IV
lurent laissées, l'Eglise et îa chasse; Tune absorbait toutes ses facultés physiques, et l'autre s'empara de toute sa puissance intellectuelle. Son zèle religieux le rendit souvent la dupe des intrigans (i), et ses habitudes de Nemrod le mirent en relation avec les êtres les moins civilisés. Il prit bientôt les manières des gens du peuple, qui l'aimaient par la ressemblance qu'il avait avec eux; il parlait et parle encore le patois des lazzaroni; et ce rapport et quelques autres lui attachèrent cette corporation féroce par des liens qui subsistent encore. Malgré tous ces désavantages, fruits de la politique de son père, aussi fausse que cruelle, désavantages que le temps a confirmés, des lueurs de dispositions dignes d'un meilleur sort, se montraient quelquefois en lui, et son intelligence naturelle, supérieure à toutes restrictions, aurait peut-être triomphé des erreurs de son éducation; cpiand, pour son malheur et celui de son pays, il devint l'époux et l'esclave d'une fille de Marie-Thérèse d'Au-
(i) Les chevaliers de l'ordre de Cousfantin , sur un prétexte absurde de parenté entre le roi et saint Antoine i'abbé , l'assurèrent que toutes les propriétés qui dépendaient des touvens sous l'invocation de ce saint, lui appartenaient. Le roi les crut, et chassant ceux qui occupaient ces biens, il les donna aux chevaliers.
NAPLES. IQD
triche. Ah! si quelque esprit prophétique avait annoncé au roi et à la nation les maux qui suivraient ces noces fatales, jamais les rites n'en auraient été célébrés; que dévies auraient été sauvées, que de tortures épargnées, que de vertus et de talens conservés pour le bonheur de l'humanité ! Ombres du brave Caraccioli , de l'héroïque Carafa, du savant Cerillo, de tant d'autres êtres méritans, indignement assassinés! on ne vous invoquera pas comme des martyrs; cependant vos vertus vous ont renâus dignes d'être révérés comme des saints. Caroline d'Autriche, reine de Naples, si fatale aux intérêts de l'Italie par ses relations de famille , si dangereuse pour le pays sur lequel elle devait régner , par ses dispositions vi-^ cieuses, unissait aux passions violentes de plus d'une princesse de sa famille, l'amour de l'intrigue et le caractère impérieux de sa despotique mère. Fragile sans être sensible , accessible à l'engouement, et incapable de sympathie, opiniâtre et ignorante, quelquefois menée et jamais convaincue, cette femme (car elle était femme au moins par la beauté et les grâces) devint l'instrument principal de trois coalitions : son influence, ses intrigues et son intelligence avec l'Autriche, contribuèrent puissamment à modifier les affaires
196 KAPLES.
d'Italie et de toute l'Europe. Sa domination sur son faible époux commença aussitôt après leur union, et elle devint Tunique souveraine des Deux-Siciles au moment où elle devint épouié de leur roi (i). Le premier acte ouvert de sa puissance a été la violation des lois fondamentales du royaume, un outrage aux préjugés saliques des Bourbons. Elle entra dans la salle du conseil , et voulut y occuper une place qu'elle n'a jamais quittée qu'avec le trône. Tennuci, ami fidèle et ministre de Charles m, chef de la régence pendant la longue minorité
(i) Un gentilhomme (de qui je tiens cette anecdote) résidant à la cour de Naples comme envoyé , avait gagné la confiance du roi par les attentions qu'il avait pour lui quand personne ne lui rendait aucun soinj et se trouvant une fo's par hasard seul avec ce prince, il lui dit que le soir précédent il avait enlencht parler au souper de la reine d'un certo messer Voltaire , qui avait écrit des histoires très-comiques, et qu'il serait bien aise de les lire sans que la reine le sût, parce qu'elle lui avait dit que Voltaire était un méchant philosophe dont il ne devait pas avoir les ouvrages. Le gentilhomme lui promit de lui procurer Candide ; il le fit , et le roi le reçut avec une joie d'enfant ; mais peu de jours après il prit à part son ami , et lui dit qu'il trouverait le livre sous le coussin d'un canapé oii il l'avait caché j et que la reine le surveillait si exactement, qu'il n'avait plus aucun moyen d'échapper à sa vigilance.
de son fils , dont il était encore ministre, s'opposa à cette innovation. Il fut persécuté et renvoyé; c.'ir les cours de Vienne, de Madrid et de Versailles soutenaient la reine. Depuis ce moment le goii vernement de Naples, toujours purement et franchement despotique, prit un caractère de tyrannie orientale; et quoiqu'il y eut une forme de conseil (composé de six conseillers et de six secrétaires d'état), l'avis de ces jouets de cour était rarement suivi, et les affaires de la nation et ses relations avec l'Europe étaient discutées et décidées dans le cabinet de toilette de la reine. Zambuca, l'un des secrétaires d'état, assistait quelquefois aux délibérations; le roi y était aussi occasionnellement présent; mais l'âme de ce divan diplomatique était Acton ^ ministre de la guerre et de la marine, favori du roi, et qui était pour la reine tout ce que pouvait être un homme qui servait d'agent à son ambition politique , à celle qui mettait son pouvoir comme souveraine, même au-dessus de ses triomphes comme femme. John Acton, fils d'un médecin anglais, établi dans le midi de la France, et petit-fils d'un banonnet anglais, était un aventurier politique dans toute l'étendue du mot. N'appartenant à aucun pays, n'étant attaché à aucun
système , n'ayant ni principes de conduite , ni expériences, ni lumières, sans caractère et sans passions, il devint ministre par hasard(i), et il ne soutint point la cause de la tyrannie par l'effet de notions précédemment emprciutes dans son esprit, mais parce qu'elle le conduisait par un chemin rapifle à un pouvoir permanent et personnel. Recommande an roi de Naples par le dnc de Toscane , à qui il avait rendu quelques services maritimes , il fut employé par le premier à créer une marine capable de résister aux pirates barbaresques ( les ennemis naturels de ces cotes). 11 excéda sa mission au point de ruiner les finances de Tétai, eu créant imc marine inntile et extravacfante, et nnc puissante armée de terre dans un temps de profonde paix. Au moment on les dépenses de la cour et la mauvaise acbuinislration des affaires publiques avaient presque amené une
(i) On dit fju'il était compit'iemcnt démit' de talons , et incapable d'avoir des vnos qui s'étendissent an-dolà des occurrences journalières. << Non aveva allro talenlo ic ( dit Cocco ) clie la scclleragine ; sarcbbc mille voile « caduto se aves«e avuto in Ironie un altro scelleralo. » « 11 n'avait d'autre talent que la scélératesse , et il serait tombé mille fois s'il s'était rencontré un autre scélérat pour lui faire tête. >•
NAPLtS. J9y
haiiqueroutc , les efforts maladroits d'Actoa pour couvrir ses folles prodigalités (i), avec
(i) Les dons annuels ne suifisant plus pour les besoins tic l'état, furent suivis d'opérations de banque. Il y avait sept banques privées à Naples , qui possédaient un capital de i3;00o,ooo de dollars auquel la nation en avait confié encore ?.4iOOO,ooo. Jusqu'en 1793 le dépôt avait été sacré , mais alors la reine réussit à conv rtir ces banques privées en banques du gouvernement, ])our se donner le moyen de pensionner ses favoris sur ces établisseiuens, de prêter de l'argent à ses protégés , et de fournir des «omnies considérables à Acton dans ses projets extravagans. Ainsi commencèrent une suite de transactions iniques, qui ne pouvaient être effectuées que sous un gouvernement despotique ; elles furent accompagnées de la soustraction du capital, et quand il fut épuisé, de la fabrication de trente-cinq millions de papier-monnaie qui n'était garanti par aucune propriété. Le papier tomba graduellement jusqu'à deux tiers de sa valeur nominale , et l'agio s'accrut par les opérations de la cour, qui continua à vendre de nouveaux papiers pour toutes les sommes qu'elle pouvait recueillir. Pour remédier au mal la cour aj-pliqua trop lard les propriétés allodiales de la couronne; mais elles ne pouvaient être vendues avec assez de facilité, et n'étaient pas en assez grande quaulilé pour couvrir la dette. Une partie des biens ecclésiastiques fut aussi vendue, et douze millions cinq cent mille ducats de papier ainsi rachetés, étant remis iijiinédialenjent en circulation , la dette se trouva doubler. Un acte de fraude personnelle de la reine mérite d'être ra])porlé. Ayant levé une taxe de trois
200 NAPLKS.
les deniers de sa nation, ne servirent qn'à ajouter aux embarras des finances royales. Le premier moyen de séduction qu'il employa auprès de la reine, fut une indifférence apparente pour des charmes auxquels personne n'avait paru insensible , excepté lui, dans la cour sybarite de son époux (i). Le second était sa qualité d'étranger, et sa coïncidence réelle ou affectée dans sa haine profonde, son mépris invétéré pour le peuple sur lequel elle régnait. Parleur
cetit mille ducats, pour ouvrir des routes dans l'intérêt du coiuiiierce, on jiaya cet impôt avec joie; mais elle prit l'argent, et les roules ne furent jamais construites: telle était la fille de Marie-Thérèse.
(i) La princesse*'*'''', ancienne amie de la reine, et l'une des premières dames de sa cour, m'a assuré qu'elle avait vu naître la passion de la reine jîour Acton , et qu'elle croyait pouvoir l'attribuer à son insensibilité naturelle pour les charmes féminins : sa figure sans expression était aussi froide que son cœur; et quand la reine s'adressait à lui dans son cercle, il était le seul dont l'œil n'élincelait pas de joie à cette distinction. Piquée au jeu, elle commença à mettre en œuvre tout l'art de la coquetterie , art dans lequel elle était adepte; et Acton , flatté sans être subjugué, allait céder à la séduction, quand un ami lui suggéra que s'il se soumettait à son empire, au lieu d'être souverain il ne serait (ju'un des mille et un de la reine : il profita de l'avertissement , et la reine, peu accoutumée à une semblable cruauté, devint toujours plus dévouée à mesuz-e qu'il lui restait moins d'es-
influence, la cour et tous les emplois de l'État furent inondés d'étrangers, et le mérite national était trop heureux d'écbapper à la persécution en se vouant à l'oubli. Les produits des manufactures anglaises , allemandes et françaises, étaient substitués à ceux de l'industrie nationale. Les Anglais étaient invités à la cour, dont les Napolitains étaient bannis. Le français devint la langue des cercles distingués; les modes françaises remplacèrent le costume napolitain , et les auteurs français étaient tellement préférés aux écrivains italiens , que lire le Tasse ou TArioste, était considéré comme une marque d'éducation et de goût vulgaires. Mais en introduisant la littérature française, leshabitudes et les modes françaises , la reine et Aclon ne voyaient pas qu'ils ouvraient le chemin à ces principes français qui devaient bientôt troubler leur repos; et quand il s'aperçurent que l'épidémie révolutionnaire avait déjà gagné la banlieue de la cour, ils regardèrent cela comme un événement inattendu et surprenant, et ne virent point qu'eux-mêmes avaient donné les
pérance ; enfin elle se compromit (out-à -fait en écrivant à cet Adonis ministériel. Depuis ce moment elle devint son esclave, et le roi, par elle, n'était plus que l'agent de ses plans, qui aboutirent j^resque à la ruine de tous, mais surtout à celle du peuple malheureux et opprimé.
S02 WAPLl'S.
moyens par lesquels le miracle s'ttc.l£ opéré- Cependant, quand Acton trouva un rival dans Tun de ceux que lion soupçonnait de principes libéraux, il étouffa dans son berceau la préférence qui commençait à naître , en cherchant à perdre celui qui en était l'objet. Le jeune Medici (ij , accusé de jacobinisme par le ministre auquel il devait succéder un jour, fut jeté dans les cachots d'une prison d'état par celui qui voulait surtout l'éloigner de la présence royale. La reine, et par son caractère et par son éducation , était livrée à la défiance ; et Acton, maître de toutes ses passions, sut découvrir celle qui dominait en elle, et en fit l'instrument d'une influence que son cœur léger aurait bientôt cessé de reconnaître. Mille personnes innocentes ont été condamnées à souffrir ou à mourir pour qu'il pût conserver son ascendant ; car c'était le modèle abstrait de ces ministres qu'aucun crime n'arrête quand il s'agit de conserver leur pouvoir,
La révolution française avait déjà cojnmencé , quand quelques jeunes gens à la mode prirent l'habitude de se promener à cheval au
(i) Le comte de Medici , favori et premier miaislre de Ferdinand iv en 1820; mais qui n'est plus soupçonne de jacobinisme, même par les plus furieux ultras.
KAPLKS. 2o3
cours ; et Ton ne passait point pour un homme du bon genre à Naples, si Ton n'était po:nt vu à Cliiaia far il corso acavallo. Cette innovation , qui sY'Ioignait de l'ancien usage efféminé des promenades en voitures, fut convertie par Acton Cl» attentat politique; et il persuada la reine que cette pratique était un renouvellen". ?nt des jeux olympiques. Aussitôt son im gination prit l'alarme, et l'on ordonna à la police de surveiller les inouvemens des jeunes imitateurs de l'antiquité républicaine. li était devenu de mode de lire les journaux français et de suivre les progrès des événemens qui y étaient détaillés: leur contenu, discuté dans la loge d'une maîtresse le soir à l'Opéra, Gii commenté avec un valet de chambre pendant qu'on était le matin entre les mains de son perruquier , devinre une nouvelle matirre (le suspicioîi. De tels faits, recueillis par les espions gagés de la reine et exagérés au roi, furent bientôt considérés comme des sujets d'accusation contre les jeunes étourdis qui, à leur grand étonnement, et à celui de leurs parens et amis, se trouvèrent sous une accusation de haute trahison. On créa un tribunal terrible, sous le nom de Giunta distato , pour juger les délinquaus. Le caractère bien connu de quelques-uns de ces inquisiteurs,
204 NAPLFS.
alarma ceux qui avaient plus de probité, et qu'on avait associés avec eux. Plusieurs des magistrats les plus sages , tremblan t sur le sort des accusés, tâchèrent de se jeter entre les ministres et le souverain, et de lui prouver que le mot de trahison ne pouvait .s'appliquer à des jeunes gens, dont la langue imprudente était une preuve de légèreté et non de conspiration. La reine, cependant, était victime de ses craintes et de ses préjuges. La haine qu'elle avait inspirée était augmentée à ses yeux par ses conseillers ; et se croyant dévouée à la vengeance nationale , elle résolut de punir les ennemis que sa conscience et son imagination troublée avaient évoqués. Quiconque essayait de lui prouver la fidélité de ses sujets, encourait son animadversion : elle avait soif de sang; et ses ministres, qui régnaient par ses terreurs, se hâtèrent de la satisfaire jusqu'à la satiété.
La Giunta siégea enfin pour prononcer les jugemens , et trois malheureux jeunes gens , choisis pour victimes après une ombre de procès, furent condamnés à mort sur les charges les plus frivoles et les plus mal fondées. Le jour de l'exécution fut un jour de deuil pour les Napolitains , et de frayeur pour leurs souverains. Le rapport d'un soulèvement général pour les sauver , jeta l'a-
NAPLES. 2o5
larme clans le palais , et des iroupes parcourant tous les quartiers, donnèrent à la capitale l'aspect d'une garnison. Deux de ces jeinies gens furent exécutés en présence du troisième, le jeune et brave Emmanuel di Deo: comme il montait sur Téchafaud, on lui offrit de lui donner la vie, s'il voulait découvrir le reste de ses complices; il répondit courageusement qu'il préférait la mort à l'infamie, et (ju'il n'avait rien à révéler. Cette réponse décida son sort, et la mort fut le prix de sa généreuse intrépidité. Les germes de défiance entre le souverain et les plus éclairés de ses sujets, furent alors profondément plantés pour n'être jamais déracinés ; et ceux qui avaient si long- temps inspiré la crainte et la haine à leurs gouvernemens, apprirent à leur tour à craindre et à détester. La première Giunta ayant accompli son oeuvre de sang, elle fut dissoute ; et l'on créa Ineiitôt une nouvelle ^conspiration pour donner prétexte à lorganisatlon d'une autre inquisition d'un caractère plus terrible. Ce tribunal était composé d'iiommes dont les n«jms font encore frémir \e& Napolitains : Castel-Cicaia, Vanni et Guidobaldi. Vanni , le pr iîicipal inquisiteur, con- 'duisit les ali.iircs sous la direction d'Acton. Les coDspirulions se uiultiplièrent avec les
20G AAPLF.S-
craintes de la reine ; tout ce qui s'opposait à la rapacité du ministre était stigmatisé de l'épithète qui entraînait après elle la persécution, celle de révolutionnaire ou jacobin. Le royaume fut couvert d'espions jusqu'à ses frontières les plus reculées, et la reine, du milieu de ses cercles de cour, les assurait ouvertement de sa protection (j), et les reconnaissait pour ses émissaires : leurs dénonciations suffisaient au moins pour faire incarcérer, sinon pour prouver le crime de leur victime. Les forts et les prisons se remplirent do malheureux auxquels il n'était pas même permis de connaître 'la nature de leur accusation (2). Quoique plusieurs, après quatre ou cinq ans, aient été délivrés de leurs cachots malsains (3) , faute de trouver le plus léger
(i) Ses propres paroles étaient (et les cours de l'Europe ont réalisé depuis sa prophétie ) « sarebbe un giorno « giunlo a distruggere quell' antico pregiudizio per cui si « riputava infâme il mestiere di delatore. >< «Un temps viendra oii le vieux préjugé qui faisait regarder comme infâme lé métier de délateur sera détruit. »
(2) f'ojcz Saggio Islorico sulla rivoliizione diNapoli.
(3) Lady Hamilton , dans une lettre à loru Nelson , datée de Naples, juin 1798, disait : «Les jacobins ont tous élé déclarés iunocens après quatre ans d'emprison- ■nement; et je sais qu'ils auraient tous mérités d'être pendus depuis loug-lcmps , etc. etc. etc. »
KAPLFS. 207
prétexte pour les détenir, ou la moindre preuve pour les condamner; cependant, la santé détruite et le courage abattu apprenaient à la jeunesse vertueuse cette leçon terrible: Quand le vice peut triompher^ la vertu doit obéir au vice ^ et Ton restait sans espoir pour l'avenir, et découragé par l'exemple du passé, (i)
Quatre années d'oppression et de cruautés de to»s«genres, qui attaquaient les propriétés, la liberté, la vie, avaient presque réduit au désespoir, mais non pas dégradé, les classes les plus respectables. Les légistes qui avaient courageusement entrepris la défense des innocens emprisonnés étaient incorruptibles , et
(i) Le cri que Vanni faisait retentir aux oreilles de la reine qui n'était que trop disposée ù l'entendre , était : tilmcjio doi'evauo arrcstarsene venti mille ( nous devons au moins en faire arrêter vingt mille ). Le roi interrompait quelquefois les plaisirs qu'il prenait à la chasse pour intercéder en faveur de ses malheureux sujets, même il demanda une fois à Vanni de lui rendre compte de sa conduite ; mais la reine répondit pour son ministre, et le roi, réduit au silence par celte voix à laquelle il obéissait implicitement depuis tant d'années, affecta de croire tout ce qu'elle disait, passa une pâte de héron dans sa boutonnière, pour se garantir du mauvais œil , et partit tranquillement pour la chasse, laissant la reine maUreise au logis jimi^uà la mort.
îio8 NAPLLS.
les résultats de leur instruclioa libérale , leur intégrité et leurs talens brillèrent dans chaque procès où la tyrannie n'avait pas pu colorer suffisamment ses accusations pour détruire les objets de sa vengeance. La classe persécutée n'était point celle du peuple ; c'était les plus jeunes nobles, les membres les plus distingués des professions libérales; en un mot, tous ceux que leur éducation éclairait sur les ab^is du gouvernement, et que l'esprit, le patriotisme et la considération rendaient formidables dans le moment où la révolution française frappait de terreur tous les despotes féodaux de l'Europe.
Le roi, malgré le pouvoir que la reine et Acton exerçaient sur lui, ne pouvait pas fermer ses oreilles aux gémissemens des millions de victimes. Le murmure devint violent et général. Le tribunal vit qu'il avait été trop loin, et Castel-Cicala se tourna contre Vanni par haine personnelle et par crainte d'une réaction publique. La reine, pour jeter l'odieux sur d'autres que sur elle et son favori, sacrifia son agent fidèle; Vanni fut renvoyé et exilé. Porté au désespoir par le triomphe de ses rivaux, il tomba dans une maladie de mélancolie; et, après avoir écrit une note qu'on supposait des-
tinée à la souveraine qui l'avait trahi (i) , il se détruisit lui-même. Sa mort laissait Castel-Cicala à la tête de Tiiiquisitioudc lareine, quand les progrès de la révolution donnaient des sujets de crainte mieux fondés que ceux qui avaient servi jusque-là à justifier les persécutions. Le malheureux état du royaume avait disposé les Napolitains (du moins les classes supérieures) à recevoir avec joie tous les changemens que pouvaient amener les circonstances politiques. Le peuple était ce que des siècles de despotisme, d'anarchie et de superstition l'avaient fait, la population la moins civilisée et la plus dégradée de toute l'Italie. Les élémensde la société amalgamés d'une manière si discordante, prouvaient le malheureux état
(i) Cette note écrite d'une main ferme était ainsi conçue :
« L'ingratitudine (li una cor te perfida, l'avvelenamento « di un nemico terribile, la mancanza d'asilo, mi haii « determinato a togliermi una vita che ormai mi è di '■' peso^ non sincolpa nessuno délia mia morte , ed il mio » esempio serva a renderc saggi gli altri inquisitori.- » u L'ingi-atitude d'une cour perfide , les calomnies d'un ennemi terrible et le manque d'asile, na'ont déterminé à m'oter la vie qui n'est plus qu'un fardeau pour moi; qu'on n'accuse personne de ma mort, et que mou exemple soit un averlisscmcnl pour les autres inquisiteurs. » IV. 14
de la nation, et motivaient tout ce qui s'était passé précédemment, et tout ce qui manquait alors dans les efforts qu'une partie faisait pour sauver le tout.
La reine, dans son voyage en Allemagne à l'occasion du mariage de ses filles (i), a été, dit-on , la première à provoquer la ligue des souverains de l'Europe contre la France; mais quand le roi de Naples et ses poltrons furent battus dans leur première expédition contre les Français, les conseils et la cour furent en proie à l'irrésolution et à la frayeur. La couardise et l'indécision prédominaient universellement; et, à la première invasion française, avant que le danger menaçât les frontières , avant que la nécessité obligeât à la retraite, le roi, entraîné par ses craintes ou par les représentations d'un ministre perfide et d'une femme qui avait depuis long-temps sacrifié tous ses sentimens à ses passions, s'enfuit (2). La Sicile
(i) Son neveu , l'empereur actuel d'Allemagne, avait épousé une de ses filles.
(2) Dans cette fuite, la cour, aidée par lady Hamiiton, emporta tout ce qui avait quelque valeur dans les palais de Naples et de Caserle , les principaux objets du musée de Portici et de Capo di Monte , les joyaux de la couronne , et environ vingt laillious d'or en lingots ou en monnaie.
KAPLES. 2 I 1
fut choisie comme un asile momentané pour laisser passer l'orage; et la vieille cour, avec tous ses vices , se rassembla à Palerme. Les Napolitains, abandonnés à eux-mêmes, délivrés d'un despotisme qui avait duré mille ans, portant encore les marques de leurs chaînes, et la bassesse de l'esclavage agissant encore puissamment sur leur caractère , sentirent seulement quils étaient libres; mais, peu accoutumés à jouir de la liberté, leurs vues étaient les résultats de l'instinct plutôt que des principes. Après la fuite du roi, un corps municipal, appelé la c^Y/à, prit possession de l'autorité publique. Ce corps était composé de six nobles et d'un bourgeois, qui étaient élus par les cinq sedili dans lesquels la noblesse était divisée ; ces sedili étaient un reste àe.s fratriœ ou divisions de la ville sous le gouvernement Grec. Quand les parlemens avaient été supprimés, la città avait été le dépositaire des privilèges nationaux, mais elle était graduellement tombée dans la nullité. Cependant, telle qu'elle se trouvait, la conduite des affaires lui fut confiée, et l'on forma une garde nationale qui se remplit rapidement des meilleurs citoyens de toutes les classes.
Les Français cependant avançaient sur Capoue, et Pignalelli traita avec eux, leur céda
2I2 WAPLES.
tout le royaume au nord de cette ville, et cousentit à payer deux millions cinq cent mille francs pour deux mois d'armistice. Le peuple vola aux armes qu'il saisit dans les arsenaux. Pignatelli et le général autrichien, Mack, suivirent l'exemple du roi et s'enfuirent; le dernier, en s'échappant, tomba entre les mains des Français. L'anarchie prévalut alors , et au milieu d'une confusion inexprimable, la populace criait : Viva la sauta fede ! viva ilpopolo napolitanol Moliternaet Rocca Romana, deux jeunes soldats , essayèrent de se faire reconnaîtrecomme chefs, afin de contenir la fureur populaire, et ils réprimèrent les violences pendant deux jours; mais unedéputation envoyée aux Français, alors aux portes de Naples, pour les conjurer de ne pas avancer, ayant été repoussée avec menace et insulte , le peuple devint enragé, une soif de pillage se joignit bientôt aux autres impulsions , et des prêtres fanatiques j bénissant leurs armes, les encouragèrent à se porter aux derniers excès. Dans cette confusion la municipalité cessa ses fonctions , et le peuple ainsi livré à lui-même , la ville devint le théâtre de toutes les horreurs imaginables. I^e duca délia Torre et son frère Filomarino furent les premières victimes , parce qu'on les supposait anti-royalistes; d'au-
N A PLI s. 213
très partagèrent leur sort; enfin les républicains (c'est-à-dire ceux qui avaient de l'éducation ou de la fortune) se mêlant à la populace, en feignant d'adopter ses sentimcns, vinrent à bout de modérer un peu sa furie, et Molitcrna et RoccaRomana parvinrent à faire sortir leslazzaroni du château Saint-Elme. Cependant le peuple privé de chef continua à se défendre contre une armée triomphante, avec un courage digne d'une meilleure cause (i); et quand ils se virent chassés de la forteresse et placés entre deux feux, ilsseretirèrent moins abattus par leurs pertes qu'enragés contre leurs concitoyens.
Les esprits à cette époque étaient complètement désunis; les Napolitains, il est vrai, n'aimaient plus leur roi, mais ils étaient très-atta-
(i) Il y eut assurément beaucoup de courage déployé dans cette occasion. L'on dit que la reine comptait beaucoup sur la réaction des lazzaroni, et elle avait laissé des ageus pour entretenir leur esprit de résistance et les pousser au désespoir. On fit courir le bruit que les jacobins visaient à la destruction de l'Eglise et de la dévotion à la Vierge; et la rage du peuple était portéç à un tel point, qu'une éruption du Vésuve ayant eu lieu dans le moment oii les Français avaient obtenu quelques avantages , les laz/.aroni s'écriaient : Ahi I P^csuvio^ tu sei giacobino! <( ah ! Vésuve , tu es jacoLii! ! »
2X4 IVAPLES.
chés à leur pays, et plus encore à leur religion. Leur haine pour les Français était héréditaire, et la conduite du directoire les aliéna tout-àfait de cette nation dont ils avaient si souvent souffert les invasions. Le in épris du peuple pour les barons était peut-être plus grand encore que son aversion pour les Français; ainsi jîlusieurs causes s'opposèrent aux favorables résultats que pouvait avoir la révolution. D'autre côté, un parti nombreux composé de presque toutes les classes éclairées, croyait la présence des Français nécessaire pour l'établissement de la nouvelle république ; et la séparation , entre eux et la populace , devint tous les jours plus grande, (r)
La nation se trouvant mal préparée pour
(i) L'absence de tout sentiment national étail le résultat nécessaire du précédent gouverneinent. Tout ce qui tendait à la civilisation et à l'instruction était français ou anglais^ et de là les classes éclairées en vinrent à un mépris trop grand pour leurs compatriotes. Dans les sociétés naissantes, les progrès de la civilisation marchent de front avec le dévclojipement du sens moral , et un système de lois se forme spontanément par la force des choses. Mais chez les nations corrompues, les bonnes lois doivent précéder les bons sentimcns , et elles ne peuvent résulter que d'une force morale étrangère à 1;i pnjnilalion.
JVAPLtS. 2 1D
une révolution, aucun plan de gouvernement n'avait été arrêté. Les Français entrèrent à Naples,Ie 22 janvier, et vingt-cinq personnes formées en six comités, furent mises à la tête de Tadministration. Les griefs, suites naturelles de cet ordre de choses, se multiplièrent rapidement, augmentèrent le nombre des mécontens, et divisèrent le pays entre l'armée française et le peuple insurgé. Le corps de la nation, attaché aux formes et aux fêtes de sa religion, était indifférent à ses dogmes, ou les ignorait; et le clergé, déjà en guerre avec la cour de Rome pour le recouvrement des libertés de l'Eglise nationale , n'était pas tout-à-fait adverse à certaines réformes (i); mais l'affaire
(1) Immédiateinent avant la révolution , les prétentions féodales du pape sur le royaume de Naples avaient été vigoureusement repoussées , et la haquenée annuellement offerte avait été refusée. Parmi les écrivains les plus habiles qui ont écrit à cette épo'que contre les usurpations du saint-siége , était l'arclievêque maintenant V ex-archevé'que de ïarente , homme d'état éclairé , qui joint la politesse du grand monde à un savoir dirigé par le goût. Son ouvrage lui attira la malveillance de la cour de Rome ; et le pape, pour lui montrer son méconten lement, négligea de renvoyer quelques dispenses de formes que l'archevêque avait demandées ex ojjicio. Après une seconde demande , l'indépendant théologien déclara qu'ayant le droit canonique de donner lui-même
2lG WAPLJiS.
fut confiée à des agens subalternes, et poursuivie avec une violence et des spoliations qui indisposèrent toutes les classes. La suppression des droits féodaux et des tribunaux provinciaux laissa huit ou dix mille person* nés sans emploi (les armigeri attachés aux barons et à leurs cours ) ; et l'on ne pensa point à pourvoir à leur existence : ils se joignirent immédiatement aux insurgés. On fit une proclamation extravagante, par laquelle on déclarait que ceux qui avaient senn un tyran n avaient rien à espérer d'une république ; et cela ajouta encore un grand nombre de familles aux partisans dû roi. Les deux millions et demi, levés par le général français Championet, et les quinze millions imposés sur les provinces , furent distribués enti^e les contribuables, en ayant égard aux opinions plutôt qu'à la fortune; et l'on prenait les diamans et les bijoux quan4 on ne trouvait point d'argent. Le territoire fut divisé en départemens en contraste avec la géographie établie; et des commissions démocratiques errantes heurtaient tous les préjugés, et blessaient tous les inté-
ces actes, comme arclievcque, il avait riiitenlion d'user de ce droit; el les papiers demandés arrivèrent par le re- (.011 r du courrier
IN'Al'LKS. ai 7
lèts. Cependant la république effectua quelques cliangemens avantageux. Dans l'espace de cinq mois les revenus de deux provinces seules servirent à éteindre un million cinq cent mille ducats de dettes; mais le malheureux état auquel le peuple avait été réduit par l'effet d'un si long despotisme se montra pendant tout le progrès de leur révolution.
Le petit nombre de Français occupant Naples, et la multiplicité des causes de mécontentement, donnèrent naissance aux insurrections dans les Abruzzes, Sora et Castel Forte. Cette révolte instiguée par la cour de Palerme, fut mise sous la direction d'un prêtre calabrois, le trop fameux cardinal Ruffo, qui, connaissant îe caractère et le dialecte des habitans de la Caiabre, parcourut leurs montagnes et sonna le tocsin de cette réaction terrible, sans parallèle dans les annales de l'humanité. Mais jusque dans ces solitudes reculées, ce préti^e guerrier trouva les sauvages habitans divisés en royalistes et en républicains, et capables de se former des opinions et de les défendre. Le succès finit cependant par couronner ses efforts, Altamura , une ville tenue par les républicains, fut prise et saccagée; et les morts et les mourans étaient jetés dans le feu et brûlés en présence du cardinal. Les Français se retiré'
•2 1 s iVAPLES.
rent à la fin, et les forts de Naples (après que les patriotes eurent été défaits par Ruffo et sa bande de brigands sur le pont Maddelena) furent rendus d'après la fameuse capitulation , à Ruffo, à Micheroux, et aux commandans des flottes turque et anglaise.
Ce traité (comme on ne le sait que trop bien ) a été indignement violé par lord Nelson , sous l'influence de lady Hamilton et à la prière de la reine. Trente mille personnes furent arrêtées (i); et la junte formée pour les juger n'étant pas trouvée assez sévère dans les punitions qu'elle infligeait à ceux qui avaient adhéré à la république', fut éliminée. Guidobaldo, pour épargner le trésor public, prit de nouveaux arrangemens avec le bourreau, qui ne fut plus payé comme auparavant, à six ducats par tète (2) , mais à tant par mois. Par
(i) En parlant de cette affreuse époqne , le comte Orloff dit dans son admirable ouvrage sur Naples : « Il apjDroche le dénoûment de l'un des plus déplorables drames politiques dont l'Ilalie ait été le théâtre. » (Mt?moires historiques, etc. du comte Grégoire OrlofF.)
(?,) 11 n'y avait plus dans cette grande cité que deux classes d'iiabitans , des bourreaux et des victimes. Ceuxci étaient déchirés en lambeaux par une foule de cannibales qui dévoraient leurs chairs palpitantes. D'autres, après avoir élé Iraînés dans les rues, étaient jetés , ou
NAPIFS. 2IC)
une loi ex post facto , tous ceux qui avaient occupé des places sous la république, ceux qui avaient chassé les lazzaroni du iort Saint- Elme, ou combattu à Capoue, ceux qui s'étaient opposés au cardinal Ruffo , ou qui avaient aidé (au nombre de i5,ooo) à élever le pavillon national sur le largo Sanlo-Spirito , à la vue des vaisseaux anglais, quand la statue de Charles m fut renversée; ceux qui avaient contribué à la fête nationale, où les drapeaux anglais et ceux du roi furent déchirés; ceux qui, en parlant ou en écrivant, avaient offensé la famille royale ou montré par des actes quelconques leur attachement cà la république, furent tous condamnés à mort. Par cet acte, madame San-Felice fut exécutée au bout d'un an , pour avoir empêché les massacres, en révélant une conspiration royaliste. Les listes de proscription étaient envoyées de Palerme, par la reine. Toutes les formes judiciaires étaient
morts, ou mourans , dans les bûchers allumés sur les places publiques. {Mémoires historiques, etc. du comte Grégoire OrlofT.)
Ces horreurs presque incroyables relatées par le comte OrlofF, sont si loin d'être exagérées, qu'on nous a assuré qu'elles étaient encore au-dessous de la vérité^ et que cent mille j)ersonnes actuellement existant à Naples en ont été témoins.
2 20 WAPLIîS.
violées, tous les moyens de défense étaient refusés : des enfans de douze ans furent mis à mort par cette loi, et ceux qui étaient acquittés par la junte, étaient souvent exécutés par ordre du roi. ( i )
(i) Plusieurs traits héroïques ont été remarqués pen- <3ant cette violation détestable de la foi publique. Cerillo, quand on lui demanda sa profession , répondit « médecin. — Qu'avez-vous été sous la république? — Représentant du peuple. — Et maintenant en ina présence qu'est-ce que vous êtes (lui dit Speziale , le féroce ministre de la joolice)? — In faccio a te (dit Cerillo), un eroe. «Devant toi, je suis un héros.» Manthone répondait à toutes les questions, J'ai capitulé, et si cette défense ne suffit pas, je rougirais d'en offrir une autre. On trouva le jeune Vitagliani jouant de la guitare dans son cachot , quand on alla lui annoncer sa condamnation • et il continua de jouer jusqu'au moment oii on le conduisit au supplice. Carlomagna et Granali s'arrêtèrent sur les marches de l'échafaud pour reprocher au peujjle sa joie féroce. Comme Nicolo Palornba était prêt à être exécuté, on lui offrit la vie s'il voulait révéler ses complices. « Vil esclave (répondit-il), je n'ai jamais appris à racheter ma vie par i'iufamie. » Je vous condamnerai à mortj dit Speziale à Velasco dans la salle de jugement. Je mourrai ( répondit-il) , mais non par votre ordre; et il se précipita de la fenêtre près de laquelle il était placé. Éléonor.i Pimentale était une jeune personne célèbre par ses talens, ses grâces et son patriotisme. Elle fut accusée d'avoir écrit quelques effusions patriotiques dan» le Monileur
NArr.ES. 29 1
Un autre changement dans la fortune des Français les ramena à Naples; et Napoléon
napolitain, et condanince à mort; elle suj^porta son sort avec un courage héroïque Elle prit du café quelques minutes avant son exécution , et disait en souriant à ceux qui exposaient leur vie en témoignant de la pitié pour sa fin prématurée : Forsan et hœc alius meminisse juvaèz'i/ Rosso Vincenzo, fameux orateur patriote , auteur d'un ouvrage politique de quelque célébrité ( Pensieri politi'ci), pendant qu'il était sur l'échafaud, attendant que l'exécuteur eût préparé les instrumens de mort , causait avec tant d'esprit et d'éloquence , que l'ofTicier qui l'accompagnait ne prononçait jamais son nom, même plusieurs années après sa mort, sans répandre des larmes. Pendant cette horrible période de vengeance , les plus nobles familles de Naples , celles de Carafa , Torilla , Pignatelli , Néri , etc. etc. etc. jierdirent leurs membres les pi us méritans(*). Le sort de l'amiral Caraccioli est bien connu. La reine était impatiente de voir la destruction de ce brave marin , qui , comme les Napolitains avaient coutume de le dire, valait à lui seul une Jlotte ^ et la jalousie de Thurn , et la faiblesse de Nelson {la viltà di Nelson, disent les Napolitains), signèrent sa condamna-
(*■) Le jeune prince Carafa mourut avec une gaîte et un courage qui sont encore rappelés souvent et avec larmes par ses amis. Nous avons eu riionneur <le connaître ses plus proches parens, et nouâ avons pu juger de son me'ritc d'après le leur. Outre ces nobles patriotes , trente ou quarante e'vèqucs , vingt magistrats, et un grand nombre de médecins , de jurisconsultes et de littérateurs, succombèrent dans cette reaction, et 80,000,000 de capitaux sortirent du royaume avec les familles qui l'abandonnèrent à cette époque pour se it'fugier dans les autres jiarties de Tltalie ou dans rdlranger.
2 22 IVAPLKS.
cherchant à pourvoir sa famille , assigna le troue de ce pays à son frère Joseph, l.e roi se
tion , quoii|u'il eût été solennellement absons par le roi Ini-nième, 4111 lui avait permis de rentrer à îs'apics. L'amiral se promenait sur le pont de son vaisseau , raisonnant sur la construction d'un vaisseau anglais qui était placé près du sien , quand on lui apporta sa sentence de mort. Jl l'écouta , puis finit le discours qu'il avait commencé. Les matelots à qui l'on avait commandé de lixer la corde pour le pendre, pleuraient et tardaient toujours à remplir hnir triste lâche : alors il leur dit d'un air serein, sbrigutaU, sbri^itlcvi, déjièchez, dépcthoz; puis après une pause il ajouta : Pendant ijue je dois .suujjrir, il faut encore que je vous l'uie pleurer. 11 lut pendu à la vergue d'un vaisseau sicilien, et sa mort a entaché pour toujours la mémoire de Nelson. L'anecdote de son corps flottant sur les eaux pendant «juc le roi cl lord Nelson étaient sur le pont du vaisseau de l'amiral anglais est trcsvraie. Dans le temps oii l'auteur de ces pages était trop jeune et trop ignorante pour s'intéresser aux transactions politiques d'aucun pays, elle a souvent écouté avec ravissement lady llamilton décrivant les beautés des rivages de Naj)les, et la position oii elle se trouvait quand elle était assise pendaîU If calnir d'une hclle nuit éclairé*' ]>ar la lune, à la dioile du héros du Nil sur le \ai>seaii amiral, chanlant sur les vagiu-s de la AléditrrratM-r riivnme nalinnal de /l'/z/c />ri larinid , icpcti' en ilid m |i;m tout r<'M|uij)agf ; mais si elle avait su alors (|ue tandi> <ju(' la ,sirèrje chantait, des millirr» de ])ersnnncs périssaient, et qur ces nuits de fêles terminaient des jours de sang , clli' .lur.iil lui la présence de l'eue haulcresse . et
réfugia encore en Sicile, où, sous la protection tle lAii^leteiTC (protection telle que le plus fort laccortle toujours au plus faible), il conserva l'ombre de la royauté, pendant que le ])()Uvoir était exercé par les agens diplomatiques et militaires du gouvernement anglais. Napoléon épousa une princesse autricbienne ; et la reine, perdant alors ses anciens préjugés, commença à coqueter avec le vainquciu-, jusqu'à ce qu'elle fût enfin obligée d'abandonner son trône et de quitter l'îl^e. On créa un parlement , on donna une constitution modelée sur celle d'Angleterre, et les barons furent dépossédés de leurs privilèges féodaux ; le peuple ayant été presque poussé à la rébellion contre son roi légitime , par les agens anglais qui voulaient effectuer la révolution. Dans- cette occasion Ferdinand déploya une fermeté et une dignité qu'on attendait peu du laissez àlleide son caractère; et il protesta au ministre anglais que la force seule pourrait l'obliger à descendre de son trône. (])
l'aurait abhorrée comme elle abhorre maintenant sa nie'moire (surtout depuis son séjour à Naples) : ceux (jui se réjouissent de la défaite des ISapolilains en iH?.! , devraient se rappeler le sort de ceux qui ont été livrés à la clémence royale en i 790-
(1) Le roi, pcrséculé ])ar rijilerveution injuste des An-
2 24 IVAPIES.
Un nouveau changement dans les combinaisons politiques produisit d'autres vues dans le cabinet britannique ; et ce roi, que nos
glais ( qui avaient voulu l'obliger à accepter leur constitution ) , s'était retiré dans un vieux château ( la Zisa ), pour éviter leurs importunités. Apprenant qu'un corps armé marchait pour le forcer de retourner à Palerme , il fit élever un dais dans une des salles , et là , entouré du peu de courtisans qui l'avaient suivi , il attendit sur son trône l'arrivée du commandant anglais. Dans l'entrevue qui suivit, l'obstination lui tint lieu de courage et de politique. Il refusa positivement de retourner; et quand ses amis anglais lui insinuèrent de céder la couronne à son fils , il répliqua : Montrez-moi votre autorisation pour me faire cette demande ; si le gouvernement anglais exige ce sacrifice , je n'ai aucune force à lui opposer et j'obéirai. La n^ponse du diplomate fut parfaitement caractéristique ; on n'entendait point user d'aucune force, et la mesure n'était suggérée que comme l'avis personnel d'an individu. Alors , dit le roi , je n'abdique' rai point.
A la restauration, plusieurs nobles Siciliens qui avaient pris part aux ehangemens provoqués par les Anglais, réclamèrent la médiation et la protection de notre minis- Ire. J'ai peine à croire ce que je suis obligée d'écrire d'après des autorités respectables. La note officielle a été remise au roi , et la vie et la liberté de ces amis et alliés de la nation anglaise ont été ainsi trahies et livrées entre ses mains. C'est une justice à rendre au roi Ferdinand , (jue de dire qu'il n'a fait aucun mauvais usage de ces informations.
NAPLES. 9.2 b
ministres ne voulaient pas laisser régner dans son royaume de Sicile, pendant le temps de la puissance de Napoléon, fut choisi par eux après sa chute, pour être rétabli avec tous les anciens abus despotiques , à Naples qui l'avait rejeté. Alors la constitution anglaise, que des hypocrites et des jongleurs s'étaient vantés d'avoir donnée à la Sicile, s'évanouit dans les airs. Les nobles, privés de leurs anciens droits, et le peuple, replongé dans son esclavage primitif, laissèrent le roi plus absolu qu'il ne l'avait jamais été; et ces malheureux Siciliens qui, se confiant aux promesses des ministres et à l'honneur des nations, s'étaient prêtés à la politique anglaise, furent abandonnés pour être perdus ou sauvés, suivant que la bonté habituelle de Ferdinand ou les craintes du roi domineraient en lui. Partout également, les mêmes vues courtes de la politique du cabinet anglais^ qui va toujours d'expédient en expédient, a nécessité de pareils manqi^emens de foi , de pareilles violations des engagemens solennels; et il est maintenant impossible à un Anglais de sortir de son pays sans être exposé aux reproches et à l'exécration des nations déçues et enchaînées, qui se dispensent de remplir envers lui les rites de l'hospitaiité IV. i5
JNAPLES.
quand des liens personnels ne surmontent pas les antipathies nationales.
Le règne de Joseph Bonaparte à Naples a été court et troublé par les intrigues de Saliceti, ministre qui régnait, en abusant de la crédulité (le son maître , par une succession de conspirations imaginaires, et qui l'engageait à faire des injustices et des persécutions.
Le règne de Murât qui succéda à Joseph, quand celui-ci fut appelé au trône d'Espagne , est assez récent pour être très-connu du public. Le bien et le mal qu'il a fait appartiennent également au système qui l'avait élevé à la puissance souveraine. Hardi, franc et gai, son courage brillant sur le champ de bataille, n'était pas soutenu de talens capables de donner de l'éclat à un homme d'état Formé pour plaire plutôt que pour gouverner, il était plus propre à représenter dans sa cour qu'à diriger son conseil. Le système, cependant, travaillait de liy-mème; il faisait respecter le roi et tlonnaitde la confiance au peuple. La civilisation française opérant sur la sauvagerie comparative que des siècles de mauvais gouvernement avaient imprégnée dans le caractère napolitain , ne pouvait être que très-avantageuse. ] j'ac t ivi té des conseils révolutionnaires agissant
NAPLF.S. 217
sur lindolence et l'inertie des agens de l'aucicii despotisme, ranimait et renforçait les institutions usées de ce pays. Toutes les branches de l'administration, les finances, la guerre, l'éducation, la justice, reçurent des développemens et des améliorations. La société se forma sur le modèle de celle de Paris; la littérature française fut importée, le Code français fut établi à la place de la jurisprudence embrouillée et vicieuse de l'ancienne Naples; et la nation, quoique subordonnée à la politique impériale et forcée de participer aux guerres de Napoléon, sortait rapidement de son état de barbarie, et prenait sa place parmi les nations européennes, quand la chute de Bonaparte la rejeta dans les institutions des princes d'Anjou et d'Aragon, et dans le mauvais gouvernement du seizième siècle.
Murât qui avait apporté avec lui une immense fortune personnelle, la dépensa tout entière dans son nouveau royaume; et les taxes qu'il leva, quoique très-fortes, pesaient moins sur le peuple, à cause de l'accroissement de leurs moyens : les dépenses, d'ailleurs, portèrent sur un grand nombre d'améliorations, sur l'ameublement splendide des palais, les fouilles de Pompeii, des routes ouvertes pour les communications intérieures,des.éco!es, etc., et
228 IVAPLES.
!;i propagation fies arts et des lumières (sans tout le pays. Parmi tous ces bienfaits, le plus grand manquait encore; Murât lîégligea de donner la constitution qu'il avait promi,sc-,<nii pouvait seule consolider la civilisation c,\\il affectait de vouloir avancer; et la presse resta toujours complètement enchaînée.
Quand les revers des Français et les succès de l'armée d'Autriche renversèrent le gouvernement de Murât, la ville de Naples se trouva encore sur le point de tomber dans l'anarchie, Je pillage et les massacres qui avaient signalé la première révolution. Les lazzaroni montrèrent ces dispositions a la révolte, inhérentes à des castes qui vivent au milieu de la société , sans propriétés, sans participer à aucun de ses avantages. Si les Napolitains ont échappé aux malheurs qui les menaçaient, ils avouent avec reconnaissance qu'ils le doivent à la reine , épouse de Murât (i), qui, avec une énergie
(i)Il restait une force année très-jjeu considérable pour garder la ville et la protéger contre les lazzaroni qui s'ameutaient déjà pour piller et dévaster. Les maisons des banquiers et des négocians anglais étaient particulièrement marquées pour le pillage , quoique les lazzaroni aussi-bien que le peuple des Abruzzes et de la Calabre affectent toujours de se considérer comme les alliés de l'Angleterre. Madnmc Murât assembla elle-même la
digne de son frère , resta tout le jour a cheval, et visita tous les postes , s'assurant par ellemême de la vigilance des autorités, jusqu'au moment où les Autrichiens approchant, elle anonta dans son vaisseau. Il ne reste plus rien à dire de la misérable fin de Murât, de son expédition fatale, de sa punition sommaire; lui seul fait peut être ajouté à cette singulière histoire, c'est que Ferdinand s'était préparé à une troisième fuite avant de faire partir l'ordre de l'exécution de Murât, et qu'il étaitdéterminé à se sauver encore, si cet ordre rencontrait la moindre opposition.
La restauration du souverain légitime (i) fut extrêmement coûteuse : l'Autriche reçut j*^'
une année entière du revenu de l'état. Metternich et d'autres ministres reçurent, dit-on,
garde nationale, prit leur uniforme, et leur adressa un discours plein d'esprit et d'éloquence. Sa vie était en danger dans le moment oii elle capitula avec le capitaine Campbell du Tremendous , qui la reçut sur son bord avec ses enfans; et les lazzaroni l'y suivirent en l'insultant et en blessant ses oreilles par des chants licencieux,
en dépit de l'intervention du capitaine Campbell , qui
se conduisit dans cette occasion comme un brave et
galant honame.
(i) La reine Caroline n'a pas vécu assez pour partager
ce triomphe. On sait qu'elle est morte errante, détestée,
et u'in.«pipant aucune j)ilié.
des sommes considérables. L'armée d'occupation fut maintenue pendant trois ans. On pourvut à l'existence de la femme du roi , et d'un grand nombre de ses suivans qui revinrent de Sicile dans une extrême pauvreté. Les revenus des Deux-Siciles avaient été de sept millions de ducats. Murât éleva ceux deNaples seuls à vingt et un. Cependant, ces sommes furent bientôt absorbées. Murât avait vendu des biens nationaux , dont les payemens avaient été reculés, et l'argent se trouva accidentellement tomber dans les coffres du roi, qui obtint ainsi environ dix millions. Sept ou huit millions furent encore ea»nés par la révocation des concessions accordées par Murât, cpii furent reprises, quoique la propriété eût été souvent transférée plusieurs fois. A ces causes de mécontentem.ens se joignirent les lois prohibitives qui affectaient lea intérêts du commerce et des droits disproportionnés sur les importations et les exportations. Ces abus et la perte totale de toute espérance de liberté constitutionnelle (i), ont déjà disposé les es-
(i) Au retour du roi on balança quelques inslans entre le système français , ou celui qu'on avait adopté en Sicile ; mais les avantages financiers du premier lui firent donner la préférence.
JVAPLES. 2J1
prits à de nouveaux changemeiis ; cl ils auraient probablement donné à l'expédition de Murât un autre résultat, si elle avait eu lieu à une autre époque, (i)
La malheureuse révolution qu'on appellera maintenant révolte, se préparait évidemment pendant notre séjour à Naples, quoiqu'il fût impossible de prévoir le temps de son explosion.
Si cette réAolution n'avait pas été dérangée par l'intervention injuste des nations étrangères, elle aurait conduit aux plus heureuses
(i) La justice oblige d'ajouter que le ministre Medici était bien éloigné de pousser le despotisme jusqu'à ses dernières limites, e^ que le roi (instruit par l'expérience des mauvais effets <3es proscriptions de sa femme , et trop heureux d'être délivré de son esclavage pour penser à adopter ses plans) avait montré beaucoup d'indulgence aux partisans de Murât. En 1816 le prince Canosa, napolitain et ministre du roi d'Espagne, fut rappelé et mis à la tête de la police. Il se lia avec une bande de misérables , le rebut du peuple , et il commença ses fonctions en persécutant et emprisonnant les Muralislcs. Son système fut découvert et il fut exilé. Toutes les fois que les choses vont mal dans les provinces, et qu'il arrive quelques tumultes, le roi les attribue toujours à ses anciens suivans qui y remplissent des emplois , el il a coutume de dire : Ci sono i tnici fctlcli ! n C'est l'ouvrage de mes fidèles. »
conséquences; on peut expliquer aisément sa déplorable catastrophe. La révolution (comme toutes celles qui arrivent chez un peuple dont ]a civilisation est concentrée dans les classes supérieures d'une capitale) a été effectuée par un nombre de personnes comparativement petit, et elle ressemblait sur ce point à la révolution anglaise de 1G88, qui ne causa aucune effusion de sang. Dans celle-ci, tous les talens du pays étaient mis en action , et les connaissances tirées de la France et de l'Angleterre auraient été appliquées au bien de tout le royaume. Cette révolution ne pouvait admettre ni égalité théorique , ni mépris pour les droits de propriétés, ni proscriptions; c'eût été une simple communication des lumières intellectuelles de quelques individus à la masse de la nation.
Mais quand une invasion étrangère rendit nécessaire l'appel de la force physique du pays, le sort de la nation dépendit de la discrétion , du courage, de la bonne volonté d'une populace corrompue , avilie , superstitieuse, et brutalement ignorante, qui ne pouvait, ni apercevoir les objets qu'elle était appelée à défendre, ni concevoir même la nécessité de combattre. Les esprits généreux et intrépides qui se sont hasardés dans cette révolution , avaient à tra-
iV'APLES. 2. "^3
vailler avec de mauvais outils , et conséquemment leurs opérations ont manqué. L'Autriche est encore une fois maîtresse du pays; les progrès des lumières sont arrêtés, le patriotisme est mis à prix, le commerce est chassé des rivages par la terreur, et le peuple est rejeté dans la barbarie , renvoyé à ses vierges et à ses sages de bois j livré aux turbulens lazzaroni et aux brigands des montagnes.
C'est une calomnie contre la Providence que d'affirmer qu'il existe des nations marquées pour le mal par leur tendance physique, et si inévitablement dévouées à des vices particuliers qu'il soit impossible de les en corriger par de bonnes lois et de bonnes institutions. Presque toutes les nations civilisées se sont montrées sous différentes phases morales, suivant la direction que leur ont donnée leurs institutions politiques. Les héros des Thermopiles ont été dans un autre siècle les esclaves des barbares , et un moine gouverne dans le même lieu où César tremblait de se décorer de la moindre marque extérieure de pouvoir. Le véritable instrument de la dégradation de l'homme , est son ignorance; la nature qui lui permet trop fréquemment d'errer , ne lui appreiul jamais à s'avilir, et l'histoire de tous les
■234 KAPLES.
pays démontre la philosophie de cette observation du Dante, que,
Se'l mondo laggiù, ponesse mente
Al fondamento che natura pone,
wSeguendo lui avria buona la gente.
Paradiso , canlo ottavo. (i) Il a été de mode d'accuser les IN^apolitains d'une perversité inhérente, sur laquelle les circonstances extérieures ne pouvaient rien ; mais ce préjugé ne s'est répandu en Europe que depuis le temps où ce pays devint l'esclave de l'Espagne. Les nations conquises sont toujours en butte aux calomnies de leurs maîtres étrangers, qui cherchent à colorer leur injustice en proclamant l'indignité de leurs victimes. Les faibles et superstitieux descendans de Charles-Quint, après avoir dégradé et désespéré les Napolitains par un odieux gouvernement délégué, bien calculé pour produire un tel effet, assignèrent les résultats de leur despotisme au caractère particulier du peuple. Cependant, ces Napolitains accusés de lâcheté et d'incapacité , avaient dans les siècles passés aidé les Romains à chasser Annibal de l'Italie,
(i) «Si les hommes voulaient examiner les dispositions que la nature a mises en eux, et suivre ses impulsions , ils deviendraient meilleurs. »
JVAPLES. 2j5
et maintenu leur indépendance à une époque où le reste de la péninsule ne jouissait plus de la sienne. Le royaume de Naples a donné à l'ancienne Rome Ennius , Cicéron, Horace, Ovide et Stace; et à l'Europe moderne, le Tasse, Sannazar et Salvator Rosa (i). Naples, dans les temps barbares, a été l'asile du peu de savoir qui restait, et la plus grande partie des classiques conservés à la postérité, sont dus à la docte industrie des bénédictins du mont Cassin et d'Otrante. La flamme de la science se ralluma dans l'école de Salerne ; les Pandectes de Justinien (le code de la légitimité) ont été trouvées à Amalfi , et dans le seizième siècle (suivant Apostolo Zeno) les lettres y étaient tellement cultivées, que les littérateurs de tous les pays auraient pu choisir cette terre pour asile, comme elle avait été sous Auguste la retraite favorite de Virgile , de Sénèque, deXite-Liveet de Claudien. Mais ce qui élève Naples au-dessus de tous les autres états de l'Europe , c'est sa résistance à la puissance papale dès le temps de sa fondation, c'est d'avoir disputé dans tous les siècles les pré-
(i) Salvator Rosa est cité ici comme élégant poète salirique ; il était de plus excellent auteur comique , et le meilleur improvisateur de son temps.
23G IN'APLES.
rogatives que le çaint-siége voulait s'arroger, et surtout d'avoir invariablement refusé, et refusé avec succès, d'admettre le plus puissant de tous les instrumens de dégradation et de terreur, l'inquisition.
La première impression donnée par la nation napolitaine, après un coup-d'œil rapide jeté sur toutes les classes , vues dans les rues , dans les vignes , sur le lar^go di Castello , ou dans le salon d'un palais, est celle d'un peuple formé des élémens de leur région brûlante et splendide, pour lequel le mot de génie (i) semble avoir été inventé; d'un peuple dont le caractère est aussi volcanique que leur sol. Les feux du Vésuve semblent circuler dans leurs veines , et le brillant de leur ciel se réfléchir sur leur imagination ; leurs organes sont plus fins, leurs impressions plus vives que celles des autres nations; et leur surabondance de vie, que des institutions inertes laissent sans emploi , se répand en sons perçans , en mouvemens rapides, en gestes animés qui rendent inutile le langage qu'ils sont appelés à aider et à seconder.
(i) Veux-tu donc savoir si quelque étincelle de ce feu dévorant t'anime? cours, vole à Naples, etc. (^Dictionnaire de musique de Rousseau. Génie.)
iVAPLFS. 287
Une sagelégislature, en travaillant sur de tels matériaux, pourrait créer le plus noble caractère national. Quand ces qualités sont détériorées par des institutions pernicieuses, elles sont calculées en effet pour rendre la barbarie plus barbare, pour donner au crime sa dernière nuance d'atrocité ; mais sous un ordre de choses bienveillant et bien entendu, elles peuvent aller avec une force égale dans la direction contraire. Un caractère ardent est le sol des grandes vertus et des grands talens; et des sentimens profonds, une imagination inflammable, n'ont jamais été l'étoffe de la médiocrité.
C-ette grande portion de la population du royaume de Naples , appelée \q peuple, se présente plutôt à l'observation de l'étranger, que toute autre classe des autres nations civilisées. Leur pauvreté leur laisse à peine un toit pour s'abriter ; et leur climat rend un domicile , un luxe plutôt qu'une nécessité : ils ne cherchent un abri que contre les inclémences de la nuit. Le rebut du peuple , sous le nom de lazza^ roniy n'en a même pas besoin; un banc ou un bateau leur servent de 1 it , et le ciel est leur seul pavillon, excepté pendant ces orages violens et passagers si fréquens à Naples : alors le portique d'un palais ou la colonnade d'une église
238 ^'APLES.
leur offre la retraite momentanée qui leur est nécessaire, (i)
La lumière du jour, qui, suivant la philosopliie de Cornus, /ait seule le péché, n'est jamais évitée sous aucuns prétextes par les Napolitains des dernières classes. Tous les devoirs, tous les offices de la vie sont remplis à la face du soleil et sous les yeux du public. Des groupes, assis à tous les coins des rues , et sur le seuil des plus pauvres maisons, sur les rives du Scoglio, fie Mare-Chiano , sur le Mole ou le Largo, riant, causant, menaçant ou chantant, sont tous domestiquement ( sinon sentimentalement) occupés: les besoins sont
(i) Le lenips a été quelquefois très-mauvais pendant noire séjour à Naples , et il arrivait souvent qu'en revenant tard de l'opéra ou des soirées, nous trouvions le sale portique de notre vieux palais rempli de lazzaroni. Les uns étaient couchés à terre, les autres montés sur des coffres, ou rassemblés autour d'un brasier dont les tisons donnaient juste assez de clarté pour éclairer leurs figures grotesques et marquées. Rien de plus courtois et de plus cordial que leurs manières : ils se levaient tous pour nous faire place, nous souhaitaient la bien-venue au logis et une bonne nuit, et même un ou deux qui avaient appris quelques phrases anglaises, s'en servaient au hasard pour se naontrer plus particulièrement polis. Une des phrases lespliis populaires sur lemôle , c'est -ivr/nf a boal, f^ir .< avez-vous besoin d'un bateau , monsieur ? »
satisfaits , les professions sont exercées; on lit le Tasse à haute voix, on se nettoie la tête, on se fait la barbe, le tout au bénéfice du public (i). Un polichinelle et un prédicateur, l'un à côté de l'autre, appellent au même instant les dissipés et les dévots, et se partagent la multitude toujours prête à rire, à prier, à
(1) Dans toutes les rues de Naples, on voit une ou plusieurs toilettes publiques à l'usage des dernières classes. L'arrangement en est tout-à-fait classique et antique. Un trépied qui pourrait avoir été modelé sur un de ceux du temple d'Isis , est surmonté d'un petit brasier de cendres chaudes , et un ministre officiant se tient auprès : son seul habit est une tunique de canevas attachée autour du corps par une ceinture. La saleté de ce grotesque personnage fait un contraste curieux avec les rites de purification qu'il remplit pour les autres. Les dévots de tout âge et de tout sexe se succèdent à son autel, et approchent leur tête du feu du sacrifice. La célébration d'un acte accompli, en Angleterre, avec moins de solennité , mais plus de célérité , par des peignes de corne, est suivie d'une ablution partielle; on verse sur les mains de l'eau chauffée sur le brasier , et les cheveux sont tressés ou la barbe rasée , suivant le sexe des parties. De tels spectacles sont, ainsi que plusieurs autres , des indécences morales ; mais la police n'intervient jamais dans ces matières, et le gouvernement ne fait rien pour tirer cette immense population ( encore belle malgré tous ses vices) des habitudes les plus révoltantes, les plus brutalement immorales.
24o FAPLÏÏS.
s'émouvoir , qui cherche les sensalions en proportion de son manque (Vidées, et qui, Uvrée sans contrôle à l'influence de ses passions véhémentes par l'absence ou la faible administration des lois , est aussi dénuée de principes moraux, qu'éloignée des causes dont ils dérivent , la propriété et l'éducation. La dissimulation et la friponnerie, attribuées aux Napolitains et toujours exagérées, sont les résultats inévitables de leurposition sociale. Ils sont nécessairement étrangers à la beauté abstraite de lavérité,par les effets d'un système religieux et politique, qui leur défend toute recherche et les prive de toute connaissance ; et l'avantage de la dissimulation leur est enseigné journellement par la sécurité qu'elle leur donne dans leurs petites fraudes envers les étrangers crédules ou leurs compatriotes insoucians. Leur friponnerie, qui produit rarement des actes de violence, excepté dans les temps de commotions politiques , et qui est généralement accompagnée d'esprit et entretenue par la pauvreté, est le vice naturel d'un peuple privé de principes de conscience par un gouvernement dont les lois ont toujours été esclaves du pouvoir et des privilèges, et dont la religion a une absolution toute prête, avec un prix établi pour chaque péché. L'honnêteté et la
JVAPLF.S. 2/|I
probité dérivent de la propriété; ceux qui connaissent la valei^ de la possession la respectentdans les autres par un principe d'intérêt personnel. Prendre ce qui nous est nécessaire est un instinct; et quand on résiste à son impulsion d'après un principe, c'est le résultat de réflexions renforcées par la crainte de l'opinion , et par la connaissance de l'existence de lois justes, également bienfaisantes et protectrices pour tous les membres du pacte social.
La grande masse de la population du royaume de Naples ( en y comprenant les Abruzzes (i) et la Calabre ) (â) est arabe par
(i) Il y a vingt ans ^les gentilshommes qui avaient des fermes et des villas dans les Abruzzes vivaient dans un ctat de siège, leurs maisons fortifiées et leurs domestiques armés j cependant c'est là que Virgile naquit et reçut sa première éducation; Sultiione , sa ville natale, existe encore.
(2} Masséna ayant à envoyer un courrier en Calabre , fut obligé de lui donner une escorte de cent cinquante hommes. On trouve là peu de chemins publics et d'auberges , grande preuve du manque de civilisation. Les classes distinguées sont hospitalières et généreuses j elles vivent comme les chefs arabes. Les bandes de voleurs de cette province, qui ont servi si utilement le cardinal RuiFo , sont très-souvent fortes de cinq cents hommes. On nons a conté une anecdote qui montre leur férocité
jv. iG
242 NAPLLS.
les habitudes et les principes , et grecque par la subtilité et les taleus : i|s sont dévoués à une
et leur espèce de point d'honneur. Un jiarti de ces bandits , à peu près un an avant qu'on nous fit ce récit, s'était emparé d'un jeune Napolitain , héritier d'une famille opulente, et ils envoyèrent dire à son père qu'ils voulaient dix mille ducats pour sa rançon. Le père leur en envoya quatre , avec une lettre par laquelle il s'excusait de ne pouvoir donner le tout : ils renvoyèrent l'argent , et ne firent aucune réponse. Le père , terrifié , envoya la somme demandée après quelques délais ; mais elle lui fut renvoyée intacte avec l'horrible nouvelle que son fils n'existait plus. Un Napolitain de talens éminens , qui avait eu pendant long-temps un commandement militaire en Calabre sous le régime français , nous a assuré que les Calabrois étaient, non-seulement la plus belle race d'Italie , mais la plus susceptible de civilisation et de perfectionnement intellectuel. Les premières classes sont entièrement grecques par leurs goûts et leurs talens, et sont remarquables pour leurs affections domestiquer, et leur hospitalité sars bornes. Un Calabrois ne trahit jamais la confiance qu'on a placée en lui. Des routes ouvertes , dec manufactures et des écoles établies , pourraient en peu de temps arracher ce peuple à son existence sauvage ; mais le gouvernement , après avoir levé de lourdes taxes sur eux, ne fait rien de plus; et l'on dit que quelques-uns des bandits sont à sa solde , et sont même regardés comme des alliés utiles , dans certains cas oli on pourrait les lâcher contre les sujets qui désireraient une constitution. On n'a pas oublié les services qu'ils ont rendus sous le cardiual lluffo.
relii^ion qui leur assure \eura /este popolari ; et ils sont attachés à uu gouvernement qui permet leurs violences et leur indolence, et qui non-seulement autorise leurs bandes déprédatrices, mais s'allie avec elles (i). Telles sont les causes qui ont mis la révolution en défaveur auprès des derniers ordres de la société, et qui, lorsqu'ils ont été forcés à prendre parti dans la contestation entre l'indépendance et le despotisme, les ont fait incliner vers le dernier. Tous les gouvernemens sont, abstractivement parlant, égaux pour les hommes qui vivent hors de la loi ; mais celui qui favorise le mieux le désordre moral et politique est celui qui conviendra le mieux au bandit des Abruzzes ou au brutal lazzarone de Naples. Telle était la machine avec laquelle le patriotisme et l'intelligence devaient travailler, et qui paraît, d'après des évcnemens récens, avoir été au-dessous du noble but auquel on voulait l'appliquer. Mais on ne peut former aucunes conjectures sur ce sujet, jusqu'à ce que les diverses circonstances soient mieux connues.
(i) Les bandes de brigands de la Fouille, conduites par les Vardarelli (deux frères, céîèbrrs ciicîs de voleurs), ont traité avec le gouvernement, et ont été quelque temps à sa solde.
2 44 WAPLKà.
11 est notoire que les mêmes hommes qui ont déserté l'étendard de la liberté sous un Pepe et un Filangieri, se sont révoltés dans d'autres occasions contre un impôt exorbitant, qu'ils ont défendu leurs foyers, leurs maisons, avec un courage de tigre , et résisté à l'invasion française avec une énergie et une ténacité dont le Piémont et Naples ont seuls laissé des exemples.
Les motifs présentés aux dernières classes du peuple de Naples depuis si long-temps avilies et enchaînées, pour les sacrifices qu'on exigeait d'elles, n'étaient pas assez puissans à leurs yeux. L'indépendance politique ne pouvait être pour eux qu'un être de raison. Ils n*en connaissaient ni la théorie , ni la pratique, ni les résultats bienfaisans. Accoutumés depuis des siècles à être mal gouvernés, ils ne sentirent la force du principe qui produisait la révolution que dans ses causes immédiates, et ne saisirent point la chaîne qui unissait le mouvement révolutionnaire à leurs intérêts personnels. Si on leur eût donné une Madone à défendre , quelque objet sensible autour duquel ils pussent se rallier, on les aurait trouvés plus fermes à Theure du danger; mais ils n'étaient pas préparés à combattre pour la liberté, ce mot que le despotisme espagnol^
WAPLES. 245
autrichien, et les rois de la maison de Bourbon , leur avaientfaitoublier.Une population pauvre et ignorante peut être fanatisée, mais elle ne peut être activée par la raison ; caria propriété , ce grand objet de toutes les institutions civiles , qui en détermine le caractère d'une manière si précise, est en même temps le motif qui engage les hommes à s'élever au-dessus de leurs impressions sensilives, et qui les oblige à sacrifier le présent à l'avenir. Les connaissances, la liberté et le bien-être général forment un cercle de causes et d'effets, dans lequel aucun n'est parfait tant que les autres sont matériellement défectueux.
Le mauvais succès du dernier effort, loin de fournir un argument favorable aux vues du despotisme envahisseur , est une preuve de plus de l'égoïsme inhumain d'un gouvernement qui réduit la grande majorité d'un peuple à une insensibilité d'esclaves pour les souffrances de leurs concitoyens et la dégradation nationale, qui rend les sujets trop ignorans pour comprendre la cause de leurs maux, et trop insoucians pour chercher à les diminuer. Cependant, l'objet avoué par la dernière croisade, était la restauration d'un pareil gouvernement. En prenant la population napolitaine dans son ensemble , elle possédait assez
246 WAPLES.
de vertus et de talens pour soutenir un régime constitutionnel, si l'injuste intervention des étrangers ne s'y était pas opposée ; et soit que les carbonari fussent en grand ou en petit nombre, soit qu'ils fussent des conspirateurs ou les organes de la volonté générale, leurs intentions étaient favorables aux intérêts de l'humanité; et leur but avait été atteint sans violence et sans effusion de sang : le danger était passé, et les biens étaient presque sauvés quand le spoliateur est tombé sur eux, et que l'ennemi commun de l'indépendance dans tous les pays les a fait reculer de plusieurs siècles dans la barbarie et l'ignorance.
La langue, la religion, le costume de ce peuple plein d'imagination et demi-civilisé (en comprenant toujours les dernières classes par ce terme) sont en harmonie. Leur dialecte est une sorte de texte poétique, commenté par des gestes expressifs; le premier est tort en figures, les seconds sont remplis de grâces. Leurs salutations ont quelque chose de coquet, et la facilité avec laquelle ils causent ensemble à une grande distance , par certains mouvemens télégraphiques des bras et des mains, a une apparence magique.
La mobilité de leurs visages pointus et de I«urs traits proéminans, toujours remarqua-
ITAPLES. 247
Lie , est encore plus frappante quand leur corps est en repos et que leur attention est fixée par un de leurs improvisateurs ou narrateurs. Pendant notre séjour à Naples nous demeurions si près du Mc)le, que nous étions souvent tentés, par la proximité, de nous y promener, surtout les dimanches où le bas peuple se partage presque entièrement entre cet endroit et les marais de Ponte délia Maddelena , quand ils ne s'en lassent pas dans un calessino pour aller à Résina ou à Pozzuoli(f). Le Mole présente alors généralement plusieurs cercles, chacun de deux ou trois rangs de personnes, composés des derniers des lazzaroni, quelquefois assis sur des bancs de bois, d'autres fois sur la terre, suivant le prix f ayé à quelque philosophe péripatétique, ou à quelque lecteur qui occupe le centre et qui lit très-haut le Tasse (2), ou Mastrillo, les histoires de la
(i) La calèche napolitaine est un petit cabriolet peint, décoré avec un luxe de mauvais goût et des étoffes de clinquant faiié. Le cocher est souvent assis sur la flèche de la voiture , qui est chargée en dedans et en dehors d'hommes, de femmes et d'enfans, tous en habit àc gala , en bonnets écarlates , et en vestes couvertes de galons d'or avec une profusion de corail.
(2) Les gens du peuple appellent le Tasse, il Rinaldo, d'après le héros de son poème. Ils s'iatépcssent s\ pro-
Bible, ou des légendes d'un caractère moins édifiant. L'image d'un de ces acadêuiiciens res' tera long-temps gravée dans ma mémoire, car elle ne manqua jamais dattirer mes regards pendant plusieurs dimanches successifs : c'était inie fignre large, courte et grotesque, avec un visige calqué sur celui du polichinelle français , tout en sourcils, en nez et en menton ; il portait une immense perruque , un grand chapeau retroussé , une veste ou les fragmens d'une veste de courrier italien, et des culottes de peau d'un jaune brillant, débris de la garderobe d'un postillon anglais; avec cela il n'avait ni bas , ni souliers ; il portait des lunettes énormes, et il tenait d'une main un Tasse tout sale et tout déchiré, et de l'autre une baguette avec laquelle il gesticulait d'une manière trèsimposante et très-variée. A chaque vers qu'il récitait il joignait un commentaire de son crû
fondement au-s divers personnages de la Jérusalem , que leur pre'férence pour certaines dames et certains chevaliers donne lieu à des combats tels que ceux qui étaient ancicimeracnt soutenus pour pror.ver le mérite ou la beauté de quelque Dulcinée. Cesêties, dont les habitudes sont le moins civilisées , et qui savent rarement lire, appréeiciit , dit-on , les beautés de leur poète national avec un tact qui ferait honneur au goût épuré du plus profond critique de journal.
qui aurait pu remplir une page, tantôt pathétique, tantôt plaisant, mais même dans ce dernier cas, toujours prononce d'un air si grarement sentencieux, qu'il excitait irrésistiblement le rire. Cependant ce n'était point ià l'effet qu'il produisait sur ses auditeurs. Je n'ai jamais observé des physionomies exprimant plus fortement une attention marquée et un intérêt profond. Leurs sourcils étaient contractés, leurs lèvres distendues, leiirs têtes s'agitaient, en écoutant les faits et les aventures du Go/fredo et du Rinaldo , contre lequel en vain
S'armo d'Asia e di Libia il popol niisto.
Les uns selevaien t à demi , dans leur émotion , d'autres proféraient une sourde exclamation ; el\esbravo^ murmurés doucement, circulaient avec l'émotion retenue de gens qui craignaient d'interrompre, par leurs applaudissemens , les chants qui excitaient leur enthousiasme! Quand la séance était levée, ce qui arrivait au bout d'une heure , pour le bénéfice d'une nouvelle audience (i) et d'un nouveau profit, les auditeurs congédiés se rassemblaient autour d'un marchand d'oranges qui leur vendait de
(i) Le cercle extérieur entend ordinairement ces lectures pour rien , et l'on donne rarement plus d'un liard par personne.
25o NAPLES.
ces fruits qui baignaient clans leur jus sur son comptoir, et dont ils étanchaient leur soif brûlante, pour la valeur d'un liard. D'autres prenaient des glaces à l'acquaiuolo, et trois ou quatre sols de plus employés en pain et en inacarùni complétaient probablement la dépense de leur journée.
IjQsfestepopolari^ ou fêtes religieuses, sont tellement nombreuses qu'il se passe à peine un jour qui ne soit consacré par quelque cérémonie qui sert d'excuse à la paresse et à la dissipation , et que le gouvernement autorise fréquemment en y prenant; part. Pour le temps de Noël , outre les rites déjà décrits dans les fêtes romaines, les Napolitains ont leurs représentations ànp7esepio{i) dans presque toutes les maisons, les couvens et les églises. Ne point visiter /yy/ecy/y?/ sent le jacobinisme et l'athéisme dont les ordres supérieurs sont accusés par le peuple et le gouvernement. \^dL festa di Santo Antonio est chômée par tout ce qui a vie dans Naples,brutesetgens,etlesécuriesduroi fournissent la plus grande partie de la pompe (2).
(i) Le Presepio ^ ou scène de la nativité de Jésus, consiste en une étable, des vaches, etc. etc. Le berceau et toutes les figures sent de grandeur naturelle.
(2) Ceux qui observent le cours des choses en Angle-
NAPLES. 2^r
Cette fête est un reste des cérémonies que les Gentils remplissaient autour du fameux cheval de bronze, dont la superbe tète colossale, conservée dans le musée Bourbon , est une des merveilles antiques de Naples, et la constante étude des artistes.
Le dimanche de Pàque est distingué par une procession composée de toute la populace d'Antiguano, qui se rend de là au Poggio realc, où Ton se livre à tous les plaisirs avec excès. Des cérémonies appropriées aux fêtes successives, sont réitérées au point de faire négliger toute occupation utile; enfin le jour de l'Ascension le roi et sa cour célèbrent la fête de la saison en se joignant au peuple au CarcUtello. La Pentecôte a ses /este qui suivent celle-ci; et le plus curieux de tout cela, c'est que ces rites sont célébrés avec des formes si exactement semblables à celles de l'idolâtrie des anciens Grecs; les groupes sont si parfaitement ressemblans par le costume et les traits à ceux qui nous ont été conservés dans les sculptures antiques, que même les couronnes de lierre de Bacchus n'y sont pas oubliées. Le pipeau rus-
tcrrc, doivent .ipercevoir les efforts violens par lesquels le gouvernemeiil cherche à rauaener des formes qui faisaient partie du syslèiue continental.
252 ]\APLES.
tique et la danse avec des mouvemens gracieux, des gestes pantomimes, rappellent les bacchantes célébrant des rites qui n'ont aucune affinité avec les époques sacrées de cette religion, de longues souffrances et de sacrifices, dont on veut retracer les événemens. 11 est cependant certain que si d'autres sectes ont pris des routes plus sûres pour aller au ciel , aucune n'en a choisi une plus agréable que celle qui est suivie par les membres de l'Église napolitaine. La religion des dernières classes à Naples, est à peine du catholicisme. Ce n'est point une croyance, c'est une tradition qui leur vient plutôt de leurs ancêtres grecs que de l'Eglise romaine à laquelle ils se sont toujours opposés. De toutes les Églises chrétiennes, celle de Naples est peut-être la plus idolâtre, et en même temps la moins intolérante. Elle ne cherche pas à scruter trop minutieusement les principes religieux de ceux qui se conduisent extérieurement avec décence. Trop sûrs dans leur foi pour admettre aucun doute, et trop enclins au plaisir pour suivre l'étude des dogmes , ils ne voudraient pas entendre à la persécution (i); et même leurs évêques ensei-
(i) On dit que le feu roi et le roi actuel de Naples ont tenté vainement d'introduire l'inquisition.
gnent que les premiers chrétiens n'étaient que des réformateurs éclairés qui tâchaient, dans les temps les plus pervers, de purifier la société corrompue (i). Les esprits grossiers et les imaginations ardentes du peuple négligé et impétueux ne comprendraient rien aux doctrines religieuses abstraites-, il leur faut et ils possèdent en effet inie croyance tangible , quelque chose qui se voit, qui se touche, qu'on peut adorer et maugréer tour à tour. Le sauvage Calabrois traite son saint tutélaire selon ses mérites, et il lui prodigue les louanges et les honneurs, ou le jette en bas de sa montagne , suivan t qu'il le trouve propice ou contraire à ses vœux. On nous a assuré que saint Gologaro (patron de la Calabre) n'avait le complément de ses membres et de ses traits que quand de bonnes récoltes l'avaient mis en faveur auprès du peuple. Alors on lui demande pardon de l'avoir maltraité, on rétablit son nez cassé,
(i) « E probabile clie i priiiii cristiani nella loro « origine non fossero eue persone le quali volevano in « tempi corottossimi redurre la piii supers! iziosa idola- « tria alla simplicità délia pura ed eterna ragione : ed il M pin orribile despotisnio che mai ahbia oppresso il « genero umano ( tal era c|uello di Roma ) aile norme <■ délia giuslizia. » Telle est l'opinion d'un archevêciue napolitain.
on repeint à neuf . son visage, et on le fait rentrer dans tous ses lionncurs (i). La religion
(i) Dans la j)arlie la plus ancienne de iSaples, ou toutes choses restent comme les Angevins et les Aragonais les ont laissées il y a des siècles, les rues obscures et étroites abondent en boutiques d'idoles; là, se trouvent des ollrandes qui ont l'air d'être préparées pour les autels de Flore et de Pomone , comme dans le temps oii Naples était une colonie grecque; de gros bouquets de fleurs en papier , eu élain , en plume , des fruits en cire, des chapelets de nez , d'oreilles et d'yeux , des sahalori de toute grandeur et de tout âge, depuis le berceau jusqu'au sépulcre. Nous vîmes dans une de ces échoppes , un vilain petit garçon qui sculptait une Madone dans un Lloc de bois avec son couteau, et uu vieil homme qui mettait des yeux de verre à un saint Janvier , tandis que la maîtresse, assistée d'une vieille femme ^ se di>pulait >ur les prix de ses saints, comme une marchande de jouets d'enfan>. L ne des dévotes achctcuscs balança longtemps entre un crucifix et un saint Sébastien percé de flèches; enfin elle choisit le premier , et l'emporta enveloppé dans le coin de son mouchoir , pour l'accrocher au chevet de son lit et lui adresser toutes ses prières, qui remplissent le temps et satisfont les désirs continuels des dévols; car, df même que les courtisan^, ils ont toujours quelque chose à demander.
Si le lecteur était tenté d'attribuer tout cela au naturel des Napolitains, plutôt (ju'aux institutions tjiie soutient la j)olitiqui> Hunleiiie, nous le ren\ errions à un Mémoire que sir li(>r.t<:o \\ alpole avait tiré d'un livre conservé à Sainlc-Maric lUdi lill'i- Je l5ri>lo! , dans lequel on fait
KAPLr.S. ^55
d'Angleterre, il y a trois siècles, était presque aussi matérielle. Dès l'instant où la religion prend des formes palpables, on ne peut savoir jusqu'à quel point la folie et le fanatisme peuvent aller.
Naples, qu'on dit être la ville d'Europe où la populatic'i est le plus entassée, contenait avant la révolution cinq cent mille âmes, parmi lesquelles on comptait dix mille moines ou religieuses (i), et quarante mille {pL)lazzaroni ou gens dont l'existence dans la société consiste en une misère extrême, et qui n'ont ni demeure, ni propriétés quelconques. Ce fait est le commentaire de toute l'histoire de Naples pendant les trois derniers siècles ; car les lazzaroni ne semblent pas exister comme corps, avant l'assujettissement de l'Italie par Charles-Quint. Citoyens de la nature, vivant dans le sein de la société, et condamnés par leur pauvreté à ne jouir d'aucuns de ses avantages , l'intérêt commun de leur situation précaire les réunit bientôt en un corps qui de-
mention d'articles semblables fournis à cette église en 1470-
(i) Voyez St. No, Foj-age Pill.
(2) jMoiilesquieu dit 60,000 ; Lalande , /|0,ooo. Le même nombre luaiulcuant spécifié dans le Guide, rojal.
256 NAPLLS.
vint formidable par le nombre et la position désespérée de ceux qui le composaient. En limitant leurs besoins à leurs moyens, ils devinrent cyniques sans le savoir , et leurs habitudes d'indolence et de frugalité mirent en pratique la philosophie de Diogène, sans y ajouter l'ostentation de son tonneau. Ceux qui n'avaient rien ne pouvaient pas être taxés ; ceux qui étaient placés au-dessous de l'opinion ne pouvaient pas la craindre. Les deux grani^ qui servaient à leur procurer leur ration journalière de macaroni; les deux autres, qu'ils employaient à des eaux glacées et à des marionnettes, étaient sûrement et aisément gagnés; et quelque peu de travail de plus leur donnait le moyen de se pourvoir d'un morceau de toile à voile avec lequel ils forment toute leur garde -robe ( une chemise et des chausses ) , en y ajoutant même leur ceinture et leur bonnet écarlate. Ces besoins satisfaits , il ne leur restait plus qu'à se livrer au AéX\c\Q\Miifar niente (i), à s'étendre au soleil
(i) Plusieurs Napolitains nous ont assuré que le reproche de paresse qu'on fait aux lazzaroni et au bas peuple est lout-à-fait mal fondé : ils sont toujours disposés à travailler; ils sont paliens et industrieux; mais sous le système actuel , la population est disproportionnée à la quantilé de travaux à faire. La bonne volonté
aapt.es. i'j']
ou à Tombre suivant la saison, k rire indistinctement (les amis ou dos eimemis, à prier devant une châsse, ou à maudire lo scrà'ono (jui a trouvé en eux quelque offense , dont la pauvreté ne leur permet pas de se racheter. Les misérables enfans des la zzaroni sont les victimes de la paresse et des vices de leurs parens ; car leurs malheureuses mères, dans leurs abris ou plutôt dans leiirs repaires, aii^ries par les privations et la détresse, s'en vengent sur les pauvres créatures qu'elles ont mises au monde , et leur font endurer les effets d'une perpétuelle irritation.
Le gouvernement ne fait aucun effort pour une classe nombreuse et forminable qui dévore l'état comme lui cancer placé dans son sein. On n'a ouvert aucune source d'industrie; on a arrêté les manufactures par des restrictions , et l'on se contente de sourire aux lazzaroni et de parler leur langage.
Pendant l'occupation des Français sous Murât, des ouvrages publics étaient exécutés dans l'intérieur, et des guerres extérieures empi(naient une grande j)artie de la popu-
qu'ils ont (le s'occuper, quand ils en trouvent l'occasion, ne les empêche cependant pas de goûter les plaisirs de l'indolence , dont leur climat fait une jouissance. IV. ly
258 KAPLES.
latioiî. Des routes ont été ouvertes dans toutes les directions; Pompeii presque entièrement découverte ; les travaux de la Solfatara poussés avec activité; des églises, des couvens, de vieux bâtimens ont été abattus et remplacés par de nouveaux édifices ; les manufactures de soie et de porcelaine étaient encouragées par le gouvernement ; et ( plus que tout le reste) la conscription, ce moyen expéditif de nettoyer l'accumulation de corruption physique et morale qui pouvait faire comparer Naples aux écuries d'Augias , contribuait à diminuer la population , et tombait avec un poids inattendu et inconnu sur les lazzaroni comme sur les autres classes. Chassés de leurs trous , tirés de leur inertie , envoyés dans des climats opposés au leur, le mécontentement qu'ils éprouvaient était partagé par les classes du peuple qui leur ressemblaient par les habitudes et la dégradation. Pendant la fatale réaction de T799, cet ordre s'était montré un allié puissant du parti royaliste. Accoutumé pendant les vicissitudes de la révolution à se soulever à la moindre commotion , et à commettre les actes les plus atroces sur leurs concitoyens , ils témoignèrent leur joie du retour de leur roi légitime avec des marques non équivoques de leiu^
KAPLES, 259
espérances et de leurs intentions, qui glacèrent d'effroi les habitans plus civilisés de la plus malheureuse des villes. Les services qu'ils avaient rendus à l'état sous l'archi-lazzaroni cardinal Ruffo, les avaient relevés dans leur propre estime. Ils se considéraient comme un des corps du royaume , tellement mêlé dans ses intérêts, qu'ils n'attendirent pas à leur ordinaire l'arrivée du roi pour le recevoir sur le rivage avec des vi\>ats ; ils envoyèrent une députation avec leur chef en ancien costume pour rester près de Sa Majesté sur le vaisseau anglais qui la ramenait dans sa capitale ( car il est remarquable que les Anglais sont les portantini Toyâux de l'Europe). Dans cette occasion, les lazzaroni affectèrent une solennité qui montrait l'importance qu'ils croyaient avoir; et, dans leur adresse au roi, ils ne laissèrent échapper aucun de ces lazzi avec lesquels ils amusaient autrefois leur souverain. Cette adresse fut reçue par Sa Majesté comme toutes les adresses royales sont reçues par les Majestés, avec de gracieux sourires ; mais quand les lazzaroni découvrirent que ces marques de bienveillance ne signifiaient rien de plus que ce qu'elles ont coutume de signifier en pareil cas, et que les scènes de 1799 ne recommenceraient point; qu'on ne brûle-
J-6o JNAPLtS.
rait point les jacobins , que les miiratlsles ne seraient point pillés, et que le ministre prenait de sages précautions pour prévenir une insurrection populaire; alors Ferdinand iv devint aussi impopulaire que Joacliim i^'', et ils déclarèrent que le roi n'était bon à rien qu'à manger des fnacaroni
Cependant ces idtras de Naples , ainsi que ceux de France auxquels ils ressemblent à plusieurs égards ( les premiers étant la lie comme les derniers sont l'écume du peuple ), ont eu réceminent des raisons d'être plus satisfaits de leurs gonvernemeus , ,et une tendance à la réaction s'est déclarée par des signes assez marqués; mais il est impossible de se fier aux rapports qui se font actuellement sur la situation de Naples, et très-inutile de raisonner d'après eux. I/Italie est enveloppée d'un épais nuage que le temps seul pourra soulever. Le sera-t-il plus ou moins promptement ? c'est la seule question qui reste à décider.
Entre le peuple du royaume de Naples et les classes supérieures ( comprenant la noblesse , les propriétaires, les membres des professions libérales, et luie grande partie des ecclésiastiques), la distance est immense; un gouffre incommensurable sé[)are ces deux ordres, et c'est dans cette disparité que gisait le mal
NM'LKS. 'iHI
inhérent dont on a récciDmcnt sond les uinestes effets.
Le rovnume de Naples et Tîle de Sicile ont été habités dans les temps les plus reculés par une race purement ionienne , par les formes et le caractère. Leur esprit fin, subtil, rapide dans ses perceptions, était philosophique ou sophistique, suivant la tendance du siècle. Py thagore , réformateur hardi , et sage à quelques égards , choisit ce peuple comme l'instrument le plus propre à faire réussir son plan de régénération universelle ; et il trouva , même dans les femmes , des admirateurs enthousiastes de sa doctrine , et des disciples actifs et habiles pour en disséminer les principes qui visaient à renverser les superstitions sanguinaires , les corruptions morales , et le despotisme politique de son temps, (i)
(i) Le dogme fondamental de la religion de Pythagore, était que Dieu ne voulant pas qu'on répandît le sang , les sacrifices sanglans offensaient la divinité, pour laquelle la vertu et la vérité étaient les meilleures oftrandes. Une de ses maximes était que celui qui niait l'existence de Dieu , ou celui qui cherchait à le séduire par des sacrifices , étaient également coupables. C'était là attaquer les tromperies de l'Eglise de ce temps. A son arrivée en Italie, il prêcha la tempérance et la justice, et tout ce qui a été ajoufé depuis à ses doctrines n'i-n était que l'exa-
'hGj. IS'APLES.
C'est un fait incontestable que les Italiens (lu sud, les Napolitains et les Siciliens, ont encore le même caractère que dans le temps <le Pythagore; c'est la même intelligence, la même finesse d'instinct, la même tendance aux disputes métaphysiques, le même zèle pour les recherches philosophiques , et la 2nême résistance à l'imposture et aux prétentions mal fondées (i). Ceux qui jouissent des
gération. Le silence qu'il recommandait se rapportait à la bavardise notable des Tarentins. Pythagore a été réeliement un réformateur d'anciens abus ; et quand il visita l'Italie, le luxe et la corruption étaient parvenus à leur apogée , sous le despotisme des tyrans sybarites et d'Aristodème de Cumes.
(i) Les prétentions et le charlatanisme ne trouvent aucun refuge a Naples , même parmi le peuple. Un fametix escamoteur arriva de Paris à Naples : deux jours après sa première représentation, tousses tours étaient imités par les lazzaroni sur le Largo di Castello. Après que l'homme incombustible eut déployé ses propriétés non infiainmahles , la moitié de Naples se trouva composée d'incombustible? , et chaque rue eut son salamandre. La fille invisible n'a montré , dit-on , qu^une seule foisson invisibilité } carie second jour, la marchese *** invita toutes les personnes du grand m .>nde à voir sa filJe divisible, qui, jouant gratis , ont bientôt la préférence •sur son prototype. Le bon"ëv(*quo de Tarenfe donnait die/îni niip sorlp de divei-li,<5emf»nl particulier au talent
iVAPLKs. a G 3
avantages de réducation, les jeunes nobles, les personnes qui exercent les professions libérales, et les ecclésiastiques distingués, comptent parmi eux les hommes les plus éclairés d'Italie. Philosophes exempts de préjugés, ils sont versés dans les théories de la science politique, et très-dévoués à la liberté. Leur ardeur a , en effet , dépassé leurs moyens, et leur ignorance des habitudes d'un gouvernement libre a contribué, avec la timidité et la corruption de la populace ( sans laquelle ils ne pouvaient rien opérer), à empêcher le succès des diverses tentatives qu'ils ont faites pour arriver à un gouvernement constitutionnel.
La presse, sévèrement restreinte en Italie comme en France sous les Bonaparte, à l'égard de tous les sujets politiques liés avec les intérêts personnels ou l'ambition de l'empereur, était libre sur tous les autres. La philosophie et la science n'ont jamais eu un champ plus vaste ouvert devant elles , que pendant les vingt dernières années. Les classes éclairées se retrouvèrent encore une fois dans leur élément. Les jours de Pythagore semblaient ro-
napolitain ; on appelait cela l'Oracle. Des questions étaient proposées à un magicien, qui y répontiait avec beaucoup d'esprit et de promptitude. Cet improvisateur de pensées était , dit-oii , le sigiior B***.
264 ]VA.PLi:S.
naître, et leur esprit fin et subtil était remis en activité.
Lescarbonari(i)ont été d'abord une association particulière formée pour la culture de la
(i) Après la terrible réaclion qui suivit la première rentrée du roi , une association secrète fut organisée par le cardinal Ruft'o , sous le nom de Société de la Santa- Fccle ; son objet était de maintenir l'ascendant d'une secte, de veiller sur tous les anciens systèmes de domination , et de s'opposer à toutes les réformes. Elle était composée de vieux ultras courtisans, de la populace et des anciens employés déplacés. Cette association , qui florissait au commencement du règne de Murât, entretenait une division perpétuelle , et l'anarcbic dans le peuple. Les libéraux , qui n'étaient ni muratistes , ni bourboniens , mais qui penchaient pour le premier , comme le moindre de deux maux, se réunirent sous le nom de Carbonari pour s'opjDOser à la Santa-Fede en particulier, et à tous ceux qui étaient favorables au «Icspolisnie en général. Murât les soutenait, et l'on prétend qu'il était au fond un bon carboiiOro. A la restauration du roi, le marquis Canosa ressuscita la Santa- Fc'de sous le nom de Caldcroni (ou chaudronniers) , en opposition aux carbonari (ou charbonniers). Aussitôt que cette association fut découverte, le gouvernement la désapprouva. On ne voulut pas permettre à un parti de s'arroger exclusivement la loyauté, et d'établir des principes d'intolérance religieuse. Les calderoni furent dissous, et l'agitateur qui avait cherché à diviser le peuple et à propager des élémens de discorde religieuse fut exilé.
JVAPLïïS. iCr»
science politique d'après les principes de la liberté constitutionnelle, et leur résistance à un parti contre-révolutionnaire fut encouragée par leur chef étranger Murât ; de même que la feue reine de Naples affecta d'autoriser les francs-maçons en devenant grande-maîtresse d'une loge. Le nom de carbo/iaii de\mt bientôt le nom générique de tout ce qui était éclairé ou libéral dans le royaume; mais il représenta pendant long-temps une opinion plutôt qu'une société organisée. Dans la formation originelle il n'y avait ni mystères à cacher, ni rites à célébrer, ni dogme, ni secret (i). Leur ligue était celle de l'esprit, du zèle dans la cause de la liberté et de la vérité; et, comme celle de Lombardie, elle embrassa bientôt tout ce qui désirait ou méritait dètre libre.
La tendance apparente du gouvernement de Ferdinand iv vers les anciennes formes et les anciennes institutions, donna une nouvelle impulsion aux principes des carbonari ; ils
(i) L'on nous a assurés que les carbonari onl subsisté pendant long-temps sans loges ; un membre en enrôlait un autre sans qu'il existât âc point de réunion. Il était fort difficile d'obtenir des rcnseignemens sur les faits concernant cette association politique; ses membres, ayant'été calomniés et surveillés, étaient extrêmement défians et craintifs.
a66 NAPLES.
avaient commencé à s'opposer; bientôt ils eurent à défendre, et ils finirent par réformer, ou du moins tenter de réformer. Le malheureux résultat de leurs efforts patriotiques est maintenant connu; mais on doit toujours des éloges à ces hommes braves et désintéressés qui ont entrepris de défendre leur indépendance, et qui n'ont pas désespéré du succès quand les rois de l'Europe ont opposé à leurs milliers de soldats inexpérimentés les millions de guerriers disciplinés des armées impériales et royales. La vile pokronnerie de la soldatesque napolitaine (quoique en face d'une force supérieure) ne peut être ni excusée ni palliée ; mais l'intrépidité, l'intelligence, le dévouement que les nobles , les personnes fortunées et les gens éclairés de Naples ont apportés dans la cause de leur patrie et de leurs droits, méritent une gloire immortelle. L'histoire et les générations futures la leur accorderont malgré les préjugés et l'indolence de leurs contemporains, qui confondent leurs efforts héroïques avec la faiblesse des instrumens qu'ils ont été forcés d'employer.
Quand nous avons visité Naples, à la fin de l'hiver de 1820, aucun symptôme d'une commotion prochaine ne paraissait à la surface de la société. Les murmures de mécontentement
qui se faisaient quelquefois entendre sourde- Tnent comme le bruit des vagues dans les mers du pôle, semblaient un moyen d'évaporation qui devait empêcher une explosion précipitée. L'irritation se répandait en ironies anières, en philippiques générales contre le despotisme , que la tolérance de la société et du gouvernement permettait, et qui s'accordent si bien avec l'esprit satirique des Italiens, et surtout des Napolitains. Les librairies étaient pleines d'ouvrages libéraux français , anglais et italiens. Avoir écrit un ouvrage anti-ultrà sur la France ( quelque léger et insignifiant qu'il put être ) était un motif suffisant d'introduction dans la société napolitaine de tous les rangs. L'auteur de ces pages a dû à un écrit qui lui a attiré les persécutions de la littérature ultra en France et en Angleterre, son admission au milieu de cercles , dont les lumières et l'urbanité seront long-temps conservées dans son souvenir comme les impressions les plus douces qu'elle ait reçues dans son voyage d'Italie, (-'est en vain que les critiques périodiques calomnient, que les journaux dénoncent, que les Quarterly et les Ouolidiennes fulminent des bulles et lancent des anathèmes : leurs brefs de condamnation (ainsi que tous les autres brefs) sont maifitenant du papier perciu ; et
268 ivapi.es.
les journées et les soiiées passées dans les sociétés de Genève, de Milan, de Florence, de Bologne et de Naples , resteront gravées dans le cœur, et sont en même temps une récompense et un encouragement pour des travaux qui, quoique iaibies, n'ont jamais été faits que dans la pleine conviction qu'ils tendaient à servir la cause de la vérité et de la vertu.
L'approche du printemps, quand nous arrivâmes à Naples, amenait le départ de la première \o\ée des /itrondelles. La multitude d'x\nglais qui avaient littéralement occupé Naples pendant l'hiver , était alors préparée à prendre son vol: plusieurs étaient déjà partis, d'autres partaient; les uns allaient se nicher à Rome, s'ils pouvaient y trouver encore un colombier pour les recevoir; les autres s'embarquaient pour la Grèce, pour la Turquie ou les îles Ioniennes : un petit nombre retournait en Angleterre sur une frégate anglaise, et beaucoup regagnaient les bords rie la Tweed et du Shannon par la voie lente, mais siirc, des vet- /«wi/napolitains. Cependant, lepeuquirestait, et qui était stationnairc , continuait l'hospitalité de l'hiver par des dîners et des soirées (i\
(i) Parmi les principaux agrémens de la société de Naples , on peut citer le llieàtre de la margravina d'Ans-
IfAPLES. 269
suivant l'exemple donné par leur ambassadeur(i). La maison del'ambassadeur de Russie, une des plus splendides et des plus élégantes parmi les cercles diplomatiques d'Italie, était toujours ouverte; et malgré les brillans divertissemens 4|u'elle offrait, son principal motif d'attraction était les grâces et l'aménité de ses maîtres, le comte et la comtesse Stakelberg.
ANaples comme dans toute l'Italie, le carnaval est la saison de la joie, et c'est dans ce temps que se déploie toute l'hospitalité que les Italiens sont disposés à offrir. Nous trouvâmes la ville plongée dans la retraite du carême. Il n'y avait point de cour; le roi, pour montrer sa piété, avait abandonné les salons et les levers, pour se livrer au seul amusement de la
pach, où nous avons vu les meilleurs acteurs de société que nous ayons jamais rencontrés.
(1) Les assemblées de sir William et de lady A' Court étaient brillantes et nombreuses, et nous devons exprimer notre reconnaissance pour les attentions polies dont ils nous ont comblés. Les négocians anglais ne se mêlent point avec la haute société : plusieurs d'entre eux. se sont plaints amèrement à nous de leur position, et de la gêne à laquelle ils étaient assujettis par le gouvernement de ISaples , et la négligence du leur. Des vaisseaux anglais étaient astreints à faire quarantaine : un seul en fut exempté, parce qu'il portait un perroquet envoyé par lin ministre anglais au duc de ***.
chasse, et il passait ses jours à chasser des sangliers au lieu de recevoir tels gens qui leur ressemblent sous plus d'un rapport, (i)
llAcademia nobile était encore ouverte, et. la première impression agréable que nous avons reçue de la société napolitaine, nous a été donnée dans ses cercles élégans et nombreux. V Academia nohde de Naples , ainsi que le Casino des autres villes italiennes , est la cour où la classe étendue de l'aristocraiie fait les honneurs de la capitale aux étrangers, et nulle part ils ne sont faits avec plus de grâce et d'amabilité. Cet établissement est infiniment supérieur à tous ceux du même genre sur le continent. Le local est un palais, beau et
(1) Le roi ne va jamais à la chasse sans s'armer d'une pâte de héron , pour se préserver du monacello (le loupgarou des Italiens), ou du mauvais sort que la rencontre d'un, moine ou d'une vieille femme, en passant le seuil de sa porte, pourrait présager, l'un et l'autre étant de tristes présages pour le reste du jour. Quand lord *** vint prendre congé de S. M. avant de retourner en Angleterre , le roi lui dit qu'il avait un bouquet d'adieu pour lui • et dans le moment oii ce seigneur rêvait sans doute à quelque boîte d'or avec le visage royal entoure de diamans, on lui présenta une pâte de héron , comme lin charme pour le garantir de tous les accidens de la chasse aux renards en Angleterre, et un souvenir de l'amitié du souverain , et des exercices pris avec lui dans les champs napolitains.
vaste, brillamment éclairé et bien entretenu. Toutes les pièces sont richement meublées. Le grand salon où se trouve l'orchestre est trèsnoble; et l'ordre, le bon goût qui régnent partout, et l'extrême attention des directeurs pour leurs hôtes, unissent la liberté d'un lieu de divertissement public, avec les soins et les convenances d'une société privée. L'académie n'admet ni derni-illumination ni demi-toilette dictées par l'économie ou l'indolence italienne : tout y est splendide et complet comme dans un 70«^ anglais, et toutes sortes d'amusemens sont présentés suivant la saison; les cartes, le billard, les bals, les concerts (i). Quand nous
(i) Une académie littéraire donna une séance en l'honneur du Tasse dans ce même local pendant que nous étions à Naples , et nous y fûmes invités. On couronna le buste du Tasse avec des lauriers , et le nombre de sonnets, de canzoni et d'odes, ordinairement produits dans de telles occasions, fut adressé à l'auteur de la Jtrusalem. 11 était curieux de remarquer que presque toutes CCS pièces étaient des philippiques contre la protection avilissante des princes, et la conduite des Esti envers le plus grand poète d'Italie. En face de nous était placé le prince héréditaire de Danemarck et sa suite; et quand il se trouvait quelque passage particulièrement sévère contre le despotisme, le lecteur se tournait souvent du côté de S. A. R. L'un des poètes lui adressa personnellenjent quelques vers, oii il lui disait qu'il avait
272 NAPLKS.
avons fiéqiieiUé ces soirées, elles étaient bornées à la musique, à cause du carême; et plusieurs des premiers sujets des meilleurs opéras de l'Europe , pour le chant ou les instrumens, contribuaient, par leurs talens, à ces beaux concerts. La musique est suivie d'une promenade animée par des symphonies d'instrumens militaires. Cet établissement trèslibéral est soutenu par les souscriptions des nobles, parmi lesquels plusieurs n'y assistent jamais, mais qui n'en sont pas moins désireux de le maintenir convenablement : toutes les attentions possibles y sont prodiguées aiix hôtes, et les étrangersy trouvent une ressource délicieuse contre l'ennui des longues soirées dont ils se plaignent si souvent en Italie. Les divertissemens ont lieu toutes les semaines, et chaque personne présentée à son ambassadeur, y est invitée. Parmi les maisons particulières ouvertes à Naples, pendant cette saison, celles qui nous ont le plus intéressés et que nous avons le plus fréquentées, sont les palais
l'occasion d'observer les hommes, les loi* el les goiiveriiemeiis dans le cours de ses voyages, occasion (|ue les princes Uouvent si rarement; el qu'on espérait qu'à son retour dans son royaume, il metlrail à profil l'expérience qu'il aurait acquise.
de monsignor Capecelatro, ex-archevêque de Tarante, des marquis Berio, de la princesse Belmonte et quelques autres.
Le vénérable ex-archevèque de Tarente est un des caractères les plus distingués que l'Italie moderne ait produits , et que les circonstances extraordinaires des dernières années aient développés. Dès sa première jeunesse il obtint une grande célébrité par la hardiesse et le talent déployés dans un ouvrage très-ingénieux où il prouvait l'illégalité du tribut de la haquenée que la couronne deNaples payait au saint-siége par la bassesse d'un de ses conqu^rans étrangers. Il publia un autre écrit encore plus étonnant pour un auteur qui était parvenu rapidement aux premières dignités de l'Église ; c'était un ouvrage plein d'éloquence et d'érudition, où il cherchait à prouver que le célibat du clergé était un crime contre la nature et la morale, qui n'était nullement autorisé par les saintes Ecritures, et que la plus grande partie de l'odieux jeté sur le catholicisme , qui avait enfin produit la réforme, était due à cette institution, favorable à toute espèce de dépravation. Les premiers ordres de l'Église s'armèrent promptement contre une telle doctrine; mais le clergé inférieur IV. i8
(toujours le meilleur) la lut avec avidité, et l'adopta avec franchise.
Quoiqu'il eût été pendant un certain temps l'ami personnel de la reine de Naples ( et souvent son mentor peu écouté), l'archevêque eut le courage, à l'approche de la révolution, de déclarer que si elle avait lieu à Naples, on devait l'attribuer à la mauvaise administration des affaires, aux crimes des ministres et à la misère du peuple. Pendant cette époque, sa popularité l'obligea d'accepter un emploi public très-important, auquel il fut nommé à son insu. Au retour de la famille royale, Ruffo le marqua parmi les victimes les plus distinguées. Il fut jeté dans un cachot, sans aucune forme de procès, sans la moindre accusation pour colorer cet acte; et il devait expier sur l'échafaud le crime de n'avoir pas abandonné son pays dans le moment où il avait le plus besoin du soutien des hommes tels que lui. Cependant, comme on sut que le peuple de tous les partis se réunirait pour sauver un des prélats les plus révérés, on lui annonça sa délivrance comme une grâce de son souverain. Il était déjà sur le seuil de son cachot, quand cette formule de pardon lui fut répétée : il rentra dans la prison et refusa d'en sortirai son innocence
WAPLES. a^S
n'était pas reconnue, et ce qui lui avait été offert comme indulgence lui fut donné comme justice. Pour satisfaire le peuple ou sa propre conscience, le roi acquitta l'archevêque, et lui fit généreusement des excuses de ce qu'il voulut bien appeler son injuste arrestation.
Les talens, l'expérience, l'activité et l'estime universelle que l'archevêque de Tarente avait acquis attirèrent l'attention du gouvernement français, et on le fit ministre de l'intérieur, place pour laquelle son esprit et ses connaissances le rendaient éminemment convenable. La plupart des nombreux et gra^ids ouvrages publics entrepris par Murât, l'ont été par la suggestion ou sous le ministère de l'archevêque. Mais le meilleur et le plus utile de tous, est une maison d'éducation pour les jeur nés filles, établie par les ordres , et même par les soins personnels de rrladame Murât , dont les dernières paroles aux Napolitains qu'elle a vus avant son embarcation, ont été. Conservez mon école , veillez sur les Miracoli. (i)
(i) Le pensionnat des M/rflcoZiV, par son importance, son étendue et sa magnificence, ressemble si parfaitement à ceux de Milan et de Lodi, qu'il serait superflu d'en répéter les détails. Ce sont les mêmes soins pour la santé des enfans, et les mêmes connaissances élégantes
276 KAPLES.
Le palais de ce noble ecclésiastique a été déjà cité par rapport à sa galerie et à ses collections; mais parmi ses chefs-d'œuvre de peinture, parmi ses pierres précieuses et ses médailles empreintes de portraits de héros grecs et d'empereurs romains , on ne trouve pas une tète plus digne d'être admirée que la sienne. C'est une de ces physionomies où la
et utiles données aux élèves, depuis l'art de faire une robe jusqu'à l'étude de la harpe ou de l'anglais.
Le couvent des Miracles a été un des plus importans d'Italie, à en juger par son local. Il semble plus grand que le Palais-Royal, et ses murailles formidables ont l'air de celles d'une ville forte. Nous découvrîmes, des fenêtres de l'appartement de madame la directrice , situé au cinquième étage , une vue magnifique sur le Vésuve , la baie , etc. etc., ce qu'on ne voit point de la partie inférieure du bâtiment, autrefois la prison perpétuelle oii de malheureuses victimeg languissaient dans le bon vieux temps. Depuis la restauration , les enfans ne quittent jamais ces murs jusqu'à leur sortie de l'école , excepté deux fois l'année , où ou les mène en parade promener par la ville , dans des voitures de louage. On nous a assurés que le roi avait refusé de voir ce bel établissement , parce qu'il était l'ouvrage des Murais, et purement révolutionnaire. De grands changemensy ont eu Heu depuis son relour j les enfans ne peuvent plus voir leurs amis qu'à travers la grille , comme avant la révolution ; mais les parens sont encore admis au-delà de celte triste barrière , jusqu'à présent.
nature a imprimé l'expression de la bonté sous la forme la plus heureuse, pour réconcilier l'homme avec son espèce; une de ces tètes que la Grèce et l'Italie ont seules produites à des e'poques reculées, pour l'inspiration d'un Phidias ou d'un Raphaël.
Depuis la restauration, un autre archevêque a été nommé au siège deTarente; mais le titre reste et restera toujours à celui qui l'a rendu illustre dans les annales de l'Eglise. L'archevêque, à cette époque, a dit un éternel adieu aux affaires publiques, et il achève sa vie active et pénible dans la douce retraite du repos domestique. Encore attaché aux lettres et aux sciences avec toute l'ardeur de la jeunesse, ses matinées sont consacrées à ses livres et à ses médailles ; il est rare qu'un hôte aimable ou instruit ne partage pas son dîner, et ses soirées sont remplies par les visites successives des amis qu'un long et respectueux attachement rassemble autour de lui, et celles des étrangers qui, désirant connaître un des hommes les plus distingués d'Italie, sont assez bien recommandés pour être admis à sdi prima sera. A ce temps de réception vraiment agréable, qui commence et finit de très-bonne heure dans le palais Capecelalro, succède le crocdiio ristretto de ses amis intimes des deux sexes, qui com-
prend les personnes les plus marquantes par le rang et les talens; alors une ou deux tables de jeu, où Ton ne joue presque rien, varient les ressources de la soirée.
Nous avons eu le bonheur d'être admis à différentes heures chez ce prélat; nous avons passé des matinées dans son cabinet de médailles ; il nous a reçus à sa table élégante ; nous l'avons vu tantôt au milieu de son cercle de l'après-dîner, d'autres fois faisant sa partie avec sa petite société du soir; et dans tous ces instans sa belle et douce physionomie exprimait constamment cette bienveillance qui s'étend à tout ce qui vit et souffre , et ses manières avaient toujours cette sérénité, résultat nécessaire de la douce paix que donne la bonté parfaite.
Les salons du marquis Berio présentent un autre aspect également favorable aux idées qu'on peut se former de l'intelHgence et de l'instruction napolitaines. A Rome, une coiiversazionc est une assemblée où personne ne converse, comme un boudoir à Paris est un endroit où Von ne boude pas. La conversazione du palais Berio, au contraire, est une réunion de gens aimables et spirituels , où tout le monde cause, et cause bien, où celui qui cause le mieux (sinon le plus) est le maître du logis.
Le marquis Berio est un seigneur d'un rang et d'une fortune considérables , et ses connaissances littéraires comprennent la philosophie et les belles-lettres d'Angleterre, de France , d'Allemagne et de son pays natal ; il a tout lu et continue à tout lire ; et j'ai vu son cabinet rempli d'une nouvelle importation de romans et de poésies anglaises, pendant qu'il s'occupait à écrire à V improvisa une belle ode à lord Byron dans les premiers transports que lui avait causés la lecture de ce chant de ChildeHarold si admiré par toute l'Italie (1). Le temps et
(1) C'est le quatrième chant. Cette ode élégante est, en même temps, poétique et patriotique, et les dernières stances , oii il invite le noble poète anglais à célébrer Naples comme il a chanté Rome, décrivent si bien la topographie de Naples , que j'espère le pardon de l'auteur si je me permets de citer ici des vers qui , je crois , n'ont [amais été au-delà de son cercle :
Ma poiche sparso tu t'avrai su quella Urna, deh! lascia la città di Marte, Qui vieni in questa deir Italia bella
Più bella parte.
Ove sepolta per tant' anni, e tanti, Pompei risorgc nuovamente al giorno, Odi. . . . ancor suona d' ululati , et pianti
L'Eco d'intorno.
Ove di Stabia sol col nome resta Sconvolto avan/.o che la valle ingombra, E ancor ne cerca la cagion funesfa
Di Piinio r ombra.
28o NAPLES.
une longue infirmité patiemment endurée n'ont eu aucune influence sur l'imagination vive , les sentimens ardens , le zèle pour l'étude, qui distinguent cet homme accompli; son esprit et ses manières feraient envie aux ci' devant jeunes gens de tous les pays, qui achèteraient son secret à tout prix, si un tel secret (que la nature seule communique) pouvait être acheté.
Pour donner l'idée des assemblées du palais Berio , il suffit de dire que son cercle comprenait Canova(i) ; Rossetti, poète et improvisa-
Vieni ove s' erge la raagione Augusta De'Rè, cui sempre primavera arride, Sotto cui giace la città combusta Sacra ad Alcide.
Vieni o\p. Maro spesso a Mergeliina Che in mar si specchia Hall'opposto lido, D' llio cantava l' ullinaa rovina , Gli amor di Dido.
O' di Sincero la silvestre avena Concorde a quella del cantor d'Euea D' Arcadi accenti risuonar 1' amena
Spiaggia facea. Qui ancor di Baja Fincantato scno, Caro aile Muse, caro a Roma intera, Del piacer t'oflre, sotto un ciel sereno,
L'immagin vera.
(i) Canova était alors à Naples pour finir sa faiueu.se statue éf]ucstre dans le portique de la strada Médina. Le
teur célèbre (1); le duc de Venlignano, le poète tragique de Naples (2J; Delfico l'histo-
cheval est superbe; le cavalier doit être maintenaiit Charles m. On dit que ce beau morceau de sculpture avait été d'abord commandé par Joseph pour y placer la statue colossale de son frère , puis par Murât dans la même intention , et à présent par le roi Ferdinand pour y meUre l'effigie de son père.
(1) Rossetti est un des meilleurs, et certainement l'un des plus amusans improvisateurs d'Italie. II nous a assurés que ses inspirations une fois proférées, il lui serait impossible de les écrire, ou même de s'en rappeler un seul mot : il est également bon poète. Après Rossetti , l'improvisateur le plus divertissant que nous ayons entendu était le signor Giacomo Ferretti de Rome. Dans une soirée chez la baronne de B — s, dame hanovrienne distinguée par son esprit, quelqu'un me fit la guerre sur ma passion pour Polichinelle et les marionnettes, que je suivais assidûment; Ferretti improvisa sur ce sujet , et il le traita non-seulement avec beaucoup de gaîté, mais il donna un précis rapide et savant sur les sept masques italiens. Il ne s'arrêta pas un seul instant , et chantait en s'accompagnant sur le piano.
(2) Cesare délia Yalle, duc de Ventignano , auteur d'fppolito et d'J/igefiia , l'une et l'autre dédiées à son ami l'archevêque de Tarente. Ces tragédies ont été publiées à Naples (depuis le n*lour du roi) par ïrani ; mais la correspondance, à la fin du volume, entre l'éditeur, le chancelier, le secrétaire-général de la chancellerie, et le regio-revisore , est curieuse à parcourir j et la lecture en doit être recommandée aux journalistes miuisté-
^02 îfAPLES.
rien, le philosophe , le patriote; Lampredi et Salvaggi (i), écrivains élégans, et tous deux hommes très-aimables. Le signor Blanc, un des esprits de conversation les plus brillans, avec lesquels l'auteur se soit jamais trouvé ; ]e chevalier Micheroux, membre distingué des premiers cercles de Naples ; et des princesses , des duchfesses avec des titres aussi romantiques que celui qui a fait écrire à Walpole sa délicieuse nouvelle du Château d'Otrante , remplissaient les rangs de la littérature et des talens. Rossini tenait le piano , accompa-
riels anglais. Si les principes qu'ils préconisent étaient établis, cela diminuerait un peu leurs bénéfices comme marchands de livres ; et au lieu de faire fortune avec les OEuvres de Byron , de Moore et de Scott, ils seraient réduits à vendre pour deux sous les ballades de Robin Hood (le Mastrillo anglais), et à demander la j^ermission de réimprimer le sacrifice d'Iphigénie , ou les amours infortunés de Piièdre etd'Hippolyte, comme le pauvre Angelo Trani.
(i) Le signor Lampredi, né toscan, a déjà été mentionné dans le cours de cet Ouvrage. M. de Stend'hal dit à propos de son journal // Poligrafo , qu'il a publié en i8ii : C'est l'auteur du seul bon journal litlérairc depuis Barretti. Le signor Salvaggi a fait un ouvrage très-savant sur la musique, et quelques excellentes canzonetti , etc. etc. Sa collection d'ancienne musique est estimée l'une des jilus précieuses d'Italie.
NAPIFS, 283
gnant alternativement les improvisations de Rossetti, et madame Colbrun, prima donna de Saint-Charles , dans quelques airs favoris de son Moïse. Rossini est presque aussi bon exécutant sur le piano qu'il est excellent compositeur. Tout cela était vraiment délicieux et rare; mais ce qui était encore plus rare et plus délicieux, c'était l'image du plus parfait bonheur domestique au milieu de cette réunion brillante; un grand-père et une grand'mère sortant à peine de leur automne , deux jeunes demoiselles charmantes et bien élevées comme des Anglaises du même âge et du même ran» , et une fille mariée, la bonne et aimable duchesse d'Ascoli, toujours accompagnée de ses filles , dont l'âge tendre les exclurait de la société, même en Angleterre où Ton est si enthousiaste de Fenfance. (i)
(i) La part que le patriotisme cUi duc d'Ascoli lui a fait prendre dans les derniers événemens de Naples , a élé fréquemment citée dans les journaux. En parlant des talens et du patriotisme qui se joignent à une haute nais- 'Sance à Naples , il serait impardonnable de ne pas rappeler les princes Pignatelli Strongoli. Il y a des circonstances dans l'histoire récente de cette illustre et excellente famille qui fourniraient des sujets tragiques du plus profond intérêt. Quand la jiremlère révolution éclata à Naples , il s'y trouvait quatre frères du nom do Pignatelli, tous jeunes, ardcns et patriotes. Ils prirent
284 NAPLIS.
Telles sont les scènes de vertu privée qu'on trouve à Naples, résultant (on ne saurait trop le répéter) de ces institutions qui ont aboli les ordres monastiques, et fermé les cellules où la jeunesse était emprisonnée pour obéir à un système politique et religieiix, qui obligeait les parens à briser les liens les plus sacrés de la nature , à sacrifier leurs enfans à l'ambition ou à l'avarice. Puissent des cercles tels que ceux de la maison Berio se former souvent dans les palais des nobles napolitains ! et puisse la dernière calamité tombée dernièrement sur ce malheureux pays d'une manière si terrible, épargner des groupes tels que ceuxci , et se contenter d'empêcher que d'aulres
tous un vif intérêt aux changeniens politiques du royaume; et au retour du roi, la reine ordonna à ses sbires ministériels de prendre deux des Pignatelli et de les faire pendre ; elle fut obéie à la lettre. Le plus jeune des deux, quand le moment de l'exécution arriva, fut trouvé jouant et chantant une belle canzone de sa composition oii il décrivait son sort et ses sentimens. Cette composition est bien connue en Italie , et je ne l'ai jamais entendu chanter sans arracher des larmes à ceux qui l'écoutaient. Nous avons eu l'honneur de connaître le prince Pignatelli actuel qui a survécu à ses frères. Il unit leurs belles qualités à des talens politiques et littéraires très-remarquables- et ses vertus domestiques sont à l'unisson de ses principes patriotiques.
NAPLES. 2b5
ne suivent leur exemple! Puissent les horreurs de la réaction de ce moment, s'arrêter aux portes qui renferment des sentimens si nobles et si doux; que les Acton et les Vanni du jour, Ruffo ou Canosa, ne traînent point au tribunal et à l'échafaud les membres de ces illustres familles qui se sont encore placées dans les rangs du patriotisme pour conserver à leur pays les biens qu'il avait nouvellement acquis, et le sauverdes anciens maux en dépit de la ligue de ceux pour lesquels la vertu n'est qu'un nom î
Les soirées de la princesse Belmonte nous ont paru tout-à-fait françaises. La princesse , célèbre par son esprit et sa beauté, qui ont fait long -temps l'ornement de la cour de Naples, est maintenant avancée en âge, et naturellement entourée d'amis dont la conversation et les souvenirs se rapportent aux jours brillans de \2ifav0rita. Cette princesse a passé une partie de sa vie en France, et ses manières et sa conversation rappellent les dames de la cour de France dans le temps de la belle et infortunée Marie-Antoinette, bien plus que les dames italiennes de nos jours. Outre la bonté avec laquelle nous avons été reçus chez cette dame, nous lui avons encore l'obligation de nous avoir fait connaître une famille de la
aSG NAPLES.
seconde classe à Naples, classe d'un accès plus difficile que les autres , là comme dans le reste de ritalie. Le terme de seconde classe ne s'applique cependant qu'à l'égard des distinctions respectées dans les almanachs de cour, et la
famille de Vavvocato était de la première
classe , et par le goût et par l'éducation. Nous vîmes à une assemblée, à laquelle nous avons été invités chez cet éminent légiste , tout ce ce que Naples avait de plus distingué par le rang et les talens. Un très-beau concert auquel les voix exquises de ses charmantes filles contribuèrent pour beaucoup, fut suivi d'un bal où les quadrilles français étaient exécutés avec une précision qui aurait pu être admirée même à Paris. Parmi les amusemens de la soirée, celui qui donna le plus de plaisir aux hôtes étrangers, fut l'examen d'une belle collection de vases étrusques et d'antiquités, à laquelle il signor avvocato avait dépensé des sommes immenses , péniblement recueillies par des hrejs j dans des causes que le barreau napolitain a tant de peine à terminer.
Quand des cercles semblables abondent dans une capitale (et nous avons choisi ceuxci pour les citer comme de beaux , et non de rares exemples), on doit supposer qu'il y existe beaucoup de mérite et de vertus pri-
NAPLÊS. 287
vées, et la conscience de ce fait fait naître ini sentiment de sympathie, chez les personnes capables de penser et de sentir, pour une nation qui, après avoir traversé le passage difficile d'une civilisation désorganisée, était enfin presque parvenue à s'en tirer; et se trouve encore rejetée en arrière pour languir et gémir sans espérance dans une dégradation permanente.
Cours , vole à Naples ( dit Rousseau dans son ravissement de la musique napolitaine); eco^^;e les chef s -d œuvre de Léo , de Durante ^ de Jo~ melli et de Pej'golesel Et un auteur dont les agréables rapsotlies ressemblent quelquefois à celles de Rousseau, observe à propos du génie musical de Naples , que l'opéra est décidément une affaire de parti pour les Napolitains ; l'orgueil blessé s'est réfugié là. L'orgueil blessé des Napolitains avait cependant trouvé une voie plus dangereuse pour s'exhaler; et dans le tem ps où nous avons visité la ville des sciences, la musique n'était pas V affaire de partiront on s'occupait le plus. Les compositions de Léo et de Pergolese étaient moins étudiées par les amateurs les plus ardens , que la Minerve et le Morning Chronicle (1). Le pays qui a vu naître
(i) Deux papiers reçus par toutes les personnes clistin-
288 NAPLi:.S.
Sacchini, Piccini , Guglielrni, Jomelli, Cimarosa , Paesillo, et les meilleures cantatrices et chanteurs , doit cependant produire une race dont les organes sont heureusement disposés pour le plus délicieux et le plus puissant des arts; et même en ce moment où l'intérêt pu- Llic est dirigé sur des objets plus importans, Naples est toujours le grand marché pour les productions musicales italiennes. L'opéra national de Saint-Charles, par la beauté de son architecture et de ses ornemens, sa construction bien adaptée pour l'effet des sons , ses excellens acteurs, ses chœurs bien composés, et l'illusion scénique', est assurément supérieur à tous les théâtres du monde. Comme salle de spectacle il est peut-être moins imposant que la Scala de Milan; mais il est infiniment plus brillant, et les jours de grande illumination, sa splendeur magique n'a rien d'égal; au prix de ce temple de l'harmonie , si pur, si frais, si brillant, si élégant, l'Opéra de Paris n'est qu'un vilain taudis.
guées qui pouvaient se les procurer. On nous prêtait V Examiner pendant notre séjour à Naples, et parmi les Napolitains qui nous visitaient il en était peu qui ne Je lussent avec avidité , l'anglais étant maintenant presque aussi généralement étudié que le français.
îVAPLIvS. 289
Dans le temps de carême à Naples, quoique les rois puissent passer leurs journées à chasser des sangliers ou à enfiler des petits oiseaux comme Jes enfans enfilent des marguerites , on ne permet aucuns spectacles , excepté ceux qui sont ordonnés par V Église , et pris dans les saintes Ecritures. Alors les patriarches et les prophètes composent le corps dramatique : Pliaraon est puni pour avoir manqué à la répétition ; on transporte Élie dans les airs à tant par soirée, le peuple acquiert le peu de connaissances qu'il possède de l'histoire de sa religion, et il est édifié par les chants de David ou les grâces de la belle Dardinella.
Mais soit que le sacré ou le profane , le sérieux ou le bouffon, dominent à l'Opéra deNaples , le seul compositeur reçu avec des applaudissemens sans fin, estRossini. Son Moïse a été joué pendant tout le temps de. notre séjour; et quoique nous l'ayons entendu presque aussi souvent qu'on l'a donné, nous avons toujours vu ses belles scènes avec un plaisir nouveau.
L'opéra de Moïse offre les événemens les
plus marquans de la mission de ce prophète
guerrier, tels qu'il les a racontés lui-même;
mais on y a ajouté tout ce ({ni peut augmenter
y go J^APLES.
l'effet dramatique des divers caractères. Quand la toile se lève, le divin mandat, devant !-equel le cœur de Pharaon devait s'endurcir, venait d'être reçu ; mais dans un théâtre royal , on conçoit que toute la délicatesse et toute l'indulgence possibles sont déployées à l'égard du roi d'Egypte , comme s'il était plutôt la victime que l'ennemi du pouvoir qui le dépouillait du droit divin de suivre sa volonté. Cependant, tandis que le cœur de Pharaon s'endurcit àdius un beau solo, celui de son fils s'attendrit dans un duo exquis avec une jolie Israélite, introduite pour faire l'intrigue de la pièce, et qui y donné beaucoup d'intérêt par les combats éprouvés par le prince et cette jeune fille, qui est une protégée de Moïse. Les grandes scènes sont toutes entre le roi et le prophète. Moïse est toujours sévère , impérieux et plein d'audace; il menace avec sa voix de basse profonde, l'obstiné Pharaon detous les fléaux qu'on montre de temps en temps sur la scène. Enfin l'on permet aux Israélites de partir ; et quand ils se rangent aux portes de la ville pour commencer leur marche miraculeuse , ils offrent un spectacle vraiment touchant. Leur aspect misérable, leur mine hagarde, les haillons dont ils sont couverts, rappelaient à mon esprit irlandais les spal-
peeiis émi^TAns démon pauvre pays; et la sympathie qu'ils excitaient eût été peut-être trop profonde pour une sensation d'opéra , si les petits Iiavresacs qu'ils portaient derrière eux n'avaient pas rappelé aux spectateurs le pillage des confians Égyptiens. La scène et les chœurs en ce moment étaient d'une magnificence et d'une mélodie inexprimables. Les harpes de Sion dans les champs de Babylone n'ont jamais pu égaler de tels accens. Au moment où Aaron s'apprête à donner le mot d'ordre, quand Moïse s'est assuré de la présence de sa belle pupille qu'il force à suivre ses malheureux compatriotes , le jeune prince d'Egypte arrive, saisit sa maîtresse , et par les ordres de son père , il arrête la fuite des Juifs. Moïse qui n'a jamais connu l'amour (comme le luidit fort bien le prince ) perd toute patience à ce nouvel acte de tyrannie; et, furieux, il tombe à genoux, invoque la colère du Très-Haut, et appelle le feu du ciel, qui consume à l'instant le prince sous les yeux de son amante; celleci devient folle et chante un requiem frénétique sur le corps de son amant. Moïse l'écoute avec l'air composé d'un amateur; puis il donne le mot, l'on se met en marche; il remue sa baguette, la mer s'ouvre, et il conduit ses suivans sur ses sables mis à sec, au milieu des
292 WAPLKS.
applaudissemeiîs de l'assemblée, qui se retire en vociférant dans les rues mi manca la voce (1). Le quatuor le plus à la mode de cette pièce et l'un des chefs-d'œuvre de Rossini.
Il ne nous a pas semblé surprenant que le théâtre royal de l'état, visité par le souverain et présidé par un duc, fût astreint à l'observation rigide du carême; mais que les interdictiorf*s aient été jusqu'au théâtre de Polichinelle ( qui après le roi et la Madone est le plus puissant personnage de Naples), c'est ce qui nous étonna et nous désappointa fortement, surtout quand nous étions assis dans notre loge, préparés à voir les grimaces accoutumées, et ne sachant point que Pulchinello (2), se soumettant à la puissance à laquelle les rois eux-mêmes n'ont pu résister, avait cédé
(i) « La voix me manque. »
(2) Il est peut-être peu nécessaire de rappeler (£ue le Pulchinello d'Italie n'est pas une marionnette comme le Polichinelle français et le punch anglais ; mais c|ue c'est le caractère napolitain de la basse comédie , comme le Pantalon de Venise, et le Docteur de Bologne. Le nom de Ttiaschere dérive des masques qu'ils portent sur la partie supérieure du visage. Ce sont les restes des masques des théâtres grecs et latins ^ et ils sont maintenant destinés à représenter les vices et les sottises particuliers à certaines provinces. ,
NAPLKS. agS
sa place au prophète Élie. La pièce était la comniediasagraiV tich^h, qui commence par un dialo2;ue entre le prophète et la veuve dont il guérit l'enfant, et de laquelle le fds de Jésabel est amoureux. La scène d'Élie, dans la cour du roi, est très-curieuse. Le roi l'accuse d'hérésie et de sédition ; en un mot, d'être un réformateur radical , qui trouble les anciennes lois et la religion établie dans l'état, et confirmée par des siècles , religion qui avait couvert la terre d'une constante prospérité. A tout cela, Elie répond que sa mission vient du ciel , qu'il est envoyé pour détruire la religion régnante , et qu'il fera des miracles pour prouver la vérité de ses assertions qui ne laisseront auciuis doutes dans l'esprit du roi. Là-dessus , le grandprétre de l'idolâtre Achab est appelé pour soutenir son maître : à sa vue, Elie ne peut contenir sa colère; et un dialogue, qui excite les transports de l'assemblée , a lieu entre ces personnages. Elie , dans une attitude menaçante, appelle son antagoniste scellerato impio. Le grand -prêtre le traite à son tour de scellerato ingannaiore (i); et il ne leur reste plus
(i) Scélérat impie, scélérat imposteur : phrases cjiii , je le suppose , ont été prises par la moitié des spectateurs pour des phrases de l'Ecriture. Chacun de ces pcrsou-
294 PfAPLF.S.
qu'à se gourmer, quand le roi', pour sauver un scandale à l'Eglise , les sépare avec peine, et l'on convient qu'ils se trouveront l'un et l'autre dans une certaine caverne où leur supériorité respective sera décidée par des jTiiraoles, Cette scène découvre les tromperies du faux prophète, qui reste tutto confuso , quand on trouve dans la grotte tous les matériaux de ses miracles, consistant en bâtons, allumettes, poix, etc. etc. etc. Cependant une longue prière du vrai prophète, non-seulement fait tomber le feu du ciel qui consume le roi , la reine et l'héritier présomptif de la couronne, mais qui fait paraître en même temps \\n bel ange de toute grandeur, se balançant dans l'air entre quatre poulies. Le prophète s'assied alors dans un fauteuil pour sa translation; cependant avant de partir, il s'avance sur le bord du théâtre pour annoncer le spectacle du jour suivant ; puis se plaçant sur son siège , il jette une vieille redingote sur la tète de son successeur, qui, par sa mine et son costume, ressemble parfaitement aux fripiers qui parcourent les rues de Londres.
nages accuse l'autre de ruse ecclésiastique , et ils laissent échapper dans la dispute des secrets du métier , qui ne sont pas tout-à-fait propres à édifier le public qui les applaudit vivement.
WAPLES. 2g5
Le théàire était rempli de femmes avec leurs enfiiiis, de familles entières de la dernière classe de la bourgeoisie, sans excepter le petit laquais et la bonne ; car on se fait une espèce de devoir religieux d'assister aux drames sacrés en carême, et ce que les étrangers trouvent singulier et même profane dans ces représentations, est écouté avec respect et intérêt par les gens du pays. Quand le faux prophète prie ses faux dieux, et qu'Elie lui dit d'un ton moqueur : Piu forte, non t'ascoltano ( crie plus haut, ils ne t'entendent pas ), les spectateurs claquèrent des mains, et s'écrièrent, bravo, Élie ! bravo! Notre domestique toscan , qui avait assisté au spectacle derrière notre loge, persuadé quil voyait le Pulchinello napolitain qu'on lui avait dit qu'il verrait là, ne fut désabusé de son erreur qu'à la longue prière d'Elie; et quand il vint annoncer la voiture, il me dit : Credo , signora , che ce una coin média piu losto sogra. «Je crois, madame, que cette pièce est plutôt une comédie sacrée. »