‹ L'Italie (volume 4)Chapitre 21 sur 25 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Premières impressions. — Rialto. — Rues. --— Boutiques. — Place et église Saint-Marc. — Cafés. — Casins. — Fêtes. — La Sensa. — Dédale de Canoya. — Restauration des chevaux. —Piazzetta. — Palais ducal. — Couvent arménien. — Palais. — Ca Barbarigo. — Tombe dû Titien. — Églises. — Saint * Sébastien. — Tombe de Paul Veronèse. — San-Giovanni e Paolo.-—Santa-Maria délia Carità. — Collection, Assomption du Titien. — Arsenal — Société. — État actuel des affaires publiques: — Conclusion.

1 outes les idées qu'an se fait par avance sur Venise , soit comme ville, soit comme société, appartiennent uniquement à l'imagination. On est disposé à la considérer comme le siège de quelque pouvoir fantastique qui assemble ses conseils au milieu des festins et des orgies, où le temps se consume en divertissemens sans fin, où l'amour est la seule religion, le plaisir, la seule loi ; où les nuits sontfcoutes éclairées par les doux rayons de la lune et les

jours brillans du pur éclat du soleil; où la vie se passe dans un carnaval perpétuel sous le déguisement fantasque du domino.

Il fut un temps où l'aspect extérieur de Venise présentait à l'œil de l'étranger un tableau qui approchait de ces images brillantes , quand le joyeux regatta de la journée, et lés assemblées dissipées de la nuit , cachaient le noir système politique par lequel une faction aristocratique, sous le nom de république* foulait Jes libertés et corrompait les moeurs du peuple. Mais si le voyageur quittait autrefois les lagunes et les divertissement de la place Saint- Marc, avec les mêmes illusions qu'il y avait apportées , ce moment est passé : des images de ruine et de désolation se rencontrant dans tous les détails moraux et physiques y dissipent toutes les visions de l'imagination, et jettent dans lame une tristesse qui la fait symphatiser avec le malheur de cette Ancienne et superbe reine de la mer. Cependant, si l'intérêt avec lequel Venise était visitée a changé de nature , il est plutôt accru que diminué; et sous un point de vue pittoresque , elle n'a peut-être jamais été plus belle et plus frappante qu'en cet instant

QÀand on passe le long de ses grands canaux, les palais patriciens qui s'élèvent du

sein des eaux dans leur ruine majestueuse, offrent des images si touchantes de splendeur passée et de déclin actuel, que leur beauté matérielle est augmentée par une expression morale ; et quand on jette les yeux sur ces fabriques si singulières et si imposantes par leur architecture particulière^ on croit lire une histoire , une histoire sans parallèle dans les annales de l'humanité.

Venise dans toutes ses relations est unique; son origine, sa prospérité, sa chute, n'ont rien d'égal dans l'univers. Comme ville, son aspect réel fait encore l'effet d'un fantôme, d'une illusion , et l'on doute de la réalité d'un spectacle qui approche, de l'impossibilité : une cité de marbre, magnifique , puissante , qui repose sur la surface onduleuse de l'Océan, dont les vagues s'impriment sur le pavé de ses immenses fabriques. (1)

Venise est celle de toutes les villes d'Italie qui a été le plus souvent et le plus exactement décrite et peinte. L'impression que son originalité doit faire sur l'esprit le plus obtus , les traits de son architecture , la mode qui , pen-

(1) Ce fait curieux est particulièrement évident dans l'église de Saint-Marc, où le pavé en mosaïque est de- Venu inégal par la pression de l'eau pendant la marée.

TENISE. 373

dant des siècles , y conduisait des Visiteurs étrangers de tous pays, et particulièrement des Anglais, qui ont écrit des volumes sur ses détails (1) ; tout a contribué à épuiser le sujet sous les rapports historiques ou pittoresques. Deux, hommes d'un talent distingué se sont occupés avec un grand succès de son existence matérielle et politique, même jusqu'au temps actuel ; et le magnifique ouvrage national sur Venise et ses édifices , par le comte Cicognara, qui s'achevait pendant que nous étions en Italie , et Y Histoire de Venise , par M. Daru , actuellement dans les mains de tous les lec-^ teurs libéraux (a), ne permettent point de ; » -

(i) La peintufe la plus animée et là plus fidèle de là topographie de Venise donnée par les voyageurs modernes, est celle qu'on trouve dans les Essais sur l'Italie de feu M. Scott. Il ne laisse rien à dire sur l'aspect général de la vil Je , excepté ce qui ne peut que servir de relief à ses admirables descriptions. La mort de ce gentilhomme est une perte , et fait époque dans la littérature actuelle*

(2) Voyez aussi un. ouvrage récent par un historien national , le signor Sebastiano Crotta : Memorie storicé civili sopra le successive forme del governo âe% Veneziani. Venise , 1818. Quand Amelot de La Houssaie, secrétaire de l'ambassade française à Venise, publia son Histoire de la république , les Vénitiens se plaignirent au gouvernement français , et le malheureux historien fut mis à la Bastille.

parler sur l'un ou l'autre sujet sans tomber dans l'imitation, ou sans être taxé de présomption. Les essais légers et rapides copiés littéralement dans ces pages, d'après le journal dans lequel ils ont été tracés en courant, sont peut-être plus que suffisans, et le lecteur et l'auteur pourront se féliciter mutuellement si, à la fin d'un volume aussi étendu que celui-ci, la routine habituelle de tout voir est abrégée, et que parmi tant d'églises, tant de palais si souvent et si bien décrits , on se contente d'en citer deux ou trois. Même ce petit nombre ne sera pas toujours choisi d'après le mérite supérieur , mais d'après les impressions que le hasard leur a fait faire sur une imagination trop souvent influencée par les circonstances accidentelles, et qui variait avec l'état du soleil et de l'atmosphère , ou quand le cicérone de la tournée du matin se trouvait, soit Giovannï% lé valet de place, soit une personne plus propre que toute autre à jeter de l'intérêt sur l'architecture et les arts de Venise (i), àl'illus-

(i) Nous avons eu l'occasion de renouveler connais*» sance k Venise avec le comte et la comtesse Cicognara; et nous avons profité des renseignement du premier sur les objets les plus dignes d'être vus , renseîgnemens bien utiles quand le temps est exactement mesuré , et que la curiosité est presque épuisée «

t ration et à l'encouragement desquels elle a si grandement contribué.

Nous arrivâmes à Venise par l'un des moins fréquentés et dos moins intéressant de ses quatre cents canaux ; et à une heure de la jour* née où la chaleur du soleil et le diner avaient laissé l'extérieur de cette cité étonnante et à demi déserte , dans un morne silence.

Quelques gondoles des nobles (et l'on dit qu'il en reste fort peu maintenant) étaient amarrées à des perches placées devant leurs palais pour garantir la façade , et surmontées d'<armoiries. Les gondoles pour le service du public sont rangées dans leurs stations ordinaires, toutes drapées de noir comme pour se joindre à une procession funéraire, qui porterait un mort dans la tombe de l'Océan. Les gondoliers étaient dans leurs maisons, ou dormaient dans le fond de leurs barques. Les affaires , tes plaisirs , étaient également suspendus , et la scène avait l'expression de solitude et de silence, , qui rendait son effet plus complet. En quittait le sombre et étroit Rio, pour en* trer dans le large et tournoyant canote grande, nous fûmes avertis du passage par le cri perçant et plaintif des gondoliers, qui ont l'usage d'en user ainsi en tournant un angle , pour prévenir la rencontre d'une autre barque ; et nous

3? 6 V2NISK

\îmes se déployer là scène la plus originale, la plus superbe qui puisse être contemplée; naviguant dans un profond silence, au milieu de palais magnifiques, mai» dégradés, qui, avec leurs beaux et légers balcons, et leurs fenêtres arabesques, leurs portiques de marbre, leurs bizarres cheminées, paraissaient avoir été p. transportés de quelque cité de l'Orient , ancienne demeure des chefs musulmans. Une de ces noires façades était parsemée de fenêtres irrégulières ; le» perches devant son portiqtie, étaient surmontées d'une couronne et d'un écusson anglais; il était maintenant désert et silencieux comme tout le reste- Palazzo di lord Byron (i), dit le maître gondolier «a passant devant cet édifice. L'objet qu'on-nous annonça. 1 ensuite , fut leïtialto, et nous débarquâmes dans un petit eainpo qui n'était éloigné que de quelques pas de cette arche unique et majestueuse , devant un noble et antique palais portant des marques d'une ancienne splendeur , autrefois le palais de l'un des dix, maintenant l'hôtel de la Grande-Bretagne.

L'imagination s'est si souvent portée sur le* habitudes aquatiques des Vénitiens, et ks

(i) Lord Byron , pendant notre séjour à Venise , était à Rayenne.

VENÏSB. , 377

livres ont rendu les détails des canaux et des gondoles si familiers ,/ que la curiosité se dirige plutôt sur les rues de- Venise que sur ses lagunes ; et avant de nous livrer toilt-à-fait à la vie délicieuse de la^gondole (et peu de modes d'existence sont plus agréables) ,. nous résolûmes d'aller tant que le terrain artificiel de "Ve* nise pourrait nous porter. Le soir de notre arrivée nous ne nous sentîmes au cun besojn d e faire l&Mesta après dîner, et nous comityençâmes notre tournée pédestre parieJUalto, vers lequel mes yeuxts 'étaient déjà porté* si souvent: La forme de ce pont et son architecture sont des sujets d'admiration générale ; mais l'effet pittoresque ne répond pas à l'idée qu'on s'en fait d'après les livres et les gravures. Il est encombré de deux rangs de pauvres boutiques , et les parties les moins soignées de ces édifices mesquins, étant tournées du coté de l'eau, donnent un .air misérable à l'ensemble.

La largeur du pont est divisée en trois chemins pour les passagers, l'un au milieu, et les autres le long des boutiques , sur un parapet. A l'une des extrémités , à main gauche , réside à présent un signore Antonio, un marchand de Venise, qui, s'il ne possède pas les argosies de ses ancêtres dramatiques, apporte à l'imagination des richesses qui valent toutes les leurs.

Il ne manquait pas non plus de figures qui pouvaient passer couramment pour des Shylocks , et la gentille Jessica se retrouve dans toutes le* faces féminines bâiées qui passent dans les rues , et jettent , en passant , un regard de leur œil noir sous le zendaletto élégant Jusque-là notre valet de place , qui avait déjà \

arrêté une gondole pour la semaine, ne fit aucune objection ; mais quand nous lui ordonnâmes de continuer à nous conduire , son indolence vénitienne et #a routine de cicérone montrèrent à quel point un tçl ordre le choquait, par des exclamations à demi proférées sur -notre goût singulier , qui nous faisait préférer une promenade fatigante entre les murailles étroite et brûlantes des rues, à la fraicheur des canaux et au repos voluptueux de la gondole.

Les rues de Venise, quelquefois sur pilotis, d'au très fois fondées sur les rochers ou les îlots, et réunies à chaque pas par de petits ponts quand elles sont traversées par des canaux , ressemblent, par leurs dimensions, au passage parisien ou à Valley de Londres ; elles sont peut-être un peu plus étroites et beaucoup plus propres que l'un et l'autre. L'homme étant le seul animal qui les parcourt, aucune voiture ne sillonnant le pavé, leur netteté et leur

silence sont extrêmement caractéristiques, et le dernier n'est interrompu que par un petit nombre de cris qui ne sont jamais durs dans le dialecte vénitien , ou par le murmure des conversations dans les boutiques et les cafés , où les gens parlent toujours comme s'ils balbutiaient des niaiseries avec des petits enfans. Chaque nom est prononcé dans un diminutif de familiarité ou de tendresse (1). J^es boutiques ont l'air de chambres de poupées, et sont consacrées aux friandises où aux bijoux et ornemens de yerre. La perle vénitienne , appelée conteria ou margherite, est maintenant tout ce qui reste de cette manufacture de glaces et de verreries autrefois si renommée , qui , la première , a rendu l'Europe indépendante des sables de Tyr, en établissant à Venise, en dépit de la nature, les fabriques qui fournissaient le monde d'un desarticles de luxe les pi us splendides. Les magasins vénitiens n'offrent plus ces girandoles éclatantes de dtamans imités, et ces fleurs plus brillantes et plus fragiles que celles du printemps; ni ces miroirs qui ont les premiers remplacé les lames de métal par le lustre du cristal ; cependant les jolies baga-

( 1 ) Comme Nene pour Elena, Tonino pour Antonio , Catte pour Caitinetta.

MkL.

38o VENISE.

telles en verre qui sont encore travaillées à Ve-> nise (i), pour le goût puéril des Orientaux, égayent les rues, et, quand on les voit le soir, leur donnent l'air de la capitale d'un prince Titi , dans le temps amusant des fées.

Le soleil n'était pas encore couché , ses derniers rayons rougissaient encore les dômes et les clochers, et se brisaient en points des plus riches couleurs sur les façades et lé pavé, quand , en sortant du demi-jour de ces étfoits passages, nous nous trouvâmes dans la place la pi us frappante et la plus magnifique d'Italie, la place Saint-Marc. Après avoir passé le grand portail du milieu , l'église de Saint-Marc paraît directement en face, et l'on voit un édifice tel qu'on n'en a jamais vu, une mosquée, un temple, une cathédrale; elle pourrait être dédiée à Mahomet, à Isis, au Christ! C'est une sorte d'abstraction de l'architecture religieuse, vénérable, mystérieuse, magnifique; ses ordres, grec, arabesque, ou gothique, mêlés d'une manière si barbare , produisent cependant un si bel effet, que toute idée d'harmonie et de proportion est mise en défaut. Les porches,

(i) Les Vénitiens étaient si jaloux de ce travail, que les lois veillaient avec soin à le conserver à l'état , et qu'un ouvrier qui aurait trahi le secret de cette manufacture aurait encouru une peine très-sévère»

venise. 38 r

les dômes, les minaret», les dessins moresques, les arceaux gothiques, les colonnes grecques', étaient dblorés par des incrustations d'or et d'outremer, ornés de mosaïques, de pierres précieuses de toutes les couleurs et de toutes les régions. Les arcades arrondies qui s'élèvent sur la principale entrée, sont couvertes d'ornemens sculptés, aussi minutieux, aussi grotesques que les statues de saints et les autres figures qui décorent les pinacles au-dessus d'elles. On voit sur les premières de ces arcades les quatre chevaux de Lysippe , dépouille de chaque conquérant, qui ont orné successivement les arcs de triomphe de Rome, de Constantinople , le portail de Saint-Marc , et la place des Tuileries! jusqu'alors toujours considérés comme un trophée , et maintenant replacés comme un item ajouté à un marché.

Au-dessus de la seconde arcade (qui est remplie par une grande fenêtre de glace dépolie), saint Marc, patron de la cité, paraît sur un fond bleu et or, non dans son caractère de douceur apostolique, mais fier et terrible comme dans la vision mystique d'Ézéchiel , et soùs la forme d'un lion rampant, la* crinière flottante, et les ailes déployées , tenant un peu de l'enseigne d'une ménagerie, un peu du dragon de Wantley à la foire de Saint-Barthélemi. L'inté-

38a V£Nist.

rieur de cet ancien temple est enrichi des dé-» pouilles des nations conquises, des trésors de l'Orient; mais sa sombre magnificence est à peine visible, même le jour. Les mosaïques d'onyxetd'émeraudes, le pavé d'albâtre etde turquoise (i) se distinguaient à peine à l'heure où nous les avons visités , excepté dans les places où la faible clarté d'une lampe votive se concentrait sur une châsse, ou lorsque des flambeaux brillaient autour des autels devant les-* quels le service ambrosien est duement célébré , quoique les chats sacrés d'Isis aient pu autrefois être nourris par leurs prêtres sur ces marbres égyptiens. En dedans comme en dehors, Saint-Marc offre un mélange hétérogène des images de toutes les croyances , et rien ne rappelle purement la foi chrétienne et l'Église catholique, que le petit espace de porphyre sous le portique où l'empereur Barberousse se prosterna pour baiser les pieds du pontife, qui représentait ainsi l'humilité de celui qui ne foula jamais le porphyre, et qfû ne marcha point sur la tête des empereurs, (a)

' (i) Nous avons remarqué un morceau de turquoise dans le pavé mosaïque de la nef. Le cicérone nous dit que plusieurs pièces de cette matière précieuse étaient disséminées dans l'église, (a) Le pape Alexandre ih , en i 177. Le pape mit son

De l'autre côté de la place est une rangée de bâtimens qui s'élèvent au-dessus des portiques ou arcades qui sont le rendez -vous des affaires et des plaisirs. Les cafés qu'ils garantissent du soleil sont nombreux et bien four* nis , soit pour la récréation , soit pour le repos, et ils conviendraient également au Palais- Royal ou k la ville de Bagdad. Ils étaient, d'après ce qu'on nous a dit pendant notre séjour , triâtes et abandonnés aussi-bien que la place, en comparaison de ce qu'ils avaient été même dans des temps que se rappellent encore des milliers de personnes existantes (rj. Cependant quand ils étaient tous éclairés , et que leurs tentes étaient aussi garnies de lampes et de monde, la scène nous parut très-brillante et très-nouvelle. Ces cafés , ainsi que tout ce

pied sur le cou de l'empereur , qui , plein de honte et d'indignation , tâcha de diminuer son humiliation en disant : Non tibised Petro. -* Et rnihi et Petro , répliqua le pontife hautain. Cette scène est le sujet d'un beau tableau dans le palais ducal.

(i) Les lampes des boutiques et des cafés (qui sont bien éclairés) sont à. présent la seule illumination de la place Saint-Marc, qui, pendant l'occupât ion française, offrait un brillant spectacle, étant illuminée tous les soirs aux frais du gouvernement; mais les grands éteiçnoirs de l'Europe ont passé par là.

qu'on voit à Venise, sont plus orientaux qu'italiens, et ils sont toujours très-agréables pour les étrangers , à cause de la douceur et de la politesse naturelle des natifs; car les Vénitiens sont moins sujets que les autres Italiens à la maladie nommée il duro.di schiena ( la roideur de col ). Les traits les plus frappans de la place Saint-Marc sont les Levantins qui y abondent; et même à présent que leurs rangs sont très- éclaircis, ils ne laissent. pas à cette place un caractère plus européen que le faubourg de Péra ne doit l'avoir, malgré ses hôtes diplomatiques des cabinets du nord et de l'ouest.

Là, nous vîmes des Turcs étendus sous des tentes qui ressemblaient à leurs kiosques ; des Barbaresques qui nous rappelaient l'amant de Portia, portant la livrée obscure du soleil brunissant; des Grecs et des Arméniens qui rêvaient peut-être à leur émancipation en humant le moka de leurs maîtres barbares; et des Esclavons dont le costume et la figure fixaient l'œil de la curiosité au-delà du terme prescrit parla civilité. Quelques-uns causaient à voix basse près d'une table couverte de. papiers , d'autres étaient plongés dans l'ivresse de l'opium ou dans les spéculations mercantiles , d'autres encore discutaient dans des diar

lectes variés ; mais le plus grand nombre prenait des glaces ou du sorbet en silence , puis s'en allait en agitant une longue pipe , au lieu d'un cimeterre qui aurait été mieux assorti à des formes si nobles , à des mouvemens si majestueux. Ces enfans de l'Orient, quelque soit leur rang dans la vie , ont toujours l'apparence de l'aristocratie de la nature ; mais de tels visiteurs sont maintenant assez rares à Venise; et si Fonvoitde temps à autre un gallion ou une argosie à l'ancre dans son. port , elles ne font que rappeler faiblement les flottes de bâtimens marchands qui y venaient en foule échanger les épiçes de l'Arabie, ou lesdiamans et l'or de l'Asie et de l'Afrique, pour les étoffes, les soies, les armes et les miroirs des manufactures vénitiennes , quand des perles étaient données pour des grains de verre , et les riches produits des mines pour ceux de l'industrie et du génie humain.

Les appartemens élégans et nombreux qui surmontent les boutiques et les cafés des por* tiques dans les bâtimens nommés Procuraties% étaient autrefois consacrés à la noblesse : c'était là que le plus gravé sénateur, et le cavalier servant le plus gai , avaient leur casino, le readez-vous de leurs amis intimes , le véritable empire de la dama del cuore. Là , le plaisir ne iv. a 5

connaissait aucune restriction , et la licence des esclaves ( car tels étaient les Vénitiens dans les derniers siècles) , la licence d'être vicieux était facilement accordée par un gouvernement dont le pouvoir était fondé sur la corruption du peuple.

Le centre de la place Saint-Marc, ee noble espace entouré d'objets si imposans et si briilans, a toujours été le théâtre des fêtes publiques , de ces simples et primitives époques de réjouissances natipnales, le /este veneziane, fondées pour célébrer quelque événement lié k la gloire ou à la prospérité de la république. Parmi ces fêtes , la plus splendide et la plus ancienne était la fiera delV Ascensione ou la Sensa , instituée en 1 180 quand la liberté et la prospérité de Venise étaient à leur plus haut degré, et que son commerce et ses manufactures amenaient toutes les nations à ses marchés. Cette foire ou fête, qui servait en même temps au trafic , à l'orgueil natiorfal et au plaisir , commençait à l'Ascension , et durait huit jours (i). Des boutiques temporaires, de l'architecture la plus fantastique , étaient élevées autour de la place ; les étoffes de soie , de

(i) Voyez Origine délie feste veneziane, par Giustina Renier , Michèle.

laine, les velours de Venise, les chaînes d'or, les glaces, les bijoux, les armes à feu, les in- $trumens de musique , étaient mêlés avec tout ce que les *rts produisaient de meilleur d'âge en âge > enfin l'exposition de la Sensa offrit des ouvrages tels que ceux d'un Titien ou d'un Tintoret, et Le£ beautés vénitiennes contemplaient , à demi voilées par leur zendale , la réflexion de leurs charmes dans les productions des artistes qu'elles avaient inspirés.

,Mais le Titien et le Tintoret avaient passé depuis long-temps , e$ Ws ouvrages semblables ^uix leurs n'enrichissaient plus depuis bien des années la fête de la Sensa , quand on vit paraître récemment au milieu des objets d'art, un groupe de marbre qui rappelait le ciseau de Praxitèle : il représentait Icare et Dédale. La foule se portait autour de cette belle pro duction, et l'on demandait à grands cris le nom du sculpteur. C'était un jeune Vénitien qui travaillait encore, in/connu à la renommée f dans l'atelier de son maître Storetti (1) : son nom était Antonio Canova*

(1) Ce vénérable sculpteur vivait encore pendant que bous étions à Venise. Nous avons été voir l'atelier ou il apprit à Canova à manier le ciseau destiné à faire renaître le plus sublime des arts.

On célébrait cette ancienne fête nationale, en 1796, quand ses honneurs et ceux du Bucentaure tombèrent sous le poids destructeur deschangemens révolutionnaires. La couronne ducale, le livre d'or , le masque , les divertisse* mens, tou t disparut. On doit regretter que la fai- ' blesse et la tyrannie qui accompagnaient alors ces restes d'un meilleur temps n'aient pas disparu avec eux : mais l'Autriche règne, et Venise rampe ! La première fête publique de cfuelque importance, célébrée après une longue période, et qui sera probablement la dernière jusqu'à des temps assez éloignés, a été ordonnée p$r le gouvernement impérial pour honorer le retour des fameux chevaux. Rien ne fut oublié pour donner de l'éclat à un événement qui démontrait les bienfaits produits par la restauration et la chute de l'usurpateur. On érigea un magnifique amphithéâtre sur la place, dans le lieu où la machine de la &ensay superbe construction de l'architecte Macaruzzi , s'était élevée. Cet emplacement était destiné à la noblesse, aux descendans des Contarini, des Morosini , des Rezzonico , des Quirini , aux ombres des Pregadi, des Avogadori, et du conseil de dix. On avait laissé un espace pour le peuple, qui remplissait ordinairement la place dans les fêtes populaires. Prçs de l'horloge de Saint-

Marc, on construisit aine superbe loggia qui surpassait celle où le doge* contemplait les combats de chiens et de taureaux flans les réjouissances républicaines. La couronne impériale, qui Ja surmontait, marquait qu'elle était réservée à l'empereur d'Autriche et à sa, famille , qui voulurent être présens à la réinstallation de ces trophées de la conquête de Gonstantinople , et recevoir l'hommage de la gratitdde vénitienne. Les canons des ports et des arsenaux annoncèrent l'arrivée de l'empereur. Les chevaux déLysippe étaient prêts à être replacés dans la station qu'ils avaient occupée pendant six cents ans, et rien ne manquait pour compléter l'imposante splendeur de la fête.... que des spectateurs!! Quelques curieux étaient j^r semés de loin à loin sur Vjdrena; mais l'amphithéâtre resta vide. La musique joua , les cloches sonnèrent, le signal fut donné. Les chevaux furent montés dans leurs niches , et pas un seul vivat ne vint réjouir les oreilles impériales ; l'empereur et sa famille jouirent à eux seuls de tout le spectacle sans être troublés par la participation plébéienne. (1)

(1) Quand nous allâmes à l'Opéra, le public, supp*r sant que Fex-impératrice de France était avec son père , •ommença à applaudir à l'entrée de l'empereur; mais

La place Saint «Marc tourne *à angle droit du côté de la mer, et forme ainsi une seconde place aussi belle que la première , et qui pforte le nom de Piazzetta, étant comparativement plus petite. Elle est bordée cFim côté par l'excellente façade gothique ou moresque dti palais ducal , et de l'autre par une rangée de nobles édifices, ouvrages de Sansovinb. La Piazzetta donné sur la mer , et se terrtiine par deux superbes colonnes de granit, trophées de la république apportés de Grèce en 1 1 7/1- Elles sont surmontées du lion de saint Marc et de la statue de saint Théodore ; et quand on oublie les terribles exécutions qui ont eu lieu au milieu d'elles , on ne les voit point sang éprouver un profond intérêt; elles achèvent nobletnent la vue de la plus riche ^ène d'architecture qu'il soit possible d'imaginer.

C'est en vain que les critiques rigoureux trouvent des fautes innombrablestians le palais

oh cessa subitement quand cm vit qu'elle u'étalt pas arrivée; et sitôt qu'elle parut, les applaudissemens furent vifs et prolongés. A Padoue , ils ont été ensemble visiter l'Université : en sortant ils se séparèrent, l'un pour aller à Santo-Àntonio, l'autre à l'École de chimie, lia foule qui les avait accompagnés jusque là suivit lés pas de Marie- Louise, et l'empereur resta seul avec le petit nombre éé eeux qui n'osèrent pas le quitter.

venisjt. 391

ducal. Pour le peintre, et le poète dont l'imagination aime à parcourir les périodes romantiques du moyen âge, à s'égarer dans les champs de la Palestine et de Ronce vaux, à errer au milieu des fêtes des Dandoli et des Falieri i c'est l'édifice par excellence. L'arène du Colisée n'inspire pas une vénération plus religieuse à l'artiste classique, que la Corte del palazzo Ducale, à ceux dont les associations sont fondées sur les temps de vigueur , de cou* rage * de passions romanesques qui ont inspiré les cbants du Tasse et de l'Àrioste, et produit les marchands guerriers de Venise.

On entre dans l'immense fabrique du palais ducal (dont l'église de Saint-Marc était priroi* tivement la chapelle ) par huit portes; ce palais couvre une partie de la piazza, de la piazzétU et du grand canal. La porte principale, érigée dans le quinzième siècle, ouvre sut* la cour qtii paraît une scène détachée de l'Àllambra. Le riche mélange des architectures arabesques et gothiques, les portiques claustraux élevés le* uns sur les autres qui pourraient également servir de retraite à des moines musulmans ou chrétiens, offrant en même temps la magnifia cence et l'ornement d'une résidence royale, tout parait imposant et splendide. Quand on monte V escalier gigantesque , les terribles gueules de

lion où les fatales dénonciations secrètes étaient jetées, se présentent d'abord à la vue. Ce corridor extérieur conduit aux salles d'état.

Les murs de la Sala di quatro porte sont couverts des ouvrages des Tintoret, Vicentino et Titien; mais ils représentent principalement de froides allégories qui font allusion à la gloire de là république, aux succès de ses armes et de son commerce, sous les hiéroglyphes de blondes et grasses déesses et de nymphes à la chevelure dorée, les véritables Vénus vénitiennes, les Junon du Titien et de Paul Veronèse, qui n'étudiaient point le beau idéal. Plusieurs pièces succèdent, spacieuses, riches en tableaux , et anciennement consacrées aux affaires d'état, aux séances des divers conseils.

La salle des Pregadi (où s'assemblait autrefois le sénat, composé de deux cent trente membres qui décidaient de la guerre et de la paix) est une pièce superbe, principalement décorée par les peintures de Palma. Le plafond est du Titien : noble distinction !

La salle la plus frappante par son ancienne destination , est la Sala del consiglio di Dieci > ce divan de mort ! qui sous prétexte de veiller à la sûreté publique, et de juger lès criminels d'état rpe laissait aucune sécurité, ni pour la

vie, ni pour les propriétés, fet commettait les plus grandes atrocités contre l'une et les autres. Le conseil de dix était une bande de Né* rons; et comme lui , ils ont été victimes d'un pouvoir enivrant , de la sombre défiance, d'une position illégale, hors des limites de la sympathie humaine. On ne peut entrer dans cette salle sans frémir! On y voit encore le tribunal où siégeaient les juges, et la porte par où la victime (jugée dans un profond secret) dispâ-* raissait pour n'être plus vue ni entendue ! Les ciceroni la désignent sous le nom de porte fatale. Combien de coeurs se sont brisés daûs cet affreux repaire du pouvoir! Un bien petit nombre le quittaient pour être rendus à la liberté , oru livrés à l'exécution publique ; mais la plupart étaient réservés pour les horreurs prolongées des brûlans Piombi au-dessus, ou des Pozzi noirs et humides au-dessous! Il est impossible de ^arrêter en ce lieu; mais passant à la hâte sans intérêt et sans curiosité (même à travers la salle magnifique du grand conseil, fantastiquement décorée des portraits des doges et des peintures des prouesses vénitiennes), l'œil et l'esprit échappent avec joie à ces mon u m en s qui rappellent les véritables causes de la dégradation de Venise , le pouvoir illimité, et l'ambition insatiable! Il est doux

394 vww.

en sortant de cette puissante fabrique, d'un côté palais et.de Vautre prison , de 3e lancer sur l'Adriatique * d'où Ton voit diminuer par degrés cette masse noire et imposante , son pont des soupirs , son immense escalier; et per* dant peu à peu les émotioùs qui attristaient et troublaient le cœur, de se laisser aller à Fin* fluence de sensations plus aimables, et enfonçant dans les coussins d'édredon d'une gondole qui glisse sur les eaux tranquilles avec un mouvement balancé, découvrir à demi la lumière du jour, à travers des draperies de soie. On éprouve alors une suspension momentanée des pensées et des soucis, et le seul sentiment de l'existence devient un plaisir.

C'est dans un moment semblable, qu'en passant le lohg de la riva dei Schiavoni, nous nous laissâmes conduire , d'après les suggestion s de notre gondolier, à l'île Saint-Lazare, où sont situés l'église et le couvent des moines arméniens de Tordre Mechitaristica , en tious éloignant des bords où Fenise règne sur ses cent tles.

Un des aspects les plus remarquables de cette singulière ville se déploie graduellement à la vue; les tours , les tourelles , les dômes , les clochers , se dessinent sur l'eau ; et des jar* dins artificiels qui fleurissent dans le château

VEKISfc. 3c)5

de Làmotte (i), et qui paraissent comme dès îles flottantes de verdure, donnent quelques traita de paysages terrestres aux faubourgs aquatiques de cette capitale de la mer.

A mesure que la barque avançait^ les palais arabes du Canale grande prenaient un aspect aérien» On passait une île, puis un îlot; l'église de Sàint*George, bâtie sur les dessins de Palladio , élevait son dôme au-dessus des arbres et des buissons baignés par l'écume de la mer, et plantés parles moines dans leur retraite insu* lâire. Les dômes de l'église du Rédempteur, chef-d'œuvre de Palladio, succèdent, quand on a doublé la pointe de Xisola délia ZUeca ; un fort ou un lazaret semblait sortir des eaux par intervalles, et flotter sur leur surface, plutôt que reposer sur les rochers qui leur servent de base. C'était , je pense , eti côtoyant une isoletta occupée par un de ces fazaretto , qu'un incident qui aurait pu prendre beaucoup d'intérêt sous la plume qui a tracé l'histoire de Lefèvre, nous a frappés. En nous approchant de l'île pour j chercher un peu d'ombrage (car la chaleur était excessive), nous parvînmes tout près d'une dès ailes sombres et tristes du fazaretto y et si jprès que nous entendîmes distinctement

(i) Élevé et planté par les Français.

396 VEKÏSE.

une petite voix argentine répéter plusieurs fois : Venite per me ? Venite per me > cari % amici (1)? Conduits par le son, nous aperçûmes un visage pâle qui se collait contre les barreaux de fer d'une fenêtre sans châssis, dans une partie élevée du bâtiment. Une main qui paraissait au soleil d'une blancheur de neige , était parvenue à passer en dehors de la grille, et accompagnait de son mouvement impatient la question souvent et vivement réitérée de Venite per me ? Quand notre barque s'éloigna , le son qui arrivait encore jusqu'à nous avait perdu sa sérénité , les accens paraissaient étouffés par le désappointement, et le vent qui nous les apportait ne s*évanouissait pas sur les eaux avec un murmure plusl douloureux que les derniers sons que nous recueillîmes des Venite per me.

Poverina, dit le gondolier d'un ton de compassion, Poverina, si nous passions vingt fois dans la journée, elle nous demanderait ,vingt fois, si uous venons pour elle. Nous deman-. dames ce que c'était que la Poverina. Il nous dit qu'il ne le savait point; que c'était une jeune maniaque; qu'il avait entendu dire qu'elle était folle d'amour : on l'avait confinée

(1) « Venez-vous me chercher , mes chers amis? »

depuis plusieurs mois dans cette chambre de l'aile du lazaretto, destinée aux insensés; mais l'hiver ou l'été, le bruit des rames l'attirait toujours aux barreaux de sa cellule, et provoquait la demande qu'elle répétait dans des tons si variés et si touchans, d'espérance et de découragement. Nous arrivâmes à l'isola San-Lazzarô, qui paraissait comme un parterre sur la mer, et nous descendîmes sur un porche du couvent, plus occupés de la jeune aliénée, que des moines de l'Adriatique.

Nous passâmes de la gondole dans les cloîtres, aidés de deux frères lais, qui nous laissèrent dans une chambre propre et jolie , pour aller chercher le moine chargé de faire les honneurs. Ils revinrent au bout de quelques minutes, et nous présentèrent au bibliothécaire don Pasquale Aucher, qui nous reçut avec l'aisance et la politesse d'un homme du monde, mais avec une tête et une barbe telles qu'on en rencontre rarement dans le monde. L'une, qui n'était point défigurée par un capuchon gras, était singulièrement belle, et l'autre était moins grotesque , plus gracieuse que celles des moines ne le sont ordinairement; une expression spirituelle et tout-à-fait grecque animait un visage d'une couleur olivâtre et transparente, et la barbe d'un noir brillant

398 VEJNISK.

commç lç§ chçveux, aurait pu convenir au grand-prêtre du temple de Salomon.

Fri Pasquale nous conduisit immédiatement à la bibliothèque , qui passe pour riche en manuscrits arméniens ; et pendant que nous causions auprès d'une fenêtre dont la vue ne s'étendait que &ur la mer, nous nous sommes crus un instant sur une frégate missionnaire , frétée par la société biblique, de salut et de lois pour les régions lointaines plongées dans les ténèbres.

Cette bibliothèque , au milieu des vagues , renferme m* objet encore plus curieux qu'ellemême : c'est une presse à imprimer; et pendant que nous étions là, on tira plusieurs feuilles qui devaient bientôt circuler dans les parties les plus reculées de l'Asie. Je ne pus mena pécher de dire à Frà Pasqpale, que si une presse pouvait être considérée comme libre dans le monde, ce devait être la presse océanique de Saint^Laaare. Il répondit en souriant, « qu'elle était libre , en effet ». Je lui demandai s'il voudrait imprimer pour moi un livre qui exigeait une presse libre. « Oh ! dit-il, trèsvolontiers ; je suis sûr que je pourrais imprimer avec impunité tous les ouvrages que vous pourriez écrire. — Quoi ! dis-je , même quand je parlerais mai de l'empereur d'Au-

Venise. ^99

triche ? » Le sourire de Frà Àucber s'évanouit k ce mot « Certainement non, dit-il.* En 181 5, S. M. L et R. avait honoré leur couvent de sa présence , et voyant le terrain exigu qu'il occupait, il avait donné aux moines une petite ile qu'ils allaient planter et cultiver. « Bien , lui dis -je; mais pourrais- je dire quelque chose du pape ? » C'était encore pis; les papes avaient pris leur congrégation y quoique hérétique , sous leur protection spéciale, depuis rétablissement de ce monastère insulaire, par son grand fondateur Mechitar di Pietro , jusqu'à nos jours. Ne voulant pas perdre mon marché, je me rabattis sur le grand-seigneur, ce tçrrible Turc qui exerçait dans ce moment même les plus atroces barbaries sur les Grecs de Conçtantinople, parce qu'une famille grecque, employée dans les charges de l'état, était soupçonnée dé péculat* Il secoua la tête, et répliqua : « Le grand-seigneur est un puissant voisin. » En un mot, il était évident que la presse de l'île Saint-Lazare était aussi libre que toutes celles de l'Europe , où Von peut tout imprimer librement sous V inspection de deux ou trois censeurs.

Le principal objet de cette imprimerie est la conservation de la langue arménienne, en faisait circuler les livres écrits dans' cet

ancien dialecte, qui sont colportés dans le Levant par les caravanes d'Alep , de Smyrne et de Constantinople. Pendant l'année 1818, outre un grand nombre de grammaires et de dictionnaires, ils ont imprimé la chrouiqûe & Eusèbe^le Césarée , en trois langues, l'arménien, le latin et le grec ( le texte grec était perdu depuis long-temps); ils étaient occupés alors à l'impression de quelques-uns de leurs manuscrits arméniens. En même temps que l'Asie profite des produits de la presse de ce couvent , les moines en tirent un revenu assez considérable.

Quand nous traversâmes les cloîtres et les corridors du monastère , on disait vêpres dans l'église. Plusieurs jeunes Arméniens, élèves de l'établissement, passèrent près de nous aVec leur missel à la main; l'abbé parut ensuite; nous lui fûmes présentés; il s'arrêta poliment pour nous adresser quelques mots; mais il ne perdit rien de sa dignité habituelle et de sa gravité en exerçant sa civilité ; et il avait plutôt l'air d'un calife en retraite , que d'un moine de l'humble congrégation Mechitaristica. C'est en effet un Arménien de très-haute naissance, et il avait été nommé archevêque à Rome en 1804.

Quand on nous eut montré tout ce qui mé-

VENISE. Zj°I

xitait d'être vu dans le couvent et la bibliothèque (qui contient quelques tableaux), nous nous promenâmes long-temps avec notre aimable bibliothécaire dans le petit vignoble qui entoure les cloîtres, et qui baigne dans la .mer; et sa conversation aimable et spirituelle, sa politesse cordiale, jointes à l'ordre, à la propreté, au bien-être que nous voyions ter gner dans cette retraite, nous laissèrent les impressions les plus favorables quenous ayons jamais reçues des institutions monastiques. Là, on ne voyait aucunes traces de cette bigoterie , de cette paresse , de cette malpropreté (hôtes ordinaires des monastères), et il est évident que mille et un contes ne sont pas nécessaires pour bannir l'ennui d'une société d'hommes qui , rassemblés des villes de l'Arabie et .de l'Arménie dans le sein de l'Adriatique, s'occupent de l'éducation de leurs jeunes compatriotes , de leur imprimerie , de leurs vignes , et de leur bibliothèque vraiment nationale.

Le fondateur du couvent de Saint -Lazare, Mechitar, a fait de l'éducation des jeunes Arméniens la règle fondamentale de Tordre. On n'y admet que des élèves de ce pays, et on les prend dans le premier âge. Les études comprennent la grammaire , l'histoire , la géographie , les ma* iv. 26

thématiques , la rhétorique, la poésie , la philosophie et la théologie. Leur table est amplement servie; on lit la Bible pendant le dîner. On les fait travailler dans le petit jardin , et prendre tous les exercices que ce terrain limité peut admettre, et il leur est permis une fois Tannée , pendant leurs longues vacances , de visiter Venise et la terre -ferme. Quand toutes les institutions monastiques ont été abolies par les Français, en 1810, on laissa subsister celle-là par un décret particulier; et les moines de San - Lazzaro ont échappé à toutes les vicissitudes qui ont dispersé pour un temps leurs confrères moins respectés et moins respectables.

Les fabbriche pubbliche de Venise sont de nobles édifices; mais leur architecture grecque est moins frappante que eelle de plusieurs bâtimens privés avec leurs façades moresques, tels que les palais Bressa, Bembo, Pisani, Donado, et autres, qui n'ont pas senti la touche glacée du goût corinthien de Palladio.

Le vieux palais di Ca Barbarigo , et plusieurs autres résidences ruinées des nobles vénitiens, contiennent quelques beaux tableaux. On dit que le Titien a long-temps habité le Barbarigo , et la galerie porte encore le

nom de Scuola di Tiziano.'Da.Ws ces salons dévastés, nous avons vu quelques-uns de ses premiers ouvrages et ceux de Jean Bellin son maître. Les nombreux portraits des doges que cette illustre famille a donnés à Tenise , sont .dus au pinceau de ces deux artistes. C'est là. aussi que s'efface tous les jours la fameuse Madeleine du Titien , avec ses yeux en #pleurs. Le temps et le manque de soin l'ont altérée d'une manière irréparable, quoiqu'un vieux rideau vert soit continuellement tiré devant elle , et que le gardien qui fait les honneurs du palais , la montre avec toutes les cérémonies convenables qu'il a apprises de son prédécesseur. On voit aussi là le premier ouvrage du même peintre (un saint Jérôme), et le dernier ( un saint Sébastien ) : celui-ci n'est pas terminé ; car le Titien y travaillait quand il fut atteint de la peste à quatre-vingt-dix ans* De ce berceau de son génie où il réalisa son premier rêve de beauté féminine dans sa Vénus si souvent répétée , il était triste, mais naturel , d'aller visiter son tombeau dans l'église des Cordeliers. Là, après avoir passé devant le monument somptueux du grand doge Foscari (sous le règne duquel la république a fait ses plus brillantes conquêtes en Italie), nous nous hâtâmes d'arriver au pied de X autel du crucifix,

4o4 '*" Venise.

où , sur une pierre du pavé sans aucun trophée funéraire, on lit cette inscription :

Qui glace il gran Tiziano.(i)

Cependant, quand cet immortel artiste fut consigné dans cette humble sépulture (?) , il était si considéré de ses concitoyens , que, malgré la fureur de la peste qui régnait alors, on trouvaie temps de lui faire une pompe funèbre telle qu'on ne l'accordait qu'aux premiers des nobles.

Tiziano Vecelli , le chef, sinon le fondateur de l'école vénitienne , le peintre lauréat des rois, mais qui dédaigna la protection royale de

(i) « Ci gît le grand Titien. »

(2) Dans un moment où , pour quelque motif particulier, on imposa aux Vénitiens une taxe extraordinaire, le Titien et son ami Sansoyino en furent exemptés, pour marquer le respect qu'on avait pour leur génie. Charles- Quint disait qu'il avait reçu l'immortalité trois fois dés mains du Titien ; car il avait trois fois fait son portrait. Il disait à ses courtisans , qui affectaient de traiter cet artiste comme un plébéien : Je puis créer des centaines de ducs , de barons et de comtes tels que vous) mais hélas! il n est pas en ma puissance de créer un seul Titien! « Rien au monde, dit un des biographes de ce génie éminent et indépendant , ne put l'engager à quitter sa chère Venise f où il vivait magnifiquement et dans une entière liberté. »

tous les souverains de l'Europe , l'ami de Sansovino, de Michel-Ange, deBembo, du Tasse, de l'Arioste, de Speroni, et de Cellini(i), dont les cardinaux recherchaient la société, à qui les empereurs accordaient leur confiance, unissait l'indépendance du génie au travail constant de la médiocrité. Comme artiste, sa vie et ses ouvrages sont des modèles; peu de ses confrères l'ont surpassé dans les uns, et bien moins l'ont imité dans l'autre. Après avoir fait les portraits de tous les princes, il refusa les offres par lesquelles ils voulaient l'attirer dans leurs cours, et il mourut maître de lui-même dans sa propre maison (a), en dépit des sollicitations successives de Charles-Quint, François tfr, Henri vin, Philippe ii> Paul iv, et Léon x.

Les églises de Venise sont nombreuses et même encore magnifiques. Celle de Saint-Sé-

(t) Cellini, aussi enthousiaste des hommes d'un vrai génie qu'il était impitoyable pour les prétentions , se vante de la réception cordiale que lui fit à Venise quel maraviglioso Tiziano* Le Titien, quoiqu'il ne soit pas né à Venise , se fixa de si bonne heure dans cette ville, comme élève de Jean Bellin , qu'elle devint sa patrie adoptive , et les Vénitiens îe réclament avec orgueil.

(2) Cette maison e9t située près de l'église dès Miracolfj, mais personne ne peut la désigner bien exactement.

4o6 VENISE.

bastien serait toujours visitée avec intérêt, quand elle ne contiendrait aucun autre objet pour attirer les pas de l'étranger , que le tombeau de Paul Véronèse, qui a décoré de ses ouvrages brillans le plafond et les murs de ce temple. Là, il peignit dans sa première jeunesse ; là , ses obsèques furent célébrées , en i588, quelques années après la mort du Titien*

L'église de Saint-Jean et Paul, qui appartient aux Dominicains, est une vénérable structure gothique; c'est le grand mausolée de soixante et dix doges , dont les nionumens lourds et magnifiques sont épars dans ses cloîtres sombres et son sanctuaire. Sur la place , devant cette église, est la statue équestre, en bronze, d'un chef condottiere , un Barthélemi de Bergame , général de l'armée de la république. On dit que c'est la seule statue équestre qui existe à Venise.

Dans cette église on voit le fameux tableau de saint Pierre martyr, du Titien, dans lequel leDominiquin a pris l'idée de son beau tableau sur le même sujet, maintenant dans la galerie de Bologne. La pensée originale appartient au Titien, mais le Dominiquin l'emporte par l'effet dramatique ; son moine qui fuit en abandonnant saint Pierre à son sort au milieu des montagnes boisées de Corne, est une des plus belles

choses que la peinture ait jamais produites. Nous nous arrêtâmes long-temps dans ce superbe et ancien édifice ; mais nous y serions restés plus long-temps encore si nous eussions lu alors le Doge de Venise. ( i )

La plus ancienne église de Venise est celle de Santa-Maria délia Carità, dont la première construction date du douzième siècle. Elle devait son ancienne célébrité à sa /esta et aux indulgences que lui accorda le pape Alexandre, qui y trouva un refuge contre la persécution de Barberousse. La fête de Sainte-Marie de la Charité , honorée de la présence du doge et de 'sa suite, a continué d'être célébrée avec splendeur jusqu'à l'année fatale à tant d'autres fêtes antiques, 1796.

L'église et le couvent furent supprimés par les Français, mais le souvenir de la confrérie des beaux-arts , qui y était attachée, la sauva d'une ruine et d'un oubli complets, et l'emplacement d'une des plus anciennes académies de peinture 'de l'Europe , fut choisi pour le rétablissement d'une société qui était tombée dans une décadence totale , et pour rassembler les ouvrages de l'art ancien et moderne. Sous la direction spéciale du comte Cicognara , l'école

(1) Voyez acte in, scène re, de Marino Falierç*

4o8 VENISE.

du Titien fut encore ouverte , et Venise doit à l'intelligence, à l'activité, au génie de cet homme accompli et de son secrétaire Antonia Diedo, non-seulement le renouvellement des» arts , mais plusieurs trésors précieux de l'école vénitienne, qui ont été recouvrés par leurfr soins.

L'assomption de la Vierge , lechef-d'œuvredu Titien, était depuis long-temps abandonné et couvert dépoussière et de saleté dans l'église où il avait été originairement placé; le comteCicognara le découvrit, et le fit porter dans la galerie* de l'académie , où , par un procédé curieux , mais qui demande une grande patience (i) , il fut rendu à sa primitive beauté, à toute cette fraîcheur de coloris qui a rendu le Titien si ce-

(i) Ce procédé est extrêmement simple dans ses moyens, mais fastidieux dans sa pratique. Il consiste à laver la surface avec une solution alkaline. Pour cet effet, on se sert de petits flocons de coton , et la friction est aussi légère que possible. Quoique la crainte d'altérer la peinture ait empêché de la nettoyer au point d'enlever toute la fumée et tout l'encens qui la couvraient , plusieurs balles de coton ont été employées dans l'opération. Les teintes de cet ouvrage remarquable, encore partiellement ternies, sont cependant encore les plus vivei que nous ayons vues en Italie ; et le' coloris est poussé , dans ce tableau , au plus haut degré ou l'art est peut-être susceptible d'arriver.

lèbre, et qu'on dit plus évidente dans ce grand tableau que dans aucun autre de ses ouvrages.

La grande église de la Charité est convertie en salles pour lès écoles de gravure , de peinture et de dessin. Le couvent est occupé par les appartenons des professeurs , du secrétaire , et des autres employés de l'établissement, et par la bibliothèque, les salles d'exposition , etc.; et l'ancien édifice de la confrérie est consacré k l'exposition des ouvrages des élèves , et à la distribution des prix annuels. A l'exception du rétablissement de son ancien nom , l'institution e$t entièrement due à la munificence du gouvernement français.

Galilée a dit « qu'un esprit méditatif trouverait de grandes occasions d'exercer ses facultés dans la multitude d'ouvrages de tous genres auxquels on travaillait continuellement dans le fameux arsenal de Venise. » Même à présent au milieu de sa solitude silencieuse et désolée, les fragmens massifs qu'on voit épars dans ce vaste séjour attestent sa grandeur passée, quand on le regardait comme le puissant boulevard de l'Italie, et même de l'Europe, contre, les infidèles. Isolé et entouré de hautes murailles, cet arsenal paraît comme une ville de tours et de forteresses. Le lion qui gardait le Pirée d'Athènes est encore à ses portes : en entrant dans ses murs,

4lO VENISE.

l'immensité des détails, l'industrie intelligente avec laquelle l'homme s'est appliqué à inventer et exécuter des moyens de se détruire, étonnent et effrayent. Mais ce lieu où seize mille ouvriers travaillaient, où trente-six mille matelots étaient quelquefois rassemblés , ces vastes chambres où des centaines de femmes travaillaient aux voiles des vaisseaux, contribuant ainsi aux conquêtes vénitiennes , la fonderie de canons (ces véritables et légitimes souve*rains du monde), les forges vastes et nombreuses, dignes de la caverne de Vulcain, et les magasins de bombes, de boulets, de toute» sortes d'instrumens destructeurs , tout est maintenant solitaire et abandonné. Rien ne rappelle le grand arsenal de la république , le puissant armement naval lancé de ces spacieux bassins ; on n'y voit qu'un Bucentaure dégradé , qui ne portera plus le doge souverain à son épouse Adriatique , une galère non achevée sur le chantier, et l'ancien dépôt d'armes ; cependant il n'existe aucun objet à Venise plus caractéristique, plus digne d'être vu que cet arsenal d'où sortaient ces forteresses flottantes , alors sans rivales , qui faisaient la terreur des Arabes et des Sarrazins , et l'envie des Génois moins puissans ! De là le commerce envoyait ses vaisseaux chargés aux rives de la Suède, de

l'Espagne , et même de la Perse ; et des barques plus petites remontaient le Pô , l'Adige et le Mincio. Même sous les Français, cinq mille ouvriers étaient constamment employés dans l'arsenal de Venise ; et maintenant sept à huit cents suffisent amplement pour les travaux : dispersés dans cette immensité, ils y laissent* l'apparence d'un désert

L'état de la société , des mœurs , des manières vénitiennes , depuis la décadence de la république, par l'abaissement de son commerce et le despotisme croissant de son gouvernement , n'a été que trop fréqrJfemment et trop fidèlement décrit dans les ouvrages des voyageurs et des historiens, depuis le railleur Amelot jusqu'à l'impartial Daru, et la somme de ses corruptions a été philosophiquement démontrée par Je dernier dans une observation qui en dit plus que des volumes (i). Une V :.lir h->a société où les femmes n'ont aucune influence est en effet dégradée au dernier point, et même v v x . > t

désorganisée ; car cette influence est un droit

(1) En parlant des femmes , M. Daru observe que « la corruption des mœurs les avait privées de tout leur empire ; on vient de parcourir toute l'histoire de Venise , et on ne les a pas vues une seule fois exercer la moindre influence.» (Hist. de la Rép. de Venise , vol. 5.)

divin dérivé de leur noble vocation d'épouses et de mères ; et ce n'est que sous l'empire des plus fausses combinaisons , quand Les lois immuables de la nature sont négligées, qu'elles peuvent perdre une immunité inhérente à la fin de leur existence. Cependant s'il existe une contrée où la beauté, les attraits, la tendresse du cœur, se voient plus souvent réunis, cette contrée est Venise ! Le doux regard, l'œil caressant, la gaîté et l'affabilité féminines qui charment l'étranger dans toutes les Vénitiennes qui s'offrent à sa vue, donnent l'idée d'une race créée pour les affections aimables , pour recevoir et inspirer les sentimens les plus vifs et les plus tendres. Mais les couvens, les casino, la tyrannie politique, la superstition, sont les ennemis des vertus annoncées par ces physionomies enchanteresses; et les charmes qui, mêlés à de plus hautes qualités, auraient fixé le siège de l'empire féminin dans les lagunes de l'Adriatique, ont survécu long-temps à la pureté; mais pour faire de celles qui les possèdent des esclaves ou des sultanes destinées à être asservies ou à dominer par les moyens les plus dégradans. La société privée de Venise, telle qu elle était autrefois, est tout-à-fait rompue, et les seules maisons ouvertes dans cette ville si gaie et si brillante, sont, je pense,

VENISE. 4 ï3

celles des comtesses Benzoni, Michèle et Albrizzi. Il semble que Venise, dans le naufrage de sa splendeur sociale, ait conservé quelques exemples propres à effacer les idées désavantageuses qu'on a pu se former sur elle, en of- * frant dans les représentans actuels de ses anciens cercles, un échantillon des talens, de l'amabilité, de la beauté, qui devaient être l'héritage des femmes et des filles des libres citoyens de la république.

Les conversazioni de minuit de madame Belzoni (car elles commencent à peine après l'opéra), ne donnent point du tout l'idée des assemblées dissipées du casino vénitien. Nous les trouvâmes composées d'hommes très-spirituels, et de femmes très-jolies; mais la séparation des sexes, dont chacun formait un cercle distinct , offrait une étiquette au prix de laquelle la liberté des manières anglaises passerait pour de la licence. De temps à autre un gentilhomme se détachait de son groupe et venait causer sur le dos du fauteuil d'une dame ; mais ce procédé avait plutôt l'air d'une innovation que d'une habitude, et la décence même aurait pu se plaindre de X ultra-Jorma* lité de la société d'une des beautés les plus célèbres d'Italie. Les charmes de la comtesse Marina Benzoni ont été chantés par tous ceux

qui ont joué sur une guitare l'air délicieux de la Biondina; mais l'enchantement de sa manière vénitienne, sa douceur, sa naïveté, sont moins susceptibles d'être décrits. Rappelant par des anecdotes piquantes et contées avec esprit, le souvenir des cercles brillans et agréables sur lesquels elle présidait, et retournant souvent au triste état actuel de son malheureux pays, dont elle fait les honneurs jusqu'à la fin aux visiteurs étrangers; offrant encore les traits et le coloris des portraits du Titien et du Georgion , elle ressemble à la prêtresse d'un temple dévasté , qui reste fixée auprès d'un autel dont les feux sont éteints et les fêtes éclipsées pour toujours.

Dans l'un des plus jolis casino des canaux de Venise , attrayant pour le passager anglais quand il contemple de sa gondole les buissons et les fleurs qui décorent les balcons de la comtesse Giustina Michèle, on trouve une société qui rappelle bien plus les soirées de Paris, que les conversazioni italiennes. Le traducteur de Shakespeare, l'auteur des Feste Veneziane doit naturellement rassembler autour d'elle tout le talent (i), le goût et l'instruction qui

(i) Le poète Pindemonti , traducteur d'Homère ; Mus-

restent encore dans la patrie de Bembo, de Zeno, de Goldoni, de Chiari et de Gozzi. Mais au milieu de la réunion intéressante qui se forme chez madame Michèle, rien ne peut attirer l'attention auprès d'elle. Le génie et le patriotisme, ainsi que l'âme, n'ont point de sexe; et les manières et la conversation de cette dame prouvent combien ils peuvent se mêler heureusement à la douceur engageante d'une femme, (i)

tôxethi , un Grec savant et plein de mérite ( que nous eûmes le bonheur de retrouver à Paris à notre retour ) *7 Casti , le docte fils du poète célèbre ; Pietro Poli , auteur de plusieurs ouvrages légers , et quelques autres littérateurs vénitiens , étaient absens j mais on voyait chez la comtesse Michèle, Vitlore Benzoni, auteur de Nella, poëme rempli de patriotisme et de souvenirs délie glorie pas s aie délia republica, autant que l'état actuel de la presse le lui a permis; Alviso Quirini, son parent, homme très-distingué ; le comte Bangoni , auteur des Orazioni Masoniche > et le comte Cicognara.

(i) Dans son élégant petit ouvrage sur les fêtes vénitiennes , madame Michèle tâche de cacher la dégradation de Venise, en rappelant sa gloire, sa liberté passée, et toutes les vertus qui les avaient primitivement accompagnées. Nous avons eu à regretter l'absence de madame Âlbrizzi ( la Saggia lsabella de Pindemonti ) ; car on nous avait beaucoup parlé de l'aisance et de l'agrément de sa conversation : notre entrevue à Padoue était bien faite pour justifier tous nos regrets.

4l6 VENISE.

L'indifférence passive des Vénitiens sur le renversement de leur ancienne république a mis en garde une grande partie de la société contre la sympathie, que leur misérable situation devrait naturellement exciter; et l'opinion publique en Europe semble prendre le ton de cette classe dont les intérêts avaient été blessés par la soumission de Venise aux armées françaises, et qui se trouvaient ainsi disposées à regarder comme crime , ce qu'un jugement plus calme appellerait simplement malheur.

Mais sans nous arrêter sur les circonstances fatales, mais inévitables, qui accompagnent la dégénération d'un peuple et un gouvernement usé, et qui sont en même temps lès causes et les conséquences de la décrépitude nationale; il suffit de remarquer que la pusillanimité, la corruption, l'absence de patriotisme, sont plutôt des maux héréditaires que des vices personnels, et qu'il n'existe aucune condition plus misérable et plus digne de compassion que celle de l'homme qui naît sous des combinaisons politiques défavorables au développement de l'indépendance et des vertus publiques.

Ainsi donc, quelque coupables que les Vénitiens aient pu paraître, quand ils n'ont point enterré leurs femmes et leurs enfans sous les

VFWISE. 4 l 7

ruines de leur ville, pour le service des ennemis de la France, et pour prolonger de peu de jours l'existence de leur république; ce crime a été assez sévèrement puni par la cruelle et méprisante cession de cette cité et de ses dépendances, faite par Napoléon à F Autriche. Sons le despotisme actif de la France, les Vénitiens avaient au moins une chance pour recouvrer quelques-unes des qualités dont le temps et les événemens les avaient privés; mais le gouvernement de plomb de l'Autriche , même quand il est dirigé par les meilleures intentions , n'est jamais propre à améliorer la condition de l'humanité ; et à Venise, toute sa politique est évidemment funeste.

Le cabinet autrichien , dans la conscience intime que sa domination en Italie est encore plus précaire que les conquêtes ne le sont ordinairement, a dirigé, depuis sa première prise de ppssession du territoire vénitien, tous ses efforts vers la destruction d'une ville dont le voisinage peut devenir un jour dangereux pour ses autres domaines; et l'on emploie tous les moyens possibles pour annuler son commerce, et le porter dans des canaux plus certainement sous l'empire de Faigle impérial.

Le gouvernement autrichien de Venise est iv. 27

4l8 VENISE.

donc non-seulement un despotisme pur, mais une aggrégation étudiée et intentionnée de tous les abus qui tendent à opprimer, à briser l'esprit des sujets* à éteindre l'industrie et l'espérance. Les Allemands président exclusivement sur tous les départemens de l'état. A l'époque de notre visite à Venise, il n'y avait pas un seul de ses citoyens à la tête d'une administration, hors le président de l'Académie des arts, qui joint à son mérite personnel, et parfaitement analogue à son emploi, celui de servir gratis. Tous les juges étaient étrangers , ignorant également les usages et la langue du pays.

Les procès criminels sont conduits dans le plus grand secret : l'accusé ne peut pas avoir de défenseur, et on lui laisse ignorer son accusateur. Il peut être détenu six mois sans procès ; et quand on le rend à la société, il y rentre avec la conviction qu'il a un secret ennemi dont il ne peut prévoir ni prévenir les futures machinations. Vingt-quatre juges (car on leur donne ce nom par civilité) siègent autour d'une table dans une chambre bien fermée, et, sous le manteau des lois et de la justice, décident de la réputation et de la vie des citoyens, sans être arrêtés par la crainte de l'opinion publique ou l'obligation de motiver leur jugement

Le refus d'un avocat pour l'accusé n'est point un oubli; ce sujet a été la matière d'une discussion formelle , et le conseil aulique de Vienne s'est décidé sciemment et volontairement à refuser une faveur que le bon sens et l'honnêteté naturelle font reconnaître à tous les hommes comme un droit.

Mais quand le silence et l'obscurité dans lesquels les opérations légales sont conduites , ne suffiraient pas pour garantir les juges, çt leur donner toute latitude dans l'exercice de leurs fonctions , une autre porte est ouverte à l'injustice, dans le pouvoir qu'ils ont de décider 4^ns les cas où la loi est incertaine ou se tait, d'après l'usagé, et quand celui-ci manque, suivant les lumières de leur conscience. Les restrictions commerciales apportent tous les empêchemens possibles dans les moyens de gagner de l'argent, et de lourds impôts ont progressivement épuisé les capitaux fournis par le territoire. Les taxes sont envoyées à Vienne jusqu'au dernier sou , et même les fonctionnaires publics qui sont obligés de ré* sider à Venise, dépensent assez peu de leurs revenus pour que leur salaire ne rentre pas entier dans la circulation. Tous les détails de l'accoutrement militaire sont apportés de Vienne, et l'on n'emploie aucun artisan véni-

wmmm

tien pour le service de l'état, quand orr peut y suppléer par des importations d'Allemagne. La conséquence de ce mode de gouvernement cruel et tyrannique, c'est que le numéraire disparaît peu à peu ; une monnaie basse et presque sans valeur est presque tout ce qu'on voit circuler à Venise; et c'est en sipe- , tife quantité, que pendant notre séjour, le , change d'une pièce <le cinq francs exigeait trois sous de retour. L'agio sur l'or y était aussi beaucoup plus fort que dans aucune autre ville d'Italie. (1)

Les Vénitiens ainsi dépouillés de leurs derniers sequins , sont incapables d'entreprei\dre les grands ouvrages publics absolument nécessaires pour la conservation de letir ville. Les lagunes se remplissent graduellement, et les maisons tombent dans les canaux par l'impossibilité de réparer les pilotis. La population qui jusqu'à l'extinction de la république était

(1) L'ancienne monnaie de la république était si pure et si renommée, que des voyageurs ont trouvé des anciens sequins vénitiens au-delà du Gange et sur la côte de Malabar. Cooper dit que , depuis la Méditerranée jusqu'à la Chine , les Asiatiques ne connaissent pas d'autre monnaie. Bruce raconte que les Arabes lui demandaient si les Vénitiens étaient les seuls Européens qui possédassent des mines d'or.

de cent quarante raille âmes, est réduite à cent raille. Entre les années i8i3eti8i7, elle a diminué de deux mille, et d'après les derniers recensemens, il paraît qu'il faut compter maintenant trois mille de moins. Pendant les vingt dernières années, vingt- quatre grands palais ont été vendus et démolis , et l'état d'abandon et de dégradation de ceux qui restent , fait présager leur sort prochain.

Le commerce de Venise annulé, ses ressources coupées, et ses richesses dilapidées, il est naturel de, supposer que des senti mens bien amers régnent dans le peuple à l'égard de leurs injustes oppresseurs , et que des soupçons mutuels et bien fondés multiplient les espions , et contribuent avec la puissance croissante de la noblesse, à rompre les liens de la société. À mesure que les moyens d'attraction qui dérivaient des amuseraens publics diminuent avec les moyens de les. soutenir, les étrangers sont moins tentés de s'arrêter ; et quelques jours consacrés à l'examen de sa position singulière et curieuse, et quelques soirées passées dans les seules conversazioni maintenant ouvertes aux étrangers, complètent le séjour à Venise, qui, du temps d'Evelyn et de lady Montague , s'étendait souvent à des mois et même à des années. Si l'influence po-

litique actuelle continuait, son sort comme ville serait bientôt décidé; elle disparaîtrait aux yeux de ses oppresseurs, il ne resterait pas un seul fragment de ce monument de mille ans de gloire. Les vagues de l'Adriatique se. refermeraient sur les palais des Foscari et des Priuli, et les ouvrages de Sansovino et de Palladio s'enfonceraient sous les lagunes aux bords desquelles ils paraissent déjà succomber à un déclin prématuré.

L'histoire de Venise a obtenu la popularité d'une légende. Elle commence brillamment: quelques esprits indépendans , après avoir en vain cherché autour d'eux un asile contre le despotisme , ne trouvant aucun point sur la terre pour se mettre à l'abri de ses atteintes , se rassemblent au milieu de la mer, et on les laisse tranquilles possesseurs d'un terrain couvert de vase et de plantes marines. Ils sont pauvres , mais libres ; ils souffrent beaucoup, et ne jouissent de rien , que de l'indépendance. Enfin , ils parviennent à l'opulence et à l'importance nationale, sous l'influence énergique de la nécessité. Alors commence la puissance, la domination extérieure; et la gangrène de la ruine nationale empoisonne déjà la constitution de l'état et ses institutions sociales, -sous les formes variées de l'ambition ,

du luxe, de l'ostentation, de la corruption des mœurs , de la licence dans les manières. Le pouvoir concentré dans un petit nombre, pèse sur le plus grand, un sénat national se change en inquisition politique , le soupçon devient le principe dominant, et les espions les.agens essentiels du gouvernement; jùsqu'à^ce qu'enfin les tyrans tombent victimes de leur propre système, et qu'ilen échappe à peine un seul , soit par hasard , soit par son insignifiance. La cruauté et une faiblesse efféminée terminent la scène : les piombi du palais ducal, les divertissemens de la place Saint-Marc, l'ostentation combattant jusqu'à la fin contre l'indigence.

Une invasion étrangère pouvait à peine être sentie comme un mal. Des chefs timides et corrompus trahirent un peuple opprimé et corrompu, et la maîtresse victorieuse de Constantinople se soumit , sans avoir opposé le plus léger effort, au conquérant du jour. C'est là que commence la dernière période de malheur : elle fut livrée comme un ballot de marchandise , jetée dans la balance pour achever le poids. Régie d'après une politique plus barbare que n'aurait pu l'être celle des Huns, elle se vit forcée à subir la plus affreuse destinée pour une nation ou pour un individu ,

celle de ramper sous- un pouvoir qu'on méprise.

A l'époque de la révolution, les Vénitiens avaient, il est vrai, perdu depuis long-temps J'indépendance d'esprit, le génie*, l'industrie de leurs ancêtres; mais leur haine pour le gouvernement autrichien est telle, qu'elle \

peut devenir pour eux une source de régénération , un point d'appui pour la résistance. Le même pouvoir qui força leurs pères à quitter de fertiles plaines pour se réfugier dans les lagunes , peut forcer l'insecte rampant à se retourner contre son oppresseur ; il peut même à présent faire sortir les sibarites vénitiens de leurs palais ruinés, relever le lion de Saint* Marc , comme dans les jours des Falieri et des Dandoli. Les descendans des héros de Cypre, de Candie et de Negrepont , se joignant à quelques futures ligues de Lombardié , pourraient aider à la défaite d'un Barberousse de nos joute, qui ferait plutôt passer la charrue sur les villes d'Italie, que de reconnaître leurs droits à l'indépendance. Dans la triste situation des choses actuelles, il est consolant de penser aux ressources infinies que des hommes résolus à être libres peuvent trouver. Ainsi que les voies de la Providence, elles sont inépuisables et incompréhensibles ; et les na-

lions comme la nature se dirigent d'elles-mêmes dans leurs besoins urgens par des lois aussi irrésistibles que celles qui gouvernent le monde matériel. '

En contemplant Venise à mesure que la barque du voyageur s'éloigne de sa vue magique , quand on prend congé du plus grand monument que la liberté, ait laissé de ses moyens et de sa puissance , on doit , en rappelant l'origine de cet état sans égal dans l'univers, considérer également les effets étonnans du despotisme et du mauvais gouvernement, qui sont sur le point d'entraîner ces puissantes structures dans les vagues d'où elles se sont élevées. Il est sage de réfléchir sur lès moyens de conjurer un fléau qui vient des villes d'Orient, à travers l'Adriatique, tomber comme un nuage chargé de la foudre, sur le dernier site où les hommes libres se rassemblent autour d'un gouvernement constitutionnel. Les peuples de l'Europe sont maintenant pour la première fois coalisés parles opinions et les lumières. Le calme qu'ils opposent à la force, aux crimes, aux erreurs de leurs an tiques gouvernemensy offre le plus noble exemple* qui ait jamais été donné. Si un homme vertueux, luttant contre l'adversité, est un grand et beau spectacle, combien celui d'une na- .

4*6 VENISE. s

tion ou de nations combattant pour leurs droits et leur indépendance, n'est-il pas plus admirable ! Opposée à cette ligue , la seule qu'on puisse appeler sainte, se présente l'alliance des potentats, armée, puissante et concentrée, en possession des moyens exclusifs les plus prompts, et de toutes les communications secrètes; entourée (Je légions mercenaires, servie également par les prêtres et les brigands, les espions et les sbires. Le combat ( et c'est un combat sublime) peut être long ; son résultât éloigné : mais l'objet pour lequel il est soutenu n'est plus douteux. Les peuples de l'Europe demandent des gouvernemens constitutionnels , au lieu des despotismes illégitimes : leurs souverains s'efforcent de faire reconnaître leur droit divin > qui les rend responsables devant Dieu seul. C'est le dogme fondamental de la croyance qu'ils veulent établir à la pointe des baïonnettes ; et pour démontrer son application pratique , leurs intentions se sont pleinement développées dans le sort de la Pologne , de la Saxe , de Gênes , de la Sicile , de Parga , de Naples et du Piémont ,. et par la récente occupation militaire de la péninsule d'Italie.

ÂPPENDIX, N*I.

DB L'ÉTAT DE LÀ. MÉDECINE EN ITALIE, AVEC DE COURTES NOTICES SUR QUELQUES HOPITAUX ET UNIVERSITÉS,

PAR SIR T. CHARLES MORGAN , M. D. (i)

Théorie médicale des contra-stimulans. — Universités. — Leur multiplicité. — Pavie. — Manière délire les professeurs. — Degrés. — Collections. — Jeu de la nature très -remarquable. — Pàdoue. — Gênes. — ■ Bologne. — Cours d? instruction médicale. — Bibliothèque. — Collections. — Ouvrages d'anatomie en cire. — Toscane. — Pise et Sienne. — École de médecine dm Florence, — Médecin et chirurgien fiscaux. — Collection anatomique. — ( Mascagni). — Cabinet de physique , et collection unique d'ouvrages d'anatomie en cire. ( Giuseppe Raddi ) ex-professeurs du lycée supprimé. — Mqrt de Sussini. — Rome. — Sapienza et cours à F hôpital Santo- Spirito. — Naples. — Ecrits de JDelfico. — Hâpi-

(i) On trouve cbez l'éditeur de l'Italie la traduction de Y Essai philosophique sur les phénomènes de la vie , de sir Charles Morgan, publié en 1819. Cet ouvrage a obtenu le suffrage des hommes éclairés en France, en Italie et en Suisse ; et les journaux scientifiques du temps en ont rendu le compte le plus avantageux.

4^8 APPÈNDIX.

taux. — Maisons de fous. — Turin. — Hôpital Saint-Jean. — La Charité. — (Histoire des institutions de charité à Turin- pendant la révolution). — Gêisfs. — Hôpital Pammatone { Sainte -Catherine).

— Hôpital des incurables. — Milan. — Ospedale maggiore. — Pénitencier. — Hôpital des fous. — Pàvie. — Bologne. — Ospedale délia vita. — Florence. — Santa-Maria-Maggiore. — Hôpital des

fous. — Rome. — Santo-Spirilo. — Hôpitaux de Naples. — Albergo de9 poveri. — Climat d'Italie.

— Mal-aria.

Les sciences naturelles, qui ne sont liées qu'avec les intérêts les plus généraux de l'humanité, se trouvent moins fréquemment en collision avec les passions, et sont moins propres à exciter la défiance des Églises et des gouvernemens despotiques , que celles qui touchent directement à l'existence morale et sociale. Indispensables pour le développement de la puissance commerciale ou militaire , elles ne peuvent jamais être négligées avec impunité ; et , soit qu'une nation travaille pour son propre compte, ou pour le profit d'un souverain absolu, elle doit toujours être encouragée jusqu'à un certain point dans ce sens. Après le renversement des républiques d'Italie, quand l'intelligence humaine se trouva placée sous la tutelle des inquisiteurs et des censeurs, le petit nombre d'esprits indépendans qui se forma , en dépit des entraves d'une éducation erronée et pernicieuse , se réfugia dans l'étude de ces vérités moins sévèrement prohibées.

Mais si les sciences naturelles sont les dernières à sentir l'effet de l'oppression des gouvernemens absolus,

ÀPPENDIX. 429

elles finissent toujours par succomber sous les vices de leur système. Il existe une connexion si serrée entre l'homme physique et l'homme moral , qu'aucune vérité ne paraît absolument indifférente aux classes dominatrices , qui opposent leur égoïsme au bien-être de l'espèce; et la jalousie d'instinct de ces classes les rend alertes , même contre le danger le plus éloigné ou le plus imaginaire.

Ces diverses causes ont assigné à la philosophie naturelle des bornes presque universellement semblables dans les gouvernemens absolus. Elle est considérée comme une personne dont les services seraient importans , mais qui porterait en elle des germes de danger dont on devrait se garder , quoiqu'ils ne fussent pas prochains. Toutes les fois que l'autorité établie s'est mêlée de protéger les sciences et de fonder des académies, son objet était bien moins de développer la force et de hâter la marche de la science , que de contrôler et de diriger ses mouvemens Presque tous les petits états qui divisent l'Italie ont leurs collèges, leurs bibliothèques, leur observatoire el leur laboratoirede physique et de chimie; et l'on aurait peine à trouver un seul des augustes de cette contrée , quand il ne serait seigneur que de quelques milles carrés , qui n'eût pas "propter dignitatem , ses littérateurs pourvus de, croix et de pensions. Mais le souvenir de Galilée et de son sort est plus puissant que les titres et les places; et l'Italie a perdu sa prééminence dans le monde scientifique, de même qu'elle a été privée de sa suprématie religieuse et; de sa prospérité commerciale.

Cependant l'influence directe de l'Église et de l'État a été moins funeste aux connaissances plus intimement

43o APPÉNDIX.

liées avec l'étude de la médecine. Quoique les médecin» aient été généralement soupçonnés d'avoir dés opinion» fort libérales , les craintes des gouvernans , en qualité dHiommes y l'ont emporté sur celles qui leur étaient inspirées en qualité d'hommes d'état; et malgré l'horreur, qu'ils avaient des philosophes et des carbonari, leur frayeur de la goutte et de la pierre avait encore plus d'empire sur eux. Dans la Haute-Italie , surtout, le zèle pour les recherches médicales n'a jamais été entièrement éteint ; et le stimulant qu'il reçut de la protection éclairée de Joseph n n'a pas été refroidi par les calamités qui ont suivi cette époque. Les noms de Vol ta, Fontana, Scarpa, Mascagni, Borsieri, etc. etc., ont donné un intérêt européen aux études des universités italiennes , ont rendu les opinions qui prédominaient dans ces sièges de la science , des objets de curiosité , et pour le philosophe général , et pour le praticien médical.

L'isolement dans lequel les nations de l'Europe se sont trouvées , et les jalousies militaires et commerciales qui ont été fomentées , ont sans doute retardé la marche de la civilisation ; mais cette circonstance a produit un avantage indirect par 4'établissement de foyers de lumière intellectuelle , nombreux et indépendans , qui ont favorisé l'originalité de la pensée , et ont mis fin à cette banalité d'opinions qui avait si long-temps établi Aristote arbitre souverain du savoir dans tout le monde catholique.

L'avantage de plusieurs écoles indépendantes s'est fait plus particulièrement sentir à l'égard des sciences médicales : le nombre de théories ainsi créées et mises en concurrence , démontrait la futilité de tout système qui n'était point fondé sur l'expérience , imposait à l'esprit plus

ÀPPENDIX. 43 1

de réserve et de modestie dans ses spéculations. D'autre part , les divers points de vue sous lesquels les sujets ont été examinés dans les différens pays , donnent au philosophe ( maintenant que les communications sont rétablies entre les nations) le moyen d'arriver à des notions plus précises que si une seule route lui avait été tracée.

L'école de médecine de France est intéressante à observer pour les Anglais, à cause du contraste, de l'opposition marquée qui existe entre le système expectant de ce pays et les méthodes plus actives des praticiens d'Angleterre. La médecine italienne , au contraire , attire notre attention par sa coïncidence avec quelques idées générales qui prédominent dans nos écoles , et par une certaine ressemblance dans la pratique des deux pays.

Cependant les doctrines de Brown ont gagné en Italie et dans tout le continent plus de crédit que dans le pays où elles sont nées. A une époque très-récente , elles exerçaient dans ces contrées un empire absolu sur la pratique, qu'elles n'ont jamais obtenu dans nos îles. Les guerres de la révolution , en empêchant les communications avec l'Angleterre , ont arrêté la circulation de nos livres de médecine. Les écrits d'Hamilton , de Gurrie , et des derniers défenseurs du traitement antiphlogistique des maladies , n'ont été connus que fort tard , et partiellement; tandis que l'influence de l'invasion française tendait à tourner l'esprit des Italiens vers le système français , plutôt que vers les mesures plus décisives qui caractérisent l'état actuel de la médecine anglaise. La pratique de la médecine, en Italie, peut donc être considérée , d'après l'opération de ces causes , comme principalement brownonienne , en partie humorale et en partie expectante ; un petit nombre de praticiens suit cepen-

432 APPEKDIX.

cl a nt encore les méthodes fondées sur les ouvrages de Sydenham.

Dans cet état des opinions, l'attention publique a été fixée par les éctits et la pratique du docteur Rasori , médecin éminent et des plus heureusement doués , qui , ayant fait ses études à l'école d'Edimbourg, était profondément imbu des doctrines de Brown : il avait traduit, pour l'avantage de ses concitoyens, la Zoonomie de Darwin. Des circonstances l'ayant placé à Gènes pendant le siège mémorable de cette ville , il eut de fréquentes occasions d'observer la fièvre pettechiale qui désolait alors la république. Une courte expérience lui suffit pour découvrir .l'inefficacité des remèdes stimulans dans la cure de cette maladie ; et pour établir la vérité de la doctrine maintenant généralement embrassée en Angleterre , qui range la fièvre en question dans les maladies inflammatoires. Le choc que les opinions du docteur Rasori reçurent à cette époque le conduisit à une suite d'observations et d'expériences qui le menèrent a la conviction que le nombre des maladies réellement asthéniques , ou provenant de débilité , est très-limité ; et à rétablissement d'un système ou théorie de médecine qui a pris beaucoup de crédit dans le nord de l'Italie, sous le nom de Système italien, ou conir a-stimulant.

Cette théorie peut être considérée comme consistant en deux doctrines distinctes : la première que nous venons de décrire concerne la nature générale de la fièvre ; et les Anglais avaient été conduits à cette doctrine par les observations expérimentales d'Hamiltoh, les affusions froides de Currie , et la hardiesse sceptique et indépendante qui prédominait dans les écoles d'Edimbourg et de Londres pendant les vingt ou trente dernières années.

APPEKDÎX. 433

La seconde doctrine regarde le mode d'ope ration de certaines drogues dont les effets ne s'accordent, ni avec les idées de'Brdwn * pi avec les autres systèmes physiologiques alors connu9. L'essence de cette seconde doctrirïe est qu'il «existe une classe de substances dont l'action réduit la fièvre 1 ralentit la circulation , et va assez loin pour produire un affaiblissement direct , sans V intervention dt aucune évacuation notable (1). Les notions ari- •cienuement adoptées sur ces drogues, étaient qu'elles opéraient en diminuant ou délayant la niasse des fluides circulans , dans lesquels elles étaient supposées coïncider avec l'opération de la saignée. La doctrine des contrastimulans attribue leur utilité à leur impression directe sur les solides vivans ; à une action qui , lorsqu'elle est excessive , éteindrait la vie par un épuisement instan tané. Dans cette classe de substances , on doit placer l'aconit > la digitale , les drogues antimoniales , et en général toutes les substances minérales, la. ciguë , le venin de la vipère, l'eau de laurier et l'acide prusstque, le cambogia, le thé , le café , etc& etc. Les classes de stimulans et con-

(1) « L'agire di moite sostanze sulla fibra viva in senzo dia- «< metralmente opposto alF azione stimolante , ed il prodursi « per esse di quegli effetti iromediati sull' eccitamento che « Brown dériva va solamente da potenze négative o da dirai - « nuzione dî stimoli j il togliersi per cotesle sostanze (giusta- « mente percio chiamate contra- stimolanti) gli effetti del sti- « molo ecceden te anche senza evacuazione alcuna, ed il pro- « dursî per esse , se vengôno fuore, o al di là dél bisogno ap- « plîcate, tali raalattie che il solo accreschneute di stimoli « puo dïstruggere, etc. etc. etc. » (Tommasim. Délia nuovA Dottrine med. p. 9).

iv, a 8

434 ÀPPENDIK

tra-stimulans ^ suivant cette doctrine , sont opposées dans leurs relations avec la fibre virante , et servent de contre-poison les unes aux autres. De là , disent les avocats de cette doctrine, est venu chez les Turcs l'usage du café en abondance , comme antidote de l'opium dont ils prennent de si grandes quantités. De là vient aussi l'utilité des acides végétaux, comme contre-poisons de la même drogue. (1)

Un des faits les plus importans qui se rattachent à cette doctrine , est que l'effet d'une dose donnée de drogues contra -stimulantes, va en sens inverse du degré de stimulation , et conséquemment les maladies inflammatoires exigent l'application d'une quantité de ces remèdes tout-à-fait inusitée dans la pratique anglaise , et les excrétions en ce cas ne sont pas même notablement .altérées. Il est donc reçu en pratique de mesurer la dose sur la quantité de l'exchement, et de n'en considérer aucune comme excessive , tant qu'elle ne change point la diathèse , et ne produit point une débilité dan ge relise. Ainsi, dans les maladies sthéniques, les Italiens emploient l'aconit depuis un grain jusqu'à une dragme, le kermès minéral de huit à vingt-huit grains , le tartre émétique

(i) L'effet contra-stimulant du jus de citron est beaucoup plus grand qu'on ne le suppose communément. L'auteur, pendant son séjour à Naples , ayant éprouvé un léger coup de soleil, qui produisit un vomissement bilieux et un paroxysme fébrile, adopta , d'après l'avis des personnes du pays, l'usage de la limonade en abondance. Deux ou trois quarts de ce fluide pris dans le cours de la matinée, emportèrent non-seulement le mal , mais produisirent un état de débilité assez pénible pour exiger une stimulation vineuse.

app£ndix. 4^5

de quatre grains à une demi-dragme , le nitre d'une demi-once à une once. On administre ordinairement ces drogues divisées en doses prises dans le cours de vingtquatre heures , et largement -délayées dans quelque boisson simple au goût du malade. Il est d'usage de commencer par une petite quantité , et de l'augmenter plus ou moins rapidement , suivant Y urgence des symptômes. Quelque extraordinaires, que ces faits puissent paraître , il est cependant peu de praticiens anglais qui n'aient eu l'occasion d'observer de semblables résultats obtenus par l'application de la poudre de James. Le caprice apparent de l'action de cette drogue sur l'estomac , et la variété de ses effets évacuans , sont tels , qu'il serait impossible de ne pas soupçonner de l'inégalité dans sa préparation , si l'on n'avait pas cette clef pour expliquer le phénomène. La moitié d'un paquet ou un paquet de véritable poudre de James , réitérés à de très-courts intervalles, ont paru dans quelques cas de fièvre absolument inertes, et n'ont provoqué ni vomissement ni transpiration , quoique la langue eût été trouvée humide , et la fièvre abattue le lendemain matin. (1)

La connaissance de ces faits devait avoir naturellemeW une influence très-favorable dans la pratique de la médecine d'un pays où le climat développe l'inflammation avec tant d'intensité et de rapidité ; mais il a été encore plus utile en bannissant ces dangereuses erreurs de pratique qui s'étaient introduites d'après la doctrine de

(i) L'attention de l'auteur a été fixée sur ce fait par la pratique d'un ami qui emploie spécialement ce remède dans la cure des fièvres, malgré l'absence de tout effet sensible de cette drogue , excepté l'effet très-important d'améliorer l'état du malade.

Brown sur la débilité indirecte , ou les maladies naissant de stimulation excessive , et qui devaient se guérir par une stimulation encore plus grande. Dans les maladies inflammatoires (n'importe qu'elles soient aiguës ou chroniques , qu'elles attaquent un sujet vigoureux ou débile ) l'excès de stimulant est la cause du mal , et les remèdes contra - stimulans offrent plus de chances de succès qu'on ne peut en espérer du vin , de l'éther, ou d'aucun autre stimulant. Quoique les moyens employés par les médecins qui suivent cette doctrine, puissent quelquefois différer des nôtres , cependant les indications sont en général Jes mêmes qui sont recommandées par nos meilleures .autorités. Leurs vues et celles du docteur Blackall , à l'égard du. traitement de Thydropisie , s'accordent presque entièrement (i). Les médecins contrastimulans peuvent se. van ter de grands succès obtenus dans la cure de cette fatale maladie : elle est devenue très-commune en Lombardie , par la prédominance des fièvres intermittentes engendrées dans- les rizières ; et il est rare qu'on admette dans les hôpitaux les personnes qui en sont atteintes, avant qu'une désorganisation plus on flK>ins extensive ait eu lieu chez elles ; cependant, la mortalité dans les salles cliniques de l'Ospedale niaggiore de Milan, pendant 1812, i8i3 et 1814 (années ou les

(1) « Nei secondo anno, quando era professore di patolo- « gia e medico nel spedale di Pavia , neiT inverno trattai di- « verse idropisie steniche o ioflammatorie , corne sono state « chiamate ; idropisie chi sono più frequenti assai di quel çhe « volgarmentesi crede. Il mio trattamento fu conquegli stcssi « rimedii , generpsamente adoperati i quali convçngono a « qualunque allra roalaltia stenia, etc. »(Rasoiu. Storia délia jfcbbrtt petecchiale di Gènova ).

«ontra-stimulans étaient mis en usage ) , n'a pas excédé vingt-huit sur cent, (t)

Un ires-grand succès comparatif a résulté également du même mode de traitement dans la consomption. Les morts de cette maladie étaient sut le registre au nombre de soixante-trois sur cent; mais en supposant <!}ue la maladie eût toujours été bien désignée sur le journal d'admission à l'entrée des malades, ce succès, tout limité qu'il parait , est un sujet de triomphe comparatif.

Pour le traitement de la dysenterie on emploie principalement la gomme gutte , donnée comme contra-stimulant , en augmentant graduellement la dose jusqu'au point d'amener une diarrhée , qui est considérée comme un signe de cessation d'inflammation.

À l'égard des maladies aiguës , quoique les praticien» qui suivent la méthode des contre-stimulans administrent leurs remèdes plus hardiment qu'on ne l'avait fait dans tous les autres systèmes de médecine en Italie , on peut, douter qu'ils y mettent toute la vigueur nécessaire. La mortalité a été calculée d'après les registres de la clinique du grand hôpital pendant trois ans , à moins de 1 1 sur ioo ; et dans les autres années où les anciennes méthodes étaient employées, il était de 16 sur ioo. Le nombre total des malades était de 4^55 ; celui des morts de 5^0. Parmi les maladies on comptait i3o2 pneumonies , consomptions , tabès , hydropisies , typhus et malades reçus à l'article de la mort,* dont il mourut 428. Les morts de pneumonie étaient de 22 sur 100; et du typhus de 12 sur 100 (2). Ce terme de 22 sur 100 pour

«apww

(1) Conciliateur.

(a). Ce nombre excède celui* des morts, pendant les plus fortes épidémies qui ont affligé dernièrement l'Angleterre.

438 ÀPPENDIX.

les inflammations pulmonaires semble indiquer (en admettant les différences que les qualités stimulantes du climat doivent apporter) l'inefficace de la pratique , du moins comparée avec celle d'Angleterre. Il n'est donc pas improbable que l'emploi des drogues contra-stimulantes ait conduit à négliger la saignée , ou du moins à se confier à des effusions de sang trop peu abondantes pour guérir le mal par un coup de main. L'action du tartre l'métique , quoique puissante , est lente; et dansles maladies aiguës les premières vingt-quatre heures sont les plus importantes. Il est donc possible que ce temps précieux se trouve perdu dans l'emploi de ces drogues , tandis que si Ton en avait profité pour traiter la maladie par la saignée , le malade aurait pu être sauvé à cette époque par ce moyen, qui n'a plus le même pouvoir à une période du mal plus avancée. D'après tout ce que j'ai pu recueillir dans de fréquentes conversations avec le docteur Rasori , il m'a paru suffisamment persuadé de l'importance de la saignée ; et j'aurais fait cette remarque avec moins de confiance, si ce; médecin ne m'avait pas semblé pencher lui seul entre ses compa-» triotes pour les moyens hardis et décisifs. Dans tout le midi de l'Italie , toutes les fois que j'ai eu l'occasion de faire des observations directes , j'ai trouvé que Ton tirait lé sang dans les maladies inflammatoires en quantité totale moindre qu'en Angleterre , et par des saignées plus petites et plus fréquentes (i). Il serait donc possible

(i) Je me rappelle d'avoir assisté a l'ouverture d'un sujet dans lequel on trouva la désorganisation la plus extensive dans le thorax ; effusion de lymphe et de sérum , et adhésion presque universelle des deux couches de la plèvre. J'appris que ce

ÀPPENDIX. 4^9

que l'esprit déjà prévenu par une autre idée, la même erreur ait pu être commise dans la pratique par de meilleurs médecins.

La partie qui paraît la moins parfaitement développée dans la théorie des contra-stimulans, et sur laquelle on s'accorde le moins unanimement, est celle qui se rapporte à l'action de drogues particulières : en effet, il n'existe aucune branche des recherches médicales plus contradictoire et plus obscure chez les médecins de toutes les sectes et de tous les pays. Les disputes sans fin sur l'action de' la digitale, qui se lisent dans les ouvrages des praticiens anglais, sont un exemple frappant de ce fait. Quelques personnes rangent parmi leç remèdes contra-stimulans, les remèdes minéraux, plusieurs amers, et (mirabile dictu) les cantharides mêmes. Rasori rejette totalement de la materia me die a y la classe des diurétiques , dont il considère l'action comme entièrement contra-stimulante; car il dit que non-seulement des hydropisies qui peuvent être guéries par de tels remèdes , sont également curables par l'usage d'autres contra-stimulans; mais ces médecines diurétiques ne provoquent pas les mêmes évacuations dans d'autres maladies. D'autre part l'opium et l'éther produisent des effets diurétiques dans les hydropisies qui viennent de faiblesse de la fibre (i). En jugeant empiriquement de ces faits , nous devons arriver aux conclusions les plus contradictoires. Mais en adoptant la doctrine des contra-

malade avait été traité par des saignées répétées, dont chacun» n'excédait pas huit ou dix onces : si tout ce sang avait été tiré en une fois , on aurait peut-être pu lui sauver la vie. (i) Rasori , loco citato.

/|4o ÀPPENDIX.

stimulans , l'induction philosophique est que les diurétiques et lés autres spécifiques, pour l'hydropisie , sont efficaces et ont une action spéciale par leur relation avec la diathèse , ou maladie constitutionnelle.

Le fait sur lequel on se fonde pour ranger les canlharides dans la classe des coritra-stimulans , est que les vésicatorres appliqués à la peau sur certaines inflammations glandulaires résolvent le mal sans produire une vésication dans Fépiderme. Cela s'explique de la même manière que l'inertie de l'émétique dans le cas de diathèse inflammatoire $ toute la force de la drogue étant alors employée à surmonter cette diathèse.

Une des parties les plus obscures de la nouvelle médecine , c'est la distinction entre les effets irritans et contrastimulans des drogues. Plusieurs drogues contra-stimulantes sont, à certaines'cïoses, de l'activité la plus irritante et la plus acre ( sans parler des cant ha rides ) : le DÎtre, les purgatifs amers, et la plupart des substances minérales, excitent, quand on les prend à une trop forte dose , des irritations excessives suivies ^inflammations fatales du canal intestinal. Au sujet de l'irritation, les théoris tes sont entrés dans les distinctions les plus minutieuses : l'un affirme l'existence d'une diathèse particulière produite par les stimulans irritans, un autre nie son existence, mais il admet une affection locale universelle (1) , effectuée par les agens irritans. Quelques personnes considèrent aussi l'irritation comme un phénomène sui generis , qu'on ne peut faire disparaître qu'en faisant cesser la cause qui le produit; et d'autres soutiennent que l'effet

(t) « Affezione universalmente locale. » Gianini , cité par Tommasini.

APPpDIX. 44 1

de l'irritation et de toutes les douleurs (i) est purement contra-stimulant. Dans toute cette logomachie on trouve plus de subtilité d'esprit que d'observation pratique ; et peut-être, aussi une précipitation assez marquée dans les classifications de certaine! drogues. Il est difficile de considérer l'irritation sous un autre jour que sous celui d'une stimulation directe , puisque lorsqu'elle est portée à un certain point, elle amène toujours l'inflammation. Il est donc difficile d'entendre que les irritant puissent être en même temps des contra-stimulans. Tout ce qui ébranle violemment le système nerveux a le pouvoir de diminuer' temporairement , et en quelques cas d'éteindre totalement l'énergie vitale. Les coups sur l'estomac , la rupture des ligamens ; tout ce qui altère k un degré considérable un visetts important ,'• est suivi d'un état marqué de contra-stimulus ; mais cette affection particulière de l'appareil nerveux n'a rien de commun avec le pouvoir qu'une drogue peut avoir sur la circulation. Bans ton» les cas de poison où les couches de l'estomac sont ou chw miquement , ou pbysiologiquement détruites , cet état de contra-stimulus précède la fièvre inflammatoire , qui accompagne l'effort pour rejeter l'escarre ) mais il ne s'ensuit pm de là que le collapsus soit l'effet direct d'une propriété spécifique dans la drogue administrée*

Le système contra-stimulant , qui est né en Lombardie, prédomine particulièrement dans le nord de l'Italie. Ses principaux soutiens sont : le professeur Rasori à

(i) Il y a des modifications de douleur qui produisent l'abattement , et qui sont accompagnées d'une affection sympathique de l'estomac et du cerveau ; mais en général, la douleur accélère le pouls et empêche le sommeil.

Milan, le professeur Borda (i) à Pavie , et le professeur Tommasini de Parme. Les, villes d'Italie, en proportion de leur distance de ces foyers de prosélytisme,, montrent plus on moins d'empressement pour la nouvelle lumière , et persévèrent avec plus ou mpin$ d'indifférence dans leur ancienne routine. Tous les débats qui ne peuvent exciter les craintes du gouvernement, sont soutenus en Italie avec la plus grande chaleur , et la nuova dottrina me die a iialiana a été sévèrement taxée de n'être ni nouvelle, ni doctrine, ni médicale, ni italienne. Elle n'a cependant rencontré que très-peu d'opposans parmi les hommes les plus distingues , excepté Spallanzani de Modène, neveu du fameux Spallanzani qu'on appelle il SpaUantani , et Federigo de Venise. À l'égard de la pure théorie , nos compatriotes ne peuvent y prendre un grand intérêt; mais dans ce qui regarde la pratique , il est impossible de ne pas avouer que le zèle , l'activité , le courage dans l'administration des remèdes , semblent bornés aux médecins de l'école contra-stimulante. On est disposé à classer les humoralistes , les brownistes , et les défenseurs de la médecine ex pédante, parmi les indolens et les mauvais observateurs dans un pays oh des maladies si aiguës , et des remèdes si actifs , s'offrent en vain à leur attention. Le docteur Clark (2) a remarqué avec

(1) Les papiers, publics annoncent que cet homme accompli a été arrêté et conduit dans une forteresse en Hongrie , pour quelque conspiration réelle ou imaginaire contre les Autrichiens,

(2) Dans ses Observations sur le climat et les maladies du midi de la France et de l'Italie, ouvrage où Ton trouve des remarques originales et une grande indépendance d'esprit, et

APPKWDIX. ' 44^

beaucoup de justesse , que les sciences en général, et la médecine en particulier, sont dans un état plus florissant dans la Haute-Italie que de l'autre côté des Apennins 5 et la première est précisément le territoire àe$ praticiens contra-stimulans. La médecine en général leur doit beaucoup pour leur administration hardie des remèdes puissans , surtout pour l'emploi philosophique de la digitale et de l'antimoine , qui, nonobstant tout ce qui a été écrit en Angleterre , n'avaient pas encore été tirés d'un empirisme grossier. L'usage deFeau de laurier et de l'acide prussique est un autre bienfait qui dérive de cette source, quoiqu'il soit probable que les Français ont le principal mérite de cette application d'un poison des plus mortels à la médecine. Pour les praticiens anglais qui sont retournés sur les tracés de Sydenham , et qui se sont débarrassés des savantes erreurs de la dernière génération , les écrivains italiens- qui établissent le système contra-stimulant , doivent être extrêmement intéressant par la confirmation de vues déjà nées dans notre pays par le raisonnement et l'observation individuelle et isolée, (i) Après avoir remarqué le système contra-stimulant, il reste peu de choses à dire sur l'état de la médecine dans

qui peut être consulté avec confiance par ceux qui s'exilent pour chercher la santé.

(1) Outre les ouvrages ci-dessus mentionnés, la pratique contra-stimulante peut être vue dans les notes du docteur Rasori sur sa traduction de Darwin. Ses remarques sur l'action de la digitale, sur la gomme gutte dans la dysenterie , le nitre dans le diabètes, et la cure des péripneumonics inflammatoires par le tartre antimonié, sont imprimées dans les Annale di Scienze. Pour d'autres autorités, voyez §. 17 de l'Ouvrage de Tommasinî.

444 APPEWIHX.

la Haute-Italie, où le mérite des individus devient moins profitable en raison d'institutions et de combinaisons de circonstances pins on moins fatales à toute prospérité nationale. L'une des principales infortunes attachées à la division politique de cette malheureuse contrée , est rétablissement de petites universités encombrées de professeurs obscurs dont les travaux ne sont récompensés con- • venableinent ni par les honoraires , ni par la renommée. Ces professeurs enseignent gratuitement , et en conséquence ils fournissent un nombre de praticiens qui outrepasse les demandes. Cette facilité d'instruction , jointe au manque de rémunération , engage les dernières classes à entrer dans cette carrière; et si des personnes pourvues de moyens pécuniaires plus convenables s'attachent à la profession , et désirent s'instruire dans les universités étrangères , elles en sont empêchées par les lois, qui ne permettent la pratique qu'à ceux qui ont fait leurs études dans les écoles respectives des divers états. Pavie, Padoue et Bologne , qui conservent toujours un zèle admirable pour la science , et qui offrent de grandes facilités aux étudians, suffiraient abondamment pour le nord de l'Italie; mais la jalousie municipale s'oppose généralement à ce que les sujets des autres états profitent de la proximité ou ils sont de ces sièges du savoir. Florence , Sienne et Pise , Modène ', Parme , Gênes et Turin , ont chacune leur école de médecine; toutes coûtent de grosses sommes au public, et toutes sont plus ou moins incapables de maintenir des professeurs d'un grand talent ou d'un savoir étendu.

Pavie, autrefois l'une des plus grandes et des plus célèbres universités de l'Europe, avait beaucoup baissé de réputation et d'utilité , quand l'empereur Joseph la

rétablit dans un très-haut degré de splendeur en Nommant des professeurs d'une célébrité européenne. lies noms de Spallanzani, Tissot, Frank, Scarpa et Vol ta, en illustrant ses annales , attiraient dans son sein un grand concours d'étudians ; et sous le gouvernement français Pavie devint la principale école de médecine du royaume d'Italie. Mais la chute du gouvernement italien a déjà éclipsé le lustre de cette université, et le sceptre de plomb de l'Autriche la plongera bientôt dans une ruine sans espoir. (1)

Assujettie à l'université de Vienne, ses institutions ont été étendues ou desserrées pour les rendre exactement semblables à ce véritable lit de Prdcuste j et les professeurs sont à la nomination de la faculté métropolitaine. Quand il se trouve une place vacante , on adresse au candidat qui se présente pour la remplir, vingt-neuf questions écrites et une verbale , suggérées par les professeurs de Vienne. Les professeurs de Pavie examinent sur la question verbale ; et leur rapport , joint aux réponses écrites faites sur les autres questions , est envoyé à Vienne. Les professeurs de Vienne décident d'après cela des mérites du candidat , en nommant à la chaire. Rien de plus absurde, de plus vain et de plus fâcheux que cette méthode. Le comte de Firnaian et le comte de Wilsek , son successeur, qui remplirent les chaires de

(1) La Lombardie, soumise depuis des siècles à la France, à l'Autriche ou à l'Espagne, ne peut se vanter d'avoir joui de quelques institutions nationales que pendant la dernière domination étrangère ; et jamais elle n'a £té aussi complètement 'dénationalisée et traitée en province eonquise qu'elle l'e»t actuellement.

*44t> ÀPPEKDIX.

Pavjp de -professeurs si distingués, tâchèrent de connaître les hommes les plus éminens de l'Europe, afin de pouvoir se dispenser , par la notoriété de leurs noms, de ces inutiles et fastidieuses formules ; et Tissot , Frank #t Fontana furent investis de leurs robes sans être dégradés par une sujétion envers leurs inférieurs en esprit. La conséquence de Tordre de choses actuel est que le professorat tombe dans les mains les moins dignes de -le posséder. Les Italiens de quelque considération refusent de comparaître devant un tribunal étranger; et l'on m'a dit que le professeur de clinique actuel était un Allemand qui ne connaissait point la langue de ceux auxquels il doit adresser ses lefons. En. même Iemp6 les murs du collège sont chargés d'inscriptions grecques en l'honneur de l'auguste germanique par lequel ils. sont opprimés , et qu'on a probablement érigées à la place de celles qui ont été efiaçe'es à la chute de Napoléon : qui sait si à quelque autre époque on ne les verra pas remplacées à leur tour par d'autres , en l'honneur de nouveaux candidats à l'immortalité des universités?

Dans l'arrangement intérieur de l'université, tout est réglé sur les modèles allemands. Une chaire très-utile et très-philosophique a été supprimée , parce qu'elle n'avait pas son prototype à Vienne j et l'on a créé une école clinique d'après le système germanique , pour enseigner la médecine aux chirurgiens * ou plutôt pour fabriquer des chirurgiens-apothicaires, malgré les circonstances locales qui produisent assez de médecins en Italie pour qu'un tel supplément ne soit pas nécessaire.

Le nombre total des étudians de Pavie ne passe pas huit cents , et la moitié suit la médecine , et l'autre fe droit. Le doctorat est obtenu au bout de cinq aiw. Les

ÀPPENIMX. /|47

étudians sont examinés verbalement , et île écrive*! t une thèse. Le collège est très-riche en accessoires d'études médicales. Il y a une collection excellente d'histoire naturelle et d'instrumens de physique , et une d'anatomie. Les français, à l'époque de leur invasion, respectèrent cette propriété nationale, et même ils échangèrent quelques objets doubles des collections de Paris , contre d'autres de la collection de Pavie. Les classes des oiseaux et des serpens étaient, fort riches, et les individus bien conservés. La collection d'anatomie contient quelques bonnes préparations de vaisseaux sanguins , quelques morceaux d'anatomie comparative et quelques exemples de maladie. On y voit de plus une figure en ciré des vaisseaux absorbans; elle est fort belle , mais suivant l'usage elle paraît surchargée. Parmi les singularités de la nature , il y a un cyclope ou plutôt un monstre trioculaire; les deux orbites sont couvents de peau , et un œil additionnel est dans le centre de l'os frontis; quelques fœtus à tête double, etc. etc.

La préparation la plus intéressante est celle des quartiers^ e derrière d'un agneau, qui étaient venus au monde parfaitement développés, mais sans tête, sans thorax, ni membres antérieurs ; cet exemple a été envoyé à Spailanzani , à qui l'on assura qu'il était né vivant , mais qu'il était mort à la rupture du cordon ombilical. Spallanzani l'envoya à Malacarne, et il fut ouvert par le docteur Basori, alors étudiant. Les nerfs commençaient à la queue entourés par la graisse. Les viscères abdominal et pectoral manquaient, excepté une portion des grands intestins. L'artère ombilicale communiquait avec l'aorte , à la division des artères iliaques. Cette préparation était fort précieuse alors , comme décidant la question toi**

448 APPEffUIX.

chant l'origine des nerfs , en prouvant que dans chaque partie les nerfs sont nourris par leurs propres vaisseaux. Cet exemple fournit également des preuves satisfaisantes à l'égard de l'influence nerveuse qui occupe maintenant nos plus profonds physiologistes. ,

Pendant la dissection de ce sujet, Spallanzani et Malacarne eurent occasion de converser souvent ensemble; et le dernier professeur fut extrêmement scandalisé des questions sceptiques de Spallanzani sur le siège de l'Ame dans un pareil animal.

Scarpa et Vol ta sont tout ce qui reste de ce noyau de philosophie réuni dans le dernier siècle : l'un et l'autre sont très-avancés dans leur carrière , et tiennent des places entérites, l'un étant directeur de la faculté de philosophie , et l'autre de celle de médecine.

L'université de Padoue est maintenant en bonne réputation , et ses étudians sont considérablement augmentés en nombre. Le doctorat est obtenu après cinq ans d'études , et les cours sont bien ordonnés. Malgré l'ancienne célébrité de cette école , et sa connexion avec la médecine anglaise , malgré l'intérêt plus récent qu'elle a acquis par la réputation de Morgagni , les circonstances de mon voyage m'ont forcé à me borner à un examen sommaire de son local.

D'après la conversation que j'ai eue avec un des professeurs , il paraît que les doctrines des çontra-stimulans prévalent , mais sans exciter l'enthousiasme qu'elles inspirent en Lombardie. L'intervention de l'Autriche dans les affaires de l'université , a été un sujet de grand mécontentement comme à Pavie. Elle est soumise de la même4 manière à l'université de Vienne ; et l'introduction de professeurs allemands cause beaucoup de découragement.

ÀPFJUflHX. 449

L'université de Gênes donne les degrés médicaux au nombre de trois : bachelier, licencié et docteur. Le cours pour le doctorat est de cinq ans. Chaque faculté a un collège, de doute docteurs qui examinent les candidats. Des leçons, de clinique et. d'anatomie sont données dans le grand hôpital de la. viMe , et jl y a sept chaires médicales dans l'université. Ce*, petit établissement a souffert beaucoup par. la dernière révolution ; cinq de ses professeurs les plus distingués , ; ayant été éliminés pour, libéralisme, , ce » renvoi . avait fait retirer, près des deux tiers des élèves. Les fonds qui avaient été assi-, gnés , h la suppression des couvens , pour, l'usage de cette université, ont été rendus à leur première. destination par le. roi de Sardaigne, et les dépenses sont maintenant payées. sur l'octroi.

Bologne , quoique politiquement unie au territoire pa* pal, est géographique ment et scientiâquçmentliée avec la Haute-Italie. C'était, sous le régime français, l'une des trois universités du royaume d'Italie, et elle, main tient toujours ses relations 'avec ce royaume , comme le principal foyer du système contra-stimulant , le professeur, Tommasini étant l'un des apôtres les plus zélés de cçtt* croyance médicale. Les Bolonais sont éclairés et spirituels, et ils combattent avec fermeté pour conserver à leur université la réputation dont elle a joui à l'époque brillante de la gloire italienne , quand leur petite république avaitmérité le surnom de savante. Dans cette université, on trouve encore, comme autrefois, le zèle pour les recherches philosophiques uni à l'amour de la liberté ; et le mot de libertas , ce talisman qui flotte toujours sur la bannière de Bologne , quoiqu'il soit une dérision cruelle

dans la situation politique de cet état , exprime un senti-

45o APPENDftt.

ment précieusement gardé dans forts les cœurs. L'extérieur de Bologne , par son imposante architecture et ses longues suites de hautes arcades, représente bien la fourdeur des édifices gothiques, l'obscurité du moyen âge ; mais ses murs renferment des esprits qui se sont parfaitement placés au niveau du temps oii ils vivent, et qni joignent à la philosophie la plus profonde une extrême simplicité , cultivant dans le secret 4e leur famille ces vertus publiques qui, à l'époque actuelle de réaction royaliste , inspirent généralement la haine et la crainte , et provoquent la persécution. Avec ces dispositions , dn ne sera point surpris que cette université ait éprouvé de grands changemens à la restauration du.pape. Les Bolonais sont en général surveillés avec une jalousie particu* liëre par le gouvernement papal , que l'instinct de sa faiblesse dirige spécialement contre ceux qui sont le plus capables d'influencer l'opinion pubh'que. Parmi les personnes méritantes que Ton m'a citées comme ayant été employées sous le régime français , et déplacées à la restauration , étaient Gambari , professeur de jurisprudence criminelle $ Prandi , professeur de droit naturel ; ftossi , légiste civil ; Baciale , médecin ; Giordani , prosecrétaire de Y académie des beaux-arts; et le professeur Costa. '

Le nombre actuel des étndîans de Bologne n'excède pas deux cents, à cause du rétablissement des petites universités des petits états indépendans. Cette désignation de la place: oh doivent se faire les études , est parfaite^ ment ridicule dans ces gouvernemens , par l'imperfection inévitable de ces institutions , dont les misérables alma-matcr , à moitié affamées , sont loin de pouvoir offrir aux autres une nourriture spirituelle, bien saine et

APPENDI*. 45 g

bien substantielle. Mais il convient mal à un Anglais de rire d'une absurdité dont le principe est en vigueur dans ., son propre pays. Cbez nous, comme en Italie, il agit pro moduto suo pour exclure le mérite et favoriser le monopole 4e la médiocrité , toutes les fois qu'il n'est pas renversé et foulé aux pîed6 par l'opinion populaire.

Le cours pour le doctorat est de quatre ans à Bologne , et les grades sont ceux de bachelier et de régent , qui sont pris à un an 4e distance l'un de l'autre. La licence pou rpra tiquer est accordée par un comité de treize personnes choisies parmi les praticiens de la villë% dont cinq au moins examinent le candidat publiquement sur toutes les partiel des sciences liées avec la médecine.

Pendant la première année ou les cours de clinique sont suivis , l'étudiant n'est que simple spectateur; dans la seconde , on lui doirae 4 soigner un seul malade à la fois , et l'on fait en sorte qu'il ait pu surveiller dans le cours de l'année le traitement 4e toutes les maladies principales. Le médecin lui fait examiner son malade en sa présence , éMir l'état du pouls , et nommer là ma* ladie. S'il se trompe sur ces points , un aritre étudiant est consulté. Il doit ensuite proposer les moyens curatifs, établir les intentions vers lesquelles ils sont dirigés , la nature des drogues , leur préparation pharmaceutique , et les effets qu'on doit attendre d'elles. Il doit aussi fore un rapport journalier des événement qui ont eu lieu dans les dernières vingt-quatre heures. Cette méthode forme le système d'instruction le plus complet que f aie jamais vu employer , et il paraît bien supérieur à celui de nos hôpitaux. Mais comme les places des hôpitaux de Londres sont toujours remplies par les premiers prai*. ciensde la ville, jusqu'à l'époque de leur complète cadu.*

4*2 APPKNDITt.

cité , leurs affaires prive'es ne leur laisseraient jamais le . temps nécessaire pour des examens aussi minutieux. • Cependant , l'école de médecine bolonaise est' actuelle-* ment moins florissante' que celle de Pavie. La position désavantageuse de la ville , située à l'extrémité des domaines du pape , et privée des étudians qui pourraient venir de la Haute-Italie , par les lois exclusives du gouvernement autrichien , et l'influence engourdissante de l'Église, qui renvoie les professeurs habiles , ou éteint leur énergie par son intervention inquisitoriaJe, tendent également à diminuer le nombre des élevés. L'école de droit, anciennement si renommée, a éprouvé de même une diminution dans ses suivans et sa réputation; elle n'est à présent distinguée par aucun professeur trèséminent. - -

s L'éducation des chirurgiens est à peu prës semblable à celle des médecins ; et à Bologne comme dans tous les pays où les Français ont eu de l'influence , ils sont gradués' en chirurgie. Là , comme ailleurs , ils pratiquent la médecine quand ils le peuvent , et s'il existe quelque règlement pour diriger la pratique des deux professions, c'est une véritable lettre morte.

La bibliothèque publique qui fait partie du noble et magnifique monument de l'Institut , occupé plusieurs salles élégantes ; elle diffère de la plupart des collections de ce genre en Italie , en ce qu'elle contient beaucoup d'ouvrages modernes qui sont achetés sous la direction du bibliothécaire, le célèbre Mezzofad te. Parmi d'autres livres anglais, j'ai remarqué nos "Transactions royales et linnéennes, le Magasin deTilloch, les Familles des crus- Ucées de Leach,; il y avait aussi la Bibliothèque universelle., et d'autres ouvrages français modernes.

APPERD1X. 4^3

• . Lecabinetd'histoit-enaturelle, dans le mém« Mtiment, est riche en minéralogie et en fossilesétrangers. Parmi ces /derniers , le plus remarquable, est un oiseau fossile extrêmement parfait, qui a étéi apporté de Montmartre. Cette collection, commencée par Aldrovandus, doit beaucoup à la libéralité du gouvernement français, qui avait assigné des fonds pour L'achat d'exemples rarls ; peut-être en retour de YHerbarium d'Âldrovandus ^-transporté à Paris avec environ deux cents .manuscrits et quarante tableaux. Cette sorte de spoliation est celle qui doit être , le plus blâmée, parce qu'elle blesse, vivement la vanité nationale , et qu'il en résulte peu de bien réel pour . la science;- mais d'autre part on doit se rappeler que les Français sont les seuls conque tan s qui aient. donné quelque attention aux intérêts des peuples conquis, et qui ont trouvé le temps , au milieu de la rapacité fiscale; et d'un espionnage jaloux , de répandre les lumières du savoir dans les provinces subjuguées, j,

La collection an atomique est remarquable; par ses beaux ouvrages en cire , inférieurs peut-être à ceux de Florence , quoique la partie obstétrique y soit plus con-v sidérable. Benoît xrv commença cette partie de la collection en achetant les exemples que Je professeur Galli avait fait faire pour son cours.- Madame Mançoliqi y a fait une addition considérable par les modèles qu'elle a faits depuis 1750 jusqu'en iy58; mais les exemples les plus exacts et les plus parfaits sont ceux qui ont «té plut récemment modelés sous la direction de Mondini. L'Institut contient, de plus, des cabinets de chimie et de physique, un observatoire, des collections d'objets d'arts, etc.; et c'est sans contredit un des plus beaux étabijbsemens scientifiques du monde.

454 JLPPEWD1X. |

En traversant les Apennins, chaque paè éloigne de la lumière de la science. L'état de Florence a deux uni* 1

versttés : Pise, à présent illustrée par le professeur Vacca, et Sienne. Le doctorat est accordé dans l'une et dans l'an* tre au bout de quatre ans : mais deux années addition* nelles sont exigées pour les études cliniques , après quoj le candidat est examiné pouf obtenir la permission de pratiquer , par un comité de douze médecins , douze chirurgiens et autant d'apothicaires élus parmi les praticiens de Florence les plus renommés* et qui ont résidé pendant douze ans en cette ville. Cependant les étrangers qui s'établissent à Florence ne sont assujettis à aucun inconvénient en pratiquant sans licence. En point de fait, les deux branches de la médecine et de la chirurgie se conservent assez distinctes dans la pratique.

Il y a aussi à Florence une école de médecine et de chirurgie régulière, attachée à l'hôpital de Sainte-Marie* Majeure; mais comme les appointemens sont très-médiocre*, les professeurs ne sont pas de la première

Il existe à Florence une singulière institution de police médicale , qui consiste en un médecin et un chirurgien fiscaux | chargés de l'examen àe6 cas dé suicide , empoisonnement et antres questions médico-légales, (i)

Autant que j'ai pu m'en instruire , il parait que Florence ne possède pas actuellement de médecin décidé* ment remarquable. La mort de Mascagni (dont les ou-

- (i) « Qui et décima quâque dîe merettices , quae in civitate « quaestum corpore facîunt , de soluté interrogent. Hutcce « inquisitioni intéresse Dolentes carcere coercent : segros in « nosodochium , »re proprio curandos, relegant. »

APHENU.». 455

vrages anatomiques vont être publies) al laisse une place qu'on prétend que son successeur ne remplit pas entière* meut. La chaleur des disputes sur le système des contra» Stimulans n'est que faiblement sentie en cette ville 5 les praticiens y sont principalement humoristes et brownis* tes. En général , les médecins florentins désirent passer poursceptiqnesen médecine; mais il est probable que leurs opinions indécises résultent plutôt d'indifférence ou de manque d'occasion pour s© former des idées défîmes i que d'un scepticisme rationnel et bien 'fondé : autant qu'il m'est possible d'en juger d'après les informations bornées que j'ai pu obtenir, cette même langueur qu'un despotisme doux et soporifique étend sur les autres branches de la science, règne aussi Sur l'art médical. C'çst en Yain qu'on voudrait lutter contre de telles causes ; elles répandent leur maligne influencé sur les esprits de la plus forte trempe comme sur ceux dont les facultés sont les plus faibles. L'oppression des dernières classes rend le sort des premières moins beureux , leur ôte la sûreté de leur santé, de leurs propriétés et de leur personne , et les prive des jouissances ffe la vie qu'un système plus libéral et plus équitable pourrait seul, leur assurer.

lies écoles d'anatomie qui ont été le théâtre des tra~ vaux de Mascagni sont attachées à l'hôpital de Santa- Maria de Florence; la collection n'est nullement proportionnée à la célébrité du. nom de Mascagni (1) > et elle avait été fort négligée. EHe est maintenant sous la direction du docteur Lippi , qui a rangé tes sujets avec beaucoup d'ordre et de méthode, La partie la plus

< (1) Une-belle édition in-folio des Œuvres de Mascagni va se publier. à Florence. -. ,

456 APPEJfDIX.

remarquable dé la collection consiste en injections d'une petitesse extrême,* et en riches séries d'ostéologie' pathologique. Parmi ces dernières , f ai remarqué le squelette d'un homme que; la vieillesse avait courbé en deux , et dont les vertèbres étaient exostosées ; plusieurs courbures de l'épine, et un exemple de molli lie s ossium, dans lequel les os étaient courbes en angles si aigu» , que cela paraissait presque incompatible avec l'intégrité des viscères. On y Voit aussi le squelette d'un homme de sept pieds de haut; des os proportionnellement forts , mais l'omoplate amincie et : perforée - par les muscles; ce qui indique un développement du [système musculaire peu commun chez les hommes dont la taille dépasse la mesure ordinaire. 5 La plus belle préparation est celle' d'une peau eritière; avec les vaisseaux superficiels lymphatiques et sanguins injectés. Il est impossible de concevoir rien de -plus effrayant que ces monstrueuses figures, et la peine que donne' leur préparation ne répond à aucun motifd'utilité ' réelle.

La collection des modèles d'anaTomîe en cire est une des choses les plus curieuses qu*on puisse voir à Fïo«* rence. L'art des représentations en cire a commencé par ces ex-voto qu'il est d'usage en Italie de suspendre aux châsses des saints dont les miracles avaient rendu la" santé à leurs dévots. Elles ont d'abord été appliquées à l'anatomie par Lodovico Gigoli , ensuite par Tumnio , médecin Sicilien , attaché à Cosme iri. La grande collection de Florence, comme elle existe maintenant, a été conçue par Fontana, qui vint en cette viHe sur l'invitation de Léopold. Elle est' distribuée en quinze chambres, qui contiennent toutes les variétés de pré-:

parations possibles , coloriées avec u*e délicatesse et une vivacité qui ressemblent parfaitement à la nature. Quatre chambres sont consacrées au système musculaire ; la cinquième est. remplie de préparations des vaisseaux sanguins; la sixième, des organes des sens ; la septième, des ligaméhs ; la huitième renferme une, figure de femme , avec les viscères in situ, mais disposés, de manière à •e détacher pièce par pièce; il y a, de plus, des démonstrationsdu gravi d utérus , et des fœtus, de tous les âges, Le n° çj contient les viscères, du thorax et de l'abdomen, et quelques préparations; du cerveau. On voit là ,un modèle des, poumons in situ, vus par-derrière, (comme .la partie, la. pi us haute de la septième, planche des Tabufœ anaiomicœde Sandifort). Le n° 10 contient une immense -collection . de dissections du système nerveux, plus grandes que. nature. Dans le centre.de la pièce est une figure de grandeur naturelle , sur laquelle on voit les veines j superficiel les, les. artères et. les absorbans : cette, chambre est peut-être la plus précieuse de toutes, les modèles offrant des parties plus difficiles à préparer ; et à conserver; et les couleurs étant celles de la nature avant. que la mort les ait changées, sont plus tranchantes , et les formes conséquemment plus distinctes. Le n° n contient les vaisseaux profonds avec des préparations qui montrent l'origine des, nerfs et les connexions des systèmes sympathiques. Le n° 12 a .une figure de grandeur naturelle qui représente les vaisseaux lymphatiques, profonds , des. préparations des nerfs et de la medulla spinalis. Le n° i3 contient une figure de grandeur, naturelle, des veines, avec des préparations de diffçrens nerfs. Le n° i4> un système a?térjel, aussi; de toute grajodftur , avec ta«uf

458 JkPPBXDIX.

modèles de différens uerfe. Le a* i5 contient le commencement d'une collection d'anatomie comparative. Les modèles les pins remarquables de cette chambre sont une dissection de la soqgsue , une antre du ho* mard, une troisième qui démontre les progrès du ponlet dans l'œuf, le système» femelle de reproduction dans les oiseaux , avec lea progrès de l'œuf dans les ovaires, démontrés sur une poule; une belle dissection delà se pi a, et une démonstration des différentes époques de l'existence du ver à soie (par Snssîni )*

Les dépenses de cette superbe collection doivent être immenses. Les préparations sont copiées en général avec nue grande fidélité; mais dans celles des vaisseaux San-* gums et des nerfe , il est à craindre que la vanité de l'injection minutieuse n'ait îndait ceux qui ont lait les modèles, à copier sur divers sujets, en fermant ainsi une sorte de beau idéal, plutôt qu'une imitation de la nature. Dans une collection aussi étendue , la valeur des exemples individuels doit varier beaucoup. La myo* logie et l'anatomie du cerveau m'ont paru les meilleures, et les préparations vascnlaires de grandeur naturelle et celles des nerfs , me sembleraient celles sur l'exactitude desquelles on pourrait le moins se fier. Les préparât fions sont rangées dans des cases de glaces autour des murs , et les grandes sont établies au milieu des pièces* Autour des murailles ou voit au-dessus de chaque case des dessins qui correspondent aux modèles, avec les différentes parties qui se rapportent à chaque démon* stration.

La collection d'ouvrages en cire ne forme qu'une petite partie dea contenus du Musée , que tes grandsducs ont commencée , par rachat des collections d*

Sténo et Rumphius ; il a été depuis refondu par Léopold , qui , pour réunir tous les objets sous un même toit , acheta la casa Torrigiani. li établit en même temps ki collection- de préparations anatomiques en cire , le grand cabinet d'histoire naturelle , un jardin botanique , un cabinet d'instrumens , un laboratoire , un ob* servatoire et une bibliothèque scientifique. La collection d'instrumens de physique tient huit chambres, et l'on y voit le télescope avec lequel Galilée découvrit les taches sur le soleil ; et la lentille dont ¥ Académie dcl Cimente fit usage pour brûler des diamaos , expérience dernière*» m ment vérifiée sur la place par sir H. Davy.

L'histoire naturelle est distribuée dans plusieurs appartenions , et elle embrasse la plus brillante collection dans toutes les branches de la science , comprenant le cabinet de coquilles de Rumphius , et les collections pins récentes de Ginseppe Raddi , qui , à l'occasion du mariage d'une archiduchesse d'Autriche avec le prince héréditaire de Portugal , a été envoye^au Brésil exprès pour enrichir le Musée. Après une très-courte absence, il est revenu chargé d'un nombre considérable de plantes qui manquaient à l'herbier très-étendu du lycée , d'une superbe collection d'insectes, et quelques quadrupèdes et oiseaux rares, des poissons en plus grand nombre , et beaucoup de reptiles , avec des séries très-complètes de graines et de fruits , et on choix des minéraux les plus importons qui se trouvent dans les environs de Rio-Janeiro. Le tout a été déposé dans un bel ordre au Musée ; et , en considérant la brièveté du voyage , la difficulté de la différence de langue , et de l'aspect naturel du pays , la quantité d'objets rapportés fait honneur au cèle , à l'industrie et à l'activité de l'ingénieux voyageur.

46û APPENDIX.

Il y a de plus trois chambres de préparations botaniques , contenant des modèles de plantes difficiles à conserver , exécutés en cire ^ quf sont extrêmement beaux ; et une immense collection de minéraux ; de plu* , une collection assez futile d'outils en usage dans les fies de la mer du Sud , et les modèles extraordinaires et degoûtans de la putridité , nommée le fléau de Florence.

Ce grand Musée a été consacré à l'instruction publique, par Marie-Louise, reine régente d'Étrurie, en 1807, tous la dénomination de Lycée. Elle institua pour cet effet les chaires suivantes :

Astronomie , professeur, L'abbé di Vecchî.

Physique expérimentale , L'abbé Babbini.

ânatomie comparée , Filippo Vecelli,

Chimie , Gazzeri.

Botanique , Otton Targioni.

Zoologie et Minéralogie , Filippo Nesti.

Et un inspecteur des ouvrages en cire , qui prépare les exemples que les artistes doivent copier , Regalo Lippi.

Un très-haut degré d'activité a été donné à cet établis* sèment , et les cours étaient suivis très-régulièrement , et par de nombreux auditeurs , quand , à la restauration du grand-duc, avant son arrivée à Florence; le ministre Rospigliosi imposa silence aux professeurs , au mittem de leurs leçons. Cette. mesure absurde et impopulaire a été depuis abandonnée en partie , les appôintemens ayant été rendus aux professeurs , en les attachant à l'Université de Sienne ou à l'établissement de Santa-Maria. Pour compléter ce tableau , il suffit de dire que Sussirii , l'habile modeleur dès préparations en cire, avait' reçu du gouvernement français une augmentation de salaire ;

à:ppendix; 46 1

montant à soixante et dix francisceni ( environ 45o fr. ), en considération de ses longs services. Cette addition avant été supprimée à la restauration , l'imagination de ce malheureux homme en fut tellement frappée , qu'une fièvre violente le saisit, et dans un accès de délire, il sortit de sou lit , détruisit tous ses papiers , et mourut Victime de l'ultra fanatisme et de l'ignorance aristocratique. .

. On a peu de choses à ajouter concernant l'état de la médecine dans les domaines du pape, à ce qu'on a déjà dit sur Bologne. La Sapienza, ou université de Rome , donne les degrés médicaux ; et il y a , de plus , une école de médecine subordonnée à celle-ci , à l'hôpital du Saint- Esprit. Dans ce dernier établissement il existe une fondation pour soixante étudians en médecine, qui y sont logés et nourris pendant le cours de leurs études qu'ils font gratuitement. On a aussi des professeurs cliniques de médecine et de chirurgie. Après avoir suivi deux ans les leçons à la Sapienza , les candidats au doctorat sont examinés. Il faut, après cela , qu'ils suivent pendant un certain temps la pratique de l'hôpital ; alors ils subissent un second examen sur les points de pratique , et font une .thèse écrite en latin , en français ou en italien. Si l'élève est approuvé , il reçoit la matriculaiion ou licence pour pratiquer. L'hôpital du Saint-Esprit a un établissement anatomique , consistant en une salle de dissection , bien aérée et bien disposée , une petite collection de préparations , et un muséum d'histoire naturelle encore plus petit; il y a de plus une série de modèles en cire, qui .montrent toutes les présentations possibles du foetus. On conserve dans cet hôpital la fameuse bibliothèque du celèbre Lancisi , qu'il a laissée à l'établissement , avec des

46a appenoix*

fonds pour acheter des livres. Je n'y ai cependant pas remarqué beaucoup de bons ouvrages de notre temps.

Naples possède une université où Ton prend le grade de docteur après quatre ou cinq ans d'études et d'examen, et ce grade suffit, sans autre licence, pour pratiquer. Une école de médecine , liée à celle université , est établie dans l'hôpital pour les maladies aiguës : on y suit ancours d'instruction modelé sur celui des écoles françaises. II y a de plus une école d'accouchement. Les provinces ont aussi des écoles de médecine 5 mais celle de Haples est la plus considérable. On m'a assuré qne les médecins napolitains étaient extrêmement divisés sur les points de théorie; mais je ne me suis pas aperçu qu'il existât à Kaples ni à Rome un grand zèle scientifique; et, en exceptant les docteurs Morichiui et Matthaeis de Rome , je n'ai pas entendu nommer un seol médecin dans ces deux états , dont la réputation s'étendît au-delà de leur sphère. A l'égard du savoir en général , Kaples est bienf au-dessus de Rome. Plusieurs circonstances s'unissent pour activer la culture de l'esprit dans la première de ces villes. Les Napolitains sont naturellement pénétrans et portés aux recherches intellectuelles, L'hostilité contre la cour de Rome a ébranlé l'aveugle crédulité des classes supérieures , et les a disposées à encourager le* sciences comme des moyens de diminuer la bigoterie. De plus , les circonstances locales qui lés placent au milieu des trésors enterrés de la civilisation romaine et du phénol mène toujours varié de leur montagne brûlante, dirigent forcément leur attention sur les antiquités et l'histoire naturelle. Si l'on ajoute h tbutes ces causes l'influence de la domination française, et la facilité qu'ils ont ou alors de se procurer de bons livres , on imaginera

aisément que.Naples doit être un foyer réel de lumière* pour le reste de l'Italie. Sous ce dernier aspect , quoique»' la censure soit trè*»sévère pour les livres imprimés à Naples, elle est très>indulgente à l'égard dei importa»; lions, > et les boutiques des libraires sont remplies de* meilleurs ouvrages européens , et même des dernières productions scientifiques et littéraires de la presse française.

J'ai assisté aux séances «de l'Académie des sciences dan» les magnifiques «ailes du Studio ; elles étaient conduites comme celles de l'Institut de Paris. Les discussions y étaient animées , et il se trouvait fort peu de membres qui ne me fussent point désignés par qudqne titre à l'estime publique. C'est là que j'ai en le plaisir d'être présenté au chevalier Melchior Delfioo , qui a été quelque temps ministre de l'intérieur , et dont les écrits , s'ils avaient été composés dans une langue pins généralement répandue, que l'italien r l'auraient placé parmi les esprits les pins éclairés et les plus indépendans du siècle. Il a acquis des connaissances assez approfondies sur les principaux faits physiologiques, comme un moyen d'étudier la nature monde et sociale de l'espèce avec plu» de certitude , etd'étaburla base physique de ces idées abstraites qui ont été les plus grands sujets de division entre les philosophes. Ses Ricerckc su la scnsibHità imitaiiva (in*4° de cent pages) , abondent en vues philosophiques sur les lois et la société ; et son livre sur la Jurisprudence romaine , dans lequel il montre l'imperfection , les vices et la barbarie de ce système , si anciennement renommé, véritable source d'obscurité et d'injustice légale > est peutêtre l'ouvrage le pins original qu'on ait écrit sur ce sujet. M. Delfico a fait, déplus, l'Histoire de la république de

Saint-Marin , dont il est citoyen ; et , par une singulière coïncidence, il a publié un ouvrage sur l'inutilité de l'histoire , dans lequel , parmi-quelques paradoxes apparens ou peut-être réels, on trouve plusieurs vérités importantes et nouvelles. Delfico est très-avancé en Age, mais il possède éminemment cette sérénité d'Ame y cette sociabilité qui distinguent les 'philosophes simples et sans prétentions dans tous les pays. Son zèle pour la science et son amour pour là liberté ne sont nullement afiai- Wis. Nous avons dd à sa bonté persévérante beaucoup d'avantages pendant notre résidence à Naples, et l'expression de son amitié- et de ses regrets à notre départ , restera gravée dans notre mémoire parmi les plus deux souvenirs de ce délicieux séjour.

Les hôpitaux d'Italie* sent 'justement estimés pour la richesse de leurs dotations et la beauté de leur architecture, qui surpassent de beaucoup celles des établissemens semblables dans les autres pays.. Le penchant national pour l'érection des édifices imposaris,a dû s'étendre du cloître aux hospices'; et la chaleur du climat, qui exige la libre circulation de l'air et un petit nombre d'habitans dans le même local , ont amené nécessairement le même résultat. On peut ajouter à cela que les Italiens se sont toujours montrés disposés à ce mode de charité, et' que les premières familles du pays se -sont occupées desrdétails de ces institutions , tandis que différent ordres religieux consacraient leurs travaux à la même fin bienfaisante. Les écoles médicales fréquemment attachées aux grands hôpitaux ont dû favoriser aussi la propreté , le bon ordre et les soins intelligens ; et l'esprit d'exactitude militaire que les Français ont introduit dans toutes les branches de l'administration ciyile ^partout ou ils ont

ÀPÊÈNfllX. 4^5

dominé pendant un certain temps , a donné une activité encore plus grande à ces élablissemens. L'état général des hôpitaux italiens fait honneur aux médecins et aux surmtendans, quoiqu'il se trouve peut-être un peu audessous de cette perfection qu'on pourrait attendre de la réunion de tant de circonstances avantageuses. A cette assertion générale , il faut faire une exception vraiment déplorable à l'égard dés hospices pour les insensés. En exceptant seulement la nouvelle institution située près deNaples, je n'ai jamais vu ni entendu parler d'un de ces établissemens , dans lequel on ne trouvât pas quelque défaut essentiel dans le traitement; et la plupart étaient vraiment révoltans par le manque total de propreté , de soins et d'attentions pour le soulagement des malades. Lé" docteur Clarke de Rome (i) a fait un tableau tellement horrible de la Casa de pazzi à Turin , qu'on a peine à le croire entièrement vrai ; mais je dois ajouter que l'impression que cette maison a faite sur moi a été absolument semblable à celle qu'il eu a reçue. Les chaînes , la malpropreté, la nudité, des hurlemens affreux et continus, la rage et le désespoir, en font un assemblage de toutes les misères humaines, trop terrible à contempler. Un médecin qui connaissait m'en l'institution m'a assuré que tous les moyens curatifs se bornaient à une saignée générale et sans distinction , faite toutes les années au printemps.

L'hôpital de Saint-Jean, à Turin, est, en revanche, spacieux et bien disposé. C'est le grand réceptacle de tous les malades de la ville. Il a la forme d'une croix grecque,

(1) « Médical notes on the climate, etc. of France, Italy « and Svfitzerland. »

Page 1