ANDREA PALLADIO
« Rappelez à monseigneur le duc mes infortunes passées et présentes, et priez -le qu'il daigne continuer à intercéder en ma faveur auprès de celui qui est l'arbitre de mon sort; baisez-lui les genoux en mon nom, et soyez heureux.
«i Des prisons de Sainte-Anne, à Ferrare. »
Les dessins pour la construction du Théâtre Olympique de Vicence mirent le comble à la réputation de Palladio, qui vécut jusqu'à l'âge de soixante-douze ans. Il arriva pour ces dessins ce qui était arrivé déjà pour la Transfiguration , laquelle fut portée en triomphe devant le cercueil du sublime auteur; quant au théâtre lui-même, il fut exécuté avec une magnificence digne de celui qu'Algarotti appela le Raphaël de l'Architecture. Il serait plus juste de le comparer à Véronèse dont il semble reproduire dans ses monuments l'éclat et l'élégance.
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PRÈS avoir produit Raphaël, Michel-Ange et Titien, la nature semblait avoir besoin de repos, comme Dieu après qu'il eut créé le monde. Aussi depuis quelque temps déjà, les grands peintres commençaient à manquer à l'Italie, lorsque naquit Louis Carrache', qui, ayant entrepris de ramener l'Art à son ancienne splendeur, courut de cité en cité pour recueillir les chefs-d'œuvre de la peinture et en orner son école. Cette école devint célèbre sous lui et sous son cousin-, mais plus célèbre encore par les travaux d'Annibal dont le bon sens égala le génie , et qui , en empruntant aux trois maîtres quelque chose de leur manière, réunit en outre les principaux mérites des peintres bolonais, lombards et vénitiens. Imitateur du réel, mais ennobli par l'idéal, maître incomparable dans les nus et rival des grotesques d'IIcrculanum, il mérita que le Poussin aj)pelàt les peintures du palais Farnèse la troisième merveille, après les Chambres du Vatican et de la chapelle Sixtine. Annibal Carraciie naquit à Bologne, en 1560. Son père Antonio était
' Né m 15.'j5. {Note du traducteur.)
^ Augustin Carraclio , frère aîné d'Annibal, né en 1558. Il y eut encore trois autres
ANNIBÂLE CAIlilACCI. 477
tailleur, mais s'apercevant que son fils était plus curieux du crayon que de l'aiguille , il le mit chez un orfèvre pour qu'il y apprît le dessin , à l'exemple de son frère aîné. Louis Carrache, leur cousin, déjà célèbre comme peintre , témoigna le désir de les avoir dans son école , et comme il comptait s'en faire des auxiliaires dans son œuvre de réformations, il s'appliqua à faire naître en eux un accord parfait de goûts et de sentiments. Puis, quand il les vit sutfisaumient instruits, il les exhorta à visiter les princii)ales villes de l'Italie pour y faire l'œuvre des abeilles, leur recommandant d'étudier surtout le Corrège pour ce que chez lui la grâce n'excluait jamais la grandeur.
Annibal arriva le premier à Parme , oîi il admira les peintures d'Allegri. Puis le désir de revoir son frère, qui avait pris une autre route, le conduisit à Venise , où il connut Titien , Paul Véronèse , le Tintoret , Bassano, et apprit de ces maîtres le coloris et les autres parties qui avaient rendu célèbre leur école. Lorsqu'il revint à Bologne, son étude assidue de tous les chefs-d'œuvre avait fait de lui un peintre du premier ordre et dont la manière ne devait rien à l'imitation. Louis fut le premier à rendre hommage à sa supériorité, et on le vit, par une vertu peu commune, abandonner son style propre pour devenir le disciple de celui qui avait été son élève. Augustin s'enthousiasma à son tour pour la nouvelle manière qui lui parut devoir opérer une révolution dans la peinture, déjà en pleine décadence. Mais pour cela, il fallait créer une école ; la maison de Louis fut choisie d'un commun accord pour en être le siège. On fit venir de Bome des plâtres des statues antiques , et l'on proclama comme principe fondamental de la nouvelle école l'exacte observation de la nature et l'imitation des maîtres. Le succès justifia les espérances des réformateurs , et d'illustres disciples , parmi lesquels Guido, l'Albane et le Dominiquin, sortis de l'école des Carrache, consacrèrent leur triomphe.
Mais revenons à Annibal. Non-seulement les églises et les palais de Bologne s'enrichissaient de ses magnifiques compositions, mais encore les villes voisines. Le Saint Rock qui fait actuellement partie du nmsée de Dresde , fut un des premiers cliefs-d œuvre de cet éclectisme introduit parles Carrache. Admirable tableau vw ellét , qui nous montre le saint répandant des aumônes à une foule de mendiants et d'infirmes de tout sexe et de tout âge , enfants, femmes , vieillards , sans que la bassesse des sentiments exprimés par le peintie fassent rien perdre à l'Art de sa noblesse. Mais où Annibal se surpassa lui-même, eu fut dans les peintures de la galerie du palais Farnèse à Bome, œuvre magnilique, qui coûta à l'artiste huit années de travail, et ne lui rapporta que
Carrache, François, fr^re de ceux-ci, Paul, frtre do l.oiiis, et un lils natiirol d'Aupustin, Antoine, plus jeune de vingl-cinq ans. Les Carrache lomicnt ainsi connue une tribu de peintres, circonstance assez comnunie on Italie. [Sole du traducteur. )
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cinq cents écus d'or. Les plus remarquables de ces poétiques peintures si mal payées, les deux Hercules , V Ulysse libérateur^ Arion , Piométhée, le Baccanale, séparées l'une de l'autre, ainsi que tous les autres sujets, par des ovales, des bordures, des télamons et d'autres ornements en clair-obscur, réunissent , si l'on en croit Lanzi , l'élégance de Raphaël et des Grecs aux qualités de Michel-Ange et des écoles vénitienne et lombarde. A quelque hauteur qu'Annibal se fût élevé dans ce chef-d'œuvre, il est probable qu'il ne se fût pas arrêté là , si la mort n'eût terminé à quarante-neuf ans une vie dont la fin fut hâtée, dit-on, par l'abus des plaisirs de l'amour.
L'humeur acerbe et fiintasque des peintres a produit trop souvent des querelles et des vengeances qui ont fait tache à leur renommée. Ce fut une des gloires d'Annibal d'avoir été exempt d'une basse envie et d'avoir su allier l'originalité avec la bonté du caractère. Quoique prompt à la repartie , il ne blessa jamais personne, et encore aimait-il mieux répondre avec le crayon qu'avec la plume, si bien qu'il lui arrivait rarement de passer une heure sans s'occuper de son art, soit sérieusement , soit pour s'amuser. Appelé en duel par un peintre son rival : <; Je ne me bats qu'avec les pinceaux, répondit le sage artiste: voilà mes armes. » Des voleurs l'avaient dévalisé dans la grand'rue; interrogé par les juges sur ce fait, il ne répondit pas un mot, mais il se mit à dessiner les portraits de ces bandits, ce qui mit tout aussitôt sur leurs traces. Un jour, son frère Augustin lui parlait des beautés du Laocoon , et piqué du peu d'attention qu'il paraissait lui prêter : " Sans doute, lui cria-t-il, tu ne vois pas là le chef-d'œuvre de l'art antique?» — « Les poëtescomme toi, répondit Annibal, qui pendant que son frère parlait, avait dessiné sur le mur le père et les fils infortunes, les poètes comme toi expriment avec la parole, mais les peintres comme moi expriment avec le pinceau. » Une autre fois, le même lui reprochait de se plaire davantage avec les compagnons de leur enfance , que dans la société des grands qui prisaient si fort son génie ; Annibal, pour toute réponse, dessina sur une feuille leur père et leur mère, l'aiguille et les ciseaux à la main, voulant le faire souvenir par là, qu'ils n'avaient pas été élevés dans les palais des grands , mais dans la boutique d'un tailleur.
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A peinture restaurée par les Carrache reçut un nouvel éclat sous un de leurs élèves qui, par une étude approfondie de Raphaël et du Corrège, de la Vénus de Médicis et de la Niobé, qu'il rappelle sans les imiter, se plaça au rang des premiers maîtres. Il fut surtout admirable par la pureté des contours, la rare perfection des pieds et des mains, la grâce de ses têtes de jeune homme, par la beauté dont il sut emreindre jusqu'à la douleur et la terreur. V Aurore, qu'il îignità fresque dans le palais Rospigliosi, aune exprès- 3n véritablement céleste, et l'on comprend, h la vue de ! chef-d'œuvre, que Byron ait dit qu'il valait à lui seul peine du voyage de Rome.
GuiDO Reni vit le jour à Bologne en 1575. Son père, Daniel, qui était maître de clavecin, l'ayant vu, à neuf ans, dessiner des figures admirables pour son âge, eut le bon esprit de lui laisser suivre sa vocation, au lieu de s'obstiner à en faire un musicien, comme il en avait eu l'intention d'abord. Il consentit même à l'envoyer à l'école du peintre flamand Calvaert, que sa médiocrité et ses vilenies lui firent bientôt abandonner pour entrer dans celle d|^ Carrache. Ceux-ci accueillirent le jeune artiste comme une précieuse recrue, et Louis Carrache, frappé de sa beauté, aimait à le prendre
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pour modèle toutes les fois qu'il avait à peindre un ange. Cependant par la suite, ce maître, qui semblait viser uniquement à former des élèves parfaits, fut mordu par le démon de la jalousie , au point que Ciuido, ne pouvant plus supporter sa mauvaise humeur, quitta l'école, et partit pour Romeen compagnie de l'Albane, son ami intime, brûlant du désir d'admirer de près ces merveilles dont il avait tant entendu parler, et parmi ces merveilles , la galerie Farnèse peinte par Annibal. A Rome, Guido trouva des amis et des admirateurs, entre autres le chevalier d'Arpino et le Pomarancio ; mais, en revanche, il fut en butte aux mauvais procédés de son émule Caravage et de ses partisans. Annibal Carrache lui-même ne put voir sans quelque peine Paul Y lui commander des tableaux qu'il lui payait largement, et le choisir pour décorer la chapelle de Montecavallo. Chaque nouveau triomphe de l'artiste accroissait la rage de ses ennemis, et lorsqu'il eut achevé les peintures de la chapelle, le trésorier pontifical eut la sottise de lui dire : « En vérité, le prix qu'on vous donne de vos peintures est exorbitant , et vous useriez de discrétion si vous rabattiez un peu de vos prétentions. Savez-vous que j'aurais presque envie de me donner à votre métier, dont vous avez l'art de tirer de si gros bénéfices? » — « Avant d'apprendre mon métier, vous feriez bien d'apprendre la justice, » répondit Guido qui, fatigué de ces luttes, retourna à Bologne, où arriva, peu après, un légat du pape pour l'inviter à retourner à Rome. Les termes dans lesquels l'invitation était fornmlée équivalaient à un ordre, et force lui fut d'obéir, outre que la vie de Rome, où les plaisirs tempéraient l'ennui des rivalités, était assez du goût de l'artiste.
En effet, les délices d'aucune sorte ne lui manquaient, grâce à la célébrité et à la vogue de ses ouvrages. C'est à peine s'il pouvait suffire à toutes les commandes qu'on lui faisait, et dont chacune était l'occasion d'un nouveau chef-d'œuvre. En effet, pour ne parler que des premiers, que peut-on voir au-dessus de la Madone de la Piété, du Massacre des Innocents , du Samson victorieux, qu'on admire à Bologne ; An Miracle delà Manne, dans la cathédrale de Ravenne; des saint Pierre et saint Paul qui enrichissent la galerie' de Milan ; de V Assomption, dans l'église de Jésus à Gênes; de ï Enlèvement d' Hélène et de celui de Déjanire, qui ornent le musée de Paris? La Fortune, au Capitole, V Aurore, au palais Rospigliosi , V Hélène, au palais Spada, VHérodiade, au palais Corsini, la 31adeleine, au palais Bnrberini, sont regardées comme des merveilles de Guido, à qui, d'après Mengs, il n'a manqué, pour égaler Raphaël, qu'un peu plus d'étude et la culture des lettres qui , en élevant son génie, eussent préservé son jugement de la croyance ridicule aux sorcelleries.
Et plût à Dieu que Guido se fût préservé du vice le plus obstiné, le
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plus funeste, le plus avilissant, le plus ennemi de l'étude, le jou' Le malheureux, en proie à cette passion, avait beau gagner des sommes énormes, elles ne faisaient qu'accroître sa soif pour l'or; et il consentait a pemdre à la hâte pour empocher quelques nouveaux écus que, jusqu a sa mort arrivée en 1642, a Bologne, il jeta dans le gouHre sans tond. Et pourtant, nul ne poussa plus avant le sentiment de la dignité de l'Art que lui qui, malgré la simplicité et la modestie habituelles de ses vêtements, chaque fois qu'il voulait peindre, jetait sur ses épaules un riche manteau comme un témoignage de son respect
Sxanccôco 5llbaui.
ouvENT la Peinture a été prise pour la sœur de la Poésie , si bien que l'on a appelé Michel-Ange , le Dante, Corrège le Pétrarque, Titien l'Ârioste, Dominiquin le Tasse, l'Albane l'Ânacréon de la première. Il ne faut pas croire cependant que ce peintre des Grâces et des Amours, pour s'être complu dans les petits sujets, fût incapable dépeindre de grandes ^ toiles, à l'exemple de ses contemporains célèbres, tcomme l'on peut en juger d'après ses fresques. Toujours st-il que, pour la beauté des corps de femmes et des payîges, l'école des Carrache ne produisit personne, avant ' et après lui, qui pût lui être comparé.
Francesco Albani naquit à Bologne, vers 1578, d'un riche marchand de soie, qui aurait voulu lui voir continuer son négoce. Mais , vaincu par les répugnances du jeune homme, il se décida à l'envoyer à Calvaert, chez lequel il trouva Guido avec qui il se lia d'une vive amitié, profitant de ses leçons plus que de celles du maître. Lorsque Guido, lassé du caractère intraitable de l'avare flamand, le quitta pour aller chez les Carrache, Albani ne voulut point quitter son bien-aimé compagnon. Il le suivit à Rome, travailla avec lui à Montecavallo , peignit des fresques dans l'église Saint-Jacques des Espagnols, d'après les car-
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tons d'Annibal Carrache, et dans celle de Saint-Michel in Bosco, à Bologne, d'après ses propres dessins. Il peignit ensuite, pour Bologne, Forli, Florence, Rimino et d'autres villes, divers tableaux, dans lesquels il se plut à répéter l'enfant Jésus regardant les Anges avec les emblèmes de la passion dans la main.
Sa célébrité ne vint point de là, mais de ses compositions profanes. « Les sujets qu'il affectionne, observe Lanzi, sont Vénus endormie, Diane au bain, Danaé couchée , Galaiée dans la mer, Europe sur le taureau, cette dernière entourée d'une foule de petits Amours, les uns étendant un voile sur la tète de la jeune tille, pour la garantir des rayons du soleil, les autres tirant le taureau avec des liens de fleurs, d'autres le piquant avec des dards. Ailleurs, il les montre formant des danses, tressant des guirlandes, ou s'essayant à tirer de l'arc contre un cœur suspendu en haut comme pour leur servir de but. Parfois aussi ses peintures servent de voile à quelque ingénieuse allégorie, comme dans les quatre ovales des Éléments, au palais Borghèse, qu'il a répétés pour la galerie royale de Turin. Ce sont encore de petits Amours, ici, trempant les dards de Vulcain ; la, dressant des pièges aux oiseaux dans l'air; plus loin nageant et péchant dans la mer; plus loin encore, cueillant des fleurs et tressant des couronnes sur la terre, comme pour symboliser le système de la nature des anciens, qui assignaient des génies à chaque partie de la création, et pour cela peuplaient le monde de génies. »
L'Albane termina à Bologne, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, une vie presque tout entière exempte des troubles qui assaillirent celle de Guido et du Dominiquin, mêlant les joies de l'étude à celles de la famille, se délassant de ses travaux par la vue de sa femme, Doralice, célèbre par sa beauté et qui l'avait rendu père de douze enfants, et entretenant le feu de son imagination par la lecture du Tasse, à l'imitation duquel il écrivit avec ses pinceaux de touchants poèmes d'amour. Il avait, aux environs de Bologne, deux charmantes villas, pleines d'ombre et de verdure, et qui récréaient les yeux par une vue magnifique. L'envie n'atteignit pas cette belle àme, et le respect qu'il avait pour le malheur lui fit entreprendre avec chaleur la défense du Dominiquin. Il avait une égale vénération pour l'Art, au point que, chaque fois qu'il entendait prononcer le nom de Raphaël, il s'inclinait et se découvrait avec respect.
DOMËNICO ZiMPlKRI,