CHAPITRE IX
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Anecdotes historiques. — Pline. — Paul Jove. — - Ville de Corne. — Soldats et douaniers . — Duomo. — Anciennes inscriptions . — Collegio Gallio. — Lycée. — Collections. — Commerce. — Aspect de la ville. — Vue du lac. — Barcaiuoli. — Faubourgs. — Villas. — Palais du Garuo. — Nouvelle route. — Espionnage. — Paysages du lac. — Villageoises. — Paysans. — Leur musique. — — Fêtes patronales. — Fête de saint Abbondio. — Invito-Sagro. — Villa Fontana. — Conclusion.
Parmi tous les districts du nord de l’Italie, celui de Como avec son lac, sa cité et ses montagnes, se distingue par une prééminence d’intérêt historique. Les beautés naturelles de ses paysages, sa position sur les frontières de plusieurs états différens pour le climat, le sol et la langue, ont donné dès long-temps à cet Eden de la Lombardie une juste célébrité, et
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fait de ses belles solitudes, les théâtres de bien des combats, et les témoins de bien des crimes. Les Étrusques (i) fondèrent Como ,.et quand ils vinrent peupler ses charmantes rives et ses îles délicieuses, la nature s’y montrait dans toute sa fraîcheur , et dans toute sa beauté primitive : ils étaient dignes d’habiter cette terre enchantée. LesGaulois, dans une de leurs incursions , la découvrirent, en chassèrent les Étrusques, et ils élevèrent leurs cabanes et plantèrent leurs -tentes au milieu des monumens qu’avaient laissés leurs prédécesseurs plus civilisés. Les Romains, à leur tour, délo* gèrent les Gaulois, et l’on dit que sous leur direction , cinq cents Grecs émigrèrent sur le lac Larian. (2)
Como était la retraite favorite de Pline , dont
(1) Paul Jove.
(2) On suppose que Larian, nom latin du lac de Corne, est dérivé du nom d’un oiseau ( larius ) qui fréquente ses rivages. M. Eustace , je 11e sais sur quelle autorité , dit que Como doit son importance à une colonie romaine à laquelle le père de Pompée avait contribué. Strabon affirme que cette colonie était composée de cinq cents nobles grecs que Pompée avait amenés à Como ; et Paul Jove ( Description Larii Lacus ), et Amoretti, dans Ses l're Laghi , adhèrent à cette opinion. M. Eustace parle aussi de la sécurité de ce pays pendant les nombreux désastres
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les lettres expriment son attachement pour ses beaux paysages. Mais les cleliciœ de cet auteur ne sont pas plus célèbres que il (lolce loco de Paul Jove, qui a pris tant de peine pour illustrer les antiquités de sa demeure de prédilection. Cette union d’intérêt classique et de beauté pittoresque a rendu ce canton le séjour favori de l’homme de goût et du savant, et lui a fait une réputation que les souvenirs plus fiers et plus romantiques du moyen âge ne lui auraient peut-être pas donnée. Il s’y est rattaché dernièrement une autre source d’intérêt et d’illustration non moins importante.
La ville de Corne, située à deux postes de Milan, est une des plus petites, mais des plus anciennes capitales de Lombardie. Elle forme un demi-cercle à la tête du lac de son nom, et repose au pied d’une montagne escarpée, couronnée par les ruines du château féodal de Baradello. Les faubourgs romantiques de San-Agostino et Borgo Yico, s’étendent à droite et à gauche du lac. Des collines de toutes les formes, couvertes de toutes les cultures, s’élèvent autour,
de l’Italie ; mais il a été au contraire la scène de guerres perpétuelles , et des horreurs de l’inquisition. (Voyez Como ed il Lario , et les Letlere Lariane , di Gicimbattista Giovio .)
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comme si elles avaient été lancées par une explosion volcanique ; et le torrent de la Casia , s’élançant du haut de sa montagne, tombe dans la petite plaine de saules qui sépare la ville des monts de Saint-Fermo et de Lampino.
Mais le trait le plus marquant du paysage , soit qu’il paraisse doré par le soleil couchant, ou que les rayons de la lune le couvrent de teintes argentées, c’est le château ruiné de Baradello, autrefois le théâtre d’une aventure tragique conservée par l’histoire, et que la tradition aime à répéter (1). L’ancienne importance de Como est attestée par ses doubles murailles et ses massives tours, et ce qui la rend à présent considérable aux yeux de son maître impérial, est bien indiqué par ses barrières fortifiées, garnies de légions de soldats autrichiens, d’officiers de douane et de police; par sa garnison, son commandant militaire, et la fermeture des portes qui condamne les ha-
(1) Aux murs de cette forteresse si importante dans le treizième siècle, une cage e'tait suspendue. En 12 77 le fameux chef féodal Torriani fut exposé dans cette cage à toutes les inclémences de cette région orageuse , et il y périt. Ce chef, qui avait été seigneur de Como et du Milanais , mourut victime de son rival et vainqueur Sforza.
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bitans à être rentrés dans la ville à une heure très-peu avancée de la soirée. Si l’espionnage a jamais trouvé une position favorable à ses vues , un coin de terre propice pour ses intrigues, ce pourrait être Como. Le pouvoir a concentré là toutes ses machines ; ses agens s’y voient en foule; et la pauvreté investi si cruellement la population, que la vigilance et la provocation y trouvent un vaste champ pour tendre des pièges à celui qui n’est pas sur ses gardes, et pour corrompre l’indigent : d’ailleurs, les fabrications de scandale et les mouvemens de conspiration y sont également favorisés par l’éloignement de l’observation et du contrôle du reste du monde.
Corne a été autrefois le siège de l’inquisition, qui brillait des hécatombes annuelles au milieu de ses montagnes. Les formes et la puissance de ce tribunal terrible n’existent plus ; mais un reste de son esprit semble encore subsister dans son ancienne demeure , et la race de ses familiers ne paraît pas être entièrement éteinte.
Dans des temps aussi paisibles, dans des solitudes aussi reculées , on peut demander, dans le langage du poète italien : Che fan qui tante pellegrine spade? ( que font ici tant d’épées étrangères?) Pourquoi cet appareil de
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guerre , quand tout devrait peindre Fanion et la paix?
Pourquoi? c’est que l’empereur d’Autriche a un tic douloureux , qui n’est point classé dans la nosologie ordinaire, et qu’on appelle i contrabandieri (les contrebandiers). Tandis qu’on ne fait rien pour activer le commerce dans le Milanais , on fait tout pour le paralyser à l’extérieur. Les droits énormes (i) sur les produits des manufactures étrangères, ont stimulé l’esprit à chercher les moyens d’éluder des lois si onéreuses, et 11e servent qu’à multiplier des sources de licence et de corruption. Les contrebandiers aventureux , ces condottieri de notre temps, trouvent le lac de Corne, ses bois et ses montagnes (2), favorables à leurs entreprises hasardeuses. C’est en vain que des paysans innocens sont emprisonnés, que des étrangers sont arrêtés comme suspects , et qu’une force armée si imposante trouble le repos de ces solitudes romantiques. Les belles
( 1) Spécialement sur les marchandises anglaises ; peutêtre en reconnaissance des subsides et du sang de cette fidèle alliée du despotisme légitime.
(2) La frontière qui sépare la Suisse de cette partie du royaume Lombardo-Veneto, forme une espèce de fer à cheval, et donne une ligne pour l’introduction des articles de contrebande qu’il est impossible de garder.
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Milanaises sont toujours habillées de mousseline suisse (i), anglaise ou écossaise; et la liberté du peuple est violée et ses mœurs corrompues sans qu’on en obtienne le résultat désiré.
L’intérieur de la ville de Corne est sombre et triste, ses rues sont étroites et malpropres, ses nombreuses églises sont détériorées, et quelques vieux palais des nobles comasques, quelques habitations dégradées des anciens
(i) Pendant le séjour délicieux que nous avons fait sur le lac de Corne, nous étions dans l’usage de pousser nos promenades jusqu’à un village frontière de la Suisse italienne , nommé Chiasso. Quoique la barrière sur laquelle on lit Terriloria svizzera soit à peine à deux milles de la cité de Como , la différence dans le caractère , les mœurs et la physionomie du peuple est trèsfrappante. Un soir nous remarquions un grand arbre flétri, planté dans la principale rue, et nous apprîmes qu’il y avait été placé pour célébrer le jour de la naissance de Guillaume Tell. Quelques jours avant, le duc de Richelieu, premier ministre actuel de France, en visitant les beautés des environs de Como , vint avec le commandant autrichien à Chiasso , et , frappé de l’apparence de cet arbre , il demanda ce que c’était. C'est V arbre de la liberté , répondirent quelques-uns des habitans. Le duc ôta son chapeau, fit un salut, et dit plaisamment : Bonjour, mon ami; heureusement tu ne fleuris plus.
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citoyens, complètent un tableau de ruine et de désolation. La cathédrale ou Duomo est l’objet le plus frappant. Elle a été bâtie en 3 3p6, avec les marbres des carrières voisines. Sa situation est bien choisie par rapport au lac, mais elle est mal entourée par une petite place carrée, formée par des arcades ruinées, et de misérables petites boutiques. Son baptistaire est attribué au Bramante. L’architecture générale, mêlée et semi-barbare, rappelle l’époque où les arts commencent à renaître, et se livrent à tous les caprices d’un goût encore informe. Partout le gothique élégant est altéré par le mélange de formes grotesques et plus grossières, et des bas-reliefs qui représentent des monstruosités, défigurent la façade dont les pinacles légers sont surmontés de croix dorées; les arceaux terminés en pointes fines , les colonnes enchâssées , contrastent avec des saints et des griffons hideux , qui détonnent dans l’ensemble de l’édifice. On a placé sur les murs de cette église très-chrétienne , des inscriptions (1), et d’autres monumens à la
(1) Les inscriptions sont, citées par Boxhorn pour réfuter une histoire orthodoxe , qui voulait que Pline le jeune eu! été un chrétien et un martyr. Flavien Dexter est regardé comme le père de ce conte merveilleux cité
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mémoire et en l’honneur des païens Plines , et la statue du plus jeune de ces philosophes célèbres est en pendant sur le frontispiee principal, avec un saint qui lui sourit avec plus de tolérance que les saints n’ont accoutumé d’en avoir pour les philosophes, de quelque siècle et de quelque école qu'ils soient.
L’intérieur de cet ancien édifice a le caractère imposant et vénérable des siècles dans lesquels il a été fondé et terminé; mais sa nef spacieuse, ses arceaux gothiques, son dôme hardi, ses belles masses de marbre blanc, et ses fresques d'un coloris vigoureux , sont déparés par les offrandes de la piété et de la reconnaissance des dévots comasques et des
dans sa chronique. Suivant une autre autorité , ce fut l’inhabileté de l’architecte de Pline qui occasionna sa conversion : il bâtissait en Crète un palais dédié à Jupiter (car les Romains consacraient toujours leurs édifices particuliers à quelque dieu); le zèle d’un prédicateur chrétien s’enflamma à cette vue , et il commença à jurer et à maudire si horriblement, que la maison tomba sur la tête des ouvriers, et laissa le proconsul convaincu de la bonté et de la justice de l’être par la puissance duquel le miracle avait été effectué. Les fanatiques de tous les temps ont eu , à ce qu’il semble , la main bonne pour les malédictions; mais malheureusement la formule employée dans cette occasion n’a pas été conservée , pour être jointe à l’ample rituel de saint Ernulphe.
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montagnards voisins , qui seraient plus convenablement étalées dans les magasins des fripiers que dans un monument public. Là , sur une châsse dorée , un cotillon est suspendu. « Ce cotillon déchiré était celui d’une pauvre fille, qui, seule et sans secours, avait été ballottée et froissée par les cornes d’une vache (i),» et que la vierge Marie sauva aux dépens dudit jupon, maintenant consacré à sa gloire. Là, une vieille perruque est accrochée près du saint tabernacle , et nous apprend que par l’entremise de saint Jbbondio elle a sauvé une tête qui devait se briser en tombant d’une échelle ; et partout sur les piliers, les châsses, les autels, des tableaux qui semblent peints par les plus mauvais peintres d’enseigne , annoncent la protection spéciale que la Providence accorde à ceux qui ont eu la foi ou le temps d’invoquer les saints et la Vierge, quand des voitures ont passé sur eux sans les blesser, et que des bateaux et des maisons se sont renversés sans leur nuire. Cependant les ministres du temple reçoivent des offrandes d’une nature plus solides. De telles superstitions semblent mainte-
(i) . Ail tatterd and torn
That belong’d a muiden ail forlorn
Who -was toss’d bv a eow wilh a cruraplety horn.
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nant éminemment ridicules aux voyageurs anglais protestans; mais si les protestans anglais n’offrent plus des cotillons et des perruques à des saints secourables, intermédiaires entre l’homme et la Providence, c’est uniquement parce que leurs pères se sont prononcés hardiment dans la cause de la réforme , parce qu’ils ont violé V ordre social de ce temps , où l’on croyait les perruques et les cotillons , des objets propres à être offerts au ciel en récompense de ses faveurs; où les prêtres encourageaient la croyance à ces pratiques supertitieuses, avec le même zèle qu’ils mettent actuellement à prêcher que les rois ne peuvent; faillir. 0)
Le collegio Gallio , fondé par un cardinal de ce nom, a quelque célébrité; et quoique
(i) Long-temps après que le Dante et Pétrarque eurent attaqué la corruption de l’Église de leur temps , les nobles anglais, comme les montagnards de Corne, mettaient leurs garderobes à contribution pour trouver des offrandes dignes de la Divinité. En 1439, Isabelle, comtesse de Warwick, légua sa robe de drap vert et or, avec de larges manches, à Notre-Dame de TVorcester y sa robe de noces à l’abbaye de Tewkesbury, avec tous ses habits d’étoffes d’or et d’argent et sans fourrures, en -réservant seulement un vêtement de velours rouge pour saint Winifrcd. (Voyez Dugdale's TVarwick.)
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fondation monastique, dirigée par l’ordre des frères des Scuole pie (i), il paraît être conduit d'après des principes libéraux , et avec beaucoup de bonté et d’attentions paternelles pour les jeunes gens. (2)
Un monument massif et sombre, avec un cœur sanglant , placé au-dessus de son lourd portail, donne l’idée d’un ancien hôtel du quatorzième siècle; c’est au contraire un séminaire monastique pour les jeunes filles; et le cœur sanglant ( présenté par une grosse abbesse à un moine joufflu, qui a tout l’air du clerc de la cuisine), est l’enseigne des jésuites, par l’ordre desquels le couvent avait été fondé. Un édifice élégant et vaste contraste avec ces antiquités , quoique consacré au même objet. 11 a été érigé par les Français pour en faire un lycée , et contient quelques
(1) Ces moines, comme les ignorantins de France, s’occupent de l’instruction élémentaire des pauvres, et de leur inoculer en même temps le respect convenable pous les autorités constituées .
(2) Le recteur et le sous-recteur de ce collège sont des hommes très-instruits et très-aimables, qui n’ont rien du moine que l’habit. Nous trouvâmes deux pianos anglais dans l’appartement du premier , qui eut un grand plaisir à faire jouer devant nous ses jeunes élèves , toutes les fois que nous ayons visité l’établissement.
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appareils de physique, dont quelques-uns ont été offerts par le spirituel chanoine Gattoni.
Le cabinet d’histoire naturelle et les jardins botaniques des professeurs Mocchetti, Solari et Carloni , sont des preuves que la science a fait quelques progrès à Corne, depuis ce temps où Spallazani et ses instrumens causèrent tant de frayeur aux montagnards de ce canton. Ces sottes gens qui le prenaient pour un des malliardi , ou sorciers, avec lesquels les inquisiteurs alimentaient autrefois leurs autodafé. , étaient prêts à lui imposer, pour le punir de son savoir supérieur, le même châtiment que les huit vicaires du Saint-Office infligeaient à tous ceux qui, comme lui, cherchaient à éclairer leur siècle, (i)
Les principales ressources de cette reggia
(x) François Muralto , chroniqueur du seizième siècle, a écrit que les prêtres de Como avaient donné à ces sorciers le nom d ’Eretici dalla wala compagnia. Leur crime réel était de penser librement sur les matières orthodoxes du temps; mais on les accusait de manger des enfans, d’être dans une grande intimité avec le diable , et de tenir des assemblées à minuit sur le sommet des montagnes de Corne, avec les esprits infernaux. En 1 5 1 4 > on lit brûler trois cents de ces malheureuses victimes d’une infâme politique, parmi lesquels sans doute était plus d’un Spallanzanij car l’Église n’aurait eu rien à
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citta , sont des manufactures d’étoffes de soie et de coton , assez peu considérables , et soumises à toutes les restrictions qui peuvent s’opposer à leurs succès ; et les entreprises de contrebande qui offrent bien plus d’avantages, et qui sont en effet leurs premiers moyens d’industrie. La manufacture de draps de MM. Guaita , dans le voisinage du village de Saint - Martin , mérite quelque attention.
Dans les vicissitudes historiques de l’Italie, Corne a partagé le sort des plus grandes capitales. Sous les gôuvernemens espagnols et autrichiens, ses magistrats subalternes, sous le nom pédantesque de décurions , administraient les affaires municipales, sous l’influence de huit représentais du Saint-Office , ou de tout autre pouvoir,
Making their wills the scope of justice.
« Faisant de leurs volontés la règle de la justice. >»
Sous les Français, Corne devint le chef-lieu du département du Lario, et la résidence d’un
craindre d’êtres tout-à-fait insignifians. Ces horribles sacrifices humains continuèrent à profaner de temps en temps les aimables rives du lac de Como, jusqu’au temps où l’inquisition perdit son pouvoir et son influence dans le Milanais.
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préfet. C'est à présent le siège d’une délégation provinciale, gouvernée par un délégué, soumis lui-même à la surveillance du field ofjîcer autrichien, sous l’oreiller duquel les clefs de la ville sont remises tous les soirs , et qui porte le titre de commandant de la place.
Mais quels que soient les défauts intérieurs de Corne, quelle que soit l’obscurité de ses rues et l’insalubrité de son atmosphère, dans l’instant où l’on entre dans une des petites barques si nombreuses dans son port, et où l’on commence à s’éloigner du rivage , la ville se montre sous un aspect différent, et devient un des objets les plus pittoresques de la scène la plus aimable qui ait été dessinée par la nature. Les Barcaiuoli (race aussi distinguée sur le lac de Corne, que les gondoliers sur les lagunes de Venise) attendent qu’on vienne réclamer leurs services , étendus sous la tente de leur bateau : tout en naviguant sur ce lac aussi important pour eux que la mer Atlantique, ils déploient leur talent pour la narration topographique, avec autant d’orgueil et de facilité qu’un conteur de profession des salons parisiens ; et comme ce dernier commence ordinairement en disant: tenez , je ni en vais vous conter cela , de même le senti signora (écoutez, madame) des derniers sert d’intro-
duction à une histoire clans laquelle la simple description tient lieu de raisonnement. Malheureusement leur éloquence est perdue pour la plupart des voyageurs; car senti est le premier et le dernier mot de pur italien qu’ils prononcent pendant toute la narration ; le reste est dit principalement en dialecte comasque, qui est ultra-milanais, et qu’on suit avec beaucoup de peine, même après quelques mois d’habitude.
La baie de Corne est presque entourée par les villages ou faubourgs de San-Agostino et Borgo Yico. Les bâti mens irréguliers du premier s’élèvent graduellement, appuyés contre la montagne : la grotte et la châsse de saint Donato sont placées sur des hauteurs plus escarpées, et les ruines du monastère et du village de Brunate couronnent le tout. Ce couvent a servi de retraite à une princesse qui vint s’y mettre à l’abri de quelques dangers qui ont échappé à la tradition; et cette princesse, sous le nom de G ugliehnina , a été canonisée (i) après avoir fait des miracles qui méritaient bien cette distinction.
(i) Le roi d’Angleterre dont cette dame était sœur, n’est point connu. Son département dans la Thaumaîlim gie était une partie des attributions de Junon Lu-
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Le Borgo Yico , baigné par les eaux du lac, est ombragé de l’autre côté par un rideau de collines boisées : son aspect et l’intérêt qu’il inspire sont différens de ceux du pauvre et romantique Borgo San-Agostino. Quelques beaux palais au milieu de leurs vignes et de leurs jardins, bordent le lac et cachent le petit village rustique qui s’étend derrière eux. Les portiques de marbre de la villa Odescalchi (i) s’élèvent sur le solde l’ancienne villa de Caninius Rufus ; et la place où l’on suppose que devait être le platane de Pline, est marquée par un superbe tilleul (2). La villa G allia, autrefois le
cine : c’était de faire venir le lait dans le sein des femmes en couche, quand la nature avait négligé de compléter son ouvrage.
(1) La villa, ou plutôt le superbe palais du marquis
Odescalchi , est un exemple de la passion de bâtir inhérente chez les Italiens. Le marquis l’a commencé il y a plus de quarante ans, et il nous a assurés qu’il ne lui fallait plus que douze ans pour le finir : il a maintenant soixante-dix ans, et il n’a point d’en fans. Sa demeure actuelle est une petite chambre dans les cuisines , qu’il occupe pendant qu’on achève son bâtimeut royal ; et le premier jour ou il nous montra le palais, nous le prîmes pour un des ouvriers. *
(2) Voy. Epist.JI , Liv. I. — La tradition, qui ne s’embarrasse guère ni des dates ni des possibilités physiques, met ce tilleul à la troisième génération , depuis le platane
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musée de Paul Jove, couvre l’espace qui a été occupé par une des maisons de Pline, ou peutêtre par celle de son beau-père, Calphurnius Fabatus. La Casa Grumello était cette aimable retraite à laquelle Giambattista Giovio fait si souvent allusion dans ses Lettere Lariane. L’amour des lettres, et le patriotisme de la famille de Jovius, ont contribué à l’embellis- . sementdu canton de Como pendant plusieurs siècles; et quelques descendans de cette noble maison sont encore parmi ses habitans les plus distingués. Le promontoire couvert de bois de cernobio, autrefois la résidence des riches abbés de Clugni, maintenant une colonie de bateliers et de pécheurs, se projette dans le lac, et termine la baie; et du coté opposé il fuit entre les hauteurs de Pizzo et de Moltrasio, et domine les jardins et les cascades de la superbe villa de Garuo. Ce palais a été habité par le plus magnifique des princes de l’Église, le cardinal Gallio, par qui il a été
original : nous avons passé plusieurs soirées délicieuses sous son ombrage , avec un petit cercle d’amis que le hasard avait rassemblés de pays très éloignés. J’espère qu’ils conservent un aussi doux souvenir des heures passées sous l’arbre de Pline, que l’auteur de ces pages. Ce bel arbre est planté au bord du lac, à l’extrémité de Borgo Vico , et les bateaux sont amarrés à ses fortes racines.
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bâti. Les eaux du lac viennent presque laver le seuil de marbre de ses portiques et ses galeries ouvertes; et ses grandes fenêtres laissent apercevoir les collines et les rochers dont il est entouré du côté opposé au lac.
Il est rare que les promeneurs sur le lac ne jettent pas l’ancre devant le portique de ce palais, maintenant silencieux et désert; et le beau vestibule, duquel on découvre les suites de pièces de doux appartemens opposés, donne le désir de demander à voir le palais, requête toujours facilement accordée par le complaisant gardien. L’appartement à gauche parait avoir été récemment la résidence d’une femme élégante; une petite bibliothèque, un boudoir, une chambre à coucher, et une salle de bains communiquant ensemble, et présentant une perspective agréable, sont décorés comme par la main des Grâces, et peintes par un pinceau classique ( celui de Yaccani). Les pièces de l’autre appartement sont plus riches sans être moins commodes; elles donnent sur les terrasses et les jardins. Un petit théâtre dont les ornemens sont blancs et or, indique que cette demeure a été celle du goût et de la richesse. En passant le vestibule pour gagner le derrière de la maison qui est ouverte de toutes parts, on découvre un paysage d’un caractère
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très-différent. Des rochers détachés de leurs bases, des blocs de granit épars sur un grand terrain à moitié déblayé, des ruisseaux qui s’élancent des hauteurs et viennent couler dans des canaux creusés sous la terre, des arches solidement construites, terminent une belle route qui suit les bords du lac, quelquefois entourée de murailles, dans d’autres endroits garantie par des fossés, et toujours à l’abri des inondations et assurée avec beaucoup de travail et de dépenses contre la chute des rochers environnans. Ce grand ouvrage, qui durera jusqu’à la fin des siècles, a procuré aux Comasques un chemin sur le bord du lac , dans le seul endroit où il soit possible de faire passer une voiture (i). Cette entreprise vraiment impériale dans son exécution , qui a donné des moyens de subsistance à quantité de familles
(i) Le gouvernement autrichien , dans sa frayeur des contrebandiers, a toujours empêché les liabitans d’établir des communications entre les villages qui bordent le lac. Un seigneur , qui dernièrement a fait un chemin qui mène de sa villa à la ville prochaine, nous a dit qu’après en avoir vainement demandé la permission au gouvernement, il l’avait enfin obtenue en intéressant f’Église en sa faveur. La permission a été accordée pour que sa famille eût le moyen d’aller entendre la messe dans l’église voisine.
du pays, a été faite sous le dernier gouvernement. Le plan en a été tracé par la meme main qui a décoré le boudoir et le théâtre de Garuo; c’est l’œuvre magnifique d’une dame étrangère, qui, fuyant la persécution domestique, cherchait dans des occupations de goût, d’utilité, de bienfaisance, à oublier la calomnie de ses ennemis et l’abandon de s^s amis. Mais les rochers du Garuo, les ombrages retirés de Como ne sont point un asile pour celle qui a été marquée comme victime de ce tribunal secret organisé et présidé par des ministres d’état. Aucun lieu ne peut servir de refuge contre les familiers de cette inquisition; ils pénètrent dans l’intérieur des familles, ils obstruent les lieux de divertissement publics; aucun principe moral ne les arrête, et l’opinion publique n’a point d’empire sur des êtres capables de rendre la bienfaisance elle-même, l’instrument de sa propre destruction, et qui retiennent une main charitable par la crainte affreuse de répandre ses bienfaits sur ceux que la séduction peut engager à la trahir. Telles sont probablement les causes ou quelquesunes des causes qui ont éloigné cette dame d’un pays où elle avait fait tant de bien et acquis tant de popularité. Sur un des cotés de la superbe route qui doit son existence à sa mu-
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nificence , un simple marbre apprend au passant que ce grand chemin a été construit par une princesse de la maison d’Est, Caroline de Brunswick. Mais les générations qui habiteront à l’avenir ces montagnes, apprendront avec reconnaissance, que la première route ouverte le long des rives de leur beau lac a été construite dans le dix-neuvième siècle par une reine d' Angleterre,
Depuis Cernobio et les hauteurs opposées de Geno et Blevio, avec leurs sept villes , ou plutôt leurs sept petits hameaux , le lac s’étend encore en formant des contours irréguliers et gracieux; et, tantôt plus large, tantôt plus étroit, il se perd dans des bosquets épais ou s’étend dans les terres et forme des baies : son cours a près de soixante milles à travers des campagnes d’une beauté variée, qui présentent souvent des déserts sauvages et des images de désolation, et quelquefois les paysages les plus rians et les plus aimables.
L’antique village et l’église de Torno s’avancent dans le lac au milieu de coteaux couverts d’arbres. La Pliniana , avec ses rochers noirs, ses bois épais et sombres, qui paraissent encore la retraite des sibylles, ses cascades grondantes , ses beautés sauvages, qu’on voit telles que les a décrites, il y a près de deux mille
ans, une plume classique ; — Nesso, comparé par les Barcaiuoli aux régions infernales, où les lunes d'été, où les soleils d’hiver n’ont jamais pénétré; — les écueils caverneux de Grosgallia, s'enfonçant jusque dans les plus profonds abîmes des eaux; et les grandes ombres des montagnes escarpées de la Valtessina, sont quelques-uns des objets les plus frappans, parmi les points de vue qui portent le caractère de la sublimité et de la désolation. D’autres parties offrent de charmantes villas, des palais ornés de colonnades de marbre, des bosquets d’orangers et de myrtes, des pavillons, des casinos qui couronnent la cime des promontoires et des rochers, et jouissent de la perspective enchantée du lac brillant et des Alpes qui, peu à peu , s’effacent, et se perdent enfin dans la vapeur. Ici, un moulin rappelle la vie champêtre; là, une manufacture donne l’idée des occupations qu’exige un genre d’existence plus raffiné; mais partout, et au-dessus de tout, se montrent les monumens de l’Eglise, qui s’est toujours emparée des points les plus élevés et des situations les plus fertiles. Des chapelles de pèlerinages occupent le sommet des plus hautes montagnes; des églises, qui se sont conservées à travers les ruines des cloîtres et des abbayes, paraissent au milieu
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des îles; on voit pointer des clochers, on entend le son des cloches dans les détours les plus sauvages ; des châsses brillent sur tous les coteaux, des autels formés de crânes humains s’élèvent le long des rives, ainsi que des stations à la Yierge, pour recevoir les invocations des matelots, qui la prient de détourner la perfide bourasque : les rocs eux-mêmes sont couverts de peintures des flammes du purgatoire, qui offensent les yeux et attristent l’imagination. Les abbés de Clugni et les inquisiteurs de Corne ne dominent plus , il est vrai , dans ce pays; mais rien n’est oublié pour entretenir la superstition qu’ils ont laissée parmi ses pauvres habitans.
Les montagnes qui renferment dans leur sein le superbe lac, sont celles des Grisons et la Yalteline, qui descendent sans interruption jusque sur la rive , dans la partie supérieure , et qui se dessinent en collines ondoyantes ou présentent les formes les plus bizarres et les plus hardies, du côté deLecco etdeComo. Les plus hauts sommets sont noirs et stériles, leurs flancs se revêtissent graduellement de massifs de chênes et de châtaigniers (1); des plantations d’oliviers, des mûriers, des vignes
(1) Les montagnes de Corne ont toujours été fameuses
enrichissent leurs parties moins élevées, où des terrasses artificielles sont construites avec ce qu’il faut juste de terre pour couvrir les racines des arbres : les pauvres et laborieux habitans portent sur leur dos, dans des paniers, cette terre, qu’ils déposent sur les rochers. Les chamois habitent, dit-on, les plus hautes régions; l’on voit voler l’aigle et le vautour au-dessus des bois , et le pélican , la grue, le héron, plongent dans les eaux du lac* qui baignent ses monts. Les Alpes et leurs neiges éternelles terminent d’une part ce magnifique tableau; de l’autre, le Duomo, les clochers et les beffrois de Corne, semblent sortir de l’eau, et viennent ajouter l’aspect d’un lieu habité aux traits d’une nature fière et sauvage, et compléter une des scènes les plus romantiques et les plus variées, (i)
pour leurs truffes. Il existe une lettre de saint Ambroise à un autre saint évêque de Corne, où il remercie son confrère de lui avoir fait présent de choses aussi délicates. Misisti milii tubera et quidem. mirœ magnitudinis.
(i) La forme du lac est très-irrégulière. Des rives de Menagio et de Varena, entre lesquelles est sa plus grande largeur, il n’y a que cinq milles : sa longueur de Corne à Chiavenna est de soixante milles. Ses montagnes sont riches en mines.
Ogü LOMBABDJF.
Le défaut des paysages du lac de Corne, est d’ètre surchargés de fabriques souvent grotesques ou de mauvais goût, qui tiennent la place de beautés naturelles d’un ordre supérieur, ou masquent des monumens de la plus belle architecture. Sur les hauteurs qui dominent le Garuo, ou villa d’Est, on voit la ville de Saragosse , exécutée en relief et peinte : c’est un monument qu’un ancien propriétaire a voulu ériger en l’honneur des triomphes de l’armée d 'Italie; mais, vue du lac, cette représentation a tout-à-fait l’air d’une ville de joujou. Les rocs de la villa Tanzi, naturellement pittoresques et sauvages, sont couverts d’arcades de briques rouges, de forts, de citadelles avec des canons, de cellules pour des ermites, de grottes pour des monstres, de monumens pour des maîtresses qui n’ont jamais existé, de cénotaphes pour des amis et des parens qui ne sont pas pressés de les remplir; meme les bosquets de myrtes de la magnifique villa Sommariva sont déparés par ces petites figures bizarres et fantastiques, taillées dans la pierre, qui ont l’air d’étre des portraits de nains ou de crétins, et qui étaient si fort en vogue dans la Lombardie il y a cinquante ans.
Quoique le lac de Corne ait été et soit encore
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le lieu de retraite favori des guerriers retirés et des hommes d’état hors de place (i); quoique les habitations humaines y soient entassées au point de défigurer ses belles rives , l’aspect général de la contrée a toujours un caractère de mélancolie, de silence, de retraite profonde, qui fait une impression singulière. Le grand nombre de bâtimens ruinés et noircis par le temps qui bordent ses eaux, et d’où
(i) Le duc de Melzi , comme nous l’avons déjà dit, a passé les derniers temps de sa vie dans sa belle villa , sur le lac de Corne. Le général Pino occupe encore à présent son casino près de Cernobio, et le comte Sommariva vient tous les ans inspecter les travaux qu’on fait dans sa maison et ses jardins , près de Cadenabia. En général, les nobles milanais qui ont des villa sur les bords du lac , entre Corne et Cadenabia (qui peut être regardée comme la première poste du voyage et ou l’on trouve une jolie petite auberge), y passent seulement un jour ou deux chaque fois qu’ils viennent les*visiter. Dans un de ces courts voyages nous eûmes le plaisir d’être reçus dans la villa Tanzi , située près de la célèbre Pliniana, et dans la villa Balbianello qui appartient au comte Porro. Celte dernière jolie petite villalfeouronne le sommet d’un promontoire qui partage le lac en deux bassins. Du portique ouvert sous lequel les barques mettent à l’ancre , on a des deux côtés une vue enchanteresse , aussi-bien que de la maison qu’on suppose avoir été la Comedia de Pline . comme la Pliniana était celle qu’il appelait fantastiquement sa Tragcdia.
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l’on aperçoit, par leurs fenêtres sans châssis, les têtes des sbires autrichiens qui s’allongent au moindre bruit de rames, ou les visages amaigris des pauvres ouvriers en soie, ajoute à la tristesse de la scène. L’absence de toute communication par terre (n’y ayant pas une seule route le long du lac, hors celle de la villa d’Est) prive le pays de ce mouvement, de ce bruit des occupations rurales, sans lesquels un paysage est inanimé. Le cri des oiseaux
d’eau, les cloches aux heures des offices, le
battement mesuré des rames, et, le soir, les chœurs rustiques des nombreux paesi (i) dont les accens lointains viennent se perdre sur les bords du lac, sont tous cependant des sons bien appropriés à l’expression du paysage.
Un fait singulier, c’est que plusieurs des villages qui s’élèvent au-dessus du lac, n’ont que des habitans féminins, et paraîtraient
(i) Le mot village ne traduit pas bien le inot paese , terme qui ne doit pas donner l’idée d’une commune rurale. C’est une rue longue , étçpite et malpropre , bordée de lourdes maisons en pierres noircies par le temps et dépourvues de fenêtres, au bout de laquelle se trouve une église avec une haute tour de forme carrée , dont le toit est bas et tronqué : l’aspect général rappelle plutôt une ville dévastée par la guerie, qu’une réunion d’habitations champêtres.
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tout-à-fait déserts si l’on n’apercevait pas de loin en loin quelques enfans et quelques fem mes portant sur leur dos des paniers de terre pour former une terrasse et y planter une vigne ou un olivier. Le manque de terre labourable et de marché pour les besoins de la vie , a de temps immémorial occasionné l’émigration des hommes de cette contrée. Ces pauvres Comasques vont presque dans tous les pays, non point comme les Suisses pour offrir leur service mercenaire à tous les tyrans qui veuleut bien acheter leur sang pour opprimer les libertés des peuples ; mais pour faire de petits négoces qu’ils conduisent avec autant d’industrie que de frugalité. Ce sont eux qu’on rencontre partout avec des baromètres , des miroirs, des estampes coloriées, des cadres dorés (i), et d?autres ouvrages, produits de l'industrie de leur pays natal. Quand ils sont assez heureux pour accumuler par un travail assidu et la plus rigide économie, ce qui leur est strictement nécessaire pour exister, ils quittent gaîment les rues de Paris , de Londres, de Madrid, et reviennent dans leurs solitudes natives, qui sont toujours pour eux la terre de
(i) Les marchands de figures de plâtre sont principalement de Lucca.
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Canaan. Quelquefois ils retournent après une longue absence , et retrouvent la jeune femme et le petit enfant qu’ils avaient laissés, flétris par le temps et la misère; eux-mêmes n’ont souvent eu que la force nécessaire pour atteindre leur cher paese ( j ) , et mourir au moins dans leurs foyers.
D’autres fois, ils rapportent d’assez amples moyens de subsistance; et plus rarement, ils peuvent acheter les terres qu ils ont autrefois labourées. On est heureux de pouvoir ajouter qu’un des plus riches possidenti{ propriétaires ) du pays en est sorti il y a quarante ans avec quelques baromètres et une marmotte, qui ont été les fondemens d’une fortune maintenant très-libéralement employée.
Pendant l'occupation des Français, ce système d’émigration a beaucoup déchu, en par-
(i) Ces paesi sont habituellement désignés par les noms d’Espagnols , Français, Américains, etc., d’après les dieux favoris d’émigration des habitans. Les différens paesi vivent dans une rivalité continuelle, et sont à leur tour en bulle à la raillerie des Barcaiuoü qui font des proverbes contre eux ; ils disent de Cologne : Brutta la terra ma peggiole donne (mauvaise terre et pire femmes), etde.Messo, en faisant allusion à l’influence des prêtres : Gente da bene non puo essere perche là son preli ( il n’y a point d’honnêtes gens où l’on voit tant de prêtres).
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tie à cause de l’état d’agitation de l’Europe, en partie à cause d’un marché qui fut alors ouvert à l’industrie, et de plus, parce que le service militaire employait un grand nombre d’hommes.
Cependant rien ne pouvait être plus pénible et plus rebutant pour le paysan comasque : ils ont depuis long-temps appris à regarder la poltronnerie comme une vertu chrétienne.
Un paysan qui, dans ses voyages, aurait risqué sa vie en montant sur un arbre élevé, ou dans quelque autre entreprise hardie, serait puni par une longue pénitence. On les a accoutumés à trembler à la vue d’un soldat, et l’on ne voit plus rien de cette valeur qui les a rendus si formidables dans les guerres contre la France , quand les Comasques tinrent contre Louis xii, après la reddition du Milanais. Les bateliers sont particulièrement remarquables par cette couardise, que la perfidie du lac contribue à entretenir.
Les Comasques sont laids (i) de traits, et leur visage porte une empreinte de tristesse
(i) Les enfans sont charmans, pleins d’intelligence et de grâce; mais la superstition, la négligence-, un dur travail , les déforment et les abrutissent. Les vieilles femmes sont des monstres.
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qui vient peut-être des images terribles de mort, que les prêtres ont multipliées de tous côtés. La mort est le mot qui se trouve le plus fréquemment sur leurs lèvres , et ils reportent souvent leurs pensées sur i poveri mord. Les épargnes qu’ils font sur leur subsistance journalière, servent à payer des messes pour les pauvres morts ; et dans les soirées sombres, on voit de petits groupes, prosternés devant les chapelles de la mort formées de crânes et d’ossemens ( si communes dans leurs villages), offrant leurs prières et se livrant aux réflexions mélancoliques que de tels objets doivent nécessairement inspirer.
Les paysans comasques ne connaissent guères d’autre nourriture que leur polenta (i) et les fruits que leurs montagnes produisent; mais quoique la nécessité les ait rendus habituellement sobres, ils se livrent volontiers à des excès quand ils en trouvent l’occasion. Les Comasques, tout pauvres , dévots et labo-
(1) La polenta est une espèce de potage faite avec du maïs, ou de la farine de châtaigne. Elle a été le sujet fle plus d’un chant national , comme la nourriture principale du pays. De même les Irlandais vantent leurs pommes de terre, et les Gallois boivent à la santé de leurs fromages.
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rieux qu’ils sont, ont diverses époques de divertissement et de repos. Ils célèbrent leurs dimanches sur le lac, où long-temps après la chute du jour , quand les ombres des montagnes obscurcissent les eaux, ils continuent de conduire à la rame leurs petits bateaux ou les laissent flotter; ils exécutent des chœurs de musique montagnarde, souvent chantés en parties avec une justesse et un ensemble qui leur sont naturels : même les petits enfans forment , en chantant leurs airs, des basses et des seconds dessus; et plusieurs Barcaiuoli ( qui sont les poètes du lac ) nous ont assurés que leur poésie égalait leur musique. Mais les grandes fêtes sont toutes consacrées par l’Eglise, surtout les anniversaires des saints patrons des paroisses , qui rappellent nos anciens wakes (i) anglais, tels qu’ils étaient il y a plusieurs siècles, avec certains changemens nécessités par la différence de mœurs et de climat. Pendant notre résidence d’été sur les bords du lac , nous avons vu quelque-unes de ces fêtes patronales; mais celle de saint Abbondio, patron du diocèse et de la cité de Corne , nous parut la plus singulière et la plus amusante. L’intérêt particulier
(t) Fêtes villageoises à l’occasion de quelque solennité religieuse.
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qu’elle inspirait naissait de sa connexion avec des événemens politiques. Dans l’été de 1819 , l’empereur avait annoncé sa bienfaisante intention (la sua benefica intenzione) de visiter ses états d’Italie , de passer quelques semaines à Milan , et de naviguer sur le lac de Corne avec toute sa cour, dans une splendeur à laquelle rien ne pourrait être comparé dans les fastes des voyages impériaux , pas même celui de Cléopâtre sur le Cydnus. Le delegato avait reçu l’ordre de dépenser quelques mille francs pour faire construire une barge qui devait surpasser le serpent du vieux Nil : ordre que, dans la loyauté de son cœur, il avait considérablement excédé. L’Opéra et la Cathédrale furent mis en réquisition; toutes les vieilles femmes furent occupées à faire des lanternes de papier pour illuminer la ville; la garnison autrichienne reçut plus de coups de canne et fit plus souvent l’exercice qu’à l’ordinaire. Les autorités commandèrent la joie, et les répétitions des vivats furent si fréquentes , que la police devint aussi enrouée que les grues qui , effrayées par leurs cris, avaient fui leurs anciennes demeures; quand tout à coup, au moment où la barge , les lanternes , les feux d’artifice étaient entièrement prêts, on reçoit la nouvelle que l’empereur et l’impératrice, à
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vingt-cinq lieues de Milan, ont pris la résolution de ne pas aller plus loin : la réception qu’on leur avait faite à Venise et à Padoue , et celle qu’ils s’attendaient à trouver à Milan, avaient soudainement refroidi leur benefica intenzione ; ils se dispensèrent de leur navigation pompeuse sur le lac , et retournèrent en poste à Vienne.
Ce désappointement plongeait les autorités constituées de Corne dans le désespoir , quand les têtes de l’Église eurent l’idée de suggérer aux tètes de l’état, que ce qui avait été préparé en l'honneur de l’empereur François, pouvait convenir à saint Abbondio, dont la fête approchait; et que les pompes mondaines, qui devaient attirer tant d’étrangers et raviver en même temps le commerce et la fidélité des sujets de Corne, n’amèneraient pas moins le blé au moulin, quand elles seraient employées à un objet religieux. En se conformant à cette opinion, on fit imprimer, circuler dans le pays, et afficher sur les portes de la cathédrale , le suivant avviso sagro :
Avertissement sacré.
Les feux d’artifice que le peuple ( c’est-àdire la municipalité ) de Corne avait préparés pour témoigner sa joie à l’arrivée désirée de
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LL. MM. II. et RR. dans cette royale cité, donnent les moyens de célébrer cette année la fête de saint Abbondio, patron du diocèse et de la ville, d’une manière singulière et brillante. A cet effet, lesdits feux d’artifice ont été cédés par la commune aux personnes pieuses qui doivent, de concert avec les autorités, mettre le feu à la grandiosa macchina qui représente un temple, le soir du 3i août, fête de notre saint protecteur : ainsi la pompe usuelle de la cérémonie sera considérablement augmentée. Monseigneur notre évêque officiera solennellement. Dans ces favorables circonstances, tous les fidèles pourront participer aux trésors inestimables de la bénédition papale, d’une indulgence plénière, et jouir en même temps du spectacle magnifique du feu d’artifice.
Corne, 14 août 181g.
Imprimé par Ostinelli y imprimeur épiscopal.
Il n’est pas nécessaire d’ajouter que la fête de saint Abbondio, célébrée avec la pompe accoutumée, en y joignant la bénédiction et les indulgences papales qui donnaient 1» rémission de trente ans de péchés, et de plus, le spectacle des feux d'artifice, attira une foule plus grande qu’à l’ordinaire; et que les
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dévots et les gens dissipés , ceux qui cherchaient le plaisir comme ceux qui couraient après les absolutions, furent également empressés de se rendre à l’invitation. Le jour de la fête commença dans toute la splendeur d’un ciel italien; les eaux étaient azurées et brillantes comme le firmament; tous les clochers étaient resplendissans sous les rayons du soleil, toutes les choches sonnaient, depuis le Duomo jusqu’aux rives de la Chiavenna. Il n’y avait pas une montagne, pas un paese de ce canton qui n’eût envoyé ses habitans à la plus belle fête de la saison; les uns s’embarquaient sur le lac dans leurs habits des dimanches, de couleurs vives et tranchantes, conduisant à la rame leur petit bateau , qui s’enfoncait dans l’eau jusqu’au bord par le poids dont il était chargé; d’autres naviguaient hardiment à la voile, avec des bannières flottantes; les dévots de l’intérieur des terres descendaient des collines de Saint-Fermo et de Saint-Elmo, et les femmes se distinguaient de très-loin par leurs poinçons brillans. Tous se dirigeaient vers le vénérable Duomo 3 où se lisait en grandes lettres d’or, Indulgenzia plenaria. La fête commença par une messe en musique où l’archevêque de Corne officia in pontificalibus , et où se dé-
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ployèrent les cérémonies les plus somptueuses de la plus somptueuse et de la plus attrayante des religions. Le même orchestre qui avait exécuté la veille le cenarentola à l’Opéra, et accompagné les tours de gobelets , jouait maintenant les mêmes airs de Rossini , pendant la célébration du plus imposant des mystères. Le reste du jour fut employé à courir, manger, prier, et voir pulchinello , jusqu’au moment où la cloche, en sonnant la bénédiction, annonça l’arrivée du soir et le commencement des feux d’artifice si long - temps attendus. Alors les barques pleines de curieux s’avancèrent dans le lac pour mieux jouir de l’effet du spectacle, les rives étaient couvertes d’une multitude empressée , et une joyeuse espérance se peignait sur tous les visages. Mais soudain l’atmosphère montre ces phénomènes météoriques si redoutés , qui précèdent l’effrayante burrascal l’éclair sillonne les nues, — le tonnerre gronde à travers les montagnes; — le lac s’enfle , et la pluie tombe comme on ne la voit tomber qu’enltalie, en larges nappes d’eau qui coulent sans interruption. En vain le moment assigné pour incendiare la grandiosa rnacchina fut avancé ; la pluie était déjà trop forte, et quelques fusées avortées et perdues dans la
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fumée, furent tout ce qu’on obtint d’une machine si énorme et si compliquée. Les couronnes impériales refusèrent de s’allumer pour des spectateurs vulgaires; et les devises loyales ainsi que les présenteurs d’adresses des coins de rue dans notre pays, ne voulurent point faire briller leurs lumières devant des hommes. Les timides bateliers invoquant tous les saints du calendrier , s’efforcaient de gagner quelque port ou baie ; la foule s’enfuyait du rivage, et cherchait avec des habits tout trempés un refuge contre la tempête (i). Il était évident que les offrandes n’avaient pas été accueillies, et que saint Abhondio ne s’était point soucié d’être un pis aller pour l’emploi de leurs pompeux préparatifs. Laissant les lanternes de papier et les temples de feux d’artifice,
To low ambition , and the pride of kings.
« A la basse ambition et à l’orgueil des rois,»
le bon saint montra qu’il ne demandait rien
(i) Les orages sur le lac sont fre’quens , soudains, et souvent très-dangereux. Ces tempêtes , qui font la terreur du batelier, sont attribuées à la coopération de deux vents , le tivano et la breva ; le premier souffle du nord , depuis la chute du jour jusqu’au lever du soleil ; le dernier, depuis midi jusqu’au soir.
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de pins qde les anciens rites légitimes qui avaient été célébrés de temps immémorial, par ses dévots, dans le Duomo et au cabaret.
Ce fut inutilement que les paysans retournèrent chez eux, bénis par le pape, et absous par l’Église; la tempête et les feux manqués étaient le sujet de toutes les conversations. Le saint perdit même beaucoup de sa popularité, et reçut peu d’invocations tant que durèrent les regrets des plaisirs perdus; car des plaisirs ne sont point compensés par trente ans d’indulgence plénière.
Nous fîmes notre première connaissance avec les paysages du lac, pendant notre séjour chez une dame distinguée par son goût pour les beautés de la nature, et par une agréable conversation , qui nous parut également intéressante dans les retraites de Corne, et dans les cercles élégans de Paris. Notre voyage dans ce canton ne devait d’abord durer que quelques jours ; mais, retenus par le charme de la scène, nous devînmes les locataires de Villa Fontana, et nous pourrions presque dire les hôtes aussi-bien que les locataires de l’aimable et excellente famille à qui elle appartient.
A l’extrémité de Borgo Vico, dans un vignoble qui descend jusqu’au bord du lac , et à
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quelques pas du tilleul de Pline, s’élève la Villa Fontana. Elle consiste en deux petits bâtimens blancs et simples, qui présentent au voyageur anglais, à mesure que sa barque glisse sur le lac, une image qui peut lui rappeler l’ordre, le bien-être, établi dans son propre pays. L’un de ces deux pavillons est destiné à recevoir des étrangers bien recommandés , que l’admiration, excitée par cette vue enchanteresse, induit à s’arrêter quelque temps pour contempler ses beautés ; l’autre renferme toutes les vertus qui honorent l'humanité, dans quelque classe ou dans quelque pays que ce soit; l’instruction , la bravoure , l’innocence, et les affections domestiques. A l’intéressante société que cette famille nous fournit , nous eûmes le bonheur de joindre celle de quelques dames anglaises, de beaucoup de mérite, et quelques visites de nos chers amis de Milan. Les bons pères des Scuole pie nous permirent d’user de leur bibliothèque, riche en histoires locales; et les villas Balbianino et Lambertenghi nous étaient toujours ouvertes ; enfin les montagnes de Como, ses bois, ses vallées, son lac, devinrent pour nous
Daily haunls and ancient neighbourhoods.
«Des lieux hantés journellement, un ancien voisinage; »
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et quand les palais des rois, les salons des princes que nous avons visités, seront effacés de notre mémoire, les mois passés à la Villa Fontana y conserveront toujours leur place dans le calendrier des jours heureux.