CHAPITRE IV
L'EMPEREUR FREDERIC U ET L ESPRIT RATIONALISTE DE l'iTALIE méridionale
Une civilisation originale avait été fondée, dans le midi de l'Ilalie et en Sicile, au temps môme du premier apostolat franciscain, et devait y grandir jusqu'à la chute déflnitive de la maison de Souabe. Les provinces normandes, puis impériales, de la péninsule, que l'abbé Joachim avait fascinées, au déclin du xii« siècle, par ses prophéties, apparurent tout d'un coup avec une culture toute nouvelle pour le moyen âge chrétien et un état politique extraordinaire pour l'Occident féodal. Un homme étonnant, à demi mystérieux pour nous, l'empereur Frédéric 11, a semblé, à l'Église, seul responsable des inventions dangereuses qui troublèrent alors la foi. Pour l'histoire, il demeure le véritable créateur d'un régime religieux et social
que rien, dans le passé de la chrétienté, ne laissait pressentir. Par lui a commencé une initiation intellectuelle dont l'effet fut durable dans la conscience religieuse de l'Italie.
Si Ton embrasse dans leur ensemble la vie et l'œuvre de Frédéric II, on reconnaît vite à quel point l'empereur a changé les traditions sur lesquelles le monde vivait depuis la fin de l'âge carolingien. Entre lui et son aïeul Barberousse il y a certainement un abîme. Frédéric I«' est l'Empereur médiéval par excellence, un roi des Romains analogue à tous ses prédécesseurs : il incarne l'ordre féodal européen, il règne en vertu d'une théorie théologique ; son pouvoir émane de Dieu aussi bien que celui du pape; s'il se heurte, comme l'ont fait ses prédécesseurs, à la puissance pontificale, c'est qu'il se forme, comme eux, une idée trop superbe de sa mission divine. Son droit et sa force ont deux points d'appui inébranlables : le droit de Dieu, dont il est le vicaire armé, et qui lui livre le gouvernement temporel de l'occident; la force de la hiérarchie féodale, dont il est la tète, et qui fait
L'EMPERElin FREDfimC II. 141
de lui un roi œcuménique. La communauté politl()ue à laiiuclle il préside est, elle aussi, constituée et vivifiée par une notion religieuse : un lien mystique rapproche tous les hommes et toutes les races que le hai)tônic a donnés à Jésus-Christ: c'est la chrétienté qui, si elle relève de l'Empereur pour les choses de la terre, appartient, pour les choses du ciel, au Pape romain. Dieu, dans celte conception du monde, est le suzerain universel. Mais le Pape a reçu un sacrement plus haut que n'est celui de l'Empereur ; il remonte à Jésus, et l'Empereur ne descend que de César. L'Empereur ne peut frapper le Pape que par un sacrilège, et, chaque fois qu'il lui oppose un antipape, c'est l'intégrité même de la sainte Église qu'il viole; le Pape peut atteindre l'Empereur par l'excommunication et retrancher le maître du monde de lacommunion des simples fidèles. Depuis près de trois cents ans, la chrétienté attendait vainement qu'un accord vînt mettre la paix entre les deux vicaires de Dieu, dont chacun s'arrogeait une puissance infinie et qui, grâce au régime féodal, rapprochés d'une façon trop étroite l'un de l'autre, étaient dans la nécessité constante de se limiter et de s'abaisser l'un l'autre. C'est ce problème séculaire que le petit-filBde Barberousse voulut résoudre au xui« siècle.
Frédéric II a le titre, le prestige et les prétentions de l'Empereur traditionnel; à plusieurs re-
m L'ITALIE MYSTIQUE.
prises, dans sa lutte contre Rome, il écrit, comme Empereur, et avec toute l'autorité de sa fonction, aux rois, aux comles, aux républiques de l'Europe chrétienne. Cependant il abandonne à ses fils, à Henri, puis à Conrad, l'exercice du pouvoir impérial au nord des Alpes, avec le titre de roi des Romains; quant à lui, né en Italie, Italien et Grec par l'éducation, musulman même par une sorte d'instinct secret, il prend pour domaine la Sicile, l'ancienne Grande-Grèce, la Campanie, la Fouille. Toute une partie de l'Italie supérieure est livrée à son légat Ezzelino. L'efïort qu'il tente contre la Lombardie, la doctrine qu'il fait répandre par les familiers de sa cour de l'excellence d'un pontificat chrétien délivré de tout patrimoine temporel, permettent de penser que l'un des premiers buts de son ambition a été la restauration du royaume italien. C'est déjà une singulière nouveauté que cette révolution géographique de l'Empire, dont le pivot n'est plus à Aix-la-Chapelle, à Nuremberg ou à Spire, mais à Naples, à Foggia ou à Palerme. De la Méditerranée, qui lui ouvre la route de toutes les régions politiques de l'ancien monde, Frédéric II regarde vers l'Empire grec, Jérusalem et l'Egypte. La royauté italienne est pour lui le point de départ d'une royauté universelle où le Soudan du Caire et l'Empereur de Nicée entreront comme alliés ou vassaux et qui ira des rivages de la Baltique aux steppes de la Mongolie. « Son
L'EMPEnElIR FRÉDÉHIC 11. 143
cœur, écrit Brunelto Lalini, ne balloil à autre chose fors que à cstre sire et souverain de tout le monde. »
Mais voici une innovation bien autrement grave. La notion fondamentale de l'État, des relations entre le souverain et ceux qu'il régit, est transformée radicalement par Frédéric. L'Empire féodal disparaît du royaume desDeux-Siciles. Les princes normands avaient modifié, dans ces provinces, l'ordre féodal au profit de la noblesse, dont les baronnies étaient devenues en quelque sorte indépendantes. Frédéric impose à ces mêmes barons la monarchie absolue. L'Église, les cités, les corporations, toutes les formes de la vie en communauté doivent passer sous un niveau égal pour toutes; ici le moyen âge semble finir deux siècles et demi au moins plus tôt que nulle part ailleurs en Europe : l'État moderne, organisé despotiquement, le prototype de la tyrannie des Sforza ou de la royauté de Louis XI, est inventé. Toules les œuvres de gouvernement exercées jadis par l'aristocratie, par les évêques, par les magistratures communales, passent à une hiérarchie d'officiers et de fonctionnaires impériaux, nommés par la Chancellerie impériale. Cours de justice, conseils politiques, règlements d'administration publique, perception des impôts, tout aboutit au prince et à ses délégués : ce qui subsiste encore de juridictions locales et féodales dépend, par le
droit d'appel, des tribunaux de l'Empire : les jurisconsultes ont rendu à Frédéric, comme une arme terrible contre la féodalité, le principe essentiel du droit romain qui ne connaît ni droit d'aînesse, ni héritage privilégié, et morcelle en parts égales les patrimoines. Quant aux villes qui oseraient renouveler leurs anciennes élections communales, elles sont menacées de la dévastation, et leurs habitants de la servitude. Par un édit de sa jeunesse, daté de la basilique de Saint-Pierre, en 1220, Frédéric frappe d'infamie, d'exil, de confiscation, tous les hérétiques, les femmes comme les hommes, cathares, patarins, arnaldistes, tous ceux qui se réservaient de penser librement au moins sur Dieu et la voie du salut, quand même ils seraient simplement suspects, sola suspicione notabiles^ de révolte contre « l'élernelle majesté* »: Une seule volonté, une seule autonomie, une seule raison subsistent donc, l'Empereur, qui s'intitule « la loi vivante sur la terre ». Bien qu'un conte du Novellino prête à Frédéric II la parole d'un roi dévoué à la justice idéale et plus fort que les séductions de l'orgueil (Nov.y 52), l'histoire nous oblige à penser que, pour lui, ia loi "c'était son bon plaisir. Et, comme il a absorbé en luimême tous les droits politiques de ses sujets, il attire à lui toutes les sources de richesse de
1. Huillard-Bréholles, Histor, diplorru Fred. 11^ t. II, p. 2, t. VI, p. 257. Voir J. Zeller, Fréd. II, passirû.
L'EMPKllRUR PRftDÉHIC II. 1',:,
son royaume. Par le cadastre et l'impôt sur la consonunalion, le monopole du sel et des métaux, il remplit son trésor, il est l'armateur privilégié pour les ports de la Méditerranée ; il retarde le départ des navires (jui ne portent point SCS marchandises. C'est aux écoles de Napleset de Salerne que la jeunesse desDcux-Siciles est forcée d'étudier. L'empereur se sent si bien isolé au cœur de son domaine et en face de la chrétienté, il a si résolument rompu le lien de fidélité féodale, qu'il ne forme plus le corps principal de ses armées à l'aide de la chevalerie féodale : ses Sarrasins et ses janissaires, qui, par dévouement fanatique, sont capables de toutes les horreurs, sont à la fois ses chevaliers, sa garde impériale, ses sbires de police et ses bourreaux. Tel est, en ses grandes lignes, le régime édifié par Frédéric IL Les hommes de ce siècle y reconnurent sans })eine une inquiélante imitation de la politique des khalifes, une conception toute musulmane du gouvernement. Que Frédéric fût un despote, écrasant sans pitié toute liberté individuelle, le moyen âge l'eût compris; mais ce qui parut une insupportable impiété, ce fut l'attentat impérial contre les libertés collectives au sein desquelles le moyen âge, guidé par son instinct religieux, avait abrité la fail)lesse et enchaîné l'orgueil de l'individu. La chrétienté se désagrégeait par la destruction des ';adres où elle s'était si longtemps renfermée. La
primauté mystique du Saint-Siège s'évanouissait pu-isque, au nom de la raison d'État comme par la constitution de l'État, l'empereur se plaçait entre les évêques et le pape, entre l'évêque de Rome et les consciences. Par ce seul fait qu'il sécularisait absolument l'État, il parut à ses contemporains l'implacable ennemi du christianisme.
Pour les bons chrétiens, pour l'Église, pour les guelfes, Frédéric fut une figure de l'Antéchrist. La lutte qu'il soutint contre deuxpapesinflexibles, Grégoire IX et Innocent IV, eut, aux yeux des amis du Saint-Siège, la grandeur d'un drame apocalyptique. Satan seul avait pu souffler une telle malice dans l'âme d'un prince que l'Église romaine avait tenu tout enfant entre ses bras, au temps d'Innocent III. « C'était un athéiste », affirme Frà Salimbene, qui énumère tous les vices de l'empereur, la fourberie, l'avarice, la luxure, la cruauté, la colère, et les histoires étranges que Von contait tout bas, au fond des couvents, sur ce personnage formidable. Au moment où Frédéric venait de dénoncer à tous les rois et à l'épiscopat
Grégoire IX comme faux pape el Taux propli6te, celui-ci lançait i'encycliciue Ascendil de mari, « Voyez la bêle qui monle du fond de la mer, la bouche pleine de blasphèmes, avec les griffes de^ l'ours et la rage du lion, le corps pareil à celui (lu léopard. Elle ouvre sa gueule pour vomir l'outrage contre Dieu ; elle lance sans relâche ses javelots contre le tabernacle du Seigneur et les saints du ciel. » L'année suivante, Grégoire écrivait : « L'empereur, s'élevant au-dessus de tout ce qu'on appelle Dieu et prenant d'indignes apostats pour agents de sa perversité, s'érige en ange de lumière sur la montagne de l'orgueil.... Il menace de renverser le siège de saint Pierre, de substituer à la foi chrétienne les anciens rites des peuples païens, et, se tenant assis aans le Temple, il usurpe les fonctions du sacerdoce. » « A force de fréquenter les Grecs et les Arabes, écrit l'auteur anonyme de la Vie de Grégoire IX (Muratori, Scriptor.j t. III, p. 585), il s'imagine, tout réprouvé qu'il est, être un Dieu sous la forme humaine. » L'avocat pontifical Albert de Beham, familier d'Innocent IV, écrit encore, en 1245 : « Nouveau Lucifer, il a tenté d'escalader le ciel, d'élever son trône au-dessus des astres, pour devenir supérieur au vicaire du Très-Haut; il a travaillé à créer un pape; il a institué et déposé des évêques; assis dans le temple du Seigneur comme s'il était le Seigneur, il se fait baiser les
pieds par les prélats et par les clercs, il ordonne qu'on l'appelle saint*. » Et plus loin : « Il a voulu s'asseoir dans la chaire de Dieu comme s'il était Dieu; non seulement il s'est efforcé de créer un pape et de soumettre à sa domination le siège apostolique, mais il a voulu usurper le droit divin, changer l'alliance éternelle établie par l'Évangile, changer les lois et les conditions de la vie des hommes. » En 1245 et 1248, Innocent IV déliait du serment de fidélité le clergé et les sujets du royaume des Deux-Siciles, enlevait l'Église sicilienne aux juridictions impériales, retranchait de la société politique, comme de la communion religieuse, les comles et les bourgeois fidèles au parti de l'empereur, autorisait les seigneurs ecclésiastiques à fortifier leurs châteaux contre l'empereur, et jurait solennellement d'écraser jusqu'aux derniers rejetons de « cette race de vipères*. »
Pierre de la Vigne et les courtisans du prince souabe répondaient d'une voix aussi sonore que celle des champions de l'Église. Pierre était le confident de Frédéric. « J'ai tenu, dit son âme à Dante, les deux clefs de son cœur, que j'ouvrais et refermais d'une main très douce » ; on peut croire que, chaque fois qu'il écrivait, il n'était que l'écho
1. HuiL ard-Brkholles, Vie et correspond, de P. de la Vigne p. 196.