Ser LapoMazzei, Lettere, t. I, p
citoyens le sentiment des libertés italiennes. Une lettre attribuée au chancelier de Frédéric II, Pierre de la Yigne, mais qui émane plutôt de l'épiscopat gibelin, est bien significative. « Les frères mineurs et les prêcheurs se sont élevés contre nous. Ils ont réprouvé publiquement notre vie et nos entreprises; ils ont brisé nos droits et nous ont réduits au néant; et voici que, pour achever de détruire notre prépondérance et de nous enlever l'affection des peuples, ils ont créé deux nouvelles fraternités qui embrassent universellement les hommes et les femmes. Tous y accourent. A peine se trouve-t-il quelque personne dont le nom n'y est point inscrit. » (Pétri de Vin., Epist., I, 37.) Enfin, au delà de l'Italie, et à partir de la seconde moitié du siècle, le tiers ordre rétablit dans l'Occident, divisé par les intérêts politiques, une communauté religieuse indépendante de toute Église nationale, et pareille à celle du. christianisme primitif. Un lien direct rattache les uns aux autres tous les membres de la famille franciscaine, ils forment, d'un bouta l'autre de l'Europe, une ligue de prière et de paix. On trouve, à ce propos, dans les Fiorettij une gracieuse légende qui, dépourvue de toute valeur historique, est comme le symbole touchant de cette fraternité européenne. Saint Louis irappa un jour, vêtu en pauvre pèlerin, au couvent ae Pérouse et demanda le frère Egidio. L'ami de François d'Assise, averti par ie portier, coui-
prit aussilôf que ce passant obscur était le roi de France. Il courut à la porte du couvent et trouva le roi; ils s'agenouillèrent l'un devant l'autre, et, sans prononcer une seule parole, se tinrent longtemps embrassés; puis, sans rompre le silence, saintLouis reprit son pèlerinage, et Egidio rentra dans sa cellule. Comme les frères reprochaient à Egidio de n'avoir rien dit à ce visiteur extraordinaire, « J'ai lu dans son cœur, répondit-il simplement, et il a lu dans le mien. »
La conversion des hérétiques ne semble pas avoir préoccupé beaucoup François, soit qu'il ait cru à l'inépuisable pitié de Dieu pour les dissidents du christianisme, soit qu'il ait prévu que l'institut des prêcheurs, Domini canes^ disait le moyen âge, suffisait pour garder le troupeau et faire la chasse aux brebis vagabondes. Il n'entendait rien aux profondeurs de la théologie; il était encore plus étranger aux subtilités de l'École. Il tenait en médiocre estime les sciences profanes, les lettres et les livres. Peut-être aussi les exploits de l'Inquisition dominicaine dans le midi de la France l'éloignèrent-ils d'une mission évangélique où intervenait si efficacement le bras séculier, et où la croix n'allait guère sans l'épée ou la torche. Il abandonna donc les hérétiques italiens à la prédication impétueuse de son disciple portugais, saint Antoine, ancien chanoine augustin, qui fut le premier théologien et le premier canoniste de
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l'ordre des mineurs. Le" génie de François se trouvait plus à l'aise en face des païens. La conversion des lointains infidèles fut dès le xiii® siècle l'une des grandes œuvres franciscaines; le frère Planocarpini, qui était en 1223 provincial de Saxe, devait aller, au nom d'Innocent IV, jusqu'en pleine Tartarie, frayant ainsi la route à Marco Polo. François avait inauguré cet apostolat: en 1219 il était sous les murs de Damiette, au milieu des assiégeants chrétiens que le Soudan, campé sur le Nil, s'etïorçait de rejeter hors de l'Egypte. Il songeait à convertir les Sarrasins et se présenta à Malek al-Kamel, à qui il demanda l'épreuve du feu. II s'agissait pour lui de traverser, en compagnie d'un imam, un bûcher enflammé. Aucun prêtre musulman n'eut la curiosité de tenter le miracle, et saint François revint au camp des croisés, emportant, selon Jacques de Vitry, archevêque d'Acre, cette bonne parole du prince païen: « Prie pour moi, afm que Dieu me révèle lafoi qui lui plaît le mieux». Il dut se contenter de prêcher aux chrétiens qui avaient grand besoin d'un apôtre, mais il perdit près d'eux sa peine et ses sermons. L'historien de cette croisade écrit, en effet: « Cil hom qui comença l'ordre des Frères Menors, si ot nom frère François... vint en l'ost de Damiale, et i fistmoult de bien, et demora tant que la ville fut prise. Il vit le mal et le péché qui comença à croistre entre les gens de l'ost, si li dcsplol, par quoi il s'en
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parli, ol fu une pi^ceen Suric, et ijuis s'en râla en son pais'. »
Il retrouvait son Église florissante, aimée du Saint-Siège, confirmée par le concile de Latran de 1215. îl passa sept années encore à visiter sans cesse les provinces italiennes de Tordre, avec la joie du père de famille qui voit mûrir la moisson sur le champ dont il a arraché les pierres et les ronces. Il rencontra, dit-on, en 1222, l'empereur Frédéric, dont il charma la cour à demi musulmane par sa pureté et sa candeur. De plus en plus, il s'enfermait de longues semaines dans la solitude de ses montagnes ombriennes, sentant que la fin de son pèlerinage était proche et qu'il entrerait bientôt au sein de Dieu. Il était malade, épuisé par la pénitence, pouvant à peine se tenir debout, ne pouvant plus manger, presque aveugle. Il disait à son médecin : « Il m'est indifférent de vivre ou de mourir », et à un frère qui trouvait Dieu trop sévère à son égard: « Si je ne connaissais ta simpli-
1. Ilistor. des Crois., t. II. L'Est, de Brades Empereur^ liv. XXXII, ch. XV.
cité, jeté renverrais d'ici, toi qui oses blâmer Dieu des souffrances qu'il m'envoie ». 11 disait à un autre : « Mon fils, le plus cruel martyre serait encore plus doux que trois journées des souffrances que j'endure; mais j'aime mieux ma souffrance, puisque Dieu a bien voulu me l'envoyer ».
Au printemps de 1226, le frère Élie le ramena avec peine et lentement de Sienne à Cortone, puis à Assise, où il voulait mourir. Tous les habitants sortirent des murs pour le recevoir. L'évêque le recueillit dans sa maison, où il languit plusieurs mois. Il ajouta, en ce temps-là, un verset au Cantique du Soleil, en Thonneur de sa sœur, la mort corporelle. Le médecin l'ayant averti de l'approche de sa dernière heure, il se fit porter entre les bras de ses frères à Sainte-Marie-des-Anges. Le cortège s'arrêta en face du couvent. Saint François demanda qu'on le mît à terre, le visage tourné vers la ville où avait reposé son berceau ; il leva la main droite et bénit plusieurs fois Assise, en disant: « Sois bénie de Dieu, cité sainte, car par toi beaucoup d'âmes seront sauvées, et en toi habiteront beaucoup de serviteurs de Dieu, et beaucoup de tes enfants seront élus au royaume de la vie éternelle 1 » Les frères le soulevèrent de nouveau et le déposèrent à l'infirmerie de la Portiuncule. 11 se fit coucher sur un lit de cendres, dépouillé de sa robe. Le gardien lui ordonna, au nom de la sainte obéissance, de recevoir, à titre de suprême
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aumône, une tunique et un capuchon d'empriinl. 11 ouvrit alors les bras et bénit les mineurs. I.a nuil était dcsccnduje déj<\ sur ses yeux ; il touchait les têtes inclinées et on lui nommait l'un apr^'s l'autre chacun de ses fils; il commença par Éliedc Cortone et Bernard deQuintavalle. Il se fit lire ensuite le Cantique du Soleil^ comme pour dire adieu à la lumière du ciel el au sourire de la terre, puis, comme pour prendre congé de la sainte Église, le chapitre de l'Évangile de Jean qui commence par ces paroles : « Avant la fêle de Pâques, Jésus sut que son heure était proche et qu'il allait retourner de ce monde à son Père, et, comme il avait aimé les siens en ce monde, il les aima juscfu'à la fin ». Le lecteur continua jusqu'au dernier verset du XVIII* chapitre et s'arrêta à la Passion. Saint François prononça les paroles du Psaume : « Avec ma voix je crie vers leSeigneur; avec ma voix je prie le Seigneur ». Les frères agenouillés, en larmes, faisaient le cercle autour du lit de cendres et priaient tout bas. Selon Thomas de Celano et saint Bonaventure, ses derniers mots furent les suivants: « J'ai accompli ce que je devais faire; Jésus- Christ vous enseignera ce qui vous regarde.- Voici que Dieu m'appelle. Adieu, mes enfants. Demeurez dans la crainte du Seigneur. Le trouble et la tentation viendront; heureux ceux qui persévéreront dans le bon chemin ! Pour moi, je vais à Dieu : qu'il ait pitié de vous tous ! » On était dans les pre-
E. Gebhart. — L'Italie mystique. 10
miers jours d'octobre; c'était le soir, un soir d'automne italien, au long crépuscule azuré, et, dans le grand silence de la campagne, éclairée seulement par les lueurs mourantes du ciel, la famille franciscaine al tendait que l'àme du Père prît son vol. Il se passa alors une chose merveilleuse, dont la légende est en saint Bonavenlure. Une nuée d'alouettes, qui ne gazouillent jamais que dans un rayon de soleil,, A laudœ aves lucis amicœ^ vint s'abattre en chantant sur l'église de Sainte-Mariedes-Anges, sur le toit des cellules, dans la cour du petit couvent. Saint François expira, pleuré par un chœur d'oiseaux.
Cette nuit-là, les enfants de l'Ombrie firent retentir de cantiques glorieux les vallées et les collines, selon la tradition de l'Église primitive, qui célébrait avec allégresse la mort des martyrs et des confesseurs. Le lendemain, un peuple immense, tenant des branches d'olivier et des cierges allumés, porta en triomphe saint François, sa blanche figure découverte, à la cathédrale de Saint-Georges, en passant par le couvent de Saint-Daniien, afin que sainte Glaire et ses nonnes le vissent une dernière fois par une fenêtre de la clôture. Deux ans plus tard, le vieux Grégoire IX, qui avait été son ami, et le premier protecteur de l'ordre dans le sacré collège d'Innocent III, vint proclamer sur son tombeau la béatitude du Père Séraphique. En 1230 on descendit le saint
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dans une chapelle soulerraine de la sombre é^Hisc inférieure d'Assise, dont l'accès ne fut retrouvé (ju'en noire siècle; en 1236 l'église d'en haut élait terminée, l'église aérienne et lumineuse qui couronne le reliquaire où l'apôtre dort dans la paix des choses éternelles.
Saint François laissait à l'Italie une œuvre durable et très grande. L'ordre franciscain, emporté par l'élan d'imagination que le fondateur avait provoqué, devait avoir, dans la péninsule, des fortunes assez diverses; tantôt il défendit avec ardeur le siège de Rome et l'intégrité du Credo antique, tantôt, novateur téméraire, troublé par son propre mysticisme, il embrassa sans effroi la pensée du schisme. Mais, quelle que soit, l'inspiration dominante qu'il suivra dans l'avenir, qu'il se laisse entraîner par Jean de Parme ou gouverner par saint Bonaventure, qu'il prenne, au xiv« siècle, le parti du Christ pauvre contre son vicaire pontifical, il sera toujours fidèle à la vocation de ses premières années; il demeurera le levain actif des consciences, il enti etiendra dans
les âmes les hautes et tendres passions religieuses que François avait réveillées. Les traits dislinclifs de la religion franciscaine, la liberté d'esprit, l'amour, la pitié, la sérénité joyeuse, la familiarité formeront, pendant longtemps, Toriginalilé du christianisme italien, si différent de la foi pharisaïquedes Byzantins, du fanatisme des Espagnols, du dogmatisme scolastique de l'Allemagne et de la France. Rien de ce qui, partout ailleurs, a assombri ou rétréci les consciences, ni la métaphysique subtile, ni la théologie raffinée, ni les inquiétudes de ia casuistique, ni l'excès de la discipline et de la pénitence, ni Textrême scrupule de la dévotion, ne pèsera désormais sur les Italiens. Comparez saint François à saint Dominique, et l'esprit des deux grands fondateurs des mendiants, sainte Catherine de Sienne à saint Ignace, Dante à Calderon, Savonarole à Calvin ou à Jansénius. Du côté de Dieu, ils n'ont plus d'angoisse, parce qu'ils comptent sur sa bonté; du côté de l'Église, ils n'ont plus de terreur, parce qu'ils se font en eux-mêmes leur propre Église. Machiavel, qui n'était point un mystique, mais qui eut l'intelligence profonde du génie de sa race, écrit, dans ses Discours sur Tite Live, à la suite de jugements sévères sur l'œuvre sociale et politique de l'Église romaine en Italie, les lignes suivantes: « Il faut que les religions se rajeunissent en retournant à leur principe; le christianisme serait tout à fait
(îlrint si sainl François et saint Doniiniriue ne J'avaient renouvelé et ne l'avaiont replacé dans le cœur des honinies par la pauvreté et l'exemple de Jésus-Christ; ils ont ainsi sauvé la religion, que perdait l'Église*. »
Mais une renaissance religieuse, par cela mêitie qu'elle renouvelle la vie intérieure el qu'elle affecte la vie sociale, s'empare nécessairement de la civilisation entière d'un peuple. Le génie italien qui, au début du xiir siècle, cherchait encore sa voie, se vit donc entraîner par l'évolution du chrislianisme italien. Toutefois il put suivre, au sein de ce vaste mouvement,, un orbite indépendant. 11 ne se perdit point dans le mysticisme transcendant qui, après saiçt François, ne fit que s'exalter de plus en plus dans le monde franciscain. Une attraction puissante, celle de la civilisation toute rationaliste du midi gibelin, devait modérer l'élan des âmes, tempérer les esprits, pénétrer de son influence le christianisme lui-même, j'entends celui de la société laïque, et, sans détourner rilalie du royaume de Dieu, la rendre à l'amour de la vie terrestre.
1. Lib. III, cap. 1. Quant, à sainl Dominique, Machiavel le voit à travers Savonarole, dont il fut l'auditeur entliousiasle, mais Savonarole, au xiii" siècle, eût été vraisemblablement plutôt franciscain que prêcheur.