‹ L'Italie mystiqueChapitre 1 sur 53 · II AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

II AVANT-PROPOS

donna d'en dénoncer sans pitié les faiblesses, d'en flétrir les violences, d'en tourmenter les ambitions, c'est la religion originale de l'Italie, la religion de Pierre Daraien, d'Arnauld de Brescia, de Joachim de Flore, de saint François, de Jean de Parme, de Frà Salimbene, de sainte Catherine, de Savouarole, de Gontarini. C'est aussi la religion de Dante et de Pétrarque, de Giotto, de Frà Angelico et de Raphaël, d'Olimpia Morata, de Vittoria Colonna et de Michel-Ange. Des deux dates qui marquent le commencement et la fin de ce christianisme, la première est fort indécise, à cause de la rareté des documents et de la dureté des temps, mais certes Grégoire le Grand le portait en son cœur, et Grégoire VII Teût embrassé avec passion, si la fatalité des intérêts temporels et féodaux où s'abîmaient l'Eglise et le Saint-Siège ne l'avait entraîné et maintenu sur ce champ de bataille où il lutta pour la liberté, où il mourut en doutant de la justice. Jusqu'au xiii^ siècle, le christianisme italien eut des précurseurs, des prophètes, des martyrs ; il n'eut la pleine conscience de son génie qu'au temps où la bonne nouvelle d'Assise éclata dans les vallées de l'Ombrie. A partir de saint François, il illumine toutes les grandes âmes et pénètre jusqu'aux derniers replis du caractère italien. Mais la date finale est bien connue. Le concile de Trente, aidé de l'Inquisition, a imposé à la chrétienté une règle morale, une dévotion, une méthode religieuse d'une uniformité absolue, en même temps que, réparant les brèches faites à la puissance pontificale par les conciles du xv® siècle, il at-

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triLiiait à l'Eglise de Rome une autorité disciplinaire sans contrôle ni limites sur l'épiscopat, les ordres monastiques, le clergé séculier, les simples fidèles. Ce jour-là fut vérifiée la parole évangélique : un seul pasteur, un seul troupeau. Le catholicisme romain était enfin institué et tout aussitôt ralTermi par la haute police religieuse de l'ordre de Jésus et les sympathies politiques de l'ancien régime européen. Ce fut une grande création, qui charma longtemps le monde par la pompe de son culte, l'héroïsme de ses missionnaires, la vertu de ses prédicateurs, l'élégance de son éducation littéraire. Mais ce grandiose édifice vous fait ressentir une impression pareille à celle que donne Saint-Pierre de Rome. Ici l'implacable régularité du plan, le Ilot de lumière toujours égale qui descend du dôme, l'ornementation fastueuse arrêtent l'élan de la piété personnelle; dans cet ordre inflexible de toutes les lignes, il n'y a plus de place pour la liberté du rêve, où l'on se formait jadis à son gré la vision des choses divines. Où sont les églises do l'ancien temps, où les humbles entraient familièrement comme dans la maison du Père, et dont les murailles recouvertes de peintures leur présentaient d'une façon si naïve une libre interprétation des textes liturgiques ? Là, assis dans l'ombre des petites chapelles, le chrétien songeait amoureusement au paradis : il écoutait bien moins la psalmodie lointaine du prêtre que le chant joyeux de son propre coeur. Ici, que l'âme, lasse des splendeurs du temple et du culte, essaye de prendre son vol vers le ciel : en vain elle bat de l'aile contre

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l'immense coupole rayonnante : l'oiseau sacré retombera sur les dalles de marbre de l'autel.

L'œuvre réformatrice du concile de Trente, dont l'effet fut longtemps atténué en France par la tradition politique et le jansénisme, produisit sans retard en Italie un résultat extraordinaire. Le sentiment religieux y avait vécu jusque-là par la liberté, la foi individuelle et l'amour. Le jour où, contrairement aux prophéties de l'abbé Joacbim et à l'attente de Jean de Parme, Tâge de la servitude renaissait et mettait fin à l'âge de l'obéissance filiale, où l'âge des ronces arrêta la venue de l'âge des lis, les consciences se trouvèrent dans l'état d'indifférence, impuissantes à recevoir un christianisme nouveau, à s'y attacher avec ferveur. Elles en acceptèrent la pratique extérieure, n'y cherchèrent aucune nourriture spirituelle et se fermèrent tranquillement à l'enthousiasme comme au fanatisme. Les plus incultes firent passer en des superstitions toutes païennes les ardeurs de la vieille foi; les plus lettrées prirent la religion comme un cérémonial à l'usage des personnes bien élevées et des citoyens prudents. Il est facile d'apercevoir la cause de cette stérilité religieuse. Si l'Italie a refusé de se livrer, comme l'Espagne, à l'Église du concile de Trente et d'enfermer toute sa vie morale dans un catholicisme étroit et austère, analogue à la religion des Espagnols, c'est qu'une longue éducation rationaliste, poussée parfois jusqu'au scepticisme, l'avait formée à la vie libre do l'esprit. La culture classique, qui ne fut jamais entièrement détruite, même aux plus mauvais siècles, le commerce assidu de quel-

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qiies moralistes anciens et le sens très vif des réalit(3S avaient sauvé les Italiens des excès de la scolastiqiio. Le voisinage des religions dissidentes, des Grecs et des Arabes, les avait préservés de l'égoïsme religieux. La tolérance les conduisit à une notion très libérale de Torlbodoxie : le conte des Trois Anneaux était au Novellino longtemps avant Boccace. De bonne heure ils surent raisonner sans syllogismes sur l'âme, sa destinée et ses devoirs : qu'on se rappelle Brunet Latini, le Convito de Dante, les lettres de Pétrarque. Ils furent enfin les premiers, dans la chrétienté, à regarder la nature en face et à l'étudier méthodiquement. L'heure décisive de ce développement intellectuel fut le règne de Frédéric IL de ses troubadours, de ses médecins, de ses imams, de ses alchimistes. Mais les premiers essais de libre- pensée et de doute raisonné remontent plus haut encore. Les Clercs errants des Carmina Burana et les prétendus hérétiques dont le souvenir inquiéta Villani sont du xii® siècle. Remarquez qu'entre la religion des Italiens et leur pensée rationaliste il n'y avait point de conflit sérieux. Le XIII® siècle a pu, sans scandale historique, rapprocher saint François d'Assise de Frédéric IL Là où l'esprit seul vivifie les âmes et où la lettre compte peu, le fidèle sait faire au surnaturel la part qu'il lui plaît, et il la fait toujours. Il croit que Dieu n'est point un créancier très sévère et qu'il prodigue ses béatitudes aux hommes de bonne volonté. Mais là où la lettre a tué ce que notre xvi* siècle appelait «la foi profonde », le chrétien ne peut que choisir entre une abdication

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