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CHAPITRE II

LE PARLEMENTARISME

§ 1. — L'esprit du Parlement italien.

L’appréciateur superficiel tenté de rapporter le mérite de l’essor pris par l’Italie depuis quarante ans, à la direction du gouvernement, commettrait une erreur; le progrès réalisé tient au développement de la science expérimentale et à toutes les applications pratiques que notre époque a su en tirer, tandis que dans le domaine politique on continue malheureusement à s’égarer parmi les vaines théones.

Certainement, l’Italie doit à son unification ae pouvoir participer plus régulièrement et plus complètement au progrès général, mais l’intervention illégale et excessive du parlementarisme a plutôt contrecarré les initiatives et les elTorts. On ne saurait s’en étonner après l’erreur initiale commise, lorsqu’au moment de l’organisation politique

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du nouveau royaume, fut adoptée une constitution calquée sur celle de la France.

Tout, il est vrai, y disposait : affinité des deux races, enthousiasme reconnaissant pour la coopération contre l’Autriche, souvenir de la fraternité d’armes de Magenta et de Solférino, influence de la littérature française, enfin tendance démocratique de la révolution italienne. On avait eu besoin du peuple pour faire triompher les revendications unitaires. Il fallut en tenir compte après le triomphe.

Le mouvement aurait même été franchement républicain, si l’habileté de Cavour ne l’eût fait dévier à l’avantage de la maison de Savoie. L’alliance avec les hommes de la Révolution devait forcément entraîner des concessions à leurs idées.

Le premier Parlement auquel incombait la tâche de l’organisation du pays s’était recruté en grande partie dans la haute bourgeoisie. Celle-ci avait trop souffert du clergé et de la noblesse pour vouloir en respecter les privilèges. Le Parlement devait donc adopter une constitution d’essence démocratique. Les vieux conservateurs piémontais y firent bien introduire quelques formules atténuantes; mais les formules d’une institution restent impuissantes quand elles ne sont pas conformes à l’esprit qui l’anime.

C’est ainsi que le roi devait en théorie choisir

librement ses ministres et nommer sans contrôle les sénateurs. Il demeurait, de cette façon, dans toutes les circonstances, Tarbitre de la situation-

Le premier roi d'Italie, en raison de la part importante qu'il avait prise à la révolution, garda sur le Parlement et sur l'opinion un prestige personnel qui lui permit de maintenir toutes les prérogatives royales et de faire, à l'occasion, prévaloir son autorité. Depuis lors, le fonctionnement des institutions démocratiques a fatalement tendu vers l'amoindrissement de cette suprématie de la couronne; rien n'a été changé en théorie, mais dans la pratique et grâce à la coutume devenue pour ainsi dire la règle, la désignation des ministres est la résultante presque mécanique du vote de la Chambre.

En Italie, comme en France, un ministère mis en minorité se retire, cédant la place aux représentants de la majorité. De cette façon, le ministère et la Chambre échappent au contrôle effectif de la Couronne.

Le Sénat aurait pu être un frein salutaire aux entraînements de la Chambre des députés et enrayer les concessions du ministère en faveur des partis avancés; mais pour écarter toute possibilité de conflit grave et assurer une prépondérance incontestable aux élus de la majorité populaire, on inventa « l'Infornata ».

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Le nombre des sénateurs n’étant pas limité par la loi, lorsqu’un président du conseil prévoyait quelque résistance du Sénat, il soumettait à la signature du roi un décret nommant une « fournée » de vingt, trente, quarante nouveaux sénateurs, dont le vote, acquis d’avance, lui garantissait la majorité. /

Ce procédé, qui déformait sensiblement les bases essentielles de la Constitution italienne, a^ été récemment imité avec succès en Angleterre par la Chambre des Communes, pour restreindre les prérogatives de la Chambre des Lords.

Le Sénat italien a fini par se révolter contre de pareilles atteintes à son prestige. Profitant du scandale provoqué par quelques nominations imprudentes, il a imposé aux candidats du gouvernement un ballottage qui n’est pas toujours une simple formalité.

Une Chambre haute conservant les traditions du passé, modérant la Chambre basse, représentante directe des tendances populaires et au-dessus d’elles une monarchie, dont le rôle consistait à maintenir un sage équilibre entre les tendances d’hier et celles d’aujourd’hui : telle était l’organisation prudente des premiers temps. La machine gouvernementale est sortie de cette voie et ne semble nullement prête à y rentrer.

Pour le moment, les modifications introduites

par Fusage dans la Constitution font de la Chambre des députés la véritable autorité de qui dépend le sort de l’Italie. C’est donc là que nous devons étudier les éléments qui déterminent l’orientation politique et sociale du gouvernement.

Cette assemblée se compose de 506 députés élus par le suffrage universel.

§ 2. — Système électoral. — Double chaîae de servilité.

L’adoption du suffrage universel pur et simple vient d’être voté par les deux Chambres.

Le nombre des électeurs sera porté de trois à neuf millions. La moitié au moins de ces électeurs, soit quatre millions et demi, seront analphabets.

En politique, du reste, les illettrés ne sont pas à dédaigner ; leur esprit est beaucoup plus malléable que ceux chez lesquels la lecture des journaux engendre un semblant d’opinion.

Les partis se disputent leurs faveurs, car ils sont facilement impressionnés par le verbiage des -orateurs de carrefours.

Si la rhétorique ne suffit pas à les conquéHr, leur pauvreté les rend accessibles à des arguments que la morale réprouve, que la loi devrait châtier, mais que le ministère, quel qu’il soit, ne constate jamais que chez ses adversaires.

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De pareilles mœurs s’accompagnent d’une telle candeur que, récemment, le dispensateur des faveurs pécuniaires d’un candidat intentait un procès contre un électeur roué ayant touché deux fois la somme convenue et ne consentant à aucune restitution. On n’a fait que rire de cette édifiante constatation qui finit par se perdre dans la pénombre de quelque carton ministériel. Il s’agissait de quinze francs. Beaucoup de bruit pour rien, ont dit nos modernes Shakespeares.

A l’égard des électeurs lettrés et moins besogneux, la persuasion a d’autres arguments : croix, places, privilèges.

L’intérêt véritable du pays, le souci de la justice et de la vérité, tout disparaît devant la nécessité de s’assurer l’adhésion des masses. Or, la raison, le sens du possible, la notion saine du progrès évolutif qui constituent les premières qualités nécessaires aux gouvernements, sont celles qui plaisent le moins au peuple. Les promesses illusoires, les programmes pompeux l’impressionnent bien davantage; les engagements pris n’ont plus aucun rapport avec les possibilités de réalisation.

Le fonctionnement du parlementarisme en tous pays peut se représenter par une double chaîne de servilité unissant les chefs du pouvoir exécutif aux électeurs.

Président du Conseil et ministres détiennent^ dans une large mesure, la richesse et les honneurs publics, trésors fort appréciés par la foule. Aussi, leurs antichambres ne désemplissent-elles guère de quémandeurs. L’obséquiosité de ces derniers n’a d’égale que la suffisance de ceux qu’ils sollicitent.

Mais la période des élections approche-t-elle, la platitude et l’arrogance changent de côté et la langue ne possède pas d’expressions suffisantes pour exprimer les flagorneries dont on encense la masse, souveraine éphémère mais redoutable.

Il est fort imprudent d’éveiller trop exclusivement chez un peuple les instincts de bien-être matériel sans leur donner le contrepoids d’un idéal plus élevé. Cet idéal existait avant la réalisation de l’unité italienne; rien ne le remplace aujourd’hui. Des préoccupations égoïstes nuisent trop souvent aux préoccupations d’ordre général.

La plupart des hommes politiques en ont conscience, mais qui donc aura le courage de dire la vérité au pays? ce serait s’exposer à une défaveur certaine. Il faudrait un héros... la politique n’en suscite guère.

Le public lui-même n’aurait aucune reconnaissance à qui tenterait de lui ouvrir les yeux. Au moment de l’annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche, les politiciens de la rue rêvaient

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tout haut d’agrandissements territoriaux invraisem blables. Le ministre des Affaires étrangères mit les choses au point dans un discours d’une remarquable clarté. Tout le monde, au fond, était de son avis; cependant, désapprouvé par tous, il risqua fort d’être renversé et les orateurs applaudis au Parlement et au dehors furent ceux qui préconisaient la guerre, dont personne ne voulait à ce moment.

Ainsi en est-il de la plupart des questions, quand elles doivent être traitées devant le peuple. L’opinion intime d’un politicien et son opinion publique diffèrent souvent.

En Italie, on écoute le grand orateur un peu comme un ténor d’opéra. La curiosité devient de l’émotion; la salle vibre, et quand l’artiste en verve descend de la tribune, ses collègues enthousiastes se précipitent vers lui, l’acclament, l’embrassent avec des effusions qui ne sont pas sans étonner le spectateur de sang-froid.

Ces démonstrations exagérées peuvent dissimuler d’habiles manœuvres. Il y a peu de temps, un des bons orateurs attaquait à fond la politique du gouvernement. Sa parole avait électrisé k Chambre. L’enthousiasme touchait au délire. C’était la chute du ministère, peut-être même, en raison de l’importance des questions traitées, des complications avec l’étranger. Une inspiration

spontanée du président du Conseil sauva la situation.

Il se précipita Tun des premiers dans les bras du triomphateur. Grâce à cette adroite accolade, une heureuse confusion s'établit dans l'opinion : l'orateur garda ses lauriers, et le ministre son pouvoir.

Ce stratagème ne pourrait être d'un emploi très fréquent. Aussi, pour parer au danger des interpellations et sauver les portefeuilles, un ministre a-t-il inventé un habile système.

La Constitution ne reconnaissait qu'au roi seul le bénéfice de l'irresponsabilité. Par un truc parlementaire, on l'a étendu, dans la plupart des cas, au gouvernement, dont le rôle devait être, au contraire, d'assumer le poids de toutes les responsabilités politiques.

Une question tant soit peu épineuse se présente-t-elle, on nomme, pour la résoudre, une commission parlementaire, voire extra-parlementaire. C’est sur elle qu'on fera dévier les foudres des mécontents, laissant les ministres jouir de leur sérénité olympique.

§ 3. — Les partis.

Deux partis s'étaient formés dans le Parlement cisalpin : la droite, respectueuse du passé, très

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hésitante devant l’adoption des mesures révolutionnaires indispensables ; — la gauche, ne songeant qu’au buta atteindre, sans scrupules sur les moyens d’y parvenir.

L’Unité une fois réalisée, ces divisions n’avaient plus de raison d’être.

Dès 1876, six ans après la prise de Rome, Depretis le comprit et amena au gouvernement les hommes qui lui paraissaient indiqués, sans distinction de partis.

M. Giolitti est revenu à la même méthode qui a l’inconvénient de rendre incompréhensibles aux masses les tendances précises de chacun des élus. Les personnalités revêtent une importance supérieure à celle des programmes.

Tout homme politique ayant réussi à grouper autour de lui, par des promesses plus ou moins fondées, un certain nombre de députés, crée une petite'chapelle où se pratique l’encensement mutuel. Ce sont des commandites d’ambitions, des associations d’instincts avides; au vieux jeu de la lutte pour les idées, souvent est substitué le jeu de la lutte pour les portefeuilles.

J Chacun de ces groupes se distingue par un titre pompeux; mais ceux qui représentent un principe essentiel peuvent se réduire à trois : le parti catholique, le parti avancé (socialistes, républicains, syndicalistes, étant plus ou moins rappro-

chés par les analogies de leurs programmes), et un parti qui s’intitule conservateur, animé par les tendances modérées d’un gouvernement prudent, ou de la raison.

Le socialisme, se modifiant, est devenu un parti constitutionnel ou, du moins, les hommes marquants de ce parti ont cessé d’invoquer la catastrophe pour remédier aux tristesses et aux injustices toujours trop nombreuses.

M.Ivanoe Bonomi, remarquable penseur, a publié dernièrement un ouvrage excellent : Le nuove vie del 5ociaZijimo, dans lequel il indique cette évolution et la justifie par d’irrécusables arguments. Il est vraiment dommage que les circonstances aient donné à un homme de cette valeur un entraînement qui lui laisse une phobie religieuse, goûtée peut-être il y a cinquante ans, mais un peu démodée de nos jours.

Nous trouvons donc, représentées par ces trois partis, les tendances que nous avons signalées comme fondamentales et déterminantes dans l’évolution des races : aspirations matérielles, sentimentales et rationnelles.

M. Sidney Sonnino, leader, à notre avis, du parti rationaliste, — et dont Terreur consiste peut-être à vouloir tout baser sur la raison, sans tenir compte des autres facteurs, — étudiant l’influence probable du suffrage universel, estime qu’il sera favorable

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au parti modéré, pourvu que celui-ci sache s’organiser sérieusement. M. Sonnino agit en bon chef qui ne veut pas décourager ses troupes. Quant à nous, le suffrage universel nous semble devoir assurer la victoire des partis extrêmes dont le programme mieux défini, les idées plus nettes, agiront toujours plus facilement sur l’imagination des masses. L’hérédité, l’éducation, le milieu détermineront chez beaucoup le ralliement à l’un ou l’autre de ces partis. Certains seront entraînés par leurs convictions religieuses, les vieilles traditions; d’autres se laisseront sédûire par l’espérance de voir disparaître de la terre l’angoisse, la misère, la souffrance.

C’est toujours la rivalité entre l’idéal chrétien et i^elui de l’antique Rome. Ce sont les millénaires aspirations au bien-être matériel et à l’essor sentimental, infusées dans le sang de la race, qui se retrouvent en présence.

S’ils sont les forces de l’avenir, le catholicisme et le socialisme n’ont pas jusqu’ici tenu une grande place au Parlement. Les quelques socialistes qui en ont franchi le seuil ont vite constaté qu’entre la théorie et la pratique s’interposaient bien des obstacles. Les penseurs appartenant à ce groupe ont restreint de beaucoup les rêveries d’antan et limitent leur programme à des rétormes sociales auxquelles nous serions heureux de souscrire presque complètement.

Quant aux catholiques, ils se sont volontairement éloignés, jusqu’aux tout derniers temps, de la vie politique du pays. Éclairés par Texpérience, ils semblent vouloir maintenant sortir de leur abstention et se mêler aux luttes électorales, d’une façon d’ailleurs circonspecte. Leur intervention se limite à appuyer les candidats garantissant un minimum de revendications sociales ou religieuses qu’ils jugent indispensables à la liberté de leur foi et à la grandeur du pays, foi et patriotisme étant, à leur avis, solidaires l’un de l’autre.

Un parti officiellement catholique est impossible en Italie, parce que ses actes engageraient le Saint- Siège dont les intérêts sont nécessairement internationaux, tandis qu’un parti politique ne peut être qu’italien.

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