son père naturellement voulait en faire un musicien, et le jeune homme apprit, un peu à contre-cœur, à jouer de la flûte. Mais sa vocation l'entraînait ailleurs, et un beau jour il quittala maison paternelle pour entrer chez un joaillier, où il apprit le dessin. Les

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