IV
338 ROUTE DE FQLIGNO
Les représentais de la république répondirent au discours de Monge dans les termes de l'ad-
qui , dans les temps de la république , fit faire des prodiges aux Romains , qui depuis, et pendant le court intervalle qu'elle a lui sur quelques villes d'Italie, renouvela les sciences et les arts, et illustra Florence, la liberté était bannie de l'Europe presque entière; elle n'existait qu'à San-Marino , où , par la sagesse de votre gouvernement , citoyens , et surtout par vos vertus , vous avez conservé ce dépôt précieux à travers tant de révolutions, et défendu son asile pendant une si longue suite d'aunées.
Le peuple français , après un siècle de lumières , rougissant de son long esclavage, a fait un effort, «t il est libre. Toute l'Europe, aveuglée sur ses propres intérêts , et surtout sur les intérêts du genre bumain , se coalise et s'arme contre lui. Ses voisins conviennent entre eux du partage de son territoire $ et déjà de toutes parts ses frontières sont envahies , ses forteresses et ses ports sont au pouvoir de l'ennemi; et , ce qui l'afflige le plus, une partie précieuse de lui-même allume la guerre civile, et le force à porter de$ coups dont il doit ressentir toutes les atteintes. '
Seul au milieu d'un si grand orage , sans expérience, sans armes, sans chefs, il vole aux frontières; partout il fait face , et bientôt partout il triomphe.
Parmi ses ennemis , les plus sages se retirent de la coalition ; le succès de ses armes force successivement les autres à implorer une paix qu'ils obtiennent ; enfin, il ne lui en reste plus que trois $ mais ils sont passionnés 9
A VENISE. 33g
miration la plus en thousias tique pour la nation française et le chef de ses armées (admiration
et ils n'écoutent de conseils que ceux de Forgueil , de la jalousie et de la haine. Une des armées françaises entre en Italie, anéantit Tune après l'autre quatre armées autrichiennes , ramène la liberté dans ces belles contrées , et se couvre presque sous vos yeux d'une gloire immortelle.
La république française, qui ne verse tant de sang qu'à regret, contente d'avoir donné un grand exemple à l'univers , propose une paix qu'elle pouvait dicter.
Le croirez-vous , citoyens? partout les propositions ont été , ou rejetées avec hauteur , ou éludées avec astuce. /
L'armée d'Italie , pour conquérir la paix , est donc obligée de poursuivre ses ennemis , et de passer près de votre territoire*
Je viens de la part du général Bonaparte , au nom de la république française, assurer l'ancienne république de San-3Starmo de la paix et d'une amitié inviolable.
Citoyens , la constitution politique des peuples qui vous environnent peut éprouver quelques changemens. Si quelques parties de vos frontières étaient en litige , ■ou même si quelque partie des états voisins , non contestée , vous était absolument nécessaire , je suis chargé par le général en chef de vous prier de lui en faire part. Ce sera avec le plus grand empressement qu'il mettra la république française à portée de vous donner des preuves de sa sincère amitié. Quant à moi , citoyens , je me félicite d'être l'organe d'une mission qui doit être agréable aux deux républiques , et cjui me procure l'occasion de
34o IIOUTJS DE FOLIGtfO
que partageaient alors les libéraux de tous les pays) ; mais ils refusèrent l'extension de territoire qui leur fut offerte par le conquérant de F Italie, résolus de se maintenir dans ces
vous témoigner la vénération que vous inspirez à tous les amis de la liberté.
Monge, membre de l'Institut, etc.
À San-Marino, le 19 pluviôse de l'an v de la république française , une et indivisible.
Bonaparte, général en chef, etc. etc.
aux représentais de la république de San-Marino.
Le citoyen Monge m'a rendu compte , citoyens , du tableau intéressant que lui a offert votre petite repu-» blique. Je donne ordre que les citoyens de San-Marino soient exempts de contributions , et respectés, dans quelque endroit des états de la république française qu'ils se
trouvent. Je donne ordre au général S t, qui a, son
quartier-général à Rimini, de vous remettre quatre pie* ces de canon de campagne, dont je vous fais présent au nom de la république. Il mettra également, à votre dis* position mille quintaux de blé , qui serviront à l'approvisionnement de votre république jusqu'à la récolte.
Je vous prie de croire , citoyens , que , dans toutes les circonstances , je m'empresserai de donner au peuple de San-Marino des preuves de l'estime et de la considération distinguée avec laquelle je suis , Bonaparte.
Je n'ajouterai rien à cette longue note , sinon que la petite république eut la sagesse de refuser , et l'agrandissement territorial , et les canons.
u Contenta délia picciolezza non ardisce di accettare
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étroites limites qui avaient été en grande partie la cause de la prolongation de leur indépendance»
L'armée d'Italie qui avait déjà passé le Rubicon9 marcha en avant. Bientôt l'étendard tricolore flotta sur le château Saint-Ange et le dôme de SaintJPierre ; le roi de ftaples, à la tête de ses lazzaroni, repoussé jusque sur les bords de la Méditerranée, chercha un asile sur la flotte britannique ; mais la république de San- Marino resta paisible. Les souverains coalisés de l'Europe n'ont* cependant; pas encore attaqué ce rocher , ils ne l'ont pas encore compté parmi les dons de Constantin ou de Pépin au saint- siège : ils ne peuvent en effet ôter à ses habitans que leurs libertés ; et soit vergogne, soit négligence, ils les ont respectées jusqu'à présent Le -gouvernement de ce petit état a réalisé la théorie du suffrage universel, car chaque maison envoie un représentant au grand* conseil du Aringo. Quelques modifications ont cependant été faites; on trouva les hommes * d'état trop nombreux pour le boa ordre des. délibérations» le conseil a été. ré*-
« Fofferta generosa che le vien fatta , ne en t rare in viste « di ambizioso grandimento che potrebbero col tempo « compromette re la sua liber ta. » Riposta délia republica a Monge.
duit à soixante , et WArirtgo ou assemblée du peuple est réservée pour les grandes occasions. Cependant, quelle que soit la forme que ce gouvernement ait prise, ses principes dominans ont toujours été favorables à l'indépendance et aux bonnes mœurs. « Honnête , rigoureux 1
dans l'exécution de la justice (dit Addison) , le peuple de Saint-Marin semble plus heu- |
reux parmi ses neiges et ses rochers que tous les autres Italiens dans les plus charmans vallons de l'univers. Rien n'est plus propre à prouver le penchant naturel de l'homme pour la liberté, et sa haine pour les gouvernemens arbitraires, que ,cette sauvage montagne couverte d'habitans , tandis que la Campagne de Rome est presque dépeuplée. »
Césène, assez belle ville bien située au pied d'une montagne près de la rivière Sairo , est à deux postes italiennes de Rimini. C'est en approchant de cette cité que l'on passe un des ruisseaux auxquels on donne le nom tant disputé de Rubicon : une ancienne inscription qui a élevé autant de disputes que le ruisseau lui-même, est placée sur ses bords , et défend à tous centurions ou commandans militaires, de passer ce ruisseau en armes , etc. etc.
(i) Addison's Travels through Iialjr , p. 61
Au-dessus de ce ruisseau classique ou non classique j sur le sommet d'une colline délicieuse couverte de vignes et de peupliers, s'élève le couvent et l'église de Notre-Dame del Fuoco. C'est là que :1e pape régnant a fait son noviciat de bénédictin, et même alors il pouvait voir briller la tiare dans* ses rêveries; car un des grands «secrets de cette religion puissante a toujours été de montrer le pjus splendide des trônes à la portée du plus humble de ses enfans; et les principes démocratiques qui régnaient dans le^despotisme même de cette Eglise, ont été au nombre des causes les plus influentes de sa grandeur. Notre-Dame del Fuoco ayant été vendue pendant la révolution* aussi-bien que Notre-Dame de la Neige, le pape* à son retour, a racheté ces beaux domaines sur le Rubicon, et leurs bosquets retirés pourront être encore le berceau des papes futurs.
Césène, long-temps gouvernée par de petits chefs militaires , ' tomba , par les chances des guerres de déprédation , dans les mains des entreprenais Malatesti. Le dernier seigneur de ce nom, Malatesta Noveilo, légua cette ville, par testament, au siège de Rome, auquel elle eut l'honneur de donner un pontife dans la personne de Pie vi, dont la statue décore le palais public. Césène, en conséquence, devint ,.
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après la restauration , le centre de plusieurs tentatives des ultras pour rétablir l'ancien ordre. Les prêtres prêchaient ouvertement contre ceux qui retenaient les terres de l'Église vendues pendant la révolution ; et non-seulement ils refusaient l'absolution aux sacrilèges qui résistaient, mais ils promettaient à ceux qui rendraient les champs et les vignes enlevés aux saints , une augmentation de territoire .... de l'autre coté du Styx. Cependant comme les Césenois n'étaient pas ambitieux, ils se contentèrent de leurs possessions mondaines 9 et le mécontentement devint si violent entre le clergé et son troupeau rebelle, que le pape fut obligé d'intervenir pour rétablir l'ordre. Cette ville â si peu profité de l'avantage d'être encore une fois placée sous la protection du saint-siège , qu'un vieux prêtre , avec lequel nous avons causé chez un libraire , nous a assurés que les jeunes gens fréquentaient les cafés et les billards plus que les églises , et qu'ils lisaient plus souvent la gazette que le catéchisme. Il ajouta, <c heureusement le gouvernement a défendu l'entrée de tous les papiers publics , excepté le Diario di Roma et le journal de Milan ; » mais cette bonne fortune n'a cependant pas empêché les nouvelles de la révolution d'Espagne d'arriver là avant qu'elles aient été officiellement
annoncées ; et quoique nous eussions été témoins de la joie que ces nouvelles ont excitée à Naples et à Rome dans toutes les classes , nous avons été surpris qu'elles fussent un si grand sujet de triomphe dans une petite ville de province, reculée comme Cesena. En traversant les villes des Légations nous avons pu reconnaître que les senti mens des Bolonais prédominaientgénéralementdanstouteaces belles provinces.
La bibliothèque de Cé&ène, la seule chose à voir dans cette ville, occupe une longue suite de pièces, d'un aspect ancien et monastique, dans un vieil édifice. Elle a été fondée par Malatesta Novello, en i45o; étrange fondation pour un condottiere illettré. Le bibliothécaire, qui était un moine, et je suppose un bénédictin, paraissait très-instruit; mais ses manières avaient une si douce simplicité d'ermite, et sa physionomie était, si bienveillante , qu'indépendamment de la complaisance avec laquelle il nous montrait tout ce qui méritait d'être vu parmi les anciens manuscrits dont la bibliothèque abonde, sa personne nous intéressa infiniment Comme il nous échappa quelque chose en anglais à ce sujet, une légère rpugeur passa sur son visage ; il sourit, salua, et tâcha
de balbutier quelques mots anglais; puis il ajouta : « J'ai presque oublié mon anglais , et même mon irlandais. *> Le bénédictin deCésène était un Irlandais , un natif de Kilkenny. Quand je me fis connaître pour sa compatriote, sa première question fut : « Les catholiques ohtilsquelque espoir d'émancipation?» Il nous dit qu'il avait quitté son pays depuis quarante ans pour l'amour de sa religion ; et l'on .voyait clairement que sa vocation ne l'avait pas abandonné ; car comme nous lui offrîmes d'attendre pour prendre ses commissions pour l'Irlande, il hésita , puis il dit avec un peu d'émotion : « Mon pauvre vieux père était un respectable fermier des environs de Kilkenny; on le nommait Cooke; peut-être est -il encore vivant!» Mais après une pause il nous remercia , et refusa de nous embarrasser de lettres , avec un regard qui semblait dire que le monde et tous ses liens n'étaient plus rien pour lui. Il voulut écrire nos noms et nous donna le sien. Les derniers mots qu'il nous adressa furent : « Je prie tous les jours pour l'émancipation de mes compatriotes catholiques. »
De Cesena à Porli et à Faenza , les paysages sont enchanteurs, mais leur aspect fertile et riant est moins satisfaisant à l'œil du voya-
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prix(i), quoiqu'il pût sembler assez dur, au milieu#de la restauration générale, que Rome dût payer l'Autriche pour régner sur des domaines qui lui avaient appartenu.
Forli, Y ancien forum Liviïj est une ville trèsjolie et très-gaie, qui n'est ni antique ni italienne , excepté dans un ou deux de ses palais et autant d'églises. Les rues sont propres, le peuple est actif; et la maison de poste , champêtre , située hors des portes , paraissait tellement anglaise, que nous fûmes tentés d'y passer une journée.
Des champs de blé, de chanvre et de lin , et quantité de vignobles, bordaient la belle route de Faenza , et l'on voyait s'élever de tous côtés des fermes et des chaumières» Faenza est une ville assez grande, bâtie sur l'Amone. La place, au milieu de quatre belles rues , contient tous les objets que les guides du voyageur et les ciceroni déguenillés , qui attendent à la.porte de ■ » ■ 1 ■ ■— i— — . 1 11 1 ■■
(1) L'article secret du traité de Vienne, qui enlève chaque année au pape une grande partie de son revenu, si péniblement arraché , n'est plus secret maintenant. Les Romains en parlent avec indignation. Par ce subside, le pape a racheté la possession des trois Légations ; mais un marché si dur ne l'a pas dispensé de voir les soldat» de l'empereur tenir garnison dans Ferrare, sa ville frontière , et tout son territoire ouvert à une iqvaçion.
l'auberge pour saisir les arrivans, désignent comme dignes d'attention, le palazzo publico , le théâtre (teatro nuovo), la torre delt orologio , la fontaine , et le duomo , qui tous ressemblent aux édifices du même genre dans les autres grandes villes d'Italie.
Mais la célébrité de Faenza est fondée sur une base plus fragile que des tours, des palais et des églises; c'est son ancienne et fameuse manufacture de faïence, qui (comme le disent avec orgueil les historiens statistiques de Faenza) mérita una spéciale attenzione pel crédite che ha questa manifattura anche presso gli oltramontani che la conoscono sotto il nome francese faïence (1). Cependant, malgré sa célébrité et son antiquité , la faïence de Faenza est grossière, et les objets sont de mauvais goût, quoique plusieurs des vasellame de Gasparo Ferniani soient dignes d'attention.
Faenza, je ne sais trop pourquoi, est nommée la Florence de la Romagne.
Imola, qui sépare la Romagne du Bolonais,
(1) « Elle mérite une attention spéciale par la réputation qu'elle a acquise, même chez les ultramontains, qui la connaissent sous le nom français de Faïence.»
Faïence, par la tendance accoutumée des Français vers la corruption , vient (et c'est venir de loin en effet ) de Faenza.
est à une poste de Faenza. Cette ville , fort ancienne , occupe la place de forum Cornelii^ et elle se distingue par ses portiques ou arcades sombres, mais pittoresques, qui caractérisent les villes bolonaises. Le bénédictin, cardinal Chiaramonti, évêque d'Imola, Pie vu, prêcha son fameux sermon républicain , que nous 1
avons déjà cité, pendant qu'il gouvernait ce diocèse. Imola se trouvant sur les confins des Légations de la Romagne et du Bolonais , nous fûmes arrêtés long-tenïps pour la révision de nos passeports , et ce délai nous parut d'autant plus pénible, que nous étions plus impatiens *
de gagner Bologne , où nous arrivâmes en tra- (
versant des campagnes si belles et si prospères, qu'elles préparaient parfaitement notre esprit à l'accueil aimable que nous reçûmes de ceux que nous avions rencontrés peu de mois avant comme étrangers , et que nous venions chercher avec empressement comme des amis.
Le chemin direct de Bologne à Ferrare est une grande et belle route farté par le dernier gouvernement , à coté de l'ancienne. Elle est bien entretenue, et passe à travers des plaines
(*) Cette lacune est dans le texte.
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qui sont unies et peu pittoresques , mais trèsiertiles et susceptibles (Tune culture extrêmement productive. A une petite distancé de la poste de Malalbergo , la nécessité de passer le Reno sur un radeau, est le premier des nombreux désagrémens qu'on éprouve entre Ferrare et Venise , parce que le pays est tout-àfait plat, et que les Alpes y versent une énorme quantité d'eaux qui se rendent par là dans la mer Adriatique.
Ferrare , la città ben aventurosa de la muse adulatrice de l'Arioste, étend sa vaste solitude au milieu de ces plaines insignifiantes, dont la nudité en fait un site bien approprié à cet ancien siège de domination féodale, et à ses fortifications encore formidables qui sont maintenant dans les mains des troupes autrichiennes. C'est ainsi que la prophétie de l'Arioste est accomplie : Ch'anco la gloria tua salira tanto, etc. Le premier aspect de Ferrare, en approchant de sa grande place ( Piazza JVuova) , est extrêmement imposant : ces rues longues et larges , silencieuses, solitaires , où l'herbe croît dans les pavés, lui donnent l'air solennel d'une ville abandonnée ; et cette superbe et gothique structure, le castello des ducs de Ferrare, avec ses tours et ses donjons , situé au milieu de la place dans le cen-
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tre de la cité qu'il domine, convient bien à l'ancienne capitale des princes d'Est» Ce spacieux palais ou château a été le théâtre de beaucoup de crimes et de beaucoup de fêtes, ïl contenait les cachots où périssaient les disciples de Calvin (i), et le théâtre où les drames de l'Arioste, du Tasse et du Guarini, étaient joués. C'est là que Lucrèce Borgia (2), dont le nom et la vie ont été consacrés à l'infamie, tenait ses coteries savantes , et que la nouvelle convertie, Renée de France, assemblait ses conciles disputeurs, en dépit de son époux orthodoxe (3). A chaque pas que nous faisions dans
(1) Calvin , ayant été forcé par la persécution à quitter la France , chercha un asile en Italie ( fait très-curieux). Par l'entremise de Marot, secrétaire de la duchesse de Ferrare , il obtint une grande influence sur son esprit , et la convertit entièrement , ainsi que plusieurs Ferrarois que le duc Hercule persécuta avec une fufeur implacable.
(2) Lucrèce Borgia , duchesse de Ferrare , digne fille du pape Alexandre vi. Ce qu'on peut dire de plus avantageux de cette femme savante , et si généralement supposée infâme, est qu'elle a trouvé un défenseur dans l'*tég«nt biographe de Laurent-le-Magnifique.
(3) Renée, duchesse de Ferrare, fille de Louis xii et de la fameuse Anne de Bretagne. Elle était également savante dans les mathématiques et la théologie ; et elle troubla, par des disputes religieuses, la cour de Ferrare,
ces corridors sans fin et ces passages humides* les images de l'Arioste, du Tasse ( i), d'Éléonore, semblaient presque flotter devant nous.
Nous foulions un sol dont'toutes les places avaient reçu l'empreinte de leurs pas; dans chacune de ces chambres, Cellini avait pu attendre impatiemment les ordres (a) de ses patrons, ou Calvin pousser des argumens; carie château de Ferrare est plein de souvenirs terribles ou déli-
qui ne s'était jamais occupée jusque-là que de pastorales, et d'éloges poétiques sur ta propre splendeur. Brantôme attribue la protection que cette princesse accorda k Calvin à sa haine personnelle pour le saint-siége. «Se ressentant peut-être des mauvais tours que les papes Jules et Léon avaient faits au roi son père , en tant de sortes, elle renia leur puissance , et se sépara de leur obéissance , ne pouvant faire pis, étant femme. >»
(i) Le Tasse, en revenant de Turin à Ferrare en 1579, y trouva tout le monde occupé à préparer l'arrivée de la jeune épouse du duc, Marguerite de Gonzague* Tout était magnificence et activité ; pas un courtisan n'avait l'air de le reconnaître ; il errait de chambre en chambre dans ce vaste palais , sans trouver un lieu pour reposer sa tête fatiguée. Enfin , quand les fêtes des noces furent passées, le duc trouva le loisir de l'envoyer à l'hôpital des fous.
(2) Benvenuto Cellini , appelé de Rome à Ferrare par le cardinal Hippolyte, frère du duc Alphonse , fut longtemps parmi les suivans qui remplissaient les antichambres des princes d'Est , et il ne put jamais parvenir à se faire payer de ses ouvrages.
iv. a 3
cieux, et Ton ne peut le traverser sans éprouver des émotions profondes et variées. C'est des dômes somptueux, de la magnificence voluptueuse , mais semi-barbare , de ce palais-foirteressë, queTArioste, fatigué par les persécutions, découragé par l'oubli (i), pauvre après avoir passé sa vie sous la protection des princes, se retira pour aller habiter Fhumble toit sous lequel il écrivit un distique exprimant si bien son amour inné pour l'indépendance, et l'amertume avec laquelle il sentait combien il avait peu joui de ce bonheur suprême (a). Quand l'empe- -peur Joseph h passa par Ferrare, Bn 1 789, il ne s'y arrêta (Jue pour visiter la tombe de l'Arioste dans l'église des Bénédictins (3) ; et les voya-
(1) Quant} il abandonna la cour où il avajt longtemps traîné. péniblement son favoritisme, toute sa fortune consistait en cent écus de rente. Telle était la récompense libérale des ducs de Ferrare pour des années de service et des siècles d'immortalité.
(2) Le latin de l'Arioste a été heureusement traduit par feu M. Ginguehé :
Petite, mais commode, elle est faite pour moi,
Rien de honteux ne Ta souillée ;
Personne ne nty fait la loi , Et de mes propres fonds, enfin, je l'ai payée.
(3) En 1801 les restes de l'Arioste ont été transférés du vieux cloître des bénédictins à la bibliothèque de Ferrare. « La translation de ces reliques sacrées , dit lord
geurs qui connaissent l'histoire des détestables princes d'Est, se hâtent de quitter leursplendide habitation et tous ses souvenirs pénibles, pour voler à ce petit édifice, tombant en ruine, où le nom immortel de l'Arioste *est encore inscrit.
Du palais des Alphonse et de$ Hippolyte, qui persécutaient les poètes et volaient les artistes (i); de l'humble et précieuse demeure
Byron, a été un des plus beaux spectacles de la république italienne , dont l'existence a été de si courte durée; et pour consacrer le souvenir de cette cérémonie, les faraeux ùilrepidi, depuis long-temps tombes dans l'oubli, ont été ressuscites sous le nom à? Académie de V Arioste**
Outre rinscriptiojî de ce poète , que les Français ont fait replacer sur la pc^^de sa maison , ils en ont ajouté une autre,, faite, je pense , par ce grand fondateur d'inscriptions, cet enthousiaste littéraire, le brave générai Miollis. ,
(i) Cellini ayant terminé une belle médaille pour Le duc de Ferrare , ce patron du Tasse , le magnifique Alphonse lui envoya en payement une bague de diamans et un beau compliment; niais nonobstant les maravi~ . gliose parole du duc, comme Cellini les appelle, il découvrit eu le regardant au grand jour que le diamant était faux (un diamantaectà sottile)) le duc rejeta la méprise sur son trésorier qu'il affecta depunir, et il renvoya à Cellini une autre bague valant bien le quart de la somme qui lui était due; mais il lui ordonnait en 4^me temps de quitter Ferrare. Cellini s'enfuit au plus
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de l'Àrioste , les pas se dirigent naturellement vers l'hôpital Sainte-Anne et sa cellule consacrée. L'hôpital, quoique rebâti en partie, pré* sente en général le même aspect en 1820, qu'il pouvait offrir quand le Tasse fut renfermé * dans ses cachots en 4579. C'est un édifice vaste et sombre : ses salles principales, toujours dévouées aux infirmités morales et physiques, se déployèrent à nos yeux quand nous passâmes devant elles dans un étroit passage, pour arriver à la rampe qui mène à la petite cour à murailles hautes et noires, qui renferme la cellule du Tasse. Lç guide ouvrit les doubles portes, autrefois puissantes, maintenant vermoulues et ruinées. La cellule humide n'est éclairée que par une petit^ftbnêtre grillée. Nous n'y avons passé que quelques minutes ; car l'émotion suffocante qu'elle produisait ne pouvait être long-temps supportée (1). Là finit le patronage des Est, et là commença la
vite , sempre trottando, et charmé de se voir hors de
cette ville.
(i)M. Hobhouse dit que cette cellule a neuf pas de long sur cinq à six de large, et environ sept pieds de haut. Ce n'est pas affecter une sensibilité trop excessive que d'affirmer que le dteur manque en entrant dans ce cachot, et que l'on satisfait une curiosité mélancolique aux dépens d'une sensation bien pénible. £
folie de celui qui a fait leur gloire et leur honte. L'inscription au-dessus de la porte a été placée sous la direction du général Miollis.
La maison de Guarini, où son pédantesque Pastorfido a été d'abord représenté , n'exùite ni réflexions profondes , ni intérêt puissant. Elle est cependant visitée dans la tournée topographique de Ferrare. La bibliothèque de l'université ( ou lycée ), malgré ses collections de médailles et ses inscriptions , n'a rien de plus précieux que les' manuscrits du Tasse et de l'Arioste , quoique l'oeil scrupuleux de l'empereur d'Autriche se soit détourné avec horreur des pages sublimes du dernier (1). Le $iége et l'encrier de l'Arioste sont parmi les reliques les plus révérées de la bibliothèque ; on y voit aussi un portrait de ce grand écri-* vain : c'est une tête d'une beauté frappante.
Après un long et brillant despotisme ( pour des princes de province), l'aùcienne maison d'Est fut dépouillée de ses domaines de Fer-
(1) Pauvre Arioste! son premier patron, le cardinal Hippoly te d'Est , parait avoir fait aussi peu de cas de son Roland furieux que l'empereur d'Autriche lui-même ; car dans le dépit que lui causait la négligence de quelques petits devoirs que le poète remplissait auprès de lui en qualité de gentilhomme , il lui reprocha aigrement de perdre son temps avec son poëme.
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rare par l'impérieux Clément vin, dans la personne de César d'Est, sous prétexte de son illégitimité : ce légitime illégitime devint feudataire du saint-siége , et ses états furent circonscrits à Modène et Reggio , où ses descendans régnent maintenant. Le 8 mai 1698, le pape Clément vm , à la tête de son armée victorieuse , fit son entrée solennelle à Ferrare, et y reçut les hommages des ducs de Mantoue et de Parme, et d'autres petits souverains qui bai' sèrent ses pieds et reconnurent sa suprématie. Ferrare, gouvernée par un préfet militaire sous les Français , et par un gouverneur pendant l'existence du dernier royaume d'Italie, est maintenant sous la conduite d'un cardinal comme légat du pape. Le Porporato réside dans l'ancien palais où il avait dernièrement ordonné que la galerie de tableaux serait fermée aux étrangers , et cette mesure et quelques autres l'avaient rendu assez odieux à toutes les classes.
Les Français, là comme partout, ont fait beaucoup de bien, et sont fort regrettés. Une rue magnifique, formant une promenade publique ou corso , qu'ils ont laissée aux Ferrarais, est encore appelée Strada Napoleona ou Bonaparte.
Le voyage de Ferrare à Venise prend un
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caractère très-singulier, par les fréquentes, embarcations auxquelles on est obligé pour traverser les nombreuses rivières et canaux qui coupent le pays , et contribuent à sa fertilité sans ajouter à sa beauté. Rovigç est une assez jolie ville; mais la beauté de& femmes que nous avons vues sortant de vêpres, était ce- . pendant ce qu'elle offrait de plus frappant.
i Rovigo a donné un titre à l'un des ducs de Bo-
naparte , dont Pélévation à des distinctions si incohérentes avec le système qui avait fait sa fortunç , a été l'avant -coureur de sa ruine, (i) C'est une sorte de présomption de parler de Padoue, la plus ancienne, autrefois la plus 4octe ville d'Italie ( et maintenant encore, à
! en juger d'après le peu de personnes que nous
avons eu l'honneur d'y connaître , une des plus agréables), ayant eu si peu de temps pour - 1 ■ - — ■ ■
(1) Pendant que Bonaparte distribuait les titres italiens entre ses maréchaux qui garnissent maintenant l#s antichambres des Tuileries , un prince italien vint tqpt en colère se plaindre à M. de Talleyrand que l'un de ses plus anciens titres eût été donné au fils d'un cuisinier ou d'un tailleur : le ministre exprima son regret , et après avoir prononcé en hésitant un plaintif voyons, voyons, il ajouta tout à coup , le Bacchiochi est vacant , le voulez-vous? Le Bacchiochi venait d'être échangé contre le duché de Lucques!
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l'observer. Des circonstances tout-à:fait indépendantes de notre volonté ne nous laissent pas beaucoup plus à dire sur cette cité, que ce qui peut se trouver dans tous les livres de voyages. Nous ne poyvojis cependant pas oublier que c'est là que nous avons eu le plaisir de voir, mais trop peu , la comtesse Abbrizzi (i), qui nous a reçu de la manière la plus aimahle à notre arrivée; le professeur Gallino, qui nous a accompagnés dans notre tournée à travers cette vénérable ville , et quelques M antouans, dont les invitations cordiales rappelaient la franche hospitalité que Shakespeare attribue aux Padouans, et l'invitation qu'Hortensio fait de si bon fcœur à Petrucchio. (a) c
Quand on veut juger du matériel d'une ville, on doit éviter de parcourir ses monumens avec une société trop attachante ; et je confesse qu'après avoir erré quelques heures dans Pa-
{i) Madame Abbrizzi, Grecque de naissance, et digne de l'être par son esprit, est l'auteur d'un ouvrage trèspiquant qui n'est encore connu que de ses amis in-* times. Tous ceux qui ont eu le plaisir d'être admis dans le salon du baron Denon à Paris ont vu un beau, portrait de cette dame , intitulé : Portrait if une dame grecque*
(2) Shakespeare. Tamingofthe Shrew.
doue ( en exceptant son singulier salone gothique dans le Palais de Justice, la magnifique église de son saint patron , et les vénérables cloîtres de son ancienne université ) , j'ai emporté une idée très-imparfaite de la cité d'Antenor et de Tite-Live, et une impression trèsvive et très-douce des aimables personnes qui nous accompagnaient. f
Le Palazzo délia Gïustizia a été commencé en 1 1 72 par Pietro Cozzo, et fini en i3o6; c'est donc une des plus anciennes fabriques d'Italie, et son aspect l'annonce bien. Le salone ou grande salle est un monument des mœurs du temps. C'était une sorte de change, un bazar, où l'on venait acheter des articles de luxe étrangers , qu'on exposait des deux côtés de ce grand espace couvert. Le toit, de trois cents pieds de long sur cent de large, n'est soutenu que par les murs massifs qui ont résisté à près de six siècles, et sont encore ornés des fresques de Giotto , contemplées par tant de générations. Un monument élevé à Tite-Live ajoutait à l'intérêt qu'inspirait ce forum du moyen âge, dont l'immensité n'était occupée, quand »ous l'avons visité, que par des artistes qui
peignaient des décorations pour l'Opéra. (1)
(1) Padoue est la ville natale de l'ingénieux B#koni;
36a route m foligno
. Le palais de l'université est d'une date bien plus récente. 11 est de Palladio, et il contient Jes écoles publiques, l'amphithéâtre d'anatomie, et le muséum d'histoire naturelle, rassemblé par Vallisnieri. Un beau jardin botanique est attaché à l'établissement
Le cortile humide et obscur de l'université et ses arcades ou portiques n'ont pas le caractère ordinaire de l'architecture de Palladio, dont le style grec est généralement froid : peut-êlre les inscriptions et les bas -reliefs dont les murs sont couverts , lui ôtent un peu de son antique sévérité. Les effigies, les noms r les âges, les pays de plusieurs étudians de Padoue ont été consignés sous ces portiques, quand on venait de toutes les partiesdu monde profiterdes études qu'on y suivai t. Là, plus d'un Lucentio arriva avec son valet Tranio , par le 'grand désir qu'il avait de voir la belle Padoue, la nourrice des arts (i). Là, plus d'un jeune Anglais , abandonnant les JlmaMaters d'Angleterre et d'Edimbourg, est venu dans ce pays
quelques monumens égyptiens qu'il y a envoyés comme tribut de son amor patriœ , occupent une partie du salon : son mérite et ses talens sont estimés comme ils doivent l'être par ses compatriotes , qui n'en parlent qu'avec éloge.
(i) Shakespeare. Taming ofthe Slirew.
éloigné sucer le miel dune douce philosophie , sous le beau ciel italien. Parmi les noms que nous avons vus inscrits au-dessous de jeunes têtes grossièrement esquissées > nous avons trouvé quelques noms anglais et écossais bien connus : l'un était Thomas ErsAine, Scotus ; un autre A. Henley.
Après la révolution d'Angleterre, la mode d'envoyer les jeunes gentilshommes catholiques étudier dans les universités étrangères s'établit par plusieurs raisons évidentes : presque tous étaient alors élevés sur le continent
comme les Irlandais Font été jusqu'à la révo-n lutipn française.
Saint Antoine de Padoue est un des plus grands saints du calendrier; et son église, une des plus brillantes d'Italie. Nous l'avons yisitée dans un heureux moment , pendant la célébration de la grand messe, un dimanche. C'éjtait la première fois que je voyais une église italienne remplie d'une congrégation ita-» lienne , dont le tiers paraissait appartenir aux classes supérieures; car les femmes étaient élégammentvêtues à \& française, et bâillaient , ajustaient leur lorgnette et regardaient autour d'elles avec un air d'ennui , de si bon ton , que j'ai cru un instant être dans un temple anglais protestant. A la sortie, des familles entières,
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avec les livres de prières, les parasols, et suivies par des laquais en belle livrée, complétaient l'illusion.
La partie ancienne de Padoue , avec ses rues étroites et sombres, et ses hauts et antiques palais , a un intérêt qui lui est propre , et qui vaut bien les spacieuses avenues et les façades palladiennes de la ville moderne. C'était là, sans doute, que la maison de Gremio était située dans le cœur de la cité ( i ), cette maison richement fournie de vaisselle d'or et d'argent, d'aiguières et de bassin à laver les mains , de tapisseries de Tyr; et il ajoute en continuant l'inventaire de ce riche mobilier : J'ai renfermé mon argent dans des coffres d'ivoire ; des bottes de cèdre ^contiennent mes couvertures y mes tapis , toutes mes précieuses draperies , le linge fin , les coussins à la turque ornés de perles 9 les dentelles de Venise et de Valen* tiennes, les broderies d'or, les ustensiles détain et de cuivre ; enfin, tous les objets nécessaires à
une maison.
C'était là le vrai catalogue d'une noble maison italienne dans le siècle de Shakespeare*
(i) Gremio, personnage de la pièce 4e Shakespeare déjà citée : c'est un marchand de Padoue, et il fait Fénumération des richesses de sa maison à la fin du deuxième acte.
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et tout ce que le temps et les changemens ont épargné prouve son exactitude; il n'y a pas un de ces articles que je n'aie retrouvé dans l'un ou l'autre des palais de Florence, Gènes pu Venise , les républiques marchandes , et jusqu'au coussin turc relevé en perles.
\\ a été de mode un instant de contester le savoir k Shakespeare; mais ses connaissances étaient étonnantes , son œil rapide embrassait d'un seul regard les cieux et la terret, et telle était l'application parfaite de chaque chose qu'il indiquait, que depuis le Cgpitole jusqu'à la maison du marchand padouan, les détails •ont des faits aussi incontestables qu'ils sont minutieux. Ces connaissances sont celles du génie, acquises par la prompte perception, l'appréciation intuitive, qui distinguent une organisation physique et morale supérieure. Ce n'est pas en effet du savoir; mais les images que de tels esprits ont créées seront encore adorées par la postérité , quand tout ce que laSorbonne a produit par son érudition profonde sera voué à l'oubli. Un des plus grands délices d'un voyage en Italie, c'est que Shakespeare et Mil ton sont les compagnons inséparables de ce pèlerinage, pour ceux qui, comme l'auteur de ces pages , font de leurs ouvrages le missel de leur méditation journalière.
Lés paysages italiens n'offrent rien de beau et de sublime qui ne puisse être retrouvé plus beau et plus sublime encore dans les descriptions du Paradis perdu. Il n'y a rien de caractéristique dans les habitudes, dans les costumes, dans la physionomie nationale des Italiens, qui n'ait pas été touché de main de maître dans les* délicieuses comédies italiennes de Shakespeare. La voluptueuse dbuceur vraiment vénitienne de Desdemona , le zèle scientifique si fraîchement décrit du jeuue pédant Lupentio et de* son valet Tranip , tous les traits- de. gaité ou de passion italienne répandus dans les deux Vèronnais, le Marchand de Venise , et Romeo et Juliette , tout est vérité, tout est individualité nationale. Shakespeare et Milton, la réforme et la révolution , tout se suit de près; l'humatiité était alors en pleine vigueur, ses rejetons étaient puissans, sa sève riche. C'était le beau temps de l'Angleterre! Qu'est- elle à présent ?
C'est une délicieuse chose de rouler le long des rives de la Brenta, de Padoue à Fusina, pendant une belle et brillante matinée du dimanche. Pas un nuage sur le ciel , pas une image de tristesse, rien n'obscurcit le brillant paysage, rien ne refroidit la gaité de l'esprit. Le canal à droite coule à travers une cam-
pagne aimable, riante et fertile, où les champs de blé, les vignes , déploient leurs trésors, en dépit de tous les despotes de l'univers. A gauche, les élégantes villas de marbre, avec leurs façades palladiennes, leurs jalousies vertes, leurs parterres et leurs , orangeries, semblent encore habitées par les Foscarini et les Bembi des grands et libres jours de la république vénitienne. La bàrca corriera, la première gondole aperçue, le barchiello pesamment frété, glissent, passent , repassent, et les airs du Carnaval de Venise, avec lesquels le voyageur a fait connaissance à FOpéra de Paris, frappent harmonieusement son oreille pendant ce délicieux petit trajet. Mais les groupes parsemés sur le chemin , sont plus délicieux encore , avec leurs habits et leurs visages de fête, toutes les femmes jolies, tous les hommes agréables, tous les sons balbutiés mollement, et le rire même tout mélodie.
Il eût été doux de terminer le voyage d'Italie sur les bords de la Brenta. Et là , donnant une pensée à la brise qui soupire sur ses eaux, supposer qu'aucun souci ne peut habiter sous ces pavillons légers et frais , et que la prospérité répandue par les rayons du soleil et la nature, ne peut être détruite par les fausses combinaisons de la politique et le renverse-
ment de l'indépendance nationale ; mais la vue de la grande douane de Fusina, <jui se montre comme une prison temporaire sur les rives de l'Adriatique * remplie de figures allemandes, gardée par les armes autrichiennes T dissipe les visions de la Brenta. Là, il fautenr durer formalités sur formalités*, et le yoyageur découragé quitte la côte solitaire et nue pour monter sur une gondole noire, avec l'apparence, sinon les sentimens d'un prisonnier d'état. Cependant à mesure que la barque s'éloigne du rivage , et que la ville des*vagues , cette Rome de la met , paraît sur l'horizon , l'esprit se ranime ; la mémoire, cessant d'être comprimée f>ar les impressions extérieures , renvoie de ses cellules mystérieuses mille souvenirs fantastiques; et quand les clochers et les dômes de Venise brillent sops l'éclat du soleil de midi t et que ses palais à demi voilés par les teintes aériennes de l'éioignement, déploient graduellement leurs superbes proportions , les rêveries de plus d'une veille de la jeunesse sont réalisées. Des scènes, depuis long-temps connues par les pages poétiques ou romantiques, prennent une existence réelle, et viennent en même temps enchanter les yeux et délecter l'imagination.
En approchant de la cité, on passe devant
une petite île où un seul arhre solitaire ombrage une muraille fortifiée; la barque glisse le longt d'un autre îlot; maison y distingue à peine quelques traces de végétation. Un petit fort insulaire se dessine de loin en loin sur les vagues , à mesure que les ombres s'agrandissent; enfin, on entre dans un faubourg, une rue d'eau :. des bâtimens ruinés s'élèvent de chaque côté, bizarres, grotesques, mais évidemment habités par l'humble indigence, et non par l'opulence déchue, Comme il n'y a point de chemin , il n'y a point de passagers , et fou ne voit pas un seul visage pointer à travers les fenêtres ou s'allonger sur les balcons. Aucun son ne trouble le silence de mort qui règne de toutes parts, excepté le bruit des rames des gondoliers. La première impression est celle de l'apparition d'une ville qui aurait survécu au déluge universel, dont les habitans auraient péri, et dont les habitations commenceraient à reparaître sur la profondeur des eaux.
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