CHAPITRE XXV
Route de Foligno à Venise. -— Colfiorito. — Serravalle ( pèlerins ). — Tolentino, — Macerata. — Loretta. — Église et maison de la Vierge. — Offrandes depuis la révolution. — Ancône. — Sinigaglia. — Fano.
Pesaro. — Rimini. — San-Marino. — Cesène. —Le Rubicon. —Forli. -^ Faenza. —Imola.
— Ferrure. — Padoue. — Bords de la Brenta. — Venise.
La route de Naples à Venise ( deux extrémités de la péninsule ) suit jusqu'à Foligno le chemin déjà parcouru dans le voyage de Florence ; mais quand l'aimable vallée et l'antique ville de Foligno sont passées, une nouvelle contrée se déploie devant les voyageurs qui prennent la route de Bologne. On monte une chaîne des Apennins, plus escarpée et plus sauvage que toutes celles qu'on a déjà traversées dans ces puissantes montagnes. Le chemin rude , brisé et négligé , coupé à travers les hauteurs les plus effrayantes , et qui parcourt quarante milles entre Foligno et ïolentino.
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quoiqu'on lui donne le nom de grande route, était, quand nous y avons passé, presque impraticable. Les scènes qui s'offraient aux reirards étaient d'un caractère hardi et sublime; c'était l'image la plus pittoresque de désolation physique et de malheur moral que nous eussions encore contemplée , même dans les états du pape. A la fertilité d'une des plus riches vallées d'Italie succède tout à coup les plus stériles déserts; à mesure qu'on s'élève, les roches nues et le sol pierreux , avec des torrens qui portent la destruction dans leurs cours , laissent apercevoir peu de traces de l'humanité , hors le misérable village de Case Niiove , dont les habitans avouent qu'ils n'ont pas d'autres moyens de subsistance que la charité des passagers. Là, se présente la montée de Colfiorito , si difficile et si dangereuse , que nous fûmes obligés de la monter en grande partie à pied , quoique notre voiture légère fût tirée par quatre mules et trois bœufs. Cependant la fatigue excessive était presque compensée par la terrible sublimité de la vue. Des rochers empilés sur des rochers , des précipices dont le souvenir seul fait encore frémir, des torrens s'élançant des roches escarpées dans des vallées couvertes de brouillards , étaient les traits principaux de ces frontières
que la nature s'étaient créées. Après avoir passé le sommet, des ondulations aussi sauvages, mais moins précipitées, se succèdent, et Ton aperçoit quelques habitations encore plus attristantes pour l'esprit et pour le cœur ; ce sont des réunions de chaumières grises et informes, où des malheureux mourant de faim et demi -nus étaient entassés. Les voitures passent avec peine dans ces étroits passages artificiels ; les roues frottent de chaque coté les habitations des infortunés qui risquent de se faire écraser ou. de tomber dans un abîme pour courir, les yeux et les mains élevés , demander la charité au nom de la Madone à laquelle ils promettent de recommander le buon cristia/io, qui fera ce que la Madone n'a jamais fait, qui les empêchera de mourir de faim. Le chemin conduit au périlleux défilé et au village frontière de Serravalle. (i)
Le village de Serravalle (vallée étroite) sem-
(i) Nous avions heureusement rejoint sur la route une très-agréable société anglaise, et cette compagnie aimable dissipa un peu la mélancolie de ce voyage pénible. Un jour ou deux avant notre arrivée à Serravalle , deux jeunes seigneurs allemands que nous avions souvent rencontrés dans les cercles les plus gais de Rome, s'étant imprudemment confiés aux chevaux de poste fournis sur cette route, avec un jeune garçon pour conducteur,
ble coupé dans les deux montagnes qui le dominent, qui ne sont séparées que par une distance de cent cinquante toises. C'est la limite qui sépare TOmbrie d'Ancône. Ce passage a été autrefois d'une grande importance militaire , comme l'attestent les ruines des murailles et des châteaux qu'on dit avoir été élevés par les Goths (i). Des brouillards de montagnes et des torrens de pluie ajoutaient aux horreurs de ce site caverneux. Le premier objet que nous aperçûmes à l'entrée était un grand chien , semblable au chien-loup irlandais, qui dévorait un agneau sur la cime d'un rocher^ sa gueule toute dégouttante de sang : cette image était appropriée au reste de la scène. Le dernier royaume d'Italie s'arrêtait à Serravalie, et il paraissait avoir poussé ses limites jusqu'aux derniers confins où la civilisation pouvait arriver.
avaient été renversés sur les bords d'un précipice à rentrée du village. Nous trouvâmes l'un d'eux au lit, et très-malade , dans la Spezeria ( jjauvre petite boutique d'apothicaire), qui offrait heureusementquelques moyens de se faire soigner , et il y passa plusieurs semaines.
(i) Cet ancien château a été habité par le légat du pape pour la province de Romagne jusqu'en lySg. Ce fut de là que le cardinal marcha à la tête de ses sbires pour s'emparer de la république de Saint-Marin.
Le chemin continue à travers les rochers et les précipices jusqu'à Valcimara\ et quand on a traversé sur \q ponte délia Trave le torrent écumeux qui bouillonne le long de la route , le paysage , toujours romantique , devient moins sévère; et rien n'est plus frappant que les ruines qui couronnent les rochers perpendiculaires de Belforte. Là, nous rencontrâmes un groupe qui convenait parfaitement à cette scène de souvenirs féodaux : c'était une bande de pèlerins retournant de Lorette dans leurs montagnes natives des Abruzzes. Le visage pointu des Napolitains , si facile à reconnaître , les habits de couleurs riches et tranchantes, les vestes écarlates, et les jupes avec plusieurs bordures de diverses couleurs, le bâton, le chapeau avec la coquille, le rosaire et la croix brillante, donnaient l'apparence la plus fantastique à ces dévots qui marchaient gaîment, déchargés de tous leurs péchés, et disposés (à en juger par les regards farouches des hommes et par ceux des femmes qui avaient une expression opposée) à ouvrir un nouveau compte avec la Vierge, à la châsse de laquelle ils venaient de se purifier. Noire postillon, qui était un plaisant et un Toscan , dit en les regardant aller : « Il n'y a pas un de ces hommes qui n'ait au moins doux ou trois jucurtrcs sur
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la conscience. » Pendant Toccupation française, lin pèlerinage à Lorette était aussi rare qu'un pèlerinage à Saint Thomas à Beckett de Caiilorbéry. Un des premiers pèlerinages qui se soient faits depuis la restauration , a été celui du feu roi d'Espagne, de la reine sa femme , et du prince de la Paix!!! Les pèlerinages de Cantorbéry n'ont point encore recommencé.
Tolentino est une assez jolie petite ville sur la rivière de Chiento. L'église des Augustins est célèbre à cause du sépulcre de saint Nicolas, saint très fameux et grand faiseur de miracles. Tolentino est maintenant remarquable comme ayant été le théâtre d'un événement provoqué par un autre faiseur de miracles qui n'était pas un saint: car c'est là que fut signé le traité entre Pie vr et Bonaparte , par lequel sa sainteté cédait aux Français, non-seulement l'Apollon du Belvédère et d'autres images idolâtres des Gentils, mais les richesses de la châsse de Lorette et la toilette de la Vierge, à laquelle tous les souverains de l'Europe avaient contribué à diverses époques. Le traité de Tolentino a déjà pris sa place parmi les événemens les plus singuliers des temps les plus singuliers que l'histoire ait jamais eus à consigner. La campagne devient toujours de plus en plus cultivée depuis Valcimara , où les arbres
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sont déjà abondans ; et toutes les marques possibles de ricbesses et de fertilité se déploient quand on arrive à Macerata. On s'aperçoit déjà qu'on approche des Légations , de l'ancien et du moderne royaume d'Italie, en un mot de la Lombardie ; et la civilisation commence à se montrer et à donner au voyageur l'espoir consolateur de se retrouver bientôt entouré de ses bienfaits. Les Marais-Pontins, la Campagne de Rome, Itri, Fondi, Otricoli, et Serravalle, tous les terribles monumens de la mauvaise politique , du despotisme, de 1 ignorance et de l'erreur, qui couvrent les territoires romains et napolitains, s'effacent de l'esprit; et chaque pas semble trop court quand on a la perspective de revoir Bologne et INIilan.
Il reste cependant encore quelques postes à passer où l'on retrouve la civilisation, la misère et l'erreur (jui sont pour un instant oubliées à Macerata(i), une des plus jolies ci des
(i) Macerata Ancoua , cl tout le dépailcment du Mc'lauro , avait été cédé par le traité de Tolentino ; mais le pape déclara que tous ceux ([ui achèteraient des biens nationaux !>rraicut cxcoiniiiuiiiés. Les terres furent cej)cn<lanl adiclécs, et les avantages qui oui résulté de celte espèce de loi agraire «.ont parmi les causes les plu»; eflicaces de ia prospérité de la ])rcniicre do ces villes. I*"ous i\y avons jionji vu une surabuiidauce de «loine» et
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plus florissantes cités des domaines du pape. Ses maisons, belles, bien bâties, ses rues commodes, son auberge d'une propreté anglaise, sont dignes de son site enchanteur; elle couronne une montagne et domine une vallée pittoresque et fertile, parsemée des chaumières des petits propriétaires , et l'on décou\Te de là une vue étendue sur l'Adriatique. Macerata a été autrefois capitale de la Marche d'Ancône; elle a été comprise dans le royaume d'Italie ; et Ton y trouve encore des marques d'une ancienne prospérité.
La route de Macerata à la ville de Recanati, comme nous la vîmes pendant le printemps de ce pays, plus riche qu'un été du Nord, montrait les aspects les plus délicieux que puisse offrir la fertilité naturelle augmentée par la culture. On approche de Recanati par une des montées les plus escarpées que nous ayons passées, sans en excepter celles des villes étrusques. Cette ville , quoique d'assez bonne apparence, ne nous offrit rien qui pût nous
de memlians, mais des citoyens biens vêtus marchant sur une route superbe et plantée d'arbres (faite par les Français) , et des groupes de paysans dans leur habit de gala; car c'était un dimanche, et le dimanche le plus ^'ai que nous ayons vu en Italie.
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arrêter et fixer notre attention, exepté le monument de bronze élevé en l'honneur de Notre- Dame de Lorette, devant le palazzo publico , édifice commun; et nous nous hâtâmes d'arriver, avec une impatience de pèlerin, à la châsse la plus notable de la chrétienté après Saint-Pierre de Rome et Jérusalem.
L'aimable et riche scène de montagnes et de vallées que nous avions traversées depuis Macerata se termine à Loretto , et quand on monte la colline escarpée dont elle couronne le sommet, les mêmes images dé pénurie, les mêmes cris de détresse qui offensaient les yeux et les oreilles, et perçaient le cœur dans les chaumières des Apennins, se présentent encore. La mendicité, dans cette région, placée sous la protection spéciale du ciel, prend un caractère dramatique, inconnu même aux mendians /zwtrions de Naples. Une jeune mendiante, souvent même encore enfant, sort d'une chaumière au bruit des roues d'une voiture; elle lève sa tête et ses yeux, ouvre ses bras à demi couverts par une draperie en lambeaux, qui flotte au gré du vent à mesure qu'elle paraît voler le long de la route , tombant par intervalles à genoux sur la terre qu'elle baise dévotement, et relevant son visage pâle couvert de boue ou de poussière ; elle continue ses supplications mêlées d'excia.
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mations pieuses qui recommandent le charitable voyageur à tous les saints du calendrier, pour la valeur de quelques sous. C'est ainsi que l'on est accompagné quand on entre dans les rues étroites de I.orette, et tels sont les sujets de la Madone, quoiqu'ils habitent sur les confins des plus fertiles vallées d'Italie.
Loretto, la plus sainte et la plus pauvre des cités , est presque entièrement composée de petites boutiques et d'édifices ecclésiastiques; les premières sont les bijouteries de l'Eglise, exclusivement consacrées à la vente des jouets religieux , chapelets , rosaires de toutes qualités, depuis les grains de bois ou de verre jusqu'aux rangs d'ambre ou d'autres matières précieuses; crucifix détail!, de cuivre et d'or, reliquaires et reliques , de fleurs ou de plumes , etc. ; plus, des nez, desyeux,des bras ; enfin tous les objets matériels qui peuvent plaire au ciel et le rendre favorable, et qui sont offerts au. dévot pèlerin et au voyageur curieux.
Les édifices sont la Chiesa délia Santa Croce, et ses bâtimens adjacens, occupés par l'évèque , les chanoines , les prêtres , les moines , les pénitenciers et le gouverneur ; tous ces bâtimens sont vastes et commodes, leur ordre est dorique et corinthien, et ils ont été élevés d'après les dessins de Bramante et de Sanso- IV. 20
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vino : la place qu'ils décorent est ornée de plus par une belle fontaine.
Nous étions à peine arrivés dans Tauberge , à une heure assez avancée de la soirée , que plusieures boîtes de rosaires nous furent apportées par l'aubergiste, qui tenait un magasin de ces articles sacrés, pour la commodité de ses hôtes et pour accroître ses profits. Ils étaient tous très-jolis et très-brillans , et je dis à notre hôte que je regrettais que mon hérésie me rendît indigne d'acheter aucuns de ces bijoux : Non importa, signora mia (répliqua- 1- il vivement); si non per devozione coinpratene per la toiletta (i). J'acceptai le parti, et je me procurai une douzaine de jolis petits colliers, sinon de talismans bien efficaces; et, en les assortissant avec des amulettes d'argent et des croix d'or, je fis un choix assez agréable, que j'allais placer dans une de mes boîtes , quand le cicérone qui nous avait offert ses services comme nous descendions de voiture , entra et m'avertit de ne pas enfermer ces objets avant qu'ils eussent été bénits dans Xécuelle sacrée ^ m'assurant que sans cette cérémonie, ils ne seraient bons à rien. Pour cet effet, il fallait
(i) « Cela ne fait rien ^ si vous ne les achetez pas pai dévotion , vous pouvez les acheter pour la toilette. »
nous rendre à l'église à cinq heures du matin, à l'heure où les pèlerins y vont faire leurs dévotions. J'agréai sans balancer la proposition; et, chargés de mes ornemens sacrés, nous nous rendîmes un peu après le lever du soleil à l'église de Lorette depuis si long-temps célèbre, l'objet de tant de pèlerinages royaux, de tant de magnifiques offrandes.
L'église de Lorette, bâtiment vaste et imposant , ressemble tellement à plusieurs autres églises déjà citées, par son architecture et ses ornemens (i), qu'on pourrait s'en épargner la description, même quand elle ne se trouverait pas dans tous les voyages anciens et modernes qui ont été écrits sur le sujet usé de l'Italie. Cependant la chaumière qu'on voit au-dessous du dôme somptueux de ce temple magnifique, est un trait qui lui est particulier, quoique le mauvais goût et la piété mal entendue l'ait privée d'une partie de sa simplicité originale. L'histoire de Xadorabile Albergo est inscrite sur les murs de l'église, dans presque toutes les langues connues ; et une nouvelle édition en a été dernièrement publiée dans un petit
(i) Le trait qui distingue cette e'glise est son caractère asiatique et son approximation des formes architecturales de Venise.
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volume qui se vend à Lorette, chez Rossi, imprimeur de la sainte maison, avec la permission du gouvernement, et des preuves irréfragables {irrefirigabili provi) que cette maison est la même dans laquelle « la Vierge Marie est née, qui se trouvait dans une des rues de Nazareth, où le Christ a demeuré, et qui, après une longue suite d'années , a été transportée par les anges à Lorette, pour devenir le plus bel ornement de l'Italie. » (i)
La santissima casa di Nazarette ^ placée au milieu de l'église, n'a pas plus de dix-neuf palmes (2) de hauteur et quarante -deux palmes de longueur : elle doit avoir été assez semblable à une cabine irlandaise , telle qu'elle existait à Nazareth; mais dans l'état où elle paraît maintenant, elle ne peut être comparée qu'à elle-même. L'extérieur est incrusté de marbre travaillé en bas- reliefs, et orné de colonnes corinthiennes et de statues de prophètes et de sibylles , groupes des plus hétérogènes, et non moins mal assortis qu'une alliance entre les Muses et les Martyrs. Les portes sont en bronze , et des lampes d'argent brillent et
(1) Relazione istorica ^ etc. troisième édition corrigée et .lugmentée.
(2) La palme a huit pouces français et trois lignes. y oyez Lalaude.
en dedans et en dehors, toutes offertes à la Vierge depuis la restauration. Dans le centre de l'intérieur est le niaitre-autel , telleinent éclatant d'or et de pierres précieuses, que l'ecclésiastique officiant avait l'air d'un grand - prêtre de Plutus, et non d'un serviteur de celui qui habita si long-temps cette humble chaumière. Les pèlerins étaient prosternés autour et sur le seuil de la maison sacrée, leur bâton et leur chapeau à côté d'eux.
En considérant la brièveté du temps qui s'est écoulé depuis la restauration de la Madone, la réunion était passablement nombreuse : ils paraissaient généralement pauvres; et comme ils sont logés ( et je crois même nourris, s'ils le demandent) pendant leur séjour, leur vocation s'explique facilement. Derrière le grandautel est un espace qui parut à mes yeux éblouis (seulement à demi ouverts à une heure si matinale ) entièrement couvert d'or (i), si les lampes dorées et leur vive flamme ne m'ont
(i) Dans l'Histoire de la Santa Casa , par doni VincenzioMurri ( i8?.o) , on affirme que cette vaga nicchia est doublée de plaques et or : c'est ce que nous avons cru voir. De chaque côté de la Vierge étaient deux anges de figure colossale, qui paraiisnient du même métal; ils soutenaient de superbes candélabres avec des lampes j reffet élait magnifique.
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pas déçue. Là, dans une niche où la Vierge elle-même Ta placée, on voit la miraculeuse statue. Il est évident que la sculpture n'avait pas fait de grands progrès à Nazareth dans le temps où cette figure en bois de cèdre a été taillée , quoiqu'on prétende que saint Luc en est l'auteur.
La couronne que portait anciennement la Madone et l'enfant (i) était un présent de Louis xiii ; c'était l'accomplissement d'un vœu fait par ce prince pieux à la Vierge, en cas qu'elle lui accordât un fils ; et Louis xiv a été ainsi acheté au ciel par son père pour le prix de trois mille trois cerits diamans ( le nombre de pierres contenu dans la couronne), marché dans lequel il est clair que la Madone a un grand avantage, comme la France a pu s'en apercevoir. Cependant les couronnes et tous les joyaux qui n'avaient pas été préalablement enlevés, ont disparu au traité de Tolentino; et l'aveuglement des Français était tel, qu'ayant pris avec le reste, comme objet de curiosité , la statue elle-même dont le prix était au-des-
(i) Le Bamhino tient sa main en l'air, comme pour luire valoir une bague superbe qu'il porte à son doigt et qui lui a été présentée par le cardinal Antonelli : elle est rl'nn seul diamant qui pèse trente grains.
SUS de tous les rubis , ils la rendirent en i8i i, sur les instances du pape actuel, qui la garda dix mois, puis la renvoya à Lorette où elle resta dans le sanctuaire que peu de personnes avaient violé depuis les derniers vingtcinq ans. (i)
Cependant, à la restauration , Notre-Dame de Lorette a été réinstallée dans toute son ancienne splendeur, et couronnée par les mains de Pie vu. Plus d'un brave Anglais est resté dans la plaine de Waterloo pour qu'elle puisse encore briller, entourée de diamans, au milieu de ses dévots pèlerins, qui ne se seraient peut-être jamais rassemblés devant cette châsse sans l'événement de cette journée. Quand nous l'avons vue, elle était habillée d'une robe de velours noir toute neuve et parsemée de diamans(2); son collier, ses bou-
(i) Le révérend P. Vincent, dit dans sa Relation historique,-page iS, que « le seul objet des conquêtes des Français était de s'emparer de Notre-Dame de Lorette , et qu'on l'a recouvrée miraculeusement par l'intervention spéciale de la providence; » et il ajoute : « Tout ceci ne démont: e-t-il pas évidemment le soin particulier que la providence a toujours eu de cette statue , et que Dieu a continuellement les yeux fixés sur elle? »
(?.)Lesdeux couronnes sont d'or pur, richement parsemées de diamans, de perles et de pierres de couleurs; le
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des croreilles et son diadème , avec les joyaux entassés sur l'enfant ( un peu moins noir et moins horrible que sa mère ) , auraient pu nourrir pendant plusieurs années les misérables dont les cris de besoin accompagnent l'étranger à l'entrée et à la sortie de la sainte cité. P.ïais que les enfans de Luther et de Calvin ne se détournent point avec dédain de cette ancienne image de superstition, qu'ils ne se récrient point contre la folie et les er-
collier est de toutes sortes de pierres, avec neuf perles d'une grosseur prodigieuse et un gros cœur de rubis. Outre ces galanteries qu'elle tient du pape, la Vierge porte une croix de saphir et des boutons de diarnans donnés par le cardinal Calcagnini ; une bague de diamans , don de l'archevêque de Lorette après la bataille de Waterloo en i8i5 (car lous les présens sont enregistrés avec leur date dan-, le livre de Murri) ; deux topazes eu bagues et un brillant avec plusieurs diamans roses, présentés eu 1818 par le signor Bastianello de Leghorn ; les signore Teresa Crivelli de Milan, etFannetti de Loretto, dames ultra d'un rang distingué, et amies intimes de la Madone , ont donné une superbe aigrette de diamans ; un fil d'émeraude avec un énorme cœur d'or a été offert par un noble Autrichien en 1819. Cent autres ornemens précieux , dons récens de l'Église ou de la politique dévote, couvrent cette figure de momie, et deux cents lampes d'or et d'argent , ofï'ertes par des prélats et des seigneurs opulens , sont suspendues sur les murs du sanctuaire, qui a l'air d'un magasin d'orfèvrerie.
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reurs du catholicisme; qu'ils songent que ce sont eux qui, les premiers, ont lâché de ressusciter un ordre de choses favorable à toutes ces erreurs, et que le gouvernement protestant d'Angleterre a contribué plus qu'aucun autre à replacer Notre-Dame de Lorette dans sa châsse, et à sceller avec le sang et la fortune de ses sujets la ligue dont tous les membres ont fait des offrandes à cette image, afin que leur exemple servît la cause de l'ignorance, et replongeât l'humanité qui commençait à se tourner vers la lumière, dans les ténèbres sans lesquelles leur système ne serait plus qu'une fabrique sans hase.
Outre la Vierge dans sa niche, on voit aussi son buffet (i), juste comme il devait être dans l'humble maison de Joseph de Nazareth. Le prêtre qui présidait à ce sanctuaire l'ouvrit et en tira une écuelle (2) renfermée dans une châsse : C'était là ( disait-il avec emphase ) tout ce qui composait le ménage de la mère de Dieu;
(1) Une prière est prescrite à ceux qui entrent dans le sanctuaire ; elle commence ainsi :
« Vierge très-sainte , mère de Dieu , mère très-belle et très-miséricordieuse , ma douce espérance , vous qui d'un seul de vos regards d'amour , » etc. etc.
(2) Cette écuelle est faite de terre moderne de Faenza, ce qui ajoute beaucoup au miracle.
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elle nourrit V enfant Jésus avec ce simple ustensile. Il me demanda si je n'avais rien à bénir; je lui présentai mes emplettes de la veille; il les mit dans l'écuelle , pria sur elles pendant deux secondes, puis me les rendit, referma le buffet , et nous conduisit au trésor ou garderobe de la Madone, fourni pendant les cinq dernières années , et contenu dans des armoires autour d'une vaste et riche salle qu'on appelle salle du trésor. Les murs des petites galeries adjacentes sont ornés de quelques tableaux précieux ; mais le contenu des saintes armoires enlève les spectateurs aux ouvrages du Parmesan et de Zucchero, pour les ramener auxdonations des rois et des princes de l'Europe à la Vierge, ou , pour nous servir des phrases techniques de Loretto : Li cloni dei fedeli alla santa Madré. Parmi ceux-ci l'on remarque:
Un calice d'or offert par Pie vu dans sa visite à Lorette en 1814.
Une robe rose, offerte par les religieuses d'înspruck. (i)
(i) Le pendant de la robe rose de ces religieuses est l'offrande de la signora Lavinia Liberali de Gaeta. Je donne la traduction littérale du précis de cette offrande :
«Le 27 mai 1819 ont été présentées à la Vierge les généreuses dépouilles de Lavinia Liberali de Gaete, pour une guérison très-prompte , consistant en une robe de
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Un calice d'argent orné de rubis , un encensoir d'argent et d'autres articles offerts par le prince Eugène Beauharnais et sa femme, fille du roi de Bavière, en 1819.
Un calice d'argent, entouré de brillans , offert par la même princesse de Bavière, en 1 8 1 5.
Des bagues de diamans et des pendans d'oreilles de rubis offerts par les nobles dames Massarotti et Sassoferrato.
Un bouquet de diamans offert par Marie- Louise, ex-duchesse de Parme et reine d'Etrurie, sœur du roi d'Espagne, et maintenant duchesse de Lucques , en 181 5.
Une grande croix d'or et de diamans, avec sept petites, offertes par le feu roi d'Espagne et la reine son épouse, à l'occasion de leur dernier pèlerinage à Lorette, et reçues par la Madone en février 1816. Plus, une couronne
soie avec trois chaînes d'or, trois bagues de turquoises, montées en or, autant en rubis , perles et grenat , une chaîne d'or, une couronne , avec des médailles d'argent et une pairje de boucles d'argent. » Ce don était le payement d'une cure expéditive ; mais pendant le dernier gouvernement d'Italie de telles cures n'étaient pas opérées, et maintenant les signera Lavinia d'Italie sont reportées au bon vieux temps oii les comtesses de Warwick en Angleterre offraient leurs vieux habits à N. D. de Worcestcr , fouie de mieux.
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d'améthystes, de rubis et de diamans, reçue même jour de Sa Majesté d'Espagne.
Un superbe collier de perles, une chaîne et un coeur d'or, et des croix du même métal, offerts en personne à la châsse de la Vierge par S. A. S. Marie , princesse de Wirtemberg.
Deux vases de jaspe et or, un bassin et une urne d'or et de cristal, avec d'autres objets précieux, envoyés de la cour de France en i8i5 ( on suppose que c'est une partie des dépouilles enlevées par les Français ).
Un portrait de la sainte Mère avec son enfant {^fait cV après nature ) , monté en pierres précieuses et suspendu à trois chaînes d'or, rendu par le roi de France à Pie vu, pour le restaurer à cette châsse.
Une paire de candélabres d'ambre, offerts par Son Eminence le cardinal Quarantotti, le lo juillet 1819. M^is on voudrait en vain énumérer les pierres précieuses qui , à en juger par leur valeur, doivent être les dons de rois ou de princes anonymes , sous le nom de dono dl una pia persoiina y etc. etc. etc. (i);
(i) Par exemple , en 1819 un noble Autrichien (incognito) présenta à la Vierge un immense cœur de l'or le plus pur , avec une pierre précieuse dans le milieu , suspendu à une chaîne d'émeraudes et d'améthystes juoiilée
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et nous terminerons ce petit extrait du brillant catalogue, comme la liste des offrandes est résumée par le vénérable bistorien de Lorette. « Nous pourrions spécifier ici d'autres dons, tels que des montres d'argent, des bagues et autres offrandes en argent, des robes de prêtres, des surplis, du linge de table, etc. présentés par la piété des fidèles à la grande mère de Dieu ; mais n'étant point qualifiés pour faire ces détails, nous nous dispenserons de cette description, (i) »
Le docteur Moore et d'autres voyageurs de la fin du dernier siècle ont dépeint Loretta comme dépouillée de sa gloire; son trésor devenu insignifiant, et cette grande châsse de pèlerinage déclinant visiblement (2). D'après le
en or j plus, une chaîne d'or, deux belles améthystes , etc. On suppose que ce cœur, qui renferme une pierre dans son centre , et les autres offrandes pieuses et royales ici notées , ont été faites par l'empereur d'Autriche à l'occasion de son troisième mariage. Quel tribut la Vierge ne doit-elle pas espérer depuis la victoire de S. M. I. sur les Napolitains !
(1) Relazione istorica , p. 49-
(2) Il est diflicile de savoir à quel point la spoliation avait été portée avant la révolution j mais il est certain qu'une grande quantité de bijoux avait été prise dans plusieurs occasions , et remplacée par des pierres fausses;
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cours naturel des choses et les progrès des lumières, cela paraissait inévitable. Maintenant IMotre- Dame de Lorette se trouve réinstallée par la réaction momentanée du despotisme, de l'ignorance et de la superstition : ses trésors se sont remplis, et l'histoire de sa miraculeuse maison a été publiée de nouveau par un révérend docteur et dignitaire de l'église.
En descendant la montagne sur laquelle Lorette est située , pour aller à l'ancienne ville d'Ancône, les montagnes s'inclinent graduellement vers l'Adriatique, qu'on voit du haut d'une de ces collines se déployer majestueusement. Des côtes sablonneuses et unies succèdent au site montagneux. Le voyageur qui désire voir Ancône , capitale de la Marca , doit retourner quelque peu sur ses pas. Le Môle et l'arc de triomphe de Trajan sont les objets qui méritent le plus d'être examinés; car cel te ville, d'un aspect assez imposant, vue de loin du côté de la mer ou du côté de la terre, est dans l'in-
et la voix p ublique accuse Pie vi d'avoir été l'un des plus grands dilapidateurs des trésors de l'Église. Tout ce qui restait à l'époque de l'invasion fut enlevé ; et l'on dit que quelques-uns des joyaux, après avoir figuré dans les cercles de Paris ^ ont été engagés à un banquier, et qu'ils ont par là repris leur chemin vers l'Italie.
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térieur une des plus tristes et des plus pauvres de celles qui portent ce nom en Italie; même sa grande rue ne peut admettre deux voitures , et son état de ruine et de dégradation paraît encore plus évident aux yeux du passager, par les difficultés qu'il éprouve avant d'entrer dans ses murs. Pour obtenir la permission de marcher dans cetle ville ( car nous avions laissé notre voiture à l'auberge hors des portes) , il fallut de grandes cérérj^onies. Les passeports devaient être visés, et d'autres formes remplies, qui rendent ce port franc des temps anciens et modernes , le port le moins libre de l'Europe. De tout ce qui a été dit sur Ancône par les voyageurs et les guides des voyageurs, nous n'avons trouvé que ceci de vrai : Ancône est une città fortificatissima ed inespugnabile ^ ianto per terra quanto per mare (i); son port était sans vaisseaux, et sa population offrait les proportions papales accoutumées, de moines , de mendians et de douaniers.
La route d' Ancône à Sinigaglia longe la côte de l'Adriatique. D'un côté la mer tranquille réfléchissait le bleu foncé du ciel ; de l'autre des collines s'élevaient doucement, couvertes
(i) « Une ville trës-fortifiée , inexpugnable par terre ou par mer. »»
d'une verdure printanière. On voyait çà et la quelques bâtimens démantelés , habités par des pécheurs qui tendaient leurs filets ou lançaient leurs barques ; mais la côte est en général dépeuplée et inculte jusqu'aux faubourgs de Sinigaglia.
Sinigaglia, qui n'est qu'une ville du second ordre, a un air de gaîté et d'arrangement rare dans les grandes cités d'Italie , et son itinéraire la décrit fort bien com me une ville petite, mais florissante et agréable. Son port à l'embouchure de la yl/wa ^ est bon quoique petit; un commerce de blé, de chanvre et de soie, soutient l'industrie de ses harbitans; mais sa principale source d'opulence est une foire où l'on vend toutes sortes de marchandises pour la consommation intérieure de cette partie de l'Italie, et qui amène des marchands de presque toutes les villes commerciales de l'Europe. Cette ville, comme celle d'Ancône, faisait partie du dcrnierroyaume d'Italie, et leshabitans se plaignent amèrement de la chute du commerce depuis la restauration.
Les rues de Sinigaglia sont assez larges, et l'on voit sur les balcons de leurs maisons bien bâties quelques visages aimables et sereins, plus agréables à contempler que les églises qui, à l'exception de la cathédrale, sont pan-
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vres et mesquines pour une ville papale. Pendant que nous étions à souper, deux ou trois compagnies de donneurs de sérénades passèrent devant les fenêtres de l'auberge, jouant de leurs guitares; et, trouvantleur jeu meilleur que celui des musiciens des rues en Italie ne l'est ordinairement, nous demandâmes au domestique qui nous servait si la ville était renommée pour la musique : il nous répondit, « qu'on n'y était pas meilleur musicien qu'ail- « leurs; mais que ceux que nous avions enten- « dus chanter étaientles jeunes marchands qui « donnaientdes sérénades à leursmaî tresses tou- « tes les nuits où il faisait clair de lune. » Nous lui demandâmes encore si la ville de Sinigaglia avait produit quelque célèbre chanteurou cantatrice; il se recueillit un instant, puisil répliqua froidement en changeant une assiette : « Mais oui , Madame, il y a une certaine Cata- « lani , et quelques autres. » La maison du père de madame Catalani, qui était un petit marchand, était assez près de l'auberge. Elle avait été adoptée très-jeune par des dames de Sinigaglia, et mise dans une école de musique d'où elle est sortie pour faire société avec les rois et les empereurs; et, comme les autres prophètes , elle est encore dans son pays una certa Catalani,