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ET artiste joignit la profondeur de la théorie à une exécution merveilleuse. Il avait pour système que l'excellence des ouvrages en peinture réside dans leur fini, qu'aucune ligne ne peut être jugée digne de l'Art si elle n'a été conçue par la pensée avant d'être tracée par la main ; que l'àme seule, et non l'œil, est juge descouleurs. Personnenele surpassa dans l'expression des passions tendres, personne eut une plus grande exactitude du dessin, une plus lie justesse de coloris. Aussi, la postérité accorda- Ile à ce maître, dont on a dit qu'il dessinait les âmes colorait la vie, cet honneur suprême que son plus grand tableau figurât dans le Vatican , en face du chefd'œuvre de Raphaël. Une telle distinciion vaut tous les éloges. D'un père cordonnier naquit à Bologne, en 1581, Dome- ' MCo Zampieui, que sa timidité et l'exiguïté de sa taille firent surnommer le Dominiquin, diminutif qui , suivant l'obserd'un contemporain, servit d'augmentatif à son nom. Son père
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le destinait aux ordres; mais l'enfant rebelle s'enfuit du séminaire où il n'était occupé qu'à dessiner sur les murs ce qu'il voyait faire par les peintres de fresques, tant qu'à la fin, après une lutte lou^Mie et obstinée, le père à bout de contraintes et de châtiments, fut obligé de l'envoyer à l'école de Calvaert. Mais un jour qu'il copiait une figure du Carrache , ce maître envieux et brutal le frappa à la tête de coups violents, et le chassa de chez lui.
Le jeune homme se consola aisément de sa mésaventure. 11 y avait longtemps qu'il désirait étudier sous les trois maîtres fameux, dont il commença dès lors à suivre l'école avec une assiduité et une ardeur telles, qu'un concours ayant été ouvert, il remporta le prix malgré le nombre et le mérite deses concurrents. J'ai dit qu'il eut non-seulement pour compagnon d'étude, mais encore pour ami dévoué l'Albane, qui l'attira à Rome, théâtre du génie, et qu'il trouva toujours à ses côtés pour le défendre et le consoler dans les luttes pénibles qu'il eut à soutenir. Annibal Carrache, alors occupé aux fresques de la galerie Farnèse, accueillit son élève et celui des ses frères avec la distinction qu'il méritait et n'hésita pas à lui donner à peindre son carton de VAdo7i/slué par le sanglier et pleuré par Yénus. Dès ce premier début apparurent la manière et le caractère propre du Dominiquin, qui, se défiant de ses forces, et lent à méditer et à exécuter, était appelé en plaisantant par ses camarades le bœuf. A quoi Annibal répondait , « que ce bœuf labourait un terrain fertile destiné à nourrir un jour la Peinture. »
La prophétie se réalisa. Si les tableaux peints par le Dominiquin pour monsignor Agucchi , saint Pierre en prison, Snsanne au bain, saint François en extase, redoublèrent les clameurs des envieux, ils accrurent la réputation du peintre. Il fut chargé successivement des décorations à fresque de la villa Aldobrandini, à Frascati , peignit les Miracles de saint Ail, dans l'abbaye de Grotta-Ferrata, et la Flagellation de saint André, en concurrence avec le Guide, dans l'église de Saint-Grégoire. Annibal Carrache racontait, à propos de ce dernier tableau, qu'un jour une vieille femme, tenant un enfant par la main, après lui avoir montré les bourreaux armés du fouet, l'air fiirouche et serrant les liens qui attachaient le corps du martyr, et l'expression dr joie répandue sur la figure du bienheureux , se tourna du côté de la fresque du Guide, et se contenta de la regarder à la dérobée sans prononcer une parole K Cependant le Dominiquin n'avait pasencore touché le sublime qu'il atteignit dans s-à Communion de saint Jcrùine. C'est ce dernier tableau qui, bien qu'il n'eût rapporté que cinquante écus d'or
' En effet, la fresque du Guide reprt'scntant saint André adorant la croix, avant son martyre , quoique d'une couleur plus riche et plus vigoureuse que celle du Dominiquin , lui est l'on inférieure. (^ofr du tradurlrur.)
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à son auteur et eût soulevé les critiques les plus violentes, était regardé par le Poussin comme le second chef-d'œuvre de la peinture, de telle sorte que la TransjUjuration peut presque craindre de n'être plus comme auparavant en possession cxclusivedeslionnnages et des adorations de l'univers. Le grand artiste méconnu se retira a Bologne, où il trouva un peu de trêve dans l'amour d'une belle jeune fille dont il ht sa fenmie. Mais là encore il fut poursuivi par sa mauvaise fortune, et il se vit refuser la dot promise, si bien qu'd fut obligé de se remettre au travail pourgagnersa vie et celle de sa chère compagne. C'est ainsi qu'il produisit le Martyre de sainte Agnès et la Madone du Rosaire. Que de fois, enfant, j'ai frémi et soupiré devant ces deux prodiges de l'art, sans pouvoir rassasier mes yeux avides de l'horrible figure du bourreau plongeant le couteau dans le cou si blanc de la sainte, ou palpité d'amour à la vue du divin enfant qui fait tomber une pluie de roses sur la terre déserte !
Malgré les mécomptes dont il avait été abreuvé à Rome , le Dominiquin se trouvait à l'étroit dans sa patrie, et il brûlait de revenir dans la capitale de l'Italie et du monde. Il y revint en effet et exécuta un grand nombre d'autres travaux, les cinq fresques de sainte Cécile , à Saint-Louis des Français, Judith montrant aux Béthuliens la tête d' Holopherne , David dansant devant l'Arche, Esther aux pieds d'Assuérus et Salomon assis sur son trône, à Saint-Sylvestre, le Martyre de saint André, les Vertus cardinales et les Quatre Évangélistes , à Saint- André délia Valle. La renommée du Dominiquin retentit jusqu'à Naples, qui voulut l'avoir pour peindre les Miracles de saint Janvier. Les offres allaient bien au delà de ses vœux. Mais qui ne savait aussi comment, sans parler des autres, le Guide, qui pourtant n'était pas embarrassé à la riposte et dont le nom aurait dû suffire à le protéger contre les entreprises de ses rivaux, n'avait pu tenir contre les persécutions des peintres napolitains^?Comment donc le Dominiquin, chétif et faible, pouvait-il espérer de résister à de tels assauts? L'artiste partit pour Naples et il se mit aussitôt à l'œuvre; mais après avoir soutenu pendant un an une lutte acharnée contre la malveillance et l'envie, il s'enfuit précipitamment pendant la nuit, laissant sa femme et sa fille, et courut sans s'arrêter pendant trois jours, jusqu'à ce qu'il arrivât épuisé de fatigue à Frascati, tant le chagrin et la peur avaient troublé ses esprits! De puissants protecteurs, touchés d'une si gfande infortune , s'entremirent , et le Dominiquin revint à Naples, où il reprit ses travaux à la chapelle de Saint-Janvier. Mais alors il s'aperçut que sespein-
' L'Espagnolet, entre autres, qui avait voulu l'cuipoisonner. Le cliev. d'Arpiuo, auquel il avait été fait d'autres menaces, prit également la fuite. Gessi , l'élève du Guide, \iat aussi à Naples, avec deux de ses élèves, pour le remplacer: tous les trois disparurent sans qu'on pût di'-ronvrir rc qu'ils étaiont devenus. (Note du traducteur. )
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tures s'écaillaient insensiblement par l'effet de la chaux qu'on avait placée derrière; ce fut le dernier coup, et vers le mois d'avril 1641 il mourut, non sans de violents soupçons d'empoisonnement.
Ce qui frappe surtout dans les chefs-d'œuvre du Dominiquin, c'est le mélange admirable des plus doux sentiments et des passions les plus terribles. Aussi suis-je tenté de comparer au poète du Baptême de Clorinde le peintre de la Comnnaiion de saint Jérôme , que l'on pourrait appeler le Tasse de la peinlure : surnom glorieux que lui décernent non-seulement son talent et les qualités de son âme , mais encore les vicissitudes de sa vie. Faible comme lui de caractère, mélancolique , soupçonneux , poursuivi par de continuelles terreurs , trop souvent justifiées par les attaques des envieux de sa gloire et de son génie , comme lui il ne trouva d'asile que dans l'attente de la mort et de l'avenir. Apprenons au moins par ces deux exemples à supporter les injustices des hommes et les injures de la fortune, privilège des bons, et qui sont pour eux ce qu'est pour les saints la palme du martyre.
3ntnuit» Crtniunt.
A splendeur artistique de l'Italie, après s'être maintenue avec éclat pendant plus de quatre siècles, déclina par des causes qu'il serait trop long d'énumérer, mais surtout par l'effet de cette force irrésistible qui entraîna Rome, Athènes et Carthage. De temps à autre, cependant, on vit s'élever quelques artistes éminents , à l'exemple de celui-ci , comme pour protester contre la qualification de terre des morts donnée récemment à l'Italie. Il faut se rappeler la complète décadence de la sculpture après la mort de Bonarroti, pour pouvoir apprécier le mérite de l'homme qui en fut le restaurateur, et qui mérita , par la pureté idéale de sa forme , par la perfection des ;lréinités, par l'expression gracieuse et touchante dont il revêtit le marbre, d'être appelé l'héritier des Grecs, le Cor- !ge de la sculpture, le prince de l'art moderne. Possagno, village au pied des Alpes vénétiques, eut le bonheur de voir nailre, dans l'année 1757, Antonio Canova. Celui-ci apprit de son père, pauvre ouvrier, à dégrossir lespierres, que la nature lui enseigna à changer en statues, et il put, à peine sorti de l'enfance , modeler un lion pour les Falier, sénateurs, qui, frappés des rares dispositions du jeune homme, devinrent ses protecteurs. Arrive à Venise, Canova comprit vite qu'en l'absence des modèles
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antiques, il n'avait d'autre chose à faire qu'à prendre la réflexion et la nature pour guides. C'est ce qu'il fit pendant sept années environ, durant lesquelles il composa V Apollon se couronnant lui-même, son premier ouvrage, et le groupe de Dédale et Icare, qui lui ouvrit le chemin de Rome, sous les auspices de l'ambassadeur de Venise Zuliani. A Rome, Canova put étudier à son aise les modèles tant désirés de la statuaire grecque, et de cette étude sortirent les deux mausolées gigantesques qui se dressent dans Saint-Pierre aux yeux du visiteur étonné. Le premier est le tombeau de Clément XIII , qu'il acheva en quatre années et qui commande l'admiration au point d'avoir fait dire au rigide Milizia lui-même que «jusqu'aux Jésuites louaient et bénissaient le pape (langanelli de marbre'; » le second, le tombeau de Clément A IV, le plus beau monument de la résurrection de l'art. Qui ne se sent pénétré d'admiration à l'aspect de l'austérité du pontife agenouillé, de la majesté de la Religion tenant la croix, de la beauté du Génie funéraire assis , de la fierté des lions , sur les deux socles du soubassement, veillant à la garde du mausolée !
Les statues de Psyché avec le Papillon , du Premier embrassement de Psyché avec l'Amoitr, de la Madeleine , de la Vénus victorieuse , de la Vénus sortant du bain , des trois Danseuses , et surtout les statues d'Hébé et des Grâces, auxquelles on ne peut reprocher d'autre défaut qu'une élégance parfois peut-être exagérée, mirent le sceau à la réputation de Canova. En même temps , d'autres chefs-d'œuvre , le Persée avec la tête de Méduse, les Lutteurs, V Hercule lançant Lycas dans la mer, VUector, le Thésée, VAJax, révélèrent chez lui une aptitude pour le genre viril qui n'en était que plus merveilleux pour contraster avec la grâce habituelle de son talent.
Nommé par Pie Vil inspecteur desReaux-Arts, il remplit dignement sa charge en engageant le pape à agrandir d'une nouvelle salle ( le Braccio Nuovo) le musée du Vatican qu'il enrichit à ses frais de plusieurs statues antiques. 11 fonda une école de nu à Iiome , préserva d'une destruction imminente les fresques des chandjres du Vatican, et fit réduire en mosaïque la Descente de croix de Daniel de Voherre. Cependant, la renommée du sculpteur de Possagno avait franchi les Alpes , et Bonaparte, (jui s'était déjà fait peindre par David et par Appiani, connuinda sa statue à Canova, qui vint a Paris, où il fut comblé de distinctions par le premier Consul et par Joséphine. Malgré cela, la jalousie des artistes français empêcha que la statue colossale du Consul tenant dans sa main le monde et la victoire, fût placée dans un lieu digne de la grandeur de l'œuvre. 11 revint alors à Rome, mais les
' On se rappelle que le pape ClOaieiil XIV (Ganganelli ) prononça l'abolition de l'ordre dos .losnilos, on 177 3. ( -V^f'' dn irnduclpur. '
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rivalités n'avaient fait , pour ainsi dire , que changer de théâtre et de patrie, et il eut la douleur de voir refuser l'entrée de Saint-Pierre à sa statue de la Religion, qui surpassait en grandeur et en beauté celle du monument Rezzonico *, bien qu'il l'eût exécutée à ses frais en commémoration du retour du souverain pontife. Ce témoignage d'ingratitude, joint à mille autres tracasseries que lui suscitèrent ses envieux, allumèrent dans son âme un ressentiuient qu'on voit déborder dans ce passage d'une lettre à un prélat de la cour romaine :
« Je me rends témoignage à moi-môme de mon zèle pour les Arts, pour Rome, pour l'admirable prince qui nous gouverne. Qui oserait me contredire ou s'égalera moi sur ce point? Serais-je coupable, par hasard, d'avoir institué des récompenses publiques pour les jeunes artistes? D'assigner des pensions à quelques élèves romains qui témoignent de grandes dispositions pour les arts? D'avoir avancé deux mille écus de mon épargne pour sauver dans ces derniers temps le cabinet des médailles de Sa Sainteté? Me ferait-on un crime d'avoir entrepris la statue de la Religion, la plus grande statue de marbre qu'il y ait à Rome, et que je ne me chargerais pas d'exécuter pour le compte d'autrui au prix de quarante mille écus? Je ne dis pas cela par vanterie ou pour m'attribuer un mérite quelconque; ce que je fais dérive d'une âme disposée naturellement au bien et d'une conscience que n'a jamais tachée l'ombre même d'un soupçon. »
Un tel langage ne messied pas dans la bouche de l'homme qui éleva à ses frais, à l'âge de soixante-douze ans, le fameux temple de Possagno, double hommage rendu au pays natal et à l'Art. A la fois architecte, sculpteur et peintre de son œuvre, l'édifice lui appartient en entier et par la construction , et par la statue colossale de la Religion^ sans parler des autres qui s'élèvent entre les huit colonnes cannelées du portique , imité du Parthénon, et par la Descente de croix qu'il peignit lui-même en 1797. Mais qu'est-ce encore que la gloire de l'artiste comparée à la vertu du citoyen qui n'épargna aucun sacrifice pour doter son village natal d'un monument envié de toute l'Italie? Canova était en train de sculpter pour son cher monument la Piété , dont il avait achevé le modèle, lorsqu'il mourut subitement au mois d'octobre 1822, regretté de toute l'Europe , qui avait admiré en lui le génie uni à la vertu^.
' Le tombeau de Clément XIII , dont il a été parlé plus haut, [Note du traducteur.) ' La dépense totale fut d'un million ; de plus, une rente au capital de cent treize mille quatre cent trente-sept francs a été affectée par le fondateur à l'entretien. Telle était la bienfaisance de Canova, et la profusion de ses aumônes (cent quarante mille francs en une seule année , pendant l'occupation française de Rome ) que , lorsqu'il voulut élever l'église de Possagno , ses ressources se trouvèrent insuffisantes, et qu'il fut obligé de reprendre ses travaux les plus profitables, et avec cette fatigue à laquelle l'indigence seule l'avait d'abord condamné. {Note du traducteur.)