‹ L'Italie (volume 5)Chapitre 1 sur 15 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

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Essais historiques. — Corruption des mœurs à la chute des républiques. — Influence de la famille Médicis sur les destinées de la Toscane. — Cosimo, pater patriœ. — Lor en zo -le- Magnifique. — Alexandre , fils de Clément vit. — Cosimo } premier grand-duc. — Jean Gaston. — François , empereur d’ Allemagne. — Legrand-duc Léopold. — Ses réformes. — Opposition du clergé et de la noblesse. — Ferdinand ni. — Révolution française. — Première occupation de la Toscane. — Réaction pendant la campagne austro-russe. — Les habitons d’ Arezzo marchent sur Florence. — Massacres. — Seconde révolution après la bataille de Marengo. — Royaume d’ Etrurie. — Le duc de Parme , roi. — La reine régente. — Réunion de la Toscane à l'empire français. — Èlisa , gouvernante de Florence. — Restauration de Ferdinand ni. — Rospigliosi. — Administration actuelle. — Société. — Anecdotes de la restauration. — Anciejine 710-

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blesse. — Cavalière servente. — Scroccone. — Bottegone. — Fattore. — Maestro di casa. — Secrétaire. — Commerce devin par les grands propriétaires. — Vie de la campagne et de la ville. — Multiplicité des villas. — La jeune noblesse. — Écoles de Lancastre. — Moyennes classes. — Manufacture de porcelaine du marquis G in o ri. — Bal champêtre. — Paysans. — Communications sociales. — Cercles diplomatiques. — Classes inférieures. — Théâtres. — Notices sur la jurisprudence florentine ; — sur la statistique de la Toscane ; — sur les disputes littéraires.

Parmi les causes qui ont produit la ruine de Fltalie , les premières et les plus puissantes ont été les contestations ambitieuses des papes et des empereurs, et la division de la péninsule en plusieurs. petits états indépendans (i).

(i) Les malheurs de l’Italie dérivèrent des absurdes prétentions des papes et des empereurs : chacun d’eux étant incapable d’y dominer exclusivement , ils s’unirent pour la diviser et l’abaisser. L’influence germanique sur ce pays a été bien plus destructive que celle des Français , parce que la domination des derniers n’a été qu’accidentelle , parce que les premiers réclamant un droit de prescription et d’héritage , leur empire menaçait d’être éternel. Rien ne prouve mieux les vues courtes d’Alfieri en politique que son Miso-Gallo. Si ses passions n’avaient pas égaré son jugement , il aurait aperçu que les chaînes

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Les querelles qui ont si souvent armé les républiques italiennes les unes contre les autres, quoique fatales à l’unité qui pouvait seule faire de l’Italie une nation respectable, maintenaient toujours l’énergie du peuple. Pendant leurs guerres civiles, les vertus domestiques et l'amour de la patrie étaient remarquables et ne furent point altérés. Quand l’irruption étrangère répandit ses armées licencieuses dans ce pays, et que la peste occasionna un relâchement accidentel dans les mœurs, les poètes et les philosophes du temps attaquèrent hardiment les vices régnans , et les exposèrent à une honte publique. Le Dante les im prouvait dans ses vers immortels , et Boccace lançait contre eux les satires de son Décaméron (i); mais quand les aventuriers

de la France seraient devenues moins pesantes , d’ajîrès les circonstances qu’elle préparait elle-même en répandant les connaissances ; tandis que la poli tique allemande, en éteignant les lumières et en annulant l’esprit national , prévoyait la possibilité d’un changement, et le prévenait de la manière la plus elîicace. Les Italiens, en parlant de ces deux puissances, disent avec leur partialité ordinaire pour les Français : Il vaut mieux mourir sous les griffes d’ un lion , que par le pied d’un dne.

(1) Le Dante a laissé une peinture exquise des mœurs domestiques de Florence dans les anciens temps. Voyez

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militaires devinrent princes souverains, et que les forteresses barbares de Ferrare, Modène et Milan se convertirent en cour; quand des individus puissans se trouvèrent placés par des richesses accumulées , et des alliances étrangères, hors des atteintes de l’opinion de leurs concitoyens, les mœurs des Italiens tombèrent alors avec leurs libertés. Une inquisition établie dans chaque ville par l’influence des papes et de l’Espagne; et l’accroissement de la vente des indulgences, nécessité par les folles dépenses des papes Médicis, offrant une prompte et facile absolution des crimes à tous ceux qui pouvaient en payer la rédemption , complétèrent l’œuvre de la dégradation , et anéantirent la morale comme l’indépendance publique. Depuis le milieu du seizième siècle jusqu’à l’époque de la révolution française, les peuples d’Italie ont été généralement démoralisés dans toutes leurs relations sociales. Les vertus qu'ils ont déployées dans leurs meilleurs jours leur appartenaient en propre.

le passage qui commence par l’éloge des femmes de la république : «*Si stava in pace sobria e pudica.» Para -

diso , i5.

L’Angleterre , dans ses plus beaux jours de vertu privée , ne peut rien offrir de plus beau que cette description d’une matrone florentine.

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Leurs vices, même dans les temps les plus corrompus, étaient dus à leurs gouvernans.

Florence a été la Sparte comme l’Athènes du moyen âge; et quand elle tomba, sa chute fut proportionnée à l’élévation où elle était parvenue : elle participa, avec le reste de l’Italie, aux sources générales de misère et de dégénération; mais elle avait dans son propre sein une autre veine de mal qui coopérait, avec les causes extérieures, à détruire son bienêtre. Les talens et les vertus de quelques-uns de ses citoyens devinrent aussi fatales à ses libertés que les invasions ou les alliances étrangères. Au moment où la partialité du peuple consentit à concentrer le pouvoir sur un individu ou sur une famille , la liberté reçut une blessure mortelle. L’homme, dans son plus haut degré de perfection morale et intellectuelle, n’est pas à l’épreuve de la puissance absolue : elle ne doit jamais lui être confiée. Il n’a pas été formé par la nature pour une telle situation , et l’histoire ne rapporte pas un seul, exemple dans lequel une semblable confiance n’ait pas perverti ses affections et dépravé ses instincts. Quand les hommes 11e sont plus guidés par l’opinion de leurs semblables , quand aucune force publique ne peut s’opposer à leurs volontés, ils perdent oi’dinairement leur

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caractère social, et leur mauvais gouvernement attire des maux infinis et durables sur leurs sujets. Il ne peut exister qu’un seul dépositaire du pouvoir qui ne soit point dangereux pour rhumanité , c’est celui dont l’administration est responsable devant des lois reconnues.

A l’époque où les Florentins donnèrent à leur concitoyen Cosme de Médicis le titre de Père de la patrie ( Pater patriœ ) (i) , l’œuvre de leur dégradation était déjà commencée. Les germes des crimes futurs de cette race atroce étaient déjà profondément plantés. Pour ceux qui auraient lu dans l’avenir, quelle perspective aurait présentée l’histoire de cette famille! Des parricides , des infanticides , les meurtres du palais Pitti, le massacre de la Saint-Bar-

(x) De semblables épithètes prodiguées au pouvoir ne sont que les témoignages de la folie humaine. La fameuse Livie était mater patriœ. Les empereurs romains ont eu des apothéoses d’autant plus brillantes , que leurs crimes étaient plus atroces : les grands, les bien-aimés sont généralement les objets de la dérision de ceux qui ont inventé ces dénominations adulatrices. Dans des temps plus grossiers, les sobriquets étaient appliqués d’après un autre principe ; et ceux de Mauvais et de Cruel sont l’expression franche d’un mépris dont la postérité a confirmé les arrêts.

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thélemi , l’assassinat des Strozzi , le martyr d’Henri iv, et d’autres atrocités plus dégoûtantes, quoique moins cruelles, remplissant les intervalles qui ne sont point occupés parle sang et la mort. Cependant la main qui dispose de cette puissance illimitée est assujettie à une lourde rétribution ; la nature, en cela comme en toutes choses, justifie et maintient ses lois, (i)

(i) L’histoire privée de plusieurs despotes fournit des preuves de ce fait. Les sultans et les satrapes y sont toujours montrés considérant leurs fils et leurs frères comme des rivaux, et devenant leurs assassins. Même l’histoire paternelle des rois paternels de l’Europe chrétienne n’est pas exempte de ces taches. Celle des familles impériales de Russie est effrayante : Pierre Ier fit condamner à mort son propre fils. Catherine-la-Grande a persécuté le sien avec une rigueur obstinée. Philippe u d’Es* pagne, après avoir privé son fils de l’épouse qui lui était promise, le fit mourir. Le roi de Prusse avait condamné à mort son fils, le grand Frédéric; et quand l'empereur Charles vi intercéda pour lui, il soutint le droit divin qu’il avait de tuer son enfant , en disant, « que Dieu seul était au-dessus de lui , et qu’aucun pou- « voir humain n’avait le droit de contrôler ou de dic- « ter sa conduite. » Les dauphins de France ont toujours été en révolte ouverte contre leurs pères , ou l’objet de leurs secrets soupçons. La persécution de ses parens fut la première cause des infortunes du gentil dauphin de la Pucelle d’Orléans. L’étiquette froide de Louis xiv et de

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Cosme, le père de la patrie , ainsi que Jean son père, avait des vertus imposantes, et, comme son petit-fils Laurent-le-Magnifique, il avait des talens éblouissans. Il joignait aux habitudes domestiques d’un marchand toscan la munificence d’un souverain. Tout en commandant ces grands ouvrages qui font l’honneur de son siècle et de son pays, il conservait les manières simples et frugales d’un citoyen. Sans affecter de protéger les arts et les lettres, il fut l’ami de Brunellesco et de Masaccio , l’hôte de Politien, l’associé des savans, et l’admirateur du génie. En ouvrant sa maison aux rhétoriciens qui fuyaient de la Grèce , il sauva les œuvres des anciens de l’oubli qui les atten-

Louis xv à la mort de leurs fils, et la jalousie avec laquelle ils faisaient surveiller toutes leurs actions, sont extrêmement notoires. Les héritiers présomptifs de la couronne , en Angleterre , ont invariablement été parmi les frondeurs du pouvoir paternel ; Hal lui-même est soupçonné d’avoir dérobé la couronne à son père avant qu’il eût fermé les yeux. Les princes de Galles, jusqu’à nos jours, ont toujours été à la tête de toutes les oppositions qui ont traversé les ministres. Le père du feu roi a été un peu plus loin. Le manque d’affection filiale des Stuarts ne s’est jamais démenti. Jacques Ier a laissé impuni le supplice de sa mère. Anne et Marie ont trahi leur père, usurpé son trône et brisé son coeur.

dait. En substituant la doctrine mystique de Platon à celle d’Aristote, il ébranla ces opinions que des habitudes invétérées avaient fait régner despotiquement, et il ouvrit aux recherches philosophiques un chemin indirect, mais qui conduisait toujours au perfectionnement social. Telles sont ses vertus comme citoyen. Comme démagogue et usurpateur, elles sont, toutes effacées par ses crimes : il cachait sous la toge modeste du marchand républicain les plis de la pourpre impériale; son immense fortune fut employée à corrompre ses compatriotes. Il attaqua par ses calomnies, ou fit bannir par son influence, les plus illustres personnages de l’état, et il acheta et vendit, avec une cupidité sans pudeur, la liberté du peuple. Soupçonné et exilé de Florence, il en sortit plein de ressentiment ; ily revintplus cruelet plus perfide, et fonda un système d’espionnage que les cours européennes ont depuis constamment adopté (i). Impitoyable pour ses ennemis personnels, indul-

(i) « Ogni parola, ogni cenno , ogni usanza, che a « quelli chi governano fosse in alcuna parte dispiaciuta « era gravissimamente punila. » Macchiavel. Ist. 1. 14.

« Une parole , un geste, une habitude, qui auraient déplu en quelque chose à ceux qui gouvernaient , étaient sévèrement punis. »

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gent pour les provocateurs des factions , timide pendant la guerre, sévère pendant la paix; le patriostime excitait sa haine, et il le persécutait et le craignait avec une égale violence. Le sort de ses victimes , les Albizzi , les Pazzi , les Anghiardi, les Orlandini, les Capponi, forme la page la plus atroce de son histoire. Ayant stigmatisé de l’épithète de rebelle à l’état tout ce qui s’opposait à son pouvoir, il réussit à établir une tolérance passive du despotisme , à qui il donna le nom de paix, et il légua à son fils Pierre, qui lui survécut peu, et à ses petits-fils Laurent et Julien, une domination d autant plus puissante, qu’elle cachait son étendue sous un titre populaire.

Laurent-le-Magnifique, devenu par la mort de son frère ( qui tomba victime de la vengeance des Pazzi (i), qu’ils avaient si violemment outragés) , un souverain de fait , quoiqu’il fût encore en apparence un simple citoyen, fut à Cosme ce qu’Auguste a été à Jules César. Toutes ses actions méritèrent le surnom qui lui fut donné; mais le pupille de Politien , le protecteur de Michel-Ange , 1 ami

(i) Voyez Machiavel et Nardi en opposition avec Roscoe , qui tâche de disculper son héros de l’iniquité qui lui est attribuée au sujet des Pazzi.

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d’Alberti , lcimunt le plus galant, le meilleui faiseur de sonnets de son temps, ne fut après tout que le plus brillant et le plus accompli des despotes de sa famille (i); ses vertus mêmes servaient à accélérer la ruine de son pays, que ses pères avaient commencée. Son amour pour les lettres rassembla autour de lui un essaim de parasites littéraires (2). Ses dépenses extravagantes et imprévoyantes, prises sur les deniers publics , causèrent cette ban-

(1) Laurent apesantissait chaque jour davantage le joug que portaient ses concitoyens : au commencement de l’année 1489, il osa punir avec une insolence révoltante le gonfalonier Neri Cambi , qui venait de soi tii de charge , pour avoir lui-même maintenu les droits de sa

magistrature, et admonesté, sans consulter Laurent, quelques gonfaloniers de compagnie qui ne s’étaient pas rendus à leurs devoirs. On trouva cette conduite trop orgueilleuse vis-à-vis de Laurent, prince du gouvernement j et ce nom de prince, jusques alors inconnu à une cité libre , commença à être prononcé dans Florence. SlSMONüi. Rép . ital. tom. 10, p. 346.

(2) « Se ne maravigliano che gli eruditi di quell età « al viver libero fossero contrari, e nelle corti dei nuovi « principi, adulando cercassero ozioe fortuna.» Niccolini.

« On s’étonnait que les savans de ce temps fussent contraires à la liberté, et cherchassent dans les cours des nouveaux princes, à se procurer, par 1 adulation, les jouissances de la fortune et de l’oisiveté, »

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queroute nationale sous laquelle on cacha la sienne. (1)

Sa politique profonde fit naître des institutions qui amortissaient l’activité du peuple et produisaient l’engourdissement des facultés de l’esprit , en introduisant des habitudes molles et voluptueuses. Sa manière de balancer le pouvoir, son amour pour l’intrigue, son ambition pour les hautes alliances, ont produit un système qui a répandu sa fatale influence sur toute l’Europe , et différé l’époque où les progrès de la philosophie politique devaient y répandre des lumières plus générales. En léguant son pays natal comme un patrimoine à ses héritiers, il substitua les intérêts d’une famille à ceux d’une nation. (2)

(1) « Telle était la corruption dans laquelle Florence était tombée , que cette commission ne rougit pas de faire banqueroute à la patrie , pour sauver de la banqueroute les Médicis. » Sismondi, tome 11, p. 348.

(2) Les Médicis ont trouvé des biographes habiles et d’élégans panégyristes dans deux écrivains étrangers que leur goût , leur savoir, leur amour pour les arts et les lettres , rendaient bien propres à estimer tout ce qui était digne d’estime dans les caractères de cette famille. Je veux parler de MM. Roscoe et Ginguené : leurs ouvrages seront lus avec plaisir aussi long-temps que les langues dans lesquelles ils ont été écrits existeront. Mais pour bien juger du vrai caractère politique et domestique des

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L’histoire de la nation finit ou commence celle des princes de la maison de Médicis. Alexandre, fils naturel de Clément vu, a été le premier qui ait pris les marques extérieures de la domination souveraine. Il a déployé cette licence dans les manières, cette dépravation dans les goûts, ce mépris pour la morale dans les relations privées, qui a distingué partout les princes despotiques et les cours corrompues. S’il eût vécu, il aurait été le Charles n ou le Louis xv de son pays! Ce fut dans la poursuite d’une intrigue illicite, avec une dame d’un rang et d’une réputation respectables, qui avait résisté à son pouvoir, qu’il trouva la mort, et tomba sous les coups de son cousin Lorenzino. Mais tous ses péchés paraissaient véniels ,

Médicis, il faut consulter les historiens de leur temps et de leur pays : Macclnavelli , Michael Bruto , Nardi , et un historien qui a écrit , de nos jours , comme on écrivait dans les siècles les plus glorieux de l’Italie , Sismondi. Quoique les Italiens soient maintenant anti-Médicis de la manière la plus prononcée, ils rendent justice à Roscoe : on lit beaucoup son livre , et on dispute beaucoup sur lui. Le despotisme des états italiens était tel en 1819 et 1820, qu’en attaquant les Médicis, on encourait l’imputation de jacobinisme. L’Autriche est encore reconnaissante des services qu’elle en a reçus.

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comparés aux crimes de son successeur, Cosme ier, le Tibère de Florence.

Entre tous les princes de la maison de Médicis, Cosme ni semble avoir été le plus funeste aux intérêts moraux et politiques de la Toscane; c’est lui qui a serré le plus étroitement les nœuds qui unissent l’Eglise à l’Etat; et qui , en prenant des moines pour ministres , en faisant passer par leurs mains toutes les faveurs ( car il n’y avait plus aucuns droits à réclamer ) , leur donna sur les affaires domestiques de ses sujets, la même influence qu’ils exerçaient sur ses conseils (i). Pour compléter la ruine de la Toscane , son règne fatal dura cinquante-trois ans ! Pendant ce laps de temps la morale fut tout-à-fait détruite , la superstition acquit son plus haut degré de puissance, le commerce languit, l'argent disparut, les impôts furent triplés, les richesses se concentrèrent dans les mains de quelques grands

(i) Cosme , par le conseil des prêtres , promulgua une loi qui défendait aux jeunes gens d’avoir entre eux aucune entrevue avant le mariage, et qui obligeait leurs familles d’employer les négociations d’un ecclésiastique dans l’affaire la plus importante de la vie de leurs enfans. Ce fut une des grandes causes qui firent du mariage un lien de pur intérêt, ou de convenance.

monopoliseurs et des grands propriétaires; le gouvernement devint cruel, le peuple ignorant et fanatique, le clergé aussi illettré que despotisque , et la noblesse , soumise aux princes et aux prêtres, domina, avec un empire plus que féodal, sur toutes les classes inférieures.

Jean Gaston , fils de Cosme, le dernier prince de la famille de Médicis, commença et finit sa carrière dans la débauche ; et le seul bien qu’il ait fait, a été de se moquer des décrets de son père, et de les révoquer. Il chassa les moines de sa cour, parce qu’il avait déjà choisi pour gouverner ses états le ministre de ses plaisirs (i). Il abolit les pensions que son père avait données à des Juifs, des Turcs et de§ protestans convertis , ou , comme le peuple les appelait, les pensions du credo , Épuisé par des maladies, résultat de ses désordres, il s’étourdissait par des plaisirs bruyans, et il offrait ses domaines, au milieu de l’ivresse

(i) Cet individu était fils d’un paysan des environs de Florence, que le hasard et le vice avaient mis de très-bonne heure dans l’intimité de Gaston. Pour avoir été le compagnon de ses débauches, il devint son majordome et son ministre , le seul agent par lequel toutes les requêtes ou réclamations devaient passer, si l’on voulait obtenir l’attention du souverain.

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d’une orgie, tantôt à un souverain, tantôt à un autre (1) ; tandis qu’on supposait qu’il était secrètement résolu de rendre à ce pays son ancienne indépendance (2). Dans le temps où plusieurs souverains étrangers se disputaient la succession d’un royaume (3) sur lequel Gaston régnait encore, on prétend qu’il déployait beaucoup de l’ancienne finesse de sa famille , et qu’il jouait les princes candidats qu’il était résolu de tromper, en faisant un acte de justice, et en respectant les droits des nations!

Mais à quelle époque de l’histoire politique

(1) oyez Galluzzi.

(2) On dit qu’il a laissé un testament par lequel il léguait formellement aux Florentins leurs libertés', mais il paraît que les dernières volontés du souverain mort n’étaient pas suivant le bon plaisir des souverains vivans.

(3) Dans la via Larga, à Florence, résident deux vieux gentilshommes qui vivent dans la retraite et le célibat. Ils sont agriculteurs, et leur frugalité rigide est, dit-on, remarquable, même pour Florence. Ils ne sont guère connus que par leur nom ; mais ce nom est Media. Ce sont les descendans directs de Cosme-r Ancien , le père de la patrie , dont la postérité légitime a été écartée pour faire place au fils naturel de Clément vu ; Gharles-Quint , l’arbitre de l’Italie, n’ayant pas compris celte branche dans l’investiture du fief qu’il accordait.

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du monde les droits des nations ont-ils été de quelque poids contre tes prétentions des puissantes dynasties? Il existait alors, comme à présent , une Sainte-Alliance contre les libertés du genre humain , moins ouvertement avouée peut-être, mais également tenace dans son système d’agression. Les chefs de ces familles , qui avaient désolé l’empire romain, réclamèrent ce qu’ils appelaient leurs droits sur la malheureuse Italie, comme descendans des Césars ; et par les ruses et les jongleries habituelles des congrès et des grands conciles nationaux , la Toscane échut en partage à un empereur d’Allemagne (1), dans la personne du faible époux de Marie-Thérèse. Après une courte visite dans ses nouveaux domaines, François en remit le gouvernement à son viceroi, Beauveau, prince de Craon, dont l’administration se dirigea principalement vers la restauration et la réforme des finances.

A la mort de l’empereur François, en 1765 , son second fils, l’archiduc Léopold lui suc-

(1) Si les empereurs s’étaient fixés à Rome, leurs prétentions auraient pu devenir de quelque utilité pour lTtalie, comme le Dante l’a observé. Le pape n’eût été alors que le premier ecclésiastique de sa communion , comme le patriarche de l’Église grecque en Russie.

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céda sur le trône de Toscane. Ni le gouvernement despotique de sa mère, ni le relâchement des mœurs domestiques dans Vienne , n’avaient préparé Léopold à l’état dans lequel il trouva la société de Florence. L’impatiente véhémence, la promptitude imprudente avec laquelle il pressa son grand ouvrage de réforme, prouvaient à quel point il la jugeait nécessaire. Cependant il montra dans sa petite souveraineté toute la sagesse d’un législateur, et ses théories ont été rarement contredites par l’expérience. Il fit un code criminel, et les crimes cessèrent; il forma un système d’économie intérieure , et le revenu augmenta; il abolit la peine capitale, et pendant quatre mois les prisons de Florence ne renfermèrent pas un seul délinquant. Ce triomphe des bonnes lois sur la fragilité humaine, et sur des habitudes vicieuses et invétérées, mérite une place honorable dans l’histoire. La bienveillance qui les avait dictées est fortement prouvée par un de ces incident légers, mais dans lesquels un caractère se peint tout entier par un lait. On avait prouvé à Léopold qu’un prisonnier accusé était innocent, et il avait promis de le faire mettre en liberté le lendemain; mais incapable de dormir avec le poids d’une injustice sur le cœur f

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il se leva au milieu de la nuit et fit délivrer le prisonnier. Les chroniqueurs des rois ont rarement à citer de semblables anecdotes. Il est triste de jeter quelques om lires sur des actions aussi glorieuses ; mais le bien qu’opérait Léopold était trop souvent effectué par des moyens qui mettaient à la place des crimes une bassesse encore plus dégradante. Ce prince adopta et perfectionna le système d’espionnage inventé par les Médicis ; et, gouvernant ses sujets comme un couvent de capucins, il corrompit la moitié de la population pour faire contrôler l’autre. Le directeur de la police était son ami, et il n’y avait pas de conte assez insignifiant pour ne pas attirer son attention : mais son objet était toujours la réforme du peuple , et l’on peut pardonner à celui qui a aboli la peine de mort, la torture et l’inquisition , même cette curiosité insatiable, ce goût pour le commérage, produits inévitables du système dans lequel les princes sont élevés.

Les obstacles que l’intérêt personnel et l’habitude apportent toujours aux réformes les plus avantageuses, furent sagement prévus et adroitement prévenus par Léopold : il s’efforça de donner à ses réformes l’assentiment général, et de rendre l’opinion publique garante

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de leur exécution. Sachant bien que la force est insuffisante pour conduire la société, même au bien, ses lois étaient indirectes , et le peuple se soumit au changement sans éprouver aucune secousse. Trop heureux si son horreur pour la superstition, si la ruse des ecclésiastiques lui avait permis d’user de la même modération dans les affaires de l’Église que dans celles de l’État! Trop heureux s’il s’était occupé de provoquer la liberté des recherches , de disséminer les connaissances libérales , au lieu de jouer le rôle de théologien avec des prélats disputeurs, et d’essayer de convaincre ceux qui avaient un si grand intérêt à n’être pas convaincus! Il ne songeait pas que le passage soudain de l’obscurité à un jour brillant n’est jamais sans danger, et que le jansénisme, qu’il attaquait par les armes du ridicule et celles de la raison, n’était pas un précurseur inutile de la saine philosophie et du christianisme évangélique.

On doit se rappeler, et on croit, encore dans Florence, à la gloire, a l’éternelle gloire de Léopold , qu’il avait l’intention d’établir un gouvernement constitutionnel (i); mais qu’un mi-

(i) Le système des communes établi par Léopold était bien calculé pour frayer le chemin à un gouvernement

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nistre dans l’expérience duquel il avait mis sa confiance , l’en détourna par ce sophisme ordinaire des esprits étroits, que l’esprit public n’était pas mûr pour un tel bienfait. On établit sur cette assertion un cercle vicieux dans lequel le despotisme et l’ignorance, agissant mutuellement comme cause et comme effet, peuvent continuer à se reproduire l’un par l’autre jusqu’à la fin des siècles, et retenir éternellement les nations dans les erreurs de leur enfance.

Mais, ni la sagesse, ni la bienveillance des vues de Léopold, n’étaient reconnues par une classe nombreuse de ses sujets; cette classe était composée de tout ce qui avait intérêt au maintien des abus qu’il abolissait, le clergé, la noblesse, et le rebut de la population. La suppression des couvens , la dissolution des ordres religieux, la licence réprimée, l’activité provoquée, l’indolence arrachée à son engourdissement voluptueux, et la réforme uriiver-

représentatif ; et il était facile de créer une chambre des communes en Toscane, où le tiers-état consiste en petits propriétaires de terres. Il donna une capacilé civile aux Juifs et aux femmes. Un Juif ou une femme propriétaires de terres pouvaient être nommés à une magistrature. La signora Ricci a été trésorière de sa commune.

sellement suggérée ou imposée, excitaient une puissante résistance contre le royal réformateur (i ) , quand la mort de Joseph n l’appela au trône de l’empire. Le gouvernement de la Toscane tomba dans les mains de son second fils; et les prêtres et les nobles donnèrent des preu ves de joie non équivoques: ils savaient très-bien que les souverains suivent rarement l’exemple de leurs pères et prédécesseurs , et l’événement justifia complètement cette opinion (a). Le jeune duc Ferdinand ni devint l’agent de son

(1) Les ecclésiastiques s’opposaient ouvertement aux réformes de Léopold et à celles de l’archevêque Ricci. Ils ameutèrent la populace de Porto , de Pistoia , de Leghorn , qui prit les armes au nom de la Vierge, le chef ordinaire des anti-réformateurs d’Italie dans tous les temps. Il arriva à Léopold ce qui arriva depuis à Napoléon. Les évêques, qui approuvaient individuellement ses plans, s’y opposèrent quand ils furent réunis en concile provincial. Léopold , trop faible pour résister à Rome, aurait dû la mettre dans ses intérêts, et tâcher d’obtenir un concordat. Quand une cour prétend à l’infaillibilité , il faut la flatter ou l’anéantir.

(2) Léopold accompagna son fils à Florence pour l’installer dans sa nouvelle dignité. A son arrivée, il trouva un placard sur les portes du palais Pitti , contenant l’avertissement suivant : Clii non qui ha da fare , se ne vada (celui qui n’a rien à faire ici fera bien d en partir ).

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majordome Manfredini ; et sous ses auspices il abolit, au milieu des applaudissemens de la populace, la liberté du commerce donnée par son père; il altéra ce code, l’objet de l’admiration des philosophes et des amis de l’humanité dans tous les pays ; il rétablit la peine de mort, et tendit la main à cette bigoterie longtemps découragée , qui se releva encore une fois, soutenue par une protection royale. ( 1 ) Heureusement, cependant, la routine des affaires obligea Ferdinand à employer alors les ministres de l’école de son père (de même qu’il trouve à présent qu’il est d’une bonne politique de conserver ceux qui ont servi sous le régime français) ; et , convaincu par leurs représentations ou par le témoignage de l’expérience des mauvais effets des restrictions sur le commerce, il lui rendit la liberté dont il avait joui sous Léopold. La peine capitale, toujours si inefficace pour empêcher les crimes,

(i) Malgré les erreurs dans lesquelles Manfredini a entraîné le jeune duc, les Florentins en parlent comme d’un ministre probe et bien intentionné , et ils regrettent qu’il ne soit pas actuellement majordome à la place du prince Rospigliosi. Ces majordomes des cours italiennes ressemblent aux maires du palais des rois fainéans en f rance : leur influence est toujours considérable, et souvent fatale.

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et si propre à entretenir la brutalité d’un peuple, resta légale; mais l’humanité du prince et la douceur du caractère national firent qu’on la mit rarement en usage: c’était une épée destinée à ne point sortir du fourreau.

Quand la révolution française éclata, et que l’invasion de l’Italie s’ensuivit, le gouvernement toscan montra toute l’indécision de la faiblesse; et, vacillant entre la crainte et la politique, il passa par des vicissitudes continuelles de guerre et de neutralité, attaqué par la puissance des Français, entraîné par les intrigues anglaises, et menacé par les uns et les autres (1). Toujours temporisant sans se décider à rien, il acheta enfin une existence humiliante et précaire au prix des plus grands sacrifices; mais il obtint par sa neutralité des avantages refusés aux autres états italiens. Après la fameuse défaite des Napolitains sous le général Mack, par le brave Championet, la Toscane fut envahie en forme par l’armée française. Le prétexte était la découverte ou le soupçon d’une intelligence entre le roi de Naples et le

(1) Lord Hervey s’opposa à la neutralité par tous les moyens qui pouvaient intimider la cour de Toscane j et quand ils lui manquèrent , il défia le ministre du grandduc à San-Castello.

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grand-duc, en violation de sa neutralité, intelligence en vertu de laquelle le premier devait occuper Leghorn. Ce fut alors que Ferdinand iii, en abandonnant ses états aux Français, fit un édit pour exhorter ses sujets à l’obéissance envers leurs nouveaux maîtres : les Florentins crurent qu’il parlait tout de bony et suivirent ce conseil. Le résultat en a été singulier : les noms de tous ceux qui avaient obéi à l’édit furent notés, et presque tous ceux qui avaient accepté des emplois, ou fait partie de la garde nationale, devinrent l’objet des persécutions pendant la restauration momentanée du gouvernement toscan , après les succès de l’invasion austro-russe. La réaction quieutlieu alors fut horrible, des instructions étaient secrètement transmises du cabinet du grand-duc au sénat de Florence (un corps de nobles, marqué par l’exécration de ses concitoyens, à cause de sa cruauté fondée sur la bigoterie et l’ignorance), et ces instructions ne sont jamais mentionnées en Toscane sans exciter un mouvement d’horreur (i). Dans ces

(i) Dans les processi cconomici qui eurent lieu pendant cet intervalle de vengeance, l’accusateur et l’accusé n’étaient jamais confrontés, et toutes les règles de la justice étaient violées. On prenait acte d’un soupir, un

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occasions, plusieurs personnes d’un mérite distingué montrèrent un courage qui aurait pu leur faire obtenir la palme du martyre dans des temps moins civilisés. Une populace frénétique armée contre eux par l’Église, l’état et le ministre anglais, ne put abattre leur fermeté ni les induire à renoncer à leur principe.

sourire était note , et on en formait la base cl une accusation contre les Florentins qui s’étaient soumis au nouveau gouvernement. Même les transgressions cju il appartenait exclusivement aux cours ecclesiastiques de rechercher, comme celle d’avoir mangé de la viande un jour maigre, étaient considérées comme tendance révolutionnaire , et punies comme des délits civils. Le nombre de ces procédures monte à quatorze mille. Toute la jeunesse de la ville fut poursuivie , tous les hommes remarquables par leurs talens ou leur mérite furent en butte à la persécution ; et peu de familles en Toscane peuvent se rappeler sans douleur cette réaction dans laquelle l’Autriche, l’Angleterre et le rebut de la population llorentine ont joué un rôle si infâme. On disait, dans ce temps affreux , que la populace était reine , et le bourreau quelque chose de plus. Pendant ce règne de terreur, Mascagni, célèbre anatomiste et médecin , allait etre victime de la rage populaire $ la hache d’un assassin était prête à tomber sur sa tête, quand plusieurs personnes du peuple se récrièrent contre le meurtre d’un si grand homme, quelles que fussent ses opinions politiques, et il fut sauvé. D’autres d’un mérite égal , sinon d une égale célébrité , ont été moins heureux.

Mais cette sanglante tragédie offre un épisode encore plus cruel, que la vérité historique oblige à rapporter, et qui fera reculer d’horreur l'humanité britannique. La ville d Àrezzo étant dès long-temps renommée pour le fanatisme de ses habitans , on supposait qu elle contenait plus de matériaux que toute autre pour effectuer une réaction. On fit opérer un miracle à une Madone, pour exciter le peuple contre ce qu’il était convenu d’appeler le parti révolutionnaire; et la plus féroce et la plus ignorante des populations italiennes, les armes à la main, une vierge de plomb posée sur le chapeau, ivre de vin et de fanatisme, marcha sur Florence dans les vues les plus sanguinaires. Leur conducteur était M. Windham , le ministre d’Angleterre; il marchait à la tête de cette troupe de furieux , ayant sa belle et fragile maîtresse à sa droite (i) , montée et vêtue en amazone, et à sa gauche, un moine avec un pistolet dans une main et un crucifix dans l’autre. Concitoyens de Milton, de Newton et de Locke, c’est ainsi que votre nom glorieux, que vos honorables richesses, ont été prostitués à diverses époques pour soutenir

(i) Maintenant baronne de l’empire germanique, créée telle pour avoir rendu quelques services à léiat.

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la cause de la tyrannie et de la superstition ; c’est ainsi qu’à l’instant où vous étiez institués à persécuter vos compatriotes catholiques dans l’intérieur, vos agens à l’extérieur aidaient à raviver d’abjectes momeries, un barbare fanatisme, qui peuvent être regardés comme utiles aux intérêts mal conçus du pouvoir temporel, mais qui sont méprisés et exécrés par la piété sincère, dans toutes les religions. Ultra-protestantes en Irlande, ultra-papistes sur le continent, constitutionnelles dans les débats parlementaires, despotes dans le cabinet, ces factions dont la nation a été si longtemps la dupe, consistent toujours dans l’uniformité de leur égoïsme, et dans leur indifférence stoïque sur la nature des moyens quelles emploient.

Les horreurs de la contre-révolution ou du règne de la terreur en France n’ont rien qui

puisse être comparé aux faits sanguinaires qui remplirent cet horrible intervalle de réaction en Toscane. A Sienne, soixante et dix personnes, principalement juives, furent brûlées vives ; un enfant encore à la mamelle partagea le même sort avec son infortunée mère. Pendant ce temps , l’archevêque de Sienne resta tranquille dans son palais (comme celui d’Arezzo); et il y bénissait la fureur du peuple et le zèle du

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ministre d’ Angleterre protestant , en remerciant le ciel de ce qu’en dépit de la philosophie du siècle , un juif pouvait encore être grillé à l’honneur et à la gloire de Dieu! Mais si les natifs souffraient , s’ils étaient brûlés et massacrés à mesure que la Chambre no ire (\) les marquait comme jacobinsou révolutionnaires, les tortures infligées sur les traîneurs français qui tombèrent dans les mains de ces terribles bandes, l’emportent sur les tourmens inventés par la cruauté ingénieuse des sauvages. Le récit n’en serait pas supportable , et la plume d’une femme se refuserait à les tracer {2).

(1) La Caméra nera. La société qui prit cette dénomination était composée des fanatiques les plus furieux des sectes religieuses et politiques d’Italie : c’était la lie des anciens systèmes, et ils agissaient sous l’influence du conseiller aulique Cremari : cet homme , qui se montra si violent pour le rétablissement de l’ordre social et moral , a été obligé de s’enfuir de Florence pour une banqueroute frauduleuse, pendant que Giunti , secrétaire du sénat, se cachait pour échapper à la punition qu’il avait encourue comme faussaire.

(2) Parmi les terribles conséquences des outrages brutaux et des cruautés sans exemple commis contre les Français, ont été les représailles qu’ils ont exercées quand ils se rendirent maîtres d’Arezzo. Les officiers avaient peine à empêcher les soldats de venger la mort de leurs camarades torturés, par des moyens presque aussi barbares.

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Espérons que c’était là le dernier effort d’une férocité et d’un fanatisme incompatibles avec les lumières du siècle; les dernières impulsions de cette féodalité qui a produit en Europe quatorze siècles d’ignorance , de pauvreté , d'esclavage et de sang, (i)

La bataille de Marengo mit fin à ces atrocités , sur lesquelles les souverains alliés et les cabinets diplomatiques ont jeté un voile; mais leur souvenir sera ineffaçable en Italie, tant

que des cœurs vraiment italiens renfermeront l’amour de leur pays, ou la haine de la persécution !

Dans les changemens effectués en Italie par les conquêtes de Napoléon , le duc de Parme, mari de la fille du feu roi d’Espagne, sœur du

(i) Si celte résistance au nouvel ordre de choses eût été produite par l’amour de la patrie , le motif aurait été louable , quoique les moyens eussent été atroces ; mais une cause aussi noble n’avait pas excité le tumulte. Il est maintenant reconnu généralement que les évêques et les nobles avaient persuadé au peuple que les Français étaient armés contre la M adonna ; et que le ministre anglais, qui se servait de leur stupide bigoterie, leur avait promis des récompenses proportionnées à leurs services , s’ils restauraient l’archiduc d’Autriche dans ses domaines toscans, et rétablissaient le système que les Français avaient troublé.

toscane. 3i

roi régnant, fut mis en possession de la Toscane avec le titre de roi d’Etrurie. Ce prince mannequin, alternativement imbécille et fou, a laissé peu de souvenirs de son existence qui n’aient pas été des preuves de son infirmité mentale. Après avoir vécu assez long-temps pour révoquer les lois les plus salutaires de Léopold (1), il mourut laissant un fils en bas âge (2), et une jeune veuve qui fut nommée régente, et qui suivit invariablement les traces de son époux. Sa cour était modelée sur l’ancien type des cours de sa famille: c’était un composé de dévotion et de galanterie, d’intrigues et de superstition. Des moines étaient les principaux conseillers de la reine d’Etrurie: elle prodiguait les deniers publics, et les besoins de l’état l’obligèrent à établir de nouveaux

(1) Parmi celles-ci étaient la loi dello salulo sanlo , par laquelle il abrogeait les règlemens salutaires de Léopold , qui tendaient à diminuer l’influence papale. Léopold , en sa qualité de prince catholique , ne pouvait pas abolir le monachisme, mais il tâcha de le rendre moins pernicieux à la société , en décrétant que les vœux ne pourraient être reçus avant l’âge de trente ans. Ce fut un des premiers édits révoqués par le duc de Parme , roi d’Élrurie.

(2) Le roi proposé pour l’Amérique méridionale, par le ministre français.

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impôts. Les Florentins l’accusent aussi d’une inconséquence féminine qui la rendait alternativement parcimonieuse au-delà de la nécessité, ou dépensière jusqu’à l’extravagance. Cependant, quoiqu’il lui fût permis, en général, d’agir dans sa politique intérieure comme souverain indépendant, son cabinet était influencé par la France dans certaines occasions.

Cette influence empêcha probablement le rétablissement de l’inquisition , institution que cette princesse paraissait vouloir relever, et pour laquelle elle avait un respect qui tenait aux premières habitudes de son existence. Une académie ecclésiastique, assemblée pour dénoncer l’infidélité du siècle , fut désapprouvée par le ministre français qui surveillait avec une constante vigilance les associations de ce genre, et qui s’apercevant que d’après la marche ordinaire de la ruse, une persécution était suivie d’une autre , et ramenait graduellement la domination des disciples de saint Dominique, demanda la suppression de ce conventicule , et le gouvernement fut obligé de la lui accorder.

On peut charitablement supposer que les fautes de cette princesse dérivaient de l’éducation qu’elle avait reçue à l’Escurial , d’après

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la protection qu’elle accordait aux beaux-arts, et sa disposition à réformer le système d’éducation qui avait si long temps abruti plutôt qu’éclairé la jeunesse de Florence. C’est à son gouvernement qu’on doit une école de philosophie naturelle , composée de professeurs dans chaque branche de la science , et bien calculée pour avoir l’influence la plus avantageuse sur le peuple. Son règne a été court (i); de nouveaux changemens l’obligèrent de quitter son royaume ; et la Toscane devint une province de l’Empire. Élisa, sœur aînée de l’empereur, qui lui succéda, présidait plutôt une

(i) L’ex-reine d’Étrurie , maintenant duchesse de Lucques , réside avec le prince son fils dans la capitale de cet état. Quelques-uns de ses nouveaux sujets nous ont dépeint sa cour comme une imitation en miniature de celle de son frère. La reine-duchesse lève , dit-on , des subsides égaux sur la bourse et sur la piété de son peuple, qu’elle oblige à payer des taxes doubles , et à entendre deux fois plus de messes qu’il n’avait accoutumé de faire. Un Lucquois nous disait , en déplorant l’état où se trouvait réduite celte ancienne république : «Malheur à celui qui mangerait une aile de poulet le vendredi , ou qui mettrait de la crème dans son café un jour de jeûne ! » 11 est bon d’observer que , depuis plus de vingt ans , les ailes de poulet et la crème sont des objets de très-peu d’importance en Italie , sous le rapport de la con¬

science.

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cour quelle ne gouvernait un état; et il ne lui fut pas permis de prendre un titre plus élevé que celui de gouvernante de Florence. Élisa avait donné des preuves de talent dans son gouvernement de Lucques , et déployé beau coup de cette fermeté de caractère qui constituait le génie de son frère, et beaucoup de ces grâces qui, plus encore que leur beauté, rendaient ses sœurs si séduisantes. Elle avait encouragé les manufactures, construit des routes, desséché des marais, et colonisé les terres incultes de Piombino; et si malgré ses efforts soutenus , et une libéralité qui allait jusqu à la prodigalité, ses projets n’eurent pas tout le succès qu’ils méritaient, on doit en attribuer la faute à d’autres: elle avait une oligarchie à combattre, et elle était alors aussi peu appréciée quelle est maintenant profondément regrettée.

Cependant ses moyens ont été plus bornes à Florence, ou ses mesures moins salutaires , quoique Lucchesini (le disciple du grand Frédéric) et son fils fussent de sa cour, et je crois de ses conseils. Le préfet avait le pouvoir de contrôler son autorité, et 1 on dit que sa conduite rendit souvent un tel frein nécessaire; mais quels que fussent les défauts de

son cabinet, sa cour était délicieuse, et le goût,

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la gaîté, la magnificence, qui y étaient déployés, sont fréquemment opposés à la sombre monotonie qui règne présentement dans le palais Pitti.

A la restauration de Ferdinand nr, tout se passa à Florence comme ailleurs, l’ancien ordre reprit son ancienne influence, les choses reprirent leur ancienne assiette , les anciens serviteurs furent tirés de l’obscurité dans laH quelle ils languissaient depuis long-temps, les nouveaux agens furent renvoyés à l’obscurité d’où leurs talens les avaient tirés, et le palais Pitti reprit son ancienne solennité sous l’influence d’un maire du palais (i) , qui, sous le titre de majordome, gouverna ou chercha à gouverner le duché de Toscane, depuis la guarda roba du souverain jusqu’aux conseils de ses ministres. Cet épitome du bon vieux temps de Gaston de Médicis fque les Toscans décrivent , suivant leur manière épigrammatique, orgueilleux comme uh Romain, intolérant comme

(i) Les titres et honneurs de ce majordome sont ainsi qu’il suit : « S. E. le seigneur prince-bailli don Giuseppe Rospigliosi, prince de l’empire d’Autriche , et chambellan et conseiller-privé de S. M. I. et R. l’empereur, chevalier de l’ordre de la Toison-d’Or , de l’ordre de Saint- Joseph, et conseiller d’état et des finances de S. A. I. , maggiordomo maggiore. » Almanach de la Toscane .

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un moine, et avare comme un Florentin) espérait, par la force de sa volonté, rappeler entièrement le passé et anéantir tout ce qui existait: son influence sur le grand-duc justifiait ses espérances. Il devança à Florence son royal patron , armé d’un pouvoir assez étendu pour opérer de très-grands changemens; et il prépara la bienvenue du prince, en exilant les «♦sciences de sa capitale, en bannissant les professeurs les plus habiles d un lycée que Fontana et Fabbroni avaient présidé (i); en menaçant de supprimer l’académie des beauxarts, et en encourageant les persécutions contre les malheureux ecclésiastiques qui s étaient soumis au gouvernement d’un archevêque nommé par Napoléon (2), et qui étaient alors

(t) On nous a dit à Florence que les intentions du prince Rospigliosi , à cet égard, avaient été suspendues par de grandes concessions de la part de l’académie des beaux-arts , par une superbe fête que ses membres donnèi'ent au graud-duc à son retour, et par la clameui publique.

(2) L’Église , considérée comme système en Italie , doit toujours être séparée d’une grande partie de ses membres , dont plusieurs sont des amis zélés de la liberté , des hommes distingués par desmœuis puieset un savoir profond. Le clergé de province, qui n’a pas goûté la douceur du pouvoir, et presque universelle*

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victimes de l’intolérant Piccolini , vicaire du pape à Florence. Heureusement, cependant, don Giuseppe, qui avait compté chasser le savoir de son ancien asile, bannir les arts de la terre où avait été leur berceau, fomenter les picoteries théologiques, déterrer les morts, afin de les réenterrer (r) suivant l’ancienne méthode du temps des Médicis , enfin entourer son prince d’une vapeur pestilentielle qui aurait fait pénétrer sa maligne influence par chaque pore; heureusement ce don Guiseppe était incapable même de gouverner une bassecour. La nécessité força le duc à employer les services d’hommes qui appartenaient au siècle par leur âge, qu’une longue pratique avait rompus aux affaires diplomatiques, et dont la

ment tel. Les persécutions nées des disputes polémiques excitées par le retour du duc, ou plutôt de son majordome, tombent plus particulièrement sur les ecclésiastiques de campagne en Toscane ; et l’un des prêtres les plus exemplaires , l’un des plus profonds hellénistes d’Italie, a manqué de succomber aux vexations qu’il a éprouvées. „

(j) Parmi plusieurs absurdités commises par les chanoines de la cathédrale , pendant la vice-royauté de Rospigliosi , on peut citer l’exhumation du vicaire du chapitre Carboli , afin de le faire réinhumer avec certains rites solennels qui appartenaient à sa dignité dans les temps anti-révolutionnaires.

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probité les mettait au-dessus du soupçon et même de la calomnie de leurs ennemis; ils furent appelés à temps pour sauver le souverain et l’état d’une complète confusion et de la domination du fanatisme , de la tyrannie et de l’ignorance. Il est doux de pouvoir citer des noms qui peuvent relever la diplomatie actuelle de l'Europe du mépris où elle est généralement tombée. Les ministres du grand-duc de Toscane sont le signor Yittorio Fossombroni, don Neri prince Corsini , et le signor Leonardo Frullano. La Toscane leur doit la liberté comparative dont elle jouit , et une prospérité publique supérieure à celle de tous les autres états italiens; enfin des avantages qu’on ne trouve nulle part dans les domaines de l’Autriche (i). Sous ce point de vue, Florence rappelle Turin et l’excellent comte

(i) Le peuple est pleinement convaincu de ce qu’il doit aux bonnes intentions de ses ministres; mais il voit toujours avec déplaisir l’influence que l’Autriche usurpe indirectement sur la Toscane. Les titres impériaux de leur souverain rappellent son origine autrichienne, et les soldats journellement recrutés parmi eux pour être traînés dans les légions allemandes , fournissent des sources d’indignation. Les Toscans rangent l’influence de l’Autriche sur lTtalie avec la famine, la peste et les moines, auxquels ils doivent, disent-ils, l’état de choses

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Balbo. Cependant ses ministres sont enchaînés à un système; ils ne peuvent qu’adoucir, et non réformer. L’influence de l’Église augmente tous les jours par les persécutions (i). Les impôts sont plus forts en temps de paix qu’ils ne l’étaient pendant la guerre, et les moyens de payer sont infiniment diminués. Le grand-duc est entouré d’un petit groupe d’ultras en politique et en religion, avec Rospigliosi à leur tète. La police est dans une perpétuelle acti-

actuel. Ils ont exprimé cette idée dans le proverbe suivant : .*

Ecco d’ Italia i fatti ,

Tifo, Tedesco e frati.

«Le typhus, les Allemands et les moines, sont les fléaux de l’Italie. »

(x) Les dernières classes du peuple, en Italie, sont toujours dévouées aux cérémonies de l’Église , et portées à la superstition ; mais l’influence papale est ébranlée dans son centre , et parmi les gens éclairés il y a si peu de bigoterie , qu’ils ne manquent pas une occasion de se moquer de la promptitude avec laquelle les Français se sont soumis de nouveau à l’influence ecclésiastique : ils les appellent calolici arrabiati (enragés catholiques) , et ils citent comme preuve les massacres de Nîmes : ils ajoutent que Napoléon , connaissant cette tendance de la nation , avait voulu flatter la bigoterie du peuple , en lui rendant son Église bien-aimée. Dans cette critique, les Italiens commettent l’erreur évidente de prendre l’exception pour la règle.

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vité d’espionnage, et la presse n’a pas meme une ombre de liberté : on n’ose pas louer le Dante avec trop de chaleur , de peur d’être soupçonné d’hostilité contre l’influence papale qu’il a attaquée le premier avec une si noble hardiesse, (i)

La société qui existe actuellement à Florence, présente, comme dans toute l’Italie, deux aspects différens. Prise dans les plus âgés des hautes classes , elle a conservé , sans altération, l’impression du régime des Médicis ; prise parmi la génération de toutes les classes ( et particulièrement les hommes) , elle porte l’empreinte des changemens que les trente dernières années ont apportés dans toute l’Europe. Une distribution plus générale des propriétés, l’éducation publique totalement changée, les lycées substitués aux monastères (2) ,

(x) Quand un improvisateur récemment ari'ivé à Florence fit annoncer qu’il prendrait pour sujet réfection d’un monument à la mémoire du Dante, la police lui imposa silence. Ce sujet était trop chatouilleux pour les autorités florentines.

(2) Plusieurs des domaines de l’Église, qui étaient échus à l’état pendant la révolution , ont été rendus par la piété du grand-duc. Les/?«<frxre/ormnn‘oucordelierssontrentrés , dit-on , dans toutes leurs propriétés ; mais les ordres mendians se sont multipliés ad libitum, en proportion

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l’activité de l’existence militaire succédant aux habitudes voluptueuses et indolentes auxquelles la jeunesse était autrefois condamnée,

qu’ils ont offert des moyens d’existence sûrs et commodes au paresseux et au vagabond. L’honnêle paysan toscan , qui aurait mis à la porte l’effronté mendiant , regarde maintenant , sinon avec respect , du moins avec crainte , le padre cercalore qui arrive avec sa mule et ses paniers contenant des vaisseaux pour l’huile et le vin , qu’il assure que Dieu et saint François rendront à ceux qui les ont offerts ; cependant la madonna sposa qui grelotte à cote de son caldanino , pour épargner son bois , est obligée de partager son petit fagot avec le mendiant sacré , qui présente son visage à sa fenêtre en criant d’une manière péremptoire : Si fa V accatlo délia legna (je recueille du bois pour le couvent). A cette requête autorisée par l’Église et l’État, elle n’ose pas répondre par un refus ; et après avoir fait son offrande , il lui est permis de baiser la croix de saint François , et de prendre une prise de tabac dans la boîte du frère , sainte relique bénie par quelque pape ou consacrée par quelque martyr.

Le grand-duc encourage tout cela j>ar son exemple. Quand le fameux voleur Guazzino fut pendu , les moines del buon morire l’entourèrent ; et comme on intima au duc que l’Église , après avoir pardonné à ce brigand , 1 avait mis sous la protection de la Vierge , et qu’il était certain que par son intercession il irait de l’échafaud en paradis , S. A. I. s’écria pieusement : Che félicita ! Telles sont les anecdotes qui circulent dans Florence : 6i elles

les sciences libéralement encouragées et ardemment suivies, l’ancienne superstition livrée au ridicule dispensé par la mode et par la philosophie , ont inévitablement séparé les fils des pères par une distance morale plus grande que la seule différence d’âge ne l’aurait établie. Cependant, quoique les institutions monastiques soient restaurées dans toute leur plénitude, quoique le commerce soit restreint, la philosophie découragée , et une jeunesse militaire remplacée en apparence par des légions de moines plus nombreux à Florence qu’ailleurs ( Rome et Gènes exceptées), l’impulsion qui a été donnée travaille toujours

ne sont pas authentiques , elles font toujours connaître l’esprit du peuple.

Il faut dire un mot de ces moines del buon morire , comme appartenant particulièrement au nouvel ordre de choses établi en Italie. Quand une personne tombe malade , si elle a la fièvre , son médecin est obligé le troisième jour d’appeler un prêtre , sous peine d’être dénoncé : celui-ci arrive avec toutes les formes cérémonieuses des catholiques j et quelle que soit l’époque de la maladie, la chambre du malade se remplit de torches allumées et de la bruyante psalmodie des prêtres. Aussitôt qu’il est connu qu’un individu est tombé malade , les moines del buon morire pénètrent de force ou de gré auprès de son lit; et s’il est ami de V ordre social, il ne peut décemment mourir sans leurs secours.

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sourdement dans la génération actuelle, et se montre par ses entreprises utiles auxquelles les jeunes nobles et gentilshommes consacrent leur vie et leur fortune. Cependant les connaissances et l’industrie des classes moyennes se sont accrues, malgré la chute de leur commerce , le rétablissement des prêtres et des moines qui ajoute au poids des impôts, et le découragement des professions libérales : elles ont parcouru rapidement plus d’un siècle de perfectionnement, et se trouvent actuellement au niveau de la population de Lombardie.

Mais avant que les derniers rejetons du vieux tronc de l’aristocratie se soient flétris , et qu’ils aient fait place à des branches plus jeunes et plus vigoureuses , greffées de l’esprit du siècle , il est plaisant de les voir présenter , comme leurs anciens portraits de famille, les formes , 1 aspect , les usages moraux de leurs ancêtres , et montrer à l’œil du philosophe les résultats de cette mauvaise politique, par laquelle la vertu et le patriotisme du quinzième siècle se sont enfin perdus dans la démoralisation et 1 esclavage du dix-huitième siècle.

Les nobles Florentins de la vieille roche (de 1 un et de l’autre sexe ) commencent cette vie d angoisses sous la forme d’un bambino fasciato

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(enfant emmaillotté) (i), assez semblable à une momie égyptienne, les petits membres comprimés par le maillot serré jusqu’à la gorge , et le petit visage teint de pourpre par la pression des bandages qui font reporter tous le sang vers la tête, et jettent les fondemens de plusieurs maladies futures. S’il peut survivre à ses liens préparatoires, et s’il échappe aux coups et aux chutes qu’il éprouve par le manque de soin d’une nourrice pompeusement at-

(1) La pratique d’emmaillotter les enfans est heureusement tout-à-fait oubliée en Angleterre : elle produit beaucoup de difformités, et peut-être est-elle cause de la quantité de tailles défectueuses qu’on trouve parmi la vieille noblesse italienne. Il est de fait que la race qui s’est élevée depuis la révolution est d’une stature plus haute et plus forte que la précédente. La physionomie de la nation française a changé également depuis cet événement. Les moyennes classes de Florence ont été les premières à abandonner l’usage d’emmaillotter les enfans , quoique les prêtres , comme on nous l’a assuré, se soient fortement opposés à cette innovation. Une dame anglaise d’un rang très-élevé, qui habile Florence, m’a dit qu’elle avait tenté vainement d’engager la nourrice de son enfant à faire vacciner le sien en même temps que son nourrisson ; elle refusa constamment , en disant ( d’après son confesseur) que c’était fuir devant la face de Dieu. La vaccine est considérée comme jacobine et révolutionnaire par tous les partisans de l’ancien régime.

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tifée (1) , dont la négligence n'a pas à craindre l’œil vigilant d’une mère, il ne fait que passer d’un esclavage dans un autre. Si c’est une fille , on l’envoie dès la première enfance dans un couvent (2), pour y rester jusqu’au moment

(1) Les nourrices sont aussi importantes et aussi in» supportables en Italie qu’en Angleterre et ailleurs ; car leur position étant fausse et contre nature , elle emporte sa punition avec elle. Pendant ses fonctions , la nourrice est toujours parée delà toilette de gala des paysannes toscanes. C’est ce qui a fait supposer à M. Fordyce que cette ceinture et tout cet ajustement étaient Je costume de leur profession.

(2) L’intention de Bonaparte était d’établir à Florence des institutions pour l’éducation des filles, semblables à celles qui avaient été fondées à Naples et à Milan • mais en attendant il permit de conserver trois couvens pour les jeunes personnes nobles : ainsi les femmes , dans ce pays , ont eu moins d’avantages sous ce rapport que dans tout le reste de l’Italie; et c’est probablement par cette raison qu’elles maintiennent plus qu’ailleurs les déplorables habitudes de leurs ancêtres. Le cavalière servente, dans toutes les formes reçues du bon vieux temps , ne se voit plus maintenant qu’à Florence; encore l’usage n’en est-il pas général. J’ai vu cependant une matrone paraître dans une assemblée florentine entre son cavalier servant et sa jeune et innocente fille à marier, qui était ainsi lancée dans le inonde avec ce fatal exemple sous les veux. On ne peut jamais jeter assez de honte et de mépris sur ce libertinage impudent î comparée à une telle mère , la

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où une alliance sortable se présente pour elle. Quand il pes’en présente aucune, elle retourne dans la maison paternelle , et là, confinée dans l’attique , elle passe sa vie loin du monde et des plaisirs, privée des douceurs des affections domestiques , et réduite à repasser , pour s occuper , les offices que lui ont enseignés les nonnes, ou à broder l’éternel Adam et Ève sous l’arbre de la science, avec le serpent dans les branches , qui démontre le danger de la chercher : toute sa récréation consiste dans les légendes de la vieille duègne ou dans la charité de quelque amie qui demande permission a la mère de conduire la signorina en voiture au Cascino (i) , ou quelquefois, mais rarement, on la conduit à l’Opéra! Prisonnières de l’étiquette pour toute leur vie , les femmes florentines non mariées et d’un rang élevé ne sont jamais vues dans les cercles, et leur sang et leurs espérances se glacent dans les cellules d’un couvent, ou dans les greniers d’un palais.

malheureuse victime de la misère ou de la séduction , réduite au déshonneur par la nécessité , est presque respectable.

(i) Le Cascino tire son nom d’une sorte de laiterie royale : c’est une délicieuse promenade le long de 1 Arno ; elle est extrêmement ombragée \ c’est le Hyde-Park de Florence.

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Cependant les jeunes dames mariées sont aussi libres que les célibataires de leur sexe et de leur rang sont esclaves. Après la naissance du fils aîné , qui doit porter le nom consacré dans l’histoire, l’épouse se gouverne elle-même : elle est aussi indépendante du contrôle de son mari que celui-ci l’est du sien, et forme son établissement social , à la tête duquel son cavalier servant est placé, intimant à tous ses sujets cette grande loi de la société florentine, vivere senza suggezzione (i). Tout cède à ce vivere senza suggezzione ; même la vanité et la toilette lui sacrifient leurs travaux, et la plus déterminée coquette passe les matinées sur un sopha, dans un déshabillé auquel le senza suggezzione est parfaitement applicable. Cette indolence est quelquefois interrompue par une promenade au mercato Nuovo (le Bond Street de Florence) , le plus souvent seule ou avec le cavalière servente : la robe de chambre et le grand schal, dont elle s’enveloppe le matin , sont alors échangés contre l’élégante douillette et le grand chapeau français qui ombrage fréquemment des yeux et des visages tels qu’on en trouve peu sous les chapeaux de la rue Vivienne. Leur costune est ordinairement noir, cardans

(i) « Vivre sans contrainte, sans cére'monie. »

les rues de Florence le vêtement noir est un porte respect, comme le grand voile turc à Constantinople. La matinée ainsi passée en musant dehors ou en paressant au logis (où il n’y a aucuns devoirs domestiques ou maternels à remplir) , un dîner servi de bonne heure et senzasuggezzione rassemble les habitués du cercle de famille, qui sont en général le cavalière servente, quelque scroccone (i) ou parasite privilégié ( sorte d'état à Florence, analogue à celui de gollopini à Rome), quelque confesseur ou prédicateur à la mode, et quelquefois ( soit pour les affaires de la maison, soit par la condescendance des maîtres ) on y admet le maestro di casa ( le factotum ) et le maestro dei signorini ou précepteur des jeunes gentilshommes, quand ils sont élevés dans la maison. Ce dernier personnage est ordinairement le fils du vinaio ou sommelier. (2)

(1) Les scrocconi ou gallopini n’appartiennent à aucun parti, ni à aucune classe, et ils pénètrent partout. Ce sont des paresseux , de naissance basse, médiocre ou élevée ; et il leur est indifférent que leurs hôtes soient ultras ou libéraux , carbonari ou calderoni. Leur tolérance politique est exprimée par Pucci dans ces vers bien connus :

O Guelfa ! o Ghibellina!

Ei la coccarda avea délia cucina.

(2) Le vinaio préside au cellier et à la vente des vins

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La prima sera succède au dîner, et l’on reçoit les visites de ceux qui ont l’habitude de former le cercle dont la signora délia casa est le centre ; car les beautés florentines s’associent rarement ensemble. Alors arrivent les pareils et alliés de la famille, qui ont le droit de suspendre leurs chapeaux dans l’anticham-

en détail. S’il a un fils, il en fait ordinairement un prêtre , cet état donnant un premier degré de gentilhommerie ; et quelquefois ce fils devient le précepteur de ceux de son maître, jusqu’au moment où ils sont envoyés dans quelques séminaires monastiques pour finir leur éducation. Ce mode d’instruction a repris à Florence depuis la restauration ; mais il est borné à la classe que nous décrivons ici. Les jeunes nobles florentins du parti libéral sont élevés d’après des principes très-différens. Les hommes du talent et du savoir le plus éminent sont choisis pour diriger leurs études. Les jeunes seigneurs de la famille Torrigiani en sont un exemple : la maison de leur père est un lycée , et sa table est toujours ouverte aux savans et aux gens de lettres, sans distinction de rang. Nous avons souvent été témoins du bonheur que produit l’amélioration des habitudes domestiques, dans la charmante famille du prince Corsini , frère aîné du ministre, dont les enfans sont élevés sous ses yeux par les personnes les plus capables et les plus accomplies des deux sexes. Le fait est que les erreurs de l’ancien régime, en Italie comme en France , sont confinées à un trèspetit parti, et que ce parti diminue rapidement, et sera bientôt réduit à rien.

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bre , et l’on voit peu de sociétés qui n’aient leur seccatore , ou ennuyeux privilégié : c’est une classe très-nombreuse et très-ancienne , produite par un état social dans lequel tous les sujets intéressans sont bannis , et où les hommes , obligés de se rejeter sur les frivolités, les discutent avec une fastidieuse importance. Quand l’heure du corso au cascino arrive , la société se sépare , on fait une toilette plus brillante, et la difficulté d’employer le temps entre le cours et l’opéra, induit les élégantes à farVora , comme on dit (faire l’heure), devant le Bottegone, où des glaces et des limonades sont fournies à la longue lile de voitures qui s’y arrêtent. Le senza suggezzione et le far Vora sont deux phrases très-importantes de l’idiome familier des Florentins, et servent de commentaire à l’office oiseux de cavalier servant (i). Cependant, malgré les défauts de

(i) On sait que dans toute l’Italie, et particulièrement à Florence , il n’était pas rare que des parens prissent la précaution d’assurer à leurs filles, par leurs contrats de mariage , l’avantage d’un cavalier servant ; mais alors , comme à présent , le cavalière n’était admis dans la famille qu’après la naissance du fils aîné. Les maris évitent encore maintenant le ridicule de paraître trop souvent avec leurs femmes , malgré les institutions jacobines de Bonaparte en faveur de cette innovation ; et s’ils sont

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leur éducation, et les préjugés qui leur ont été légués par leurs mères , et qui sont soutenus par un parti intéressé à les conserver, les femmes florentines, même celles du premier ra ng, sontpleines de grâces et d’agrémens. Une grande partie de cette répugnance à s’associer avec les dames étrangères , qui leur a fai tune réputation anti-sociale, inhospitalière, naît, dit-on, de la défiance d’elles-mêmes, que leur donne le manque d’instruction. Toutes celles qui ont eu les avantages des bons exemples et des bons enseignemens , ont répondu pleinement à leur influence, par leur vivacité et leur intelligence naturelles. Plusieurs des femmes^les plus agréables, et les meilleures musiciennes de société que nous ayons rencontrées en Italie, étaient de Florence. Les matrones de cette ville ont été autrefois les modèles de leur sexe , et elles ont encore toutes les qualités naturelles qui pourront les rendre telles, quand des institutions plus favorables aux vertus privées permettront le dévelop-

vus ensemble en public, quelques malins viennent toujours leur dire à l’oreille : Avele falla la pasqua? en faisant allusion à cette réforme temporaire dans les mœurs, à laquelle tout le monde se soumet pendant cette période consacrée par l’Église à la sainteté et à la pénitence.

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pement de leurs affections maternelles, et réveilleront leurs facultés intellectuelles en exerçant leur sensibilité sur des objets convenables à leur vocation.

Mais si les femmes du plus haut rang et d’un certain parti conservent toute la teinte du régime Médicis, les hommes de la même caste, et qui professent les mêmes principes, les véritables nobles florentins du bon vieux temps, restent aussi invariablement attachés à leurs anciens usages; et probablement ds ne changeront que quand une génération de plus aura passé. Les personnes mariées de cette classe (et le nombre en diminue tous les jours) y ont toute la tolérance pour le sigisbéiçine qui distinguait leurs dignes pères ; et quoiqu’ils soient rarement cavaliers servans eux-mêmes ( cet emploi étant maintenant presque entièrement rempli par les célibataires), ils vivent en très-bonne intelligence avec le cavalière servente de leur femme, avec lequel, comme le disent plaisamment les Florentins , ils forment un triangle équilatéral. Si cet important personnage est un homme de rang et de fortune , il est toujours l 'ami intime du facile époux. Si, au contraire, comme cela arrive quelquefois, son rang est inférieur à ses talons et à ses avantages personnels, il devient

une personne très-utile à la famille sous divers rapports; il contrôle les actions du maestro di casa, ou du vinaio ; il aide à louer les apparteniez superflus du vaste palais, et souvent il empêche la ruine qui menaçait le marito clella sua gaïiza (i); manière familière dont il désigne le mari de sa dame et maîtresse.

Les chefs des nobles maisons toscanes sont toujours exposés à se ruiner par la négligence de leurs affaires, et la confiance illimitée qu’ils accordent à leurs agens ou intendans (2). On trouve dans ces restes de la vieille tige de la noblesse, l’incapacité et l’incurie d’hommes, qui ont long- temps oublié de prendre part aux affaires publiques , d’exercer aucune profession,, ou d’employer leurs facultés à des exercices utiles. Leurs fattori (3) se mêlent de tous les détails des fermes et des biens

(1) Littéralement « le mari de sa maîtresse. »

(2) Quand on demande à Florence les causes de la ruine d’une noble famille , on répond toujours avec un mouvement expressif, la mala amminislrazione (la mauvaise administration).

(3) L efattore ou intendant donne lieu à ce proverbe satirique :

Fatemi fattore, e in un ànno Se non son ricco jo , è il mio danno.

« Qu’on me fasse intendant , et il y aurait bien du malheur si je ne suis pas riche dans un an. »

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rarement visités, ainsi que des vignes et des oliviers. Le maestro di casa est le chef auquel tout est référé à la ville : on peut dire généralement qu’il est l’intelligence de son patron , qui en fait quelquefois le ministre de ses folies , d’autres fois le négociateur d’affaires du genre de celle qu’Abraham avait confiée à son maestro di casa Eliézer, quand il l’envoya en Mésopotamie. Tout le département épistolaire est dévolu au secrétaire, et les lettres d’affaires , d’amitié, meme celles d’une nature plus intime, sont les produits de son goût et de sa plume , auxquelles son excellence ne lait qu’apposer son noblenom (i). L’ancien mépris

(i) La charmante correspondance en papier à vignettes , qui occupe une si grande partie du temps des dames françaises et anglaises , et qui a produit V éloquence du billet , est inconnue à Florence. Toutes les communications indirectes entre les élégans se font par l’intermédiaire verbal du principal cameriere ou valet de chambre j et les qualités requises pour cette profession consistent principalement en une bonne mémoire et une élocution facile. J’ai reçu plusieurs ambasciate , comme on appelle en Italie les messages les moins importans , et j’ai été frappé de la manière dont elles ont été remplies par V ambassadeur. Quelquefois cette personne est le héraut d’une longue profession de dévouement et d’amitié , d’au- 1 res fois d’un tendre reproche ; mais le plus souvent elleest le négociateur dès préliminaires d’une assemblée , pour

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que montraient les maréchaux cle Richelieu et de Saxe pour écrire et mettre l’orthographe comme des clercs, se retrouve encore dans l’ultra-noblesse d’Italie.

Les principaux revenus des grands propriétaires de terres , en Toscane , ^pnt les vignobles et les oliviers. Comme il y a très-peu d’exportations et de commerce général, puisque toutes les restrictions qui peuvent le gêner existent actuellement, le produit de ces riches propriétés doit être nécessairement revendu en détail dans l’intérieur. L’influence des anciennes habitudes mercantiles, sur des hommes dont les ancêtres immédiats ignoraient la pompe des titres, est encore telle , qu’une espèce de petite boutique est ouverte dans les

faire la partie de min.ch.iate, jeu insipide qui se joue avec quatre-vingt-dix-sept cartes dans lesquelles le Diable et le Pape sont les personnages principaux , car chaque carte est une figure, et qui l’emporte fréquemment sur l’opéra , surtout chez les dévotes. Ce plénipotentiaire domestique est annoncé par le laquais , sous le titre de capo di J'amiglia , ou chef des domestiques de la marquise ou duchesse. ... Quand il a été admis , après une révérence profonde, il se place dans une attitude cérémonieuse , tousse, éclaircit sa voix , et commence ainsi ; Ra signora contessa — fa molli complimenli alla sua eccellenza e dice cosï. Alors commence le cosi minutieux et sentencieux au degré le plus plaisant.

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plusnobles palais ; et comme on n’a pas besoin de licence pour vendre les produits de son cellier, on en dispose de cette manière, avec une minutie de détail qui ne pourrait être surpassée dans aucun petit cabaret , sur les grands chemins de Fiance. Tandis que le chapeau de cardinal , la tiare papale , ou la couronne ducale , sont orgueilleusement sculptés sur les portes massives , on voit au-dessous de ces marques des dignités auxquelles la famille est arrivée, une petite fenêtre grillée où préside le vinaio , et à laquelle, un vieux flacon est suspendu. Pendant que le brillant équipage de leurs excellences roule dans la cour, leur sommelier est occupé à remplir une pinte que lui a tendue à travers la grille , un pauvre acheteur qui vient peut être de recevoir de la charité du maître, la monnaie qu’il va donner pour obtenir cet article de sa boutique (i). Tel est le commerce que font plusieurs de ces nobles

(i) Cette coutume , quoique générale, n’est pas universelle. Les maisons Capponi , Ginori , Pucci , Corsini et cent autres n ont point de bouchon, quoiqu’elles disposent du produit de leurs vignobles. Cet usage prévaut surtout parmi les ultra-nobles qui adhèrent au régime Médicis. Les princes de cette famille ont eu la bassesse de devenir revendeurs , en même temps qu’ils avaient l’ambition d’être despotes , comme le prouve l’anecdote sui-

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ultramontains, de ces nouveaux ducs et marquis toscans, descendans directs des riches et magnifiques marchands républicains de Florence, qui ont ouvert des comptoirs dans tout le monde connu , qui passaient leurs jours dans leurs magasins et leurs banques, tenaient eux-mémes leurs livres, et traversaient les Alpes et les Apennins à la tète de leurs mules chargées de marchandises, aussi fiers de leur honorable profession que dédaigneux des titres que la noblesse féodale leur avait appris à mépriser (i). Pendant que la haute noblesse de Florence conduit ce petit commerce de détail , en y joignant l’économie

vante tirée d’Evelyn, qui a visité Florence en 1644 : « Le grand-duc réside dans le palais Pitti , ou il vit avec sa garde suisse à la manière frugale des Italiens , revendant même ce qu’il peut épargner sur ses vins, dans un cellier placé au-dessous de ses appartemens : on voit pendre jusque sur la grande entrée des bouteilles d’osier qui servent d’enseigne comme le bouchon d’un cabaret. » Voyez t. 1. p. 82.

(1) Les Macchiavelli , qui étaient de très-bons Guelplies , échangèrent leur noblesse féodale contre le droit de bourgeoisie de Florence. Rien n’était plus commun dans les douzième et treizième siècles , que de voir les nobles féodaux, les comtes ruraux , fatigués de leur vie de rapine , venir aux jiortes de Florence pour se faire enrôler parmi ses citoyens. Voyez Sismondi. Rép. ital.

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la plus rigide, ils évitent soigneusement d’a- ■voir le moindre contact avec la pure bourgeoisie, les marchands de profession. Les distinctions qui se sont établies dans les cent dernières années , entre la première et la seconde classe, ne sont oubliées que par les générations actuelles et naissantes, qui ressemblent beaucoup plus à leurs aïeux du seizième siècle qu’à leurs pères du dix-neuvième.

La vie de l’ancienne ultra-noblesse de Florence se passe à la ville, à paresser au logis , à l’église, à l’opéra, au cascino, ou à jouer au minchiate : leur existence à la campagne est également inutile et inactive. On trouve cependant très-peu de nobles, quel que soit leur calibre , qui n’aient depuis quatre jusqu’à huit villas à diverses distances de la capitale. La malheureuse passion des Italiens pour bâtir était spécialement inhérente aux Florentins; elle était née parmi eux d’une nécessité politique. L’importance réelle d’un ancien citoyen de Florence tenait aux branches nombreuses de sa famille unie et prospère, aux talens, à l’industrie, à la coalition sociale et politique de ses frères, de ses neveux, de ses petits-fils , qui rendait son nom considérable et sa faction puissante. Le nombre düalberghi, ou maisons, qu’une famille possédait, soit dans la métro-

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pôle , soit dans ses environs , était sa principale distinction, jusqu’à ce qu’enfin l’usage tourna en abus; et ce qui était un bien particulier devint un mal et public et privé. La vaine parade de palais à demi vides et de villas inhabitées, destinés à la dégradation par l’appauvrissement de leurs possesseurs, est tout ce qui reste de ce désir bien fondé de multiplier les alberghi qui devaient recevoir les branches collatérales de ces familles alors le soutien de l’état. Depuis les portes de Florence jusqu’aux Apennins d’un côté, et de l’autre jusqu’aux frontières romaines, des preuves de ce fatal penchant frappent les yeux en offrant des ruines romantiques ou des maisons , quelquefois.habitées , mais qui n’en ont pas moins l'aspect de la désolation et de la négligence. Même les maisons de campagne royales participent à ce caractère, et aucune n’en est entièrement exempte (i). On voit à la ville, outre les palais occupés par les nobles, quantité de bâtimens dont une partie seulement est louée, et sur le portail desquels on voit les trois boules des

(i) Un nobleFlorentin nous disaitqu’il était pleinement convaincu de la folie de garder un grand nombre de villas, et qu’il voulait , par cette raison , n’en conserver que quatre ou cinq.

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Médicis (i), la clef des Riccardi, le chapeau de cardinal des Capponi et de plusieurs autres familles dont quelques-uns des membres ont été décorés de cette dignité pendant le dernier siècle.

Mais si cette maladie des bâtimens a fait sentir ses mauvais effets sur la bourse des nO’ blés Florentins, le faux goût qui en est résulté pendant les deux derniers siècles est aussi frappant que ridicule. Dans la plus charmante contrée de la terre, la nature est partout défigurée , négligée, remplacée par les productions avortées d’un art dégénéré. Au lieu de haies de verdure et de plaines fleuries, l’œil n’aperçoit que des clôtures de granit, des terrasses de marbre. L’ombre des portiques supplée à celle des bosquets, et les tours, les forts, les fabriques de tous genres, sont substitués à des bois antiques , à de jeunes plantations. Des lions déplâtré, des aigles déployant leurs ailes de plomb, des cupidons taillés dans le buis,

(i) Ces trois boules, qui indiquent encore la résidence d’un Médicis à Rome ou à Florence , étaient trois pilules, les anciennes armes des Médicis, qui étaient originairement médecins. Les trois boules des maisons de prêt anglaises venaient probablement de cette grande maison de banque et de commerce ; car les premiers usuriers établis en Angleterre étaient italiens.

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montrent leurs formes grotesques au milieu de l’architecture verte des cyprès et des ormes taillés en colonnades. Quand les anciens nobles se retirent dans ces villas pour fuir les chaleurs de Florence, ils y mènent une vie aussi antichampètre que les sites qu’ils habitent. Là, ils ne se lèvent que pour entendre la messe célébrée dans la chapelle ou le grand salone, par 1 aumônier de la famille , qui, avec un ou deux amis ecclésiastiques, forme le fonds de la société de la Villégiatura. Un déjeuner de chocolat est suivi d’une promenade où 1 on se traîne lentement le long de l’avenue étroite et couverte de mousse. On sert le dîner un peu après midi, ensuite on va se promener en voilure jusqu’à l’heure du rosario , ou service du soir. Une partie à l’hombre , ou à minchiate , termine cette journée monotone et monastique. Cependant la vie de campagne des personnes de l’ancien système est variée, suivant l’âge et le goût, par la dévotion ou la galanterie; l’influence prédominante du cavalier servant ou du confesseur décide des sujets de la conversation du soir, qui roule sur un opéra de Rossini , ou sur les sermons des pères Moguino ou Voragine. (i)

(i) L’influence des prédicateurs méthodistes à la mode.

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Ti est délicieux de quitter ces peintures si bien conservées de ce qui a été, pour observer les originaux de ce qui existe actuellement , ceux qui promettent de justifier comme leurs ancêtres cet éloge brillant donné à la nation , par Boniface nu , quand il disait que « le « peuple florentin constituait un cinquième

dans les familles anglaises, donne une idée parfaite de celle qu’exercent les confesseurs ou prédicateurs favoris en Italie , et ne diffère que par le degré. Il est curieux d’observer aussi que dans le temps ou les bandes dispersées de l’Église romaine battent un rappel sur le continent , l'Église militante d’Angleterre augmente tous les jours de zèle apostolique. Pendant notre séjour à Genève , la paix et l’union de la nation la plus éclairée et la plus méritante de l’Europe , avait été un instant troublée par le protestantisme apostolique d’un missionnaire anglais, à qui sa fortune donnaitplus d’un moyen de conversion. Le bon sens du peuple genevois l’obligea de se retirer, mais non avant d’avoir jeté des semences de divisions dans des familles qui, jusqu’à son arrivée, avaient ignoré ce que c’était que la discorde. Un autre missionnaire protestant anglais visita Florence peu de temps après la restauration : c’était un des meneurs de la société biblique, et il tâchait de distribuer des exemplaires de la traduction de la Bible anglaise , par Diodati. La tolérance vraiment chrétienne du catholicisme italien lui permit de remplir sa mission sans être inquiété , mais elle manqua totalement : prêtres pour prêtres et secte pour secte , les Florentins ont préféré les leurs.

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« élément de Tu ni vers » ( la nazione florentina nelle cose umane è il quinto elemento ). Les noms les plus considérables par le rang, la fortune et le mérite de ceux qui les portent, brillent encore sur les listes patriotiques , et prennent les moyens les plus sûrs et les plus indestructibles pour éclairer et faire prospérer leur pays, en contribuant par leurs soins, leurs talens et leur bourse, à l’amélioration de l’éducation nationale.

L’éducation publique a toujours été provoquée jusqq’à un certain point dans toutes les parties de l’Italie , et presque dans tous les siècles. Le clergé en ayant pris la direction , et lui ayant donné la tendance qui convenait à ses vues , la considérait comme une des branches de la charité qu’il était obligé de prêcher; et il a encouragé à la fondation de séminaires dans lesquels on donnait gratuitement plus que l’instruction élémentaire. La libéralité des marchands toscans du douzième siècle secondait cette disposition , ou , plus probablement, agissait par une impulsion indépendante. Dans presque toutes les grandes communes on fonda des écoles où la lecture, l’écriture, les premières opérations d’arithmétique et le rudiment de la grammaire latine étaient enseignés. Léopold sentant le bien qui pouvait dériver

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de semblables institutions, les multiplia en proportion des besoins du temps; et il dissémina l’instruction jusque dans les plus petits villages de la Toscane.

11 fonda aussi en 1778 quatre écoles de filles à Florence, une dans chaque quartier de la ville, sous la surveillance de Marco Cavonï. Elles acquirent une consistance qui les a fait se conserver à travers tous les orages révolutionnaires : maintenant 011 y enseigne à neul cents enfans à lire, écrire, compter, coudre, broder, et tisser de la toile et des étoffes unies ou brochées ; et l’on y observe un ordre, une propreté, un silence, qui sont rarement maintenus à ce point dans ces sortes d’établissemens. Les écrivains toscans attribuent en grande partie le caractère paisible de leurs concitoyens, et l’extrême rareté des crimes atroces , à ces institutions; et l’on ne peut douter que leur supposition ne soit bien fondée. Cependant il est une condition qu’on ne peut trouver au même degré qu’en Toscane, et que les circonstances du temps actuel rendent essentielle pour faire qu’une bonne éducation puisse être profitable ; c’est la facilité de se procurer par le travail une existence tolérable. Les paysans sont en général bien vêtus et bien nourris , et ils ne sont point portés à des distractions dan-

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gereuses par l'excès du travail , ni engagés à se livrer à des pratiques malhonnêtes pour subsister. Leur industrie peut leur procurer une vie aisée , en leur laissant encore assez de loisir pour profiter de ce qui leur est enseigné dans leurs écoles ; et le bien-être fait qu’ils n ont point la tentation de négliger les maximes de morale qu’ils y ont apprises.

L’instruction se trouvant ainsi plus généralement répandue en Toscane que dans tout autre pays, les avantages du système de Lancastre, qui a pris de si profondes racines en Europe, devaient attirer un peu moins l’attention publique. Mais plusieurs jeunes seigneurs qui avaient été témoins de l’économie de temps et d’argent, et de l’utilité morale de 1 instruction mutuelle en France et en Angle-

terre, se décidèrent à l’introduire à Florence. Une souscription considérable s’est faite sous les auspices des signori Ridolfi, Pucci , Serristori , Tempi , Altoviti , San-Galletti et Tartini , tous de la première noblesse et de la plus haute considération. On a établi une école où le système d’enseignement mutuel est mis en pratique avec exactitude et succès, et dans laquelle deux cent trente enfans reçoivent 1 instruction élémentaire. Une autre école, conduite d’après les mêmes principes, a été établie

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aux frais du comte Girolamo di Bardi ; elle contient cent vingt élèves : le comte a fait quelques additions au système lancastrien, principalement à l’égard du développement progressif de l’esprit. Les procédés arithmétiques sont démontrés par des images tangibles , présentées par une espèce d’ abacus ; et l’enseignement de la lecture et de l’écriture est mis à profit dans un système d'instruction qui commence par les notions physiques de l'homme, des animaux et des élémens dont il est entouré, et qui conduit l’écolier jusqu’à la connaissance de la Divinité ; unissant ainsi les deux grands motifs qui nécessitent une conduite morale, V obéissance à la volonté du Créateur , et le bonheur temporel résultant de l’observation des devoirs qu’il nous impose. Quelques différences dans l’enseignement de l’écriture sont aussi considérées comme des perfectionnemens. Notre visite à ces deux établissemens nous a été extrêmement agréable, non-seulement à cause des excellentes personnes par les soins desquelles ils avaient été élevés, et qui nous ont honorés de leurs attentions amicales pendant notre séjour à Florence; mais par le plaisir que nous avons eu en observant l’ordre, la propreté, l’application , qui régnaient dans ces murs, où tant de visages brillans de jeu-

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nesse et d’intelligence exprimaient le vif désir d’obtenir et de mériter l’approbation.

Les difficultés qu’il fallait surmonter pour établir ces écoles exigeaient tout le zèle et toute la persévérance de leurs généreux fondateurs. Le gouvernement a été jusqu’à présent moins que neutre à leur égard ; et quoique le clergé ait été bien éloigné de leur opposer cette aveugle et fanatique résistance qui déshonore le même ordre en France, les ignorantins d’Italie n’ont pas vu leurs progrès avec une parfaite indifférence.

Il fallait aussi triompher de la force d’inertie d’une grande masse d’ignorance et de préjugés parmi les anciens nobles, qui, comme Pétrarque l’a très-bien observé dans une autre occasion , prennent leur indolence et leur paresse pour de la gravité et de la prudence , et méprisent , avec une obstination invincible , tout ce quils ne peuvent point comprendre . (1)

Avant notre départ pour Florence , le grandduc avait témoigné quelque curiosité excitée par les succès marqués des écoles ; mais 011 ne

(1) « Credimi Giovanni , molti fatti che sono frntto di « pigra mente e di ozio , sono tribuiti a gravita e consi- « glio. Soventi gli uomini disprezzan qnello di cui vivono

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savait si cette curiosité était excitée par la crainte ou par l’émulation. La société d’agriculture ( academia dei Georgofîli ) avait aussi envoyé une députation pour visiter ces établissemens qu’ils croyaient, avec raison, pouvoir devenir utiles à leur objet. Le rapport des commissaires engagera , sans doute, à propager le système dans toutes les provinces. C’est ainsi que la tendance abstraite à la réforme , qui accompagne nécessairement le commencement d’une révolution, fait place à des efforts pratiques et moins généraux, vers le perfectionnement; et l’impulsion donnée dans ce sens est en même temps plus utile au bonheur humain, plus certaine dans son cours et plus constante dans son but.

Le commerce, auquel les plus riches et les plus anciennes familles de Lombardie et de Toscane se livraient, était l’objet du mépris de la noblesse féodale , et surtout des preux français qui , suivant Boccace , ne leur donnaient jamais d’autre épithète que celle de oani lom-

« disperati; ed è natura dell’ ignorante» lo spregio di cio « che non vede , e il desiderio che niuno giunge dove egli « non vale a giungere. » Lettera del Petrarcci al Bocc.acio, riferita nel Giorn. ar, n° i, p. io.

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hardi ( chiens lombards ). Les fausses idées de grandeur, introduites par l’influence germanique sous les Médicis, ont appris aux Florentins à devenir honteux d’une profession qui avait fonde la prospérité de leur pavs. A mesure que les ducs, les marquis, les comtes se sont multipliés, le véritable marchand toscan a disparu; et le négoce et l’opulence, la liberté et les arts sont tombés ensemble. La législation philosophique de Léopold a prouvé que le génie de la nation, quoique long-temps amorti, n’était pas encore entièrement éteint: sous l’impulsion de ses institutions libérales, quelques étincelles de l’ancienne activité, de 1 ancien esprit entreprenant se rallumèrent en Toscane.

Le feu marquis Ginori ( dont le nom est si souvent répété dans l’histoire de la Toscane , dont l’ancètre a été l’ami de Machiavel ) , noble de naissance, riche par circonstance, a été le premier de l’aristocratie florentine qui soit sorti de la voluptueuse léthargie dans laquelle la jeunesse de Florence rêvait la vie sur les rives fleuries de l’Arno. 11 employa quelques années à visiter les pays étrangers, particulièrement l’Angleterre. Là, il fut frappé des avantages que les manufactures et le commerce peuvent donner à une nation; et de retour dans son

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pays , qui avait été autrefois l’exemple de l’industrie commerciale , il se livra à des spéculations qui convenaient à son caractère actif et à ses sentimens patriotiques. Il projetait de faire un port dans les marais de Grosseto, et il y fonda une colonie. Il fréta un vaisseau pour les Indes , pour rapporter quelques-uns des produits les plus précieux de ces contrées ; et jusqu’à iy65 chèvres d’Angora ont été vues paissant dans ses prairies II établit de plus une manufacture de porcelaine dans une de ses terres, au milieu de son parc favori de la Doccia (1). Le fils de cet homme excellent et

(i) Le marquis Ginori a un autre droit à la célébrité dans le monde littéraire et galant , comme l’ami et le protecteur ( dans le sens donné à ce mot par les gens à la mode) de la fameuse Corilla, qu’on dit l’original de la Corinne de madame de Staël , et qui a été la plus remarquable improvisatrice de son temps. Corilla était une paysanne des environs de Pistoia : ayant annoncé des dispositions à faire des vers, ou plutôt à rimer, elle attira l’attention de quelques gentilshommes du voisinage , qui l’envoyèrent dans une école à Florence où ils payèrent pour son éducation. Sa jeunesse , sa beauté et ses talens captivèrent le cœur du marquis Ginori : elle devint son élève, sa protégée et sa maîtresse. Le goût et la générosité de ce seigneur la firent jouir de tous les avantages, excepté de celui que sa fragilité ne lui permettait pas d’obtenir ; et son amant, dans l’enthousiasme de sa passion ,

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spirituel était encore enfant quand la révolution éclata. Excité par l’activité et les vicissitudes inévitables de ces temps orageux, son énergie se développa, et il ajouta, à l’exemple de son père, l’avantage d’une éducation libé-

la conduisit à Rome, où l’on dit que son influence, et plus encore celle de la beaute de Corilla sur le coeur d’un, certain monsignor , obtinrent pour elle l’honneur d’un triomphe refusé au Tasse : elle fut couronnée au Capitole comme Pétrarque l’avait été glorieusement , et comme Baraballo l’avait été dérisoirement par ce grand mystificateui , le pape Léon x. Les Italiens avaient déjà appris à rire de semblables représentations, et des satires, des pasquinades, comme s il en pleuvait , tombèrent sur la tête de la sibylle et de monsignor son révérend protecteur (*). Bientôt après le marquis, obligé par son rang de faire un mariage convenable , épousa la mère du marquis actuel , une dame d’une naissance très-illustre , et maggiordoma de l’archiduchesse. Il assura à la Corilla une belle fortune, qui la mit dans le cas de passer le reste de sa vie senza suggezzione. Elle est morte en 1 7g 8 ; et le général Miollis , qui commandait alors l’armée française républicaine en Italie, plaça une inscription sur la porte de sa maison dans la stvada Forche f où les futures Corinnes pourront lire en gros caractères :

Qui abilo Corilla in secolo decimo nono.

(*) Une de ces e'pigraramef était ainsi conçue :

Ordina e vuole , monsignor Mazzei,

Che sia cinta Corilla dell’âUoro,

E non si tirin buccie e pomidoro Sotte la pena di baiocchi sei.

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raie : le résultat de l’un et de l’autre devint aussi profitable à ses intérêts qu’à ceux de sa patrie. Il a visité, en France et en Angleterre, les manufactures de Sèvres et de Wedgwood; et 1’établissement de son père, qui , à l’époque de sa mort, ne s’était pas encore élevé beaucoup au-dessus d’une entreprise d’amateur, rivalise maintenant les plus parfaits de l’Europe. Avec des propriétés considérables et un nom illustre, cë digne descendant des Ginori du quinzième siècle n’a point rougi de prendre la qualité de manufacturier, et de partager son temps entre les soins du commerce et les devoirs de la société. Cet établissement , qui fait exister plus de cent familles, augmente beaucoup les revenus de son propriétaire; mais quoique une semblable considération soit rarement négligée par les Florentins , quel que soit leur rang ( puisqu’ils s’accusent euxmêmes de ne jamais oublier le solide), la manufacture de la Doccia n’a point le caractère sordide des spéculations purement mercantiles. C’est évidemment l’ouvrage d'un homme de goût, d’un citoyen bienfaisant, secondé dans ses intentions libérales par une grande fortune, et par des vues étendues et philosophiques. Cette manufacture forme une colonie assez considérable, à quelques milles de Flo-

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rence. Les familles des ouvriers sont logées dans des petites maisons bâties autour de l’établissement, et dans lesquelles on a réuni à une grande propreté, des convenances nouvellement introduites dans le pays. 11 y a une école admirablement bien tenue pour les enfans et les jeunes gens qui doivent succéder à leurs pères dans leurs travaux; il y a de plus des écoles pour le dessin, et les autres arts qui ont des rapports avec la fabrique. On y a joint une académie de musique pour la récréation : les élèves forment des concerts deux fois par semaine, et l’on donne fréquemment des bals, dans la vue de substituer des amusemens innocens aux dissipations du cabaret, et à la paresse. Une belle galerie, remplie de plâtres d’après les antiques, occupe le centre de l’édifice ; et les groupes classiques , exécutés en beau biscuit de la manufacture de la Doccia , prouvent que cette galerie est souvent consultée.

Nous avons eu l’occasion de juger par nousmêmes des heureux résultats moraux de ce noble établissement, pendant notre visite à la Doccia, et nos relations d’hospitalité avec son possesseur. Nous y arrivâmes un dimanche, et à mesure que nous approchions de la manufacture , les groupes que nous apercevions

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assis à l’ombre , près de leurs jolies chaumières, nous frappèrent agréablement , par une apparence de bonheur et d’honnêteté. On ne trouvait point en ce lieu le tumulte ordinaire aux cantons manufacturiers, où les ouvriers ne quittent un travail sédentaire et forcé que pour se livrer à la licence et à l’ivresse. Tous étaient en habits de gala, et les jeunes gens des deux sexes avaient un air de santé et une fraîcheur remarquables. Les plus âgés avaient des manières et une figure respectables. Le marquis Ginori, qui nous conduisait, s’adressait à chacun d’eux par son nom ; la voiture avançant lentement, ils marchaient à coté , les mains appuyées sur les portières, en causant avec leur maître, qui leur rappelait avec bonté le bal qui devait avoir lieu le soir à la villa, ce qu’ils n’avaient assurément pas oublié, comme toutes leurs toilettes l’annonçaient. Plusieurs demandèrent au marquis s'ils pouvaient venir après la bénédiction qui se donne au coucher du soleil. En effet, nous avions à peine fini de dîner, et nous prenions le café dans un des salons meublé à l’antique de ce très -antique château , quand la pièce de gazon qui s’étendait devant les fenêtres, fut couverte en un instant des nombreux invités à ce bal, si im

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patiemment attendu. Quoique le soleil éclairât encore le val d’Arno (i), le signore Ginori fit illuminer la maison qui fut éclairée par une profusion de bougies ; et l’on permit aux paysans et aux manufacturiers d’entrer. Ils se promenèrent dans les divers appartemens, et chacun choisit l’amusement le mieux assorti à son goût et à son âge. Les hommes les plus âgés se mirent à jouer aux cartes; quelquesuns des jeunes gens entourèrent le billard; et le plus grand nombre des individus des deux

(i) Quand nous visitâmes la Doccia , on était dans le mois de novembre; et suivant l’ancien usage de la campagne en Toscane , nous dînâmes à trois heures. La soirée fut extrêmement froide ; et dans cette occasion , comme dans plusieurs autres , nous avons été frappés de l’insensibilité des Italiens pour le froid. On alluma pour nous un feu de bois dans une des cheminées en petit nombre que cette grande fabrique contenait ; mais personne n’osa s’en approcher, excepté nous. Quand l’empereur de Russie, Paul ier, vint à Florence, il allait grelottant c£un monument à l’autre , observant « qu’en Russie on voyait le froid, et qu’on le sentait en Italie. » Les gens du peuple, en Toscane , ne s’approchent du feu que pour apprêter leurs repas; et les femmes de tous les rangs vont partout avec leurs caldanini (chauffe-pieds) pendus à leur bras : quand elles sont assises, elles y posent leurs pieds; et c’est la seule chaleur artificielle à laquelle elles aient

recours.

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sexes se rendit dans la salle du bal , où les musiciens, tous élèves de la manufacture, jouaient quelques pièces en attendant que la danse commençât. Quand la nuit fut tout-à-fait close, les hôtes d’un rang plus élevé arrivèrent : c’étaient les nobles qui se trouvaient dans les villas du voisinage (1); les gentilshommes et

(1) La condescendance et la bonté des classes supérieures d’Italie envers leurs inférieurs et leurs domestiques surpassent même celles des Français, tandis qu’une grande ligne de démarcation est tirée entre les nobles et les bourgeois, parce que l’éducation perfectionnée de la Seconde classe n’a laissé aucune autre distinction entre elle et la première , que celle qui résulte des usages de convention . Le terme caro ou amico mio est constammen t appliqué aux serviteurs; et il n’est point rare de voir une dame, qnand elle s’arrête pour prendre le frais sur le corso, converser familièrement avec le laquais qui s’appuie sur le dos de sa voiture ouverte , senza suggezzione. Cependant cette familiarité ne produit aucune inconvenance dans la conduite des gens. D’après notre prqpre expérience, nous pouvons certifier la fidélité, l’honnêteté et le mérite des domestiques florentins. Quand nous avons quitté le nôtre après un an de service, nous nous en sommes séparés comme on se sépare d’un ami. Souvent des personnes nées dans un état plus honorable se trouvent réduites, parla rapidité des derniers changemens, à chercher une ressource contre la misère dans la profession de domestique. On nous avait recommandé à Milan un homme qui nous suivit à Corne , et

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les riches fermiers des poderi adjacens, une classe d’habitans de la campagne, qui mènent actuellement dans leurs demeures champêtres un vie animée par la gaîté et l’hospitalité, véritablement senza suggezzione , et tout-à-fait opposée à la froide monotonie de Y ultra-villegiatura de Fancienne noblesse. Il était délicieux d’observer que presque toutes les mères étaient accompagnées de leurs filles, les unes encore enfans, les autres dans cet âge charmant qui embellit et vivifie la société en Angleterre. En voyant leurs beaux yeux noirs italiens étincellans de joie , et leurs teints brillans devenir plus vermeils encore par le vif exercice de la danse, on ne pouvait s’em-

qui entreprit de faire la cuisine , et se chargea de quelques autres emplois : mais nous nous aperçûmes bientôt que toute son attention se portait sur quelques fragmens d’opéra de Rossini que nous voyions toujours ouverts sur la table de sa cuisine; et que nos côtelettes brûlaient pendant qu’il chantait des cantabile . Je lui avouai un jour que je supposais que nous avions les prémices de ses talens culinaires; et comme il réussissait également mal à tout le reste de son service, je lui demandai franchement ce qu’il était. Il me répondit avec le plus grand sang froid : /o signora, io sono il primo tenore delV Opéra di Bergamo (moi, madame? je suis le premier ténor de l’Opéra de Bergame).

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pêcher de se représenter en contraste les pâles et boudeuses signorine , qui avancent tristement leur tête par les hautes fenêtres des palais de leurs nobles parens* à Florence. Le bal s’ouvrit par le trescone, la danse nationale des Toscans , comme la montferina est celle des Piémontais. Les nobles , les gentilshommes , les ouvriers, les paysans, se mêlant avec les enfans de tous les rangs, faisaient de ce ballet, vraiment national , la scène la plus vive et la plus gaie. Ensuite vinrent les quadrilles français, les contredanses anglaises et les walses , et tout cela exécuté avec un à-plomb et une mesure qui compensaient l’absence de grâces plus raffinées. Les rafraîchissemens étaient abondans , et particuliers au pays. Ils consistaient en vins légers de plusieurs espèces , en châtaignes et en gâteaux sucrés; des glaces, des limonades et des confitures étaient servies aux visiteurs plus distingués. J’ai observé là, et dans plusieurs autres occasions, que l’on a beaucoup exagéré la beauté personnelle et l’élégance de costume des paysannes toscanes (1). Malgré les

(1) L’aspect, le costume et les maniérés des paysans

toscans varient suivant les districts qu’ils habitent, et dépendent des circonstances physiques de leur position

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pantoufles de velours noir qui avaient peine à contenir des pieds dont elles ne pouvaient diminuer la largeur et la longueur ; les corsets de soie qui roidissaient encore des tailles lourdes; le corail et les perles qui entouraient des cols gros et courts; les peignes brillans qui ornaient des têtes énormes ; ce qu’on pou-

géographique (* *). Les habitans des collines des Apennins diffèrent beaucoup de ceux des vallées; et les natifs des côtes de la mer ne ressemblent ni aux uns ni aux autres. Autant que nous avons pu en juger, ils nous ont paru en général grossiers et brusques, mais gais et sereins : les femmes sont assez semblables aux paysannes galloises , fraîches et grasses , proprement vêtues , et coiffées d’un petit chapeau rond de castor noir, avec une haute forme et une plume noire toute droite : leur habit de fête consiste principalement en une profusion de rubans qui flottent sur leurs épaules , leur corsage et leurs manches. Le chapeau de castor est alors remplacé par des poinçons et des peignes brillans, et leur cou est toujours couvert de colliers de perles et de corail , qu’elles ont le plus souvent par héritage , mais qui sont quelquefois achetés au prix de plusieurs années de travail et d’économie rigide.

(*) Les conladine des environs de Florence ont la réputation d’être riches et corrompues; les perles et la fragilité abondent chez elles. Celles des montagnes de Pistoie, qui sont frugales, et vivent presque avec des châtaignes, sont robustes, belles et actives. Celles de Leghorn se font remarquer par leur joli costume , et leur petit chapeau de paille orné de fleurs rappelle un peu la peinture que fait madame Radcliffe des paysannes toscanes.

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vait dire de plus avantageux pour toutes ces femrrîes , c’est qu’il s’en trouvait quelquesunes de passables, et quant à leur toilette, qu’elle annonçait l’aisance rurale.

La beauté et l’élégance sont, à un certain degré, des qualités morales; et quoique la physionomie naturelle d’une race puisse avoir une certaine tendance vers l’un et l’autre, le travail pénible et la profonde ignorance s’opposent fortement à leur développement. Les paysans toscans sont laborieux, superstitieux, et souvent mal à leur aise , parce qu’ils profitent rarement de la richesse de leur sol fertile (i), et qu’en employant leurs épargnes à

(i) Le blé des Toscans, non moins célèbre que leur raisin, et que Pline a si bien loué, se vend en France trois fois plus cher que dans le pays. Le fermier sobre et ménager qui en dispose fait sa polenta avec du maïs mêlé de haricots. Il mange rarement de la viande , excepté les dimanches, qu’ils font une espèce de macédoine mêlée de viande et de légumes. Ils aiment beaucoup les pommes de terre , qu’ils apprêtent comme toute autre chose , avec de l’huile. Le beurre et le lait leur sont inconnus : si on leur propose de boire du dernier, ils résistent en disant : Non sono ammalato ( je ne suis pas malade). Nous avons' pu nous procurer très-rarement de l’un ou de l’autre en' allant de Florence à Rome. Le fromage et le beurre qui' se consomment à Florence dans les grandes maisons, viennent de Modène et de Parme.

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Si

se procurer des perles et du corail (propriétés bien convenables à un peuple dégradé), ils se privent d’une des grandes sources de la beauté, qui est une nourriture abondante et saine.

Il est délicieux de parcourir la galerie de Florence , en admirant les merveilles qu elle renferme, de visiter ses superbes temples, où l'on marche sur les traces du Dante , de Pétrarque et de Boccace; mais dans la somme de nos jouissances, pendant notre agréable séjour dans cette ville, je ne me rappelle rien de comparable aux impressions que j’ai reçues au bal champêtre de la Doccia. (i)

(1) En parcourant les terres qui dépendent de la Doccia et leurs environs , il n’est pas rare de rencontrer des groupes de chasseurs anglais avec des couples de lévriers anglais , sonnant le view-hollow , ou galoppant à perte d’haleine , le marquis Ginori ayant donné à lord Burghersh. la permission de chasser dans ses domaines. Le marquis lui-même est grand chasseur; nous l’avons vu quelquefois visitant le matin sa manufacture , dans le costume de daddj hawthotri , et d’autres fois nous le trouvions dans sa loge à l’Opéra , en grand costume de cour, venant de vaquer à son service de chambellan; car les principaux nobles ont tous élé faits chambellans à la restauration , probablement pour s’assurer de leur dévouement. En exprimant notre gratitude pour l’aimable hospitalité avec laquelle ce seigneur nous a reçus ,

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Pendant notre séjour à Florence la société italienne et étrangère était fort brillante. Les

et à la ville , et à la campagne , nous croyons à propos d’observer que le reproche adressé aux Italiens ( surtout à ceux du nord) d’ètre peu hospitaliers, est injuste et mal fondé. Les étrangers de toutes les parties du monde viennent en foule en Italie , et n’y restent en général que le temps nécessaire pour voir les curiosités de chaque ville. Les Italiens appellent ces essaims de voyageurs le passage des hirondelles ; et ils demandent avec raison s’ils sont obligés de se ruiner , en recevant ces volées successives qui, se perchant un instant sur leur sol , n’y demeurent jamais assez pour laisser connaître les droits qu’elles pourraient avoir à leur attention. Les Florentins sont considérés comme les moins hospitaliers des Italiens (les Romains excepté); et le' témoignage de plusieurs familles anglaises qui ont résidé long-temps parmi eux , et qui 'nous ont assurés qu’elles n’avaient jamais dîné dans une maison florentine, semble donner de la vraisemblance à cette imputation. Cependant, pour en parler d’après notre propre expérience , nous avons reçu les preuves les plus réelles d’hospitalité nationale en plusieurs manières. Un gentilhomme nous a obligés de nous servir de ses chevaux ; un autre nous a donné un bel appartement dans sa maijpn , sans vouloir accepter la moindre rémunération : ce dernier était de la classe respectable des cittadini. Nous avions l’usage de loges aux deux Opéras, et l’on nous fournissait libéralement des livres, soit des bibliothèques publiques, soit des collections particulières , sur les sujets qui nous intéressaient, et qui étaient utiles à l’objet de cet ouvrage. Je crois que

assemblées étaient nombreuses, gaies et fréquentes. Plusieurs dames anglaises, et d’autres pays étrangers (i), donnaient des soirées

peu de personnes bien recommandées, surtout si elles étaient connues par des principes libéraux et quelque réputation littéraire, auraient à se plaindre de l’hospitalité italienne. La réception plus ou moins bonne faite à un étranger, dépend aussi beaucoup de la société à laquelle il est d’abord adressé.

(i) Plusieurs de ces dames étaient polonaises, les femmes les plus charmantes et souvent les plus éclairées du continent. Tous ceux qui ont eu le bonheur d’être admis dans la société de la princesse Jablonowska à Paris, peuvent trouver dans cette aimable dame un exemple des grâces et de la culture d’esprit de ses belles compatriotes. Les Polonaises ont toutes des sentimens patriotiques , et si la délivrance de leur malheureux pays dépendait d’elles, on verrait bientôt la Pologne reprendre, parmi les nations, le rang dont elle a été privée par l’infâme coalition de la Russie, de la Prusse et de l’Autriche. Parmi les illustres étrangers qui se joignaient aux groupes des passagers dans les sociétés florentines , étaient le duc et la duchesse d’Alva (et Berwick), favorables exemples de la grandesse d’Espagne. Le duc nous a paru aussi versé dans la littérature anglaise moderne , que s’il avait passé sa vie dans les cercles de Londres ou d’Edimbourg. LL. AA. RR. le duc et la duchesse de Wurtemberg étaient aussi à Florence , offrant le modèle du parfait bonheur domestique , et de toutes les vertus qui le procurent : on les voyait toujours entourés de leurs

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une fois par semaine : elles y faisaient régner une aisance souvent inconnue dans leur pays natal , où les efforts pour parvenir au bon ton ou la gêne de l’étiquette, s'opposent presque toujours aux jouissances sociales. Les hôtels diplomatiques offraient naturellement les réunions les plus élégantes; et il est juste de dire que les portes ministérielles des ambassadeurs à Florence, sont ouvertes à des hôtes à qui leurs principes politiques les auraient fermées ailleurs. C’est peut-être l’air de la Toscane, qui ne permet pas à l’aigreur et à 1 amertume de dominer dans l’esprit, et qui dissipe en même temps la bile et les préjugés de parti; c’est peut-être le jus de la grappe suave des Flo-

enfans et d’un certain nombre de personnes accomplies, formant une petite cour à laquelle le républicain le plus rigide aurait été fier d’appartenir. Parmi ceux qui la composaient se trouvait M. Matheuson , auteur allemand, très-connu et très-aimable homme. La conversation de la duchesse de Wurtemberg rappelle les meilleurs temps de l’amabilité féminine en France : son savoir est trèsétendu , mais elle déploie un. goût et une sensibilité qui rendentle crime de science pardonnable, même dans une jolie femme. C’est une plaisante chose d’être forcé par la tyrannie de la vérité , de dire du bien de certains souverains , tels que Henri iv, Joseph n , et Léopold , et que l’évidence de l’expérience oblige à louer les vertus et les connaissances de certains princes.

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rentins, dont la salutaire influence s’étend du physique au moral, et change les dispositions les plus hostiles en affections bienveillantes et douces. Mais pourquoi chercher les causes, quand nous jouissons des effets? Il est plus agréable et plus sage de détailler les plaisirs sociaux de Florence auxquels tout le monde pouvait participer, que de rechercher les raisons de leur existence.

Dans les cercles diplomatiques auxquels nous avons assisté pendant notre résidence en Toscane , ceux de l’ambassadeur d’Angleterre se distinguaient éminemment; et l’on trouvait l’hospitalité anglaise parfaitement représentée dans les magnifiques salons de lord et de lady Burghersh. Là un tory soutient avec un whig une discussion aimable sur les mérites de la Niobé (i). Le lord-lieutenant d’Irlande oublie la dignité de sa charge pour prendre le caractère d’un simple voyageur. Le Français ultra tendant les mains à l’auteur jacobin , lui offre une trêve temporaire; les romantiques et les classiques semblent oublier leurs querelles, et les Trecentisti forment un quadrille avec

(i) Des plâtres , d’après le groupe de Niobé, décorent le salon de l’ambassadeur : ils lui ont été offerts par le grand-duc.

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les partisans des auteurs modernes; quoique Boccace n’ait pas laissé de précèdent pour cette figure , et que Monti n’ait point sanctionné les termes de ses variations. Là de bons dîners ne permettent aucune différence d’opinion dans les invités, et de bonne musique de composition anglaise, est généreusement applaudie par des audi teurs italiens. En un mot, la diplomatie ne perd rien par la libéralité du ministre, et le caractère anglais gagne beaucoup par la cordialité de l’hôte et les grâces de l’hôtesse. Nous avons été trop fréquemment reçus à la table hospitalière de l’ambassadeur de Suède, nous avons trop souvent joui de la société qu il rassemblait chez lui , pour ne pas saisir l’occasion d’exprimer notre reconnaissance pour les bontés, et notre admiration pour les vertus qui distinguent monsieur et madame Laggersward, et pour rappeler à leur souvenir, si cet ouvrage tombe sous leurs mains, des personnes sur lesquelles leur mérite a fait une impression trop aimable pour quelle puisse jamais être effacée (i). Mais il existe une maison à Florence, ouverte à la société , dans laquelle tous

(i) L’ambassadeur français venait de quitter Horence quand nous y arrivâmes, et il n’y avait point de cour : la famille royale ne reçoit que dans le carnaval.

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les étrangers qui passent par cette ville se font présenter : cette maison a un caractère et un intérêt qui lui sont propres; et si Ton y entre avec le sentiment de la plus vive curiosité, on en sort pénétré de regrets infinis, si j’en juge au moins d’après mon expérience. C’est un petit palais sur l’Arno, où les samedis soir se rassemble un congrès bien plus européen que celui de Laybach, pour offrir ses hommages à la seule reine légitime qui réunisse les suffrages de tous les partis en sa faveur, à la veuve du dernier des Stuarts, Jacques ni, Louise princesse de Stolberg, comtesse d’Albanie. Cette dame a cependant un droit plus puissant à l’intérêt , que celui qu’elle tient de ses titres; c’est elie qu’Alfieri nommait la mia Donna, sa destinée, sa muse; c’est la seule femme dont les chaînes dorées ont retenu ce cœur fier et rebelle qu’aucune beauté n’avait pu fixer; c’est elle dont il disait que sans son amitié , il n aurait jamais rien produit de grand ou de bon . La description qu’Alfieri a laissée de sa première entrevue avec madame d’Albanie, ou comme il l’appelle, cette gentilissima e bella signora , est pleine de sensibilité et tout-à-fait poétique. Il représente cette jeune et charmante princesse allemande, comme une étrangère au milieu des étrangers, distinguée au-dessus de tous,

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adorée, servie de tous et de lui-même, dont la farouche susceptibilité, la timidité morbide, céda enfin aux charmes de sa personne et de son esprit, au point que la destinée de celui qui avait toujours commandé à son propre sort, devint dépendante de la volonté d’un autre, et cet autre était une femme jeune et infortunée, (i)

Je me rendis pour la première fois chez cette illustre dame, pénétrée du respect dû à ma reine légitime; mais bien plus occupée du souvenir de ce charmant portrait qu’Alfieri en a fait avec des couleurs que le temps n’effacera jamais. Un clolce foco negli occhi nerissimi, che accopia con candissima pelle e biondi capelli davano alla di lei bellezza un îisalto, di cui diffi-

(i) La comtesse d’Albanie avait été forcée de chercher un asile dans un couvent, pour échappera la brutalité de son mari. Alfieri a immortalisé la grossière licence de cet homme abruti , qui vivait dans un état d’ivresse perpétuelle. Si le témoignage de son rival laissait quelques doutes sur son caractère , celui de quelques-uns de ses contemporains , à Rome et à Florence , les lèverait entièrement. Son frère, le cardinal, était un peu moins méprisable ; cependant il a laissé après lui la plus mauvaise réputation. On dit qu’il était faible d’esprit , avare et bigot. La race entière des Stuarts, depuis Jacques Ier, a constamment été la maison royale la plus dégénérante et la plus dégénérée de l’Europe.

elle era di non rimanere colpito e conquisto (i). L'âge a si bien épargné clans l’original le fond des traits de ce beau portrait, qu’il serait aussi injuste qu’impoli de parler des larcins qu’il peut avoir commis; et ce qu’on voit encore suffit pour juger que la peinture était fidèle. Si la douce flamme des yeux noirs a perdu quelque chose de son éclat, la blancheur de la peau existe toujours, et l’esprit qui donnait tant de charmes à l’ensemble, est peutêtre plus brillant, et conserve la fraîcheur et l'énergie de la jeunesse. Sa manière énergique et simple a un attrait tout-à-fait. particulier pour ceux avec qui elle cause à demi-voix au milieu de sou cercle un peu cérémonieux (2),

( 1) « Ses yeux très-noirs où brillait une douce flamme , avec sa peau d’une blancheur éblouissante et ses beaux cheveuxblonds donnaient à sa beauté un charme piquant dont il était difficile de se défendre. »

(2) J’ai eu le bonheur d’être souvent placée auprès de madame d’Albanie (qui est habituellement assise à la tête d’un véritable cercle de cour), et de jouir de son agréable conversation , pleine d’observations piquantes et gaies, et qui devenait plus intéressante encore quand elle tournait sur Alfieri. Elle parlait de lui avec une simplicité très-naturelle, et très-opposée au jargon sentimental qui lui a été attribué par quelques voyageurs anglais, dont elle m’a assuré que plusieurs ne l’avaient jamais vue. Elle m’a dit que l’histoire des horreurs du

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attrait qui paraît bien plus séduisant encore quand on est reçu le matin sans cérémonie dans son élégante bibliothèque. Entre une dame de ce rang, une princesse féodale, et

lit de mort d’Alfieri , et de sa conversion soudaine , divulguée par un ecclésiastique célèbre , était absolument fausse : qu’il était vrai que, pendant qu’il se mourait, des dévots avaient voulu lui persuader de se conformer aux rites de l’Église catholique, que le père Canovai j moine de l’ordre des scuole pie , était entré dans sa chambre sans y être appelé , au moment où il était prêt à rendre le dernier soupir; et qu’il s’était placé au pied de son lit avec l’attirail effrayant des cérémonies pour les mourans. Dans cet instant, Alfieri leva ses yeux élincelans, fit un mouvement de tête, et il expira. C’est de ce simple fait que l’histoire de sa conversion et plusieurs autres fables ont été tirées. En causant un soir avec madame d’Albanie , sur le talent d’écrire des nouvelles , autrefois si commun chez les Italiens, et maintenant toutà-fait perdu , elle m’assura qu’ Alfieri lui avait dit souvent qu’il voulait raviver le goût pour ces sortes d’ouvrages ; mais qu’il réservait cet amusement pour sa vieillesse. Il n’aurait été à aucun âge un bon auteur de nouvelles; mais il aurait pu écrire d’excellens romans. Madame d’Albanie lit toujours beaucoup ; et cette passion pour les beaux-arts qu’Alfieri lui a reconnue n’est point diminuée, si l’on en juge d’après les bons tableaux qui ornent sa bibliothèque. Elle a de plus un talent qui en vaut dix autres ; elle sait rire, et sait parfaitement de qui et de quoi il est bon de rire.

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l’auteur anathématisé de la France , on ne doit pas supposer qu’il existât de grands rapports d’opinions; mais on est heureux de pouvoir ajouter que ces dissonances n’ont pu empêcher une sorte de sympathie de goût et de sentimens, et que les attentions prodiguées par madame d’Albanie à l’auteur de ces pages, depuis le premier jusqu’au dernier jour de sa résidence à Florence, lui ont été extrêmement avantageuses, et de plus d’une manière. Madame d’Albanie est la reine de Florence , et la réception qu’elle fait à un étranger a une influence très-marquée sur le séjour qu’il doit faire en cette ville, quelque bref qu’il puisse être.

Tandis que la population entière de la Toscane a tiré de grands avantages des réformes de Léopold , et des changemens radicaux opérés par les Français, cette partie de la société, si nombreuse , si respectable , et si influente, qui prend maintenant pour la première fois en Italie le nom de moyenne classe , a gagné plus que toute autre à ces améliorations. Cette branche d’un système social perfectionné, composée des professions libérales, du commerce et de l’agriculture en grand, ne se soumettra jamais sans résistance aux abus du gouvernement, ni à la religion pervertie, qui opprimaient

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et avilissaient leurs ancêtres immédiats. S’ils paraissent maintenant moins ardens et moins énergiques dans la cause de la réforme que les Piémontais, les Milanais , les Bolonais, etc. , on doit se rappeler que leurs stimulans sont bien plus faibles, qu’ils ont moins de sujets de plaintes : leur climat délicieux, leur belles campagnes, leur sol fertile, les bonnes intentions évidentes de leurs ministres, et la douceur et l’humanité reconnues de leur aimable souverain, qu’on égare, mais dont on ne peut changer le caractère; tout se combine pour affaiblir, sinon repousser entièrement la conviction qu’ils vivent sous un despotisme pur , appuyé sur la superstition, dans lequel leurs vies ne sont assurées que par la bonté du prince, dont la volonté absolue n’est restreinte que par sa bienveillance , vraiment constitutionnelle . Mais de toutes les classes de la population florentine, celle qui paraît avoir été le moins affectée par les divers événemens qui ont changé les habitudes et les manières (quoiqu’elle ait peut-être secoué comme les autres certains vieux préjugés’), celle qui a le plus conservé la vraie teinte de l’ancien régime, c’est celle des petits marchands ou boutiquiers. Aucun intérêt, aucune spéculation ne pourrait les réveiller de leur indolence voluptueuse, de leur

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existence insouciante; on les voit passer un jour après l’autre, étendus dans leur boutique, vendant ou dormant, comme il plaît à la destinée d’en décider. Quand le tocco sonne (c’est ainsi qu’on appelle à Florence une heure après midi), ils ferment leur boutique, qui n’est pas toujours leur domicile, et vont dîner et dormir aussi longuement que la paresse ou l’appétit le leur suggèrent. Je me rappelle d’avoir donné une commission à l’un des orfèvres nombreux qui habitent le ponte Vecchio , et qui occupent les mêmes échoppes de bois qui couvraient les ingénieux orefici des siècles passés; la manière dont il l’a remplie prouve la vérité des précédentes assertions. Après lui avoir expliqué minutieusement la nature de l’ornement que je lui commandais, après l’avoir dessiné avec mon crayon, et découpé avec mes ciseaux, je le laissai, bien persuadée qu’il avait compris ce que je voulais, et qu’il l’exécuterait. Je le croyais d’autant plus, que tout le temps que j’étais restée debout devant lui, entrant avec chaleur dans les détails qu’exigeait l’importance de l’objet, il était collé dans un bon fauteuil, le teint animé par une douce chaleur, après avoir fait la siesta , les yeux à demi ouverts , tournant négligemment scs pouces, et répondant laconiquement à tout ce que je lui

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disais sarà fatto ( cela sera fait), ce qu’il répétait à chaque seconde. Le jour suivant je revins m’informer comment allait le sarà fatto , et la seule réponse que je pus obtenir à toutes les demandes que j’adressais à mon homme, fut veramente , non ?ni ricordo. niente s ignora mia (vraiment, madame , je ne me rappelle rien de tout cela). Pour stimuler sa mémoire à l’avenir, j’écrivis ma commande en aussi bon italien que j’étais capable de le faire; et le jour où l’on devait me délivrer l’article lut fixé, avec la promesse d’une ponctualité que tous les saints furent appelés à garantir. Mais ce jour et plusieurs autres passèrent sans que mes ordres fussent exécutés, et je ne pus obtenir d’autre réponse à mes plaintes, sinon l’éternel sarà fatto , et pazienza signora mia; ma patience et mon séjour à Florence étaient bien prêts de finir ensemble, quand je vis entrer dans ma chambre, deux jours avant mon départ, sarà fatto , tenant sur ses doigts le bandeau si long-temps attendu, et s’écriant avec un triomphe qui faisait épanouir sa face apoplectique : Miratc signora ! che gran bella cosa .! questa e cosa per f are stupirell veramente e degna del nostro divino Beiwenuto Cellmi!!! ( i ) Les

(i) « Voyez , madame , quelle admirable chose ! quel

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louanges qu’il se donnait lui -même avaient banni pour un moment son indolence habituelle, et la naïveté et l’exagération de ses éloges étaient tou t-à- fait dans la manière comme dans le dialecte avec lequel nostro divino Benvenuto charme ses lecteurs et les ramène à la franche simplicité du seizième siècle, (i)

A Florence, comme dans toutes les villes

merveilleux ouvrage! Il est vraiment digne de notre divin Cellini ! »

(i) Il est curieux de comparer ces restes d’un régime usé, avec les ingénieux orfèvres, joailliers et ciseleurs du seizième siècle dans le même pays , et avec les personnes qui exercent actuellement la même profession à Genève : celles-ci unissent la dignité des arts aux spéculations du commerce; et leurs magasins d’horlogerie, situés dans une cour retirée de leur ancienne cité calviniste, fournissent leurs précieux produits à toutes les parties du monde, en dépit des restrictions que la politique moderne impose à leur industrie. L’auteur de ces pages a passé plusieurs demi-heures vraiment amusantes dans les magasins de M. Butte à Genève , où les divers degrés de civilisation de chaque pays peuvent être lus dans les commandes reçues depuis Ispahan jusqu’au Kamtschatka , depuis l’Indus jusqu’au pôle, où l’on retrouve aussi des traces de la diplomatie de l’Europe, dans une série de babioles qui forment une partie assez importante des secrets de tous les cabinets , et qui servent indifféremment à orner la toilette d’une dame , ou à décider le sort des nations.

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d’Italie, la boutique française est le magasin à la mode : c’est là que les soies et le velours de Lyon sont vendus aux descendans de ces manufacturiers toscans (1), dont les métiers fournissaient toute l’Europe. Le beau chapeau de paille de Leghorn est négligé pour les élégans chapeaux demi-reps du Palais-Royal : on achète des perles romaines fabriquées dans la rue Saint-Denis , et l’on marchande des bijoux du quai des Orfèvres , en face de l’ancienne bouts que de Cellini. C’est là que les beautés anglaises s’arrêtent à caqueter, dans leur promenade, le long de l’Arno, et que les beaux Irlandais prodiguent leur italien avec les petites soubrettes qu’on voit derrière les comptoirs , et qui , nées natives de Paris , n’entendent que le français.

Les théâtres de Florence n’ont rien qui mérite d’être cité. Le grand opéra de l’Argentino, et l’opéra-comique du Cocomero (2)

(1) On voit encore sur plusieurs anciens palais de Florence , un bélier sculpté sur la grande entrée j c était l’enseigne ordinaire des manufactures de laine, qui a été importée en Angleterre avec les métiers italiens.

(2) Ce mot, que les Florentins prononcen t hoghomèro, met en évidence le défaut de leur prononciation disgracieuse , qui est aussi gutturale que l’allemand. La voix toscane est anti-musicale , et ses inflexions produisent

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étaient l’un et l’autre très-mal montés pendant notre séjour. L’ennuyeux opéra du Ciabattino Medico a été joué trois mois de suite tous les soirs sur le premier de ees théâtres; et ce qu’il offrait de mieux était un ballet passable , dont l’intérêt principal consistait à voir manéger quelques lourds chevaux allemands autour de la scène; et dans le spectacle d’un cœur sanglant présenté à l’héroïne par un mari cruel qui vient d’arracher ce cœur de la poitrine de son amant. Le mauvais goût d’introduire de telles horreurs dans les ballets et les mélodrames est évident , et beaucoup trop suivi. On doit s'attendre à voir bientôt les compositeurs de ballets chercher leurs sujets dans les procès criminels, et les figurans danser tout le calendrier de Newgate. Quoique nous ayons entendu plusieurs fois de charmans concerts d’amateurs à Florence, l’art musical est extrêmement tombé dans une ville qui a donné naissance à Cherubini , dont la musique y est aussi peu

quelquefois un alto aigre ( particulièrement chez les hommes) qui frappe désagréablement les oreilles étrangères. Les voix romaines sont la musique des sphères , comparées à l’organe florentin. Le dolce susurro lusingondo du Tasse se trouverait aussi facilement sur les bords du Shonnon que sur les rives de l’Arno.

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connue que celle de l’immortel Mozart. La musique n’a jamais été le talent des Florentins, et on la cultive à présent moins que jamais. Le seul Rossini attire leur attention et leurs applaudissemens. Le grand-duc , sa famille et sa cour assistent tous les soirs à l’opéra ; mais quand l'heure du souper de S. A. I. arrive, elle se lève , et part au milieu de la scène la plus intéressante , ou de l’air le mieux exécuté. La jeune et très-aimable archiduchesse Louisa se soumet gaîment à cette espèce de supplice , et l’on dit qu’elle n’a jamais entendu un opéra entier. La famille royale arrive et part sans exciter la plus légère sensation dans la salle; ce n’est pas quelle soit peu agréable au peuple; bien au contraire, tous les membfë>s de cette famille sont affables , exemplaires par leurs vertus domestiques, et très-aimés : mais c’est qu’on n’a pas à Florence cette dégoûtante loyauté qui se déploie par des marques de servilité affectée dans les autres pays. La nation italienne est de toutes les nations européennes celle qui montre le plus de dignité à cet égard (i). Le grand-duc visite souvent dans

(i) Nous visitions un matin , avec le comte Girolamo di Bardi, le superbe musée dont il est directeur : nous trouvâmes , dans un des cabinets, un jeune homme qui paraissait profondément occupé à examiner quelques

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leurs loges les nobles qui sont dans son intimité; et il y est reçu sans aucuns de ces trépignemens de joie, qui donneraient la fièvre à un ultra-royaliste français, si un prince du sang quittait sa loge pour le visiter dans la sienne. Son Altesse se promène souvent en voiture dans la ville, seul avec sa fille, presque comme un simple gentilhomme; il n’est jamais entouré de ces lanciers, galoppant la lance en arrêt, ni de ces fiers hussards, l’épée nue, qui précèdent les voitures des souverains et des princes dans certains autres pays.

morceaux d’histoire naturelle qui venaient d’arriver du Brésil , et qui en désignait les particularités à la personne qui l’accompagnait. Le comte nous laissa un instant pour lui parler , puis il revint à nous , et insista pour nous reconduire jusqu’à la porte, suivant l’étiquette italienne. Nous l’engagions à retourner près de l’étranger qu’il avait laissé dans le cabinet : il répondit qu’il le ferait immédiatement ; car ce gentilhomme était le prince héréditaire , qui avait donné là rendez-vous à quelqu’un pour voir ensemble des ciseaux nouvellement ajoutés à la collection. « Mais (ajouta-t-il) telle est l’ardeur de son Altesse « quand il s’agit d’histoire naturelle, qu’elle est toujours «la première à se rendre à l’assignation ». Il y avait dans tout cela une si noble simplicité de part et d’autre , que je ne pouvais m’empêcher delà comparer avec une visite de l’héritier de la couronne de France à l’un des Musées ou à l’Institut de Paris ! ! !

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Lois de Florence.

On a observé que la révolution avait été effectuée à Florence du temps de Léopold, et que les Toscans avaient peu à gagner par les changemens que leur proposaient les Français. Cette observation est vraie : les réformes salutaires qui avaient eu lieu dans les abus les plus grossiers , la force de 1 opinion , ei 1 activité spontanée du système que Léopold avait mis en mouvement, mais surtout les mœurs douces du peuple; tout conspirait à rendre extrêmement tolérable le gouvernement de ce pays. En même temps, le climat heureux et les prix modérés auxquels les cultivateurs tenaient leurs terres, donnaient à lous ceux qui n’étaient pas absolument dénués d’industrie, des moyens d’existence sulfisans. La situation générale de la nation était donc aisée ; et si les lois n’étaient pas tout-à-fait calculées pour développer l’énergie intellectuelle et commerciale de la population, leur administration était beaucoup meilleure que leur esprit. Cette espèce d’ignorance , satisfaite dans son imprévoyance, n’est cependant pas 1 état qu’un monarque éclairé , non plus qu un philosophe , souhaitent pour leur pays ; et les détails suivans prouveront que ce léger degré

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de bien-etre dépendait encore entièrement du caractère du prince , et qu’il pouvait être détruit par le plus léger souffle d’un gouvernement moins bienveillant.

Le grand-duc Léopold avait aboli la torture, l’admission de preuves privilègiées ou insuffisantes dans les matières criminelles, les accusations de haute trahison fondées sur des laits indirects, et la peine capitale. Ce système de jurisprudence est encore actuellement en vigueur, excepté que la peine de mort a été rétablie dans certains cas spéciaux, par Ferdinand, successeur de Léopold. D’après la pratique des tribunaux français, la publicité des procès a été introduite à Florence ; mais l’instruction préliminaire, la partie la plus importante des affaires, est faite par le chancelier ou notaire public, qui a un pouvoir discrétionnel pour faire punir un prisonnier dont les réponses ne l’ont pas satisfait, soit par le cachot, soit par la privation de nourriture. En même temps, il n’est pas permis d’imprimer les motifs d après lesquels le juge a pris ses décisions.

Dans les cas non prévus par le code , le président de police a le droit d’appliquer des peines extraordinaires. Tl a également le pourvoir d’établir des procédures secrètes econo m. 3

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7/2 ici que le grand-duc évoque devant lui, et détermine arbitrairement : ce magistrat peut condamner à des amendes , au fouet et aux galères : il peut arrêter les citoyens dans leurs propres maisons, et de nuit; et sur des soupçons ou des informations secrètes, il peut les »

faire enfermer dans une maison de correction , ou les forcer à entrer au service , comme dans les cas de discolato , c’est-à-dire de conduite immorale et dissolue, ou d’abstinence des devoirs religieux; pratique d’autant plus dangereuse pour la liberté individuelle, que son exécution est commise aux agens de police les plus subalternes.

Dans les matières ecclésiastiques l’abolition de l’inquisition, de la nonciature, des mainmortes, les restrictions imposées à la cupidité de l’Église, la soumission de ses propriétés aux charges publiques, la suppression presque totale de tous les droits payables à la cour de Rome , et la diminution des couvens et confréries, l’autorité des évêques limitée aux cas purement spirituels ou de discipline ecclésiastique, la défense de prononcer des vœux avant l’âge de discrétion et sans avoir subi un long noviciat, étaient les principales réformes introduites par Léopold. Les Français supprimèrent totalement les monastères. Depuis la

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restauration ils ont été rétablis en partie; mais comme les revenus de ces institutions ont été pour la plupart séquestrés, c’est principalement les ordres mendians des franciscains et des dominicains, qui ont été ressuscités. La concurrence de ces moines avec les mendians laïques, jointe à la résistance non-équivoque de l’opinion publique , tendent à abréger la durée de cette existence contre nature qui leur a été rendue par la magie de la puissance ; et plutôt ils retourneront au néant dont ils ont été retirés si mal ci propos , mieux cela vaudra pour tous. Comme agens de fraude ils ne peuvent plus servir à rien; et comme partie de la hiérarchie politique, ils jettent trop de mépris et de ridicule sur les gouvernemens qui les soutiennent, pour que les faibles services qu’ils sont encore en état de rendre puissent le compenser. Pour tout le reste on a maintenu la révolution opérée par Léopold, révolution qui lui a, dit-on, coûté la vie, et il existe peu d’églises catholiques plus libres que celle de Florence. Presque toutes les religions sont tolérées à Leghorn, et l’on permet aux juifs de résider à Florence, à Pise et à Sienne. Les individus qui se dispensent des dévotions publiques, et ceux qui ne professent pas la religion catholique romaine f

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sont cependant exclus des places lucratives de l’état.

Une multitude de lois émanées, pendant l'espace de huit ans, sous les trois grands-ducs autrichiens, ont été recueillies en plusieurs gros volumes. Un code de procédure civile a. été publié de plus , depuis la restauration, par ordre de Ferdinand in. Le code de Justinien et le digeste règlent les intérêts et les droits de propriété entre les individus et les corporations; caries droits des communes, qui avaient été établis comme un pas vers le gouvernement représentatif , et que les Français avaient supprimés , n’ont pas été restaurés.

Les délais judiciaires sont très-longs ; et malgré l’injonction positive de terminer tous les procès dans l’espace de quelques mois , il en est peu qui durent moins de trois ans. Les charges des dépenses extra-judiciaires rendent les plus petites affaires ruineuses, même pour la partie gagnante. Dans les matières de grâce ou de justice , on a souvent immédiatement recours au prince quand le résultat est incertain. Les ministres ont le pouvoir de couper court à de telles suppliques, sous prétexte d’un manque de formes ; mais le souverain y répond généralement par un vista ou un riferito agli ordini qui vaut une négation , sans en assigner

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aucun motif au pétitionnaire. C’est là où se borne le droit de pétition.

Les étrangers sont traités en Toscane, à l’égard du droit d’acquérir des propriétés, comme les Florentins le sont dans les pays auxquels ces étrangers appartiennent, et indépendamment d’aucuns traités entre les deux contrées.

Le gouvernement de Toscane est purement monarchique. Tous les droits féodaux ont été abolis par le grand-duc François, et tou§4es privilèges de la noblesse et les majorats ont été supprimés. Le sénat florentin qui, dès longtemps, n’était qu’un nom sans autorité, n’a pas été rétabli à la restauration : ainsi le grandduc est un des souverains les plus arbitraires de l’Europe, et il n’est restreint dans son administration que par un seul frein qui promet de devenir le plus efficace de tous, l’opinion publique.

Statistique de Toscane. (i)

Après les actes de Léopold qui permettaient * la libre circulation de toute espèce de produit,

(1) On croit devoir faire quelque apologie pour l'introduction de ces notices imparfaites. L’auteur, indépendamment de la conviction de son inaptitude à juger dûment des matières d’économie rurale et commerciale,

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le paysan se trouvant exempt de l'oppression et des impôts excessifs, l’agriculture fit un pas rapide et vigoureux en Toscane. La manière la plus usitée pour affermer les terres est d’en diviser le produit entre le propriétaire et le tenancier , le plus souvent en deux parts égales. Le propriétaire avance l’argent nécessaire pour les premiers frais de culture, et son fermier le lui bonifie sur la récolte suivante. Une autre somme est avancée pour le commerce des béifciaux, et le cultivateur le conduit, en entrant de moitié dans le profit et les pertes. Le bétail ainsi produit fournit la principale nourriture animale, consommée par la population, et de plus le nombre de bœufs nécessaire pour le labourage et les transports des fermes. Les moutons sont en général bien conduits, mais la difficulté de trouver des pâturages suffisans pour' de très-grands troupeaux, rend les charges plus lourdes et les gains moins sûrs. On a

n’a pas voulu donner une plus grande étendue à ses remarques, sachant que l’admirable ouvrage de M. de Châteauvieux, sur l’Italie , se trouve dans presque toutes les bonnes bibliothèques , et que ce sujet y est approfondi avec beaucoup de sagacité. On espère cependant que quelques faits tirés de sources incontestables, ne paraîtront pas déplacés ici, quoique leurs séries ne soient ni complètes , ni liées ensemble scientifiquement.

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